I. V Appel au soldat, 53o
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annonce la décomposition, mais ce sont les pleurs du vivant qui cernèrent si durement ces pauvres yeux fermés. A la tempe droite, moussent des débris d'ouate sur lesquels le sang est coagulé.
Solitaire et criant vengeance, Sturel se tourna vers Sainl-Phlin. A l'ami de son adolescence, il fît les signes de sa détresse. En quittant le cadavre, il lui écrivit d'un ignoble café belge :
« Mon cher Henri,
« Tu connais sa mort. En même temps que ma lettre, tu liras les longues colonnes d'injures sous lesquelles d'ignominieux adversaires veulent l'enterrer. Jusques à quand coulera le floi des outrages ? On prétend nous faire croire qu'un Gonstans a sauvé l'honneur de la France. Dans les manuels scolaires, on définira le boulangisme une boulange, une bande d'aigrefins. Thucydide rapportant une croyance analogue s'arrête de la combattre et dit : a La légende s'était créée. » Mais laisserons-nous les Hébrard, les Camille Dreyfus, les Portalis, les Canivet, les Edmond Magnier, les Mayer, les Gonstans, les Thévenet, les Glemenceau et les Reinach créer les légendes françaises ! Que nous servirait-il, mon cher Saint-Phlin, d'avoir reconnu nos âmes sur la Moselle, de leur avoir restitué leur sincérité héréditaire, si nous jugions un Français sur les injures des étrangers et non pas sur l'émotion que nous communique sa biographie ?
« Tu ne peux pas dénier à ce mort ton témoignage. Tu ne refuseras pas ton office funèbre au soldat vers qui nous entendîmes, du cimetière de Metz, l'appel de
notre nation. Quand l'étoile s'efface, je reconnais aux masses le droit de se détourner. Mais nous ne sommes pas des instinctifs et notre sentiment se double de raison. Pour le psychologue, aux yeux de qui l'événement, produit par le concours de circonstances multiples, laisse intact la volonté, Boulanger est un bon serviteur. Même l'homme politique, qui juge sur les résultats et qui n'applaudit que le succès, ne lui sera pas sévère. Notre chef a totalement échoué, son heure n'était pas venue ; mais il donne son nom à un mouvement pareil aux fièvres qui sauvèrent trente fois la France. Ceux-là seuls hausseront les épaules qui, déracinés de notre sol et des couches apportées par les alluvions des siècles, ne comprennent plus les activités propres de notre histoire. A chaque fois que des hommes nés Français prendront le temps de se faire par eux-mêmes une idée de Boulanger, ils honoreront ses intentions au temple de leur conscience ; et dans l'enchaînement inflexible des causes d'où sortira le relèvement national, notre histoire attribuera sans doute une part heureuse et préparatoire aux dignes boulangistes, à ces précurseurs qui, au milieu d'une atmosphère troublée, abritèrent en eux une conception française de la France.
« Je te prie, au nom de nos souvenirs communs, que tu me rejoignes immédiatement à Bruxelles. C'est toute notre amitié de jeunesse qui s'anéantira, si tu refuses d'attester par cette démarche le sérieux des idées qui nous unissaient quand nous partîmes de ta maison paternelle pour visiter la terre de notre race. Je crains un refus de Rœmerspacher et je ne voudrais pas une acceptation de Suret-Lefort. Je n'ai donc que toi vers qui tourner mes yeux pleins de larmes et d'indignation. En
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t'embrassant, et pour te préciser mon état d'esprit, je te signale le texte que nous méditerons ensemble derrière ce cadavre insulté, c'est VAntigone de Sophocle, et nous affirmerons avec l'héroïne qu'on ne peut jamais rougir d'honorer un frère.
« Ton ami, d'une amitié qu'ont faite nos pères,
« François Sturel*. »
[Après les obsèques du général.)
— Nous sommes battus !
Puis, honteux de mal supporter un désastre et se rappelant ses vues de Lorraine sur la nécessité de secourir la nation contre l'envahissement étranger et sur la continuité des fièvres françaises qui tant de fois sauvèrent le pays, il fit un acte de foi, une élévation qui dépassait ses pensées ordinaires de partisan :
— Boulanger n'est qu'un incident. Nous retrouverons d'autres boulangismes^.