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UN ALSACIEN AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE

Récit de M. Ehrmann,

Le 4 octobre 1902, un peu avant sept heures du matin, nous nous trouvâmes une vingtaine de jeunes gens habillés en civil, dans la cour de la vieille caserne d'artillerie de la place d'Austerlitz. J'étais le seul Alsacien...

A onze heures, un volontaire me dit :

— Nous allons boire un verre de bière et puis nous déjeunerons.

Je m'excusai de ne pouvoir les suivre. Ils partirent ensemble et déjà ils étaient liés. Je regagnai ma chambre. Je me sentais comme une île douloureuse au milieu d'un brutal océan d'indifférence. Si j'avais été soldat en France, j'aurais eu dans ma chambrée des compagnons un peu jaloux, défiants, désagréables, c'est possible! et aussi des sous-officiers raides et contrariants; mais je crois que j'aurais trouvé en moi-même une bonne humeur, une qualité de vie supérieure et entraînante pour fondre toutes les préventions : celles des autres et les miennes propres. J'aurais été si évidemment un soldat de bonne volonté et

i. Au sen'ice de V Allemagne, p. 68-6

un compagnon désireux de plaire, qu*entre nous tous, il se serait créé un lien fraternel. Ou bien encore, je me serais convaincu que j'étais à mon propre service, que je collaborais à la puissance de la France, et dans des petitesses sainement interprétées, j'aurais voulu voir des grandeurs...

Vers neuf heures du soir, harassé de fatigue et sans doute d'inanition, je quittai la caserne et regagnai ma chambre.

J^enlevai, j'arrachai mon uniforme pour m'habiller en

Telle était mon horreur de mon nouvel état que je pensai à M. Le Sourd pour lui donner raison. Il me sembla que j'avais méconnu où était la vraie virilité. Je vis mon devoir dans la désertion. Je commençai à garnir de vêtements et de linge une valise. L'Orient-express traverse Strasbourg à minuit vingt; en une heure, sans risques réels, il me mènerait à la frontière. J'allais être à Lunéville, libre de toute contrainte, la poitrine dégagée, jouissant de la beauté du monde, rendu à ma dignité aussi bien qu'à ma véritable patrie. Cette perspective m'enivrait plus qu'une convalescence. J'étais le noyé qui repousse le fond où les herbes, quelques secondes, le retinrent.

Mon premier soin serait d'écrire à mon père... Mais cette lettre, puisque je disposais de trois heures avant le départ du train, j'allais la rédiger. Je la déposerais à la boîte même de la gare.

Une véritable fièvre me dictait mes mots et mes phrases ; il ne me fut pas difficile d'exprimer avec force mon horreur de cette nauséabonde journée; mais une réflexion me gêna, c'est que mon père et moi, nous

n'avions jamais supposé que cette caserne pût m'être agréable, et cependant les raisons d'y entrer nous avaient paru les meilleures. Je vis bien qu'il ne suffisait pas de dire : « Je vais passer six mois abominables. » Je devais, en outre, lui démontrer que nous nous étions exagéré les inconvénients d'une désertion.

Pas plus qu'à vous donner les règlements de la caserne, je ne songe à vous émouvoir avec les misères d'un jeune bourgeois au service de l'Allemagne. Passons sur ces humilités. Je me propose de vous faire voir comment, d'une simple irritation de ma sensibilité, j'ai pu tirer une discipline.

Au bout de la semaine, j'avais fait le tour de mes ennuis. Je n'attendais plus d'inconnu. Ma vie demeurait affreuse ; elle avait, du moins, perdu ses ténèbres. Je préfère un brutal corps à corps aux mouvements vagues d'un ennemi, le soir dans le taillis. Je voyais nettement mon but, je devais empêcher qu'une caserne allemande se rît d'un Alsacien-Français.

C'est sur cette considération que je résolus de rester. Je sentis que si je partais, toute ma vie, dans le secret de mon cœur, je me mépriserais, et que cette décision demeurerait un point de mon passé où j'éviterais, toujours, de porter mon regard. La pensée de M"*® d'Aoury fut la première solidité où j'appuyai ma résolution. Que penserait de moi cette dame qui avait bien voulu se ranger à mon opinion contre son frère, si elle me voyait me dédire? L'attitude du lieutenant et la risée des soldats

confirmèrent ma disposition. Je me vis engagé dans un duel avec la caserne allemande. Au début, je pouvais, comme tant d'autres, le décliner, mais une fois le contact pris, passer en France, c'était une dérobade.

Je resterai, me dis-je. Ce sera plus dur que je n'imaginais; très dur, même. Eh bien! je me donnerai beaucoup de mal. Toutes mes révoltes que je contiendrai me tonifieront, et la haine me fera plus de virilité... Puisque c.e lieutenant a sur ma personne tous les droits, parmi lesquels le droit de m'humilier, il n'y a qu'uti moyen, c'est que je conquière son estime de militaire. Je suis seul de mon pays parmi tous ces Allemands ; il sera tenté de me dire : « Prenez exemple sur vos camarades. » Mon ambition doit être de renverser les rôles et qu'il reconnaisse les qualités militaires de l'Alsace.

Tout cela est chétif, monsieur, je le sais. Je préférerais, comme fit mon grand-père, le soldat de la Grande-Armée, entrer dans Berlin victorieusement, mais tout ce que l'on peut exiger d'un homme, c'est qu'il se batte pour le mieux sur le terrain où il pose sa destinée.

Pendant huit jours, je me suis vu, senti, accepté comme un agneau de douleur. Puis j'ai reconnu que ce rôle de résigné était le moins convenable et que je devais être d'abord un militaire exact.

Cette ligne de conduite, d'après mon récit, vous pourriez croire que je l'ai inventée, un coude sur la table, en réfléchissant, dans ma chambre ; c'est plutôt un sentier où je me suis aperçu que je cheminais pour éviter les embarras au jour le jour. Les circonstances m'ont dirigé. Du dedans et du dehors, j'avais mes empêchements : ce qui m'a soutenu, c'est une constante exaltation de l'âme.

Les brutalités sont traditionnelles dans l'armée allemande, ce qui s'explique par la servilité des basses classes : où manque le ressort de l'honneur, on essaye nécessairement le ressort du bâton. L'empereur les réprouve. Nos chefs craignaient donc deux fois le scandale : à cause du public et à cause de l'empereur. Il m'était facile d'avertir les journaux sans me compromettre. Devais-je saisir cette occasion de jeter du discrédit sur mon régiment?... Au milieu des difficultés que le service allemand propose à un Alsacien, je pense que la règle , c'est d'abord de nous attacher à tout ce qui entretient et augmente notre propre sentiment de notre dignité. Je résolus de ne point faire en fraude un rapport où je ne voyais qu'une petite utilité et, par suite, quelque vilenie. Si l'on était eïi guerre, je tirerais avecallégresse depuis les rangs français sur la batterie allemande où j'ai servi, parce que je courrais a ciel ouvert un risque, mais, dans l'état des choses, je n'accepterais pas de communiquer à l'état-major français ce que j'ai pu voir et savoir grâce à ma qualité de volontaire alsacien.

En vérité, ce n'est pas par goût que j'examine des problèmes aussi subtils. Nous autres, Alsaciens, nous ne sommes pas faits pour couper les cheveux en quatre. Ni la maison de mon père, ni mes études médicales ne m'ont préparé à la casuistique. Si le sort m'avait permis de mener l'existence facile d'un étudiant de Nancy ou du Quartier Latin, je n'aurais pas, soyez-en sûr, de dialectique intérieure Mais c'est une conséquence de la dé-

chéance politique et militaire, que des gens simples négligent leur honneur, ou bien, pour le sauver, doivent raisonner et distinguer. — ^ Cette obligation, voilà le véritable tourment d'un vaincu.

Un Parisien formé par des scènes de théâtre se figurera que ma pire souffrance était, au cours des longues sorties, quand ma batterie entonnait le chant : La garde sur le Rhin (die Waclit am Rhein)..,

Vers le Rhin, vers le Rhin, vers le Rhin allemand ! Qui veut être le gardien du fleuve ?

Chère patrie, n'aie crainte.

La garde est fidèle et sûre, La garde le lon^ du Rhin.

J'allais, muet, au rythme de leurs chansons. Nulle bouffée de sang ne montait à mon visage et mon cœur demeurait calme. Mes pas étaient ejjiboîtés dans leurs pas et mes bras dans leur balancement, mais mon âme se fermait à leur cadence ennemie. « Ils peuvent, disais-je, m'enchaîner, me traîner et faire de mon corps un chiffre dans les hordes qu'ils animent contre ma patrie : leur captif ne s'inventera pas d'inutiles scrupules. » Ma raison, jamais, ne perdit sa magistrature. Toujours elle me répéta : c'est ici le malheur et la faute de la France, ce n'est point ton péché. Et parfois elle introduisait dans l'hymne germanique le serment séculaire de l'Alsace à la France :

Chère patrie, n'aie crainte, La garde est iidèle et sûre, La garde le long du Rhin.

Au cours d'une vie où nous avions, aux mêmes heures, les mêmes corvées et, par force, les mêmes gestes, dans une machine qui nous mettait tous sous les mêmes rouleaux, et bien que nous fussions du même rang social, pas une minute je ne cessai de connaître qu'ils étaient des étrangers. Et chez eux je sentais la même obsession. A des rappels qu'ils se faisaient devant moi, à des : « Je te l'avais dit..., nous l'avions deviné », je me voyais l'objet inépuisable de leurs entretiens. Parfois leurs sentiments émergeaient en ma présence :

— C'est égal, Ehrmann, il est difficile d'imaginer un homme aussi peu militaire que vous.

J'exécutais les divers exercices d'une manière très satisfaisante, mais ils ne pouvaient accepter mon allure sans raideur, mettons le mot qui éclaire tout, ma souplesse de troupier français. Leur groupe m'observait quand je venais les rejoindre, et comme on dénoncerait un scandale, ils s'exclamaient ;

— Non, Ehrmann, cette manièi*e de traverser la

cour !..

Ils souriaient, mais en même temps, ils étaient agacés, et moi j'étais fier, car ce qu'ils voyaient de différent dans ma manière d'être, ils disaient à chaque fois que c'était français. Ainsi j'étais invité à me surveiller de très près pour être digne d'une si magnifique délégation que les circonstances me donnaient.

Au jour le jour et dans le train-train de la vie, il me semble que les Français se distinguent des Allemands par l'uï^banité, le goût des nuances^ la générosité, enfin

'altruisme. Un Français est un individu pour qui les autres individus existent.

: Naturellement, il ne m'est rien arrivé d'héroïque ou simplement de mémorable ; nous sommes sur le médiocre terrain d'une caserne en temps de paix; mais, à titre d'indication, je puis vous rapporter quelques menus incidents qui produisirent un grand effet sur ipes « camarades » allemands. Par exemple, un matin, quelques secondes avant la revue, je vis que l'un d'eux s'étant appuyé contre un mur avait le dos poudré de plâtre. Le temps manquait pour qu'il courût à sa chambrée, prît sa brosse et se dévêtit. Il allait être puni. En quelques coups du plat de ma main et puis en frottant sur le drap avec mon mouchoir, je fis envoler cette poussière blanche. Mon obligeance les stupéfia, et comme il n'était pas question, je puis le dire, que je manquasse de fierté, ils doutèrent de leur rogue sans-gêne.

Aussi bien, sans que je recherche si c'est un manque d'âme ou un défaut de culture, il y a, chez les Allemands de la meilleure bourgeoisie, une rudesse de mœurs, une manière pesante qui semblerait d'une muflerie scandaleuse aux Français les moins dégrossis.

Dans'ce temps-là, le roi de Saxe anoblit le père d'un de mes camarades. C'est une des pensées de l'empereur de faire entrer les industriels et les banquiers dans l'aristocratie, d'attacher à l'état des choses les gens qui ont de l'argent. Dernièrement, un marchand de cuir verni a été nommé baron. Notre camarade reçut de son père un panier de vin du Rhin. Il voulut que les volontaires de sa batterie vinssent le boire chez lui. Ce qui vous semblera moins naturel qu'à des estomacs allemands, il mit cette dégustation à onze heures, c'est-à-dire immédiatement avant le

déjeuner. Je n'avais pu décliner sa politesse, mais comme je me souciais peu de l'inviter à mon tour, j'apportai un gros pâté de viande. Ils n'en revenaient pas et ils disaient :

— Voilà comme nous imaginons le Français aimable.

Les pauvres faits que je rapporte se plaçaient d'une façon plus naturelle dans la suite de nos rapports qu'aujourd'hui dans mon récit. Ils ne contenaient rien où personne pût voir des avances, rien qui diminuât un Alsacien. J'étais un camarade loyal, j'aimais h. rendre des services et, pour tout dire, à prendre barre sur les autres en leur devenant utile ; certes je n'étais point le compagnon avec qui l'on se déboutonne pour des beuveries et des bavardages. Je rendais impossible toute familiarité, mais puisqu'il fallait qu'il y eût entre des Allemands et un Alsacien des rapports, ne convenait-il point que je les forçasse à m'estimer et que, par une série de faits, je les convainquisse de la qualité supérieure de nos moeurs ?

Dès le quatrième mois, je puis dire que la France avait partie gagnée au régiment...

Le jour de mon départ de la caserne, je gagnai l'appartement que le gigantesque maréchal-des-logis chef occupait avec sa femme. Je les trouvai en pleurs ; il me dit que leur unique enfant, une petite fille de trois ans, venait de mourir. Le pauvre géant ne pensait plus à prendre Taltitude militaire. Je lui serrai la main, et en gagnant l'hôtel de la « Ville de Bâle », je fis un détour pour commander une couronne.

Mes camarades avaient commencé leur déjeuner. Je dis la cause de mon retard. Ils n'en revenaient pas.

— fi'ïi —

— Une couronne ? Mais pourquoi faire ? Vous quittez le service aujourd'hui.

Le lendemain, à mon réveil, comme je m'enivrais de ma délivrance, le maréchal-des-logis a fait irruption dans ma chambre. Il m'a pris les deux mains, et il sanglotait. Je crois qu'il aurait voulu m'embrasser.

— Vous êtes vraiment un grand cœur. Monsieur Ehrmann. Au moment où je ne peux plus vous servir de rien! Monsieur, on doit le dire, les Français ont plus d'humanité que les autres.

Il m'a traité de Français ! C'est le dernier mot que j'ai entendu de cette caserne et l'un de ceux qui, de ma vie, m'aura le plus donné de plaisir.

Tel fut le récit de l'Alsacien Ehruiann.

Son accent était rude et parfois, dans ce « procès-verbal », bien que je voulusse garder à chaque phrase sa force et sa loyauté, j'ai dû redresser des tournures. Peutêtre que M. Ehrmann eût fait sourire un Parisien frivole par la satisfaction qu'il montrait nûment de ses mœurs et de ses allures françaises... Ce sont là des poussières : des poussières de la frontière sur l'uniforme d'un soldat. Elles me font mieux aimer ce jeune homme qui porte dans sa solide tête rhénane le bel héritage français.

En plus d'une réelle beauté morale, je trouve, dans ce récit d'un volontaire, la réponse à mon problème de Sainte-Odile. Non point une solution d'idéologue, mais la vivante réponse des actes.

A Sainte-Odile, je voyais la raison d'être et le devoir éternel de l'Alsace, mais je cherchais de quelle manière

nos Alsaciens d'aujourd'hui adapteraient aux circonstances présentes leur séculaire volonté de ne pas subir. Comment agira, dans ce début du xx® siècle, Fantique vertu alsacienne qui soumit toujours la brutalité germanique à la spiritualité latine ? Comment cette « marche » demeurera-t-elle un instrument civilisateur français? Je me le demandais en vain.

On ne peut plus compter sur une croyance religieuse pour lier à la France les Alsaciens, comme du temps d'Odile le catholicisme les liait à la latinité. Leur tempérament militaire ne suffira pas davantage à les tenir sous le charme français, puisque, aujourd'hui, l'Allemag-ne impériale professe le culte des vertus guerrières. Leurs intérêts économiques ? Mais, par suite de notre système protectionniste, les produits de l'Alsace ne peuvent plus s'écouler qu'au delà du Rhin.

Sur quoi donc étayer la France en Alsace-Lorraine ?

C'est un problème que M. Ëhrmann résout en agissant.

Après une terrible déception, il arrive, naturellement, qu'on s'abandonne à de vaines lamentations ou bien à d'impuissantes menaces. Pourtant, c'est d'un homme faible. Que sert d'ouvrir toujours une vieille plaie ? Pourquoi se diminuer ou s'irriter dans le sentiment perpétuel d'une infériorité ? Par le bénéfice de Tâge, M. Ehrmann n'a pas vu, de ses yeux vu, les démoralisantes catastrophes de 1870. Mieux que ceux qui furent les témoins du malheur et qui mesurent les changements, il peut continuer de vivre. Il ne place pas la qualité française de l'Alsace dans le fait qu'un préfet français administre l'Alsace, ni dans le fait qu'un régiment français occupe la caserne de la place d'Austerlitz, ni dans le fait que les manufactures de Mulhouse écoulent leurs produits sur Paris. Co

sont là des faits politiques, militaires, économiques, que l'accident de 1870 a pu modifier, mais cet effroyable accident n'empêche pas M. Efirmann de sentir en lui-même une délicatesse fière qui est l'honneur à la française, une politesse de mœurs qui est la moralité proprement française, et tout cela si fort mêlé au sang que, s'il se penche sur son cœur, il entend tout au fond ; « Mieux vaut ne pas vivre que de vivre une vie où soient contrariées les tendances de mon âme. »

On posait à faux la question, quand on demandait s'il

convient qu'un Alsacien-Lorrain quitte ou non sa petite

patrie. Une partie demeurait, une autre s'exilait ; mais il

était à redouter que, faute d'une juste vue du problème,

ces deux résolutions demeurassent également infécondes.

M. Ehrmann nous engage à nous tenir à notre véritable

nature. Il nous prêche d'exemple qu'il faut retourner à

notre vérité d'Alsaciens, formés héréditairement sous les

mêmes influences et du même mouvement que la France.

Nous devons continuer à faire notre emploi, et si quelque

voie nous est bouchée, ingénieusement et tenacement,

comme ferait un dialecticien, nos actes reviendront à

l'assaut par un autre argument.

Préférer la France et servir l'Allemagne, cela semblait malsain, dissolvant, une vraie ruine intérieure, un profond avilissement. Les plus sages pensaient que cette contradiction engendrerait le machinisme, l'hypocrisie et tous les défauts de l'esclave; mais M. Ehrmann se place d'une telle manière qu'une nouvelle vertu alsacienne apparaît sous notre regard. D'une équivoque est sortie une fière discipline, sans charme peut-être, ni gloire évidente, mais grave et qui réserve la force du passé avec l'espoir de l'avenir.

Du milieu de ces incertitudes, M. Ehrmann surgit comme un type. Il s'empare de la situation pour produire une nouvelle et magnifique activité conforme à Tantique activité alsacienne. Sur cette terre alsacienne évacuée par nos soldats, trente-deux ans après le dernier coup de fusil, d'innombrables irréguliers peuvent encore couvrir la patrie française : le médecin dans sa clientèle, l'avocat au Palais, l'industriel, le propriétaire rural doivent agir comme M. Ehrmann a fait au régiment.

C'est une conduite qui ne peut être réglée par des principes exacts; c'est un art auquel on propose un but: chacun, dans la sphère d'intérêt où il agit, se défendra de subir ; chacun se proposera de se maintenir et de rayonner : chacun tendra à manifester ce que la France garde de supériorité dans son échec militaire. Heureux si le vaincu parvient à mettre en suspicion, dans la conscience de ses vainqueurs, leur propre civilisation.

La besogne, modestement accomplie par M. Ehrmann à la vieille caserne d'artillerie de la place d'Austerlitz, c'est celle des légionnaires de Rome sur le Rhin et d'Odile à la Hohenburg. Il est une garde avancée, on disait autrefois une garde folle, de la latinité, un défenseur de nos bastions de l'Est. Au service de l'Allemagne, comme il eût été, jadis, au service de la France, il est le* traditionnel héros alsacien.

Un héros ! non point ce qu'on nomme ainsi dans une médiocre littérature, mais un homme plein de sa terre et de sa race, qui, par sa libre volonté, au prix de joyeux sacrifices, se range dans sa prédestination. Quelle honnête souplesse chez M. Ehrmann ! D'une race où la tête est si chaude, il atteint par nécessité à une sûre possession de soi-même. Il tient à distance ses compagnons de

caserne et agit envers eux, tantôt avec bonté, tantôt avec sécheresse, pour des raisons raisonnées. Est-il au monde vine tragédie plus noble et- plus éducatrice que ces mouvements d'un instinct qui s'arrête et raisonne les obstacles ? La vue claire et le respect du fait, voilà ce qui, en s'alllant à la magnanimité intérieure, constitue le véritable héros.

Et pourtant, lorsque M. Ehrmann eut fini, je n'essayai pas de lui exprimer ma respectueuse admiration. Qui /;tais-je pour dire à cet Alsacien français : « Vos morts se réjouissent que vous acceptiez de souffrir pour les continuer. » C'est à l'Alsace et à la France de dire cela. Mais l'Alsace est muette et la France empêchée. Eh bien ! M. Ehrmann peut se passer d'encouragement : il est né pour ressentir des passions vigoureuses, et dans une époque où tant d'hommes ne se connaissent pas de but, celui-là, du moins, sait à quoi faire servir sa virilité, sa jeunesse, ses forces d'amour et de haine.

J'avais remarqué qu'il rassemblait sur M°*® d'Aoury la fleur des qualités françaises, la douce fierté, le tact, la mesure, le sourire, et qu'il se faisait une joie d'opposer un peu naïvement cette jeune femme aux Allemandes. Aussi, pour le remercier, je lui dis simplement que je rapporterais à M™*' d'Aoury l'emploi de son temps au service.

— Oui, dit-il, pourvu qu'elle consente à vous écouter de toute sa raison française K

I. Ail service de V Allemagne, p. 73-76; 84-86; 99-100: 107-îoS ; \\'\', 1 14-Î 16.

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