LA PENSEE DE SAINTE-ODILE
Un philosophe est venu à Sainte-Odile. M. Taine a connu ces délices de la solitude, de l'espace et de la
solennité. Ses sentiments de vénération furent éveillés par ce paysage. Il les exprime dans une méditation, dans un examen de conscience, dans une prière fameuse.
« Du haut de ces terrasses, dit-il,... comme on se détache vite des choses humaines ! Comme l'âme rentre aisément dans sa patrie primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des êtres qui ne pensent pas!... Les choses sont divines et voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses... Les premières religions ne sont qu'un langage exact, le cri involontaire d'une âme qui sent la sublimité et l'éternité des choses en même temps qu'elle perçoit leurs dehors... Quand nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrouvons involontairement les conceptions antiques, nous sentons flotter en nous les rêves du Véda, d'Hésiode ; nous murmurons quelqu'un de ces vers d'Eschyle où, derrière la légende humaine, on entrevoit la majesté des choses naturelles et le chœur universel des forêts, des fleuves et des mers. Alors, par degré, le travail qui s'est fait dans l'esprit des premiers hommes se fait dans le nôtre; nous précisons et nous incorporons dans une force humaine cette force et cette fraîcheur des choses... Le mythe éclôt dans notre âme, et, si nous étions des poètes, il épanouirait en nous toute sa fleur. Nous aussi, nous verrions les figures grandioses qui, nées au second âge de la pensée humaine, gardent encore l'empreinte de la sensation originelle, les dieux parents des choses, un Apollon, une Pallas, une Diane, les générations de héros qui avaient le ciel et la terre pour ancêtres et participaient au calme de leurs premiers auteurs. A tout le moins, nous pouvons nous mettre sous la conduite des
poètes et leur demander de nous rendre le spectacle que nos yeux débiles ne suffisent pas à retrouver. Nous ouvrons V Iphigénie de Gœthe... »
Ainsi parle Taine et, sur ce large préambule, dans un magnifique éloge, il exalte la Vierge de Mycènes, Sacri^ fiée et Sacrifiante, comme la plus pure effigie de la Grèce ancienne et le chef-d'œuvre de l'art moderne : l'abrégé de ce qu'il y a de plus parfait au monde. ^
Cette belle élévation témoigne que les heures passées sur la montagne de Sainte-Odile sont, nécessairement, des heures de prière ; elle traduit une grande âme émue par la nature septentrionale. Ce chant incite, échauffe nos idées, héroïse nos sentiments et nous monte d'un degré, mais que formule-t-il qui nous serve ? Nous ne pourrions guère le traduire en actes. Stérile sublimité! De cette haute minute, allons-nous retomber à notre dispersion, ou bien, contraignant nos âmes, saurons-nous les arracher aux attendrissements diffus de la rêverie pour saisir des réalités alsaciennes ?
Des dolmens et des menhirs, une puissante muraille druidique, un castellum romain, un couvent, desburgs moyenâgeux peuvent distraire, sans plus des passants étrangers, mais si je suis un Alsacien, je dois savoir et sentir que cette noble montagne ne fut point ainsi surchargée pour qu'elle m'offrît des promenades ou des thèmes de rêverie. Aux pentes de Sainte-Odile, une intelligence virile, avec ces pierres semées, remonte le sentier de ses tombeaux. C'est un ensemble où la nature et l'histoire collaborent. Toutes les puissances de Sainte-Odile se fondent dans un chant civilisateur.
Cette discipline que leur terre et leurs morts commandent à l'Alsacien, Taine l'eût reconnue, s'il s'était moins
détaché de ses Ardennes natales. Il exprime des idées viables et fécondes, chaque fois qu'il est le fils du notaire de Vouziers et le petit garçon formé par des promenades en forêt. Son erreur, à Sainte-Odile, fut de ne pas se soumettre aux influences du lieu : il a méconnu les leçons de ces remparts et de ces tombes. Sa pensée ne s'accorde pas à l'horizon des Vosges et du Rhin. On vérifie sur un tel cas que le meilleur génie devient artificiel et stérile s'il se dérobe à ses fatalités. Le'plus vif sentiment de la nature et Virgile lui-même nous tenant par la main nous égareraient dans nos bois. Pour nous guider sur notre sol. nul ne peut suppléer nos pères.
Si l'on avait traduit en marbre l'hymne de M. Taine, nous verrions aujourd'hui l'Iphigénie allemande se dresser sur la terrasse du monastère. Elle y ferait pendant à l'étendard impérial qui flotte à l'autre horizon sur la Hohkœnigsbourg. C'est démontrer par l'absurde que sur un champ de bataille, il n'y a pas de place pour la fantaisie.
On n'imagine point de lieu où disconvienne davantage qu'à Sainte-Odile la tradition normalienne, pseudo-hellénique, anti-catholique et germanophile. Les événements de 1870 prouvent mieux qu'aucune dialectique l'erreur de M. Taine, ou, pour parler net, son insubordination.
Larsque j'entre sur mon sol sacré, sur la terre 011 s'incorporent mes pères qui la firent, tout respire et enseigne leur histoire. Je me vois assujetti à des puissances génératrices que je puis définir. La connaissance que j'en ai ne me laisse point m'égarer ; elle me suggère une amitié pour ceux qui humanisèrent cette nature. Je ne mènerai point sur l'Ottilienberg la vierge grecque acclimatée à Weimar par Gœthe; mais j'honore, en lui
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donnant son plein sens, sainte Odile que j'y trouve honorée, et je me subordonne, pour mieux progresser, à l'antique patronne de l'Alsace...
Odile- fut le signe et le gage de l'entente d'un vainqueur tout neuf et d'un clergé civilisé. Elle représente un idéal de paix, de charité, de discipline, une moralité enfin que l'analyse peut séparer du catholicisme, mais qui, formée à l'ombre des églises, porte à jamais leur marque. Cette vierge fut tant admirée qu'on la sanctifia ; les poètes et les émotifs suivirent les politiques ; ils inventèrent et propagèrent les légendes. Odile, c'est le nom d'une victoire latine, c'est aussi un soupir de soulagement alsacien : une commémoration du salut public.
COMMENT l'activité ÉTERNELLE DE l'aLSACE
s'adaptera-t-elle aux circonstances présentes?
Pour que cette légende, née d'une crise, demeurât vénérable sur une terre où, sans cesse, arrivent d'outre-Rhin de nouvelles masses humaines, il a fallu que chaque génération approuvât la fille d'Adalric de s'être soustraite à la tradition brutale de ses pères. Il a fallu qu'à travers les siècles, sur cette rive gauche du Rhin, une élite se félicitât quand des éléments germains étaient latinisés. Aujourd'hui encore, sur la riche région où l'Ottilienberg règne, les éléments germaniques et gallo-romains sont en contact. Le problème le plus actuel et le plus pressant y demeure celui qu'incarne sainte Odile. Et voilà bien pourquoi la fille légendaire du farouche Adalric demeure la patronne de l'Alsace, alors qu'ont disparu tant d'autres
saints fameux, qui, petit à petit, ne s'étaient plus rattachés à rien de réel.
Notre sol a produit cette belle figure d'Odile dans le moment où nous fûmes le plus près de réaliser de grandes destinées, à l'aube de la fortune carolingienne, et qiland le christianisme n'avait pas encore complètement discipliné les jeunes forces barbares. Mais sainte Odile n'est pas d'une époque. Elle est une production de l'Alsace éternelle, le symbole de la plus haute moralité alsacienne. Elle représente ce qu'il y a sur cette région de permanent dans le transitoire.
Les volontés, que la conscience alsacienne projette et glorifie dans la légende de sainte Odile, s'étaient manifestées, dans une longue série d'actes, bien avant que la sainte ne fût née, et, longtemps après qu'elle est morte, ces mêmes volontés continuent de nous animer. L'office rempli par la citadelle romaine, par le mur druidique qui soutint l'assaut des Gimbres et des Teutons, et par les veilleurs du Maennelstein et du Wachstein qui guettaient les passages du Rhin, fut indéfiniment poursuivi, avec des chances variées, avant que fût acquise la plus incomplète romanisation des Germains ; et cette gloire m.erveilleusement servie par les Louis XIV et les Napoléon nous allait être donnée, quand le flot de 1870, en humiliant la civilisation romaine, vint remettre en question notre existence sur le Rhin. Ainsi, de nos jours, il nous faut le même miracle qu'au temps d'Odile, fille d'Adalric. Nous attendons que notre sol boive le flot germain et fasse réapparaître son inaltérable fond celte, romain, français, c'est-à-dire notre spiritualité.
Comme il éclate sur le sommet de la Montagne, notre devoir alsacien ! Cette sainte montagne, au milieu de
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nos pays de l'Est, elle brille comme un buisson ardent. Ainsi éclairés nous ne nous perdrons pas dans les circonstances passagères et les accidents extérieurs. Nous n'avons pas à adapter notre devoir aux fluctuations du combat éternel des Latins et des Germains, Nous voulons nous attacher à une série d'activités qui se lient les unes aux autres, qui donnèrent des résultats et qui éveillent la vénération. Ceux qui élevèrent ces pierres, ce mur, ces menhirs, ce monastère, ont disparu, mais ce qu'il y avait dans leur activité, qui était conforme à la vérité du pays, a subsisté. Cette énergie juste vit toujours en nous et veut être employée.
La romanisation des Gefrmains est la tendance constante de l'Alsacien-Lorrain. — Telle est la formule où j'aboutis dans mes méditations de Sainte-Odile. Elle a l'avantage de réunir un très grand nombre de faits et de satisfaire mon préjugé de Latin vaincu par la Germanie. J'y trouve un motif d'action et une discipline. Dans l'état des choses, les Alsaciens et les Lorrains ne peuvent plus collaborer avec les Allemands : faut-il donc qu'ils s'abandonnent ? Je leur propose et je me propose un système de direction qui tienne compte des rapports qu'il y eut toujours entre la France, l'Alsace-Lorraine et la Germanie, en même temps qu'elle nous justiûe d'agir comme nous tendons naturellement à faire. Aussi je puis dire que ce système contient de très nombreux faits historiques et tout notre cœur. Il ordonne nos notions du passé de la manière qui satisfait le mieux notre esprit ; il nous fait prévoir l'avenir tel que la générosité de notre sang nous commande de le prophétiser.
Si l'on ignore le malaise qu'éprouvent certaines personnes pour agir, tant qu'elles n'ont pas fondé leur acti-
vite sur un principe spirituel, l'on ne pourra pas comprendre mon allégresse dans cette fin d'automne, alors que la montagne et sa légende me devenaient une solidité et que je pouvais dire avec les simples : <c Sainte Odile, patronne de l'Al&ace ! »
Pourtant cette plénitude n'allait point sans amertume, car du même coup que j'avais discerné ma juste tâche, je revoyais en esprit la plaine messine désertée. Strasbourg dénaturé... Ah ! comment ces deux reines captives pourront-elles imposer leur génie ou même y demeurer fidèles ?
C'est bien de dire que les conquis conquerront par l'esprit leurs rudes conquérants. C'est la vérité hisU)rique, philosophique, fondamentale de toute activité vraiment citoyenne sur la rive gauche du Rhin. Mais comment cela, qui doit être nécessairement, sera-t-il.' Par où l'Alsacien, le Lorrain, seront-ils avertis d'une manière vivante de ce devoir que le philosophe peut bien reconnaître, mais que le philosophe n'est pas en mesure de faire pratiquer ? Comment l'instinct de civilisateur latin, que notice raison constate et honore, à travers les siècles, chez les populations de ce terroir, s'éveillera-t-il aujourd'hui et comment agira-t-il ? De quelle manière l'Alsacieri-Lorrain veut-il accomplir sa prédestination?
Je me rappelle ce dimanche de novembre, un jour de la Toussaint, où je me promenais dans les sentiers de Sainte-Odile, en achevant de reconnaître les grandes pensées du paysage. Elles étaient fortes et précises, tangibles sous ma main, dans mon âme, et cependant ne nuisaient point aux rêveries vagues et profondes qui se lèvent des pierres historiques et des forêts illimitées. Sous les arceaux du couvent, des grands bois et des
burgs, j'entendais les cloches des églises et les clochettes des vaches. Tout chantait la durée du mont et la rapidité du passant. Messes incomparables ! J'aurai dans l'âme jusqu'à ma mort les prairies de Sainte-Odile, la délicatesse de leurs colchiques d'automne et la volonté des morts qu'ils recouvrent. Mais je me répétais, dans cet extrême délice, qu'une tradition, par elle-même, n'est qu'une fleur, — une « veilleuse », comme nous appelons en Lorraine le colchique, — une veilleuse des morts, s'il ne surgit pas une volonté vivante qui donne au verbe une chair.
J 'avais vu monter de la plaine despromeneurs, hommes, femmes, enfants, pour la plupart des Alsaciens, et, certes, bien loin qu'ils fussent des vaincus , leurs manières d'être témoignaient de solides et nobles habitudes et une grande confiance en eux-mêmes. « Il ne serait point difficile, me disais-je, que de telles gens se dévouassent sur les champs de bataille, dans les armées de la France, mais chaque jour, chacun de ces Alsaciens, pris comme il est par des intérêts positifs, peut-il trouver en soi une dose suffisante d'énergie pour combattre le germanisme ?... »
A ce moment la seconde porte du chalet, celle qui mène sur Barr, s'ouvrit et M. Ehrmann entra au milieu de nous ^..
J'étais là de regarder les images de l'automne et de me tenir dans l'abstrait de Thistoire. Le jeune docteur Ehrmann me donnait l'occasion de connaître l'âme d'un fils de Français au service de l'Allemagne -.