‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 67 sur 144 · MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-REUVE · texte numérisé non relu

MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-REUVE

Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des livres entassés dans nos cellules chaudes.

Je lus Joseph Delorme, les Consolations, Volupté et le Livre d'amour, avec les pensées jointes aux Portraits du lundi. Ecartant les œuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Reuve de la vingtième année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par la vTsrtu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans un infime détail de sa sensibilité...

Application des sens.

Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut étudier le Sainte-Reuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années, trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne

fait voir que le plus matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances profondément.

Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où, envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais comme tout le monde. Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes caractères.

A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des mystiques, tels que V Imitation et Sainl-Martin, des médecins philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu forte sur certains mots, et qui n'achève pas ; à peine tes phrases indiquées, tu semblés n'y plus tenir.

Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée, Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre ; il dédaignait les sentiments qu'on raconte, et qui dès lors

ne sont plus qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant les cœurs, peut juger la sincérité d'une prière... Ceux de ma race, euxmêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette tiède méditation ?

Méditation,

A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très jeune, avec une indication de sourire dans une raie audessus des yeux et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses joues indiquent de réflexion ! Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage ? C'est la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il faudrait de la persistance, et -que, les crises passées, son intelligence ne s'attarde pas.

Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec des idées ; et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé, si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du monde.

Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des émotions que tu jugeais.

Heureux les pauvres d'esprit ! comme ils ne se forment pas des idées claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent ; mais toi, tu t'irritais contre toimême, et tu n'étais pas plus satisfait de ta vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement, sans imaginer comment il fallait vivre.

Colloque.

Je t'aime, jeune homme de i8:a8. Le soir, après une journée d'action, j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement ; je me suis désolé d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une attitude irréparable.

Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et simples, et j'approuve ton Amaury qu'impressionnait le caractère poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, ils nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres. Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines natures chancelantes, plus proches de notre cœur parce qu'elles connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimité de ton cœur, tu haïssais, au noble sens et sans mauvais souhait. Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir selon qu'il était convenable ; et, autant que le permirent tes mouvements instinc-

tifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu souffris.

Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te forçait à abdiquer ta personnalité excessive ; c'était aussi lassitude de tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé; tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir, c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit ; mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement !

Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge où Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique. Si tu n'as pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu... Dès que ce sentiment te parut vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui te valent mon attendrissement ; tu ne fus désormais que le plus intelligent des hommes.

Oraison.

' Toi, qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des nerfs, pour devenir raisonnable, tu

étais né cependant, comme je suis né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie. Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le réservoir de toutes les vertus.

... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète pensée dans un cadre de bureaucratie ! Ah ! que j'aie fini d'être froissé, et je n*aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres ^

\ . Un Homme libre, p. 92-99.

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