‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 8 sur 144 · I. Le jardin de Bérénice, p · texte numérisé non relu

I. Le jardin de Bérénice, p

rien n'est plus accessible au commun des hommes que la rêverie sentimentale d'où est née la Bérénice de M. Barrés, mais la simplicité du thème ne fait, que mieux ressortir Tart infini de l'écrivain. Croiton que le premier venu puisse donner ainsi un air de rareté à la plus ordinaire des expériences, et comme une saveur nouvelle au goût de pleurer? Pour trouver dans l'histoire littéraire un livre d'une inspiration et d'une excellence analogue, il faut peutêtre remonter jusqu'aux Reisebildery et, mieux encore, jusqu'au Voyage sentimental. Un Sterne qui aurait d'instinct la distinction et le goût classiques, un Racine dont l'Iphigénie ne dédaignerait ni l'âne ni les canards de Bérénice, tel nous apparaît M. Barrés dans ce joli caprice qui n'est pas le moins révélateur de ses livres.

Du reste, il jouait vraiment de bonheur, le jour où l'idée lui vint de « prêter son cœur à cette petite mendiante d'affection » pour qu'elle a le rafraîchit entre ses mains ». Les dissertations des amis de Bérénice illustrent le livre sans l'alourdir, et comme le voile noir de Célimëne, la gravité de ces propos rend la grâce des autres chapitres encore plus prenante. On remarque bien, au début, quelque hésitation entre les divers symbolismes qui attiraient tour à tour les préférences de M. Barres, h^ culte du moi — cela va sans dire — les antinomies entre la contemplation et l'action, la poésie et la politique, les mains de Bérénice sont trop petites pour tenir à la fois de si lourds trésors. Quant a l'apologie du dilettantisme, écrite par Sénèque le philosophe et traduite par M. Anatole France, c'est par mégarde que

M. Renan Taura laissée tomber des poches de son pardessus. Mais, en revanche, les méditations sur Bérénice, l'âme des foules et l'inconscient, font partie intégrante du livre, et en soulignent le sens profond. Idéologie sans doute, mais idéologie passionnée, philosophie, mais, humaine, vivante, et qu'on ne saurait distinguer de la poésie.

?i5.— Du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Je n'ai pu qu'indiquer, par quelques traits rapides, le contraste que nous offrent les œuvres de jeunesse de M. Barres, et la double image qu'il nous a jusqu'ici tracée de lui-même. D'une part le Barrés théoricien d'un individualisme exaspéré, de l'autre le Barres artiste qui accepte d'instinct et sans révolte les limites de sa propre nature. Le premier trace complaisamment le programme de l'émancipation romantique, le second avoue à chaque pas la faillite de ce programme ; celui-là constate amèrement l'insuffisance de Tâme lorraine qu'il a héritée de ses ancêtres, celui-ci pense, sent, imagine allègrement comme un pur lorrain. Le goût très sûr de l'écrivain semble pressentir, et, dans tous les cas, réalise par avance les théories que formulera plus tard l'auteur des Amitiés françaises. Jusqu'à Z)« sang, de la Volupté et de la Mort^ M. Barrés, considéré simplement d'un point de vue littéraire, n'est pas encore romantique. Il ne l'est qu'en théorie et de désir.

Aussi bien que la première trilogie, L'ennemi des

lois, qui suit immédiatement Le Jardin de Bérénice, atténue et redresse par une sagesse, une mesure et un goût classique, les désordres d'une pensée romantique. Mais soudain ce bel équilibre chancelle. Les deux Barrés en viennent aux mains ; le théoricien veut avoir raison de l'artiste, et le soumettre au fastueux programme qui jusque-là, bien que proi sans relâche, était presque resté une lettre î. Du Sang, de la Volupté et de la Mort, ce livre le titre même résonne comme une déclaration lerre, rend magniqnement témoignage au plus it efïort que M. Barres ait jamais tenté pour ■ de soi et se transformer en reniant sa Lor-

eliet, pour bien saisir l'inspiration de ce livre, devons nous rappeler la détresse de Vhomme après SCS rigoureux exercices d'exaltation et lyse. II s'était dit qu' « il faut sentir le plus ble en analysant le plus possible »,et il n'avait ris garde qu'il est beaucoup plus facile à un is d'analyser que de sentir. Un homme libre, esuin, en ferait foi. Pour un assez maigre le sensation, quelle vivacité et quelle richesse iyse ! Il y a plus et l'on peut craindre qu'une se trop pénétrante ne réduise encore ce filet. it, bien loin d'exalter indéfiniment ses puiss de sentir, Vhomme libre n'était guère arrivé ['âpre joie de définir son incurable sécheresse

mesurer l'étroite prison de son cœur. Que donc, après ces expériences décourageantes ? omettre à n'avoir qu'une sensibilité moyenne, isibilité d'un Callot, d'un Gavarni et de tout le

monde, renoncer à jamais « produire un romanesque qui contracte et déchire le cœur», à Dieu ne plaise, mais bien plutôt recommencer la tentative avortée, se créer de toutes pièces une sensibilité nouvelle, tâcher de s'approprier les plus violentes façons de sentir et se. déchirer les nerfs à force de les tendre vers les merveilleux frissons que nos poètes nous ont promis. Voilà précisément ce que M. Barrés a voulu faire dans Du Sang^ de la Volupté et de la Mort, et cet exercice romantique est conduit avec une telle méthode, voulu avec tant d'acharnement, secondé par une telle splendeur d'imagination, que plusieurs ont cru voir dans ce livre le chef-d'œuvre de M. Barrés et la formule même de son génie.

Il y a loin du Jardin de Bérénice à un Amateur drames — ce conte morbide et cruel qui ouvre le livre — et cependant cette dernière œuvre n'est que la transposition romantique de l'autre. Poussez Philippe au monstre, au maniaque, tuez en lui le bon sens, l'humour, la simple et vulgaire pitié, vous aurez Delrio. Faites de la fuyante Bérénice une vraie malade et vous aurez La Pia. Il n'est pas jusqu'au bon petit âne qui ne reparaisse, mais écrasé sous des branches de magnolia. Seuls les canards de Bérénice manquent à l'appel. Ces sages bêtes trop classiques n'ont pas voulu se risquer à la pointe extrême de l'Europe et nous ne saurons jamais quelle figure elles auraient faite dans l'horrifique tragédie.

Mêmes personnages et même intrigue, ou plutôt même jeu de sensibilité, mais sur une note plus aigu6.

Avant de raccompagner dans ses longues erreurs, arrêtons-nous à Aigues-Mort'es, où s'achève la trilogie du culte du moi. La sensibilité qui se laisse voir dans ce décor un peu fiévreux est encore respectueuse de ses propres limites. La légère crise de paludisme qui Texcite la met en valeur sans altérer ses proportions naturelles. Il y a donc intérêt à l'étudier avant le surmenage romantique auquel V homme libre a résolu de la soumettre.

§ 4. — Bérénice.

« Parle du moins, parle beaucoup, et tu croiras vivre» .Tel est le malicieux conseil que Philippe donnait un jour à sa petite amie Bérénice. La délicieuse créature s'est bien gardée de lui obéir. Elle sait trop qu'elle n'est qu'un fantôme. Toute résignée à ne pas vivre, elle se contente de laisser beaucoup parler autour d'elle. Ses amis d'abord, puis les amis de ses amis. Que de monde, juste ciel! Sa pâle villa peut à peine recevoir tous les étrangers qu'on lui amène, M. Renan, M. Chincholle, Sénèque le philosophe et un professeur allemand. Si jamais on lui en laissait le temps, que dirait la pauvre petite en face de ce jury d'agrégation? Les écouter, c'était déjà trop pour elle. Assise au bord de la fenêtre qui ouvre sur les étangs, on la voit qui s'évapore et bientôt disparaît dans la fumée de ces interminables discours. « Nous disions donc, chère madame, que l'inconscient... » Herr professor,

rabattez vos lunettes et vous verrez que la « chère madame » n'est plus là.

Pourquoi regretter la fragilité qui fait une partie de son charme? Cette filleule de Racine n'est pas une héroïne de tragédie, quelque Andromaque exilée sur le boulevard. Ce qu'il y a de moins irréel en elle, la chair et le sang de cette figurine de rêve, c'est encore la précieuse musique de son nom. Tendres syllabes mouillées de larmes, et qui s'harmonisent si bien avec Aigues-Mortes, cette « consonnance d'une désolation incomparable ». Aigues- Mortes, Bérénice, M. Barres attend de ces deux mots et des images vaporeuses qu'ils mettent en branle, le genre de volupté que Jean Racine allait demander à une prise de voile. « Ni amour, ni amitié », mais la satisfaction <c d'un besoin extrême de douceur et de pleurs. » Bérénice est le nom qu'il donne aux délices platoniques' d'un tel désir, une prière, un exercice en vue d'amollir la sécheresse lorraine et d'obtenir « le don des larmes » :

J'ai rencontré, dit-il, au tournant de mon ascension la chapelle aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi (saint Louis) s'agenouillait et suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière n'exprimet-elle pas, avec la netteté des cœurs sans ironie, la volupté où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont elle essuie ses tendres yeux *?

Ceux qui pensent trouver dans ce passage la clef du Jardin de Bérénice entendent bien savourer autant que personne ce livre charmant. A la vérité,

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