‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 91 sur 144 · I. Amori et dolori sacrum, p · texte numérisé non relu

I. Amori et dolori sacrum, p

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d'un tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques ou passants sceptiques, quelques doctrines qu'ils professent, un ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre pour l'éternité ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d'un ordre tout à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs.

Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulait-il laisser derrière lui qu'une belle assassinée ? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l'eau. C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.

li'eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres à demi noyées et faites d*herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le

soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir Tàme la plus indulgente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangers, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leur forme, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et. si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges.

Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorb<?, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d'un dernier rayon pour nous dire : (c Et maintenant, oublie ; il ne faut pas que ces choses soient révélées. » C'est qu'alors nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élar-

git et se défait dans Tuniversel, et que notre imagination^ à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un myrte du désert : comment prouver son parfum, dont la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d'un rivage décrié * !

A LA POINTE EXTRÊME d'eUROPE

Pour rompre l'atonie, l'Espagne est une grande ressource. Je ne sais pas de pays où la vie ait autant de saveur. Elle réveille l'homme le mieux maté par l'administration moderne. Là, enfin, on entrevoit que la sensibilité humaine n'est pas limitée à ces deux ou trois sensations fortes (l'amour, le duel, la cour, d'assises) qui, seulesj suj)sistent dans notre civilisation parisienne. C'est une Afrique ; elle met dans l'âme une sorte de fureur aussi prompte qu'un piment dans la bouche 2...

Acculées à la pointe de notre continent, dans la péninsule, des sensations grouillent, fermentent et se mélangent qui, peu à peu, ont été chassées des autres pays.

A l'extrémité sud-ouest du royaume de Portugal, dans les déserts pierreux que termine le cap Saint-Vincent,

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