L'ELECTION DE PARIS
Tout cet immense Paris passa la soirée du samedi !/6 janvier et la journée du dimanche dans l'état des professionnels qui attendent sur un vélodrome les coureurs partis de Bordeaux. C'était une fête, car les rues, les quais, les brasseries et les énormes faubourgs, tout travail suspendu, bavardaient, mais la crainte, l'espoir, la colère, l'incertitude, tant d'ambitions surexcitées déterminaient des battements de cœur qui pâlissaient les visages. Dès les premières heures du 27, quand les masses anonymes gravirent les lieux de vote, les connaissenrs discernèrent que Boulanger avait sorti de leur indifférence les plus obstinés abstentionnistes.
— Moi, monsieur, — dit à Sturel son concierge qui avait à l'état constant une expression réfléchie, — j'étais pour le petit Prince Impérial !
Et il partit confondre son bulletin avec les bulletins des blanquistes, catholiques, monarchistes, républicains et incolores, dans un parti simplement national.
Cependant vers six heures du soir, à Bouteiller qui, assiégé de pressentiments, lui parlait' de précautions à prendre, le président du Conseil répondait, comme un radical doit parler à un opportuniste :
— Dans une heure, monsieur, vous me demanderez pardon d'avoir douté de Paris.
Une heure plus lard, les premiers résultats parvenaient aux bureaux presque déserts de la Justice, et Clemenceau jetait cette interrogation :
— Dites donc, un tel, vous qui êtes allé à Nouméa, racontez-nous la vie là-bas.
Pensait-il que mieux vaut se poser en martyr qu'en blackboulé, ou bien cet audacieux, qui ne sentait plus d'objection à l'expédient révolutionnaire d'une Haute Cour, supposait-il à Boulanger la même hardiesse d'âme ?
Chaque quartier, en connaissant parles chiffres que sa majorité était boulangiste, le devint unanimement et attendit quelque chose. Un frémissement nerveux exaltait non seulement les fidèles enrégimentés mais tout le Paris romanesque, cette foule immense de curieux, d'imaginatifs et de mécontents qui, dès leur dîner, se dirigèrent sur les boulevards, les obstruant, les enfiévrant d'un même désir d'acclamer le vainqueur et de prendre son mot d'ordre.
Autour de Floquet atterré, ses collaborateurs estimaient n'avoir pas les moyens de se défendre. On savait qu'à l'Elysée le poste livrerait les portes ; que les soldats, sortis de leur caserne, acclameraient Boulanger ; que la garde républicaine, colonel entête, s'offrait pour un coup de main.
Au premier étage du restaurant Durand s'achevait dans le plus grand désordre un dîner de vingt-cinq couverts, présidé par Déroulède. Dans la salle du rez-de-chaussée, dans les escaliers et dans les couloirs, c'était une cohue de dévouements bruyants qui, à travers les rues, noires au loin d'une foule pressée, avaient couru en se déchirant
pour apporter les chiffres de la victoire. Chaque résultat partiel augmentait la majorité du chef et faisait déborder la joie dont était comblé, depuis les premiers, le cœur des grands lieutenants. Joie légitime, exagérée encore chez les agents secondaires, chez des hommes de cercles, vaguement rastaquouères, parla forfanterie et l'irréflexion habituelles aux anonymes sans responsabilité. Ils discutaient bruyamment et de la manière la plus compromettante l'opportunité d'un coup de main. Faisant le but de tous ces vivats, de tous ces bras tendus, de tous ces yeux noyés de plaisir, le Général, en habit, heureux, et calme, usait fort joliment de son beau sang-froid pour être le moins étonné, le moins ému de son triomphe, que ses mots, ses gestes, les battements de son cœurn'avaient pas un instant mis en doute.
Il se taisait. Qu'attendait-il ? Et même attendait-il quelque chose ? Il ne s'en ouvrit à personne. Etait-il donc obligé de penser tout haut? Son silence intéresse plus notre imagination que ses phrases, rares et pauvres. Sa méditation en face des serviteurs de sa fortune, voilà ce qui nous ouvre un champ, et surtout quand il s'approche de la fenêtre et contemple cette multitude dont l'acclamation sans trêve le glorifie. Gris obstinés, appels au soldat, mais qui non plus ne précisent rien. Plus loin, par delà les regards, toute la France veille en permanence. Quel énigmatique suspens entre cet homme et ce peuple qui, l'un l'autre, s'interrogent !
Sur l'invitation de Déroulède, de Thiébaud et de Lenglé, le Général demanda quelques minutes de solitude. Demeuré avec ces intimes dans un cabinet, il subit leur assaut, leur instante prière de réaliser par un acte le vœu plébiscitaire de la Seine. Avec cette rapidité d'élocution.
cette construction antithétique des phrases et cette ingéniosité d'images saisissantes qui font son éloquence, Déroulède développa que tout homme a dans sa destinée deux courbes, une ascendante, une descendante.
— Vous êtes arrivé au point d'intersection, au sommet, mon Général !...
Un trait principal de Déroulède, c'est de ne point admettre une volonté qui lui résiste. Il attaque de front, de flanc et s'acharne :
— Mon Général, je ne vous demande pas de marcher sur l'Elysée ; les actions de nuit sont dangereuses. Je vous dis : « Venez demain à la Chambre ; nous tenons encore nos cadres électoraux, nos comités ; nous aurons vingt mille hommes convoqués : il en viendra deux cent mille. Montez à la tribune. Demandez la Dissolution, la Révision. On vous les refusera. Sortez alors, et nous rentrerons... »
Ceux qui connurent une fois les ivresses populaires ne peuvent rêver sans battements de cœur ce que serait une pareille journée ? La foule immense sur les quais^ sur la place ; derrière les grilles fermées du Palais- Bourbon, les rares députés du parti saluant le peuple avec leurs mouchoirs, l'appelant à oser ; de maigres troupes un instant hésitantes et puis gagnées enfin par cet enthousiasme, comme des îlots par l'océan, et les fiers cavaliers penchés, fraternisant avec les patriotes, au milieu du délire de la délivrance : c'est alors qu'apparaîtrait, des couloirs au plein air, le chef, frappé peut-être, insulté par d'éloquents énergumènes, et qui vient se confier à l'ouragan. Souhaitons que, dès cette minute, les choses se concluent avec un minimum de brutalité et, par exemple, qu'on se contente de trempera la Seine les par-
lementaires, comme des chiens qu'on veut épucer sans les noyer.
A chaque minute du grave colloque entre Boulanger et Déroulède, la porte est frappée, entr*ouverte par des fidèles, dont Tenthousiasme et la jalousie supportent mal Faccaparement du Général. Et lui-même souffre de toute son ardente clientèle. Son succès qu'il attribue à lui seul et à Ta foule, il craint qu'une intrigue l'exploite.
De ses paroles hachées, on dégage nettement son état d'esprit en face de l'hypothèse, qu'il a souvent étudiée, d'un coup de main sur le Parlement. Depuis que, ministre de la Guerre, il a déjeuné avec Naquet dans ce même restaurant Durand, il a envisagé, comme le général Hoche, comme le général Bonaparte, l'épuration du gouvernement républicain par une épée républicaine. Il s'est fait une idée propre de la tactique à suivre. Il l'a indiquée, dans la nuit chez Laguerre, tandis qu'on discutait les moyens d'un coup de force, au bénéfice des radicaux, pour écarter M. Jules Ferry de la Présidence : Il n'y a pas à donner des ordres aux troupes ; on les consigne. » Le peuple marchant sur la Chambre, sur l'Elysée, et ne trouvant aucune résistance, est-ce donc là ce qu'il attend, silencieux et qui revient toujours à la fenêtre ? En vérité, que pourrait empêcher ce pauvre M. Clément qui se promène le long de la Madeleine porteur d'un mandat d'arrêt ?
Malgré ces acquiescements de son intelligence à la légitimité et à la possibilité d'une intervention de soldat, Tâme droite, honnête et naïve du général Boulanger garde des préjugés d'éducation. H se rappelle que son père récitait les invectives de Victor Hugo contre l'Homme du Deux-Décembre. Il redoute le jugement des rédacteurs
de l'histoire. Tout à fait ignorant du métier littéraire, il s'épouvante d'un bruit de plumes!
Moins honnête et poussé par des appétits, il aurait marché. Un sage aussi, un homme clairvoyant et soutenu par des idées maîtresses, eût mis, au nom de la science politique, son épée au service des volontés confuses de la France. Avec les pleins pouvoirs que lui donne Paris, le Général devrait être le cerveau de la nation et diriger ce que sollicite Tinstinct national. 11 défaille, faute d'une doctrine qui le soutienne, et qui l'autorise à commander ces mouvements de délivrance que les humbles tendent à exécuter. Autour de lui, l'inconscient se soulève en magnifique état, mais l'indigence des principes empêche qu'on aboutisse à un programme positif. Le général Boulanger, tout au net, manque d'une foi boulangiste qui se substitue dans sa conscience, à l'évangile dont vit le parlementarisme.
Il rompt ce débat décisif, se dérobe aux obsessions de ces patriotes clairvoyants pour retourner aux fidèles qui veulent lui serrer la main. Enivrés par les grandes satisfactions théâtrales du jour, ceux-ci prolongent des occupations de candidat et ils distraient le Général avec l'expression de leurs dévouements individuels, quand son devoir, c'est maintenant de répondre au sentiment exprimé de Paris.
Parmi ce troupeau, Sturel, le cœur baigné dans du sublime, contemple son Général, écoute ces communards et ces «badingueusards » mêlés, qui gardent la tradition « des plus fortes journées du siècle ». Il n'est pas homme à se désillusionner au contact de ceux qui, à distance, l'ont intéressé ; sa puissante imagination se fixe sur cet étatmajor électoral et trouve des raisons réelles d'admirer.
Eux sans doute, émoussés.par les longs accidents delà vie ne distinguent pas ce jeune homme. Dans son regard ardent, plein de désirs obscurs, ils discerneraient qu'on attend, qu'on exige, après tant de caresses, d'aboutir, et que ce patriote accourt pour voir se former, cette nuit, un organe, le cœur d'une France nouvelle *...