‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 66 sur 144 · I. Sous Vœil des Barbares, p · texte numérisé non relu

I. Sous Vœil des Barbares, p

les échos avec leurs Five o'clocky leurs intrépides vide-bouteilles et autres détails de luxe. Par ces contrastes vous indiquez que les hautes recherches, si belles qu'elles soient, ne sont pas toute la vie, que les sourires, les primeurs et la lumière électrique ne sont pas une quantité négligeable. Ainsi, les divers articles d'une gazette donnent à chacun de nous la vision du monde qui nous convient particulièrement, mais en même temps un journal, puisqu'il renferme toutes les visions qu'on peut se faire de la vie, est bien la forme la plus approchante que nous ayons de la vérité. Il n'est pas jusqu'à cette formule : La suite au prochain numéro, qui ne soit excellente, car elle nous fait souvenir que Dieu, ce merveilleux romancier, n'a jamais dit son dernier mot.

« Vous êtes un peu journaliste, monsieur, avouez-le, votre art exquis ne peut être compris dans ses intentions que des intelligences très averties. Ce n'est pas votre affaire de rien expliquer ; vous vous bornez à noter ce que l'on voit quand on regarde par la fenêtre. Mon métier est plus triste ; je suis un pédagogue. C'est moi qui commente toutes les jolies choses que les journalistes à travers les siècles ont vu passer. (Les journalistes jadis, c'étaient les prophètes ; ils faisaient des premiers-Paris très violents sur la place publique : Rochefort ou mieux encore M"® Michel m'aident souvent souvent à me figurer Ezéchiel).

« Je dois montrer le rapport des divers idéals de l'humanité et faire luire toutes les facettes de la vérité : à cet effet je n'ai rien trouvé de mieux que d'incarner chaque opinion en une personne et de la faire se comporter comme un être vivant. J'ai écrit des dialogues pour nuancer plus vivement les états de ma pensée. Mais vous pen*

sez bien que je n'ai aucune intention scénique. Le théâtre vit de la passion qu'y porte la foule. Les applaudissements populaires nous effrayeraient, nous autres abstracteurs de quintessence. Il ne serait pas bon que des esprits neufs, ou du moins mal renseignés, fussent mêlés auxjeuxdela métaphysique. Ils pourraient tirer des conséquences dangereuses de propositions que nous aventurons, bien qu'elles ne soient, après tout, que des vérités incomplètes. Car, je vous le dis en confidence, nous sommes d'étranges amoureux, nous faisons des monstres à notre maîtresse, qui est la vérité. Nous avons créé des diables, des dieux, des loups-garous et des constitutions. Quand ils s'échappaient par le monde, c'était un grand malheur. Une sécurité nécessaire au penseur est qu'il se dise : Je fais mes expériences dans un cabinet bien clos ; si mes calculs sont faux, si mes cornues éclatent, je ne tuerai guère que mon préparateur et une paire de disciples. Bref, nous avons des idées qu'il faut tenir en cage comme les chiens sur lesquels travaille M. Pasteur. M, Pasteur tient ménagerie pour le bien de l'humanité, mais il peut être un danger pour la rue d'Ulm. Ne lâchez pas plus en représentations publiques les idées d'un philosophe que les chiens de M. Pasteur. »

J'objecte alors à M. Renan que le Dialogue des morts, qu'il a consacré à Victor Hugo, a été représenté par les artistes de la Comédie-Française. M. Renan me répond que seule cette grande circonstance a pu le décider à cette publicité.

Et pourtant, je surprends chez lui une complaisance à parler des répétitions qu'à cet effet il suivit au côté de M. Glaretie.

— Je craignais M. Coquelin cadet, me dit-il, parce

qu'on m'avait prévenu qu'il fait sans trêve des calembours. Quoique j'aie vu Victor Hugo y exceller, je vous avoue que je ne goûte guère cet exercice. C'est que j'y suis inférieur. Peut-être, comme érudit, m'est-il arrivé de jouer sur les mots : les évêques me l'ont reproché ; mais c'était sur des mots syriaques, avec mes confrères de l'Académie des inscriptions. Dans notre ère, je ne comprends plus le calembour.

Eh bien ! M. Coquelin m'a surpris. Le croiriez-vous ? Il ne me parlait que de l'Institut. Il préparait déjà la candidature de Glaretie. Et puis, ne le répétez pas, il ressemble un peu à ce père Le Hir qui fut mon professeur à Saint-Sulpice. C'est d'ailleurs un artiste de grand talent.

Je finissais même par craindre M. Sarcey, car M"® Reichemberg me disait toujours : « Qu'est-ce que pense Sarcey ? Avez-vous fait parler à Sarcey ? Comment voulez-vous débuter si vous n'avez point Sarcey? » J'essayais de la rassurer; mais son amie, M^^® Réjane, â ajouté, en regardant ma redingote, qui est un peu longue, paraît-il, et a un air de soutane : « Ah ! vous savez, Sarcey n'aime pas les cléricaux ! »

Elle est tout à fait charmante, cette demoiselle Réjane. »

— Mais, lui dis-je, en poussant avec plus d'audace mon idée, n'avez-vous pas souffert, quand M. Sarcey malmenait VAbbesse de Joiiarre?

— Je vais, me dit-il, vous raconter un mot que je lui fis à ce propos. Gomme il se plaignait sans trêve qu'on lui eût volé sa montre au théâtre : « Monsieur Sarcey, lui dis-je, qu'est-ce que cela vous fait? Vous avez toujours regardé l'heure à la montre des autres... D'ailleurs, vous avez bien raison : il vaut mieux retarder avec tout le monde que marquer l'heure juste tout seul. »

Puis cessant de tourner ses pouces, de balancer sa tête et de donner à ses phrases un ton vulgaire, M. Renan me dit en face :

— Vous ne comprenez rien qu'à la littérature. Ne parlons que de cela. Eh bien ! je suis sûr d'avoir fait une bonne tâche et durable, puisque mon contemporain Sainte-Beuve m'a aimé, et puisque vous-même, Monsieur, d'une génération qui, pour moi, est déjà Tavenir, i'oiis /n inventeriez plutôt que de vous passer de me connaître. Ainsi, je fis avec Jésus, avec saint Paul, avec Marc-Aurèle, — et avec moi-même, je puis bien l'avouer, quand j'écrivis mes Souvenirs d'Enfance^,

I. Huit jours chez M. Renariy p. 47-55. Celte petite brochure fit scandale dans l'entourage de M. Renan. M. Barrés s'est expliqué à ce sujet.

{( Les amis de ce grand homme, dit-il, eussent voulu que je le traitasse avec plus de réserve qu'il n'avait lui-même traité les héros et les saints. Ils disaient, en levant les bras, qu'il était un aut-eur vivant. Pitoyable raison! Que pour les gens de l'Institut, des salons et de sa famille, M. Renan fût un homme en chair et en os, c'est possible, c'est indéniable, et par la suite moi-même je le vis sourire, parler, manger, mais pour moi, dans ma petite chambre d'étudiant ignoré, il était trente chefs-d'œuvre sans plus, que mon âme seule animait. Vivant le vieux M. Renan pour le jeune M. Barrés? Quelle folie! Croyez-vous donc qu'il soit jamais venu s'asseoir à ma table de la bibliothèque Sainte-Geneviève ?

« Le jour qu'il protesta, je faillis m'étoufifer de mes rires. Qu'on fasse taire ce plaigneur, disai-jc, il va me gâter l'auteur des Dialogues philosophiques.

a En mûrissant, en vieillissant, j'ai perdu de mon idéalisme. Je n'excuse plus aujourd'hui cette sorte d'ivresse que me donnait la pensée renanienne et qui me poussait, explique qui pourra, à bûtonner lyriquement mon maître » (Préface de la nouvelle édition de Huit jours chez M. Renan [Sansot),

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