‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 129 sur 144 · DISCIPLINES · texte numérisé non relu

DISCIPLINES

NATiaNALISME, DETERMINISME

(Introduction à Scènes et Doctrines du Nationalisme).

i. Pourquoi je publie ce livre. — Je n'avais jamais soupçonné qu'aucun travail de lettres me donnerait la répugnance que je dois surmonter pour rassembler les feuillets de ce livre. Je crains qu'on ne la constate, car je ne me suis pas décidé à récrire, à resserrer et à fondre ces pages inïprovisées chaque jour aux feux de l'événement. Il vaut mieux que je coure à des travaux qui m'appellent et m'enivrent par avance. D'ailleurs elle est séchéc dans tous les encriers de France, l'encre qui me servit à tracer quelques scènes principales de ce livre.

Avec quel enthousiasme, comme on chante la Marseillaise, non pour les paroles certes, mais pour la masse d'émotions qu'elle soulève dans notre subconscient, je détaillais sans me lasser le terrible psaume nationaliste ! « Doublons et redoublons! disais-je. Dreyfus, Panama, Dreyfus ! Nous avons combattu deux fois. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants. » Oui, comme nos pères de la légende, pour s'entraîner, entonnaient le bardit « Pharamond ! Pharamond I » je répandais la double complainte : « Dreyfus et Panama. »

Chacun des articles que réunit ce volume fut l'expression spontanée et minutieusement exacte des mouvements de mon âme. J'ai vécu, et je ne voudrais point avoir vécu autrement. Mais tout de même j'aurais été infiniment plus calme, si j'avais distingué que ce tumulte se résoudrait dans une tactique parlementaire chétive et stérile. Je n'aurais pas cru utile de susciter tant de bons Français, si j'avais distingué qu'ils 'tourneraient en simples antiministériels.

Bons Français^ je ne m'en dédis pas, mais bons à quoi 1*

Nous avons trouvé dans Rennes notre champ de bataille ; il n'y manquait que des soldats. Parlons net : des généraux. Parlons plus net : un général.

Assurément je ne regrette point le rang où je m'étais placé, à Reuilly, comme à Rennes. C'était le premier, le plus exposé, mais d'où l'on voit les gestes avant que les obscurcisse la poussière qu'ils soulèvent. « Celle de mes « vertus que vous appelez ma vertu politique et que j'ai- « merais mieux que vous eussiez appelée mon dévoue- « ment à ma patrie, doux nom qui me charme toujours, « ne m'a pas trop bien récompensé », écrivait Milton. Quant à moi, tout au contraire, j'ai été comblé de bénéfices. Outre que j'ai vu des histoires passionnantes, l'histoire et les passions du passé me sont devenues plus intelligibles...

Agir, c'est bien. Mais s'agiter, ce n'est pas agir. Quand certaines circonstances favorables ont passé, il faut se détourner du terrain qui ne se prête plus aux espérances de notre raison...

Chacun porte dans sa conscience des images douloureuses et vénérées auprès desquelles le monde est sans couleur. Un deuil, en ne laissant sur les objets aucune

beauté qui pût m'attîrer et en me disposant aux pensées gravés, m'a rappelé à ma vraie destinée.

L'Evangile est terrible pour le serviteur qui avait enfoui son talent. Ai-je un talent ? Si faible qu'il soit, en interprétant les aventures de YEnergie nationale dans ces dernières années, j'ai mieux servi l'esprit français que par les trois cents réunions où j'ai dénoncé les parlementaires. Et même il n'est pas besoin pour servir la cause nationale que nous mettions dans nos livres un raisonnement patriotique. Dès l'instant que nous distribuons de l'ordre dans une œuvre passionnée, si nou chassons tout ce qui contrarie la justesse française, si nous appelons à la vie des^ éléments provinciaux, nous voilà utiles.

Depuis mon premier livre, livre d'enfant, Sous Vœll des Barbares j je n'ai donné au travail pour lequel je suis né que les instants que je dérobais à ma tâche politique. Déjà je corrigeai les épreuves de V Homme libre parmi ses soucis d'une campagne électorale. Que ne puis-je légitimement espérer dune méditation que rien ne distraira plus, quand des expériences variées m'ont désigné d'une manière certaine les objets où porter mon regard !

Toutefois, il convenait que je recueillisse ces pages. On y trouvera l'âme d'un partisan et l'atmosphère d'une bataille. Il y a des couleurs qui durant quelques semaines remplissent tous les yeux, et qui bientôt s'effacent, deviennent introuvables. J'en suis sûr, l'historien des tumultes français i consultera plus tard ces pages fié-

I. Il faut faire unefortune à ce mot « tumulte », bien supérieur à fièvre française que j'employai à plusieurs reprises dans le Roman de l'Énergie nationale. Le latin tumultus qui est de même radical que iumor, gonflement, rend si bien la sorte de phénomène

vreuses. En outre, je suis heureux d'affirmer mes sentiments pour mes compagnons dans la minute même ou je vais sur d'autres terrains poursuivre le combat qui nous a quelques instants fédérés. Enfin, il y a Thonneur, que je ne puis abandonner, d'avoir si bien délibéré et si bien lutté!

Ceux qui suivent ma pensée ont le droit de me demander compte des stades par où elle a passé. Ils trouveront ici ses premiers débrouillements ; ils saisiront sa nécessité profonde dans certaines variantes où je l'essayai. Ils verront ma soumission à mon innéité.

Une Lorraine du xviii® siècle disait d'un personnage quelconque : « Je sais bien qu'il a le mérite du naturel, mais je ne sais pas si son naturel a du mérite. »

Si le lecteur est capable de nous opposer comme une raison cette jolie plaisanterie, qu'il se hâte d'aller plus avant dans notre livre, car il y verra sous mille formes que le problème n'est point pour l'individu et pour la nation de se créer tels qu'ils voudraient être, (oh ! l'impossible besogne !) mais de se conserver tels que les siècles les prédestinèrent.

•1. Le NATIONALISME, c'esT l'aCCEPTATION d'uN DETER- MINISME. — Rien d'odieux comme le polygraphe qui touche à tous les sujets. Et sans reviser les éruditions d'un auteur, je le dis superficiel dès l'instant que je ne

social que nous voulons signifier (boulangisnie, affaire de Panama, affaire Dreyfus) ! El puis ce mot a des litres vénérables. Rome s'en servait déjà à propos des Gaulois. « Nation née pour de vains tumultes », dit Tite-Live. Appelez telle de nos « révolutions » un tumulte, et voilà des clartés qui s'allument et se répandent le long de notre histoire.

— Si^ —

sens point sous ses phrases une émotion en profondeur. Toute véritable sincérité s'accompagne d'un frémissement. Si l'écrivain ne m'apparaît point en quelque mesure comme un poète, c'est qu'il ne me dit point sa vérité.

J'avais à choisir entre quatre cents articles. Journaliste déjà vieux, je me suis souvent éparpillé ; c'était pour reconnaître mes limites et mes alentours. Les fragments que j'assemble dans ce volume, je ne les sauvai de l'immense ossuaire qu'autant qu'ils touchaient quelque point de mon véritable domaine. Mon domaine I comme j'ai dit ce mot ! Entendez bien que je veux désigner non point un objet que je possède, mais un objet où je m'applique : mon champ d'étude.

Le jour où je prouverai ma définition de l'idée de patrie, c'est à savoir la Terre et les Morts, par quelque méditation sur les provinces d'Alsace et de Lorraine, peut-être alors mériterai-je qu'on dise : « Il est chez lui. »

Les jeunes gens qui lisent les prédications nationalistes et régionalistes murmurent : « Tiens, c'est intéressant », mais les raisons qui feraient ces questions vivantes en eux n'existent pas. Nationalisme, régionalisme trop souvent demeurent des théories. Je les ferai sentir non point comme des doctrines, mais comme des biographies, nos biographies à nous tous Français...

Toutes ces questions que j'ai prises ici par leurs côtés irritants, bientôt je les aborderai sans querelle, du sein même de ma petite patrie, c'est-à-dire dans l'atmosphère qui les justifie le mieux, et je placerai le lecteur au centre même de ma pensée pour qu'il l'embrasse totalement. Ainsi apparaîtra, sans que nul y puisse contredire, la

— 3i8 — verlu persuasive de ces vérités. Oui, telles qu'on les trouve dans plusieurs chapitres de ce livre, je les ai indiquées et senties trop loin de leur patrie naturelle qui est un pays frontière, la Lorraine. J'étais dans une sorte d'exil, et, pour tout dire, à la guerre. Mais peut-être paraîtra-t-il utile de suivre et d'accepter toutes les oscillations d'une méthode qui se forme. Toutes les saisons d'une pensée concourent à mûrir son fruit.

Dans ce recueil qui pourrait s'appeler Dix ans d'études nationalistes, on trouvera les premières constructions de ta solide maçonnerie d'où nous primes toutes nos vues : Un nationaliste, c'est un Français qui a pris conscience de sa formation. Nationalisme est acceptation d'un détermi-

3. De cœlo in inpekna, — Les catholiques voient dans le patriotisme un prolongement de la morale. C'est sur les commandements de l'Eglise que s'assure leur idée de patrie. Mais si je ne suis pas un croyant ?

Pour un certain nombre de personnes le surnaturel est déchu. Leur pilié qui veut un objet n'en trouve pas dans les deux. J'ai ramené ma piété du ciel sur la terre, sur la terre de mes morts.

Mon intelligence est tentée de toutes parts, tout l'intéresse, l'émeut et la divertit. Mais il y a au plus profond de nous-mêmes un point constant, point névralgique : si l'on y touche, c'est un ébranlement que je ne pouvais soupçonner, c'est une rumeur de tout mon être. Ce ne sont point les sensations d'un individu éphémère qu'on '■'rite, mais à mon grand effoi l'on fait surgir toute ma ace.

... Douce Antigone, vierge âgée de vingt ans, lu voulais

te dérober, te réserver pour l'hymen. Mais, Antigone aussi vieille que l'illustre race des Labdacides, il fallut bien que tu protestasses.

Créon est un maître venu de l'étranger. Il dit : « Je connais les lois de ce pays et je les applique. » C'est qu'il juge avec son intelligence. L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes !

Antigone, au contraire, dans le même cas, intéresse son hérédité profonde, elle s'inspire de ces parties subconscientes où le respect, l'amour, la crainte non encore différenciés forment une magnifique puissance de vénération.

Sôus cette puissance de vénération qu'elle est également prédisposée à ressentir, la cité s'ébranle, se réconcilie autour d'Antigone.

Et voici qu'à son tour Créon, recevant d'un deuil plus que de ses raisonnements, tombe sur ses deux genoux.

Ainsi la meilleure dialectique et les plus complètes démonstrations ne sauraient pas me fixer. Il faut que mon cœur soit spontanément rempli d'un grand respect joint à de l'amour. C'est dans ces minute^ d'émotivité générale que mon cœur me désigne ce que je ne laisserai pas mettre en discussion.

Long travail de forage ! Après une analyse aiguë et profonde je trouvai dans mon petit jardin la source jaillissante. Elle vient de la vaste nappe qui fournit toutes les fontaines de ma cité.

Ceux qui n'atteignent point à ces réservoirs sousjacents, ceux qui ne se connaissent pas avec respect, avec amour et avec crainte comme la continuité, de leurs parents, comment trouveront-ils leur direction ?

C'est ma filiation qui me donne l'axe autour duquel tourne ma conception totale, sphérique de la vie.

Tant que je demeurerai, ni mes ascendants ni mes bienfaiteurs ne seront tombés en poussière. Et j'ai confiance que moi-même, quand je ne pourrai plus me protéger, je serai abrité par quelques-uns de ceux que j'éveille.

Ainsi je possède mes points fixes, mes repérages dans le passé et dans la postérité. Si je les relie, j'obtiens une des grandes lignes du classicisme français. Comment ne serais-je point prêt à tous les sacrifices pour la protection de ce classicisme qui fait mon épine dorsale ?

Je parle d'épine dorsale et ce n'est point une métaphore, mais la plus puissante analogie. Une suite d'exercices multipliés à travers les siècles antérieurs ont fait l'éducation de nos réflexes.

11 n'y a pas même de liberté de penser. Je ne puis vivre que selon mes morts. Eux et ma terre me commandent une certaine activité.

Epouçanté de ma dépendance, impuissant à me créer, je voulus du moins contempler face à face les puissances qui me gouvernent. Je voulus vivre avec ces maîtres, et en leur rendant un culte réfléchi, participer pleinement de leur force.

D'autres se décomposent par l'analyse; c'est par elle que je me recompose et que j'atteins ma vérité.

4. Qu'est-ce que la vérité ? — Ce n'est point des choses à savoir, c'est de trouver un certain point, un point unique, celui-là, nul autre, d'où toutes choses nous apparaissent avec des proportions vraies.

Précisons davantage. Combien j'aime cette phrase d'un peintre qui disait : « Gorot^ c'est un homme qui sait s'asseoir. »

Il me faut m'asseoir au point exact que réclament mes yeux tels que me les firent les siècles ^

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