I. Cf. p. 3a noie
installation d'étudiant, le lit avec des vêtements épars, l'étroite table de toilette, les livres nombreux, tout un ensemble joyeux et sympathique.
— Vous êtes bien monsieur Rœmerspacher ? dit-il. Je suis monsieur Taine.
Evidemment l'illustre philosophe, intéressé par le travail de cet écrivain ignoré, avait passé aux bureaux du journal ; et de là, cédant à sa bienveillance, à la curiosité, il était venu jusqu'à l'hôtel garni où, le jeune garçon s'enivrait de travail.
Et maintenant, M. Taine est assis auprès de Rœmerspacher, il l'examine, il lui applique ces mêmes regards, cette même intelligence, cette méthode aussi, qui ont été ses instruments pour contempler tant d'œuvres d'art, tant de figures historiques, tant de civilisations.
Sturel, dans cette situation, eût ressenti les mouvements de honte et de bonheur suprême que put éprouver Lamartine quand M. de Talleyrand, en i8'20, ayant lu les Méditations^ lui envoyait un brevet de gloire ; attentif à se montrer digne de cette visite, peut-être, sur le moment, n'en eût-il point joui. Rœmerspacher sut témoigner son profond respect avec simplicité. La seule gêne dont il souffrit, c'est qu'au fond de son âme mille notions se levaient, saluant leur auteur dans ce visiteur royal, et qu'il devait observer les distances entre un modeste étudiant et celui dont il se savait le familier. Rœmerspacher n'est pas un esprit qui subit; même dans cet instant, il juge. Ce n'est pas sous une impulsion de poète ou de nerveux, c'est par un naïf sentiment de l'équité, encore intact des « trop de zèle ! » que nous jette l'expérience, qu'il voudrait, dans son premier élan, dire à ce vieux monsieur :
« Voici ce que je tiens de vous, et il y a en vous ceci
que je comprends, que j'aime et que j'essaie d'acquérir... Mon maître, mon père^ comme je suis heureux de vous voir et de me faire reconnaître aux signes indéniables que je porte ! »
Heureusement, ce jeune homme, s'il avait du cœur, possédait aussi du tact ; il s'en tint à répondre quand M. Taine l'interrogeait. Surtout il tâchait de bien le voir, pour en garder une image complète.
Le philosophe avait alors cinquante-six ans. Enveloppé d'un pardessus de fourrure grise, avec ses lunettes, sa barbe grisonnante, il semblait un personnage du vieux temps, un alchimiste hollandais. Ses cheveux étaient collés, serrés sur sa tête, sans une ondulation. Sa figure creuse et sans teint avait des tons de bois. Il portait sa barbe à peu près comme Alfred de Musset qu'il avait tant aimé, et sa bouche eût été aisément sensuelle. Le nez était busqué, la voûte du front belle, les tempes bien renflées, encore que serrées aux approches du front, et l'arcade sourcilière nette, vive, arrêtée finement. Du fond de ces douces cavernes, le regard venait, à la fois impatient et réservé, retardé par le savoir, semblait-il, et pressé par la curiosité. Et ce caractère, avec la lenteur des gestes, contribuait beaucoup à la dignité d'un ensemble qui aurait pu paraître un peu chélif et universitaire dans certains détails, car M. Taine, par exemple, portait cette après-midi une étroite cravate noire, en satin, comme celle que l'on met le soir.
Le jeune carabin démêla très vite que ces yeux gris de M. Taine, remarquables de douceur, de lumière et de profondeur, étaient inégaux et voyaient un peu de travers ; exactement, il était bigle. Ce regard singulier, avec quelque chose de retourné en dedans, pas très net, un peu
brouillé, vraiment d'un homme qui voit des abstractions et qui doit se réveiller pour saisir la réalité, contribuait à lui donner, quand il causait idées, un air de surveiller sa pensée et non son interlocuteur, et ce défaut devenait une espèce de beauté morale.
— Ma santé est un peu mauvaise, — dit M. Taine que vieillissait déjà le diabète, dont il devait mourir dix ans plus tard. — Je suis obligé de me promener tous les jours au moins une heure : voulez-vous m'accompagner ? nous causerons en marchant.
Sa voix était très prenante : une voix comme teintée d'accent étranger, qui prononçait les finales euse comme les Lorrains exactement...
Mais, où le jeune homme fut ému, c'est quand le philosophe parla de soi-même :
— Jusqu'au bout, disait-il, j'espère pouvoir travailler. Ce beau mot, vivant et fort, « travailler », prononcé
avec simplicité, prenait dans cette bouche un son grave qui fascina le jeune homme. Un être qui pressent la mort, s'il nous disait : « J'espère, jusqu'au bout, marcher, voir la lumière, entendre la voix des miens )>, déjà nous émouvrait par ce mélange de faiblesse, de résignation, mais ceci ; « Jusqu'au bout j'espère pouvoir travailler ! » quelle superbe expression de l'unité d'une vie composée toute pour qu'un homme se consacre à la vérité ! et soudain, relié à cet étranger par un sentiment saint, oui, par un lien religieux, Rœmerspacher sentit dans toutes ses veines un sang chaud que lui envoyait le cœur de ce vieillard.
Voilà donc qu'un jeune garçon qui, de Kant, croyait ne pouvoir utiliser que la dialectique destructive, brusquement par un très simple accident de la vie, sentjaillir
— Si —
de sa conscience l'acte de foi nécessaire aux opérations élevées de l'esprit. Il dépasse le point de vue rationnel qui, dans l'étude des hauts problèmes, nous fournit seulement des probabilités ; il affirme le vrai, le bien, le beau, comme les aliments qui lui sont nécessaires et vers lesquels aspirent les curiosités de sa raison et les effusions de son cœur. A cette âme de bonne volonté, il faudrait seulement qu'on proposât une formule religieuse acceptable.
Ils étaient arrivés devant le square des Invalides ; M. Taine s'arrêta, mit ses lunettes et, de son honnête parapluie, il indiquait au jeune homme un arbre assez vigoureux, un platane, exactement celui qui se trouve dans la pelouse à la hauteur du trentième barreau de la grille compté depuis l'esplanade. Oui, de son parapluie mal roulé de bourgeois négligent, il désignait le bel être luisant de pluie, inondé de lumière par les destins alternés d'une dernière journée d'avril.
— Combien je l'aime, cet arbre ! Voyez le grain serré de son tronc, ses nœuds vigoureux! Je ne me lasse pas de l'admirer et de le comprendre. Pendant les mois que je passe à Paris, puisqu'il me faut un but de promenade, c'est lui que j'ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il seraTami et le conseiller de mes dernières années... Il me parle de tout ce que j'ai aimé : les roches pyrénéennes, les chênes d'Italie, les peintres vénitiens. Il m'eût réconcilié avec la vie, si les hommes n'ajoutaient pas aux dures nécessités de leur condition tant d'allégresse dans la méchanceté.
Sentez-vous sa biographie? Je la distingue dans son ensemble puissant et dans chacun de ses détails qui s'engendrent. Cet arbre est l'image expressive d'une h^Ue existence. Il ignore l'immobilité. Sa jeune force
créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meut en lui. Puis-je dire que c'est sa force propre ? Non pas ; c'est l'éternelle unité, l'éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d'abord sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine, que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d'états en états. Il n'était pas besoin qu'un maître du dehors intervînt. Le platane allègrement étageait ses membres, élançait ses branches, disposait ses feuilles d'année en année jusqu'à sa perfection. Voyez qu'il est d'une santé pure! Nulle prévalence de son tronc, de ses branches, de ses feuilles , il est une fédération bruissante. Lui-même il est sa loi, et il l'épanouit... Quelle bonne leçon de rhétorique, et non seulement de l'art du lettré, mais aussi quel guide pour penser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française, mais la logique d'une âme vivante et ses engendrements. Au terme d'une vie où j'ai'tant aimé la logique, il me marque ce que j'eus peut-être de systématique et qui n'exprimait pas toujours ma décision propre, mais une influence extérieure. En éthique surtout je le tiens pour mon maître. Regardez-le bien. Il a eu ses empêchements, lui aussi ; voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments : il a fui vers la droite, s'est orienté vers la liberté, il a développé fortement ses branches en éventail sur l'avenue. Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l'acceptation des nécessités de la vie. Sans se renier, sans s'abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur pnrli, le plus utile. Depuis les plus grandes branches jusqu'aux plus petites radicelles, tout entier il a
opéré le même mouvement... Et maintenant, cet arbre qui, chaque jour avec confiance, accroissait le trésor de ses énergies, il va disparaître parce qu'il a atteint sa perfection. L'activité delà nature, sans cesser de soutenir l'espèce, ne veut pas en faire davantage pour cet individu. Mon beau platane aura vécu. Sa destinée est ainsi bornée par les mêmes lois, qui, ayant assuré sa naissance, amèneront sa mort. Il n'est pas né en un jour, il ne disparaîtra pas non plus en un instant... Déjà en moi des parties se défont et bientôt je m'évanouirai ; ma génération m'accompagnera, et puis un peu plus tard viendra votre tour et celui de vos camarades... »
M. Taine, quand il était heureux d'une idée, d'un développement d'idées surtout, avait pour conclure un sourire extrêmement doux qui plissait ses paupières et jouait autour des lèvres sans presque remuer les joues. Il regarda un instant avec cette bienveillance son compagnon...
Comme ils tournaient sur eux-mêmes pour regagner le quartier Saint-Sulpice, il heurta, laissa tomber son parapluie ; et dans l'effort qu'il fit pour le ramasser, devancé d'ailleurs par le jeune homme, il advint que son pantalon découvrit son cou-de-pied. Rœmerspacher remarqua la forte cheville du vieillard, puis observa son mollet assez développé ; il pensa qu'il devait être de constitution vigoureuse, d'une solide race des Ardennes, affaibli seulement par le travail, et, pour la première fois, il lui vint à l'esprit de considérer M. Taine comme un animal. Précisément le philosophe, qui mâchait d'ordinaire un petit bout de bois pour tromper sa nervosité et sans doute son besoin de fumer, et qui avait toujours sous la main plusieurs de ces morceaux préparés, en prit
un dans sa poche el le porta à sa bouche. L'avance du bas de son visage lui donnait, quand il se livrait à cette distraction, l'apparence d'un rongeur. Aux yeux de Rœmerspacher, jusqu'alors, ce qui constituait l'auteur des Origines de la France contemporaine, c'était exclusivement ses idées, aa méthode, ses abstractions. Qu'il fût un corps et le parent des bêtes, cette constatation le surprit : elle le choqua légèrement, parce qu'elle ramenait du ciel sur terre l'objet de son admiration ; en même temps elle l'émut d'une façon indéfinissable, parce qu'un tel homme
était assujetti à toutes les conditions de l'animalité
Voilà des naïvetés, ou plutôt d'excellentes délicatesses î Rœmerspacher s'aperçut que sa vénération se transformait en un sentiment fraternel...
Le langage de ce maître faisait une nourriture si vigoureuse , un tel alcool , que ce jeune homme s'en trouvait cérébralement troublé... D'avoir approché, à côté de ISL Taine, en union avec M. Taine, et d'un cœur modeste mais ému, ces problèmes de l'universel et de l'unité, naît pour Rœmerspacher un contentement joyeux et d'une qualité apaisante et religieuse. Il voudrait être relié avec tous ses semblables, leur communiquer et s'approprier dans l'allégresse, cette curiosité que ne peuvent manquer d'inspirer les lois de la nature, et en même temps cette soumission à laquelle elles ont droit.
Cette visite, ce contact d'un homme illustre avaient trop vivement animé l'adolescent. Il lui fallait communiquer ses impressions. A qui? au plus digne. Il courut chez Sturel, tremblant de ne pas le trouver. Au premier mot de cette merveilleuse nouvelle, l'avide jeune Lorrain le
serrait dans ses bras. Quoi de nouveau allait apparaître dans leur vie ?
Rœmerspacher, ému, rapporta fidèlement les détails de la conversation et de la promenade.
— Je lui ai parlé de vous tous et de Bouteiller. Il sait que la manière dont Kant reconstruit la certitude morale nous semble une duperie... Alors il a voulu plus de détails encore sur notre amitié, sur toi, sur Saint-Phlin. Il m'a dit : « Les idées sont abstraites ; on ne s'y élève que par un effort : quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au cœur de l'homme... » Il nous conseillait de nous unir... A propos d'un arbre, il m'a présenté delà façon la plus émouvante, avec des images extrêmement fortes et vraies, un tableau de la vie tout spinoziste. Evidemment il se rallie à la règle du devoir selon V Ethique : « Plus quelqu'un s'efforce pour conserver son être, plus il a de vertu; plus une chose agit, plus elle est parfaite... » C'était en même temps une doctrine d'acceptation, car il m'indiquait que nous ne pouvons échapper à nos lois et que la mort nous borne... Ai-je su lui marquer tout mon respect ? Il m'a engagé à l'aller voir. Je m'en garderai. A notre âge et dans notre situation, un jeune homme empressé peut être soupçonné d'habileté... Je suis tout ivre de la force et de la plénitude de cet entretien. M. Taine vaut encore plus que ses livres.
Les esprits pauvres ou mornes trouvent toujours une désillusion auprès d'un homme illustre : il nous faut une imagination vive pour restituer à celui que nous contemplons l'atmosphère de son œuvre ; mais une âme de feu transfigure tous ses objets. Rœmerspacher et Sturel eussent été capables d'illuminer d'une auréole les vieux habitués du café Voltaire pour ne pas se priver d'admirer.
En distinguant l'un d'eux, M. Taine avait justifié leurs ambitions, il les introduisait dans le monde des intelligences, il leur ouvrait les barrières d'un avenir obscur qu'ils sollicitaient de toute leur ardeur. Aussi étaient-ils intéressés à ce qu'il fût le premier génie de l'univers, pour que son témoignage valût davantage. Telle est la récompense du premier grand homme qui tend la main à un adolescent.
Rœmerspacher ayant mené son ami « à l'arbre de Taine », Sturel admira que ce platane poussât contre les Invalides où repose la gloire de Napoléon. Deux éthiques contradictoires se déployaient à cette fin de journée devant leurs imaginations, tandis que du milieu de l'esplanade ils se retournaient pour contempler la glorieuse coupole dorée et le petit bouquet verdissant du square. «J'ai tiré des hommes tout ce qu'ils peuvent donner, dit l'Empereur. » — ^(( Je n'ai pas réveillé les capitales, les peuples, réplique le philosophe, mais j'ai tenu en é^eil les parties les plus profondes de mon cerveau. Moi aussi, je domine l'univers : je lui impose les lois de mon esprit. Ce cosmos que je porte passe en beauté le globe que tenait sous sa main Napoléon, car le temps et l'espace ne le bornent points et il n'est pas une étendue de choses précises et fragmentaires ; en lui, rien n'est isolé, rien ne se termine : tout s'y limite, et s'y prolonge ; rien n'y est faux, rien n'y est complètement vrai : tout y est un élément du vrai, une phase d'un devenir indéfini, dont l'ensemble jamais ne pourra se réaliser que dans mon cerveau. »
Ce dialogue du Platane et du Dôme commandait les pensées des deux amis^
i. Les Déracinés, p. i87-ao6.