AUTOUR DE LA GARE DE LYON
La voiture du Général sortait de l'Hôtel du Louvre; elle traversa difficilement le trottoir, et avant qu'elle eût pris son tournant dans la rue, un essain formidable l'arrêta, cramponné au cheval, aux roues. Dix mille personnes entonnèrent le chant fameux :
Il reviendra quand le tambour battra ;
Quand l'étranger m'naç'ra notre frontière,
Il sera là et chacun le suivra ; ,
Pour cortège il aura la Franc'cntière ! .
On entraîne les chevaux à supporter le bruit du canon. Il faut un dressage pour que les hommes ne s'excitent pas trop au bruit des acclamations. Le froid Suret-Lefort en tête, Renaudin, Sturel, Saint-Phlin et Rœmerspacher luimême foncèrent sur cette foule vers la voiture. Maintenant, on criait : « Partira pas ! Partira pas ! » Une vitre de la voiture s'abaissa. « Le voilà ! Le voilà ! Il est en civil, avec le général Yung », disait Renaudin à Sturel,
I. Au moment du départ du général Boulanger pour Clerniont (Ed.).
qui distingua un monsieur blond riant et se penchant pour saluer. Ce fut une vision d'une seconde. Ils devinèrent qu'il parlait, mais ils ne le voyaient plus. Chacun retenait son haleine, et^l'on affirma qu'il demandait le passage. La foule s'y fut opposée, mais, plus disciplinés, les hommes du premier rang, des Jigueurs, disait-on, firent d'eux-mêmes un couloir vociférant où la voiture se précipita, suivie de trois fiacres pleins d'officiers et d'amis. Comme une débâclej tout les poursuivit, entraînant les cinq jeunes gens.
— A la gare de Lyon ! dix francs ! — cria Sturel à un cocher.
— Vous nous retrouverez si vous voulez chez Lucas : je vais y dîner avec Saint-Phlin, dit Rœmerspacher.
Sturel, Renaudin, Sturet-Lefort, debout, font une conversation fraternelle et cahotée avec leur cocher, qui, dans son enthousiasme boulangiste, abrutit de coups son cheval. Les cris continus qu'ils traversent les excitent à ne pas se laisser distancer par le coupé dont le dos miroite à vingt pas devant eux, comme un gibier précieux qu'ils chassent. Sturel voudrait revoir la ligure du Général et, le plus près possible, l'acclamer. C'est aussi le désir du cocher et de ce long peuple au galop. Ils ont suivi la rue de Rivoli et la rue Saint-Denis. A l'avenue Victoria, les premières centaines de coureurs, essoufflés, s'essaiment. D'autres enthousiastes surgissent de toutes parts. Les quais de l'Hôtel-de-Ville et des Célestins, les boulevards Morland et Diderot, grouillent de gestes, retentissent d'acclamations sans une note hostile. Les quatre voitures, comme un train soulève et entraîne des menus objets dans un courant d'air, détachent de ces berges humaines tous les impulsifs qui, par leurs fréné-
tiques efforts de jarret, de poitrine et de larynx, dont ils suent, ajoute encore à la fièvre générale qui les propulse. Deux cents mètres avant la gare, il fallut aller au pas. La volonté de cette manifestation se dégagea : le peuple s'opposait au départ. On commença de dételer ses chevaux. De leur voiture immobilisée, les jeunes gens, découverts, la bouche pleine de cris, suivaient tous ces mouvements...
C'est une impression extraordinaire de voir dans une trombe humaine un homme emporté. En chapeau rond, en pardessus, si simple, et le centre d'un tel ouragan ! La vague immense, l'animal puissant qu'est cette foule se jette avec son frêle héros, de droite et de gauche, par formidables ondulations qui trahissent des poussées de désirs et de craintes, ses défaillances et ses reprises. C'est de la bataille contre un ennemi invisible et indéterminé. Des sentiments obscurs, hérités des ancêtres, des mots que ces combattants ne sauraient définir, mais par où ils se reconnaissent frères, ont créé ce délire, et, comme ils font l'enthousiasme, ils décideraient aussi la haine. Ces mêmes forces du subconscient national qui, sur les pentes de la gare de Lyon, étreignent d'amour un Boulanger, sur le pont de la Concorde s'efforcèrent de noyer M. Jules Ferry. Que des malins ne viennent pas nous parler de camelots à cent sous ! Le beau spectacle ! Que ce soit un homme âgé, réfléchi, avec des fonctions qui pour l'ordinaire intimident : un général ! et que soudain il soit, comme une paille, soulevé par la brutale familiarité de l'émeute, et qu'elle le prenne au milieu de soi, pour le toucher et le protéger, pour le garder de l'exil : c'est l'image d'une gloire grossière, le pavois d'un chef primitif. Un tel désordre a quelque chose d'animal et de profondé-
ment mélancolique, comme des excès mêlés d'impuissance.
Quand Sturel, de sa voiture, eut vu Boulanger et cette belle cohue s'engouffrer dans la gare, il chercha vainement Renaudin etSuret-Lefort. Où s'étaient-ils évaporés? Il resta quelques instants à jouir de Témotion que lui commandaient ces torrents humains. Bientôt il en eut des images assez fortes pour susciter toutes les forces de son tempérament. Ebloui qu'un homme eût déchaîné une telle unanimité, le naïf se convainquit de la toute-puissance de cette popularité, et, pour partager ses effusions plutôt que leur dîner, il se fit conduire au restaurant de ses amis. Dans cette minute, il abhorrait la notion du « gentleman » qui croit à des distances de classe. Il était enchanté de la haute idée que son cocher se faisait du Général et que cet homme lui exprimait en termes grossiers pour Jules Ferry. Depuis deux années de voyage et de province, il avait peu vu de Français du peuple. S'il n'avait craint Rœmerspacher, qui malheureusement avait du sens commun, et Saint-Phlin, qui à certains jours était capable de se froisser, Sturel aurait retenu ce citoyen à dîner. Quel contentement de retrouver à Paris les plus humbles de ses compatriotes animés de ce goût pour les héros qu'il avait promené en Italie ! Il pensait : « Je voudrais me dévouer au Général et l'aider, lui et ses nobles lieutenants. »
Tout cela, c'est d'un enthousiaste qui a trois mille francs de rente. Mais, avec les sentiments mêlés d'un chien qui court à son maître, d'un vieux soldat quand le drapeau chancelle et d'un pauvre qui voit une pièce d'or, à l'instant où le Général apparut hors de sa voiture et, soutenu par des agents, commença de marcher, Renaudin s'était élancé.
Si maigre, famélique, ardent, brutal, et ne s'arrêtant jamais pour pousser des « Vive Boulanger ! » il fut de la première vague, qui se heurta contre les portes de la gare rapidement refermé^ sur le précieux voyageur. Sous le choc, elles ne servirent qu'à marquer un temps : une seconde poussée les brisa et la nappe humaine, en deux secondes, s'épandit sur les vastes quais intérieurs.
Boulanger, essoufflé, mais qui, dans cet abri, commençait de reconnaître les cinquante radicaux venus pour le mettre en wagon, parut alors, plutôt qu'un triomphateur, un gibier que rejoint la meute. Ignorant les détours de la gare et remplacement du train de Glermont, il resta un instant à tournoyer sur lui-même. A chaque seconde, des centaines d'enthousiastes étaient projetés avec force des étroits boyaux où ils se déchiraient en passant et, comme un étang rompu, le boulevard se vidait dans la gare de Lyon. Les voyageurs, les brouettes de bagages, les trains en partance, tout, comme de bas récifs quand monte la marée, fut enveloppé, recouvert. Les employés de la gare le guidaient en courant sur la voie, entre les trains. La foule le dépiste ; elle le poursuit, le devance, le cerne. Tous chemins barrés, il se réfugie au hasard dans un compartiment de troisième classe, dont le jeune député George Laguerre s'épuise à maintenir des deux mains la portière, jusqu'à ce que des agents le viennent suppléer en chassant du marchepied les trop zélés partisans. Alors la foule, son siège installé, entonne : // reviendra quand le tambour battra,., puis : Cest Boulange! Boulange! Boulange! Cest Boulanger qu'il nous faut.., et souvent elle s'interrompt pour jurer à grands cris qu' « il ne partira pas ! »
Chaque fois qu'un Andrieux, un Déroulède, en se non>
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mant, a pu forcer ce blocus et se glisse pai' la portière qu'on entr'ouvre, la masse, aveuglément, s'écrase, pour saisir l'objet de son amour, le rapporter dans Paris. « Le voilà, le grand ami du peuple, et il détruira l'ennemi du peuple ! » L'imagination populaire simplifie les conditions du monde réel ; elle suppose que, pour faire son bonheur, il suffit d'un homme de bonne volonté. « Ne sommes-nous pas le nombre ? Affiï^nioïis par la violence et la multiplicité de nos acclamations qu'en lui seul est notre con^nce ! » Formidable sérénade d'une foule, à la fenêtre d'un wagon, pour un général dont elle aime si fort le caractère français qu'elle le voudrait Espagnol...
Mais quel est celui-là, très grand, décoré, qui se penche vers la portière ? Les ligueurs épars l'acclament, le nomment à leurs voisins un peu défiants, qui disent : — Ce grand là, que veut-il? — C'est Paul Déroulède, son meilleur ami ! — Silence ! plus haut ! — Il annonce qu'au nom de la Ligue il a remis au Général deux grandes médailles ayant à la face l'une le portrait de Ghanzy, l'autre le portrait de Gambetta. — Gambetta! Ghanzy! ses modèles ! — Bravo ! Vive Boulanger !
Dans cette crise d'idéalisme, Renaudin s'est glissé jusqu'au wagon et demande à Laguerre la consigne :
— L'Elysée ou Glermont ?
— Le Général partira.
Sur l'autre marchepied, un employé supérieur de la gare :
— Mon Général, si vous voulez sortir dans la cour, je puis faire un- chemin.
Il s'irrite :
— Je veux partir, coûte que coûte.
Quelle chaleur sous cette halle où le jour baisse ! Sur les marchepieds, sur les toits des wagons, et puis là-bas, bien loin, la foule, heureuse, s'occupe à chanter la Marseillaise, et dans la pause qui suit « arrose nos sillons! » on entend régulièrement le cri aigu de Mouche frin : « A l'Elysée! » N'osant plus tenter de saisir son prisonnier, elle lui jette ses chants, ses cris, ses gestes violents, elle se jette elle-même vers lui et ne sait par quelle invention prouver l'intensité de son amour. — A la manière de cet humble, mentionné par les hagiographes, qui chaque matin faisait une culbute en l'honneur delà Vierge Marie, un gymnaste, éperdu d'enthousiasme, se hisse par desdessus les têtes le long d'une ferme de fer et, devant la portière du Général, exécute de brillants rétablissements.
Neuf heures ! Depuis une heure le train devrait être parti. La gare pleine de nuit maintenant retentit du long sifflet des convois en souffrance. De main en main, une bouteille de bière et des verres s'en vont vers le Général, qui a demandé à boire. Puis on se bat pour obtenir ces objets consacrés. Un employé a pu s'approcher :
— Mon Général, si vous tenez absolument à partir, il n'y a qu'un moyen : consentez-vous à monter sur une locomotive ?
Du compartiment, quelqu'un se penche :
— Le Général étouffe ; il demande qu'on le laisse descendre et faire quelques pas.
L'intimité est grande entre le héros et sa foule. Tous crient : « A Paris! » se découvrent, voudraient, à la fois, s'effacer et l'approcher. L'immense tourbillon ! Un cri s'éleva qu'il était par terre. L'anonyme qui venait de tomber bénéficia de cette épouvante. Cette folie, cependant.
avec des zigzags brutaux, arrivait à la hauteur d une locomotive qui siffla et s'enveloppa de fumée. Dans ce nuage, le Général, avec l'aide des employés, soudain se dégagée et monte auprès du mécanicien. Les quelques centaines de fanatiques qui le serrent assez pour voir, se jettent •.devant la machine comme aux naseaux d'un cheval. Quelques-uns se couchent sur les rails, mais le monstre les épouvante de sa vapeur précipitée, de ses sifflets et de sa masse qui déjà s'ébranle. Dix mille personnes qui n'ont pas compris la manœuvre reprennent en chœur : « Vive Boulanger ! » Il s'évade de leurs compromettantes amours. Les plus énergiques des idéalistes et des habiles qui composent cette foule ne luttent plus que pour s'accrocher à ce grandiose remorqueur. Leur grappe aventureuse couvre les étroites plates -formes, les marchepieds, tous les espaces ; la lumière du gros fanal de front est demi-voilée par le corps de l'aide de camp Driant, qui l'étreint, et qui, dans cette position à faire frémir, se laisse emporter pour ne pas quitter son chef. C'était neuf heures quarante. A dix heures, le formidable essaim boulangiste qui est venu si étrangement s'abattre en pleine gare de Lyon, privé de ses frelons, consent enfin à se disperser. Blanquistes, ligueurs, simples curieux vont raconter à Paris combien ils étaient enthousiastes, et par leurs récits ils multiplieront encore les enthousiastes* !