NAPOLÉON PROFESSEUR D'ENERGIE
« Gela fait une singulière impression de voir un pareil homme qui là, sur un point donné, à cheval, plane sur le monde et le domine... )i [Lettre de Uégel, datée d'Iéna, iSo'i. )
Le 5 mai, avant deux heures, Rœmerspacher, Sturel, Saint-Phlin, Racadot, se rejoignirentà la grille des Invalides.
Les jeunes gens, à travers les longues cours, se dirigèrent vers la chapelle majestueuse qui possède le cadavre du héros.
A l'ordinaire, le visiteur, soudain prenant conscience de son anonymat, s'intimide de l'écho que son pas sur ces dalles sonores éveille dans les vastes espaces du dôme funéraire. Mais ces jeunes pèlerins- ci ne s'imaginent pas troubler le repos de celui dont ils viennent solliciter la leçon exaltante : ils courent saluer TEmpereur qui s'achemine le long des siècles. Et tout ce bruit de leurs talons résonnant, c'est pour leurs nerfs frémissants un prolongement de cette formidable acclamation, qui jamais interrompue, montait des peuples massés sur le
passage du héros et l'empêchait de dormir, tandis qu il parcourait l'Europe dans sa berline de voyage.
Le tombeau de l'Empereur, pour des Français de vingt ans, ce n'est point le lieu de la paix, le philosophique fossé où un pauvre corps qui s'est agité se défait ; c'est le carrefour de toutes les énergies qu'on nomme audace, volonté, appétit. Depuis cent ans, l'imagination partout dispersée se concentre sur ce point. Comblez par la pensée cette crypte où du sublime est déposé : nivelez l'histoire, supprimez Napoléon : vous anéantissez l'imagination condensée du siècle. On n'entend pas ici le silence des morts, mais une rumeur héroïque; ce puits sous le dôme, c'est le clairon épique où tournoie le souffle dont toute la jeunesse a le poil hérissé
Penchés sur ce puits où les architectes qui désespéraient de lui dresser un trône suffisant, laissèrent s'enfoncer le trop lourd cadavre, les sept Lorrains, tous petitsfils des soldats de la grande armée, sentent leur poitrine de jeunes mâles s'élargir, se gonfler amoureusement contre la balustrade de marbre, à vingt mètres de l'objet en qui ils reconnaissaient leur pareil, mais plus beau qu'eux-mêmes. Ils s'enivrent de l'espoir de respirer, à travers le triple cercueil, des miasmes de mort qui seraient pour eux des ferments d'immortalité.
Ce qui repose sur l'oreiller, dans le cercueil de plomb, nous en avons des documents certains... Les cloches de France portent les traces de leurs battants qui sonnaient ses victoires; rien d'étonnant que son cœur qui battit trente ans d'épopée ait déformé l'homme d'airain. Sur ce cadavre sont imprimés par un petit signe tous les grands instants de sa vie, la maladie de Toulon, le soleil d'Egypte,
rémotion de Brumaire, l'orgueil de son cœur au sacre, la gloire d'Erfurt, le baiser de Marie-Louise d'Autriche, les neiges de Russie, le froid matin de Fontainebleau, les cris : « Bliicher ! Bliicher ! » à Waterloo, ses songeries à Sainte-Hélène. Dans Sainte-Hélène, îlot sans arbres et sous le climat des tropiques, il était le roi Lear, proscrit, persécuté par ses filles. Ses filles c'étaient ses idées, le souvenir de ses grandes actions. Il était fou de son génie. C'était un terrible roi Lear, obèse avec un grand chapeau de planteur. Et voilà la dernière forme, le vieux Corse autoritaire que l'on a mis dans le cercueil.
Mais ce César-cadavre marqué des cicatrices et des injures innombrables de la vie, c'est tout de même un des plus beaux parchemins à déchiffrer. A ses rides, se vérifieraient tant d'images de Napoléon accumulées dans les musées, dans les bibliothèques, dans la légende.
Son iconographie physique et morale semble ne pouvoir être dressée complète, tant les numéros en sont nombreux...
(c Quoi ! dira-t-on, tant de Napoléons en un seul homme !... ^) — /Nuages, qui colorez diversement le ciel et dont l'ensemble peut faire le ciel même, vous symbolisez magnifiquement le sens universel qu'a pris dans une époque où il ferme tous les horizons cet homme singulier. Les nuages se plaisent à changer, et leur action se déploie tantôt en une demi-sphère magnifique, tantôt en figures innombrables. Ce rapport constant qui s'établit entre la terre ,et le ciel par les vapeurs qui s'élèvent pour retomber en pluies bienfaisantes, je le retrouve entre l'empereur Napoléon et l'imagination de ce siècle... Napoléon, notre ciel, par une noble impulsion, nous te créons et tu nous crées !... Dès l'abord, les regards
ardeots de son armée lui donnèrent son masque surhumain, comme une amante modifie selon la puissance de son sentiment celui qu'elle caresse. Et depuis un siècle, dans chaque désir qui soulève un seul homme, il y a une parcelle qui revient à Bonaparte et qui l'augmente, lui, l'Empereur. Dans sa gloire s'engloutissent des millions d'anonymes qui lui règlent sa beauté. Comme sa force était faite, en juin 1 812, au passage du Niémen, des hourras de 475.000 hommes, le plein sens de son nom est déterminé par les plus puissantes paroles du siècle. Les Sturel, les Rœmerspacher, les Suret-Lefort, les Renaudin, les Saint-Phlin, les Racadot, les Mouchefrin qui, le 5 mai 1884, entourent son tombeau et viennent lui demander de l'élan, lui apportent aussi leur tribut. Sous tous les Napoléons de l'histoire, qu'ils ne contestent pas mais qui ne les attacheraient pas, ils ont dégagé le Napoléon de Vânie.
Sans parti pris social ni moral, sans peser les bénéfices de ses guerres ni la valeur de son despotisme administratif, ils aiment Bonaparte : nûment.
Sa plus belle effigie à leur gré, c'est de Canova, à Milan, dans la cour de la Brera, son corps de héros tout nu avec sa terrible tête de César.
Oui, nûment et sans circonstances ! Nul excitant ne le vaut pour mettre notre âme en mouvement. Elle ose alors découvrir sa propre destinée. C'est la vertu profonde qu'il se reconnaissait, disant : « Moi, j'ai le don d'électriser les hommes. » Ce Napoléon-là, celui qui touche, électrise les âmes, qu'il soit l'essentiel, on le vit bien à son lit de mort, quand il eut prononcé les dernières paroles que lui imposait sa destinée : sa volonté prolongée par-delà son souffle fit sur ses traits un superbe
travail de vérité ; après avoir flotté un moment, comme s'ils cherchaient leur type pour l'immortalité, ils se rapprochèrent de l'image consulaire. — Aux heures du Consulat, et quand s'élargissaient les premiers feux de sa gloire, on voyait encore un Bonaparte songeur, farouche avec le teint bleuâtre des jeunes héros qui révent l'Empire. Monté au rôle de César, ce capitaine de fortune adoucit sa fierté amère, il garnit en quelque sorte le dur, le coupant de ses traits, il prit l'ampleur, la graisse de l'empereur romain... Puis ce furent les dégradations du martyre. — Mais quand on eut sur son visage essuyé les sueurs de l'agonie, on vit réapparaître l'aigu de sa jeunesse, l'arc décidé des lèvres, l'arête vive des pommettes et du nez. C'était cette expression héroïque et tendue qu'il devait laisser à la postérité comme essentielle et explicative. Le jeune chef de clan du pays corse, le général d Italie et d'Egypte, le Premier Consul, voilà en effet le Napoléon qui ne meurt pas, celui qui a soutenu l'Empereur dans toutes ses réalités, et qui supporte sa légende dans toutes les étapes de son immortalité.
Et comme il convenait que, par-dessus tous les stigmates de la vie et les aspects de son génie, son dur profil de médaille se dégageât pour marquer définitivement son corps où la vie avait clos le cycle de son activité, de même 'il est nécessaire qu'au bout de toutes les transformations de la légende on aboutisse à ceci : Napoléon,
PROFESSEUR d'ÉNERGIE.
Professeur d'énergie ! telle est sa physionomie définitive et sa formule décisive, obtenues par la superposition de toutes les figures que nous retracent de lui les spécialistes, les artistes et les peuples. De tant de Napoléons, les traits communs nous représentent un excitateur de
l'âme. Quand les années auront détruit l'œuvre de ce grand homme et que son génie ne conseillera plus utilement les penseurs ni les peuples, puisque toutes les conditions de vie sociale et individuelle qu'il a envisagées se seront modifiées, quelque chose pourtant subsistera : sa puissance de multiplier l'énergie. Que l'élite de l'humanité, pour en user selon ses besoins, le reconnaisse et l'honore comme tel. Par une formule saisissante, on dit en Russie : « Il n'y a d'homme puissant que celui à qui le tzar parle, et sa puissance dure autant que la parole qu'il entend. » Alors même que la parole de Napoléon ne durera plus, quand elle aura cessé d'être une chose positive, quand son code, ses principes de guerre, son système autoritaire auront perdu leur vitalité, une vertu de lui émanera encore pour dégager les individus et les peuples d'un bon sens qui parfois sent la mort et pour les élever à propos jusqu'à ne pas craindre l'absurde...
De quels termes ils usaient, je ne puis le dire exactement, mais je connais les sentiments qui les emplissaient ; j'entends leur parole intérieure, et si je veux l'exprimer, je dois en hausser l'expression : car, au contact de Napoléon, des mouvements lyriques bouleversent l'âme, qui ne peuvent avoir que des traductions lyriques. Tous lui disaient le mot des vingt-quatre mille conscrits de la jeune garde en i8i5, dans l'héroïque dessin de Raffet : « Sire, vous pouvez compter sur nous comme sur votre vieille garde. » Enfants qui saisissent maladroitement leurs fusils, mais possèdent la force morale !
Et sans nul doute, par la puissance du lieu et par la contagion qui sous le nom de « napoléonite » sera classée parmi les principaux ferments de notre siècle, tout adolescent placé dans cette atmosphère se fût enfiévré comme
ceux-ci, aurait eu leur geste de fierté, de tête levée, leur regard confiant sur l'avenir, quand Sturel leur jeta :
— Ce n'était d'abord qu'un jeune homme dépourvu !... Instinctivement ils l'entraînèrent plus à l'écart, dans la
chapelle du roi Jérôme et lui dirent :
— On sait sa biographie d'empereur, sa gloire, knais sa formation ? Et sa candidature à la gloire, comment la posa-t-il ?
— Dans leur île, à la fin du dernier siècle, les Bonaparte, mes amis, c'était une famille de petite noblesse, sans moyens d'action, mais tenace et ardente à se maintenir et augmenter...
Pour Napoléon, quand il eut neuf ans, ils obtinrent une bourse à l'Ecole de Brienne, et toute la famille, une foule d'amis solidaires, l'accompagnèrent sur le môle avec orgueil, parce qu'il allait devenir un officier. Il connaissait le sentiment de l'honneur.
— Ah ! se disaient les jeunes Lorrains écoutant Sturel, quand on nous a conduits, au lycée, notre père, notre mère étaient seuls, par une triste soirée, et nous ne nous sentions délégués d'aucun clan, mais soumis à des nécessités lointaines, mal définies et qui nous échappaient...
— A neuf ans, au collège d'Autun, puis, de sa dixième à sa quinzième année, écolier à Brienne, il tressaillit et trembla de rage, dans son isolement d'étranger qu'on raillait, et il prenait tout avec exaltation, jusqu'à vomir quand ses camarades et ses maîtres le voulaient humilier. Mais il supportait sans médiocrité cette épreuve ; elle ajoutait encore à l'image qu'il se formait de sa patrie ; il s'efforçait d'être digne de l'injure de « Corse ».
« Nous aussi, pensent ces anciens élèves de Nancy, on nous raillait; nous souffrîmes de l'isolement; mais nous
n'avons pas su dégager notre idéal et nous tendions à nous renier pour devenir pareils à nos insulteurs... »
— A nulle époque la nature ne produisit en plus grand nombre le type bien connu, le César, l'animal né pour la domination. Qu'à se faire reconnaître il trouve trop d'obstacles, sa plainte sera le principe du romantisme. Bonaparte pouvait être l'un de ces enfants divins qui exprimèrent avec une force contagieuse ce délire mélancolique des grandeurs. Sans doute, Corse francisé, il ne disposait pas des moyens héréditaires d'expression d'un Byron, d'un Chateaubriand, mais la vigueur de son âme aurait bien su imposer un rythme à ses rédactions.
« D'ailleurs un Bonaparte est un plus bel animal que les Byron et les Chateaubriand. Ce sont des frères nourris par le sol riche et puissant des provinces à la fin du dixhuitième siècle et issus de races féodales analogues ; leurs trois noms fameux sont représentatifs d'états d'esprit également nobles ; mais tout de même le nom de Bonaparte évoque un système d'idées infiniment plus logiques et réalistes que ne furent jamais les caprices passionnés de René et le byronisme. Quelle qu'ait été la sincérité de Byron et de Chateaubriand, leurs sentiments déjà nous semblent artificiels. Ils se disaient isolés, se plaignaient des hommes, se cherchaient à travers le monde une patrie. A la fois aristocrates, révolutionnaires, utopistes et nihilistes, ils apparaîtront, de plus en plus, à mesure que l'humanité cessera de produire leur genre de sensibilité, comme un incompréhensible amas de contradictions. Bonaparte, lui, n'était pas homme à flotter. Ce grand homme, naturellement, créait de l'ordre ; il usa de ses propres passions suivant la méthode scientifique qui, en présence de caractères constatés, les ordonne et les relie
par une forte hypothèse, de manière à constituer une unité.
Jeune et solitaire, il se persuada qu'il ne devait pas à quelque qualité mystérieuse de l'âme sa répugnance à s'accommoder de sa vie, mais qu'il serait heureux seulement dans la Corse libre et après avoir accompli le relèvement national rêvé par Paoli. Grâce à cette interprétation patriotique qu'il se donnait de son vague, il devint sur le sol français un véritable exilé, tandis que Byron et Chateaubriand sont des exilés imaginaires. Ce personnage d'insulaire mécontent, qu'il faisait de toute bonne foi, lui fut des plus favorables. Cet heureux expédient laisse déjà pressentir l'homme d'Etat doué pour installer les hommes dans une situation ou dans une opinion qui leur facilite de vivre. En effet, dès qu'il devint à ses yeux un exilé, il put appliquer son esprit à des réalités ; sa mélancolie, loin d'être un épuisant, le stimula ; son amour pour son pays lui fit un centre où tous ses sentiments se rattachaient. Tandis que Chateaubriand et Byron, à chercher partout le bonheur, usent et dégradent leur énergie, lui, l'affermit autour de son idée fixe. Habitant comme eux du monde idéal, il n'y caresse pas des chimères sans forme : il cherche à soutenir son clan, à organiser sa patrie.
La force du rêve chez lui peut dès l'abord se transformer en action. Plus tard, sans doute, cédant à cet orgueil d'occuper les hommes que nous avons reconnu au principe de la mélancolie romantique. Chateaubriand confessera le catholicisme, et Byron, le libéralisme ; mais eux-mêmes douteront toujours de leur mission, d'autant qu'ils ont énervé de la tristesse des débauchés cette première sauvagerie qui faisait leur ressort... Bonaparte, lui, ayant su trouver le but le plus convenable
à son ardeur, s'y réserva tout entier, jusqu'à se refuser de distraire en faveur de l'amour rien de sa résistance secrète...
Enfin, ayant un métier, il se préoccupe d'y exceller et il analyse les campagnes des grands capitaines pour se familiariser avec le génie. On possède la liste des travaux que méthodiquement il s'imposa. Ils valent non point par l'étendue, mais par la puissance de sa réflexion utilisée avec constance dans le même dessein. Une méthode au service d'une passion, voilà Napoléon à vingt ans!
« S'attacher à des réalités ! se placer dans des conditions vitales ! » se répètent ces jeunes gens subitement éclairés sur l'art de vivre. Et, dans cet examen, dans cette vision concrète du jeune Bonaparte, leur vigueur trouve sa prise comme s'ils sortaient des sables mouvants où ils s'épuisaient, pour mettre pied sur le vrai sol.
Ainsi parle à peu près Sturel, soutenu, commenté par ses pairs. Mais que le bruit des syllabes restitue mal tous les mouvements d'émulation et de gloire que viennent de subir leurs âmes !... D'un tel Napoléon, pas un trait n'échappe à ces délégués de la jeunesse s'entretenant de rimperator à quinze pas de son cadavre : car à leur âge et pleins de beaux désirs, ils ont précisément ce qu'il appelait « l'esprit de la chose », l'intelligence particulière. Nulle nécessité qu'ils traduisent sur l'heure en formules serrées les admirables raisonnements intérieurs que nous essayons de fixer dans une théorie impériale de l'énergie : cette réunion près du tombeau, c'est plus qu'un dialogue ; une action. Tout d'abord, portés par la fièvre qu'exhale un tel caveau, ils s'étaient élevés d'un haut vol et se comparaient au héros pour leur âpreté et leur ardeur ; mais
peu à peu il leur échappe et, à chaque coup d'aile, la distance plus grande les fait plus petits. Maintenant, comme des misérables, ils sont à la fois fiers qu'un tel homme ait vécu et désespérés du temps qu'ils ont perdu. Ils se reconnaissent comme des frères. Ils se serrent les mains. Des interjections brûlantes s'échappent de leurs lèvres. Soumis au jeu de forces si puissantes, échauffés par l'admiration et par la solidarité, ils sont prêts pour accueillir une parole décisive...
— Et Nous, dit Sturel, allons-nous déjà glisser sous la vie ?... ^