UNE PARISIENNE EN ALSACE-LORRAINE
{Le frère de M^^ d'Aoury, Le Sourd vient d'être blessé légèrement en duel par un jeune alsacien, M. Erhmann, quil avait offensé par des commentaires impertinents sur les volontaires alsaciens au service de V Allemagne .)
Ce ne fut pas long. A peine avais-je dit le sacramentel : « Allez, messieurs ! » que j'eus le plaisir d'arrêter le combat. Le Sourd avait une piqûre au bras. Ses deux camarades s'amusèrent un peu, tant son dépit paraissait. Pourtant il dit d'un fort bon air qu'étant à Lindre-Basse et, en quelque sorte chez lui, il voulait tendre la main à M. Ehrmann qui n'y fit pas de difficulté.
— Pardon ! lui dis-je, c'est pour moi que vous vous êtes mis dans cet embarras ; si vous y consentez, j'aurai l'honneur de vous assister.
Je me hâtai de prévenir au château M"*® d'Aoury. Elle revint avec moi vers le kiosque où l'on pansait son frère.
— Monsieur, dit-elle au jeune Alsacien, mon frère s'est conduit comme un étourdi. Pour sa punition, il ira se
coucher, et vous nous ferez le plaisir, ainsi que votre ami, de déjeuner ici.
M. Ehrmann parut plus troublé par la bonne grâce de la sœur qu'il ne Tavait été par la mauvaise grâce du frère. C'était décidément un très aimable jeune homme.
Il fut convenu qu'on ne soufflerait mot devant les autres invités. On inventa toute une fable pour expliquer que Le Sourd s'était foulé le poignet. Elle prêta, durant le déjeuner, à mille fantaisies amusantes pour les personnes qui étaient dans le secret. Cette pénible histoire tournait à la mystification de château. L'Alsacien devint tout naturellement le héros de la journée et, ma foi, il le méritait, car il éleva très sensiblement le ton de la causerie.
Dans ce déjeuner, comme depuis trois jours, M™® d'Aoury m*émerveilla par le génie réaliste que j'aperçus derrière ses grâces et ses lassitudes. Quel regard juste et de petite bête de proie peuvent lancer de beaux yeux, qui semblent faits seulement pour l'amour ! Jusqu'alors, je ne l'avais vue qu'à Paris où nous sommes trop divertis pour bien apprécier les êtres. Eux-mêmes, d'ailleurs, ils y sont atténués, mal en valeur. Mais dans cette vieille ferme, ennoblie par de méchants portraits de généraux et qui n'évoque que des activités simples, une telle jeune femme, par son isolement même, prenait de l'accent. Dans la série des propriétaires de Lindre-Basse, elle faisait une épisode de beauté. Au cours de ce repas, les ondulations de son esprit, son tact, sa souplesse, en un mot, son art, que des Allemands eussent méconnu et traité de frivolité, se faisaient encore plus sensibles par ■ le contraste même qu'elle offrait avec ce jeune Alsacien, qui ne pouvait rien dire que d'amplement expliqué, et qui semblait même expliquer son silence, tant, au début,
il marqua fortement qu'il se taisait. On eût dit de l'un et de l'autre deux caricatures, mais chargées d'intelligence et de sympathie. Bien qu'il eût de nombreuses manières d'être germaniques, M. Ehrmann ne méconnaissait point, cela se vit peu à peu, le chef-d'œuvre français qu'était cette jeune femme. Il devint même touchant, avec sa force et sa jeune raideur, d'ébahissement devant cette reine... Bientôt il eut tout à fait oublié qu'aucune autre personne fût là. Et quand M°™® d'Aonry disait des choses bizarres et charmantes, il se renversait un peu, en riant trop fort, pendant une bonne minute.
Successivement, elle avait empêché qu'on parlât de la France, de l'Allemagne, de la germanisation, des partis politiques alsaciens-lorrains, et j'avais admiré chez un jeune homme qui, de naissance, semblait être autoritaire, voire brutal, le pouvoir de comprimer ses mouvements. — C'est un pouvoir que développe, je crois, depuis trente ans, l'atmosphère des pays annexés. — Elle vit enfin qu'il fallait mettre M. Ehrmann sur l'Alsace. Gomme tous ses compatriotes, il était grand promeneur. De quel air convaincu, en hygiéniste, en patriote et en poète, il disait le bonheur de marcher sous les arbres, les arbres et toujours les arbres, par d'interminables sentiers quand les feuilles sont mouillées, et que, bien couverts, nous nous sentons incapables de fatigue ! M™® d'Aoury, qui jamais ne sortait du parc, sinon, très rarement, pour une heure de voiture, assura que ces marches-là seraient son rêve.
Au sortir de table, il nous fit un véritable cours sur les châteaux des Vosges. J'essayai d'indiquer qu'en Lorraine, à défaut de burgs féodaux, nous avions quelques jolies propriétés. Elles devaient plaire à M™® d'Aoury infiniment
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plus que les ruines du xii® siècle. Mais elle ne voulait entehdre que M. Ehrmann et les choses de l'Alsace.
Etait-ce bien la même personne qui trois jours avant me disait : — « Ah ! monsieur, comme je m'ennuie dans votre « Est! » — « Tant que cela, madame? » — « A braire, monsieur, à braire. » Et comme elle était étendue sur cette même chaise longue, elle avait simulé un immense bâillement, qui m'avait permis de voir ses trentedeux dents intactes jusqu'au fond de sa gueule rose. Oui, c'est bien « gueule » qu'il faut écrire pour rendre sensible cette impression d'animalité jeune.
Maintenant elle nous reprochait de ne l'avoir pas conduite à la Hohkœnigsbourg et à Sainte-Odile. Elle aurait gravi les montagnes, accepté les auberges... Soit! Je l'admirais trop pour gêner cette hypocrisie, qui n'était d'ailleurs que la magniRque mutabilité de son âme.
Depuis longtemps, les hôtes habituels de Lindre-Basse étaient rentrés dans leurs paisibles chambres ; depuis longtemps, les témoins et moi, demeurés au salon, nous nous taisions, nous digérions, • nous pensions à nos affaires, que M°*° d'Aoury et M. Ehrmann gardaient encore la même jénergie pour célébrer la beauté, la santé et la suprématie de l'Alsace. Je crois que les deux Parisiens étaient un peu froissés. Tout ce que nous obtenions de temps à autre, c'était qu'elle nous invitât à la servir, pour baisser un ridea*i contre la lumière trop vive, pour demander un verre d'eau, pour ramasser une couverture que son petit soulier perpétuellement agité venait de faire glisser à terre, en découvrant une mince cheville. El c'était encore l'étranger la cause et l'objet de cette nervosité. Certes, d'aucun être, elle n'acceptait qu'il échappât à son influence, mais pour celui-ci, c'était une folie de
zèle et qui atteignit au sublime, quand de l'Alsace elle passa à la médecine.
Je n'ai jamais pu me défendre d'une sorte d'amour mêlé d'un retour un peu triste sur moi-même, à l'égard des très jeunes gens que comble la fortune. Je fais des vœux pour tous les grands favoris du sort qui n'ont pas trente ans. J'honore, je voudrais préserver ces jeunes dieux qui possèdent la gloire et Tamour. Je pense à eux avec plaisir, comme à une belle œuvre d'art fragile, et je nae dis : « Il existe au monde un exemplaire de ce que j'ai tant désiré d'être... Puisse-t-il n'être pas brisé! » C'est avec ce sentiment de sympathie légèrement douloureuse que je regardais le jeune Alsacien. Il éprouvait la joie que tout homme a connue après une première affaire d'honneur : violent ébranlement physique qui raffermit exalte toute l'âme et tout le corps. En outre, il goûtait le romanesque de sa situation : d'être reçu, fêté, flatté dans la maison de son adversaire. — C'est assez tard, je crois, qu'il distingua la beauté singulière de M™* d'Aoury : au début, il se préoccupait trop des lois de la politesse française, qu'il observait avec raideur. Mais il sut peu à peu se distraire de soi-même, et naïvement, à sa loquacité succéda le silence, puis la plus noble, la plus virile compassion tendre, quand elle parla d'une longue maladie pour laquelle on l'avait opérée.
— Pendant quinze jours et quinze nuits j*ai tellement souffert ! Je remuais une jambe doucement et je chantais un air très bas sur deux tons. C'était insoutenable, à rendre fous ceux qui me soignaient. Mais puisqu'il me fallait vivre avec une telle douleur, j'aurais tant voulu qu'elle s'endormît. Alors, je berçais ma douleur.
Et soudain, elle se mit à chantonner, comme elle avait
dit, et à balancer faiblement sa jambe droite, tandis que de ses deux mains allongées et réunies sur son corps, elle semblait endormir un enfant.
C'était un tableau qui donnait Tidée même de la faiblesse, et, pourtant, le jeune docteur exprima notre pensée à tous quand il dit :
— Gomme vous êtes courageuse, madame.
— En tout cas, dit-elle en se levant, j'admire le courage. Je ne pense pas que la vie soit ce qu'il y a de plus précieux; j'auraia.mieux aimé que mon frère se fît tuer, que de se conduire sans bravoure, mais je suis contente aussi, monsieur, puisqu'une aventure, où il a tous le? torts, nous a permis d'acquérir un ami que tout le monde dans cette maison estime.
Je vis bien qu'elle donnait sa main au jeune homme pour qu'il la baisât. Mais il la retint dans ses deux mains, et il dit avec une profonde émotion dont elle fut déconcertée, car elle craignait le ridicule :
— Il n'y a que les Françaises pour être si généreuses et si délicates.
Par une petite comédie qui lui était familière, elle sortit du salon en courant, en marchant sur sa robe, en trébuchant, en poussant un cri d'effroi, en se retenant à un meuble.
Les deux Alsaciens désiraient marcher. Je les reconduisis jusqu'à la gare, à travers le parc. Ils étaient enchantés, et, dans tous leurs gestes, on voyait la fougue inemployée de deux jeunes soldats.
M. Ehrmann admirait le paysage, sublime, sous le soleil couchant, de douceur et de solitude. Il dit tout d'un coup :
— Imaginez dans ce parc, en place de M™* d'Aoury,
une grosse Prussienne ! Quand même sous ce ciel bleu pâle, les mêmes bâtiments, les mêmes dessins de prairies et de bois demeureraient, ce dont je doute, où serait cette délicatesse et cette fierté qui se répandent sur tout le domaine ?
Ces paroles de M. Ehrmann me dévoilaient enfin son cceur ; elles me montraient un compagnon de mes pensées, un croyant de la supériorité française.
— N'est-ce pas, docteur, dit-il en s'adressant à son conapagnon, n'est-ce pas que M"^® d'Aoury, c'est une Française, une Parisienne, le type de la vraie Parisienne ?
Le docteur Werner n'avait pas dit trois mots de toute la journée; il appartenait à l'espèce des Alsaciens muets, excellente et aussi nombreuse que l'espèce des Alsaciens à vivacité méridionale. 11 répliqua :
— J'étais un petit garçon quand nous sommes devenus Allemands ; vous êtes trop jeune, Ehrmann, vous n'avez pas vu... moi, je me rappelle les uniformes français sur le Broglie et sur le Gontades. Gela faisait une harmonie, comme la voix et les gestes de M™® d'Aoury dans une vieille propriété lorraine.
Les bras m'en tombèrent, et j'aurais voulu prier ces deux jeunes gens, le muet comme le bavard, de collaborer à mon enquête sur la transformation des mœurs aux pays annexés. Mais cinq minutes après, la locomotive les emportait.
Je revins au château par de longs détours ; je respirais amoureusement ma Lorraine. Je voyais avec évidence que les Allemands qui n'ont pas créé la beauté de mon pays, en se l'appropriant, la détruisent. Si la population Avelche déserte la province quelle a humanisée, c'est une
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âme qui se retire et laisse tomber un beau corps. Ils raisonnent juste, ces deux Alsaciens : qu'est-ce qu'un parc français, sans une jeune Française pour savoir y marcher ? Et qu'est-ce que Lindre-Basse, sans cette divine fantaisie qui vient toute une après-midi de nous ennoblir le cœur ?
Je dis à M°*® d'Aoury que M. Ehrmann l'aimait.
— Alors, dit-elle, vous croyez qu'il se taira? Je fus un peu indigné.
— Gomment pouvez-vous prêter la moindre bassesse à un garçon qui interprète tout avec une si admirable noblesse ? C'est indigne de vous.
— Vous avez raison, dit-elle, mais je serais encore plus sûre de M. Ehrmann, s'il était comme son camarade. En voilà un qui aimerait mieux périr, c'est évident, qu'ouvrir la bouche ! Quels hommes que vos Allemands î Je suis exténuée, monsieur ^ !