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LOURDES

Je connais mal, très mal, les Pyrénées immenses. Cloîtré dans la divine douceur et dans le silence de Pau, je suivais mon rêve intérieur plutôt que les aspects du pays. Il y a dans mon rêve une douce terrasse, pareille aux promenades qui dominent le gave et la prairie de Pau ; c'est un espace de méditation qu'aux meilleurs moments, chaque semaine, je parcours; rien ne m'y heurte, tout m'y rassérène, et dans cette langueur des monts qui, le soir, se vaporisent vers l'azur liquide des cieux, je trouve pour me cicatriser l'apaisante certitude du repos acquis à nos morts. *

Pourtant un jour, derrière des accumulations de monotones horreurs, au bout d'un long couloir sinueux, j'ai vu le cirque de Gavarnie. Sa lourdeur stérile, sa majesté morne, me semblent des témoignages géologiques. Mais Lourdes est une rose sur le pied de la Vierge.

Ce jour d'octobre, quand je visitai Gavarnie, tels étaient les arbres épars dans les Pyrénées automnales que je puis dire qu'ils flamboyaient. C'étaient des hêtres brûlés par le gel, et leur masse faisait les montagnes mauves. Hêtres brûlés, pins verts, bouleaux décolorés

jusqu'au jaune le plus clair, le neveu de Charlemagne vous eut dans sa prunelle indifférente quand il combattit le Maure. Jusques à quand dureront les cierges perpétuels devant la Vierge de Lourdes ? Fussent-elles précaires, leurs flammes, à peine sensibles sous le clair soleil et qu'allume la foi des pèlerins, me touchent mieux que ne fait le buisson ardent des montagnes.

A la descente du Calvaire, Philippe et moi, nous visitons les trois églises superposées : la basilique triomphante, sa crypte obscure, taillée dans le roc, puis au-dessous encore, la chapelle du Rosaire. La basilique amuse, bariolée d'or, d'argent, de velours et de soie par la gratitude des miraculés. La crypte semble trop sépulcrale pour un petit garçon de qui le piétinement, d'ailleurs trouble le chuchotement des innombrables confessionnaux. Dans la chapelle du Rosaire, un enfant de chœur en soie bleue se détachait sur les brocarts jaunes du prêtre à l'autel, et les deux faisaient un émerveillement d'harmonie somptueuse. L'officiant disait d'admirables mots latins qu'orchestrait mon imagination. Je croyais respirer les roses impériales qu'un miracle fleurit au giron de la sainte Elisabeth.

Dans la douceur d'une église, on écoute couler le temps. Je convoque ici tous mes rêves, je les épure des médiocrités que nécessiterait leur réussite, et cependant que je mesure le néant de mes possessions, je me brûle des feux où je sais ne pouvoir jamais atteindre. Longues psalmodies intérieures, sentiment égoïste de l'existence stérile remâchement, où nous revenons comme à notre refuge, après avoir participé aux activités du vulgaire..

Vers les trois heures nous quittâmes processionnellement l'église du Rosaire. Deux files tenant les bas côtés

le groupe somptueux de l'ostensoir s'avançait seul par le milieu, de la chaussée. Les chantres semaient de beaux mots intercesseurs : Turris eburnea,,. Vas honorabile.,. Fœderis arca..,Janua cœli. — Ora pro nobis, répondaient celles qui ressemblent à Bernadette et qu'on nomme les Enfants de Marie de Lourdes, Des cagoules blanches les vêtaient, liserées de bleu sur un vêtement noir. Les plus petites filles donnaient la main aux chères sœurs. Ces voix en plein air, sous un ciel d'octobre finissant, quelles délices de tendresse et de tristesse !

Les figures des grandes personnes étaient marquées de vulgarité, mais ces figures, ces chapeaux, ces souliers jaunes, ces cravates aux couleurs fortes, dans cette atmosphère de légende et de surnaturel, ne gâtent pas l'harmonie (et l'on me comprendra si Ton a senti parfois ce qu'il y a de reposant — le calme du grand art — dans V Enterrement à Ornans, d'un Courbet, où chaque détail nous devrait heurter par sa brutale grossièreté). Je vivais, d'ailleurs, l'un des moments exceptionnels où Ton comprend et savoure en toutes choses la substance unique et qui ne meurt pas. C'est alors que l'on se surprend à songer avec toute la tradition chrétienne qu' <c une seule chose est nécessaire », mais sans pouvoir nommer celte chose. Je jouissais de mon extrême solitude d'esprit. Jouissance qui vaut souffrance, car je me prête à ce beau chant^ à cette plainte suppliante : « Tour d'ivoire, priez pour nous... Porte du ciel, priez pour nous, » mais je sais dans la même minute qu'une mésentente foncière me soustrait au bénéfice de cette intercession.

Il y avait sur mon cœur, à Lourdes, ces mêmes nuages gros de pluie chaude qui — dans cette minute où je me ressouviens — pèsent sur les marronniers en fleurs

qu'encadre ma fenêtre. Tombez, douce et chaude pluie du printemps, qui pouvez faire germer les semences profondes ! Mais, sur Lourdes, — mon cœur excepté, — c'était un temps de calme et de paix, la grâce, un peu dure, d'une vierge. Nulle sensualité dans la défaillance^ un agenouillement sur une tombe. Je me sentais un étranger. Que personne du moins n'interroge le passant qui s'incline avec le commun...

Quelle douceur virgilienne dans ce culte d'une Vierge, institué par une enfant auprès d'une eau courante ! Ces beaux lieux où l'humanité se dilate le cœur à chanter le Miserere ne se laissent pas aisément quitter. On y éprouve des transports qui font monter à la surface tous nos secrets et dont la cadence seule attendrit. C'est ici une promenade du sentiment. Elle s'oppose dans mon esprit à la froide charmille à la française où le jeune Renan médita les lettres de sa sœur si raisonneuse. Ici le cœur ne laisse pas la raison décider rien à elle seule.

Le silence enveloppait la grotte miraculeuse, les cierges brésillaient davantage, car la nuit descendait. Quelle solitude pour nous deux qui ne songions pas à rien solliciter ! 0 Philippe, les enfants des pauvres et des simples, s'ils se penchent sur le creux d'une roche sauvage, ont plus de chances que les enfants favorisés d'entendre parler l'oracle ; c'est pour eux que les églantiers du buisson "et que les vapeurs du torrent forment quelquefois encore la robe de la divinité.

Qui démêlera pourquoi de calmes régions, pareilles en douceur et en humilité, produisent la Jeannette de Domremy et la Bernadette de Lourdes, enfants pures comme des perles et vers qui s'inclinent les personnes célestes ?...

Au risque de choquer et tandis qu'elles prient, je cède à mon imagination, qui convoque à distance une autre figure de leur âge. Ces deux saintes enfances m'obligent de songer à la première éducation d'un poète qui d'ailleurs mourut saintement. Je rapproche, presque malgré moi, du Bois-Chesnu et de la grotte de Massabielle, le vallon de Port-Royal où le « petit Racine » formait son trésor de rêverie.

Est-ce une impiété si des soupirs et des pleurs de tendresse, si les effusions, très diverses, que suscitent les faveurs de Bernadette, les grandeurs de Jeanne et les voluptés de Racine, m'émeuvent pareillement ? J'y reconnais les plus purs sons de Tâme.

Auprès du gave de Lourdes, sur les côtes de la Meuse naissante ou dans le fond de Port-Royal, qui de nous saurait recueillir, pour en augmenter sa vie, la rêverie triste, le lyrisme et l'amour tels qu'ils se lèvent de ces terres sanctifiées? Seules, peut-être, des jeunes femmes, pourvu quelles gardent mêlée à leur éclatante beauté leur gentillesse de petite fille. Mais quand elles auraient, par miracle, accumulé dans leurs mains pures les vertus de ces beaux lieux, quel foyer, quel compagnon entendez-vous leur choisir ? Mieux vaut être un épais bouvier qu'une tendre perfection, car à celle-ci la grossière vie ne propose rien qui ne soit souillure.

Pour nous débarrasser d'influences trop belles .qui sont en nous comme des poisons et ne nous laisseraient pas vivre, tâchons qu'elles s'exhalent de notre conscience en déchirantes cantilènes d'exilés.

Extrémités du désir, pointes vers l'impossible, brûlants appels, sanglots, regrets ! Voici derrière des grillages une jeune force irritée ; voici le fils sur la tombe, le

proscrit à qui l'on rapporte le détachement de ses amis, le jaloux qui n'ignore pas combien elle est charmante dans l'amour. Des images qui ne peuvent plus vivre sollicitent tous mes sens, et c'est à les parfaire, démence ! que j'occupe mon énergie. Il est des Lourdes sur toute la terre; il y a pour les plus incrédules d'absurdes promesses de bonheur. De telles minutes où l'on s'enfonce plus avant que l'espérance nous maintiennent sur le fil de notre mince et pure destinée. Je me croyais si loin ! Bien au contraire, j'ai tant reculé ! Nos voix de désirs font un écho de nos vies antérieures. Ma chanson heurtée, elliptique, c'est le haut chant de mes profondeurs, c'est un oiseau de mes ténèbres qui volette dans mon plein jour. Quel scandale ! Mon cri, qui m'étonne, m'oblige tôt à m'interrompre... O terre mangée de caresses, ô belles grottes de l'espoir, conseillères de toute confiance, combieri vous êtes douloureuses !

Sur l'autre rive, au milieu des pelouses qui montent de la rivière et finissent en faible colline, quelques couvents sont espacés dont les fenêtres voient la grotte. Regard jamais détourné ! Silence ininterrompu ! La contemplation donnait une certitude ; nos recherches nous mènent à l'incertitude. Que lanalyse efface au moins dans le cœur de nos fils le désir, le regret des sûretés divines que par elle nous avons perdues.

Je prolongeai ma promenade de quelque cent mètres plus avant que la grotte, dans une solitude ombragée de grands arbres que ferme à gauche la montagne et que borde le gave courant sur de vertes prairies. Bien que cette paix m'enchantât, il n'était pas en mon pouvoir de la soustraire au troupeau dévastateur de mes pensées. Sous un ciel finissant d'octobre, de tout le poids xie mon

âme, je me jetais sur toutes les pointes de la vie. Puis l'heure sonna de rentrer à Pau.

Au sortir de la gare de Lourdes et depuis notre wagon, qui roulait d'abord lentement, nous revîmes au passage, dans la demi-nuit, la grotte divine au-dessous de l'église. Les cierges brûlaient par milliers; je croyais entendre les litanies suppliantes . Quelle fatigue ! Quel dégoût de la vie ! Quelle délectation ! Des larmes de volupté montaient du cœur jusque dans les yeux. L'avenir semblait une plaine stérile.

Quand une angoisse nous oppresse, quand nous sommes pareils à l'amoureux abandonné cherchant à travers le vaste monde sa maîtresse pour jamais enfuie (et de qui les yeux, d'ailleurs, si le hasard faisait leur rencontre, ne lui marqueraient que la plus froide indifférence), quand tout est perdu, hélas ! hors le désir, heureux qui sait encore le chemin des antiques autels ! Ménageonsnous cette réserve. Mais surtout, Philippe, qu'il plaise à nos seigneurs les morts que tu sois un homme actif et quelque peu rude * !

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