LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
Le jour des Morts est la cime de l'année. C'est de ce point que nous embrassons le plus vaste espace. Quelle force d'émotion si la visite aux trépassés se double d'un retour à notre enfance î Un horizon qui n'a point bougé prend une force divine sur une âme qui s'use. Le 2 novembre en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu'une pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et flotter sui^un ciel glacé, par lesquelles j'aime à rattacher les soins de la vie à la mort.
Monotone psaume, formules dont nous savons l'apparente sécheresse, mais elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s'enfonce dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser entre nos doigts ce chapelet.
Certaines personnes se croient d'autant mieux cultivées qu'elles ont étouffé la voix du sang et l'instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts.
C'est une méthode dont je n'ai pas toujours distingué la bienfaisance. J'étais un fameux individualiste et j'en disais sans gêne les raisons. J'ai appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de V Homme libre, aa ; j'ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître comment la société le supporte et l'alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc, sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes ? Et mon grand-père, soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu'il est une partie constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé l'idée du « Moi » avec la seule méthode des poète* et des mystiques, par l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. J'ai vécu les divers instants d'une conscience qui se forme. Ici l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l'élément le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le « Moi », soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse que la société dont il est l'éphémère produit.
Voilà déjà qui nous rabat l'orgueil individuel. Le « Moi » s'anéantit sous nos regards d'une manière plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme.
Quelque chose d'étemel gît en nous dont nous n'avons que l'usufruit, mais cette jouissance même est réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers ! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dis- " positions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées personnelles ; les idées mêmes les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.
Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages : c'est, si l'on veut bien comprendre, — et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter d'une manière sensible, — que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères.
C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous ; toute la suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci, sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera point. C'est comme un ordre architectu-
rai que l'on perfectionne : c'est toujours le même ordre. C'est comme une maison où Ton introduit d'autres dispositions : non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère ; il se dit : « Je suis eux-mêmes. »
De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule pas k* tombeau.
(( Je dis au sépulcre : Vous serez mon père. » Parole abondante en sens magnifiques ! Je la recueille de l'Eglise dans son sublime Office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d'une telle prière, — effusion et méditation, — sur la terre de mes morts.
Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transnietlenl intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente ! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition, mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus
humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Gomment ne serait-ce point ainsi ? En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.
Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la ^loselle me paraît trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j'entende bien ses leçons. J'aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d'habitation, le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se dresse la montagne de Sion-Vaudémont.
Venant de Gharmes-sur-Moselle, quand j'atteins le haut de la côte sur Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin s'étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur ! Sainte colline nationale î Elle est l'autel du bon conseil. Dans toutes les saisons elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens :
de faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en novembre, quand d'épais nuages l'enserrent et que le vent y jette les voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l'arche salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à la mort.
Ma pensée française a trois sommets, trois refuges : la montagne de Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puyde-Dôme. Le Puy-de-Dôme régnait chez les Avernes; il fut le maître et le dieu du pays où j'ai pris mon nom de famille. Sainte-Odile d'Alsace et Sion de Lorraine président la double région où je veux enclore ma vie ; ils symbolisent les vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la pensée de nos hardis bastions de l'Est ? Mais le 'x novembre m'invite à des soins plus étroits ; ma piété familiale ordonne qu'en ce jour je me préoccupe d'adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le fruit lentement mûri de la terre de mes morts *.