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DISCOURS PRONONCÉ À LA CHAMBRE DES DEPUTES

LE 28 OCTOBRE IQO^

M. LE PRÉSIDENT. — L'ordre du jour appelle la suite de la première délibération sur le projet de loi tendant à modifier les articles 6, 9, 10 et 14 de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat. La parole est à M. Maurice Barrés.

M. Maurice Barres. — Messieurs, jeudi dernier, dans la première partie de cette discussion, la pensée catholique et la thèse juridique ont été exposées avec la plus grande force par M. de Castelnau et par M. Groussau.

Je n'ai pas la qualité, ni la science pour rien ajouter à Targumentation de mes deux éminents collègues. Je vou* drais m'en tenir à une argumentation de moralité et introduire dans ce débat un principe qui, selon moi, doit le dominer, je veux dire le principe du respect des morts. {Applaudissements au centre et à droite,)

On dit que nous avons en France une religion qui nous rallie tous et que c'est le culte des morts. Dans la rue, chacun de nous se découvre au passage du cercueil d'un inconnu, fût-il accompagné par les prêtres. {Très bien! très bien I sur les mêmes bancs.)

Les enfants se réconcilient auprès du lit de mort de leurparents, et dans quelques jours nous allons suspendr» nos débats pour porter des chrysanthèmes surles tombe>.

Si ce respect n'est pas un mensonge, une romance d« café-concert, s'il est, comme je le crois, vivant dans n()^ âmes, nous voudrons trouver, en dépit de la séparation, le moyen d'accomplir la volonté des morts, le moyen de leur donner les prières qu'ils ont demandées et payées. (Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs.)

Tel est, messieurs, le caractère de mon intervention. Je monte à cette tribune en avocat des morts, au irom de ce respect des morts qui est un de nos caractères nati(»naux, et pour réclamer l'accomplissement de leur volonté. [Applaudissements au centre et à droite.)

Je rends hommage à l'équité des tribunaux qui ne craignent pas de se mettre en travers d'une injuste passion politique et qui tendent à faire rentrer dans les famille.*du fondateur les biens de la fondation. C'est préférable à la confiscation, mais ce n'est pas satisfaisant; cette solution laisse inaccomplie la volonté du mort. Je vois bien que la famille du fondateur demeure libre d'employer à faire dire les messes la somme qu'elle vient de récupérer, mais je me méfie ! Négligence ou cupidité, ne peut-il pas arriver que cette famille s'approprie la somme ?

M. Maurice Allard. — Alors il ne faut pas la lui rendre.

M. Maurice Barres. — Et fût-elfe consciencieuse — comme il arrivepa le plus souvent — quel moyen aurat-elle, cette famille, d'assurer la perpétuité des intention? du fondateur ? Un exécuteur éternel ! Voilà ce qu'il nous faut trouver pour les morts. Et sans revenir sur le fait de la séparation, en prenant les choses au point où elle^

sont, je ne vois aucune impossibilité à ce que Tétablisseluent communal qui recevra la fondation puisse en remplir les charges. [Applaudissements à droite.)

Qui donc m'a donné cette confiance que ne parvient pas à troubler M. le rapporteur? C*est M. le ministre luimôme. [Mouçements divers,)

Le i3 avril 1905, M. Groussau disait à la Chambre :

« Il y a, vous le savez, des communes qui ont reçu des libéralités sous la condition d'employer une partie des revenus à faire dire des messes... Je désire savoir ce que vous en pensez. »

M. le rapporteur Briand répondait :

« Si la commune a reçu un don avec charges, elle est bien obligée de subir ces charges ; mais, ce faisant, elle ne subventionnera pas le culte, elle ne fera que remplir une obligation. » [Très bien ! très bien! à droite.)

Et tout le monde, le ministre, le rapporteur, M. Groussau, et divers interrupteurs, s'accordaient pour répéter : Cette charge figurera au budget communal : les communes qui ont la charge de faire dire des messes pour leurs bienfaiteurs continueront à inscrire ces messes dans le budget de leurs dépenses, même si la loi de séparation est votée.

Au Sénat, le '29 décembre 190G, M. le sénateur Guillier disait : « Je suppose supprimé un établissement, fabrique ou mense épiscopale, qui a reçu certaines sommes à charge par exemple de faire dire des messes. Son patrimoine est recueilli par un établissement communal d'assistance ou de bienfaisance. Celui-ci fera-t-il dire les messes ? »

M. le président de la commission répondait : « Bien entendu î Comment sera-t-il pourvu à la célébration de

ces messes ? Je n'en sais rien. Nous ne pouvons pas entrer dans le détail à cette occasion. Nous ne pouvons que poser des principes. »

Et M. le ministre intervenait : « J'ai 4it que ces patrimoines seraient transmis aux établissements communaux avec les charges qui les grèvent. » (Très bien I très bien I adroite et sur divers bancs.)

Enfin, messieurs, je crois pouvoir m'appuyer sur un précédent, je crois pouvoir raisonner par analogie. L'Assistance publique a encaissé à maintes reprises des sommes qui lui ont été léguées à charge de remettre une partie des revenus aux curés pour leurs aumônes. Jusqu'au i3 décembre 1906, ces revenus ont été versés tous les trois mois entre les mains des curés. Mais au i3 décembre, c'est-à-dire quand nous nous sommes trouvés sous le régime de la séparation, l'Assistance publique s'interrompit de rien verser. Elle se disait sans doute que, les curés n'ayant plus de personnalité juridique, elle n'avait plus à les connaître. Eh bien! voici que ces jours derniers les curés des paroisses de Paris ont reçu une lettre de l'Assistance publique les informant qu'en vertu d'une délibération du comité consultatif, en date du 18 juillet dernier, les intérêts des legs étaient à leur disposition, comme par le passé, à la condition qu'ils fournissent un état nominatif des personnes secourues.

En vérité, si l'administration connaît les curés comiuc distributeurs d'aumônes, elle peut les connaître comme diseurs de messes. Et les garanties dont vous vous contentez pour les aumônes seront celles que vous aurez pour les messes : l'affirmation du curé qu'il a rempli son obligation. [Très bien ! très bien! à droite et sur divers bancs.)

D'ailleurs, messieurs, pourquoi m'aUarder à des textes fort importants, mais d'intérêt secondaire auprès de la parole essentielle que vous avez prononcée ?

Vous avez dit : « Nous ne sommes pas des voleurs. » (^Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Messieurs, j'ai tort d'attaquer les difficultés juridiques que vous paraissez nous opposer. Là n'est pas votre château fort. Votre principale résistance est dans ce domaine de la moralité où j'ai voulu placer aujourd'hui la discussion. Vos arguments de légistes sont tout de façade, des moyens d'avocat. Une pensée plus profonde vous anime, et c'est une pensée de mépris.

« Eh ! quoi ! dites-vous ; moi, Etat laïque, tenir un compte d' « orémus » ? Et pour qui me prend-on ? »

Votre préjugé anticlérical est plus fort, dans la circonstance, que votre respect inné des morts,

M. LÉONCE DE Castelnau. — Très bien !

M. Maurice Barrïis. — Je vous entends bien. Vous dites : « Nous respectons la volonté des morts, mais des morts intelligents, des morts qui nous ressemblent {Rires à droite) y des morts qui ne croient pas à l'efficacité des prières et des messes pour assurer le repos éternel. »

Ahî messieurs, l'efficacité des prières, vos pères ou vos grands-pères y croyaient, vos femmes n'en doutent guère, et vous-mêmes à votre lit de mort... [Interruptions à t extrême- gauche),.. Oh ! je ne dis pas que vous finirez en croyants ! Cela, je ne le sais pas...

M. Gayraud. — Certains ont fini ainsi.

M. Maurice Barres. — Et l'on pourrait trouver que la qualité de vos votes ne vous mérite pas une si grande grâce. {Nouveaux rires.)

Mais je crois pouvoir supposer qu'une de vos dernières

paroles lucides sera pour dire à ceux qui vous assisteront : « Ne m'oubliez pas ; j'étais bien, d'accord avec vous; pensez à moi quelquefois. »

Eh bien ! qu'est-ce que cette pensée si naturelle, cette pensée extrême d'un père à ses enfants, d'un ami à ses compagnons ? Ne vous y trompez pas, c'est la demande d'une prière. (^Exclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)

Besoin de se survivre, désir de ne pas mourir tout entier, d'intéresser encore quelqu'un après sa mort, d'obtenir un témoignage favorable sur sa tombe, de reposer dans la mémoire de ses amis et coreligionnaires. C'est un besoin profond et universel de notre nature.

L'Eglise l'a distingué et s'est chargée de le satisfaire en l'enrichissant, quand elle a établi les prières pour les morts.

J'aimerais, si c'était le lieu, vous faire admirer cette chaîne de prières qui relie le vivant aux morts et à ceux qui naîtront. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un lien social plus puissant et plus idéal. Mais cette apologie ' n'est pas nécessaire à ma thèse. Ce qui importe, c'est do vous faire reconnaître dans l'institution des prières pour les défunts un sentiment naturel à tous les hommes, un besoin universel qui réclame chez nous tous sa satisfaction, quelle que soit d'ailleurs l'opinion religieuse ou philosophique qui nous anime. {Applaudissements à droite et sur divers bancs,)

Tenez, il y a quelques semaines, quand M. Clemenceau et M. Brisson sont allés à Amiens rendre hommage à la mémoire de Bené Goblet, que demandaient-ils aux concitoyens , aux amis politiques du regretté patriote ? De tourner vers lui leurs pensées. « Vous qui êtes ses core-

ligîonnaires, leur disaient*ils, rendez-lui témoignage et gardez son nom. »

MM. Brisson et Clemenceau n'ont pa-s parlé le langage catholique, assurément ; ils ont parlé la langue de leur politique j mais tout ce qu'ils ont dit pourrait se traduire par la vieille formule : Donnez une prière à Tâme de René Goblet. (Applaudissements à droite, — Exclamations à gauche et à t extrême-gauche .)

Messieurs, c'est très bien. On aime à voir se maintenir ainsi la pratique de tant de siècles ; on aime à la reconnaître, à la surprendre sous des vêtements nouveaux. Mais quoi ! ne sera-t-il donc permis qu'aux puissants, aux triomphants, aux heureux, de recevoir le témoignage de îeurs coreligionnaires ? Tout le monde ne peut pas être de ceux de qui le nom est maintenu par les pouvoirs publics dans la conscience de leurs concitoyens. Il y a les obscurs, les modestes qui se contentei'aient d'une messe annuelle et qui même la préfèrent à toutes nos gloires de bronze ou de marbre, parce qu'ils y attachent des faveurs surnaturelles.

Ah ! c'est entendu ! Chacun de nous, messieurs, pourvu qu'il meure au sein de la majorité, est à peu près assuré de se maintenir sur la place publique de son arrondissement. (Rires et applaudissements à droite et au centre.)

Car une statue.,.

M, Aynard. — C'est le châtiment !

M. PÉCHADRE. — Vous, mousicur Barrés, vous êtes immortel !

M. Maurigb Barriss. — Vous êtes bien aimable de le penser, mon cher collègue (Nouveaux rires sur les mêmes bancs); mais je dois dire qu'il est tout de même plus facile

de Têtre de son vivant qu'après sa mort. (7>ès bien ! très bien I à droite et au centre. — On rit.)

Au contraire, je le répète, le député «qui meurt faisant partie de la majorité a les chances les plus sérieuses de demeurer, en pied ou en buste, sur la place publique du chef-lieu de sa circonscription. {On rit.)

Mais cette haute satisfaction avec fanfare {Nouveaux rires) et présence assurée d'un membre du cabinet, ne doit pas nous endurcir le cœur jusqu'à ne pas tenir compte de ceux qui, pour contenter leur noble désir d'immortalité, n'ont pas cherché d'autre moyen que de remettre leur mémoire à quelques fidèles groupés sur les marches de l'autel. {Applaudissements au centre et à droite. )

Ils ont voulu que leur chef spirituel, le curé, après leur mort, une fois l'an, prononçât leur nom au prône le dimanche, célébrât une messe pour le repos de leur âme, les tirât de la poussière pour les mêler encore quelques minutes à notre vie. Il n'y a rien que d'honnête, d'excellent dans une telle volonté. {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Essayez de descendre dans la conscience d'un croyant qui rédige ses dernières dispositions et d'y voir naître et se développer la pensée d'une fondation ; vous serez ému de la beauté, de la force, de l'utilité d'un tel désir de vaincre la mort, de rester uni au delà de la tombe avec la société où il a peiné, de reposer dans la conscience de ses coreligionnaires.

Le fondateur lève les yeux plus haut que ses intérêts positifs. Il se soucie du jugement de ses concitoyens présents et à venir. C'est un des moments où il est le meilleur citoyen. Aucun de nous, de quelque conviction qu'il

se réclame, n'a d'intérêt à diminuer un tel état d'esprit dans le monde. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Et ce désir d'immortalité, désir noble et fécond pour la société, se complète du plus touchant témoignage de confiance envers nous. Gomment pourrions-nous le trahir?

Quoi ! ce Français, ce bon citoyen vient de glisser avec plus de douceur sous la terre du sommeil parce que nous, législateurs, et vous, administrateurs, nous lui garantissons la durée de sa mémoire, et voici que nous entrons dans le cimetière, nous fracturons le cercueil, nous violentons la main raidie pour en arracher la pièce de quarante sous qu'il destinait à sa messe ! Ah ! je ne suis pas de cette besogne-là. {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Monsieur le ministre, je ne voterai pas votre projet. Je veux, dans cette fête funèbre de novembre, pouvoir ine mêler à la foule qui envahit les cimetières, sans cju'une voix, celle de ma conscience, s'élève et me dise : « Hypocrite , va-t'en ! Que viens-tu faire ici , toi qui appartiens à la bande des dévaliseurs de cadavres ? » ( Vifs applaudissements à droite et sur divers bancs au centre, — Bruit à gauche et à V extrême-gauche .) *

* Journal Officiel du 29 octobre 1907.

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