SAINTE ODILE
Vue de la plaine, le couvent de Sainte-Odile seuiblf une petite couronne de vieilles pierres sur la cime de> futaies. 11 occupe au sommet de la montagne un énonut rocher coupé à pic vers l'Est, accessible d'un seul côté et qui surplombe trois précipices de forêts. Sans doute on trouve dans les Vosges des sites également pittoresques, mais celui-ci suscite la vénération. Sainte- Odile, depuii> douze siècles, demeure la patronne de l'Alsace ; sa montagne est, avec la cathédrale de Strasbourg, le plu^ fameux monument du pays '; et, si l'on veut prendre en considération que son mystérieux « mur païen » fut construit par une peuplade qui venait de bâtir Metz, on admettra qu'elle préside l'ensemble du territoire annexé. Aussi, vers l'automne de 190^, quand il me fut permis de revenir en Alsace et de reprendre mon travail sur le payannexé, je ne pensai point que je pusse trouver um retraite plus convenable pour mettre en œuvre mes notes de Lindre-Basse et de Strasbourg.
J'avais recueilli des documents qui nous montrent notn
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génie français et latin refoulé par le génie germanique ; j'étais préoccupé d'en tirer une moralité alsacienne et lorraine. Pour juger des institutions allemandes en Alsace et en Lorraine, il faut d'abord que nous nous fixions dans un parti pris sur le rôle historique de ces deux marches de l'Est ; il faut que nous reconnaissions ce que cette vallée rhénane renferme de permanent et qu'il s'agit de maintenir. Sainte-Odile est le vrai sommet d'où sentir et comprendre avec amitié la continuité de l'Alsace et du pays messin.
Comment saurais-je rendre sensible la solitude, les plaisirs et la musique d'un long automne à Sainte-Odile?
C'est avec amour et confiance qu'à chaque visite je me promène sur la forte montagne. Il n'en va pas de même ailleurs. Ailleurs, qu'un oiseau donne un coup de sifflet, qu'autour de moi les mouches accentuent leur bourdonnement, que les aiguilles des sapins miroitent au soleil, c'en est assez, ma vie fermente, je soufire d'une sorte d'exil : je regrette ma demeure, mes pairs et toutes mes activités. Sur la montagne du Montserrat, plus étrange sinon plus belle que l'Ottilienberg, je ne pus jamais m'oublier, me donner. « Je salue vos puissances, disais-je au mont sacré.des Catalans, mais nulle pierre de vos gradins ne saurait servir au tombeau qu'il faut que je m'édifie. » Sainte-Odile, au contraire, me semble l'un de mes cadres naturels et je foule, infatigable, les sentiers de ma sainte montagne en me chantant le psaume qui m'exalte : « Je suis une des feuilles éphémères que, par milliards, sur les Vosges, chaque automne pourrit, et, dans cette brève minute, où l'arbre de vie me soutient contre l'effort des vents et des pluies, je me connais comme un effet de toutes les saisons qui moururent. »
Je m'enfonce dans ce paysage, je m'oblige à le comprendre, à le sentir : c'est pour mieux posséder mon âme. Ici je goûte mon plaisir et j'accomplirai mon devoir. C'est ici l'un de mes postes où nul ne peut me suppléer. A travers la grande forêt sombre, un chant vosgien se lève, mêlé d'Alsace et de Lorraine. Il renseigne la France sur les chances qu'elle a de durer.
Bien que je doive d'heureux rythmes à Venise, à Sienne, à Gordoue, à Tolède, aux vestiges même de Sparte, et que je refuse la mort avant que je me sois soumis aux cités reines de l'Orient, j'estime peu les brillantes fortunes que me firent et me feront de trop belles étrangères. Bonheurs rapides, irritants, de surface ! Mais à Sainte-Odile, sur la terre de mes morts, je m'engage aux profondeurs. Ici, je cesse d'être un badaud. Quand je ramasse ma raison dans ce cercle, auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et iiîon cœur qui s'épanouit devient le point sensible d'une longue nation...
Les matinées de septembre, à Sainte-Odile, sont des matinées de bonheur. On voit une plaine aussi douce, aussi neuve, dans ses blondes vapeurs flottantes, que la jeune fille classique de l'Alsace. Délicieusement mouvementée, bien qu'aux regards distraits elle paraisse unie, cette vallée du Rhin prouve les grâces et les forces de la ligne serpentine. Ses chemins, jamais droits, ondulent avec nonchalance. La jeune plaine d'Alsace auprès de la vieille montagne ! serait-on tenté de dire ; mais que le soleil atteigne la montagne si noire, elle s'éclaire, devient jeune à son tour. Plaine rhénane ou montagne vosgienne, c'est ici une bienfaisante patrie, le lieu des plaisirs simples. Une nation laborieuse y sait jouir de son bonheur ter-
restre. Quelles figures satisfaites chez les pèlerins qui défilent sur la terrasse de Sainte-Odile ! Se bien promener et bien manger, en gaie compagnie, c'est la devise de l'Alsace heureuse.
Mais à mesure que l'hiver approche, on ne voit plus qu'à travers des espaces d'humidité les villages devenus bruns, les terres roses, les prés d'un vert clair. De longs rubans de nuages restent indéfiniment accrochés à la montagne, et l'Alsace, en bas, devient un archipel dans une mer lointaine et bleuâtre.
Parfois, vers midi, notre montagne est dans le soleir mais la plaine passera la journée sous un brouillard impénétrable. A quelques mètres au-dessous de nous commence sa nappe couleur d'opale. Sur ce bas royaume de tristesse reposent nos glorieux espaces de joie et de lumière ! C'est un charme à la Gorrège, mais épuré de langueur, un magnifique mystère de qualité auguste Je parcours avec allégresse les sentiers en balcon de mon étincelant domaine forestier. Qu'une branche craque dans les arbres, j'imagine que les dieux invisibles prennent ici leurs hivernages. Si l'on m'excuse d'apporter aux bords du Rhm une image classique, c'est une goutte glissée du sein d'une déesse qui noie ce matin notre Alsace
A certains jours, vers cinq heures du soir, une couleur forte et grave emplissait la plaine. Et c'est bien « emplissait » qu'il faut dire, car de ma hauteur je voyais si net tement, au delà du Rhin, se relever les hautes lignes de la Forêt-Noire, qu'à mes pieds c'était une immense cuve où s'amassaient du sérieux, du triste et du noble.
La beauté de Sainte-Odile n'est point toute sur sa ter rasse : elle habite encore la BIoss et l'Elsberg, que chargent de mystérieux monuments...
Par le plateau de la Bloss, on arrive de plaîn-pîed sur les rochers du Maennelstein et du Schafstein et, brusquement, on trouve le vide, tout un immense précipice. C'est une vue sur la douce, riche et diverse plaine d'Alsace, et sur le groupe pui&sant des montagnes solitaires et boisées. Une série de contreforts se détachent de la chaîne des Vosges et s'inclinent vers la plaine pour y mourrir. J'aime ces formes éternelles plus que les gais villages, et ces bois monotones plus que les champs parcellaires. 0 douceur altière de ces alternances de montagnes! Les reines de la nature reposent heureuses dans une atmosphère lilas. Et contre ma figure, il y a de délicieux mouvements d'air... Sur la pierre plate du Schafstein, sans aucun garde-fou, je suis en face des libres espaces. Tout près de ma main, frêles dans la brise, voici des rameaux verts et jaunes, pointes des arbres qui surgissent de l'abîme, ayant poussé. Dieu sait comment, dans les interstices de la dure roche. De ces ramures et par-dessus la profonde vallée de Barr, le regard glisse sur un premier plan de montagnes, fort basses, qui semblent un moutonnement de cimes verdâtres, un crêpelage comme sur le dos des brebis. Une seconde, une troisième chaîne forment des masses de bleu noir, puis se dégradent en bleu gris, jusqu'à ce que là-bas, là-bas, sur la plus haute crête, apparaisse la très mince silhouette de la Hohkœnigsbourg, dans une buée jaunâtre, dans un glacis de couleur paille.
Jusqu'à quatre heures, les montagnes, épaisses de feuillages à l'infini, ondulent, vernies d'une brume dorée qui leur donne du mystère et du silence. De ces spacieuses solitudes, rien n'émerge que les deux tours féodales d'Andlau, rien n'étincelle que l'étroite prairie sur
le ballon près du Spesbourg. Ni la peinture ni les mots ne peuvent rendre les fortes et sereines articulations d'un immense paysage sévère ; il y faudrait une musique épurée de sensualisme. Dans cette harmonie d'or cendré, sur du vert, mon âme écoute un plain chant dont le sens s'augmente à mesure que je m'y prête...
Jour par jour, à la fin d'octobre, Sainte-Odile se teinte. La coloration débute dans les vallées intérieures. Au pré de Truttenhausen , quel enrichissement du spectacle ! Mais le brouillard, sur ces couleurs, épaissit son empire. Parfois, après une pluie, on revoit des parties importantes de la montagne ; quelque chose de sa gloire, chaque fois, a disparu. Pourtant contre l'obscur, le ténébreux hiver, je ne blasphémerai pas. L'hiver élimine l'éphémère, met en vue les solidités. Voici les troncs, le sol, les rochers. J'embrasse mieux l'ensemble dans ce qu'il a de persistant. Cette Sainte-Odile de novembre, sévère, concise et dépouillée, semble vue par un froid vieillard. Dans la trame des siècles, les vieillards suppriment les particularités éphémères; ils s'en tiennent aux masses éternelles, aux blocs sur quoi se fonde l'humanité. — Quand l'hiver dépouille ma montagne, je vois mieux les dolmens préceltiques, le castellum romain etles tours féodales, témoins quasi géologiques des moments dépassés de notre civilisation. Et puis, là-bas, sur l'horizon, une ligne épaisse débrouillard marque plus fortement le Rhin.