‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 92 sur 144 · Amori et dolori sacrum^ p . 5o · texte numérisé non relu

Amori et dolori sacrum^ p . 5o

2. Quelques pages plus haut (p. iSg), M. Barrés savourait en Espagne Tépanouissement de « la plus violente vie nerveuse qu'il ait été donné à Thomme de vivre ».

sans qu*un sentier nous guidât, nous avions chevauché parmi les ronces, les arbousiers et les stevas. C'est la pointe extrême de l'Europe, en face du grand large d'Amérique. Sur la terrasse du sémaphore du cap Sagrès, nous songions. Nous avions drainé à travers l'Europe toutes les façons de sentir, et nous les voyions qui se jouaient autour de nous dans cette grandiose solitude.

Nul moyen d'augmenter ce troupeau, de le mener plus loin. Rien en face de nous que l'Océan illimité. Nous entendions des cris au large. C'était, dans le brouillard du soir, le signal des bateaux qui doublent le cap et partent là-bas. Mais là-bas n'a plus de terres inconnues, rien que des répétitions de notre Europe.

On a dit que celui-là seul connaîtrait la saveur vraie de la vie humaine qui aurait passé quelques semaines dans une île déserte. Cela nous est interdit. Il n'y a plus de solitude ; il n'est plus de vie que nous puissions nous composer nous-mêmes. Toutes les biographies sont prévues, classées, étiquetées. Pour donner quelque saveur à des sentiments trop banalisés, nous n'avons plus qu'un expédient, c'est de les mêler : comme l'Espagne, nous composer une vie intense et contrastée.

L'âpre plaisir de vivre une vie double ! La volupté si profonde d'associer des contraires ! Comme la sirène doit être heureuse d'avoir la voix si douce ! Mais rien qui use plus profondément : c'est la pire débauche. Quelques-uns sentirent leur âme en mourir à tous sentiments profonds.

• Les tentes posées par des nomades, chaque soir, dans un pays nouveau, n'ont pas la solidité des antiques maisons héréditaires, mais quelle joie pour ces errants de se mêler aux races autochtones et de dire avec elles

l'hymne du matin, tandis que, pour l'embellir, la méluoire secrètement y mêle les chants appris la veille chez des étrangers* !

l'escurial

Ici tout est brusque et d'un accent qui mord.

Au nord, les Espagnes sont sécheresse : fécondes, abondantes, quand même, leur aridité étant faite de sensibilité contractée. Au midi, c'est un fleuve irrésistible de sensualités ; — mais qui craindrait de s'y souiller ? il nous emporte dans le sens de la nature.

Dans ce pays double, toute mollesse et puis rien que ressort, la lutte est éternelle des Castillans contre les Maures et contre l'enchantement d'Andalousie. Long elTort, puissant contraste d'où sortit le génie ascétique de sainte Thérèse, des dramaturges, de tous les artistes et des maisons royales d'Espagne ! Delrio en espérait beaucoup pour la Pia, jugeant cette opposition violente aussi efficace, comme excitant moral, qu'en thérapeutique les douches à jets alternés, brûlants et glacés...

Ce fut d'abord l'Escurial qu'il lui montra, comme le lieu de l'ascétisme et la traduction en granit de la discipline castillane issue d'une conception catholique de la mort.

Monté sur un rocher de cette sombre sierra où fut imposé l'énorme monastère, quel voyageur n'a subi le despotisme de ce paysage et d'une régularité si douloureuse dans cet horizon convulsé! Mais la plupart, réagissant contre la contraction de leur âme, retournent très

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