‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 57 sur 144 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

et font pleurer, « Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter le nom de plaisir, — disait dans une phrase d^ex" tréme tendresse Vabbé Prévost, — il est vrai quils ons une douceur infinie pour une personne mortellement affligée. )> Rien ne ressemble plus aux troubles d'un amant que V émulation de celui qui sent les prestiges de la supériorité ^.

[Les intercesseurs,)

Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitationt familières y sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que V univers ne soit plus déformé ! Notre âme et l'univers ne sont en rien distincts Vun de Vautre ; ces deux termes ne signifient quune même chose ^ la somme des émotions possibles.

Hélas ! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille. Comment, sans m' égarer, amasser cette somme des émotions possibles .^ Il faut quon me secoure, f appelle des intercesseurs.

// est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de sensations que le commun des êtres. Echelonnés sur la voie des parfaits^ ils approchent à des degrés divers du type le plus complet quon puisse concevoir* ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints. Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous appro*

t. Du sang, de la volupté et de la mort, p. toS.

cillons de la perfection dont Ils sont des fragments de grande valeur.

Aisément nous nous façonnerons à leur Imitation, maintenant que nous connaissons notre mécanisme.

D'ailleurs, Il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les a recouvertes. Comme une jolie figure qu'un maître peignit et que le temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi, par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne et mon univers enfouis sous V Injure des barbares.

Courons dès aujourd^ hul rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je veux quelques minutes ni asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes premières se/islbllités, je vous prie en croyant, et par V ardeur de mes désirs vos vertus émergeront en mol; je vous prie en philosophe, et par V analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.

Je passai les mois de novembre, décembre et janvier avec les morts qui ni ont toujours plu. Et je m'attachai spéclalement à quelques-uns qui, au détour d^un feuillet, me bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins nouveaux de mon âme.

Des figures livresques peu à peu vécurent pour mol avec une Incroyable, énergie . Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas. Benjamin Constant, le Sainte-Beuve de 183^, et d autres me sont présents, avec une réalité dans le détail que n eurent jamais pour mol les vivants, si confus et si fartifs. C'est queues illustres esprits, au moins tels que je les fréquente, sont des fragments de mol-mémc. De là cette ardente sympathie quils m'inspirent. Sous leurs

masques, c est moi-même que je vois palpiter, c'est mon âme que f approuve, redresse et adore. Leur beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue intérieur^ elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers Moi*.

Mais f entrevois que ces couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments mal définis qui nont rien de commun avec les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu à rn éclairer les parties les plus récentes de moi-même^...

Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant français un peu intelligent.

Il fréquenta habituellement :

i^ Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes ;

Page 1