I. Le jardin de Bérénice y p
rien n'est plus accessible au commun des hommes que la rêverie sentimentale d'où est née la Bérénice de M. Barres, mais la simplicité du thème ne fait que mieux ressortir l'art infini de l'écrivain. Croiton que le premier venu puisse donner ainsi un air de rareté à la plus ordinaire des expériences, et comme une saveur nouvelle au goût de pleurer? Pour trouver dans l'histoire littéraire un livre d'une inspiration et d'une excellence analogue, il faut peutêtre remonter jusqu'aux Reisebîlder, et, mieux encore, jusqu'au Voyage sentimental. Un Sterne qui aurait d'instinct la distinction et le goût classiques, un Racine dont l'Iphigénie ne dédaignerait ni l'âne ni les canards de Bérénice, tel nous apparaît M. Barres dans ce joli caprice qui n'est pas le moins révélateur de ses livres.
Du reste, il jouait vraiment de bonheur, le jour où l'idée lui vint de « prêter son cœur à cette petite mendiante d'affection » pour qu'elle « le rafraîchit entre ses mains ». Les dissertations des amis de Bérénice illustrent le livre sans l'alourdir, et comme le voile noir de Célimène, la gravité de ces propos rend la grâce des autres chapitres encore plus prenante. On remarque bien, au début, quelque hésitation entre les divers symbolismes qui attiraient tour à tour les préférences de M. Barres. Le culte du moi — cela va sans dire — les antinomies entre la contemplation et l'action, la poésie et la politique, les mains de Bérénice sont trop petites pour tenir à la fois de si lourds trésors. Quant h Tapologie du dilettantisme, écrite par Sénèque le philosophe et traduite par M. Anatole France, c'est par mégarde que
M. Renan Taura laissée tomber des poches de son pardessus. Mais, en revanche, les méditations sur Bérénice, Tâme des foules et l'inconscient, font partie intégrante du livre, et en soulignent le sens profond. Idéologie sans doute, mais idéologie passionnée, philosophie, mais, humaine, vivante, et qu'on ne saurait distinguer de la poésie.
S 5. — Du Sang, de la Volupté et de la Mort.
Je n'ai pu qu'indiquer, par quelques traits rapides, le contraste que nous offrent les œuvres de jeunesse de M. Barrés, et la double image qu'il nous a jusqu'ici tracée de lui-même. D'une part le Barrés théoricien d'un individualisme exaspéré, de l'autre le Barres artiste qui accepte d'instinct et sans révolte les limites de sa propre nature. Le premier trace complaisamment le programme de l'émancipation romantique, le second avoue à chaque pas la faillite de ce programme ; celui-là constate amèrement l'insuffisance de Tâme lorraine qu'il a héritée de ses ancêtres, celui-ci pense, sent, imagine allègrement comme un pur lorrain. Le goût très sûr de l'écrivain semble pressentir, et, dans tous les cas, réalise par avance les théories que formulera plus tard l'auteur des Amitiés françaises. Jusqu'à/)/^ sang, de la Volupté et de la Mort^ M. Barrés, considéré simplement d'un point de vue littéraire, n'est pas encore romantique. Il ne l'est qu'en théorie et de désir.
Aussi bien que la première trilogie, U ennemi des
loisy qui suit immédiatement Le Jardin de Bérénice^ atténue et redresse par une sagesse, une mesure et un goût classique, les désordres d'une pensée romantique. Mais soudain ce bel équilibre chancelle. Les deux Barrés en viennent aux mains ; le théoricien veut avoir raison de l'artiste, et le soumettre au fastueux programme qui jusque-là, bien que proclamé sans relâche, était presque resté une lettre morte. Du Sang, de la Volupté et de la Mort^ ce livre dont le titre même résonne comme une déclaration de guerre, rend magniquement témoignage au plus violent effort que M. Barres ait jamais tenté pour sortir de soi et se transformer en reniant sa Lorraine.
En effet, pour bien saisir l'inspiration de ce livre, nous devons nous rappeler la détresse de Vhomme libre après ses rigoureux exercices d'exaltation et d'analyse. Il s'était dit qu' « il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible )>,et il n'avait pas pris garde qu'il est beaucoup plus facile à un Barrés d'analyser que de sentir. Un. homme libre, au besoin, en ferait foi. Pour un assez maigre filet de sensation, quelle vivacité et quelle richesse d'analyse ! Il y a plus et Ton peut craindre qu'une analyse trop pénétrante ne réduise encore ce filet. De fait, bien loin d'exalter indéfiniment ses puissances de sentir, Vhomme libre n'était guère arrivé qu'à l'âpre joie de définir son incurable sécheresse et de mesurer l'étroite prison de son cœur. Que faire donc, après ces expériences décourageantes ? Se soumettre à n'avoir qu'une sensibilité moyenne, la sensibilité d'un Callot, d'un Gavarni et de tout le
monde, renoncer à jamais « produire un romanesque qui contracte et déchire le cœur», à Dieu ne plaise, mais bien plutôt recommencer la tentative avortée, se créer de toutes pièces une sensibilité nouvelle, tâcher de s'approprier les plus violentes façons de sentir et se déchirer les nerfs à force de les tendre vers les merveilleux frissons que nos poètes nous ont promis. Voilà précisément ce que M. Barrés a voulu faire dans Du Sang^ de la Volupté et de la Mort, et cet exercice romantique est conduit avec une telle méthode, voulu avec tant d'acharnement, secondé par une telle splendeur d'imagination, que plusieurs ont cru voir dans ce livre le chef-d'œuvre de M. Barrés et la formule même de son génie.
Il y a loin du Jardin de Bérénice à un Amateur drames — ce conte morbide et cruel qui ouvre le livre — et cependant cette dernière œuvre n'est que la transposition romantique de l'autre. Poussez Philippe au monstre, au maniaque, tuez en lui le bon sens, Thumour, la simple et vulgaire pitié, vous aurez Delrio. Faites de la fuyante Bérénice une vraie malade et vous aurez La Pia. Il n'est pas jusqu'au bon petit âne qui ne reparaisse, mais écrasé sous des branches de magnolia. Seuls les canards de Bérénice manquent à l'appel. Ces sages bêtes trop classiques n'ont pas voulu se risquer à la pointe extrême de l'Europe et nous ne saurons jamais quelle figure elles auraient faite dans l'horrifique tragédie.
Mêmes personnages et même intrigue, ou plutôt même jeu de sensibilité, mais sur une note plus aigu6.
Si j'ai tant aimé ma petite amie^ — disait Philippe en parlant de Bérénice, — c'est qu'elle était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée : souvenirs décriés, enfants froissés, sentiments offensés *.
Voilà qui est bien, ou du moins voilà qui peut indifféremment servir de prétexte à une fade romance ou à une œuvre charmante comme Bérénice ou le Voyage sentimental. Mais que l'auteur prenne garde. Il touche ici aux limites de sa propre sensibilité. S'il va plus loin, s'il isole le sentiment qui a dicté le Jardin de Bérénice y au lieu d^une douceur légère s'il tâche d'en faire une volupté, et si pour cela il le force dans une sorte de serre tropicale, il aboutira forcément à quelque fantaisie capiteuse dans le goût de Un Amateur d'âmes^ il se débattra dans l'artificiel, le pervers et le faux.
0n ne nous dit plus, en effet, avec le poète ?
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois,
mais on nous invite à aimer, sur le visage de celle qui ne sera plus demain, les signes trop réels de la mort qui vient, et déjà la mort elle-même.
Une merveille qui est en train de disparaître : voilà la trait qui complique de fièvre toute volupté. Etre périssable, c'est la qualité exquise... Il n'est point d'intensité véritable où ne se mêle l'idée de la mort ^.
Ainsi encore dans cette étonnante Mort de Venise^