‹ Vingt-cinq ans à ParisChapitre 2 sur 8 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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ANNÉE i 83 i (suite)

Sommaire résumé : La cour à Saint-Cloud. — Mort de l'abbé Grégoire. — Silhouettes de grandes dames. - — L'empereur Dom Pedro en France. — Nouveaux complots et nouveaux désordres. — L'abbé Châtel. — La Société des Amis du peuple.

— Carlistes et républicains. — L'anniversaire des Glorieuses.

— Les drapeaux autrichiens à la Chambre des pairs. — Le duc d'Orléans et le marquis de Sémonville. ■ — ■ Les exilés de Holy-Rood. — La guerre entre la Belgique et la Hollande.

— Période d'émeutes. — Dom Pedro et sa fille Donna Maria da Gloria au Palais-Royal. — ■ Louis-Philippe aux Tuileries. — Le dey d'Alger et le bey de Tunis chez le roi des Français. — Le cardinal de Rohan. — Chateaubriand porté en triomphe.

— Les troubles de Lyon. — Le procès Feuchères. — Une lettre d'Armand Marrast. — Démissions de pairs de France.

29 mai (i).

Je viens de Saint-Cloud. J'ai fait ma cour à la famille royale, que j'ai trouvée fort bien établie dans ce beau château qui est magnifique et confortable à la fois. Madame Adélaïde m'a paru surtout enchantée de ce

(i) Parti pour la Hongrie au mois de mars précédent, le comte Rodolphe rentrait à Paris le 25 mai, et, presque aussitôt, continuait son journal.

séjour. Le roi regrette Neuilly, je le conçois, c'est sa création. Je l'ai trouvé plus pensif qu'à l'ordinaire.

3 juin.

Nous venons de recevoir des nouvelles de Rodolphe II qui est dans l'enchantement de son séjour à Londres. Il a assisté au grand lever du roi. La beauté des dames, la richesse de leur mise l'ont beaucoup frappé; M. de Talleyrand aussi en a été fort émerveillé, il en a rempli toute une lettre à Mme de Vaudémont, dans laquelle il s'étend surtout sur le respect qu'on témoigne au souverain britannique. « Toutes les autres nations peuvent, dit-il, prendre un exemple. » Cet ambassadeur a chargé Mme de Vaudémont de faire courir ses observations dans la société de Paris ; la princesse s'est acquittée religieusement de la commission et, certainement, elles firent, dites par elle, encore plus d'impression.

Mme de Vaudémont n'alla jamais à la cour de Charles X, ayant été dans une opposition constante avec elle. Elle est dans la plus grande intimité avec les d'Orléans ; elle y passe sa vie. Je l'ai rencontrée dernièrement à Saint- Cloud. Suresnes n'est qu'à très peu de distance du château, ce qui fait que, même à la campagne, Mme de Vaudémont, sans faire effort à sa paresse naturelle, peut aller voir ses chers d'Orléans. La reine et les princesses lui rendent bien souvent ses visites, dans sa campagne de Suresnes. Je les ai trouvées plusieurs fois au milieu des singes, des perroquets, des chiens et autres bêtes sauvages et domestiques dont la princesse aime à s'entourer.

J'ai été frappé du contentement que cause à la reine, à Madame Adélaïde, aux princes et princesses leur séjour à Saint-Cloud.

— Nous n'avons pas connu jusqu'à présent le charme de Saint-Cloud, me disait Madame Adélaïde. J'y fus bien du temps que cela appartenait encore à mon grandpère, car vous savez, comte Rodolphe, que cela nous appartenait.

— Très certainement, Madame, reprïs-je.

— Hé bien, continua-t-elle, depuis ce temps, je n'y ai jamais été que pour faire visite avec mon frère au roi Charles X. Je ne connaissais donc ni le parc particulier ni les autres promenades ; le parc réservé surtout est ravissant.

— Je partage entièrement l'opinion de Votre Altesse Royale sous ce rapport ; le parc d'en haut est une des plus belles choses qu'on puisse voir.

— Mais, reprit Madame Adélaïde, je doute que vous l'ayez vu, car il n'est ouvert pour personne.

— Je le sais bien, Madame, et ce n'est que par une protection toute particulière de Madame la dauphine, que je suis parvenu à le voir ; ce fut lors du séjour de Mme Esterhazy au pavillon Breteuil.

— En ce qui concerne le château de Saint-Cloud luimême, poursuivit la princesse, les autres le trouvaient humide ; je devrais cependant m'en apercevoir, puisque je loge au rez-de-chaussée.

L'appartement que la reine occupe maintenant était celui du dauphin et consiste en un grand vestibule, une salle de passage, un premier salon, un second où elle se tient avec sa famille, autour de la fameuse table ronde, près la cheminée, et enfin d'une salle de billard où

MM. les aides de camp se tiennent avec le duc d'Orléans.

Après avoir fait mes conversations avec chacun des membres de la famille royale et Mmes de Montjoye et de Chanterac, j'ai passé chez le prince royal, qui jouait au billard avec un aide de camp. Celui-ci voulait à toute force me céder sa place, mais je la déclinai avec politesse, malgré les invitations du duc, non parce qu'il m'imposait par son adresse, mais de peur de devoir prolonger par là trop longtemps ma visite.

J'ai trouvé le roi fort préoccupé, c'est probablement à cause des nouvelles élections. Il m'a bien dit qu'il les espérait bonnes, mais il n'en est cependant pas trop sûr C'est peut-être aussi parce qu'une couronne pèse toujours et surtout à un usurpateur. Il cherche bien à faire taire sa conscience, en se répétant sans cesse que, s'il n'avait pas accepté la couronne, la France aurait été perdue ; mais la position malheureuse de Charles X et de sa famille et leur triste exemple même doivent le tourmenter quelques heures de la journée.

Mme la duchesse de Berry se trouve en ce moment à Bath (i) ; les eaux lui font un bien extrême, mais elle manque de tout ; elle n'a ni domestique, ni femme de chambre. Le domestique de M. de Mesnard fait, en mêms temps que le service de son maître, celui de Son Altesse Royale, et lorsque M. de Mesnard est en course, une femme de peine de l'auberge le remplace. La princesse n'a point de voiture et souvent pas de souliers à se mettre. Je tiens ces détails d'une source très sûre. Rosny et tout ce qu'elle possède en France ne suffit pas pour payer ses dettes, et sa fortune de Naples consiste en dix mille francs de

(i) Station thermale d'Angleterre.

rentes ; avec cela, elle vit dans la plus mauvaise intelligence avec le roi Charles X, à cause de M. de Damas qu'elle voudrait renvoyer d'auprès du duc de Bordeaux. La dauphine et le dauphin ont fait leur possible pour engager le roi à changer le gouverneur de son petit-fils, mais le roi s'y refuse et n'y consentirait que si M. de Damas donnait sa démission ; or il ne la donnera jamais, ayant la plus haute opinion de lui-même et se croyant engagé en conscience à remplir sa tâche auprès de Henry Dieudonné.

Les républicains attendaient avec impatience la mort de l'abbé Grégoire (1), tant ils avaient envie de faire du train à cette occasion. Il est mort enfin, mais le gouvernement avait pris de si fortes mesures pour empêcher toute espèce de désordre que ces messieurs ont dû se retirer de la rue de Babylone, sans avoir pu provoquer le moindre scandale. Le ci-devant général Dubourg s'est mis à la tête des tapageurs ; il exècre le gouvernement de Louis-Philippe, ayant été destitué par celui-ci de son grade de général.

— Nous ne pouvons, disait-il à quelqu'un qui me l'a redit, nous ne pouvons rien tenter aujourd'hui, nous sommes trop faibles ; mais nous le perdrons, ce Louis- Philippe, avec son maudit gouvernement, en le dépopularisant !

Déjà, ils n'ont que trop réussi. Charles X ne saurait être moins populaire que ne l'est Louis-Philippe en ce moment ; il n'y a que l'extrême besoin de l'ordre et du repos qui le soutienne.

Pendant mes trois mois d'absence, bien des choses se

(1) On sait qu'il siégea à la Constituante et à la Convention. Il fut évêque constitutionnel de Blois.

sont modifiées ; plusieurs petits journaux ont paru ; d'autres ont changé de rédacteurs et par conséquent de principes. La Mode, par exemple, autrefois petit journal des dames, bien insignifiant et bête même, s'est jeté maintenant dans le parti carliste. L'opposition donne de l'esprit en France ; on sait bien attaquer et l'on est gauche dès qu'il s'agit de se défendre. La Mode a donc depuis quelque temps de très jolis articles fort amusants. Le roi et le duc d'Orléans surtout n'y sont point épargnés. Un journal, pour avoir de la vogue dans ce moment, doit avoir eu quelque procès ; les rédacteurs font donc leur possible pour être coffrés, pour payer une amende qui, peu de jours après, leur est rendue avec usure par l'augmentation de leur vente.

Plusieurs nouvelles salles ont été ouvertes et le grand Opéra a été décoré avec une magnificence, un bon goût que rien n'égale, si ce n'est son éclairage. Il n'y a pas de salle de bal qui soit plus brillante et plus claire. Pour la société, j'y ai trouvé aussi des changements très notables : d'abord, il s'est formé une petite coterie de jeunes femmes, très agréable pour les hommes à la mode, mais un peu exclusive pour les autres et insupportable peut-être pour les femmes plus âgées ou moins élégantes ; Mme de Caraman, la duchesse de Valençay, la comtesse de Saint-Priest, la marquise de Courval, la vicomtesse de Vaudreuil rassemblent autour d'elles autant de jeunes gens qu'elles peuvent en attraper ; elles sont fort jolies, très coquettes, et deux d'entre elles ont de l'esprit pour toutes. Ces dames font des parties aux petits spectacles, elles se font faire la cour dans les salons et elles arrangent de petits soupers. Ces petits soupers sont fort mal vus par tous ceux qui n'en sont point. Les hommes de

cette coterie sont : le duc d'Orléans, le duc de Valençay, Antonin de Noailles, le comte de Vieillastre, le comte d'Harcourt, le duc de Richelieu, un baron Albert, aide de camp du duc d'Orléans, et moi.

Je vois la chose en observateur et avec calme. Je profite de ce qu'on m'offre et voilà tout ; je n'admire pas ce genre, mais je le trouve tout simple, parce que je connais les individus et qui plus est les relations intimes de chacune de. ces dames. Il fallait une révolution pour les rapprocher et la chute d'un trône et d'un gouvernement comme celui de Charles X pour qu'elles aient pu se mettre en avant de la sorte. Madame la dauphine était un grand obstacle à leur gaieté un tant soit peu déréglée ; il fallait cacher le goût du plaisir sous les dehors d'une dévotion, d'une pruderie, d'une sévérité dont elles n'auraient peut-être pas été capables.

J'ai déjà fait le portrait de Mme de Caraman, ce me semble ; j'ai dit combien elle avait de talent, d'esprit, de charme dans sa conversation et combien j'aime sa coquet- ' terie modeste et attrayante. Son mari est un homme d'esprit ; elle l'a épousé pour avoir un mari et par lui une position dans la société. Elle a une voix bien douce, la tête penchée, un regard mélancolique, ae beaux yeux avec de longues paupières' qui donnent à son regard cet air voilé qui sied si bien aux femmes. Cependant, à travers toute cette douceur, un regard, lancé comme une étincelle, se fait jour et vous prouve que des passions fort vives agitent cette âme si rêveuse. Elle raisonne avec beaucoup de justesse sur sa position et sur les devoirs d'une femme envers son mari, mais elle aime à être réfutée.

La duchesse de Valençay est jeune et jolie. Elle n'a

pas épousé non plus par amour M. de Valençay ; ce fut une affaire arrangée.

La comtesse de Saint-Priest est née Mlle de La Guiche. Son mari est fils du pair de France et, par conséquent, neveu du comte de Saint-Priest, ambassadeur de France en Espagne sous Charles X. Mme de Saint-Priest est fort agréable ; elle est jolie, naturelle jusqu'à la naïveté ; s'amuser est le but de son existence, i La marquise de Courval est la fille du maréchal Moreau, c'est une petite femme qui a de l'esprit comme Mme de Staël, mais elle est un peu sèche et trop impérieuse. Au reste, elle est gaie, valse à merveille et parle bien et beaucoup. Son mari est beau et aimable, mais un peu maniéré dans sa politesse.

Mme la vicomtesse de Vaudreuil est née Collot, fille du fournisseur dont parle la Femme de Qualité dans ses Mémoires; elle est grande, forte, avec une figure de Junon ; elle ne manque pas d'esprit, mais elle est trop recherchée dans la tournure des phrases qu'elle emploie dans la conversation ordinaire. On prétend qu'elle n'appelle jamais son mari autrement qu'Alfred, vicomte de Vaudreuil. Malgré tout ce qu'on en dit, elle a de l'esprit et beaucoup d'instruction ; elle aime qu'on lui fasse la cour, mais quelle femme ne l'aime pas !

7 juin.

Dans ma tournée de visites aujourd'hui, j'ai passé chez la baronne de Montmorency ; elle m'a montré sa nouvelle maison dont la distribution est parfaite ; le

confortable et l'élégance y sont réunis de la manière la plus judicieuse. En parcourant ces appartements grands et petits, la serre chaude, le jardin, la grande et la basse cours, je lui ai demandé les sentiments qu'elle doit avoir éprouvés en revoyant ce Paris tellement changé depuis son départ. (Elle avait, avec son mari, quitté la capitale peu de jours après les événements de Juillet.)

— Je suis comme une lionne, mon cher, me disait-elle ; je me trouve blessée dans tous mes sentiments, soit religieux, soit politiques. Vous savez combien je suis attachée à la famille de Charles X, vous ne serez donc point étonné que, malgré l'intimité de mon mari avec le Palais-Royal, je n'y aille point.

— Je ne m'en étonne nullement, madame ; cependant, je trouve votre position avec les d'Orléans pénible pour vous et pour eux, d'autant plus que le baron ne peut se dispenser d'y aller.

— Pour mon mari, c'est autre chose. Quoiqu'il pense comme moi et qu'il abhorre tout ce qu'ils font depuis qu'ils sont sur le trône, il doit y aller ; c'est une amitié de tant d'années ! Il reste donc avec eux dans les mêmes termes qu'avant leur avènement ; il n'a jamais eu aucun emploi et il n'en aura point, de sorte qu'il est entièrement indépendant dans tout ce qu'il fait et dans la manière dont il parle avec eux. Pour moi, il m'est impossible de les voir à Saint-Cloud établis dans ces chambres qu'habitaient les membres de la famille de Charles X. J'ai trouvé cette idée de s'y loger, le comble du mauvais goût. Du reste, ce Louis-Philippe a toujours agi de la même façon ; j'en ai la preuve dans les mains. Je possède la correspondance que feu mon mari, qui était son ami d'enfance (le prince de Montmorency,

io VINGT-CINQ ANS A PARIS

l'oncle du baron qu'elle a épousé en secondes noces), entretenait avec lui. Il y a entre autres une réponse à une lettre que mon mari lui a écrite pendant les Cent- Jours alors que Louis XVIII et le comte d'Artois logeaient dans mon château en Belgique. Le duc d'Orléans, dans ce temps et comme toujours, s'était séparé de la famille royale ; il s'était rendu à Londres, je ne me rappelle plus sous quel prétexte. Vous concevez combien cela devait déplaire à Louis XVIII. Mon mari lui écrivit la lettre la plus forte possible pour l'engager à se réunir au roi. Il lui disait combien son absence d'auprès la famille royale déplaisait, combien cela donnait lieu au parti orléaniste de le reconnaître pour chef. « Il est de votre honneur, lui mandait mon mari, de faire cesser tous ces bruits en revenant auprès de nous ; c'est d'autant plus indispensable que le parti orléaniste n'existera plus dès qu'il n'aura plus de chef ; revenez donc au plus vite. » Au lieu de revenir, il répondit que si ces messieurs prenaient ombrage de sa popularité, ils n'avaient qu'à se conduire de manière à devenir aussi populaires que lui.

Ces détails, comme tant d'autres, prouvent la conspiration d'Orléans, personne ne peut en douter.

il ]um.

Nous recevons la nouvelle du débarquement de l'empereur Dom Pedro à Cherbourg (i) ; il vient d'arriver avec

(i) Fils de Jean VII, roi de Portugal, il avait suivi son père, quand celui-ci, chassé par Napoléon, s'était réfugié au Brésil. Il resta dans ce

sa femme et ses enfants, excepté l'aîné en faveur duquel il a abdiqué à la suite d'une révolte qui a eu lieu à Rio- Janeiro. Dans quel temps vivons-nous ! Quelle nouvelle complication dans les affaires ! Que fera Dom Pedro? Se mettra-t-il à la place de son frère en Portugal? Voudrat-il conquérir l'Espagne? Rien ne me paraît probable de sa part.

15 ]um.

M. l'abbé de Bervanger, mon confesseur et celui de mes cousins Rodolphe et Jules et autrefois celui du duc de Bordeaux, vient d'arriver du château de Holy-Rood (1). Il m'a dit que le roi avait une mine parfaite, que jamais il n'avait eu meilleur visage ; de même le duc de Bordeaux, qui est plein d'esprit et de grâce et que tout le monde adore. Madame la dauphine est avec le roi et ne le quitte jamais. La duchesse de Berry fait ses voyages, elle ira à Londres.

— Elle est plus montée que jamais, me disait M. de Bervanger ; vous en entendrez parler bientôt.

— Pourvu que cela ne soit pas trop tôt pour son propre intérêt ! repris-je.

— Oui, continua l'abbé, elle s'est déjà fait beaucoup

pays après que Jean VII eut recouvré ses États et il y devint empereur. A la mort de son père, qui fit passer sur sa tête la couronne de Portugal, il abdiqua cette couronne en faveur de sa fille, encore mineure, dont il promit la main à son frère Dom Miguel, en le nommant régent. Mais bientôt après, en 1827, Dom Miguel se déclara roi, au mépris des droits de sa fiancée. En 1831, Dom Pedro ayant cédé à son fils le trône du Brésil, revenait en Europe pour rétablir sa fille dans ses droits. Il y réussit en 1833, en soulevant le royaume portugais contre Dom Miguel. (1) Résidence de Charles X à Edimbourg.

de tort et ses amis lui en ont fait encore plus et davantage peut-être que ses ennemis. Il lui vient sans cesse des personnes de France qui lui offrent leurs services pour organiser une contre-révolution. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait se fier à eux, mais qu'elle me chargerait de bien des commissions, si je voulais les accepter. Je lui répondis que si cela ne dépendait que de ma bonne volonté, elle pourrait compter sur moi. Elle me chargea donc de mille commissions bien difficiles à remplir, bien épineuses, et je ne sais vraiment comment en venir à bout. La seule dont je me sois chargé avec plaisir consiste à vous dire de sa part et à toute votre famille bien des choses ; elle sait très bien que vous n'avez pas changé pour elle.

16 juin.

On va célébrer une fête en l'honneur des victimes de Waterloo. Le gouvernement, ne pouvant empêcher que cette fête ait lieu, se mettra à la tête ; il est au moins sûr alors qu'on ne commettra pas trop d'excès à cette occasion. Le roi Louis-Philippe se voit obligé de faire la même chose pour les Glorieuses Journées. On les fêtera, il y aura des parades militaires et une revue de la garde nationale, ce qui est un moyen de rassembler dans Paris beaucoup de troupes pour la sûreté de la ville. De plus en plus, le gouvernement se voit obligé de se mettre à la tête des mouvements. Ce sont autant de concessions au parti républicain, qui en profite pour augmenter sa puissance et pour dépopulariser Louis-Philippe.

Dom Pedro va à Munich, à ce qu'il paraît ; de là il veut revenir ici et s'établir comme particulier à Paris. Il ne nous sera pas bien commode à nous autres, Autrichiens. Il a laissé tous ses enfants à Rio, il n'y a que Donna Maria da Gloria (1) qui soit avec lui. Quel drôle de personnage que cela fait ici ! Le voilà, ce roi le plus libéral de la terre, cet archiconstitutionnel, ce donneur de charte, culbuté, renvoyé, lui et toutes ses institutions. Quelle leçon pour les rois constitutionnels !

17 juin.

On a arrêté hier M. Lennox (2), un des agents de M. de Lafayette. On a trouvé chez lui tout le grand plan de la nouvelle conspiration ourdie contre Louis-Philippe ; on a trouvé tous les noms des personnes qui doivent composer le gouvernement provisoire. La Fayette aurait été dictateur, Odilon Barrot, Lamarque et O auraient été ses ministres et conseils; enfin, la République était toute faite. Au général Dubourg auraient été confiées les forces militaires. Un gouvernement moins impuissant que celui de Louis-Philippe aurait commencé par faire coffrer tous ces messieurs d'après la liste trouvée chez Lennox, mais il n'y avait pas moyen.

(1) Sa fille, en faveur de laquelle il avait renoncé à la couronne de Portugal.

(2) Américain de naissance, il avait servi sous Napoléon comme capitaine instructeur à Saint-Cyr et à Saumur. Nommé chef d'escadron après les journées de Juillet, il quitta l'armée, se jeta dans le parti républicain et fut mêlé à la plupart des conspirations de cette époque. Il mourut en 1836, à quarante et un ans, ruiné par ses tentatives révolutionnaires et des essais malheureux de navigation aérienne.

i4 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Les attroupements continuent ; douze mille hommes de troupes sont sur pied, mais on ne peut se fier à eux. Il y en a qui ne sont pas rentrés dans leur caserne depuis plusieurs jours ; ils restent dans les cabarets des rues Saint-Martin et Saint-Denis à boire avec les mutins. Ils sont dans un état continuel d'ivresse, on ne sait qui paie cette quantité de vin et d'eau-de-vie. Le pill-age de trois boutiques fait horreur à tout le monde et j'espère que cet incident ranimera la garde nationale, qui commence à se fatiguer de son service, de ce rappel éternel. Le commerce souffre beaucoup, les faillites continuent. Tout Paris se trouve encore replongé dans cette terreur du mois de février, où, à tout moment on croyait voir proclamer la République. Encore les mêmes bivouacs dans les nies, sur les quais et sur les places.

Hier, en allant aux Allemands, nous avons été arrêtés plusieurs fois par les marches et les contremarches des troupes ; il fallait dire que c'était la voiture de l'ambassadeur d'Autriche pour qu'on nous laissât passer. La fête des vendanges de Bourgogne où M. Gallois (i) a brandi un poignard en disant : Pour Louis-Philippe, est aussi un fameux scandale et ce qui l'est encore plus, c'est le procès qui s'ensuivit, où M. Gallois dit dans son plaidoyer toutes les horreurs imaginables contre le roi des Français et son gouvernement, et cet homme fut acquitté ! MM. les jurés et les juges avaient reçu des lettres anonymes dans lesquelles on les menaçait de mort s'ils condamnaient Gallois. Les jurés, tout comme les juges, connaissent lé formidable pouvoir du comité directeur, et n'osent l'affronter lorsqu'il menace. C'est ainsi qu'on

(i) Publiciste et historien dont les œuvres s'inspiraient d'opinions révolutionnaires.

ANNÉE 183 i 15

entend la liberté dans ce pays-ci ; ce gouvernement est si libéral qu'il est tyrannisé par tout le monde et il se trouve placé tout juste à la queue des affaires au lieu d'être à la tête.

18 juin.

Entre onze heures et minuit, s'est formé un grand attroupement devant le Palais-Royal et dans la rue Saint- Honoré. Des vociférations épouvantables ont été prononcées contre la personne du roi, ses ministres, et contre le clergé. M. Casimir Périer, malgré sa grippe, fut obligé de rester sur pied pendant toute la nuit ; la chose devenait d'heure en heure plus sérieuse. Déjà, on parlait de piller le Palais-Royal et les hôtels des ministres. Le président du Conseil ordonna donc qu'une force imposante se réunît sur la place du Palais-Royal et que la cavalerie chargeât contre les mutins. Tout arriva selon les désirs et les carabiniers, les rangs serrés, chargèrent la foule au grand galop avec des coups de plat de sabre à droite et à gauche. Cette manœuvre, répétée deux fois tout le long de la rue, de la fontaine des Innocents à la rue Royale, eut son effet : à une heure, la tranquillité était rétablie, sauf à recommencer un autre jour.

J'ai été ce matin chez la marquise de La Châtaigneraie ; je l'ai trouvée dans une inquiétude à faire pitié. Les fonds baissent tous les jours, elle voudrait retirer les siens pour les placer dans un autre pays ; mais on y perd, en les déplaçant, la moitié de son capital. C'est bien une considération ; il vaut mieux cependant en conserver la

i6 VINGT-CINQ ANS A PARIS

moitié que de courir la chance de tout perdre. D'un autre côté, les fermiers refusent aussi de payer ce à quoi ils se sont engagés par contrats : voilà ce qui force Mme de Narbonne à aller dans le Midi. Mme de La Châtaigneraie, sa fille, l'y accompagne. J'ai fait tout au monde pour l'engager à rester à Paris, elle ne le peut ; la seule chose que j'ai obtenue, c'est la promesse de revenir sous peu, c'est-à-dire dans six semaines ou deux mois.

20 juin.

Nous voilà donc aux élections nouvelles ; beaucoup de carlistes refusent d'y aller, ils ne savent ce qu'ils font. Le sort de la France sera tout entier entre les mains de la Chambre qui va venir, voilà ce que ces messieurs ne devraient pas perdre de vue. Jamais, peut-être, plus grande mission ni plus décisive n'a été confiée aux électeurs. A côté de chaque nom tracé sur les bulletins, se trouvera la paix ou la guerre, l'ordre ou l'anarchie. Avec une Chambre sage, il serait possible, non sans effort il est vrai, de surmonter les obstacles que l'esprit de faction entasse avec audace et persévérance contre le gouvernement. Avec une Chambre ou lâche ou folle, la carrière est ouverte au désordre ; la monarchie désarmée n'est plus qu'une proie livrée aux partis. Tout est remis en question, et, pour mieux organiser, on commence par tout détruire.

21 juin.

L'abbé Châtel (1), le fondateur delà religion catholique française, n'est plus abbé maintenant, il s'est fait évêque. Deux ou trois autres prêtres se sont réunis à lui et il a loué un local dans lequel il exerce ses fonctions d'évêque. Il y a fait ériger un autel ; un piano remplace l'orgue et une grande chaise la chaire. C'est dans cette chambre qu'il réunit ses fidèles et encore plus de curieux. Dimanche dernier, il y avait foule, on parlait tout haut, on avait même les chapeaux sur la tête. Comme la porte d'entrée pour le public et celle par où Mgr l'évêque doit entrer est la même, elle se trouvait fort encombrée au moment où l'évêque devait avancer vers l'autel. Ses prières, ses instances furent inutiles ; il fallut faire une espèce de charge pour ouvrir un passage à Monseigneur; enfin, le voilà dans le sanctuaire, la mitre sur la tête, la crosse dans la main, on lui jette de l'encens; enfin, il suit en tout notre rite, mais tout est traduit en français, ce qui donne à tout un air de parodie qui fut reçu par une partie du public à coups de sifflets redoublés.

Les partisans de l'évêque Châtel prirent fait et cause et mirent à la porte les sifneurs. Tout ceci se passa avec un vacarme épouvantable, on se poussa, on se donna des coups de poing; enfin, on fit si bien qu'une grande armoire, en tombant, manqua de tuer plusieurs

(1) On sait que ses tentatives pour fonder une religion nouvelle échouèrent piteusement sous les railleries et par suite de dissentiment entre le fondateur et ses coreligionnaires.

iS VINGT-CINQ ANS A PARIS

personnes. Cet incident, qui serait devenu bientôt tragique, rétablit le calme et l'ordre. L'abbé continua l'office et prononça un sermon plein d'invectives contre la religion catholique et ses prêtres et il finit par entretenir ses fidèles dans un sens tout à fait républicain.

22 juin.

Je suis parvenu à me faire introduire dans la société des Amis du peuple, qui maintenant n'est plus publique comme du temps où j'y allais avec Félix Schwarzenberg. Je me suis placé dans un groupe composé d'Italiens et d'Espagnols réfugiés. Ce local est celui de la redoute de la rue de Grenelle-Saint-Honoré ; il est très propre à une société délibérante : bureau, tribune, tout s'y trouve. J'ai écouté avec attention d'excellents orateurs ; l'un surtout a parlé pendant deux heures sans discontinuer. Il est impossible de mieux dire. J'y ai vu Cavaignac ; c'est un bel homme, il est un des conseillers. Les orateurs prouvaient jusqu'à l'évidence que le principe de la révolution de Juillet, s'il était reconnu parles peuples, devait amener la chute de tous les rois, que ce mot, roi, était un anachronisme impie en France depuis les Glorieuses Journées de Juillet.

De pareils discours se gravent en traits de feu dans la mémoire de tous ces jeunes gens qui y sont en foule. Étudiants en droit et en médecine, ils retournent chez eux imbus de ces principes et y propagent ce poison. Les Espagnols et Italiens réfugiés présents étaient dans un enthousiasme difficile à peindre. C'étaient des bravos,

ils trépignaient, ils s'embrassaient ; cela me fit frémir. On me fit remarquer un certain Castelli, ex-officier italien, décoré de la Couronne de fer ; il boite, c'est celui qui paraît avoir le plus d'influence sur ceux de sa nation. Ces gens-là espèrent toujours la guerre, ils veulent rentrer dans leur pays avec l'armée française.

Il est encore fort question de piller les ambassades ; l'Autriche, la Russie sont surtout désignées. Le comte Pozzo en a si peur qu'il compte partir pour l'Angleterre, sous prétexte d'aller voir une des grandes-duchesses qui s'y trouve avec Mme de Nesselrode. Rien ne m'amuse plus qu'un général poltron !

Un adjudant-major de la garde nationale, un chef de bataillon et un officier d'état-major disaient dernièrement à quelqu'un de ma connaissance :

— Nous aurons, entre autres besognes, celle de défendre les hôtels des ambassadeurs de Russie, d'Autriche et de Naples.

Le gouvernement cherche à prendre les mesures les plus énergiques pour se tirer d'embarras. Nous sommes à la veille d'une crise effroyable. Les armuriers ont eu l'ordre d'envoyer leurs armes hors de la ville ; la plupart l'ont fait, il n'y a que les revendeurs des quais qui résistent à cet ordre et continuent leur commerce.

Il paraît que l'ouverture de la Chambre sera avancée de six semaines ; le gouvernement craint de se trouver isolé au moment des troubles de Juillet. La troupe ne veut pas agir contre le peuple, c'est une résolution prise. Le prélude des scènes tumultueuses doit être la délivrance de Lennox.

23 juin.

De retour à Paris, je me suis hâté de rejoindre une petite société qui m'avait engagé à aller avec elle à l'Opéra à la première représentation du Philtre. C'étaient Mmes de Bellissen, de Narbonne, de La Châtaigneraie et MM. de Bourmont et de Balincourt. La salle de l'Opéra, nouvellement décorée, est la plus belle chose qu'on puisse voir. Elle est toute dorée, toute resplendissante, éclairée à jour. Le nouvel opéra ne m'a pas plu ; au reste, j'ai tant causé avec ces dames, que les beautés peuvent m'avoir échappé.

Après le spectacle, nous sommes allés chez Tortoni prendre des glaces ; nous y avons rencontré le duc de Vallombrosa et le colonel Pozzo. Vallombrosa a nié son mariage prochain avec Mlle Claire de Béarn. J'y crois cependant ; il ne sait ce qu'il dit, avec ses yeux à fleur de tête ; ils sont effrayants à voir, ces deux yeux, ils vous regardent d'une manière si égarée, ils sont si noirs et la pupille en est si blanche qu'ils ont l'air de deux onyx, ou, si vous aimez mieux, de deux lanternes de fiacre. Il était bien deux heures lorsque je me suis retrouvé dans ma chambre.

J'ai fait aujourd'hui, avec ces mêmes personnes, une partie au bois de Boulogne ; nos deux messieurs nous y ont quittés un instant pour faire visite à Rothschild. J'ai mieux aimé rester avec ces dames à me promener dans la forêt. Mme de La Châtaigneraie me raconta qu'on avait découvert une nouvelle conspiration contre le roi Louis-Philippe ; elle doit être faite par le parti

napoléoniste, avec la reine Hortense à la tête. Cette dame se trouve ici en ce moment, à ce qu'on prétend ; l'esprit d'intrigue étouffe donc même la douleur d'une mère qui vient de perdre son fils si tendrement aimé (1).

On m'assure avoir vu aujourd'hui à la Bourse, des pièces de cinq francs avec le timbre de Henri V ayant1 pour légende : « Henry V, roi de France et de Navarre. »

Nous avons encore fini notre soirée chez Tortoni, dans la même salle ; mais, à une autre table, se trouvait une autre société. C'était le duc de Valençay, M. et Mme de Vaudreuil, Mme de Saint-Priest et M. de Bonneval. Je les ai salués, mais je n'aurais jamais osé les approcher, de peur d'indisposer contre moi la coterie avec laquelle je me trouvais. La mienne était toute pour Henry V et l'autre est tout à fait dans le mouvement.

26 juin.

On nous a annoncé le retour du duc de Caraman (2). Ses lettres à sa famille ne disent rien de la manière dont il fut reçu à Vienne. Le début auquel j'ai assisté n'a pas été très brillant. La comtesse Roisin Esterhazy lui fit une scène épouvantable, elle expectora autant que faire se pouvait. Le duc en a été un peu atterré dans les commencements, mais il s'est assez bien défendu, à ce que m'assura Mme Esterhazy.

(1) Napoléon- Louis Bonaparte, frère aine de Napoléon III.

(2) V;ctor-Louis-Charles de Riquet, duc de Caraman et diplomate, pour la seconde fois ambassadeur de France à Vienne, où il avait résidé en la même qualité sous la Restauration.

— Au reste, me disait-elle, je le recevrai maintenant après lui avoir dit ce que je pense, comme un homme que je connais depuis si longtemps, comme un ami de dix ans.

La comtesse Molly-Zichy et autres évitèrent soigneusement toute explication avec le duc, ce qui le mit moins à son aise qu'il ne l'est avec l'amie de la dauphine. La marquise Césarine me demanda des renseignements sur tout cela. Je ne lui ai pas tout dit, cependant assez pour qu'elle pût entrevoir le reste. Elle déplore, ainsi que tous les amis de M. de Caraman, son idée d'être venu à Vienne. La marquise de Jumilhac me demanda hier comment Mme Esterhazy l'avait reçu, je lui ai dit ce que je viens de vous dire.

— Moi, me répondit-elle, si j'avais été Mme Esterhazy, je lui aurais dit toutes les duretés imaginables ; c'aurait été une satisfaction que je n'aurais pu me refuser, je ne l'aurais reçu qu'à cette fin, et après avoir soulagé mon cœur, je lui aurais défendu ma porte.

Mme de Jumilhac juge avec son caractère de sapajou dont elle a la figure aussi.

Le mariage de Mlle Claire de Béarn est décidé avec le duc de Vallombrosa. Mme de Caraman en accepte les compliments. M. de Vallombrosa, encore beau au temps du congrès de Vienne, ne l'est guère en ce moment. Le temps a fait des ravages sur sa figure comme sur toutes celles qui furent admirées en 1814. Il a changé son titre d'Asinara en Vallombrosa, mais il n'est pas plus avancé d'esprit pour cela.

Mme la duchesse de Berry a quitté l'Angleterre, à la grande frayeur du ministère français. M. de Mesnard et le duc de Blacas sont avec elle. Elle va, dit-on, à Florence.

27 juin.

Le nonce Lambruschini, à sa grande satisfaction, vient d'être rappelé. Ce digne prélat, depuis la révolution, se trouvait entièrement dépaysé à Paris. Il ne pouvait se faire à toutes les idées folles du jour et ce qu'il désirait le plus ardemment, c'était de s'en aller. Plusieurs fois déjà, il avait demandé son rappel sans que le Saint-Père eût exaucé ce vœu. Xe voilà-t-il pas que M. Sébastiani donne ordre à M. de Sainte-Aulaire de demander au pape le rappel de Mgr Lambruschini. Sa Sainteté, à ce qu'il paraît, en fut vivement piquée et fit déclarer par le cardinal secrétaire d'État à M. l'ambassadeur de France que Mgr Lambruschini était son ami personnel, qu'il ne demandait pas mieux que de l'avoir auprès de lui pour en faire son conseiller, mais qu'en même temps, cela devait prouver à S. M. Louis- Philippe que ce nonce n'avait été en tout que l'exact organe de la cour de Rome et que tout autre tiendrait par conséquent le même langage et la même conduite.

M. de Sainte-Aulaire, malgré cette déclaration, se dit obligé d'insister sur sa demande, vu que ses ordres à ce sujet étaient précis. Il fut donc convenu que la cour de Rome ferait insinuer à son nonce à Paris de demander un congé à sa cour en donnant pour motif une santé altérée. Le secrétaire d'État, en suite de cette conversation avec l'ambassadeur de France, fit connaître à Mgr Lambruschini le désir de Sa Majesté le roi des Français et lui ordonna de demander un congé sous prétexte d'aller aux eaux.

Le nonce nous a raconté dernièrement l'entretien qu'il a eu avec M. le général Sébastiani à ce sujet. Rien au monde de plus plaisant. Ces deux Italiens, aussi fins l'un que l'autre, jouèrent la comédie à qui mieux mieux. M. Sébastiani, après avoir entendu le récit de tous les soi-disant maux dont Mgr Lambruschini prétendait être accablé, fit semblant de prendre le plus vif intérêt à la santé de M. le nonce. La figure de M. le ministre des affaires étrangères se fit triste et compatissante avec un air tout à fait correct pour la circonstance. Le nonce lançait une pointe après l'autre contre le général, si bien que celui-ci n'aurait pu dire s'il était le mystificateur ou le mystifié. Après une conversation assez longue, le nonce finit en ces termes :

— Monsieur le comte, j'ai encore une dernière grâce à vous demander, je vous serai infiniment reconnaissant si vous me l'accordez.

A ces mots, Sébastiani s'enfla encore plus qu'il n'a déjà coutume de le faire.

■ — Je serai très heureux, dit-il, d'être à même de faire quelque chose qui puisse être agréable à Monseigneur.

Le nonce restait profondément incliné, les mains jointes, les yeux baissés, dans une attitude de suppliant. Enfin, il leva la tête, mais le corps toujours encore courbé en avant, et avec ses yeux flamboyants, un sourire des plus malicieux sur ses lèvres, il dit au général :

— Rien qu'un passeport, Monseigneur, un passeport, voilà tout ce que j'espère de la bienveillance de Votre Excellence.

Et il se retira.

— M. Sébastiani, nous a dit le nonce, était pâle et

rouge tour à tour de colère et de honte, comprenant que son interlocuteur s'était moqué de lui.

Le gouvernement doit planter un arbre de la liberté sur la place de l'ancienne Bastille, au jour anniversaire de la prise de cette forteresse. M. Casimir Périer, ne pouvant empêcher cette manifestation de peur qu'il n'y ait de plus graves désordres, se voit obligé de faire cette concession au parti républicain.

30 juin,

Le voyage du roi, loin d'avoir fait une bonne impression, n'a fait qu'empirer le mal ; partout, on ne lui a parlé que de la misère, de la ruine totale du commerce, et comme il ne peut y remédier, le peu de confiance qu'on avait encore en lui s'est évanoui. La dernière ressource qui reste à Louis-Philippe, pour se maintenir sur ce trône qu'il convoita avec tant d'ardeur, c'est la guerre ; mais il n'en usera qu'à la dernière extrémité, car il ne peut se faire illusion. S'il est vaincu, ce qui est très probable, il se perd, lui et sa famille.

7 juillet.

Le ministère ne pense qu'aux élections, c'est d'elles que dépend son sort. Les collèges de Paris sont bien disposés pour le ministère. Casimir Périer a été proclamé député du premier collège, le second a pris Jacques

Laffitte, que le gouvernement considère comme royaliste ; le troisième a été favorable à Odier, jacobin si jamais il y en a eu (i) ; dans le quatrième, Ganneron, candidat mvaliste, eut la majorité ; dans le cinquième, la majorité absolue appartient à Eusèbe de Salverte ; elle est donc contre le ministère. Le sixième s'est déclaré pour Delessert, candidat royaliste ; le septième pour de Laborde, qui est maintenant dans l'opposition ; le huitième pour Daunou, de l'opposition ; le neuvième pour Schonen, dévoué à Louis-Philippe ; le dixième pour Lobau, de la même opinion que le précédent ; le onzième pour Barthe, garde des sceaux ; le douzième pour Arago, de l'opposition ; le treizième pour Revêt, qui après avoir été élu s'est écrié : « Vive le roi !» ; le quatorzième enfin pour Las Cases père, qui siège dans l'opposition.

Les nouvelles qui arrivent de province sont aussi fort bonnes, à ce que dit M. le président du conseil. Le fait est que parmi les noms des députés déjà élus, dont le nombre monte à cent cinquante-sept à l'heure qu'il est, le gouvernement en compte cent neuf qui lui sont dévoués. J'espère qu'il ne se trompe pas.

Les mesures qu'il prend pour reconjurer les désordres projetés par le parti révolutionnaire pour le 14 de ce mois sont vraiment imposantes ; on ne pourra tenter la moindre des choses pour troubler la tranquillité publique. Je n'ai donc pas peur du projet qu'ont formé les Amis du peuple et autres clubs de piller les ambassades d'Autriche, de Russie, de Prusse et de Naples.

(1) C'est juger bien sévèrement cet ami de la famille d'Orléans, qui était régent de la Banque de France.

13 juillet

Dans ce pays de la liberté, on n'entend cependant parler d'autre chose que d'arrestations, de perquisitions domiciliaires et autres. Tantôt, c'est un carliste qu'on a arrêté ; tantôt, c'est un ancien suisse, tantôt des républicains ; il n'y a sorte de piège qui ne soit tendu par le gouvernement pour découvrir les carlistes cachés. Les pièces de cinq francs à l'effigie de Henri V frappées en Angleterre lui servent merveilleusement, ses mouchards les offrent dans les rues aux passants. Celui qui a le malheur d'en acheter est suivi sans qu'il s'en doute jusqu'à sa demeure ; là, il est tout à coup entouré de gardes municipaux qui le fouillent ; on trouve dans sa poche la pièce prohibée, on l'entraîne à la police correctionnelle et la plus minutieuse perquisition est faite dans sa demeure ; toute sa correspondance est lue ; chaque sabre, chaque pistolet qu'il possède est considéré comme une preuve incontestable de complot et de trahison contre le gouvernement. C'est le seul moyen de conserver l'ordre et la paix ; mais cela doit prouver à tous les libéraux du monde entier qu'il n'y a nulle part moins de sûreté personnelle, moins de liberté individuelle que sous un gouvernement aussi follement libéral que celui du roi des Français. En Turquie, le domicile du dernier musulman est plus respecté qu'en France l'hôtel d'un pair du royaume.

Il y a plusieurs chapeliers qui fabriquent en ce moment des bonnets phrygiens. Ces bonnets sont rouges et ont la

forme de celui de 93. On dit qu'il faudra les porter pendant les Glorieuses Journées. Pour les mettre à la portée de tout le monde, on les offre à un prix très modique, qui va de trente sous à quinze francs.

On a déjà saisi plusieurs arbres de la liberté; ils sont tous à la police. Il faudrait être bien adroit pour en trouver un pour demain. Les mesures que le gouvernement prend sont vraiment imposantes. J'espère que nous n'aurons point de troubles sérieux.

15 juillet.

J'ai tant couru hier, que le soir je n'en pouvais plus. Nous avons passé la journée fort tranquillement, il y a bien eu quelques attroupements et quelques charges ; on a bien tué dans les Champs-Elysées quelques personnes qui essayaient de déraciner un arbre pour le planter en l'honneur de la liberté, mais tant de troupes de ligne et de gardes nationaux gardaient toutes les places qu'il n'y a pas eu moyen de tenter la moindre des choses.

J'ai vu la charge aux Champs-Elysées. J'ai ensuite parcouru les rues et boulevards jusqu'à la place de l'ancienne Bastille et la rue Saint- Antoine, le Marais et la place Royale. Partout quantité de troupes, foule de spectateurs curieux, mais rien de sinistre ni de mauvais augure. Le soir tout est rentré dans l'ordre accoutumé. Dieu veuille que l'ouverture de la Chambre et les Glorieuses surtout se passent ainsi.

Notre cousine, pour éviter le bruit des canons des Invalides, qui depuis quatre heures du matin jusqu'après

le coucher du soleil, tireront un coup tous les quarts d'heure, ira à Saint-Germain ; elle y passera les trois journées et ne reviendra que la quatrième pour le second déjeuner qui a lieu à une heure.

17 juillet.

Le ministère commence à trouver que les élections ne lui sont pas aussi favorables qu'il l'a cru dans les premiers commencements. Les 221, dont la réélection sous Charles X eut pour lendemain les fameuses ordonnances, ne sont pas réélus en masse ; il en manque presque la moitié, ce qui prouve que l'esprit public devient hostile à Casimir Périer. En revanche, Odilon Barrot a été élu six fois, La Fayette de même et tant d'autres de cette trempe. La Chambre aura donc six députés dans le sens d' Odilon Barrot, autant dans le sens de La Fayette et des autres, qui professent tous des principes subversifs. Ce qui est grave, c'est que les individus qui composent la nouvelle Chambre sont en grande partie inconnus du ministère. Les nouveaux députés qui lui arrivent des différentes provinces sont des gens très obscurs. Il y en a même qui n'auraient jamais pu payer le cens électoral si de puissants protecteurs ne leur avaient fait une vente simulée de quelque propriété suffisamment imposée pour rendre éligible celui qui la possède.

La première occasion qui va s'offrir à la nouvelle Chambre de montrer ce qu'elle est sera l'élection de son président. On dit que Laffitte a beaucoup de chances ; ce serait bien mauvais pour le ministère, puisque Laffitte

est l'adversaire déclaré du président du Conseil. C'en serait donc fait de Casimir Périer, il devrait se retirer. Mais, alors, par qui le remplacer? Il faut y penser sérieusement, car je ne crois pas que le ministère puisse empêcher l'élection de Lafntte, vu que dans le parti de la résistance, il n'y a pas un seul homme qui puisse rivaliser avec les talents et la popularité du célèbre banquier, et que parmi les modérés de l'opposition où l'on choisit ordinairement le président de la Chambre, il n'y a que deux rivaux qui se présentent : l'un est Guizot et l'autre Dupin aîné. Mais, qui voudra un doctrinaire avec toute sa pédanterie pour président? Quant à Dupin, il est l'homme le moins populaire de France ! Voilà donc la position du ministère à l'ouverture de la Chambre ; il faut avouer qu'elle n'est pas brillante.

19 juillet.

Le duc de Caraman est de retour de Vienne ; il dit pis que pendre de l'esprit qui règne chez nous. Il dépeint la situation de notre gouvernement comme compromise. S'il le croyait, je lui pardonnerais son erreur ; mais, comme il ne le dit que pour se rendre agréable à sa cour, et populaire dans le parti du mouvement, je le trouve très répréhensible.

23 juillet.

Voilà donc prononcé le discours du roi à l'ouverture de la Chambre. Quoique ces discours ne prouvent rien, on

les attend cependant chaque fois avec beaucoup de curiosité. Celui-ci nous donne la nouvelle de l'entrée de la flotte française dans le port de Lisbonne (1). Cette nouvelle a fait grand effet ; mais la partie du discours qui a été la plus applaudie est celle où le roi parle de montrer l'impossibilité d'établir la république en France. Ce furent des bravos mille fois répétés.

L'affaire d'Italie (2) n'est que fort légèrement indiquée, mais toujours y a-t-il quelque petite fanfaronnade ; c'est inné aux Français. Du reste le discours est aussi bien qu'il peut être dans un moment aussi critique pour le gouvernement, aussi déplorable pour le ministère. Je ne sais toujours pas comment M. Casimir Périer s'en tirera.

Je suis allé avec l'ambassadrice chez la femme du ministre de Prusse pour voir passer le roi. Il saluait bien, le duc d'Orléans avait l'air noble et élégant, le petit duc de Nemours assez chétif. L'enthousiasme était fort modéré là où nous étions, mais il faut reconnaître qu'on a fort applaudi plusieurs parties de la harangue royale.

La reine avec Madame Adélaïde, les trois princesses et le duc d'Aumale allaient en char à bancs couvert d'un baldaquin ; elles avaient des robes en mousseline rayée et des chapeaux de matin. Tout ce cortège avait l'air bien bourgeois. A l'occasion de cette solennité, l'envoyé de Tunis a voulu prendre le pas sur l'ambassadeur d'Angleterre ; celui-ci l'a fait prier très poliment de reculer de quelques chaises. Obligé de céder, M. le bédouin prit,

(1) Dom Miguel, qui régnait encore en Portugal, ayant refusé la réparation que la France exigeait de lui, à la suite de dommages infligés à des Français résidant dans ses États, une escadre française se présenta devant Lisbonne, et Dom Miguel dut subir les conditions auxquelles il avait voulu se dérober.

(2) L'expédition d'Ancône.

bien malgré lui, la peine d'obéir à l'invitation de lord Granville, mais il s'est placé devant les représentants de Prusse et de Bavière, etc., ce qui prouve ce qu'est l'étiquette en France aujourd'hui.

Revenons au discours du roi. La phrase sur la Pologne préparée pour faire grand effet a été reçue froidement ; mais, en revanche, une injustice criante, cette entrée de la flotte française dans le Tage, a été applaudie à outrance comme si c'était un acte magnanime, de la part d'une grande nation qui prétend défendre les droits des peuples, de faire la guerre à celui du Portugal, parce qu'on a jugé un Français d'après les lois du pays et parce qu'il a eu le châtiment qu'il méritait. Mettons qu'un Autrichien établi en France se rende coupable d'un crime, qu'on le juge d'après le code français et qu'il soit puni d'après les lois françaises, ne serait-ce pas une injustice de notre part de demander à la France satisfaction pour l'avoir jugé et d'exiger que le roi des Français punisse les juges pour avoir prononcé d'après les lois de la France?

En parcourant ce discours, on pourrait croire que le roi des Français est un second Louis XIV, que c'est lui qui a tout fait, et qu'il n'a qu'à demander, qu'à désirer, pour que les autres souverains viennent au-devant de lui : « Ainsi que je l'avais demandé, les troupes de l'empereur d'Autriche ont évacué les États romains ! » Que c'est grand, que c'est noble, que cela prouve sa puissance!... Mais malheureusement pour lui et heureusement pour nous, c'est" faux, archi-faux ! Oh! le Gascon ! Au reste, les personnes un tant soit peu instruites de ce qui se passe ne peuvent donner dans une pareille bêtise ; c'est tout au plus si un dccrotteur des rues le croira.

L'ambassadeur de Russie, prévoyant que le discours du roi contiendrait quelque passage désagréable pour lui, y envoya son premier secrétaire, pour avaler la pilule. Le ministre des Pays-Bas n'y a point paru et n'a envoyé personne.

24 juillet.

Nous attendons avec calme l'exécution du programme des fêtes, réjouissances et tristesses qui auront lieu pour l'anniversaire des trois Glorieuses Journées. Nous pleurerons le premier jour, le second nous commencerons à nous égayer et le troisième nous ne saurons vraiment plus qu'inventer pour exprimer notre joie. Il y a déjà des échafaudages immenses et des tribunes sur l'ancienne place de la Bastille ; cela a l'air d'une forteresse plutôt qu'autre chose. On jugera de la grandeur de cet amphithéâtre, si je dis que l'éléphant colossal qui orne la place a l'air d'un épagneul à côté de cette construction considérable.

L'anniversaire des Glorieuses sera fêté aussi au Palais- Royal. Je viens de recevoir une invitation pour aprèsdemain soir. Est-ce pour un spectacle? Est-ce pour un concert? Je n'en sais rien.

25 juillet.

Je rentre en ce moment de l'Opéra. J'ai rencontré au foyer le duc de Richelieu qui m'a donné les plus singuliers

détails sur ce qui s'est passé ce matin dans la Chambre des pairs.

— Figurez-vous, m'a-t-il dit, mon étonnement, de voir en entrant aujourd'hui à la Chambre la salle toute pavoisée de drapeaux autrichiens. Je ne savais ce que cela voulait dire, ni mon voisin, ni les autres pairs mes coUègues non plus. Enfin, M. de Sémonville monte à la tribune et nous dit dans un discours fort pompeux qu'il avait cru bien faire en plaçant dans cette salle les drapeaux d'Austerlitz pour rappeler à la jeune France de glorieux souvenirs, qu'il espérait que tous les Français étaient disposés à suivre l'exemple héroïque de cette journée et que les jeunes pairs et le duc d'Orléans applaudiront à cette décoration digne de la pairie de France. Le duc d'Orléans, après que M. de Sémonville eut achevé son discours, en prononça un préparé à l'avance, dans lequel il ne parla que de la gloire française et de son ardeur à se mettre à la tête de la jeunesse d'aujourd'hui pour faire ainsi qu'ont fait ces braves à Wagram, etc. Que l'on juge quel effet cela a dû produire dans l'Assemblée. Tous ceux qui aiment la tranquillité ont été au désespoir, car tous considèrent cette scène comme une espèce de déclaration de guerre.

Il y a quelque chose là-dessous. Louis-Philippe joue dans tout cela un double rôle ou bien il est dupé lui-même. Le duc de Richelieu m'a avoué qu'il avait cru qu'une pareille démarche n'avait pu se faire sans en prévenir préalablement l'ambassadeur d'Autriche. Il a été fort étonné lorsque je lui "ai dit que nous n'en savions rien, et que l'ambassadeur serait tout aussi surpris que je l'étais moi-même en apprenant une aussi étrange nouvelle. N'y a-t-il donc pas assez de complications dans les affaires?

Faut-il en créer d'autres? Les fonds sûrement baisseront demain. Si vraiment on n'a pas envie de faire la guerre, on a commis là une faute inexcusable et si toute cette comédie n'est jouée que pour rendre plus populaire la Chambre des pairs, cela prouve qu'on compte trop sur notre indulgence. Je doute fort que nous laissions passer une chose pareille sans demander une satisfaction complète et entière.

26 juillet.

Plus je pense à l'affaire de la Chambre des pairs, plus je la trouve inconcevable. Les journaux de l'opposition sont fort curieux à lire. Ils raillent ferme et rendent compte de la manière la plus burlesque de la comédie qu'ont jouée le duc d'Orléans et M. de Sémonville ; personne n'en est la dupe. Ils disent que la Chambre des pairs a voulu s'envelopper dans les drapeaux conquis jadis pour se défendre contre la Chambre des députés. « Mais, ajoutent-ils, l'aristocratie a beau se parer de la gloire de l'Empire, nous n'avons pas oublié que le Sénat, pour conserver ses titres et ses appointements, a vendu la France aux étrangers. » La Quotidienne prétend que le duc d'Orléans avait oublié sa leçon, qu'au mot de France, il ne savait plus ce qui devait suivre et qu'il avait répété ce mot deux ou trois fois. Je suis convaincu que tout ceci vient du Palais-Royal et que M. Casimir Périer en sera au désespoir. Quelle position humiliante pour le président du Conseil s'il est obligé d'avouer qu'il ne savait rien. Si j'étais le roi des Français, je mourrais de honte en recevant ce soir chez moi l'ambassadeur d'Autriche.

27 juillet.

Nous voilà à l'anniversaire des Glorieuses Journées, Vingt et un coups de canon tirés à quatre heures du matin m'ont éveillé en sursaut.

L'ambassadrice est partie dans l'après-midi pour Saint- Germain afin de fuir le tumulte de la journée. Renonçant ainsi à assister au concert de la cour, elle a fait présenter ses excuses à la reine. Après l'avoir mise en voiture, j'ai travaillé pour le courrier, puis j'ai fait deux visites, l'une à Mme Sock,dame anglaise, et l'autre à Mme de Werther. Rentré à l'ambassade pour le dîner, nous sommes restés au jardin jusqu'au moment de faire notre toilette pour aller à la cour.

Les galeries et appartements étaient déjà remplis de monde lorsque nous sommes arrivés au Palais-Royal. Notre étonnement a été grand lorsque nous avons appris que Dom Pedro était à Paris, où il avait débarqué à quatre heures de l'après-midi sans s'être fait annoncer, qu'il dînait avec la famille royale et qu'il assisterait au concert. J'étais bien curieux de voir cet empereur déchu, qui nous vient de l'autre monde. Comme l'on s'était mis à table beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire, les Majestés n'en étaient qu'à la seconde entrée du dîner, alors que déjà leurs invités remplissaient les appartements où le concert devait avoir lieu. Il faisait une chaleur étouffante. Pour respirer un peu, je me suis mis à l'air avec les ministres des Pays-Bas et de Suède, sur l'un des balcons. De ce balcon qui donne dans la cour d'honneur, le regard plonge

dans les appartements de la reine. C'est de là que je vis passer deux domestiques, chacun portant sur un plat un énorme biscuit de Savoie, ce qui prouvait que le dîner durait encore. Je me hâtai de porter à l'ambassadrice d'Angleterre cette triste nouvelle ; je l'exhortai à la patience et l'invitai à passer sur mon balcon, mais elle avait si chaud, elle était tellement décolletée qu'en acceptant ma proposition, elle se serait exposée à prendre froid. Pour la même raison la princesse de Castel-Cicala et Mlle Ruffo sa fille refusèrent de quitter les appartements.

J'ai été très questionné sur l'affaire de la Chambre des pairs. Tout le monde s'est accordé à dire que ces discours, cet étalage de nos vingt-sept drapeaux sont de la dernière inconvenance, et que la manifestation a été aussi bête, aussi ridicule qu'impolitique.

En attendant le roi, je me suis réconcilié avec Mme de Saint-Priest. Nous étions en froid depuis un certain entretien qu'a eu son mari avec l'ambassadeur, au sujet d'une visite qu'il se proposait de faire, en allant en Italie, à l 'ex-impératrice Marie-Louise et à laquelle ceUe-ci se refusait. L'ambassadeur avait parlé à M. de Saint-Priest de la manière la plus franche possible et lui avait déclaré que Marie-Louise ne voulait pas de lui.

— Mais que croyez- vous, avait demandé M. de Saint- Priest, qu'il pourrait arriver si j'y allais malgré ce que vous me dites?

— Alors vous vous exposeriez à n'être pas reçu.

— Mais c'est cependant bien injuste ; ne pourriez- vous pas détruire les préventions qu'on a contre moi?

— Mes instructions sur ce point sont tellement précises qu'il ne me reste qu'à exécuter les ordres qu'on m'a donnés. Toute intervention de ma part serait aussi

infructueuse que déplacée, et si prévention il y a, elle est si forte que j'essaierais vainement de la détruire. C'est un parti pris de la part de l'archiduchesse de ne point vous recevoir. Je vous conseille par conséquent de ne plus insister.

M. de La Fayette, décoré de la croix de Juillet, était venu pour le concert en habit et affublé d'une perruque noire, quoiqu'on parle toujours des cheveux blancs du vénérable La Fayette. L'expression de sa figure est dure, et cette dureté s'accentue dans les coins de sa large bouche, tandis que ses yeux trahissent toute sa vanité républicaine et son ambition insatiable.

Cependant la reine arriva. Dom Pedro lui donnait le bras. Je le croyais plus grand qu'il n'est et je fus fort étonné de voir qu'il ne l'est guère plus que Don Miguel. Quoique ayant bonne tournure, il avait l'air un peu embarrassé, surtout en parlant avec les dames. La reine en entrant lui présenta à peu près toutes celles qui se trouvaient dans la salle. Il les salua assez noblement, mais leur parla peu. Lorsque la reine lui présenta le citoyen des deux mondes, il parut en éprouver le plus vif plaisir ; il lui fit des compliments et des révérences sans fin, et prit avec lui un air amical comme s'il le connaissait depuis longtemps. C'est que les opinions les rapprochent. Lorsqu'on est Empereur et qu'on professe les mêmes idées qu'un La Fayette, il vous arrive ce qui est arrivé à Dom Pedro.

Charles X, roi constitutionnel, chassé ignominieusement par son peuple, est exécré, considéré comme un tyran. Dom Pedro, dans le même cas, est traité en souverain, est admiré et ne craint pas d'assister à la célébration d'une fête destinée à rappeler la chute d'un trône.

Il admire tout cela, il se trouve fort honoré, à ce qu'il dit, de l'invitation du roi, célébrant le triomphe d'un grand peuple. Empereur détrôné, il se mêle au cortège d'un roi citoyen.

Le duc d'Orléans n'était pas avec le roi quand celui-ci est entré dans la salle ; il n'est arrivé que pour la seconde partie du concert, et probablement afin de nous éviter, nous autres Autrichiens. Il ne pouvait mieux faire, car, en notre présence, il eût été bien embarrassé, d'autant que toutes les feuilles se moquent de lui. Nous sommes partis avant la fin du concert, ne pouvant plus tenir de chaleur.

J'ai fait une promenade à travers Paris; j'ai vu le portail des églises tendu de noir ; on y célébrait le service des morts pour les victimes de Juillet. La lettre de l'archevêque de Paris aux curés, dans laquelle il leur donne des ordres à cet effet, est excellente. Les églises étaient remplies de gardes nationaux et autres ; on jasait beaucoup, on tournait le dos à l'autel, c'était très peu édifiant. Dans le Panthéon, converti en temple, on avait construit des tribunes, il fallait des billets pour y entrer. Un orchestre de quatre cents musiciens a exécuté force morceaux de musique religieuse et profane ; on se serait cru aux concerts du Conservatoire. Le roi et les princes s'y sont fait entendre aussi ; on a admiré la justesse de leurs voix en chantant la Parisienne et la Marseillaise.

Arrivé, à travers une énorme foule, jusqu'à la place de la Bastille, j'ai vu et admiré l'immense tribune qu'on y avait érigée pour le roi, les députés, etc., etc. Le monument, dont le roi a posé la première pierre, était figuré dans toute sa grandeur en planches couvertes de toile peinte, représentant le marbre et le bronze, le

4o VINGT-CINQ ANS A PARIS

tout fort bien imité et d'assez bon goût. Les quatorze provinces représentées en chiffres et drapeaux tricolores font très mauvais effet perchées tout en haut comme elles sont, c'est bigarré et peu monumental. L'aspect de cette foule, le flux et le reflux de cette masse qui, par toutes les rues, se précipitait en torrent sur la place, était à la fois imposant et effrayant. Si quelque désordre s'était produit, on eût été impitoyablement écrasé, toutes les portes, toutes les maisons étant barricadées par des échafaudages qui formaient des tribunes. Cependant, tout le monde avait l'air gai autour de moi ; on parlait de Dom Pedro, de Louis-Philippe, de la nouvelle légion de la garde nationale à la polonaise dont on voyait quelques échantillons. Le roi ne fut pas reçu avec l'enthousiasme dont se flattait le Juste-Milieu. Il est vrai que la place est si grande que les voix ne pouvaient pas arriver jusqu'à lui, et si l'on a crié : Vive le roi, il est douteux qu'il ait entendu.

Le cortège qui le précédait et le suivait était formé des héros de Juillet, d'individus à mine épouvantable, de poissardes, de filles de joie décorées de la croix de Juillet Ces gens marchant pêle-mêle, se donnant le bras, formant des chaînes de douze à vingt personnes le séparaient de ses aides de camp, et chantaient la Marseillaise et la Parisienne. Dom Pedro tenait la gauche du roi, puis les ducs d'Orléans et de Nemours, les maréchaux et les ministres. Ce fait est si parlant que tout ce que je pourrais y ajouter serait inutile. Il ne pouvait que m'attrister, accoutumé comme je suis à voir chez nous le trône entouré de tout le saint respect qui lui est dû.

Cependant, en regardant tout ce peuple aller, venir, chanter, se réjouir, manger, boire, danser sur les places, se presser autour des théâtres de marionnettes, des jon-

gleurs et des faiseurs de tours qui paradent aux Champs- Elysées et dans les jardins publics, je me disais que c'est une bien singulière manière d'honorer les morts et de les pleurer. Le canon gronde, on tire des croisées des coups de fusil et de pistolet, on jette des pétards sous les pieds des passants et c'est ainsi qu'on porte le deuil des victimes de la révolution de Juillet.

28 iuillet.

Il me paraît clair maintenant que la scène des drapeaux dans la Chambre des pairs n'a été inventée par M. de Sémonville que pour sauver la pairie héréditaire ; mais je crois qu'il a beau réunir tous les trophées des conquêtes de la Révolution, du Consulat et de l'Empire, tout cela vient trop tard.

Pour ce qui concerne l'improvisation du duc d'Orléans, je sais d'un parent de M. de Saint-Priest que c'est celui-ci qui l'a composée. Quant aux soi-disant drapeaux d'Ulm et de Wagram,tout le monde sait qu'en 1814 et 1815, on les a brûlés dans la cour des Invalides. M. de Sémonville lui-même nous l'a naguère déclaré sur l'honneur et ce qui prouve la vérité de ses dires, c'est qu'on m'a remis, il y a quelque temps, un bout de lance de l'un de ces drapeaux que quelqu'un a ramassé sur les lieux. Ceux qu'on a étalés dans la Chambre sont bien antérieurs à l'époque d'Ulm et de Wagram ; on voit peints et brodés sur l'un d'eux la sainte Vierge avec l'Enfant qui témoignent de l'antériorité de leur origine.

Mais ce qui est encore plus plaisant, c'est qu'on a

découvert que M. de Sémonville s'est procuré ces restes précieux par l'intermédiaire de M. Sylvestre, huissierpriseur, chargé de la vente des meubles provenant de la succession de feu S. A. R. Mgr le duc de Bourbon ! Ces drapeaux devaient être mis à l'encan ; les affiches de la vente existent encore ; ils y sont inscrits parmi les autres effets, mais l'exécuteur testamentaire, rendu attentif à pareille inconvenance, les fit rayer de toutes les annonces, et cet apanage de l'ancienne gloire des Condé fut réclamé au nom du duc d'Aumale, héritier du duc de Bourbon. Le grand référendaire les a empruntés pour la représentation d'hier. La gloire des Bourbons de la branche aînée sert maintenant à étayer le gouvernement des barricades. Je trouve tout ce détail charmant et je ferai mon possible pour faire passer ces faits, sans qu'on sache d'où cela vient, à l'un des rédacteurs de la Quotidienne ou de la Gazette.

Le roi cependant, m'a-t-on dit, en est furieux contre le duc d'Orléans et lui a lavé la tête, Casimir Périer de même, et qui plus est, le roi doit parler très prochainement, dans la Chambre des pairs, dans un sens tout à fait opposé à celui du prince royal.

29 juillet 1831.

Les fêtes continuent aujourd'hui ; ce sont des réjouissances sans fin. La chose qui m'a le plus frappé, c'est la fête d'hier soir aux Champs-Elysées ; c'était vraiment superbe. Toute cette forêt était éclairée à jour, chaque arbre entouré de lampions, outre les festons de lampes

qui enchaînaient pour ainsi dire avec des guirlandes de feu un arbre à l'autre. Une foule innombrable de curieux parcourait les avenues dans tous les sens. Sur des théâtres improvisés, on représentait des pièces guerrières. L'air retentissait de fusillades et de coups de canon. Sous de larges tentes resplendissantes de lumière, toute une population dansait et mangeait, sans que cela eût l'air d'une orgie. Les hommes étaient polis avec les femmes ; ils y mettaient même plus de recherche, plus de façons que nous ne le faisons dans nos salons pour inviter les jeunes personnes à la danse. Un jeune homme qui se trouvait à côté de moi, dit à son voisin :

■ — Connais-tu cette particulière qui est vis-à-vis de nous ; elle est très jolie, je vais l'engager?

Je le suivis, il fit quantité de révérences et puis mille excuses, à cause de sa hardiesse, et l'engagea enfin avec une phrase fort extraordinaire que malheureusement j'ai oubliée. La particulière lui répondit en minaudant :

— Je suis très flattée, monsieur, que vous ayez pensé à moi, mais je suis déjà reteinte.

— Alors, répliqua le particulier , puis- je espérer pour mon bonheur, d'être plus fortuné à la subséquente?

Il y avait aussi des boutiques à vingt-cinq sous et à cinq sous, d'autres encore où tous les objets étaient mis en loterie. Même chose dans des boutiques de pains d'épices, de bonbons et autres. J'ai vu plusieurs orchestres dont les musiciens étaient déguisés en Turcs, en Grecs, en nègres ; des tournois, des danseurs de corde et autres jongleurs ; des chœurs exécutaient des morceaux d'opéras connus et les plus en vogue. Rien de plus varié, de plus grand, de plus animé que cette fête populaire. La vue des Champs-Elysées sur l'Hôtel des Invalides tout éclairé

était d'un effet magique. Ce palais tout flamboyant clans toute la longueur de sa façade, se présentant à un quart de lieue de distance et tout étoile, semblait suspendu dans l'air. Le jardin des Tuileries, richement illuminé avec des ifs, avait, l'air de se prolonger à l'infini, et ses bassins et ses jets d'eau paraissaient tout en feu. Les coups de canon, de fusil et de pétards ont assourdi la ville pendant toute la nuit ; on eût dit un assaut.

30 juillet.

M. Casimir Périer est très soucieux de la nomination du président de la Chambre. Pour empêcher l'élection de Laffitte, il a engagé les autres ministres, ses collègues, à faire la même déclaration que lui, à savoir qu'ils quitteraient le ministère si Laffitte était nommé président. Cette déclaration coûtera la majorité à l'ancien ministre des finances, car la Chambre n'est pas assez unie pour renverser le cabinet. Ses membres, pour la plupart, ne se connaissent pas encore. Il en est qui n'ont pas une opinion arrêtée, on les appelle le parti flottant. Les libéraux se mettent en quatre pour s'attacher ce parti et les ministres de même pour se faire une majorité.

L'ambassadeur, voyant que les journaux de tous les partis nous rendaient une entière justice dans l'affaire des drapeaux, n'en a point parlé au président, d'autant plus qu'il savait positivement que cette comédie n'avait été inventée que par M. de Sémonville, et qu'on avait fait au Palais-Royal une répétition de la scène qui devait se jouer le lendemain à la Chambre des pairs. Au jour-

d'hui, le président du Conseil en a parlé spontanément à l'ambassadeur et lui a dit combien il avait eu raison de ne point s'en occuper.

— Vous pouviez être sûr d'avance que le gouvernement n'y était pour rien, lui a-t-il dit, et les feuilles vous rendent une justice entière ; toute la honte de cette bêtise retombe sur ce vieux fou de Sémonville. Je regrette seulement que le prince royal se soit laissé entraîner.

On a donc fait ou dû faire une répétition au Palais- Royal, puis on a donné la représentation au Palais du Luxembourg. Au Palais-Royal, on a, m'assure-t-on, imaginé l'intrigue et dialogué la pièce. Il y fut décidé que M. de Sémonville parlerait le premier et que le prince royal devait avoir la réplique. A qui persuadera-t-on que le duc d'Orléans ait pu parler de lui-même? Ce ne sera pas à moi : je l'ai entendu, je l'ai vu chercher en tâtonnant la suite de son discours dans sa mémoire !

On a parlé jadis d'un de nos soldats qui dans la guerre avec les Turcs, pour sauver le drapeau de son régiment, s'en enveloppa et se précipita dans le Danube. J'ai fait faire chez un marchand de caricatures cette même scène avec la seule différence que le personnage est M. de Sémonville qui se précipite, affublé de nos drapeaux, du haut du pont royal dans la Seine. Le maréchal Soult ne doit pas être tout à fait étranger à cette farce contre l'Autriche. La haine qu'il nous porte depuis l'affaire des maréchaux rend la chose probable.

31 juillet.

Dom Pedro vient de quitter Paris pour se rendre de nouveau à Londres. Mme de Loulé (1) est ici, elle reste à Paris à ce qu'on m'assure. J'irai la voir un de ces jours pour la faire causer. On m'a assuré que Dom Pedro n'est venu à Paris qu'après avoir su l'entrée de la flotta française dans le Tage. Il intrigua auprès de Louis-Philippe afin de le décider à renverser le trône de Dom Miguel et à y placer la reine Donna Maria. Mais il a échoué dans sa négociation. De son séjour à Paris, il n'a eu que des mécomptes et l'humiliation de se trouver dans le cortège du roi citoyen.

Mme de Chastellux a dîné chez nous hier ; elle repart aujourd'hui pour la campagne. C'est une femme de beaucoup d'esprit à qui je suis fort attaché, à cause de ses principes excellents.

Elle nous a donné bien des détails sur les habitants de Holy-Rood, chez lesquels elle a passé le mois de mai dernier. Charles X parle de tout ce qui a eu lieu en France comme un homme qui n'a rien à se reprocher et qui se trouve justifié par ce qui arrive tous les jours ici, mais il est triste et pensif ; rien n'est moins fait pour le distraire que le séjour du château de Holy-Rood ; c'est un vaste bâtiment qui tient en même temps du palais et du cou-

(1) Fille de Jean VI, roi de Portugal, née en 1806; elle avait épousé, en 1827, le marquis de Loulé, fils du ministre assassiné en 1823 lors de la révolte fomentée par Dom Miguel contre le roi son père, à l'instigation de sa mère.

vent ; ce $nélange d'architecture produit un effet très curieux qui est encore relevé par les brouillards presque continuels de ce pays. Le salon où la famille se réunit est vaste et sombre. Il ne peut donc faire oublier les superbes appartements de Saint-Cloud, qui charment même la famille du roi Louis-Philippe tant gâtée par les appartements du Palais-Royal et de Neuilly. Aussi eston fort triste dans le salon de Holy-Rood, surtout lorsque les enfants de France n'y sont point.

Le duc de Bordeaux et Mademoiselle, par leur gaieté, leur esprit, leur gentillesse, les animent. Madame la dauphine s'occupe maintenant exclusivement de leur éducation. Elle leur prodigue les tendres soins d'une mère. Elle a entièrement renoncé au bonheur de revoir sa chère France ; mais elle l'aime encore toujours et peut-être avec plus d'exaltation. Les personnes qui se sont mal conduites envers elles ne lui inspirent pas la moindre haine ; leur ingratitude lui fait du mal, mais elle leur pardonne. Enfin, Madame la dauphine est comme une personne qui a entièrement renoncé au monde ; elle ne vit que pour Charles X et pour son neveu et sa nièce.

Mme la duchesse de Berry, tout au contraire, est remplie d'espérances ; elle compte agir, elle veut courir toute espèce de risques pour reconquérir ses droits et ceux de ses enfants ; elle est par conséquent très montée contre les usurpateurs du trône de son fils, et son ressentiment s'étend même jusqu'à sa tante, la reine des Français, tandis que Madame la dauphine et même Charles X n'ont pas cessé d'aimer cette princesse et sont très fâchés lorsque les personnes de leur cour confondent la reine avec les autres membres de la famille d'Orléans.

Mme de Gontaut ne peut oublier sa position aux Tui-

leries ; elle ne peut se faire à l'exil ; elle en éprouve un chagrin cuisant, au grand regret de la famille royale ; car, occupée comme elle est de son chagrin et des liens qui la rattachent à la France, elle n'apporte plus le même zèle qu'autrefois à l'éducation de Mademoiselle.

Tous les seigneurs écossais sont on ne peut mieux pour les augustes exilés ; ce sont des attentions sans fin ; ils ne manquent jamais une occasion de leur témoigner tout l'intérêt qu'ils éprouvent pour eux. Mme de Chastellux, ainsi que tous les Français qui vont voir la famille royale, a été avertie à Londres qu'il y avait à Edimbourg quantité d'exécrables gens qui n'épiaient que le moment favorable pour assassiner le duc de Bordeaux.

— Je me suis empressée, me disait la comtesse, d'avertir les personnes de la cour, afin de les rendre attentives. « Ah ! madame, me disait-on, c'est sans cesse a qu'on nous avertit, nous surveillons le prince autant r< que faire se peut, mais il doit cependant se promener ; « un coup de fusil ne peut-il pas nous l'enlever un jour? »

Mme de Chastellux se loue beaucoup de la manière dont elle a été reçue par la famille royale.

— Il est vrai, me disait-elle, qu'ils ne sont pas gâtés par de pareilles attentions ; il n'y a que bien peu de personnes qui sont allées les voir, et puis ils ne sont pas assez instruits de la manière dont la société de Paris s'est conduite envers eux.

J'ai oublié de consigner ici le scandale qui a eu lieu à la revue passée le 29 juillet. Les aides de camp du roi et le maréchal Soult ayant répandu la nouvelle d'une grande victoire remportée par les Polonais sur les Russes, le roi des Français fut accueilli par la garde nationale, au cri de : « Vivent les braves Polonais, mort aux Russes. »

Ces mêmes incartades ont été renouvelées par la troupe en déniant devant l'hôtel de l'ambassadeur de Russie. Une pareille inconvenance ne peut être expliquée que comme un moyen d'appuyer par un fait la phrase du discours de la couronne en faveur des Polonais. Toutefois, le lendemain, la nouvelle de cette prétendue victoire a été démentie dans le Moniteur.

ier août.

Voilà donc M. Girod (de l'Ain) (1) président de la Chambre, à la majorité absolue d'une voix ; cela suffit pour que le ministère Périer reste en place, mais toujours est-ce une chose forcée, qui est de très mauvais augure pour lui. Aussi est-il bien abattu et découragé ; il croit sa cause presque perdue, d'autant plus que l'adresse de la Chambre sera détestable. Il se trouve dans la position de la chauve-souris de la fable : pour avoir voulu ménager tous les partis, il est repoussé de tous. L'Autriche et l'Angleterre se trouvent blessées par des phrases inconvenantes et fausses et la France trouve que son gouvernement n'a point dit assez. Il y a un an qu'on a chassé Charles X pour avoir fait un coup d'État, et voilà l'usurpateur qui se trouve à l'heure qu'il est dans la même position ; car comment, sans ce moyen, pourra-t-il jamais se tirer d'affaire. La Chambre des députés se prononcera contre l'hérédité de la pairie, la Chambre des pairs comme un des pouvoirs constituants protestera, ce ne

(1) Après avoir participé aux journées de Juillet, il fut tour à tour préfet de police, président de la Chambre et président du Conseil d'État.

sera donc que par un coup d'État que le roi pourra vider la question, et par quel coup d'État !

3 août.

Notre dîner chez le roi a été de soixante couverts ; il faisait une chaleur étouffante ; je n'en pouvais plus avec ma pelisse (i) ; aussi la reine me disait-elle :

— Vous êtes en train de faire pénitence, comte Rodolphe.

Elle avait raison ; ce dîner a été pour moi un véritable supplice et si j'ai eu quelque dédommagement en me trouvant à côté de la princesse Marie, qui a repris son ancienne gaieté et sa fraîcheur, les autres personnes qui m'entouraient et ces tableaux de Jemmapes et de Valmy me rappelèrent bientôt où j'étais.

Le duc d'Orléans était triste, préoccupé et surtout embarrassé ; le roi avait l'air soucieux et parlait du chagrin que lui causait le départ du ministère de Casimir Périer.

Casimir Périer s'est offensé, lors de l'élection présidentielle, de n'avoir obtenu pour son candidat qu'une seule voix de majorité ; il a déclaré au roi qu'il ne pouvait aller avec une Chambre dont il ne possédait pas la confiance. Mais, où prendre un autre ministre en ce moment, et dans quel parti se jeter, pour le trouver? Il paraît donc décidé que Soult et quelques autres membres du ministère Périer resteront. Malheureusement, personne

(i) Dans les réceptions officielles, le comte Rodolphe portait le costume des magnats de Hongrie.

ne veut se charger ni de l'intérieur et de la présidence, ni des affaires étrangères, et cela par une raison bien simple, c'est qu'on ne veut pas prendre un portefeuille pour huit jours, et, grâce aux menées de la gauche, cela arriverait ainsi. Il faut en ce moment un ministère de droite pour voter le douzième du budget dont on a besoin pour faire face aux dépenses de l'Etat, et qui ne serait point voté avec un ministère de gauche.

Le roi a proposé à Odilon Barrot de former le nouveau ministère, tandis qu'il conjurait Casimir Périer de rester ; mais Odilon Barrot a déclaré qu'il ne pouvait se charger de cette besogne, vu qu'il n'avait que cent voix à sa disposition dans la Chambre.

Une demi -heure après notre départ du Palais-Royal, un attroupement assez nombreux s'est formé sur la place, on criait : « Vive la Pologne, à bas les Russes, vive Casimir-Périer. » On est parvenu cependant, sans beaucoup de peine, à chasser les mutins en faisant quelques charges de troupes sur eux.

4 août.

Ce soir, j'ai assisté à une charge qui a eu lieu contre un attroupement au Palais-Royal ; on avait annoncé d'avance le tumulte, ce qui fait qu'on s'y est rendu pour le voir ; cela n'était pas grand'chose, on n'a presque pas fait de résistance. Tout le monde a couru à toutes jambes, on a poussé les mêmes cris qu'hier ; tout cela durera encore quelques jours.

La nouvelle importante qui vient de nous arriver en

ce moment change non seulement la question du ministère français, mais bien d'autres encore ; c'est la guerre entre la Hollande et la Belgique. Déjà les premières hostilités ont commencé et le roi des Belges vient demander des secours à la France. Louis-Philippe les lui accorde et donne le commandement de l'armée du Nord au maréchal Gérard. Le ministère n'est donc point dissous et il attendra tranquillement l'adresse de la Chambre au roi. Voilà donc le brandon de la guerre jeté. L'armée française se trouve forte de cinquante mille hommes et celle du roi de Hollande est de soixante mille. L'armée du roi Léopold ne compte presque pour rien, tant elle est peu disciplinée ; on craint même ici qu'elle ne soit battue avant que l'armée française ne soit arrivée. Les ducs d'Orléans et de Nemours sont déjà partis pour Maubeuge ; le maréchal Gérard va à Bruxelles pour réunir et organiser, si faire se peut, les troupes belges. On se flatte ici que tout sera fini en huit marches. Voilà donc le duc de Nemours marchant à la défense du royaume qu'il devait gouverner.

Cette guerre a éclaté bien à propos pour la France. Sans elle, je ne sais vraiment comment aurait fait le roi des Français pour se tirer d'embarras. Cet embarras cesse subitement comme d'un coup de baguette par la faute du roi de Hollande. Le ministère Périer reste, l'Adresse, au lieu d'être mauvaise, sera bonne, les émeutes qui devaient continuer tous les soirs sous les croisées du roi vont cesser, tous les budgets du monde seront votés, car l'affaire de la Belgique, les protocoles et la conférence de Londres, toutes les questions enfin les plus critiques pour le gouvernement, se trouvent aplanies maintenant. Les fonds ont pourtant fléchi de cinq francs. Si

cette guerre est terminée en huit marches, elle consolidera beaucoup Louis-Philippe, mais si, malheureusement pour lui, les Hollandais font une longue et forte résistance, il perdra de sa popularité et les Henriquinquistes se mettront en mouvement ; ils ne faisaient qu'attendre la guerre. Je ne doute pas que les désordres en Italie vont promptement recommencer, ce sera une nouvelle occupation de nos troupes qui se fera encore avec moins de difficultés que la première, et la France n'aura plus le droit de faire des remontrances.

Il y a des personnes ici qui disent que le roi de Hollande a raison de faire la guerre en ce moment ; de cette manière, il se met en état de faire un traité avec la France et les autres puissances, traité qui lui sera toujours plus favorable que l'état dans lequel il se trouve en ce moment, état qu'il n'aurait pu continuer, à cause des immenses dépenses dans lesquelles il se trouvait entraîné. Le ministre de Belgique, M. Le Hon, est allé trois fois aujourd'hui chez le roi Louis-Philippe ; c'est que le temps presse ; si les troupes n'arrivent point, son gouvernement et son roi se trouvent chassés de Bruxelles. L'ambassadeur de Russie, qui devait partir pour l'Angleterre, ne part pas ; d'abord, il ne pourrait s'absenter maintenant de Paris, et puis il n'a plus rien à craindre des émeutes.

Le général Fagel, ministre de Hollande, est au désespoir de tout ce qui vient d'arriver ; il trouve que son maître a été mal conseillé et que cette déclaration de guerre à toute l'Europe ressemble furieusement à un coup de tête. Leduc d'Orléans a été nommé général ; sa brigade est composée du Ier régiment de hussards appelé de Chartres et du Ier de lanciers, dont le duc de Nemours

est colonel. Le commandement de la cavalerie légère est confié au général de Lawoestine et au duc d'Orléans ; deux de ses aides de camp, le général Marbot et le général Baudrand, l'ont accompagné.

La position dans laquelle se trouve en ce moment la ville d'Anvers fait pitié. Elle n'a que trop lieu de s'attendre à être incendiée et dévastée d'un moment à l'autre.

20 août.

Les jours qui précédèrent le 4 août où nous est arrivée la nouvelle de la guerre entre les rois des Pays-Bas et de Belgique, Paris fut encore une fois le théâtre d'émeutes et de troubles. Casimir Périer ne voulait plus rester, parce qu'il avait perdu la confiance du roi ; le parti républicain conçut l'espoir de placer ses chefs au ministère ; mais, pour y parvenir, il fallait encore faire peur au roi. Dans ce but, on rassembla sous ses croisées tout le personnel révolutionnaire ; et telle fut là manifestation que déjà Louis-Philippe était disposé à prendre Odilon Barrot pour ministre et lui offrit le pouvoir, mais Odilon Barrot eut peur à son tour de ne savoir conduire cette machine si détraquée. Il refusa. Cette circonstance venait de mettre le comble à l'embarras du Palais-Royal, lorsque la guerre en Belgique, si populaire parmi les républicains, est venue remédier à tout, d'autant plus que Casimir Périer, voyant la position fort critique de son pays et que personne ne s'opposait plus à ce qu'il gardât la présidence, a repris son portefeuille déjà rendu au roi. Tout est donc rentré dans l'ordre.

ANNÉE t8.ii 35

J'ai été présent à la dernière de ces émeutes ; on criait : « Mort à Casimir Périer ; mort au roi s'il ne change de ministère. » Je me trouvais dans une des galeries du Palais-Royal, accompagnant l'ambassadeur; on chargea le peuple dans les jardins du Palais et dans les rues environnantes. Tout à coup, un homme s'approche de nous :

— Messieurs, ne vous exposez pas ; je sais qui vous êtes, vous courez de grands dangers ; nos ennemis pourraient vous reconnaître et dans ce moment, sur la place, l'on désarme la troupe de ligne du roi.

Cet avis, tout exagéré dans ses détails qu'il nous parût , nous fit cependant rebrousser chemin et nous réfugier chez un glacier du palais, de la croisée duquel nous vîmes passer et repasser l'émeute avec son hideux attirail.

Personne n'a cru au consentement des puissances à la guerre entre la Hollande et la Belgique et les bruits d'une conflagration européenne, déjà depuis longtemps répandus, ont pris à cette occasion plus de consistance.

L'Adresse de la Chambre au roi doit être virulente, à ce qu'on dit, et l'on ne doute pas que le ministère soit hors d'état de résister à pareille attaque.

La police est toujours à la poursuite des pièces de cinq francs à l'effigie de Henri V, frappées à Londres ; on s'en sert même pour découvrir les carlistes en faisant offrir de ces médailles par des agents de police aux passants dans les rues et aux promeneurs dans les jardins publics ; ceux qui en ont acheté sont notés et des visites domiciliaires s'ensuivent.

MM. les républicains et tous ceux qui espéraient la guerre générale pour renverser le trône de Louis-Philippe

fort désappointés par la tactique hollandaise qui ste à se retirer et à éviter toute espèce de combat.

sont consiste à se

28 août.

Nous avons eu aujourd'hui la plus délicieuse séance de crocheteurs à la Chambre. M. Vatout entendant M. de Corcelles parler des valets de cour s'est hâté de se dire insulté, en sa qualité de commensal du roi. Puis M. de Montalivet a prononcé le mot sujet: cris, tumulte, on se serait cru à la halle ou sur le port. C'était plus train que l'hiver dernier, quand nous, jeunes gens, nous nous donnions le divertissement de courir l'émeute. Ah ! si un second Bonaparte pouvait se montrer tout à coup, comme ces drôles seraient muets, comme ils se feraient petits !

Le président de la Chambre agitait en vain sa sonnette, dont le son était couvert par des cris, des blasphèmes et des hurlements. Ne sachant quel moyen employer pour ramener le calme et se décidant à suspendre la séance, M. Girod (de l'Ain) voulut se couvrir ; son chapeau était resté au vestiaire ; il se saisit de celui d'un huissier qui était à sa portée. Malheureusement, ce chapeau était crasseux et déformé et surtout beaucoup trop grand pour le chef du président, qui, de prime abord, se l'enfonça, n'écoutant que sa sainte colère, jusqu'aux oreilles. La Chambre voyant son président coiffé d'une manière aussi grotesque, ce furent des rires et des huées sur tous les bancs. M. de Lameth lui-même, dit-on, se tenait les côtes.

Nous marchons rapidement vers une crise terrible. Les

saint-simoniens font des progrès effrayants ; ils enrégimentent les ouvriers, ils les partagent sous des chefs différents et avant six mois, ce vaste complot éclatera et mettra en péril la société. Ils cherchent quelques niais dans la haute classe et il n'en manque pas. Le ministère est trop prévenu pour y croire et trop faible dans tous les cas pour parer cette attaque. Les royalistes ne sont pour rien dans cette tentative, pas plus que dans la prétendue conspiration dont la découverte a déterminé l'arrestation de six individus sonnant le tocsin à Notre- Dame, mais le gouvernement en a profité pour en coffrer quelques-uns suspects de carlisme.

Sir Walter Scott vient de publier le Comte Robert de Paris et le Château dangereux. Ces deux romans pourront grossir sa bourse, mais non sa renommée.

La liste civile n'est pas encore votée, la séance du jour a été aussi scandaleuse que celle d'hier. Jamais une plus méprisable et périlleuse anarchie n'a pesé sur la France.

19 septembre.

Après un paisible séjour à la campagne, chez les Fitz- William, aux environs de Melun, j'ai encore trouvé tout Paris en mouvement, encore des émeutes dans les rues, des séances orageuses dans la Chambre des députés. Il y a eu plusieurs personnes tuées durant ces malheureuses affaires, et, dernièrement, il s'en est fallu de peu que les perturbateurs ne parvinssent à porter un de ces cadavres dans .'es appartements du roi. Le Palais-Royal se trouvant

entouré de petites rues, rien au monde n'est plus difficile que d'en défendre les approches. Il a donc été décidé que le roi irait habiter les Tuileries.

Nous avons fait, il y a quelques jours, notre dernière visite au Palais-Royal. Mais, avant de parler de tout cela, je veux mentionner ici ce qui s'est passé depuis le 17 septembre. On a profité de la nouvelle de la prise de Varsovie, comme l'on profite de tout, pour troubler le repos, pour bouleverser ce qui existe ; cette fois-ci ce fut une guerre au ministère. A toute force, on a voulu le chasser pour le remplacer par des républicains, par le parti subversif. Pozzo en a été quitte pour la peur, Casimir Périer et Sébas'tiàni ont manqué d'être pendus et ce n'est qu'au sang-froid du premier qu'ils doivent leur salut.

Le désordre une fois calmé dans les rues, grâce à quelques coups de baïonnette et de sabre, un peu de sang versé, parfois des innocents, il est vrai, le démon de la discorde entra dans la Chambre ; ce furent des interpellations au ministère, des menaces, des reproches enfin. Mauguin, fort heureusement pour le ministère, se laissa emporter par sa fougue, sa violence et il gâta par là la position de son parti. D'un autre côté, le ministère s'est bien défendu ; les imputations, la plupart fausses, étaient faciles à démentir, et pour ce qui était vrai, Casimir Périer et ses collègues prirent le parti de nier. Mauguin n'ayant pas d'acte à produire fut obligé de se rendre. Jamais je n'ai vu Paris dans une plus grande agitation, les esprits étaient partagés entre le désir de l'ordre et celui de secourir les Polonais, car on croyait encore que le roi pouvait en trouver le moyen.

Le roi a eu pas mal peur aussi ; il y a eu un moment où l'on ne croyait plus qu'il fût en sûreté à Paris. Vincennés

devait le recevoir. Il s'est montré sur les galeries du Palais-Royal, voulant haranguer le peuple, mais des gestes menaçants lui rappelèrent la fin tragique de son père et lui rirent oublier sa harangue. Le danger arriva si vite que l'on n'avait pas eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour défendre les hôtels les plus exposés à la fureur de la populace, ainsi que ceux des ministres et de l'ambassadeur de Russie.

Le comte Pozzo était au moment de prendre son thé après dîner, lorsqu'un émissaire du préfet de police vint l'avertir de l'imminence du danger dans lequel il se trouvait.

— N'ayant pas en ce moment, dit cet agent, la force nécessaire pour réprimer les mutins, le préfet de police invite Votre Excellence à quitter son hôtel au plus vite.

L'ambassadeur a eu beau parler du droit des gens et du désir qu'il avait de finir sa tasse de thé, il a dû se sauver et passer chez Mme de Montcalm. Ce fut Sébastiani qui paya tout l'écot de la perte de ses vitrages et de la grille de son jardin.

Voici encore quelques détails que je trouve tracés de ma main sur une feuille détachée où je les avais mentionnés en les apprenant.

« 17 septembre. — ■ La nouvelle de la prise de Varsovie n'a pas tardé, dès qu'elle fut répandue dans le public, à faire grand effet. Les journaux, ainsi que cela se pratique, s'en sont emparés ; le Courrier et autres prirent surle-champ des bandes noires et lâchèrent les articles les plus virulents contre le gouvernement.

« La Chambre des députés offre aussi un spectacle peu édifiant ; MM. Mauguin et Lamarque se sont disputés sur le point de savoir lequel des deux attaquerait les ministres,

6o VINGT-CINQ ANS A PARIS

lequel parlerait sur les affaires de Pologne. Mauguin l'emporta, mais comme cette question n'était point à l'ordre du jour, il a dit qu'il avait quelques observations à faire sur celui de lundi et prévint les ministres qu'il les attaquerait ce jour-là.

« Dans les rues, dès ce matin, se formèrent de grands attroupements ; on se porta sur le Palais-Royal, sur les hôtels des ministres et particulièrement sur celui des Affaires étrangères. Les vitrages du rez-de-chaussée furent brisés, la grille du jardin enlevée et peut-être y aurait-on mis le feu si les troupes et la garde nationale n'étaient pas parvenues à dégager l'hôtel.

« 18 septembre. — L'inquiétude et l'effervescence augmentent d'heure en heure ; les rues sont encombrées de monde, des bandes de clubistes parcourent la ville, tout nous annonce quelque grand coup. Le Palais-Royal est rempli de troupes, Casimir Périer et Sébastiani ont eu toute la peine du monde à se soustraire aux assaillants en se sauvant dans un corps de garde de la place Vendôme. On pille les armuriers, la troupe ne veut point agir sans la garde nationale et ceUe-ci est très irritée contre le ministère. On veut du sang et il en coulera. On arrange le château fort de Vincennes pour le cas où la révolte se porterait sur Neuilly, où la famille royale vient de se réfugier depuis ce matin ; enfin, nous voilà encore replongés dans tous les troubles de l'année dernière et du mois de février de celle-ci.

« La populace a forcé les portes de plusieurs théâtres et fait évacuer les salles ; la même chose serait arrivée aux Italiens si l'on n'avait eu la bonne idée de fermer les portes et d'éteindre les lustres du foyer et des bureaux et les lampes qui se trouvent placées devant le théâtre,

de sorte que les tapageurs ont cru qu'il n'y avait point de représentation ; ils ne s'en sont pas moins amusés à casser les carreaux. De là ils sont allés piller les armuriers de la rue de Richelieu et briser les réverbères. Le pillage eût été complet si la force armée n'avait réussi à chasser les mutins.

« Notre hôtel, celui de la Russie, sont désignés. »

20 septembre.

Tout est tranquille aujourd'hui et l'on espère que ce sera pour quelque temps ; je le désire, mais l'affaire de la pairie reste toujours menaçante. Casimir Périer, dans son discours sur la proposition de loi contre l'hérédité, a fait un singulier aveu. Il cède à l'opinion de la majorité, quoiqu'elle soit contraire à la sienne, ce qui veut dire qu'il se range dans l'opposition contre lui-même et qu'il ne trouve d'autre moyen de gouverner que de passer à l'ennemi. Un ministère qui, pour rester au pouvoir, abdique son système, est un corps qui pour vivre se séparerait de son âme. La conduite du président du Conseil démontre que pour gouverner, il est obligé de céder à la révolution. Le système tout monarchique, tout aristocratique professé par M. Périer dans le préambule de la loi, montre bien ce qu'il voudrait faire et c'est précisément le contraire de ce qu'il fait. Le public le sent, et de là cette inquiétude, ce malaise dans tout le corps social.

Nous venons de faire notre dernière visite au Palais - Royal. La reine et les princesses étaient placées comme de coutume autour de la table ronde, au bout de la galerie de Valois, à côté de la grande cheminée. Le roi

nous reçut dans le salon qui précède la galerie. Il passa ensuite dans la salle du Conseil où les ministres étaient déjà réunis. La reine avait l'air rassuré qu'elle prend toujours lorsqu'elle croit ses ennemis vaincus. Madame Adélaïde était rayonnante. Ces dames étaient mises avec plus de soin qu'aux jours où elles restent en famille et où la reine ne reçoit que le peu de personnes qui ont la permission d'aller la voir tous les jours. Il y avait même quelques bougies de plus allumées.

Madame Adélaïde, sans doute, à mon air un peu étonné, vit que je m'apercevais de ces petits changements et crut devoir m'en indiquer la cause.

■ — ■ L'empereur et Donna Maria passeront leur soirée ici, me dit-elle.

Son Altesse Royale avait à peine prononcé ces mots qu'on annonça Leurs Majestés. La reine se leva aussitôt pour aller à la rencontre de l'empereur et de sa fille ; elle leur fit de profondes révérences, puis elle embrassa la jeune reine, la prit par la main, la conduisit vers nous et l'ayant invitée à se placer dans le fauteuil qu'elle (la reine des Français) occupe ordinairement, elle s'assit à quelques chaises de là.

Qu'on se figure une personne très forte pour son âge, avec des traits dans le genre de ceux de notre famille impériale, beau teint, beaux cheveux blonds, pas très grande, assez forte de hanches, belles mains, joli pied et déjà toute formée, on lui donnerait dix-huit ans. Réunissez tout cela sur une même personne et vous avez Donna Maria da Gloria. Sa démarche, chacun de ses gestes me rappelèrent Mme la duchesse de Berry. — Sa timidité est extrême, son langage enfantin, son esprit peu développé. — L'heure de la retraite de Mlle de Beau-

ANNÉE iSji 63

jolais avait sonné ; la princesse avait par conséquent déjà quitté le salon ; ce fut un grand regret pour la reine de Portugal. Mesdemoiselles d'Orléans et de Valois firent leur possible pour remplacer leur sœur près de la jeune reine, elles lui apportèrent les joujoux de Toto (le duc de Montpensier) : à savoir des maisons en cartes, faites d'après les modèles de la maréchale Gérard, qui possède un grand talent dans ces sortes de constructions, des jeux de parquets, des tableaux découpés et autres. Sa Majesté de Portugal s'amusa d'abord à enlever une tour à l'un de ces palais en cartes, ce qui arracha un soupir à Mademoiselle de Valois ; elle prévoyait le chagrin que cela ferait à son frère ; aussi chercha-t-elle à détourner l'attention de la petite reine en lui proposant de faire un fond de tapisserie. Mais Donna Maria trouva probablement que cela ressemblait trop à une leçon et préféra démolir une seconde tour du palais de Toto.

Appuyé sur le dossier du fauteuil de Sa Majesté de Portugal et devinant la préoccupation de Mademoiselle de Valois qui me regardait d'un air inquiet, je crus de mon devoir de sauver d'une ruine certaine les tours qui restaient encore au palais de cartes et prenant un jeu de parquets, je représentai à Sa Majesté Portugaise tout le charme de ce jeu. Mon discours fut si persuasif que je réussis à fixer son attention. Elle commença par fourrer ses deux mains dans la boîte que je tenais et en sortit quelques poignées de ces petites pierres de couleur, non sans en jeter la moitié parterre et sur la table. Cassettes, ouvrages, paniers et flambeaux en vermeil, tout en fut inondé.

— Nous allons faire une étoile, dit-elle.

— Votre Majesté désire-t-elle que nous lui pré-

parions les couleurs? demanda Mademoiselle de Valois. Sur un signe afnrmatif de la reine, nous voilà tous occupés à ranger les couleurs. Déjà, deux rayons de cette étoile allaient être achevés, lorsque la voix de Dom Pedro se fit entendre à l'autre bout de la galerie :

— Maria ! Maria !

La reine, comme un enfant qui a peur, se leva brusquement, fit d'énormes enjambées pour passer par-dessus les genoux de notre cousine et de la reine des Français, car ces dames n'avaient pas eu le temps de se lever. Le roi, qu'on avait rappelé du Conseil, venait de rentrer et Donna Maria devait lui faire une demande en faveur de quelques réfugiés portugais. Le rouge au visage, les yeux baissés, elle fit une profonde révérence à Sa Majesté. Le roi en fit une plus profonde encore et puis une autre et encore une. Cependant, la reine, toute tremblante, récita la phrase qu'on lui avait apprise. Louis-Philippe, avec la galanterie qu'un roi même doit à une femme et surtout si cette femme est une reine, fit droit à la demande avec beaucoup de grâce dans ses paroles et très peu dans son maintien. Philippe d'Orléans a le don de la parole autant que Charles X, mais il est loin de posséder cette grâce chevaleresque, ce port vraiment royal du roi exilé. Dom Pedro permit à sa fille de rejoindre les princesses. Elle nous arriva en sautillant.

— Ah ! dit-elle, c'est fait, c'est fait, quel bonheur !

— - Oui, ma chère, lui dit la reine des Français, avec cette bonté qui n'est qu'à elle, c'est fait ; vous l'avez très bien dit. Calmez-vous maintenant ; il n'y a plus rien qui puisse vous préoccuper.

La petite reine profita bien de cet avis ; dès ce moment, elle fut toute à son affaire, c'était une autre personne ; ses

AXXÉE 1831 65

éclats de rire, sa gaieté, ses enfantillages contrastaient bien singulièrement avec son physique, car comme je vous dis, elle a l'air d'avoir dix-huit ans.

Le lendemain de notre visite, il y a eu un dernier concert au Palais-Royal ; il n'y fut question que de l'installation de la famille royale aux Tuileries ; les uns trouvent très politique cette mesure et les autres la considèrent comme une transition de la royauté citoyenne à l'absolutisme. Déjà, on nomme des dames d'honneur, des grandes maîtresses, des chambellans, un grand maréchal du palais, des aumôniers, etc., etc. Chacun distribue ces charges au gré de sa fantaisie.

Deux jours après, nous avons eu cercle diplomatique aux Tuileries. Jamais ce palais ne m'a paru plus triste, plus morne, les salles de gardes plus vides. Ces salons autrefois peuplés de chambellans et maîtres de cérémonies, semblaient déserts ; à peine y avait-il un domestique ou une hallebarde pour ouvrir les portes. Nous voilà enfin dans la salle du trône. Le tapis est changé, les tentures aussi, plus de fleurs de lis, plus d'armoiries de France. Du velours cramoisi uni a remplacé ces emblèmes. Le roi était en uniforme de garde national avec ses aides de camp pour tout cortège, puis la reine avec Mme de Dolomieu, puis Madame Adélaïde avec Mme de Montjoie, puis les trois princesses avec leur gouvernante, puis le duc d'Orléans avec le général Baudrand et le duc de Nemours avec son gouverneur.

Le roi, dans son discours au corps diplomatique, s'excusa presque d'occuper l'ancien palais du roi Charles X, en faisant toutefois remarquer que l'empereur d'Autriche le lui avait conseillé.

Les voilà donc établis aux Tuileries ; le duc d'Orléans "■ 5

occupe l'appartement de Mme la duchesse de Berry, la reine celui de Madame la dauphine, le roi celui du dauphin et Madame Adélaïde s'est réservé les chambres que Mme de Damas et les dames d'honneur occupaient sous Charles X et qui, sous l'Empire, composaient l'appartement du roi de Rome. Les autres princes et princesses sont logés dans les appartements des enfants de France et de Mme de Gontaut. Il me semble, en écrivant ces noms, que je parle d'un autre siècle, tant tout cela est déjà loin de nous.

Le prince royal reçoit dans les appartements de Charles X, dont la chamber à coucher a été convertie en salle de billard ; son cabinet et sa bibliothèque servent aujourd'hui de passage et la chambre à coucher de parade d'autrefois est le salon de la reine où elle se tient tous les jours. La galerie de Diane sert de salle à manger, ce qui fait qu'en la traversant le soir pour rendre visite à la reine, on a toute l'odeur des plats, ce qui ne laisse pas d'être fort incommode.

Le roi passe une partie de sa soirée dans le salon de la reine ; le duc d'Orléans s'est émancipé depuis quelque temps et se dispense de ce qui est pour lui un ennui. La table ronde du Palais-Royal est placée dans un coin de la chambre, entre la cheminée et l'endroit où se trouvait le lit des rois de France. Le soleil de Louis XIV avec la légende Nec pluribus impur est resté intact. La tenture de cette pièce est gros vert, en satin broché d'or dans des encadrements en bois doré et richement ciselé ; le plafond en voûte est surchargé de dorures et d'ornements qui nuisent aux belles peintures allégoriques. Le tapis fleurdelisé a'disparu de cette pièce comme des autres et on l'a remplacé par celui que Napoléon y a fait poser avec les

douze cohortes en rosace ; les aigles de l'usurpateur, à ce qu'il paraît, choquent moins les yeux de Louis-Philippe que les lis de la légitimité.

Peu de jours après l'entrée de la famille royale aux Tuileries, nous fûmes priés à aîner. Étaient invités avec nous : lady Granville, son mari et ses deux filles, M. et Mme de Werther avec leur fille, le baron de Humboldt, M. de Schlegel, le prince et la princesse de Castel-Cicala et sir Richard Acton qui revenait d'Italie (1).

Chargé d'un message du roi de Naples pour Mme la duchesse de Berry, il avait eu beaucoup de peine à trouver cette princesse dans la petite ville de Massa. Quelqu'un enfin lui indiqua la maison ; il frappe à la petite porte à plusieurs reprises, il était nuit ; on arrive enfin, la porte s'ouvre. Figurez-vous son étonnement, en voyant Madame Royale elle-même devant lui avec un chandelier à la main. Elle l'invita à rester à dîner ; ce dîner fut bien frugal ; le marmiton avec son bonnet sur la tête, en veste et tablier, faisait le service.

M. Acton a eu une longue conversation au sujet de Mms la duchesse de Berry avec la reine ; elle le questionnait sur tout, avide des moindres détails. Comment pourrait-il en être autrement, surtout quand on habite les appartements où résidaient ceux qui vous ont fait place malgré eux? Cette conversation a dû être bien pénible pour la reine ; elle l'a été beaucoup pour sir Richard qui me l'a avoué. Très bien vu de la famille de Charles X et du Palais-Royal, il se trouvait donc placé entre deux puissances ennemies dont il est l'ami.

Après dîner, le roi me fit l'honneur de me montrer

(1) Le fils du fameux Acton, favori de la reine Marie-Caroline de Naples.

l'appartement en détail ; il me répéta encore qu'il n'était entré aux Tuileries que parce que l'Empereur le lui avait conseillé.

— Je me rappelle parfaitement, Sire, dis-je à Sa Majesté, le propos tenu par mon auguste maître et des détails que nous en a donnés le général Belliard.

— Soyez convaincu, comte Rodolphe, continua le roi, que j'ai fait un grand sacrifice aux convenances en quittant mon beau Palais-Royal pour cet appartement si noir. Voyez combien, malgré tant de lumière, il est sombre et triste. Et ce petit salon de ma femme (en se reprenant), de la reine, est-il comparable à la belle galerie où elle recevait au Palais-Royal? L'appartement de ma sœur n'est pas plus brillant.

— Oui, comte Apponyi, dit Madame Adélaïde, le roi a bien raison, je ne suis pas logée, je suis campée ; j'aurais bien pu trouver un appartement plus convenable au pavillon Marsan ; mais c'est si éloigné et je souffre, comme vous savez, de mes migraines. C'eût été pour la reine et les enfants une affaire de venir me voir ; ici au moins elles peuvent descendre chez moi par le petit escalier tournant sans avoir besoin de se couvrir et elles me viendront plus souvent.

La Mode a publié un article effroyable sur l'entrée du roi aux Tuileries et sur la première nuit qu'il y a passée. Une caricature a aussi paru à ce sujet ; elle représente le roi en ramoneur devant une glace dans les appartements des Tuileries. La légende porte ces mots : « Dieu, que je me suis sali pour arriver jusqu'ici. »

Au dernier concert à la cour, je me suis trouvé debout à côté du roi ; le dey d'Alger était non loin de nous.

— C'est incroyable, me dit Sa Majesté, tout ce qu'on

voit de nos jours : voilà le dey d'Alger à la cour du roi de France.

— Je viens de faire la même réflexion, Sire.

— Peut-être, continua Sa Majesté, dira-t-il comme le doge de Gênes à Louis XIV : « Ce qui m'étonne le plus, c'est de m'y voir. »

Je souris et me tus. Le ministre d'Argout, meilleur courtisan que moi, prit la parole et dit au roi :

— Le doge de Gênes avait raison de le dire ; mais, quelle différence entre le siècle despote de Louis XIV et celui d'aujourd'hui ; les étrangers voient chez nous des choses bien plus utiles et plus étonnantes que le château de Versailles. Je crois donc que le dey d'Alger n'a jamais dit et pas même pensé pareille chose.

— Je l'espère, dit le roi d'un air satisfait. Et l'on changea de conversation.

Le dey d'Alger avait avec lui, outre son interprète, un homme grand, à larges épaules, à la figure noire, sévère et pittoresque. L'interprète nous dit que c'était le bourreau honoraire du dey.

En fait de personnages curieux, il y avait encore à ce concert l'envoyé de Tunis, avec sa grande couverture de laine blanche, dans laquelle il est enveloppé de la tête aux pieds, et son neveu, charmant garçon de dix à douze ans, avec des yeux noirs de toute beauté.

— Je me trouvais dernièrement, me dit l'ambassadeur d'Espagne, chez le comte Sébastiani en même temps que l'envoyé de Tunis ; il s'est fait présenter à moi et ne sachant trop quelle conversation entamer, je lui fis demander par l'interprète s'il avait connu un nommé Gomez, Espagnol établi pendant bien des années à Tunis et qui, y ayant fait de mauvaises affaires, est revenu en

Espagne. L'envoyé me fit répondre qu'il connaissait beaucoup ce Gomez, que cet individu lui devait cinq cent mille francs et que, probablement, c'est pour cette raison qu'il n'osait plus revenir à Tunis. Il me demanda en même temps si Gomez est un galant homme et si véritablement il n'est pas en état de rembourser cette dette. Je tiens Gomez pour un brave homme, un homme d'honneur, généralement aimé et estimé dans le pays où il habite maintenant, et c'est dans ce sens que je répondis à l'envoyé de Tunis. Il me fit dire alors par son interprète que ce témoignage de ma part le décidait à permettre à Gomez de retourner à Tunis et à lui faire remise de sa dette. Et le lendemain, il m'apporta lui-même tous les documents nécessaires pour terminer cette affaire.

J'ai passé hier, dans la matinée, chez Mme de Loulé. Elle m'a parlé de l'expédition prochaine de son frère contre le Portugal ; elle me dit que leurs correspondants de Lisbonne sont convaincus du succès de cette expédition,

— Si leur prédiction se réalise, à quel parti se résoudra l'empereur? demandai-je. Sera-t-il régent, co-régent ou bien prendra-t-il la couronne de sa fille?

— Vous savez, me dit la marquise, que mon frère, en devenant empereur du Brésil, avait cédé la couronne de Portugal à Dom Miguel sous certaines conditions qui n'ont pas été remplies. Il peut donc la reprendre si bon lui semble et, à mon avis, c'est ce qu'il pourrait faire de mieux, car il serait bien dur pour lui de n'être que le lieutenant général et le premier ministre de sa fille, alors qu'il a le droit d'occuper le trône.

Le marquis de Loulé, qui était présent, chercha à donner une autre tournure à la conversation, trouvant

probablement que sa femme avait parlé avec un peu trop d'abandon. Étant au fait de ce que je voulais savoir, je n'ai fait aucune tentative pour ramener l'entretien sur l'expédition de Dom Pedro.

Le même soir, l'Empereur est venu nous faire visite dans notre loge aux Italiens ; il se déchaîna contre Larocha, le nouvel envoyé du Brésil qui vient d'arriver et qui n'a pas passé chez lui. Dom Pedro s'est offensé de ce manque d'égard.

— Ce petit homme, nous dit-il, et ceux de sa suite sont tous mulâtres. Il eût été bien heureux si, pendant que j'étais au Brésil, je l'avais honoré d'un regard, et maintenant il fait le fier; c'est une bête, un animal.

En parlant ainsi, il frappait du pied le tapis.

Il exige beaucoup du corps diplomatique ; il aurait prétendu qu'on allât lui faire la cour, le jour de sa fête, et ne l'a pas caché. Les ambassadeurs et ministres des puissances parentes sont seuls venus.

15 octobre.

Tout ce qui se passe est de bien mauvais augure, la maladie morale qui mine le corps social devient toujours plus violente et plus menaçante. La crise approche, elle sera épouvantable. L'amendement qui a passé hier dans la Chambre des députés est un nouvel échec à la royauté ; les ministres espèrent y remédier encore. Je le désire pour la France et pour l'Europe, car l'influence d'un grand pays sur les autres est toujours à craindre. Chaque secousse en France a sa répercussion au dehors. Le roi,

au concert d'hier, m'a paru bien préoccupé ; il a parlé très sévèrement à Bérenger, le rapporteur de la proposition royale. Celui-ci parvint cependant à calmer un peu Sa Majesté, en lui démontrant qu'il y avait encore un moyen d'amortir l'effet de l'amendement voté à la séance d'aujourd'hui, si préjudiciable au pouvoir royal.

En parlant de la soirée à laquelle assistait le dey d'Alger, j'ai oublié l'incident que voici. Le dey, peu accoutumé à rester debout, ne pouvant dissimuler sa fatigue, le roi et la reine lui firent donner une chaise qu'il accepta avec reconnaissance ; cependant il n'en profita pas longtemps. On chantait le fameux quintetto du Turco en Italia. Lorsqu'on en vint à la phrase Questo Turcaccio maledetto que Lablache dit si bien, le dey comprit qu'il était question d'un Turc et en demanda l'explication à son interprète ; celui-ci lui traduisit la phrase. Alors, le dey, sans perdre un instant, se lève et sort pour se réfugier dans l'autre pièce. Dom Pedro, placé à côté de lui, en riait sans se gêner. Les dames de la cour et les invités usèrent de plus de ménagement.

Le quintetto fini, le dey reparut dans la salle. S'étant fait présenter à notre cousin, il lui demanda par l'interprète des nouvelles de sa précieuse santé, à quoi l'ambassadeur répondit qu'il était fort sensible à sa politesse et que, grâce au ciel, sa santé, jusqu'à présent, ne lui donnait pas la moindre inquiétude. Le dey en parut très satisfait, et son bourreau honoraire fit une profonde révérence. Il paraît en avoir une grande habitude. Au moment où j'entrais dans la salle du trône, apercevant de loin la belle duchesse de Vallombrosa que je n'avais pas vue depuis son mariage, je voulus m' approcher d'elle pour lui faire mes compliments. Ne voilà-t-il pas que ce

grand bourreau de Turc me barre le chemin de concert avec son maître. L'aspect de tous ces turbans et poignards (le bey de Tunis se trouvait là, lui aussi, avec son neveu) me fit reculer de trois pas; ces messieurs en profitèrent pour me faire des révérences jusqu'à terre ; je fis de même, en les imitant, ce qui fit sourire les dames qui nous entouraient.

29 octobre.

Nous sommes revenus hier, l'ambassadeur et moi, d'un petit séjour à la campagne. Nous avons passé quelques jours à Sainte- Assise, château du prince Charles de Beauvau. De toute la société invitée, nous et le duc de Talleyrand étions les premiers arrivés. La princesse fut un peu tourmentée, craignant que la solitude n'ennuyât l'ambassadeur. Je l'ai entièrement rassurée, en lui disant que nous étions venus uniquement pour profiter de sa société et des saines distractions que la campagne nous offre. Une fois rassurée, tout alla son train ordinaire et d'une manière très agréable. Après dîner, on se mit autour de la table placée près de la cheminée du petit salon, et comme chacun de nous avait envie de soutenir la conversation, on parla avec gaieté, sans trop nuire au prochain. Le thé interrompit l'entretien et des apartés s'établirent. Je causai avec le prince Charles et notre entretien roula sur les positions détruites ou changées par la dernière révolution. Me parlant du cardinal de Rohan, il me dit :

— Quel drôle de corps ! Ne voilà-t-il pas qu'il passe sa vie maintenant à Rome, au lieu d'être dans son évêché.

— Cela ne m'étonne point, dis-je au prince ; il a manqué être assassiné aux portes de Paris.

— C'était bien de sa faute, reprit le prince ; pendant que le peuple fait des barricades, qu'il abat les armories, le cardinal s'avise de choisir ce moment pour jouer au grand seigneur ; il se met dans sa voiture armoriée avec deux domestiques galonnés, traverse fort heureusement la ville et ce n'est qu'à la barrière qu'il a attrapé des coups et perdu sa superbe chapelle qu'il venait de faire compléter avec un luxe incroyable. Le duc de Rohan a été de tout temps fort singulier, continua le prince. Figurez-vous qu'après la mort de sa femme, je l'ai vu à Londres ; il y est allé, d'après ce qu'il m'avait dit, pour se distraire. Après quelques semaines de séjour à Londres où il allait dans tous les salons, il disparaît tout à coup. Je le croyais parti ; je m'informe cependant dans son hôtel et l'on me dit qu'il avait quitté le quartier élégant pour s'établir dans la Cité. Vous savez ce que c'est que la Cité à Londres, c'est bien pis que notre Marais. Cependant, je ne perds pas un instant, je me fais donner son adresse et j'y cours. « Que diable, me dis-je, chemin faisant, va-t-il faire là-bas, cet élégant, ce muscadin? » J'arrive, je le trouve au moment de monter en voiture ; sa mise me parut encore plus recherchée qu'à l'ordinaire.

— Halte-là, lui dis-je, noble duc, puisque je t'ai découvert dans ta retraite, tu me diras ce que tu fais, où tu vas, si beau, si bien parfumé.

Il me tend la main :

— Tu es bon enfant, monte, avec moi en voiture et tu sauras tout.

Vous connaissez les rues de la cité de Londres, étroites et noires, plus sales que les nôtres à Paris ; notre voiture

tourne tantôt à droite, tantôt à gauche, en nous enfonçant toujours de plus en plus dans ce labyrinthe. Nous nous arrêtons enfin devant une grande porte qui donnait dans une vaste cour. Des charrettes surchargées de tonneaux traînées par les grands chevaux des brasseurs de Londres et l'odeur de la bière m'indiquèrent suffisamment que nous étions dans une brasserie.

— Veux-tu me faire boire du porter? dis-je au duc. Que signifie cette plaisanterie?

Il sourit, on ouvre la portière, il me fait descendre et m'entraîne presque malgré moi dans l'appartement du gros brasseur. Toute la famille s'y trouvait réunie, le père, la mère et une fille avec une figure pas mal, mais passablement niaise.

— J'ai l'honneur de vous présenter mon ami le prince de Beauvau.

On me salua.

■ — Voilà, me dit le duc, les respectables gens qui veulent bien me confier leur fille. Je te la présente comme ma future.

Je ne sais ce que je lui ai répondu, probablement une bêtise, car je me rappelle que je les ai fait rire. Le fait est que j'étais anéanti, stupéfait.

Peu de jours après cette singulière visite chez le brasseur, j'ai quitté Londres pour revenir à Paris. Un beau jour, mon valet de chambre m'annonce le duc de Rohan !

— Non, dit-il un peu de mauvaise humeur, je me suis ravisé ; je ne veux plus me marier, je vais devenir ecclésiastique, je vais à Rome.

Si je fus étonné chez le brasseur lorsqu'il me fit part de son projet de mariage, je ne l'étais pas moins en apprenant sa nouvelle vocation.

Parmi ces mille et une historiettes, M. deBeauvau m'en a conté plusieurs sur le duc de Talleyrand qui était présent.

— Vous ne vous faites aucune idée de l'élégance de notre Archambault dans son temps, c'est-à-dire sous Louis XVI ; toutes les belles dames de la cour de Marie- Antoinette étaient ses maîtresses. Il fut aimable et galant et surtout discret.

Le lendemain, nombreuse société arriva de tous les côtés : le comte Raoul de Latour-Maubourg, MM. d'Astorg autrefois employés à la cour de la duchesse de Berry et maintenant sans place et sans fortune, leurs femmes, jolies et agréables, M. et Mme de Bonfils, Mlle Franco, sœur de celle-ci, voisins de campagne, demi-Italiens, demi-Anglais, et aussi un peu de juifs et de banquiers. Il y avait encore M. Fitz-William, les généraux de Lauriston et Oudinot, le prince de Craon, frère du prince Charles de Beauvau, la famille Kapal, c'est-à-dire lady Kapal avec deux de ses fuies, le comte de Septeuil et enfin Mme Darlieu avec son frère, les messieurs tous en habit de chasse. On se mit à table pour déjeuner. Les hommes parlèrent chiens, fusils et chasse, pendant que je faisais l'aimable avec ces dames et que je leur promettais de ne pas les abandonner. Après le déjeuner, les chasseurs, maîtres et domestiques, se réunirent dans le grand vestibule ; les chiens y accoururent aussi et rirent un train de l'autre monde ; les fusils, les gibecières et autres furent endossés ; les chars à bancs avancèrent devant le perron, on s'y mit pêle-mêle, les cors se firent entendre et les équipages partirent au grand galop.

Cependant, les petits chiens de la princesse et de ces dames se mirent à courir après la meute. Cet incident

nous mit en émoi ; la princesse appela au secours les domestiques du château et courut ainsi que nous tous après les fugitifs. C'était curieux à voir, cette criasse aux chiens. Toutes ces dames criaient chacune le nom du sien ; Mlle Franco tomba de son long sur le gazon, Mlle Rezia Kapal, avec sa vue basse, donna contre un arbre, la vieille princesse de Beauvau, qui eut le bonheur d'attraper son chien par la queue, fut entraînée par cet animal et son attitude fit le bonheur des jeunes personnes.

Cette scène fut interrompue par un autre incident. Je poursuivais le petit lévrier de la princesse Charles et, voulant lui couper le chemin, je saute par-dessus une petite charmille. N'étant plus maître de me retenir, je donne de toutes mes forces contre un large dos, celui du prince de Beauvau père. Il pousse un cri effroyable, chancelle, tombe le nez par terre et moi sur lui. Je me relève aussitôt, lui fais mes excuses, en l'aidant à se redresser.

Le pauvre prince s'était mis en retard et on l'avait oublié. Cet oubli lui valut la bonne frayeur dont je fus la cause involontaire. Les dames, nous voyant par terre et aussitôt relevés, accoururent, pouffant de rire. Le prince eut la figure un peu plus écarlate encore qu'à l'ordinaire, mais il prit malgré cela le parti de rire de cet accident tout comme nous autres.

Pendant que les dames se retiraient dans leurs appartements, les deux princesses de Beauvau me proposèrent une promenade avec elles à Montgermont, château situé vis-à-vis de Sainte- Assise et de l'autre côté de la Seine, appartenant au comte Charles de Gontaut-Biron, fils de Mme de Gontaut, gouvernante des enfants de France. Il a pour femme la sœur du cardinal de Rohan et du

prince de Léon, tandis que M. de Léon a épousé la sœur de M. de Gontaut.

Depuis les Glorieuses, M. et Mme de Gontaut ont quitté la France pour faire un voyage en Italie ; ils y sont encore. L'absence de l'œil du maître se fait sentir partout à Montgermont. Voilà une grande et belle ferme commencée depuis plusieurs années ; on n'y touche plus depuis le départ du comte. Voilà des allées dans le parc qui sont couvertes de toutes sortes de mauvaises herbes, voilà une ruine autrefois simulée qui l'est devenue tout de bon, et une aile du château qui se trouve détachée de l'autre comme cela se voit parfois à Paris lorsqu'on perce une rue : une nouvelle façade est commencée en style moderne pour cacher l'ancienne demi-mauresque, demi -gothique.

— Le comte Charles, me dit la princesse de Beauvau, a l'intention de donner plus d'harmonie, plus d'ensemble à ce château.

Après cette visite à Montgermont, nous revenons à Sainte- Assise. A peine étions-nous de retour, une pluie épouvantable commença et dura toute la soirée ; nos chasseurs rentrèrent trempés jusqu'aux os. La perruque du duc de Talleyrand avait surtout horriblement souffert ; les superbes ailes de pigeon, si bien poudrées, étaient en déconfiture et pendaient à droite et à gauche; la petite queue, qui avait servi tout le temps de gouttière par laquelle passait l'eau du chapeau sur le dos du duc, avait une mine déplorable.

Ce désastre réparé, on se mit à table. Tout le premier service se passa à peu près silencieux. Ce ne fut qu'au second, entre les légumes et le rôti, que la conversation commença à s'animer. MM. d'Astorg étaient des plus bruyants. L'aîné nous raconta que ses amis avaient

tourmenté tous les personnages influents, tous les gros bonnets pour lui faire donner une petite sous-préfecture.

— Un beau jour, nous dit-il, on m'envoie mon brevet et voilà ma femme qui se met à pleurnicher, à s'inquiéter de ce qu'on dirait de nous à Holy-Rood. Je la rassurai. Ils savaient bien là-bas que nous n'avons pas de pain à manger et que, grâce à la préfecture, nous pourrions nous lancer jusqu'à donner des dîners aux autres. C'est en effet ce qui arriva. Je chassais le matin, et, à cinq heures, je dînais avec mes sous-ordres et autres personnes plus ou moins influentes de la province. Ils m'aimaient beaucoup, à ce qu'ils me disaient, et mon bordeaux leur plaisait. Mais, un jour, il n'y a pas longtemps de cela, messieurs mes amis n'arrivèrent pas comme à l'ordinaire. Je venais de rentrer de la chasse, et en bon enfant je ne voulais point me mettre à table avant qu'ils n'arrivassent. Cependant, le domestique me remet une lettre à gros cachet ; c'était, à ne point douter, du ministère de l'intérieur. Je pensais que c'était une réponse favorable à ma demande d'augmentation de traitement ; j'ouvre le pli à la hâte en courant chez ma femme pour lui communiquer cette agréable nouvelle. Jugez de mon étonnement, lorsqu'en lisant la lettre, j'apprends que je suis destitué. Messieurs mes amis m'avaient accusé de carlisme, probablement parce que je buvais du bordeaux ; cela me rappela mon dîner, je le fis servir au plus vite et ma femme et moi nous mangeâmes de bon appétit, quoique pour la dernière fois dans la sous-préfecture, car le lendemain matin, je remis tout à mon successeur.

— Comment ! s'écria le prince Charles, quand ce récit fut terminé ; tu as perdu ta place?

— ■ Comme je viens de' te le dire.

— Et tu ne m'en as rien fait savoir?

— C'est que j'ai pensé que tu le saurais toujours assez tôt et, connaissant ton amitié pour moi, j'ai prévu que cela ne te ferait pas plaisir.

— Il s'en faut bien, reprit le prince Charles ; ce n'est pas bien ce qu'ont fait là tes amis de la province.

— Ma foi, c'est vrai ; mais je commence à croire qu'ils ont voulu plaire à ma femme, car depuis qu'elle n'est plus à la sous-préfecture, elle ne se possède pas de joie.

ii novembre.

Une nouvelle brochure de M. de Chateaubriand vient de paraître ; on y trouve du talent, mais peu ou point d'honorables intentions. Cette brochure n'apprend rien à personne. Qui ignore que les proscriptions ajoutent un nouvel intérêt au malheur des proscrits, qu'elles remettent leur infortune en question, que les événements, plus forts que les hommes et les mots, peuvent leur donner un démenti, que tout ce qui est inutile peut devenir dangereux? Napoléon est revenu de l'île d'Elbe, Louis XVIII, de Gand.

M. de Chateaubriand nous répète le sentiment instinctif de chacun sur l'impossible existence du gouvernement actuel : car les gouvernements ne tombent pas le jour de leur chute, leur condamnation, prononcée d'avance n'est presque toujours exécutée que par le hasard.

M. de Chateaubriand juge parfaitement la honteues conduite de la pairie depuis la révolution et sa chute plus ignoble encore ; elle n'a su ni vivre, ni mourir.

La question de la politique extérieure ou plutôt de la position de la France vis-à-vis des puissances au moment de la révolution, est judicieusement établie dans les conséquences de cette révolution.

M. de Chateaubriand conclut en faveur de Henri V. Le malheur et l'enfance étrangers aux fautes, aux factions se recommandent d'eux-mêmes. Mais qu'attendre du système d'éducation qu'il préconise pour le prince? Le grand Frédéric, Marie-Thérèse, Catherine II ont trouvé leur génie tout fait. La science est belle ! mais c'est en soi-même qu'il faut chercher le germe de la force et du talent. Amyot n'a pas changé le naturel de Charles IX. Ce n'est pas Florent Chrétien qui a fait Henri IV. Avec les plus heureuses dispositions, ce nouveau Pic de la Mirandole aura terminé ses études à vingt ans. Dans le plan de l'auteur, il faut dix ans de voyages. C'est tard de commencer l'école du soldat à trente ans, car le prince doit être soldat ! Mais où servira-t-il et contre qui? Il ne doit pas se battre contre la France ; il trouverait devant lui M. de Chateaubriand armé de son bâton de pèlerin et cependant un mousquet est la destinée comme la chance de tout prince malheureux. Ce n'est que la gloire aventureuse d'un chef qui fait valoir les vertus civiques. A seize ans, Henri IV jugeait la faute qui allait faire perdre la bataille de Jarnac et elle eût été gagnée si l'on eût arrêté l'impulsion de son jeune courage. Mais, M. de Chateaubriand n'en veut pas moins Henri V avec la Charte de 1830. Il oublie que les hommes sont toujours les représentants d'un principe.

Sa brochure est faible dans son raisonnement parce qu'il parle dans l'unique but de se rendre populaire dans tous les partis. Mais il a bien saisi la pensée du 11. 6

jour, et son écrit est un coup de massue pour le nouveau régime. Dans l'ivresse de ce succès, M. de Chateaubriand promet une nouvelle attaque plus forte, plus virulente encore que celle-ci. Il justifie mon opinion depuis longtemps formée sur lui, c'est un grand démolisseur. M. Casimir Périer a dit l'autre jour :

— M. de Chateaubriand nous apprend dans sa brochure qu'il a les poches vides ; veut-il que nous les lui remplissions?

Puisque je suis en train de parler de M. de Chateaubriand et de sa brochure, je veux finir ce chapitre en répétant un récit que je lui ai entendu faire chez Mme de Jumilhac. Il était question de son entrée triomphale à Paris lors des Glorieuses Journées, entrée dont il parle dans sa brochure avec émotion et reconnaissance.

— Ah ! quel jour que celui-là, nous disait-il ; savezvous ce que c'est que d'être porté en triomphe par le peuple? Je m'en vais vous en donner une idée : j'étais descendu de voiture, car on ne pouvait entrer à Paris autrement qu'à pied ; on me reconnut ; d'abord ce n'étaient que quelques polissons qui me suivaient en criant de toute leur force : « Vive Chateaubriand ! » Ne pouvant les en empêcher, je cherchais à me dérober à ces ovations en passant par les rues les moins populeuses, mais la foule devenait toujours plus grande derrière moi ; bientôt j'en fus entouré et pressé de tous les côtés. Ses cris épouvantables me forçaient à me taire. Cependant, une tête assez mal peignée s'introduit entre mes jambes, deux bras vigoureux entourent mes mollets et me voilà à califourchon sur les épaules d'un de mes prétendus amis. J'avais beau représenter, prier, conjurer ; tout fut inutile, il fallut subir ce triomphe. Je fus porté ainsi, passant

d'un dos sur un autre, car chaque fois que le porteur était fatigué, il se courbait, retirait sa tête d'entre mes jambes et un autre le remplaçait. Cette promenade à travers les rues de Paris fut aussi longue que fatigante. Je demandai enfin qu'on me laissât prendre un peu de repos dans un café; on le fit et je me crus sauvé. Mais point du tout ; on m'attendait à la porte et ma cavalcade improvisée recommença. Ce n'est qu'au déclin du jour que j'arrivai tout éreinté dans ma rue d'Enfer et dans ma maison. Je vous assure, mesdames, que ce n'est point la manière de voyager la plus commode, ni la plus agréable.

28 novembre.

Les troubles qui ont éclaté à Lyon ont pris, depuis le 22, un caractère des plus alarmants. Ce n'est plus une simple émeute, c'est une insurrection de la plus grande ville de France après Paris. Le duc d'Orléans nous a quittés vendredi dernier avec le maréchal Soult pour se mettre à la tête des troupes envoyées contre les insurgés. Nous avons eu depuis des nouvelles de son arrivée, mais seulement par le télégraphe. Le maréchal veut réunir près de cinquante mille hommes avant d'entrer dans la ville. Les personnes dignes de foi disent qu'il en faudrait quatre-vingt mille" pour prendre Lyon en ce moment. Il paraît que le gouvernement a été, quoi qu'en dise M. Casimir Périer, d'une imprévoyance incroyable. Il est positif qu'on l'avait averti d'avance que des troubles éclateraient, et, cependant, pour garder cette immense ville, il n'y avait

que quinze cents hommes de troupes de ligne. La garde nationale, composée surtout d'ouvriers, ne pouvait être d'une grande utilité en cas d'émeute. Jamais insurrection n'a été mieux dirigée ; on a eu soin d'attendre que la ville soit approvisionnée pour l'hiver. Depuis longtemps on avait tout exploité pour soulever les masses. On leur fit insinuer qu'elles devaient réclamer le relèvement des salaires alors que déjà les chefs payaient la main-d'œuvre si cher que plusieurs avaient fait banqueroute et que les autres ne se soutenaient qu'en congédiant nombre de leurs ouvriers.

A toutes les imprévoyances du gouvernement, si propices aux insurgés, vint encore s'ajouter l'incident de la goutte qui, en ce moment, tourmentait fort mal à propos le gouverneur de la ville, homme d'ailleurs plein de courage. Le malheureux préfet ne savait plus où donner de la tête ; les gardes nationaux en grande partie lui tournaient le dos ou bien se réunissaient aux insurgés. Parmi les troupes de ligne, plusieurs ne voulaient pas obéir ; le petit nombre qui obéissait fut bientôt cerné, l'arsenal pillé, l'hôtel de ville pris d'assaut. Dès ce moment, la ville fut au pouvoir des insurgés et pour la leur reprendre, on a dû sacrifier beaucoup d'hommes. De leur côté, ils doivent avoir perdu immensément de monde, car on les a chargés à la baïonnette et mitraillés. Jamais bataille ne fut plus acharnée, plus sanglante ; on ne connaît pas encore le nombre des victimes, mais on l'évalue à au moins six mille morts sans compter les blessés.

Les nouvelles arrivées hier soir nous disent que les troupes du roi avaient été obligées d'abandonner aussi le fort de Montessuy, construit depuis la révolution de Juillet pour se défendre contre une attaque des puis-

sances alliées. Il sert aujourd'hui contre le gouvernement de Juillet lui-même !

Cet événement est immense. Carlistes et républicains sont sur le qui-vive. Déjà, on opère beaucoup d'arrestations à Paris, mais plusieurs des chefs ont pu s'enfuir. Avant-hier, cependant, on a coffré Lennox au moment où il voulait se rendre à Lyon. Un ennemi plus dangereux, plus entreprenant, qui réunit le talent au courage, leur a échappé ; c'est le général Dubourg, républicain par conviction autant que par haine pour le gouvernement ; on l'avait destitué après les troubles de Février. Il est entre Lyon et Marseille, dit-on, pour soulever cette dernière ville et achever l'alliance entre les carlistes et les républicains. S'il y parvient, tout le Midi et la Vendée sont en feu ; Mme la duchesse de Berry n'a qu'à débarquer à Marseille et Bourmont est à ses ordres pour commander l'armée. Une guerre civile épouvantable en sera la triste conséquence et à la fin, l'anarchie.

Mais, supposons que le gouvernement scit en état de réunir une force armée suffisante pour contenir tout le Midi, la Vendée et les villes commerçantes telles que Rouen et autres dans le Nord, qu'en résultera-t-il? C'est que le roi de Hollande aura beau jeu : il n'a qu'à entrer tout tranquillement à Bruxelles, pour détrôner notre bon roi Léopold.

30 novembre.

Les amis des Tuileries regrettent beaucoup qu'on ait envoyé le duc d'Orléans contre les Lyonnais. On aurait

dû, disent-ils, le faire paraître dans cette ville comme l'ange du pardon. Voilà le rôle qui lui convenait. Le maréchal Soult aurait dû frapper et d'Orléans pardonner. Mais on prétend que Louis-Philippe, ne pouvant trop compter sur le maréchal-duc, y envoya son fils pour le maintenir dans la voie de la fidélité. A cela, j'ai répondu que si ce maréchal avait vraiment les mauvaises intentions qu'on lui suppose assez généralement, le duc d'Orléans, loin de le maintenir, lui servirait d'otage.

Les feuilles libérales avaient raison de dire que le calme qui régnait ici depuis quelque temps, n'était que celui qui précède l'orage, que ce n'était qu'une trêve de courte durée accordée au gouvernement pour se donner le temps de préparer une nouvelle attaque.

Les troisième et quatrième volumes des Mémoires de la duchesse d'Abrantès ont paru. Il faut toute l'inconscience de cette femme pour publier un ouvrage aussi contemporain. Elle a beaucoup d'esprit et de mordant, des prétentions à la beauté, de la vanité bourgeoise à un degré qui toucherait le cœur de bien de nos grands seigneurs d'aujourd'hui et cette philanthropie révolutionnaire, qui ravit les niais et n'est qu'une révoltante hypocrisie aux yeux des hommes d'expérience. Son quatrième volume la laisse encore dans la lune de miel ; je pense que lorsqu'elle sortira de cette planète, elle se peindra en buste.

Le Bravo de Fenimore Cooper est un tableau assez fidèle des mœurs et du gouvernement vénitiens, avec des réflexions américaines. Il y a en caractères saillants le Bravo et le Pêcheur Antonio; tous les autres sont pâles comme une mariée le lendemain de ses noces. Un

roman de Paul de Kock ne nous peint que des mœurs vulgaires dans un style d'estaminet.

Nous avons un opéra de Meyerbeer qui fait courir tout le monde '.Robert le Diable. Do. la musique superbe, du plus grand style, originale, point de mauvaise imitation de Rossini ; pour sujet, un Méphistophélès moins habile que le premier serpent, un clair de lune, une cathédrale, de l'encens, des chants pieux avec accompagnement d'orgues ; des nonnes qu'on ressuscite pour faire une orgie, pour les faire danser en chemise et qui meurent après le ballet. Comme les vivantes n'en peuvent faire autant, elles ont au moins la perspective de se divertir dans l'autre monde.

Le choléra ne fait ici aucune impression ; on l'attend comme la grippe ou la coqueluche ; on en a tant parlé que c'est comme l'enfant de la fable qui criait au loup.

Une nouvelle caricature a paru hier ; c'est le duc d'Orléans avec un canon et un pot de compotes de 1830 sous les bras, monté sur le même cheval que le maréchal Soult. Ce cheval fait avec eux un grand saut de Paris à Lyon. Pour légende : « Ils ne font qu'un saut. »

13 décembre.

Il est toujours question ici d'un changement dans le ministère ; on prétend que les doctrinaires l'emporteront. Odilon Barrot a pris la livrée de ces quakers politiques. Dupin s'est mis dans le mouvement ; en tout c'est une querelle de boutique. Cependant le roi est plus content que jamais de la marche du ministère de Casimir Périer et

compte le soutenir autant qu'il pourra. La Chambre exhume les lois révolutionnaires de toutes les époques. Elle marche peu d'accord avec le président du Conseil, et celui-ci, pour se soutenir, est obligé de proposer ou d'accepter tout ce que messieurs les députés brouillons veulent qu'il propose ou qu'il accepte. Il se trouve souvent acculé à des décisions diamétralement opposées à ses principes et tout cela pour conserver sa présidence.

Ce qui occupe beaucoup le public est la plaidoirie de M. Hennequin sur l'affaire Condé-Feuchères. Elle jette un jour sinistre sur cette intrigue criminelle : l'avocat s'est efforcé de prouver qu'il y a eu captation. Mme de Feuchères n'est flétrie que de quelques détails de plus, mais le roi se trouve dans la situation la plus pénible.

Un roman de Walter Scott vient de paraître, Robert, comte de Paris; on le dit faible, je n'ai pas encore eu le temps de le lire. La Monarchie selon la charte de 1830, par M. Thiers : beaucoup de phrases et de mots et peu de sens. Aux Nouveautés, les Fossés des Tuileries, bluette satirique et spirituelle ; le Luthier de Lisbonne, scandale très justement apprécié par la Quotidienne de ce jour. Mme de Loulé a eu le mauvais goût d'y aller dernièrement et d'applaudir aux passages les plus scabreux de cette pièce, remplie de diatribes contre son frère. Le public, qui l'a reconnue, a suivi son exemple et rempli le théâtre du bruit de ses applaudissements. C'est dans les pièces de théâtre et dans les romans nouveaux que l'on observe la perte du goût et des convenances, les progrès de l'irréligion, le cynisme effronté et cette vulgarité de langage, attribut de la classe moyenne et signe de son triomphe. Nous marchons vers une époque de dégrada-

tion effrayante pour l'Europe et dont on ne paraît pas assez comprendre le danger.

14 décembre.

A Rouen règne une agitation et un encombrement toujours croissants. Cette ville, qui n'avait des casernes que pour deux bataillons de la garde, a pour garnison aujourd'hui deux régiments entassés dans les deux casernes ; les autres troupes à pied sont logées chez les habitants ainsi qu'un régiment de dragons. Voilà donc plus de neuf mille hommes pour garder Rouen au Heu de quinze cents, soixante mille pour Paris et les sept départements formant la division, quarante-cinq mille pour la Vendée et vingt-six mille pour Lyon, en tout cent quarante mille hommes de troupes, sans parler de quatre-vingt mille gardes nationaux pour maintenir l'ordre.

Cette nuit, on a saccagé une manufacture de papier dans le faubourg Saint-Antoine. Il y a eu du tumulte dans le faubourg Saint-Marceau ; on avait requis ce matin je ne sais combien de coucous pour transporter à la Préfecture de police les émeutiers arrêtés.

L'empereur Nicolas ne se gêne pas. La popularité dont jouit en France la cause polonaise ne l'empêche pas de faire ce que bon lui semble ; il ruine les chefs de la révolte et enrichit ses partisans. C'est ainsi qu'on attache ses amis et qu'on réduit ses ennemis à l'impossibilité de nuire.

9o VINGT-CINQ ANS A PARIS

17 décembre.

Le procès de Mme de Feuchères se poursuit et donne lieu chaque jour à quelque nouveau scandale. Le dessinateur Grandville a été poursuivi comme auteur d'une caricature représentant Louis-Philippe en chiffonnier, portant une hotte qui contient trois têtes : celles de Louis XVI, du duc de Berry et du prince de Condé, et au bas : « Dieu ! que ce fardeau me pèse ! »

A l'audience, le prévenu prend la plume d'un avocat, dessine une poire.

— Monsieur le président, dit-il, permettez-moi de vous envoyer cette poire ; l'on dira que c'est une caricature de Louis-Philippe.

J'ai vu ce croquis, la ressemblance avec le roi est parfaite. Puis, Grandville dessine trois nouvelles poires différentes, les fait remettre successivement au président qui se fâche, car chacune d'elles est un portrait du roi, mais caractérisé chaque fois par une grimace plus accentuée. L'artiste a fait lithographier ces dessins qu'il a intitulés les Poires séditieuses. Où est le gouvernement, quand on se moque ainsi de la justice et quand le public applaudit ?

M. de Chateaubriand continue d'attaquer ; il répondait à quelqu'un qui lui demandait ce qu'il pensait du gouvernement :

— C'est un limaçon qui se traîne et dévaste jusqu'à ce qu'on l'écrase.

Ce soir, on a fait une espèce d'ovation, dans le faubourg

Montmartre, à Romarino, Langerman et Scheiden (Suisse). Ces trois prétendus Polonais sont trois capitaines au service de la France, recrutés comme soldats je ne sais où et après je ne sais combien de méfaits. Ils étaient allés faire de la propagande en Pologne et depuis leur retour ils sont les coryphées des étudiants. Il y a eu une promenade de quelques heures où l'on a vu des centaines de ceux-ci, escortant les trois personnages avec un drapeau tricolore et le crêpe obligé, aux cris de « Vive la Pologne ! A bas Louis- Philippe ! »

iS décembre.

Il paraît depuis quelque temps un nouveau petit journal intitulé les Cancans; il coûte quarante sous par trimestre et a déjà huit mille abonnés. Il est terrible pour le Juste Milieu, car son bas prix et sa virulence le mettent à la portée du peuple ; il publie des chansons séditieuses qu'on retient et qu'on chante dans les rues et les cabarets. Jamais on n'a travaillé avec tant de hardiesse au renversement d'un gouvernement et à la dissolution de la société.

19 décembre.

Le saint-simonisme se propage. Journaux, romans, caricatures, œuvres politiques ou métaphysiques, tout concourt à faire germer dans les esprits les doctrines de

cette secte si subversive. La salle de la rue Taitbout est toujours comble ; il faut avoir d'avance des billets du grand ordonnateur pour pouvoir y pénétrer. L'entrée est fixée à deux francs par personne.

Nous avons eu une petite émeute aujourd'hui pour faire suite à l'histoire de Pologne. Les troupes ont bousculé et un peu sabré les étudiants, qui ont perdu leur drapeau et leur crêpe. L' « honnête » Langermann et le « vertueux » Romarino ont reçu l'injonction de quitter Paris et voilà qui est fini jusqu'à ce que cela recommence.

20 décembre.

La semaine passée, j'ai eu beaucoup à faire avec les arrangements et invitations pour le bal que la princesse Bagration nous a donné. C'était vraiment superbe et je m'y serais encore beaucoup plus amusé si je n'avais eu le sentiment d'avoir désobligé force gens en ne les invitant pas à cette fête, mais l'appartement n'est pas trop grand et j'ai eu peur de faire étouffer tout le monde. Dom Pedro, la marquise de Loulé et le duc d'Orléans en étaient ; les deux princes se sont montrés constamment occupés de la marquise de La C***. Dom Pedro lui a dit des choses inconcevables qu'elle m'a répétées, entre autres qu'il l'aimait comme un mâtin.

Dernièrement, au bal chez lady Gran ville, le duc d'Orléans s'approche de moi et me dit :

— Voyez comme Dom Pedro fait sa cour à Mme de La C*** ; c'est bien triste pour nous. Que voulez-vous faire lorsqu'un empereur se met sur les rangs?

— Mais, Monseigneur, répondis-je, il me semble qu'un prince royal de France vaut bien un empereur du Brésil détrôné.

A peine eus- je achevé ma phrase que Dom Pedro me prend le bras et me dit :

— J'ai dansé aujourd'hui pour la première fois de ma vie et c'est avec Mme de La C***.

Ce disant, Sa Majesté me regarde, mais comme je ne lui répondais pas, elle continue :

— Ma sœur m'a dit que le comte Rodolphe en était très jaloux et je suis fâché de vous avoir causé du chagrin.

— Sire, ai-je répliqué, Votre Majesté me fait vraiment trop d'honneur ; ce serait trop de prétention de ma part d'être jaloux d'un empereur !

On raconte maintenant que parmi les hommes portés au pouvoir par les derniers événements, il en est qui commencent à considérer le retour de la branche aînée des Bourbons comme l'unique remède à la situation présente. Ils seraient disposés à s'y prêter à la condition de conserver leur puissance. Ils se disent sûrs d'amener la Chambre à cette combinaison et même Louis-Philippe, qu'on dit fatigué de la royauté. On prétend même que des négociations sur ces bases seraient engagées avec Holy- Rood, que des ouvertures ont été faites à Mme la duchesse de Berry et qu'elles n'ont pas été repoussées. Il ne serait pas impossible que des princes qui n'ont pas su défendre leur couronne par l'épée cherchent à la recouvrer par l'intrigue. MM. de Sémonville, Pasquier, Mole, Guizot, de Broglie, Villemain et autres seraient les inventeurs de cette combinaison à laquelle, pour ma part, je ne crois guère.

A propos de M. de Sémonville, il m'a été dit qu'en

1814, étant commissaire général de l'Empereur à Bourges, il avait dans une poche les pouvoirs de Napoléon et dans l'autre, ceux de M. le comte d'Artois, qui lui avaient été remis par le marquis de Rivière, depuis duc. Ce vieux roué pesait tous les matins les deux diplômes et attendait l'événement pour savoir auquel des deux il sacrifierait l'autre.

— J'ai vu ce beau trafic de mes }'eux, disait le duc de Rivière.

Voici une lettre que le rédacteur de la Tribune, Armand Marrast, a adressée à MM. Périer et Souit, après la condamnation des fusils Gisquet.

17 décembre 1831.

De la prison de Sainte-Pélagie.

« Monsieur le Ministre du roi,

« Mon pourvoi en cassation ayant été rejeté hier, je m'empresse de vous faire remettre la somme de douze francs cinquante que je vous dois, d'après l'arrêt de la cour d'assises, pour votre honneur et votre considération attaqués.

« Ce n'est pas moi, monsieur le Ministre, qui ai estimé si peu pour vous ces deux choses si chères à tous les hommes ; c'est la justice. Par égard pour votre rang, elle aurait pu y mettre moins de lésinerie. Mais, vous avez trouvé son arrêt très équitable, puisque hier encore vous le défendiez.

« Votre expérience me donne le droit de penser que vous savez tout votre prix : le sage a dit : Connais-toi toi-même.

« Recevez donc, je vous prie, monsieur le Ministre

du roi, avec la somme ci-jointe, l'expression de mon estime

et de mes sentiments.

« Signé : Armand Marrast.

« P.-S. — Comme nous sommes tous mortels, il m'importe d'avoir une décharge de ma dette et j'espère que vous ne me forcerez pas à recourir au ministère d'un huissier pour obtenir un reçu dûment signé. »

Cette lettre ayant été insérée dans cinq journaux, ils ont été saisis le même jour sous des prétextes différents.

22 décembre.

L'autre jour, Louis-Philippe revenait à pied de Xeuilly avec un de ses commensaux. Vieil habit, vieux chapeau, parapluie passé sous le bras, sale et crotté jusqu'à l'échiné, ils ont traversé les Tuileries dans ce brillant costume, saluant pour se faire remarquer des passants qui ne le leur rendaient pas, entendant tout haut les moqueries sur cette ridicule parade et ayant tout à fait manqué le but de ce bel acte de populacerie.

23 décembre.

Le duc de Fitz -James a fait hier à la Chambre des pairs un très beau discours d'adieu. Il se retire de ce corps avili, qui a déserté la royauté, la charte jurée ; qui s'est

laissé mutiler peu à peu sans oser réclamer et qui va consommer par peur sa déchéance politique. Plusieurs membres suivront cet honorable exemple ; ceux qui restent, quoique professant les mêmes principes, se bercent de l'illusion d'être utiles au pays ; prétention, ou prétexte démenti par les précédents. Ils citent pour exemple le Sénat qui proclama Louis XVIII. Mais il est bien certain que d'avoir toléré que le roi légitime dût sa couronne à un vote, fut une des fautes de l'empereur Alexandre. Malgré ses grandes et nobles qualités, la libéralité de ses principes l'a quelquefois égaré. C'est à la tache originelle des nouvelles institutions françaises, aux ménagements qu'il eut pour les intrigants du Sénat, au pouvoir qu'il leur conserva, que furent dus les événements du 20 Mars. Les amalgames de 1815 ne furent pas plus heureux. Si jamais une chance imprévue favorisait assez la Chambre des pairs pour qu'elle proposât de se vendre, ce serait un tort capital de l'acheter ; on renouvellerait une grande faute ; on déshonorerait en herbe un nouvel avenir. Après tant de renversements successifs, avec une si grande réunion d'hommes mis à nu de toute espèce de vertus, il faut faire table nette des choses et des personnes, et ne pas mêler des décombres aux constructions.

24 décembre.

Sébastiani a eu avant-hier une attaque d'apoplexie ; soigné à temps, il était hors d'affaire à minuit. Pendant ce temps, Casimir Périer a été souffrant lui aussi des fatigues que lui ont données ces messieurs de l'opposition.

Pendant que les deux ministres étaient gisants, les journaux les attaquaient avec violence, s'efforçant de prouver la mauvaise foi du compte rendu des affaires de Lyon. Grenoble se soulève, l'emprunt belge manque, la Chambre des pairs bavarde, sans but comme sans pouvoir; la Chambre des députés continue à faire de la révolution, c'est l'arène des gladiateurs de la parole. Le mot de Lafntte : Philippe est aussi révolutionnaire que moi, rappelle la fable de l'ours de La Fontaine, qui assomme son ami d'un coup de pavé, pour chasser les mouches.

Le bal que la reine nous a donné dernièrement était très bien ordonné ; je m'y suis beaucoup amusé. On a commencé par n'inviter que les danseurs et les danseuses ; mais, comme il y a eu des défections parmi les personnes notables, telles que les d'Avaray, les Mortemart, etc., etc., la reine, à trois heures après midi, invita encore tous les ambassadeurs et toutes les ambassadrices. L'ambassadeur de Sardaigne, pendant le cercle, me demanda la raison de cette invitation tardive et quand il sut que le corps diplomatique n'était là que parce que la reine avait craint que les salons ne fussent pas assez remplis, il me dit :

— Nous ne sommes donc qu'un remplissage ; cela n'est pas bien flatteur.

Le roi vint en ce moment adresser la parole au comte de Sales et notre conversation fut interrompue. L'empereur Dom Pedro me parla encore de sa santé. Néanmoins, il dansa toutes les contredanses et en me demandant pour vis-à-vis, il me recommanda de me pourvoir d'une jolie danseuse.

— Ce ne sera pas bien facile, Sire. Je me trouve sans engagement, je ne puis promettre à Votre Majesté une bien belle personne.

Et le fait est que la duchesse d'Istrie, Mme de Caraman, la comtesse Pozzo, Mlles de Laborde, enfin toutes les jolies femmes étaient déjà engagées. J'allais inutilement de l'une à l'autre, et comme la contredanse commençait, il me fallait, pour ne point manquer à l'empereur, prendre la première venue. Ce fut la duchesse de ***, la plus laide de toutes les femmes de la terre. L'empereur, en me voyant arriver avec elle, me fit une grimace significative, dont heureusement elle ne s'aperçut pas.

28 décembre.

Les nouvelles de La Haye inquiètent beaucoup le public. Au bal d'hier, chez lady Granville, il n'était question que de guerre et on en est fort alarmé ; j'espère toujours que ce bruit passera et que nous conserverons la paix si nécessaire à l'Europe.

Voilà la question de l'hérédité résolue ; le coq ministériel qui, victorieux ou battu, chante ce triomphe, célèbre cet événement. Trente-neuf pairs se sont abstenus de voter et il y a eu six billets blancs, ce qui donne quarantecinq lâchetés politiques.

La discussion a donné lieu à quelques discours remarquables par leur feu ou par leur raison. La conscience publique a été éclairée dans ces débats sur la nécessité de l'hérédité pour donner à l'État et à la société des bases stables ; mais, en même temps, on a pu se convaincre que la puissance de la parole est complètement perdue.

Au commencement de la Révolution, Mirabeau fut le Bonaparte du langage. Il persuadait par ses sophismes,

AXXÉE 1831 99

il éblouissait par son esprit, il entraînait par l'enthousiasme de la passion. Ses victoires n'étaient pas toujours complètes, quelquefois il était forcé de reculer ; il luttait contre des talents, contre des inspirations généreuses. Maintenant, tout se décide sous la cheminée ; les discours ne sont plus qu'une manifestation individuelle. L'esprit est trop réparti pour être influent et quand on est arrivé à ce malheur de ne plus vivre que de subtilités, d'ergoteries, à noyer tous les faits dans le flux des mots, c'est le bas Empire dans toute sa beauté. Ce n'est pas Casimir Périer qui parviendra à réorganiser la société ; il faut le sabre de Bajazet ou de Tamerlan.

31 décembre.

Il vient de paraître un nouvel ouvrage politique, cinq cents pages in-8° ayant pour titre : Seize mois de Juillet, par M. de Salvandy. L'auteur en a fait hommage à l'ambassadeur. C'est écrit avec vigueur et talent et dans la manière nouvelle. Tenant au gouvernement comme conseiller d'État, l'auteur a voulu attaquer les fautes de l'Administration actuelle, faire sentir le danger d'être sans système, de n'avoir d'autre volonté que l'obéissance et de se traîner à la remorque de toutes les majorités factices du dedans, comme à la suite des influences du dehors. De déductions morales en conséquences matérielles, il arrive à la catastrophe obligée ; il met' les cartes sur la table avec une vérité effrayante ; il démontre la décomposition sociale par l'abandon de chaque principe sacrifié, par l'adhésion à chaque folie que l'ignorance

ioo VINGT-CINQ ANS A PARIS

et l'incapacité provinciales exigent au profit du désordre. L'intention de l'auteur est de faire reculer la Chambre devant elle-même. Mais il faudrait débuter par l'envoyer chez l'instituteur primaire, ensuite la prier de continuer ses classes jusqu'à la logique.

— Nous aurions le temps de faire trois ou quatre nouvelles révolutions avant l'achèvement des études, me disait dernièrement quelqu'un à qui je tenais ce même propos.

ANNEE i832

Sommaire résumé : Les étrennes. — Un bal aux Tuileries. — Le procès Feuchères. — Un souvenir des Glorieuses. — Les carlistes et le duc d'Orléans. — Une conspiration. — Une association de carbonaros. — Arrivée du choléra. — Un quadrille sensationnel. — Une fille naturelle de Napoléon. — Réception chez la reine. — Le 'choléra et les émeutes. — Les fureurs populaires. — Morts sur morts. — Une lecture chez la duchesse de Rauzan. — La mort de Casimir Périer. — Fin de l'épidémie.

— Autour de la duchesse de Berry. — Une visite domiciliaire chez le duc de Fitz-James. — Les funérailles du général Lamarque. — L'insurrection écrasée. — Berryer arrêté. — Découragement des partisans de la duchesse de Berry. — La princesse Louise d'Orléans épouse le roi des Belges. — A l'approche du deuxième anniversaire des Glorieuses. — L'adorateur d'une amazone. — La rédaction du Temps de 1832. — Recrudescence^du^choléra. — La mort du duc de Reichstadt.

— La reine des Belges. — Mort de la marquise de Coigny. — Le ministère du n octobre. — Arrestation de la duchesse de Berry. — Attentat contre le roi. — La première représentation du Roi s'amuse. — Un souper de fin d'année.

Ier janvier.

Gare là-dessous, voilà les étrennes ! Des fenêtres du château des Tuileries, tombent des croix, des épaulettes,

des bâtons de maréchal. Ramasse qui peut. Telles sont les étrennes de la Caricature à Louis-Philippe.

Les journaux parlent de l'abdication du roi en faveur du duc d'Orléans. Voici ce qui probablement a donné lieu à ces rumeurs. Les entours du prince lui ont persuadé qu'il était héroïque, savant, orateur, militaire, etc., etc., qu'il était le représentant de la jeune France et qu'il fallait qu'il régnât. Il est allé conter tout cela à son père, qui a jugé bon de l'envoyer trois jours aux arrêts à Neuilly. Il en est revenu, le 31 au soir, faire son compliment de bonne année.

11 janvier.

Je viens d'une tournée de visites ; j'ai été chez l'empereur du Brésil, chez sa sœur et chez le duc d'Orléans. Je n'ai trouvé que le dernier qui m'a fait l'honneur de me recevoir. Venant de chez Dom Pedro, il me fut facile de diriger la conversation sur lui et sur son expédition. Le duc d'Orléans a convenu avec moi que la position de l'Empereur en France le perdrait entièrement dans l'opinion publique. Il semble n'être à Paris que pour se divertir et ne considérer l'expédition contre son frère que comme une chose tout à fait secondaire. La marquise de Loulé seule le pousse et ne perd pas un instant de vue les projets dont il devrait s'occuper.

— Je ne doute pas, dis-je au. duc d'Orléans, que Dom Pedro abandonné à ses seules ressources n'échoue complètement dans son expédition, mais il n'en serait pas de même si telle ou telle puissance le soutenait.

— Ce ne sera toujours pas la France qui se mêlera de cette affaire, me dit le prince ; je crois que mieux vaut n'y pas toucher et rester simple spectateur.

Le duc me parla ensuite de sa guerre en Belgique et combien on avait eu tort de croire que la France avait l'intention de détruire des forteresses :

— Je crois, continua-t-il, que nous avons assez prouvé nos intentions à l'époque de notre retraite. Qui aurait pu nous empêcher de faire raser alors ces places fortes si jamais nous en avions eu le projet? Mais, tout au contraire, nous nous sommes retirés ainsi que nous l'avions promis aux puissances. J'espère maintenant qu'on parviendra à faire entendre raison au roi Guillaume, car il est inconcevable qu'un petit pays comme la Hollande, qui jamais n'a exercé une influence prépondérante dans la politique de l'Europe, la tienne pour ainsi dire en suspens et sur un pied de guerre qui nous ruine tous. Tout le monde veut la paix, la désire sincèrement ; la prolongation du terme de la ratification des protocoles nous le prouve jusqu'à l'évidence. Il nous faut donc parler au roi de Hollande avec énergie, de concert avec toutes les puissances, et le forcer à signer et à reconnaître le roi Léopold.

12 janvier.

J'ai eu une grande conversation hier soir avec quelqu'un de très initié aux affaires, mais anti-Périer autant qu'on peut l'être :

— Plus que jamais, mon opinion, me dit mon inter-

locuteur, est formée sur Périer : il a préservé l'Europe d'une guerre dangereuse, il a donc droit à sa reconnaissance. Aussi peut-on comprendre que l'empereur Nicolas, jugeant les événements à six cents lieues de la France et avec la partialité de la gratitude, soit charmé de la marche du ministère Périer et que le corps diplomatique de Paris chante les louanges de son plus fidèle allié. Mais, pour cette même raison, Périer s'est attiré l'animadversion des auteurs de la révolution de Juillet. Us lui reprochent sa marche à l'intérieur et d'avoir déserté leur cause et c'est pourquoi ils s'efforcent de le renverser pour le remplacer par des instruments plus dociles.

La Fayette est allé faire son compliment de condoléances à la princesse Czartoriska, à propos des affaires de Pologne ; elle l'a fort mal reçu, lui a vivement reproché la perfidie de la France, ses fausses et imbéciles promesses, enfin la perte de vingt ou trente millions de fortune ; elle lui a dit que son mari avait prévu, dès le premier jour, le sort qui l'attendait, mais qu'il avait cru de son devoir de ne pas se séparer de son pays. Le général et la princesse se sont quittés très froidement.

Il y a eu hier un bal aux Tuileries. La fête était vraiment superbe, la salle des maréchaux décorée à merveille ; le duc d'Orléans m'a dit qu'il n'y avait qu'une chose à critiquer, c'est que les trophées de drapeaux tricolores dans les quatre coins de la salle n'étaient pas assez grands. Je m'en passerais volontiers ; mais je lui fis remarquer que ce qui serait mieux, ce serait deux rangées de bougies de plus qui feraient le tour de toute la salle sur la frise supérieure et sur la balustrade du balcon qui couronne cette belle pièce. Il me promit d'en parler, mais

je crains que, malgré la liste civile, le roi ne trouve excessif ce luxe de bougies.

Sauf les membres du corps diplomatique, il y avait peu de personnes de la haute société. J'y ai regretté la duchesse de Valençay, la comtesse de Saint-Priest, la duchesse de Crillon avec ses filles, la duchesse de Mortemart avec sa charmante nièce, Mlle de Beauvilliers, la comtesse Pozzo, la princesse Aldobrandini avec sa fille, la duchesse Dalberg et sa fille, le comte et Mlle de Béranger, qui forment le petit fond de la cour de Louis- Philippe.

L'impératrice du Brésil, quoique à peine relevée de ses couches, car il n'y a pas encore cinq semaines qu'elle a accouché, était là, avec la duchesse de Leuchtenberg et sa belle-fille, la jeune reine. Depuis que je vais à la cour, jamais je n'ai dansé avec plus de princesses et de têtes couronnées dans une même soirée. J'ai été engagé par chacune des princesses d'Orléans, par la reine Donna Maria ; je ne compte pas la marquise de Loulé, puisque ce n'est pas elle qui nous fait engager.

Donna Maria était tellement préoccupée par les figures et les pas de la contredanse, que je ne suis jamais parvenu à la faire causer d'une manière un peu suivie. Elle est la bonté, la douceur, la simplicité mêmes. A plusieurs reprises, elle fut tellement poussée et pressée de tous les côtés que je fus obligé de rappeler à ces messieurs qu'ils devaient des égards à Sa Majesté, non seulement comme souveraine, mais aussi comme femme.

— Votre Majesté aura bien mauvaise idée des bals de Paris, lui dis-je, si elle les juge d'après les agréments de celui-ci.

— Eh bien ! je vous assure que cela me paraît char-

io6 VINGT-CINQ ANS A PARIS

mant, délicieux, pourvu que l'on danse, me répondit-elle. En bonne Allemande, j'aime la valse et je préfère un salon où l'on étouffe à un salon où il y a trop peu de monde.

La duchesse de Leuchtenberg, quoique grand'mère, avait une robe blanche très décolletée ; elle était coiffée en cheveux avec une couronne en diamants autour de sa tresse et un bouquet entremêlé de fleurs et de diamants à la ceinture ; elle a la taille d'une personne de dix-huit ans ; je ne dirai pas la même chose de sa figure ; cependant, elle me rappela beaucoup l'archiduchesse Sophie.

13 lanvier.

Il y a eu des troubles à Chambéry, à l'occasion d'une mission ; on avait répandu de la poudre fulminante dans les rues, d'où effroi et tumulte. Les troupes ont rétabli l'ordre, mais la foule a voulu délivrer un homme qu'on avait arrêté et brûler une maison où les missionnaires avaient déposé leurs livres, des chapelets. La force a maintenu le droit, la mission s'est continuée les deux jours suivants, mais il reste de l'agitation dans les esprits. Le même effort de propagande révolutionnaire se manifeste à Neuchâtel, dans les légations en Piémont, en Espagne.

La liste civile a été votée ; on a acheté une majorité indispensable, mais il y a une minorité de cent cinquanteneuf voix ferme dans sa marche et qui se flatte d'avoir raison de la servilité vénale des ventrus. L'existence de cette minorité est l'unique thermomètre politique du moment.

14 janvier.

On a saisi hier une caricature : Les armes du grand Poulot; c'est un écusson à bandes, une blanche entre deux vertes, deux bâtons tricolores avec un paon, queue déployée ; pour support un cheval de carton, des capucins de cartes, armés de fusils, des canards de carte, enfin des joujoux d'enfants ; pour couronne, un bonnet de papier avec un bouquet de lierre et pour devise : « Bienheureux les pauvres d'esprit parce que le royaume est à eux. »

Le duc d'Orléans a passé sa soirée chez lady Gran ville, coudoyé, bousculé comme dans la rue ; ce pauvre prince ne fait pas plus d'effet qu'un discours de ministre. J'étais arrivé de bonne heure, l'ambassadrice recevait dans son appartement au premier, ce qu'on appelle son petit appartement ; elle me disait :

— Je n'aurai personne.

Mais on ne fait plus de visites que par invasion ; à dix heures et demie, il y avait deux salons envahis, combles, la moitié de la salle de billard pleine.

J'ai causé assez longtemps avec le prince Louis de Rohan du procès Feuchères et de la belle et forte réplique de M. Hennequin à l'avocat de cette femme. La captation sera vraisemblablement admise et la question est de savoir si le procès ira au criminel. On parle beaucoup des dépositions non publiées de quatre Anglais qui ont connu la baronne fille de comptoir dans la maison de son père, contrebandier reconnu, puis dans une maison d' «allégresse1) à Londres, jusqu'en 1808, puis fille entretenue, rue Taitbout, à Paris.

Une particularité curieuse, c'est que la Feuchères avait demandé à Me Hennequin de se charger de sa défense, ce qu'il refusa. Quelques jours après, il se trouvait dans une réunion d'avocats ; il y raconta la proposition, son refus fondé sur la nature du procès et la réputation équivoque de la personne. Il en fut chaudement félicité. Pendant ce temps, Me Lavaux avait accepté le matin cette nouvelle cliente et un dîner somptueux qu'elle lui offrit au pavillon du Palais-Bourbon. Des compliments, le manège de la coquetterie l'avaient enivré. On lui racontait une histoire romanesque et touchante, celle d'une jeune fille de haute naissance, orpheline délaissée ; un grand prince était venu au secours de l'innocence ; la vertu l'avait emporté sur la reconnaissance, avait dédaigné des offres superbes ! Me Lavaux ne se possédait pas de joie en songeant à l'honneur d'une telle défense et aux profits d'un succès. La plaidoirie de Me Hennequin a détruit cet édifice de mystification.

16 janvier.

On m'a raconté une anecdote des trois Glorieuses Journées. Au début de la crise, Coëtlosquet, lieutenant général, ayant dirigé pendant six ans le personnel de la Guerre, d'ailleurs grand travailleur et d'un esprit remarquable, arrive à Saint-Cloud proposer ses services. Monsieur le dauphin lui répond qu'il a pris ce qu'il y avait de mieux en officiers généraux (l'événement le prouve) et qu'il pouvait s'en aller.

Coëtlosquet raconte que cet accueil le rendit presque imbécile pendant plusieurs minutes. Il reprit courage, se dit qu'il ne fallait pas laisser périr une monarchie pour un mauvais propos ; il se rappelle que le maréchal de camp de Champagny fait fonctions de ministre de la guerre. Il le connaît, le cherche et le découvre enfin dans la loge du portier de la première grille du château, où on avait établi les bureaux :

— Mon cher Champagny, je viens vous proposer d'être votre secrétaire; j'ai l'expérience des affaires; si vous oubliez, je vous rappellerai ; si vous ne savez pas, je vous dirai ; à nous deux nous ferons peut-être quelque chose de bon et d'utile.

— Mais, mon général, c'est à moi...

— Non, non.

Et voilà Coëtlosquet assis :

— Quels sont vos ordres, que comptez- vous faire?

— Mais, mon général, je n'ai pas d'ordres et je n'ai rien à faire....

— Qu'est-ce donc que ces masses de papiers?...

— Ce sont les notes de Monsieur le dauphin, des officiers de la ligne qu'il veut faire passer dans la garde...

Coëtlosquet se lève en fureur :

— Des notes ! s'écrie-t-il.

Puis il chante la gamme :

— Ut, ré, mi, fa, sol, la, si ; c'est là tout ce que vous avez à faire !... Vous êtes tous des insensés.

Il part à pied, enfourche à quelque distance un canon qu'on renvoyait à Versailles où il se rend au détriment de sa culotte et de sa doublure personnelle.

Ce qui est à retenir, c'est la jactance du parti royaliste ; il ne comprend pas que, renversé deux fois par les fautes

no VINGT-CINQ ANS A PARIS

et les mauvais choix du gouvernement, toujours relevé par l'étranger et n'ayant pas eu la force et le talent de se soutenir, il est dépopularisé et accusé d'incapacité. Il a une intolérance d'opinions et des sévérités de jugement qui m'effraient par les inimitiés qu'il se créera. J'entends tous les jours les folies de Coblentz, les fanfaronnades qui ont précédé le 18 Fructidor, et, si demain survenait une menace de Terreur, il n'y aurait pas assez de caves pour cacher ces matamores. Je désire le triomphe des principes, mais non une apparition suivie d'un nouveau tremblement de terre. Pour placer aujourd'hui la société française sur des bases solides et durables, il faut dix fois plus de nerfs, de capacité, d'adresse et de liant qu'à aucune autre époque.

Les carlistes sont dans la joie d'un article du Globe, journal saint-simonien, qui prétend que Henri V vaudrait mieux que le roi citoyen. Les libéraux ne demandent qu'à mettre les partis aux prises, tout changement leur paraît une chance ; ils accepteraient celui-là avec des hommes comme Chateaubriand, Fitz-James et autres sommités, parce que ce serait à leurs yeux une transaction et non une fondation.

On vient de placer, dans le jardin des Tuileries, en face des fenêtres du cabinet du roi et de la galerie de la Chapelle, deux nouvelles statues en marbre, de l'école moderne ; le Soldat laboureur et Spartacus brisant sa chaîne et un poignard à la main. C'est un à-propos de bon goût ; à la vérité, ils sont en face du Joueur de flûte. Ces deux statues ne laissent rien à désirer aux plus curieuses, et les moins prudes n'osent plus lever les yeux en se promenant sur la terrasse du château.

Un homme du peuple, un ouvrier, auquel la sentinelle

ANNÉE 1832 in

a défendu l'entrée du jardin des Tuileries à cause de sa mise misérable, dit au militaire :

— Mon costume est cependant bien plus décent que celui de votre Spartacus, que vous avez laissé entrer.

Le gouvernement s'attend aujourd'hui à une émeute pour délivrer les Amis du peuple, si misérablement acquittés par le jury, retenus par la justice pour leurs injures à la cour. Il y en avait de belles ; jamais on n'a poussé plus loin la hardiesse et l'insolence.

17 janvier.

Notre bal d'hier a réussi à merveille. Jamais je n'ai vu le duc d'Orléans plus gai, plus à son aise ; le cotillon a duré une heure et demie et le galop fut d'une gaieté folle. L'ambassadrice n'a prié ni l'impératrice du Brésil, ni la reine Donna Maria, ni la duchesse de Leuchtenberg ; toutes ces grandes dames nous auraient beaucoup gênés. Il n'y avait donc que le duc d'Orléans, l'empereur et la marquise de Loulé. Nous avions tous une peur épouvantable que l'histoire désagréable arrivée au bal de Rothschild ne recommençât chez nous. Le prince de Léon était engagé pour la valse avec Mme de Caraman. Cette dame fut obligée de le renvoyer à une autre danse, parce que le duc d'Orléans venait de la prier pour la même valse. Aux excuses de la marquise, M. de Léon répondit par des reproches, moitié sérieux, moitié plaisants :

— Comment, madame, vous me plantez là pour le grand Poulot !

ii2 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Le duc d'Orléans était si près de M. de Léon qu'il a dû entendre le propos. La marquise, toute troublée, fit observer au prince de Léon que le duc d'Orléans se trouvait derrière lui. Mais la phrase était lâchée ; il n'y avait plus moyen de la reprendre. M. de Léon raconte sa mésaventure à MM. de Blancmesnil et de Jumilhac qui se trouvaient dans la salle du buffet ; cette conversation se fit encore tout haut. M. de Léon dit entre autres :

— Le mot de grand Poulot est allé à son adresse ; c'est fort malheureux; mais que faire?

— Eh bien ! tant pis, reprit M. de Jumilhac.

M. de Monguyon à peu de distance avait tout entendu et il n'a rien de plus pressé que d'aller le redire aux aides de camp du prince royal. Ces messieurs ne font semblant de rien, prennent toute la nuit et la matinée du lendemain pour réfléchir et finalement se rendent chez M. de Blancmesnil pour lui demander des explications. Avant d'y répondre, celui-ci envoie chercher le prince de Léon et le marquis de Jumilhac, à qui les aides de camp déclarent comme à lui que le duc d'Orléans n'a point entendu le propos et qu'il ignore leur démarche, mais qu'ils se croient en devoir de demander à ces messieurs s'ils avaient voulu insulter leur prince.

— Non, messieurs, dit M. de Léon, certainement non, car si telle avait été notre intention, nous l'aurions insulté en face ; cependant, je ne suis pas accoutumé à rétracter ce que j'ai dit et je vous déclare, par conséquent, que j'ai prononcé le sobriquet de grand Poulot en désignant le prince royal ; mais il n'a pas été dans mon intention qu'il l'entendît.

— Oui, messieurs, dit M. de Jumilhac, en parlant entre nous, je vous le répète, entre nous, de votre prince,

nous le désignons bien souvent par le sobriquet de grand Poulot,

— Si le prince croit devoir en être offensé, nous sommes prêts à lui donner toute espèce de satisfaction qu'il nous demandera, interrompit M. de Blancmesnil.

Messieurs les aides de camp se contentèrent de ces déclarations, et il n'en fut plus question, excepté dans la société, où tout le monde en parle. Je tiens cette histoire de Jumilhac, de Léon et de Blancmesnil eux-mêmes.

A notre bal, l'affaire n'a point continué, mais l'on prétend que Mgr le duc d'Orléans avait lorgné M. de Blancmesnil un peu plus longtemps qu'il n'est d'usage. On prétend aussi que M. de Blancmesnil avait pris le parti de quitter le bal, ne croyant pas pouvoir demander raison au duc, vu sa haute position et qu'il devait, à ce qu'il dit, laisser au prince l'honneur de la provocation.

24 janvier.

Avant-hier le gouvernement s'est enfin décidé à faire cesser le scandale des réunions saint-simoniennes. Les fidèles étaient dans la salle Taitbout, lorsque le souspape entra accompagné d'un agent de police. Cet officier somma la réunion, au nom de la loi, de quitter la salle ; un léger murmure se fit entendre, le sous-pape réclama le silence, il fut obéi et en profita pour inviter ses fils à suivre son exemple et celui du très illustre pape Père Enfantin qui se trouve déjà à l'hôtel de police.

— Retirez-vous en paix, mes fils ; la persécution commence !

n4 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Il y a eu quelques cris de : « Vive la liberté, vive la liberté de conscience » ; mais bientôt la salle fut évacuée, et j'espère qu'il n'en sera plus question.

Il y a eu tous ces jours-ci grande discussion à la cour à cause de l'affaire désagréable arrivée au duc d'Orléans chez Rothschild. La reine en est péniblement affectée et Madame Adélaïde ne veut plus que le duc, son neveu, aille dans le monde à moins qu'on n'invite que les personnes qui lui seront agréables, ce qui fait dire aux carlistes que le prince royal a peur et qu'ils étaient enchantés d'avoir réussi à lui faire céder la place.

— Il ne nous a pas trop gênés, disent-ils, mais encore vaut-il mieux ne pas le voir du tout.

Mme de Flahaut prétend que le corps diplomatique protège par trop les carlistes, que dernièrement chez nous, au bal, il y avait plus des trois quarts de personnes qui ne vont point aux Tuileries. J'ai fait répondre à Mme de Flahaut que nous ne pouvions inviter que les personnes qui ont bien voulu se faire présenter à l'ambassadeur, et qu'il lui seyait d'autant moins d'énoncer une opinion quelconque sur notre maison, qu'elle ne l'avait jamais honorée de sa présence et que M. de Flahaut avait déclaré que, dans sa position de napoléoniste, il était plus convenable pour lui de ne pas aller chez l'ambassadeur d'Autriche. Ce n'est pas notre faute si la société des Tuileries d'aujourd'hui se compose presque uniquement de personnes qui se sont déclarées hostiles à notre maison depuis l'affaire des titres et pouvons-nous, en les invitant, nous exposer à un refus?

Mme de Flahaut a fait insérer dans un journal anglais un article contre l'ambassadeur, dans lequel elle accuse notre cousine de s'être mise à la tête des carlistes et de se

plaire à les réunir dans ses salons. Toute la société en a été indignée et, depuis ce temps, le salon de cette dame est encore plus désert qu'avant.

L'arrangement du bal d'hier chez Casimir Périer était superbe : la salle en charpente, d'un goût exquis, réunie aux grands appartements par une large galerie à perte de vue, c'étaient des torrents de lumière, une foule de dames parées, enfin tout ce qui constitue une réunion brillante. Une seule chose y manquait, c'est la bonne compagnie. Je donnais le bras à Mme de Chantérac.

— Dieu ! me disait-elle, quelle foule et quelle foule inconnue ! Je connais bien deux mille femmes de la société à Paris, non compté les autres, et, malgré cela, je ne connais pas plus que vous toutes ces figures, et il y en a, cependant, de fort jolies.

Pendant que nous causions, tout en continuant notre promenade, nous rencontrâmes le duc d'Orléans.

— C'est superbe, comte Rody ! me dit-il.

- Oui, Monseigneur, c'est fort beau. Votre Altesse Royale a-t-elle dansé?

- Pas trop, car, je vous dirai tout bas, je ne connais personne.

Il continua pendant quelque temps à me dire mille choses aimables sur nos réunions, puis nous nous séparâmes et je ne l'ai pas revu du reste de la soirée. Je me suis beaucoup promené. J'ai recherché surtout des personnes attachées à la cour et j'ai tâché d'amener la conversation sur la question de nos invitations. Parmi mes arguments, j'ai appuyé sur ce que le maréchal Soult, ministre du roi, a déclaré ne pas vouloir mettre le pied chez nous, et que cela s'étendait non seulement à sa parenté, mais même à ses connaissances qui, pour lui plaire, ne viennent

n6 VINGT-CINQ ANS A PARIS

pas à l'ambassade. J'ai dit et répété qu'il n'est pas une personne du parti du Juste Milieu que nous n'ayons priée à nos bals lorsqu'elle s'est fait présenter à l'ambassadeur.

25 janvier.

Vers quatre heures du matin, la fête du président du Conseil fut troublée par un accident qui effraya d'autant plus tout le monde qu'on l'avait prédit. Une lampe est tombée du premier étage sur une tente construite pour recevoir les manteaux et les châles ; elle y mit le feu et en un instant le tout fut en flammes. M. le président, déjà retiré, reparut en robe de chambre et en bonnet de nuit. Cependant les pompiers parvinrent à éteindre l'incendie et, à quelques manteaux et châles près, qui furent la proie des flammes, il n'y eut pas d'accidents fâcheux.

30 janvier.

Mme de Vaudreuil, autrefois dame de cour de Madame la dauphine, m'a dit qu'elle avait vu une femme de chambre de la princesse qui vient d'arriver de Holy- Rood. En prenant congé du duc de Bordeaux, elle demanda à ce petit prince s'il n'avait point de commission à lui donner pour Paris.

— Non, madame, si ce n'est des amitiés à mes amis... Cependant, continua-t-il, après avoir réfléchi, allez aux

Tuileries trouver Louis-Philippe, donnez-lui un grand coup de pied dans le derrière et dites-lui : « C'est de la part du duc de Bordeaux. »

Les fonds ont baissé hier de trois francs ; ce n'est pas tant les bruits de la guerre qui les ont fait fléchir que la fuite du trésorier de la Bourse. On ne sait pas combien il a emporté.

2 février.

Voilà encore un grand bal à la cour passé heureusement ; nous dansons toujours sur un volcan ; cette fois-ci on a découvert la conspiration à dix heures du soir ; quelques minutes plus tard, il n'était plus temps. Douze personnes devaient être poignardées : le roi, le duc d'Orléans, Casimir Périer, Sébastiani et les autres ministres, Soult excepté. La famille royale et ses entours avaient l'air bien tristes. Le duc d'Orléans m'avoua lui-même qu'il se sentait si fatigué qu'il ne pouvait attendre la fin du bal ; il a fort peu dansé, s'est assis bien souvent à côté de la reine, ce qui n'est pas son habitude, et a témoigné d'une préoccupation extrême.

Déjà dans la matinée d'hier, le bruit s'était répandu qu'on avait l'intention d'attaquer les Tuileries pendant le bal pour assassiner le roi et sa famille, que la conspiration avait été découverte et que le roi, pour sa défense, avait fait entrer huit mille hommes au château et qu'ils étaient cachés dans les caves et dans l'orangerie.

On a donné d'abord peu de foi à ce bruit ; cependant, il est arrivé à la cour plus d'excuses qu'à l'ordinaire, pour

i iS VINGT-CINQ ANS A PARIS

cause d'indisposition. Au bal, la disproportion entre le nombre d'hommes et celui des femmes était frappante ; celles-ci étaient beaucoup moins nombreuses que les hommes. Tout ce monde avait l'air fort inquiet et cette inquiétude, loin de diminuer, fut augmentée par les nouvelles qui arrivaient du dehors, annonçant des attroupements et des charges de la troupe. La disparition de gardes nationaux et d'officiers de ligne, qui étaient rappelés d'urgence à leur corps, mit le comble aux anxiétés ; les pauvres mères ne savaient si elles devaient s'en aller ou bien rester ; en quittant les Tuileries elles s'exposaient à se trouver dans l'émeute et empêchées de rentrer chez elles. Lady Granville se trouvait dans ce cas, puisque des charges se faisaient dans la rue Saint-Honoré et aux Champs-Éfysées. Elle suivit donc mon conseil et se résigna à rester au grand contentement de ses filles. Mais laissons parler un de mes correspondants qui, ordinairement, est bien informé. Voilà ce qu'il me dit sur les nouvelles du jour :

« Moi, qui suis sceptique, j'ai peine à croire tout ce que l'on débite sur la conspiration du Ier février. Ce que je vais avoir l'honneur de vous dire venant de personnes dignes de foi, je vous avoue que je ne sais plus que penser. Le coup serait manqué et ajourné ; les auteurs de la conspiration restent inconnus, ils sont à Paris. Un journal, la Tribune, affirme qu'un maréchal de France est mêlé au complot, dans lequel plus de dix mille individus étaient enrôlés. On leur avait dit qu'il s'agissait seulement de proclamer un gouvernement provisoire à la tête duquel on aurait vu le duc de Bellune, Martignac, et peut-être Chateaubriand. Quatre courriers étaient prêto pour la duchesse de Berry, pour l'empereur d'Autriche,

pour le roi de Prusse et pour l'empereur de Russie. Huit conjurés qui étaient au bal, et qu'on me nommera demain, devaient faire monter Louis- Philippe en voiture et on devait l'emmener à Vincennes. On aurait pénétré aux Tuileries par la Galerie des tableaux; on avait déjà la clef.

« A ces détails, je suis en mesured'ajouter qu'à dix heures du soir seulement, la police a su par deux transfuges ce qui allait arriver. Les chefs de la conspiration l'ont su et contre-ordre a été donné à ceux de leurs complices qui étaient postés aux Tuileries. Ils étaient sans armesr mais ils avaient reçu chacun dix cartouches ; on devait leur distribuer des fusils de munition au dernier moment. Un cocher de cabriolet, dont je me sers quelquefois pour mes courses lointaines, m'a montré les dix cartouches et m'a dit qu'il en était et qu'il en avait reçu vingt-cinq francs pour sa part. Ceci est donc du positif. Il n'a voulu me nommer personne. Le 16e régiment de ligne devait se porter de Rueil et de Courbevoie sur le Louvre, deux régiments dTssy devaient appuyer leur mouvement. Le gouvernement est, dit-on, si troublé des complicités qu'il rencontre dans l'instruction que le Moniteur d'aujourd'hui ne dit mot. La garde nationale est très mal disposée. Il y a eu beaucoup d'argent de distribué.

« Mon armurier m'a dit qu'il avait vendu presque tous les pistolets de la fabrique de Liège qu'il avait dans sa boutique, que ses confrères en avaient aussi vendu considérablement; on a acheté également beaucoup de sabres, épées et fusils sur les quais. J'y suis allé hier et j'y ai interrogé à ce sujet un nommé Moreau, marchand de vieilles armes, qui m'a confirmé ce que l'on m'avait dit. La garnison de Soissons est très compromise dans tout

ceci ; elle se compose d'un bataillon du 11e régiment d'infanterie légère ; les deux autres bataillons de ce régiment sont au château de Ham où ils gardent les anciens ministres. Ce bataillon de huit cent quatre-vingt quinze hommes est là avec deux batteries du 8e régiment d'artillerie, dont l'esprit est ultra-républicain. »

Voici une autre version.

Il paraît hors de doute que la police s'est mêlée de la conspiration et a dirigé en partie les attroupements pour les faire tomber dans ses filets. Ce sont ses agents qui ont proposé et fait accepter comme rendez-vous général un hôtel garni de la rue des Prouvaires, n° 12, d'où partent les voitures pour la Picardie. C'est un vrai trou et il était très maladroit aux conjurés de se donner rendezvous dans un pareil endroit environné de rues sales et étroites. Un épicier qui demeure vis-à-vis de cet hôtel et qui en connaît le tenancier m'a dit que tous ces gens qui y venaient pour souper avaient des figures si peu avenantes et même tellement sinistres qu'on avait cru devoir exiger d'eux le prix de l'argenterie de la table et qu'ils ont effectivement chargé des fusils et des pistolets sans se cacher des gens de service. Ils s'abstenaient de parler politique et leurs intentions ne sont pas encore bien connues. On parle d'un individu attaché au service particulier de Louis-Philippe, qui est gravement compromis.

Quant à Kersausie, je suis bien aise de le voir pris. Capitaine en second du 11e hussards, c'est lui qui a soulevé son régiment, il est à la tête de toutes les mauvaises affaires. On va, dit-on, demander des lois d'exception, je le tiens d'un député, et l'on veut encore demander que les crimes politiques soient jugés par les magistrats et non par le jury, qui absout tout le monde.

Il y a eu dans cette échauffourée des blancs et des rouges ; c'est, disait-on à la Bourse, un coup d'essai de cette union monstrueuse. Je commence à le croire, car je vois là dedans deux individus blancs qui prêchaient cette alliance. Chose singulière, mon ami S... connaissait le mot d'ordre. Pierre Andriel, ami du duc d'Orléans, était de la partie ; il s'est échappé ou on l'a laissé aller.

On me communique de curieux détails sur une association de carbonaros qui tient ses séances dans Paris. Qu'on se figure une rue étroite et sale, au milieu de laquelle coule un ruisseau bourbeux et fétide. Dans cette rue, il y a une maison encore plus sale que toutes les autres. Son entrée est barricadée de débris de légumes, de chiffons, de papiers gras, de paille pourrie, de pots et d'assiettes cassées, de coquilles d'huîtres, de bouteilles brisées et d'autres immondices. C'est l'entrée d'un restaurant de Paris.

Il n'y a que les habitués de cette table d'hôte qui puissent se hasarder dans le couloir obscur et nauséabond par lequel il faut passer pour arriver dans la saUe où l'on mange. Les murs de cette pièce sont noircis par la fumée des pipes. Le jour lui arrive par d'étroites croisées sur lesquelles, pour remplacer les vitres brisées, on a collé du papier. Ces croisées n'ayant pas été ouvertes depuis longtemps, les araignées ont eu le temps d'étendre leurs toiles dans les embrasures et d'y entasser des mouches et d'autres corps assez légers pour ne point les déchirer.

Autour d'une table carrée, couverte d'une nappe malpropre, sont assis une quinzaine de gens de différents âges. Leur figure basanée, leurs cheveux noirs et crépus, la vivacité de leurs gestes, leur accent font deviner que ce sont des Italiens ; la pauvreté de leur mise, leurs

regards sombres, la frugalité de leur dîner servi dans des assiettes de faïence, fortement ébréchées, prouvent que ce ne sont pas des voyageurs opulents venus à Paris pour s'amuser ou pour s'instruire. Leur existence dans la capitale de la France n'est pas assez agréable pour leur faire oublier le beau ciel de l'Italie, leurs amis et parents. Qu'est-ce qui les retient donc dans ce pays étranger où ils ne vivent que de privations de toutes espèces? C'est une imagination trop ardente, le besoin de conspirer en vue d'une chimère et enfin l'ambition. Attirés ici par des promesses fabuleuses, ils sont détrompés maintenant ; ils voudraient peut-être retourner dans leurs foyers, mais c'est trop tard, ils se trouvent trop compromis ; il faut donc tout tenter ou mourir de chagrin et de misère. Poerio fils est des convives. Ce gros à côté de lui, à teint livide, aux yeux creux qui lancent parfois des feux lorsqu'il s'anime en parlant de l'affranchissement de l'Italie, c'est Manzoni.

— Chi é quello? dit-il, en montrant un jeune homme au teint fleuri, aux cheveux blonds, qui venait d'entrer.

— C'est un capitaine réformé, lui répond Poerio. Cependant la porte s'ouvre avec fracas et un homme

entre deux âges, coiffé d'un chapeau ciré, se précipite dans la salle, en disant :

— Je viens de recevoir des lettres d'Italie ; il y en a pour trente francs.

Tout le monde se met à rire, et il tire de dessous sa capote un énorme paquet contenant des lettres de la Romagne. Il fait la lecture à haute voix de la proclamation du général Radetzki. Il vante la bravoure de trois cents Bolonais qui, selon lui, ont résisté à la troupe pontificale, forte de huit mille hommes. Puis, il commu-

nique les détails que contiennent ces lettres. Elles disent qu'à Bologne l'anarchie est à son comble, qu'un jeune homme nommé Saoni a été tué ainsi que le commandant des gardes civiques et que les notables de la ville ont imploré le secours des troupes autrichiennes. Elles sont entrées à Bologne le 27 janvier.

Après cette lecture, un jeune homme maigre avec un nez saillant, un front large et des yeux noirs s'épuise en invectives contre les Français ; il lance même parfois des regards de reproches au jeune capitaine, seul Français dans la chambre.

— C'est cette maudite nation, dit-il, qui de tout temps a fait le malheur de l'Italie ; après tout, le gouvernement autrichien est le plus humain et le meilleur de tous.

Il prononce cette dernière phrase en français, toujours en fixant le jeune officier, qui affecte de ne pas s'en apercevoir. Puis, la lecture continue, les correspondants racontent à leurs amis à Paris toutes les horreurs qu'ils ont commises et qui font frémir l'assemblée. Cependant la conversation change de sujet : — ■ Le Messager des Chambres, dit un personnage long, maigre et barbu, passe à l'opposition. Mauguin, l'un des principaux, a opéré cette conversion.

— Vive Mauguin, s'écrie-t-on.

— Le Nouvelliste remplacera le Messager. Le gérant responsable de ce nouveau journal est un ex-domestique de Casimir Périer.

Eclats de rire et bravos.

— Voulez-vous que je vous donne quelques détails, messieurs, sur la dernière conspiration? dit un jeune homme d'une assez jolie figure qui, voyant qu'on l'écoute, continue aussitôt son récit.

— Un peintre en bâtiment, reprend-il, qui habite dans la même maison que moi, a eu ces jours derniers dix cartouches ; il me les a montrées dans la loge du portier et prétend qu'il avait dix mille camarades, tous enrôlés dans la conspiration. Je vais vous dire plus encore, messieurs, je sais la manière dont on se procurera des fusils et autres armes, elle me paraît assez ingénieuse. On battra la nuit un faux rappel dans les rues ; au lieu de rassemblement de chaque compagnie de garde nationale et dans toutes les rues y aboutissant, se posteront les conjurés ; ils désarmeront successivement les gardes nationaux au fur et à mesure que ceux-ci sortiront de chez eux et on les priera poliment d'aller réintégrer le lit conjugal.

Ces paroles sont suivies d'applaudissements et de rires prolongés. Le calme rétabli, le narrateur tire un papier de sa poche et invite les amateurs d'émeutes à souscrire en leur promettant de l'argent ; plusieurs parmi eux signent.

— Polet, dit un autre, nous écrit de Dijon qu'il y règne une espèce de terreur ; point d'ouvrage, les troupes toujours sur pied, les canoné braqués sur les places, des groupes d'ouvriers sans habits se promenant deux à deux, les uns avec un drapeau blanc et les autres avec un drapeau rouge, l'autorité n'osant rien dire, rien faire. Ces ouvriers, tout en se promenant ainsi, ne commettent aucun désordre ; ils viennent narguer les soldats devant les corps de garde.

— C'est à Vincennes, dit un jeune homme à son voisin, que l'on devait enfermer Louis-Philippe, pour lui faire entreprendre de là le grand voyage que lui a prédit le magicien de la Caricature. Le coup a été manqué par la

faute des républicains. Nos amis, dès neuf heures du soir, étaient déjà presque gris ; au cabaret de la rue des Prouvaires, ils ont bavardé. Leurs propos et l'arrivée de leurs complices dans un fiacre rempli d'armes ont effrayé l'aubergiste qui est allé tout révéler ; la police ne savait rien de précis avant dix heures du soir. Le Russe Schôppin, employé dans le cabinet de Gisquet, l'a dit hier à notre banquier, qui lui donna de l'argent pour tout savoir.

Le dîner fini, les verres et les bouteilles vidées, la séance est levée et chacun s'en va de son côté.

4 février.

Dom Pedro avant de partir de Paris a fait des visites # d'adieu aux ambassadeurs ; il va revenir bientôt à Paris et ne commencera son expédition qu'au mois de mars ; au reste il va se faire siffler ou pendre.

En attendant, la police nous donne de temps en temps une petite conspiration pour nous distraire ; le public s'en moque, ne comprend rien à l'imbécillité des moyens et à la sottise des provocations ; on ne voit paraître que les meurt-de-faim de tous les partis. La Chambre est devenue la halle aux injures.

L'affaire du prince de Léon a fini le plus platement du monde : il a signé une lettre que les aides de camp du duc d'Orléans lui ont portée tout écrite.

Le lendemain de notre dernier bal, j'ai passé le matin chez Mme de La Châtaigneraie ; elle m'a rendu compte d'une conversation qu'elle a eue avec le duc d'Orléans :

— Le prince, m'a-t-elle raconté, est excessivement

irrité contre MM. de Blancmesnil et de Léon. Jamais je ne lui ai vu tant de mauvaise humeur. Je lui ai dit : « Monseigneur m'effraie, quelle expression de sévérité ! » Alors il s'est écrié : « Il y a bien de quoi, madame ; on me traite indignement ; je ne conseille à qui que ce soit de me regarder de travers. Vous paraissez étonnée, madame ; c'est que cette insulte m'a changé entièrement et que ma douceur et ma patience sont à bout. » Il est certain, a continué la marquise, qu'on fait tout pour exaspérer le prince. Mme de Flahaut a dit dernièrement devant quantité de monde que cette affaire ne pouvait se terminer qu'avec du sang. Si les amis du Palais-Royal parlent ainsi, que voulez-vous que nous autres, carlistes, en disions? Le duc d'Orléans ne savait rien du propos et ne l'aurait peut-être jamais su si, hier, en se promenant dans la rue, il n'avait été accosté par un domestique qui le pria d'approcher la voiture de sa maîtresse. Mme de Vatry était dans cette voiture ; elle invita le prince à y monter et lui dit : « Je vous suis fort attachée, Monseigneur, et je ne souffrirai pas qu'on vous manque. » Après cette profession de foi, elle lui apprit qu'on l'appelait grand Poulot et lui raconta l'histoire. « Il faut vous battre, ajouta-t-elle. Oui, Monseigneur, il le faut. »

A ces détails, Mme de La Châtaigneraie a ajouté que le duc d'Orléans se plaint aussi de l'ambassade d'Autriche, d'y être entouré de carlistes et surtout d'avoir aperçu au dernier bal MM. de Blancmesnil et de Léon.

— Mais, madame, dis-je à ,1a marquise, comment pouvait-il en être autrement, puisque l'affaire est arrivée le samedi, et que nos invitations étaient déjà lancées? Nous ne pouvions cependant décommander nos invités.

— C'est ce que j'ai dit au duc d'Orléans; mais il m'a répondu qu'il savait très bien que la comtesse Apponyi donnait tout à fait dans le parti carliste, et vous aussi, et savait de source sûre que tous les jours, entre huii et dix heures du soir, les amis des exilés de Holy-Rood se réunissaient à l'ambassade. J'ai eu beau affirmer à Monseigneur que la porte m'était ouverte comme à tout autre, que j'avais vu chez vous des personnes de toutes les opinions et qu'on n'y parlait jamais politique, il ne m'écoutait pas. Voyant qu'il persistait dans son opinion, je lui ai dit : a Eh bien, Monseigneur, comme le comte Rodolphe est un de mes amis, et comme la comtesse Apponyi m'a toujours comblée de ses bontés, je crois de mon devoir de répéter au comte Rodolphe tout ce que vous venez de me dire. » Le duc m'a répondu : « Je n'y vois aucun inconvénient, madame. »

En rentrant, j'ai fait part de cet entretien à l'ambassadeur et à l'ambassadrice et il a été décidé dans notre petit conseil que l'ambassadeur en parlerait à Casimir Périer, ce qui a eu lieu le lendemain. L'ambassadeur déclara au président du Conseil que ce qu'on disait de lui dans la société lui était indifférent, mais qu'évitant de se mêler à des intrigues de femmes surtout, il trouvait fort singulier qu'à la cour on ajoutât foi à des cancans et à des clabaudages et que le duc d'Orléans tenait làdessus des propos aussi faux qu'injurieux pour un ambassadeur.

Le Président. — Êtes-vous bien sûr, monsieur le comte, que le prince royal a tenu ce propos?

L'Ambassadeur. — Je ne peux en douter, monsieur le président ; je le sais de la personne même à qui Son Altesse Royale l'a tenu et avec l'intention qu'il me

revienne. Il est d'ailleurs regrettable qu'elle ne m'ait pas fait l'honneur de s'adresser à moi, car je lui eusse donné les explications les plus satisfaisantes. Si je vous en demande une, monsieur le président, c'est parce que s'il m'était démontré que je suis devenu à la cour un objet de défiance et qu'en conséquence, je ne peux plus être utile à mon gouvernement, je demanderais mon rappel .

Cette explication franche et forte en imposa à M. Casimir Périer ; il promit d'en parler au prince royal et au roi lui-même et de donner réponse à l'ambassadeur.

— Cependant, ajouta-t-il, j'ose vous conseiller, monsieur l'ambassadeur, de faire un choix dans votre société et de ne pas inviter à vos bals les personnes qui sont en guerre ouverte avec le gouvernement, les pairs démissionnaires et les jeunes gens qui ont insulté le prince.

— Je le veux bien, monsieur le président, mais, comme je ne puis entrer dans toutes ces nuances, je vous prierai de me donner la liste des personnes que je dois cesser d'inviter.

— Oh ! je crois que c'est tout à fait inutile ; c'est votre tact, le sentiment des convenances qui doit guider vos choix.

— Et m'exposer à me tromper ! Non, monsieur le président, et j'ai l'honneur de vous déclarer que si vous me refusez votre liste, je prendrai le parti de fermer ma maison.

Le lendemain, j'ai appris que le président du Conseil avait grondé d'importance le duc d'Orléans, et que celui-ci avait entièrement désavoué' sa phrase à Mme de La Châtaigneraie. De son côté, l'ambassadrice avait vu Mme de Montjoie, lui avait expliqué notre position sociale à

Paris, et pourquoi notre société ne pouvait se composer, en grande partie, que de carlistes. Mme de Montjoie, femme d'esprit, en fut convaincue, et promit d'en parler à la reine et au prince royal.

Le jour qui suivit cette conversation était un mercredi, et le soir il y avait grand bal à la cour. La reine fut avec notre cousine encore plus aimable que de coutume. Le duc d'Orléans combla d'attentions l'ambassadrice en la priant de lui accorder pour le lendemain une heure d'entretien. L'ambassadrice fixa le rendez-vous à deux heures. La conversation fut longue et adroitement conduite des deux côtés, car on avait eu le temps de s'y préparer. Le prince déclara qu'il n'oublierait jamais les bontés que notre cousine avait toujours eues pour lui, surtout dans un temps où il y avait peut-être quelque mérite à être aimable pour le duc de Chartres. L'ambassadrice soutint que le duc d'Orléans et le duc de Chartres lui inspiraient le même respect, les mêmes sentiments ; que, pour elle, la position du prince n'avait point changé. Il déclara qu'il ne donnait de l'exclusion à qui que ce soit, et il finit par présenter des excuses à l'ambassadrice pour la manière dont il s'était conduit au dernier bal.

— J'espère, madame, dit-il, que vous aurez de l'indulgence pour un jeune homme qui vous a manqué peut-être, mais cela n'a pu m'arriver que dans un moment de grande irritation. Je n'ai su le propos que l'on a tenu sur moi que le matin du jour de votre bal ; vous concevez que dans un moment comme celui-là, on ne se possède plus. En voyant entrer dans vos salons les personnes qui m'avaient si cruellement outragé, j'eus, à tort il est vrai, un peu d'humeur contre vous, madame, et contre tout il. 9

Mo VINGT-CINQ ANS A PARIS

le monde ; je voulais rendre la pareille à ceux qui m'avaient offensé et j'ai eu le tort de fixer avec mon lorgnon M. de Blancmesnil, au point qu'il a cru devoir se retirer; c'est un grand tort que j'ai envers vous, madame, et je vous dois toutes sortes d'excuses. Chaque, fois que vous aurez la politesse de me prier à vos charmants bals, qui jadis me rendaient si heureux, j'y viendrai pour répondre à votre bon souvenir, pour vous en remercier, mais je danserai peu ou pas du tout, et je m'en irai de bonne heure, car il y a une grande différence entre le jeune homme de dix-ïieuf ans et celui de vingt et un. Bien des choses se sont passées depuis qui m'ont fait perdre cette gaieté qui devrait être encore de mon âge.

Après cette conversation, le prince quitta l'ambassadrice en lui réitérant ses sentiments de respect et d'admiration et en la priant de vouloir bien lui permettre de venir le matin, de temps en temps, lui offrir ses hommages. J'ai su depuis que Monseigneur avait été enchanté de sa visite. Il s'est exprimé dans les termes les plus flatteurs pour notre cousine, chez la duchesse de Massa et chez Mme de Flahaut ; cette dernière, qui a été la cause de tout ce paquet, a compris l'intention du prince et a été obligée d'avaler sa rage.

5 février.

Depuis huit jours, on parle de conspiration. Les gouvernements faibles croient à tort qu'elles lient leurs partisans et effraient leurs ennemis, comme si l'on ne finissait pas toujours par connaître les moteurs. Il y a

ici cinq ou six comités carlistes, des comités républicains, des comités saint-simoniens. Tous sont dans le secret de la comédie. Les chefs sont des niais qui ont perdu la Restauration, les mains pleines d'argent, d'armes et d'éléments conservateurs ; ils veulent reconquérir par le bavardage, ils pelotent dans le comité, en attendant la tribune. Les démissionnaires de la Chambre des pairs et quelques-uns des restants se croient des Bonaparte ou des Monk. Leurs projets sont aussi variés que leurs lieux de réunion ; c'est la confusion dans la confusion.

Par exemple Sémonville et tout le parti doctrinaire voudraient faire revenir Monsieur le dauphin, attendu que c'est le mannequin le plus décoratif qu'on puisse choisir. Glandevez a fait, dit-on, le sacrifice de sa pairie, de ses pensions et dotations pour devenir l'agent de cette intrigue. Il est fort question de son prochain voyage à Holy-Rood.

Il y a quelques jours, Sémonville trouva le marquis de Brézé dans un couloir de la Chambre des pairs.

— Monsieur de Brézé, lui dit-il, vous avez de l'esprit, du talent, de la mémoire ; parlez moins souvent pour faire plus d'effet ; puis, vous savez, il y a eu un 18 Brumaire ; il fut fait par un général, les généraux ne manquent pas, mais ils ne peuvent plus rien. En revanche, ajouta-t-il en lui montrant la tribune au travers de la porte ouverte, c'est là, à cette tribune, qu'on en peut faire un, et vous pouvez nous y aider !

En ce moment, entre le duc d'Orléans. Sémonville courut à sa rencontre, en lui faisant plus de courbettes qu'à l'ordinaire. Je suis aussi sûr de cette scène que si j'y avais assisté. Le lendemain, je rencontre Mme de Sémonville et elle nous répète exactement la même chose,

d'une façon assez mystérieuse il est vrai et que je n'aurais pu comprendre si je n'avais été au courant. Elle et son mari se partagent les rôles. Ils sont amis de tout le monde, toujours prêts à quitter ce qui tombe ou va échouer, et toujours si à point, qu'ils ne sont jamais en avance ou en retard du dernier quart d'heure.

Quoi qu'il en soit, la conspiration dont on parle et qui s'appelle maintenant « la Conjuration Gisquet » a été, dit-on, organisée par la police ; on a recruté des exaltés dans divers comités, des mendiants dans la rue, et on a composé ainsi une parade. C'était le jour du bal des Arts et Métiers à la cour, comme on l'appelle ; chacun se disait :

— Savez- vous que l'on conspire?

Et c'étaient les fonctionnaires qui faisaient circuler la nouvelle, en marquant un rigodon.

10 février.

On trouve encore des gens qui rêvent et souhaitent un retour à la Terreur. L'autre jour, dans une séance des « Amis du peuple », on discuta la condamnation de Louis XVI, qui fut très approuvée ; puis on attaqua Louis-Philippe. On l'accusa d'avoir faussé la révolution de Juillet, on conclut qu'il méritait la mort, lui et tous ses ministres depuis les Glorieuses. Puis, on décida qu'il fallait poursuivre le rétablissement de la République, répartir tous les nobles dans les provinces comme otages, transformer en biens nationaux leurs propriétés, soulever la France en masse, la pousser sur les despotes de l'Eu-

rope, guillotiner ceux qui ne voudraient pas marcher.

La semaine dernière, le général Pajol, commandant la 9e division, se trouva si fatigué à minuit qu'il défendit sa porte. Un officier arrive avec une dépêche pressée. L'aide de camp refuse de l'introduire auprès du général ; l'autre insiste, nouveau refus. Il laisse la lettre et s'en va. Un quart d'heure après, un messager du préfet de police vient annoncer au général qu'un officier en uniforme lui apportera une dépêche, mais qu'il doit se méfier, parce qu'on veut l'assassiner. La lettre était effectivement un simple papier blanc.

Le choléra est très disséminé en Angleterre. Il a enlevé jusqu'à présent mille quatre cent cinquante-quatre individus, mais de la classe inférieure. A Edimbourg, cinq morts seulement. S'il vient vers Holy-Rood, le roi Charles X, le dauphin et la dauphine resteront, les enfants de France iront se loger dans une maison dans la plaine. Si la maladie suivait, un château sur les montagnes est préparé pour les recevoir. On a pris à Londres toutes les précautions propres à maîtriser une émeute. Les lieux publics sont armés et approvisionnés pour quinze jours. Les troupes sont réparties de façon à se soutenir et à protéger les points les plus menacés. Le duc de Wellington a corrigé et approuvé ce plan de défense.

On parle de lord Harowby comme chef d'un nouveau cabinet. Sir Robert Peel, lord Mansfield en feraient partie. Il ne resterait que l'immuable lord Palmerston et lord Brougham (sorte de neutre), qui s'engagerait à se renfermer dans la spécialité de son département.

Le marquis de Custine, auteur de plusieurs romans et romances, voyages, etc., nous a fait, chez le baron de Maussion, la lecture d'une tragédie de sa composition.

Le sujet en est Béatrice Cenci. C'est cette Béatrice dont le Guide prit la remarquable figure pendant qu'elle montait à l'échafaud. Le sujet est l'amour incestueux de son père ; elle est violée ! elle engage ses frères à la venger. Voilà pour le parricide. On pend les autres, voilà pour la moralité.

Ce drame a été précédé d'une improvisation que les dames écoutent sans lever les yeux ; mais, malgré cette précaution, la plus innocente a dû parfaitement comprendre la marche de ce drame. L'auteur nous a dit que son ouvrage sera joué. Il y a de très beaux vers, mais les personnages sont si affreusement criminels et dans une position tellement bizarre, qu'ils déconcertent l'intérêt. Il est impossible de s'intéresser à Béatrice qui, après avoir tué son père, paraît encore pendant deux ou trois actes sur la scène ; la position de la mère de Béatrice est peu intéressante, et son amant devient ridicule. Le pape Borghèse joue un rôle plus qu'équivoque ; en un mot, tous ces rôles sont odieux.

Mme de Feuchères termine maintenant ses lettres : « Je suis à vous, à pendre et à dépendre », et, pour variante : « Je suis très cord...ialement. »

Bérard, rédacteur des Cancans, est en prison ; il a refusé cent mille francs qui lui étaient promis s'il voulait se faire ministériel. Il a seize mille abonnés. Son journal fait un effet incroyable dans le peuple, c'est à sa portée, dans ce genre mélodramatique qui le remue, et la petite chanson à la fin de chaque numéro est un grand outil d'abattoir.

On veut toujours tuer Louis-Philippe ! Quelle bêtise ! On renvoie une branche régnante tout entière, ou tue une dynastie : voilà un changement de système, mais

s'il reste un orphelin, fût -il de la Chine ou en Chine, il n'y a rien de fait. Autrefois, on conspirait, il fallait savoir son métier, il y avait du danger ; on s'attaquait à la force habile. Maintenant, c'est la faiblesse contre la faiblesse, on n'aurait pas donné les manteaux à garder aux conspirateurs d'aujourd'hui.

11 février.

Hier, chez l'ambassadrice d'Angleterre, Mme de Vaudreuil me prend par le bras, me fait asseoir, me demande le nom du médecin Kween, puis elle me dit :

— Ce monsieur était ce soir chez la reine ; elle brodait ; il s'approche, parle du choléra, en raconte des histoires de l'autre monde aux princesses, leur fait des peurs épouvantables, et tout cela avec une naïveté si familière, si inconvenante, qu'on s'étonnait sans pouvoir se fâcher.

C'est un contraste plaisant, le ministère jette la révolution de Juillet par les fenêtres ; il tâche de démolir la presse, de supprimer l'émeute ; pendant ce temps, la Chambre brise tous les chaînons de la société, fait des mendiants par économie et gaspille pour écraser les riches.

14 février.

— Tout s'assombrit, me disait hier, chez lady Granville, le marquis de Bartillat, très fort dans l'opposition

au commencement du règne de Charles X. On marche vers l'avenir dans les ténèbres. Il y a dix-sept ans que l'on m'appelait mauvaise tête, parce que je n'admirais pas les sottises et les sottes gens de mon temps. J'ai prêché dans le désert, contre la presse, les tribunes, les discours et les conférences. Bonaparte me voulait, j'ai eu le tort de ne pas vouloir. Tous les Mirmidons qui lui ont succédé m'ont accusé d'opposition, ils avaient raison, j'avais des principes et ils ne savaient pas ce que c'était. En entrant au ministère, à la suite de Bourmont, je demandai à ces collègues quel était leur plan. Ils me demandèrent ce que j'entendais par là. Je désespérai sur-lechamp d'eux et de nous. Tout est bien mauvais, bien en ruines. Un homme fort s'en tirerait encore, mais il faudrait quitter l'intrigue, le jeu de boules, vouloir franchement faire de la monarchie. Un banquier et des doctrinaires ne font que des spéculations et de la métaphysique.

Il y a, dans le monde, une Mme Bouché qui avait, à ce qu'elle disait, des communications habituelles avec le Saint-Esprit ; elle avait mis l'empereur Alexandre en rapport avec lui, et l'autocrate accordait une grande faveur à cette médiatrice. Mme Bouché fit des prosélytes, parmi lesquelles se trouva Mme de Cérionne ; celle-ci chercha à répandre cette nouvelle doctrine quiétiste. Sa femme de chambre, Mlle Vincent, devint un des apôtres, elle avait des visions, des révélations, elle prophétisait, aussi bien que Martin. Les royalistes de la Congrégation, édifiés par la mysticité de Mlle Vincent, ne doutaient pas de la troisième et prochaine restauration. Le Saint- Esprit l'avait dit à l'oreille de la-camériste.

Un jour, quatre pauvres carlistes arrivent chez Mme de Cérionne, sollicitent et obtiennent un asile dans sa maison,

et, tout en lui demandant de leur broder un drapeau blanc, s'informent des frères qu'elle reçoit et de ses correspondances, tandis que l'un des quatre cherchait une initiation plus matérielle dans les bras de la tendre Vincent.

Pendant ce temps, survint la bagarre de la rue des Prouvaires. Les proscrits disparurent pour participer à la conjuration, mais ils revinrent le lendemain sous leur forme naturelle ; ce n'étaient plus que les esprits de Gisquet. Ils arrêtèrent Mme de Cérionne, saisirent ses papiers, la conduisirent à la préfecture de police, où elle resta pendant six heures, dans la cour, au milieu de la foule arrêtée pendant cette nuit fameuse et qui se composait des prévenus, des escrocs, des catins que la police avait réunis. Mais le sensible agent, le séducteur de la mystique Vincent, avait détourné la tempête de son passage, il l'avait abritée dans son modeste réduit ; elle y est encore et paraît regarder la réalité comme la plus douce des illusions. Les congréganistes ont vu avec dépit un miracle tourner si court ; mais, depuis Eve, il y a toujours un serpent près du pommier.

15 février.

Il y a, dans le parti républicain, des individus qui ne désespèrent pas de faire périr Louis-Philippe. Les carlistes sont assez niais pour envisager sans déplaisir cette solution criminelle et spéculent sur ses conséquences. J'ai une tout autre idée des suites de cet événement. Si l'on tuait Louis-Philippe, il me paraît démontré que

l'armée sur-le-champ proclamerait son fils; on établirait un régime militaire et s'il tombait entre des mains assez habiles pour en exploiter tout aussitôt les avantages, ce serait le salut du pays. Cette nature de révolution réunirait sans retard tous les homme? capables. Si le nouveau roi avait l'esprit et le discernement de s'en entourer, il s'affermirait très probablement.

Il y a dans un vaudeville une bêtise délicieuse d'Odi y ; elle calque l'égoïsme cynique du temps : « Ma chère Cécile, je vous revois après dix ans d'absence ; je reviens vers vous. Vous avez partagé ma misère, il est juste que je partage votre prospérité. »

21 février.

Les invitations pour le bal d'hier nous ont causé beaucoup d'embarras ; on ne savait pas trop s'il fallait mettre MM. de Blancmesnil, de Léon et autres, ou bien s'il fallait profiter de la permission du duc d'Orléans en n'excluant personne. Il y a quelques jours, j'ai rencontré, sur le pont Louis XVI, Gérard de Rohan-Chabot, frère du prince de Léon, qui venait, sa femme au bras, du faubourg Saint-Germain. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi, me parla de l'affaire de son frère ; il me demanda s'il y aurait encore bal chez nous et ce que nous comptions faire pour les invitations. Je lui dis que rien n'était encore décidé.

— Alors, je vous préviens, mon cher Rodolphe, me dit-il, que les amis et parents de mon frère se sont donné le mot pour le soutenir dans cette affaire et de ne pas aller là où il ne sera pas prié.

A mon retour à l'hôtel, j'ai rendu compte à ma cousine de la déclaration de Gérard ; elle venait de rentrer d'une tournée de visites et avait entendu le même propos chez Mme de Montcalm, sœur de Mme de Jumilhac. Nous mîmes l'ambassadeur au fait de ces cancans ; il fut d'avis qu'il fallait absolument inviter ces messieurs pour ne point réchauffer toute cette désagréable histoire. J'ai conjuré les plus montés d'entre eux ainsi que Nieuwerkerke, Blancmesnil, Léautaud, Jumilhac, Calvimont, Rohan-Chabot, Léon et autres, d'être aimables pour nous, de ne point nous causer d'embarras en manquant au prince royal, et je leur ai déclaré qu'au moindre désagrément, non seulement ils ne seront plus jamais invités chez nous, mais qu'encore il n'y aurait jamais plus de bal à l'ambassade. Ils m'ont promis de ne rien tenter qui puisse nous être désagréable, et ils ont tenu leur parole ; le bal s'est passé à merveille et le plus gaiement du monde.

23 février.

Hier a eu lieu le mariage de Mlle de Beauvilliers avec le prince de Chalais, fils aîné du duc de Périgord et beaufrère du prince d'Arenberg. J'ai passé, il y a quelques jours, près de deux heures en conférence avec le duc et la duchesse de Noailles et Maurice, leur neveu, pour arranger un très beau bal qu'ils donneront demain, en l'honneur des jeunes mariés ; nous avons comparé ma liste avec la leur. J'ai classé toute la société de la connaissance du duc. J'ai mis d'abord à la tête les danseurs et les danseuses, j'ai souligné les jolis et jolies et ceux qui

ne peuvent être omis, puis j'ai passé aux paquets indispensables et les autres furent rayés. Après toutes ces rigueurs, il y avait encore plus de trois cents personnes, par conséquent bien plus que l'appartement ne pouvait contenir ; j'eus enfin l'idée de faire percer quelques portes d'une pièce à l'autre, ce qui nous donna un double avantage : d'abord celui de la circulation et de pouvoir placer l'orchestre dans une de ces ouvertures, en sorte qu'il se trouvait dans deux salles et qu'à la rigueur on pourra encore danser dans une troisième galerie, pas grande, à la vérité, mais toujours suffisante pour dégager un peu la presse trop grande.

Mon quadrille me donne aussi beaucoup à faire ; ce sont tous les jours trois heures de répétition, ordinairement chez la duchesse Dalberg. Tolbesque tient le violon et la duchesse est au piano, il faut montrer les pas à vingttrois personnes qui n'en ont pas la moindre idée ; il faut composer les figures et partager les rôles et tout cela avec un bruit inconcevable, les éclats de rire de ces demoiselles et la pétulance des jeunes gens. Le duc de Montesquiou m'est d'une grande utilité. Il est de l'ancien temps où l'on apprenait et où l'on savait danser. Il apprend donc ses pas avec une facilité sans pareille, et se charge de faire le maître de danse.

Madanseuse, la marquise de La Châtaigneraie, a quelque difficulté à danser en mesure ; toutes les autres dansent parfaitement bien. Mlle Dalberg fera la plus jolie petite paysanne du monde. Mlles de Bérenger, de Fezensac- Montesquiou, Horsford, Verther, Fitz- William, de Conningham et Mme de Rougemont sont toutes bien gracieuses et dansent avec beaucoup de légèreté. Lévis n'en est point, parce qu'il boude sa danseuse, qui l'a planté là.

Rodolphe II, Koller, Jules Szapary en sont ; puis MM. de Juigné, de Beaumont, de Béranger, de Gramont, de Léautaud, Kapeel (Essex) et Luckner, attaché à la légation danoise. On trouve la composition de la danse et les costumes fort jolis ; toute modestie à part, j'espère que mon quadrille rustique aura du succès. J'ai composé de fort jolies figures, j'ai choisi de fort jolis airs, le tout sera fort bien exécuté. Je suis donc presque sûr de la réussite.

25 février.

Le bal chez les Noailles a réussi dans la perfection. Comme le duc d'Orléans n'était pas prié, vu que le duc de Noailles est dans l'opposition de la Chambre des pairs, tout le régime de Charles X y fut réuni. Je me suis vu transporté, comme par un coup de baguette, sous le règne des Bourbons de la branche aînée ; je me sentais rajeuni de deux ans.

Avant de venir chez le duc de Noailles, j'avais déjà assisté à deux autres bals, l'un chez M. Gisquet, préfet de police, et l'autre chez Mme de Rumford. Le bal de Gisquet se passait à la préfecture de police, dans une des ailes du Palais de Justice ; nos voitures passaient devant les fenêtres des cachots des détenus ; pendant que ceux-ci gémissaient, on dansait au premier étage : glaces, fleurs, draperies richement galonnées et ornées de franges d'or et d'argent, tapissaient les murs noirs et tristes de ce palais destiné aux larmes et à la douleur. Une masse de lumières, des torrents de flammes tourbillonnaient sur les lustres et se répétaient mille fois dans les glaces et

les prismes de cristal qui ornaient les candélabres et lustres. Une foule inconnue de l'ambassadeur et de moi se pressait de salle en salle, de galerie en galerie ; on était gai, on dansait. Les femmes avaient des robes ornées de fleurs, de broderies riches avec des diamants dans les cheveux et des perles autour du cou ; en un mot, ce bal ne fut pas plus triste qu'un autre, et si j'étais habitant de la cité, je me serais tout aussi bien amusé qu'à nos fêtes des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré.

En sortant du bal, nous rencontrâmes dans l'antichambre la marquise de Marmier avec son fils ; elle parut très étonnée de me rencontrer chez M. Gisquet.

— Comment, me dit-elle, vous ici, comte Rodolphe !

— Oui, madame, vous voyez que je ne dédaigne pas les bals du Palais de Justice, et quel que soit le motif qui m'ait engagé à venir ici, je m'en applaudis, puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer.

— C'est mon père (le duc de Choiseul) qui a absolument voulu que je vinsse ; si vous me demandez le pourquoi, je n'en sais rien : le fait est que me voilà et que j'y resterai jusqu'au moment de l'avoir trouvé dans cette foule inconnue.

C'est tout un voyage, d'aller du palais de la Préfecture de police dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, où se trouve l'hôtel de Mme de Rumford, veuve du fameux philanthrope ; elle avait pour premier mari M. de Lavoisier, grand savant et physicien, qui périt misérablement sur l'échafaud.

— Vous abattez avec légèreté cette tête, dit l'avocat chargé de la défense de M. de Lavoisier, et vous ne réfléchissez pas qu'il faudra des siècles pour en reproduire une pareille.

La maison de Mme de Rumford est entourée d'une serre garnie de fleurs de toute espèce ; toutes les portes, toutes les croisées donnent dans ce jardin artificiel, de sorte que Mme de Rumford peut être comparée à l'hiver se promenant dans le printemps. Le grand salon est orné d'un beau tableau de Mme Vigée-Lebrun. C'est le portrait de M. de Lavoisier. Il est représenté dans son cabinet d'études, il est assis à son bureau, la plume à la main, il se retourne du côté de sa femme qui est debout, jeune et belle, et qui paraît engager son mari à quitter un moment ses études. La figure du savant porte l'expression de l'amour pour sa femme. Il voudrait suivre son invitation ; mais, d'un autre côté, il est balancé par ses devoirs de savant ; il a l'air de pressentir sa mort prochaine. Le coloris, les attitudes et la draperie sont simples et gracieux.

La duchesse de Noailles me fit les plus aimables reproches d'arriver si tard, et elle rit beaucoup lorsque je lui dis que je venais de m' arracher pour elle des bras du Juste Milieu.

29 février.

Je suis assailli de demandes d'invitations pour notre prochain bal ; c'est jusqu'aux supérieures de couvents qui m'assiègent pour recommander leurs protégés ou protégées. Parmi les lettres reçues, il en est une de la princesse de Polignac adressée à l'ambassadrice et datée de Ham.

« C'est d'une petite chambre triste et solitaire, dit la

i44 VINGT-CINQ ANS A PARIS

pauvre princesse, qu'étendue sur un lit de sangle, toute fatiguée de mes couches pénibles, je vous adresse, ma chère comtesse, une demande que je n'aurais peut-être pas hasardée dans le temps de mon bonheur, sachant combien vous êtes tourmentée, surtout cette fois-ci, où le plus joli quadrille du monde, arrangé par votre neveu, doit être dansé à votre prochain bal ; je demande pour ma fille, la petite de Choiseul, qui passe quelque temps à Paris et qui meurt d'envie d'être de ce bal. Je compte sur votre indulgence et sur notre ancienne amitié. »

Dernièrement, lady Granville a donné une soirée pour le duc d'Orléans ; cette réunion, pas très nombreuse, n'était composée que de personnes qui vont à la cour aujourd'hui.

— J'espère, me dit lady Granville, que le duc d'Orléans sera aimable avec nous ; voyez, il n'y a pas une personne qui puisse lui être désagréable.

Arrive Son Altesse Royale ; l'ambassadrice va à sa rencontre et la première phrase que le prince lui dit est :

— Il y a bien peu de monde ici.

— Est-ce un reproche que le prince veut me faire, se demande lady Granville, ou bien myope comme il est, n'a-t-il pas encore reconnu les personnes qui garnissent mon salon?

Cependant, le duc d'Orléans lorgne à droite, puis à gauche, puis tout autour ; il découvre Mme Walewska avec sa sœur, lady Henriette Baring ; il s'y précipite, entame une conversation avec ces dames, la prolonge ; il parlait encore lorsque je suis" parti.

Lady Granville me dit le lendemain qu'il n'avait parlé à aucune autre personne, pas même à elle. Elle a été piquée au vif par un manque d'égards aussi marqué. Le

pauvre prince royal, depuis son affaire, est tout dépaysé ; il ne sait ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit. Il est tout aigri, tout boudeur. A la cour, où il faisait ordinairement le cercle diplomatique avec le roi et la reine, il arrive plus tard et passe devant les ambassadeurs et ministres étrangers sans les saluer, en se précipitant de la salle du trône dans les autres, où il fait commencer la danse.

A notre dernier bal, il a invité la duchesse d'Esclignac à danser avec lui ; pendant toute la valse il n'a discontinué de se plaindre de la société.

— Votre famille, madame, lui dit-il entre autres, est bien mal disposée pour moi ; du reste, partout où je porte mes regards, je me vois entouré de personnes malveillantes.

La duchesse m'a redit cette phrase au bal même, et le lendemain toute la famille de Noailles et ses autres parents lui ont fait des scènes épouvantables de ce qu'elle avait accepté à danser avec le prince royal.

3 mars.

A notre dernier bal, Walewski, le duc de Richelieu, la comtesse Potocka, Mme de Caraman et autres ont voulu arranger une mazurka en costume polonais. Dès que je l'ai su, j'ai conjuré Mme de Caraman de contrecarrer ce projet : jugez quel effet cela aurait fait à l'ambassadeur de Russie et tout ce que les petits journaux en auraient dit.

4 mars.

M. de Rambuteau, qui redit tout, a eu l'idée de raconter au roi, dernièrement, que le duc d'Orléans, au lieu de s'occuper des dames françaises dans les salons qu'il fréquente, ne faisait que jaser avec des étrangères et notamment avec Mmes Walewska et lady Baring, Le roi le trouva fort mauvais et conjura son fils de réparer ses torts ; cette affaire se traita dans le salon de la reine et celle-ci objecta que, comme les bals avaient à peu près fini avec le carnaval, le duc d'Orléans, excepté à la cour, trouvera peu d'occasions de rencontrer les dames auxquelles il avait manqué.

- J'en fais mon affaire, dit M. de Rambuteau au roi. Il me sera facile d'engager Mmes de Boigne, de Chastenay, de Saint-Priest à donner une fois par semaine des soirées pour Mgr le prince royal, et elles composeront leurs réunions de telle sorte que le duc d'Orléans ne rencontrera que des personnes qui lui seront agréables.

5 mars.

Les dernières nouvelles d'Alger annoncent le déplorable état de cette colonie. On ne peut faire une lieue hors des murs sans escorte. Pichon et Rovigo, brouillés avant de partir, sont à couteaux tirés. On parle beaucoup d'une expédition à Constantine par terre, commandée par

le duc d'Orléans ; elle serait de six mille hommes ; la distance de cette ville est de quatre-vingts lieues et il faut traverser les Portes de fer.

Le roi Louis-Philippe était dernièrement à pied, donnant le bras à la reine ; il avait un vieil habit, des guêtres crottées, un chapeau usé. M. de Berthier (Albert), aide de camp de son oncle, jeune homme fort doux, spirituel et décidé, crie gare aux deux passants qui ne se rangent pas et s'attirent le : Gare donc ! d'usage ; il s'arrête cependant pour ne point les écraser et reconnaît le roi. Le roi prend le numéro du cabriolet et l'envoie à la police. Sur cette dénonciation, on lance un mandat de comparution contre M. de Berthier. Comme il n'y arien d'aussi insolent qu'un parvenu, le juge d'instruction n'a pas manqué à sa qualité ; il se permet entre beaucoup d'autres injures d'appeler M. de Berthier un maladroit. Celui-ci s'est excusé sur le malheur de n'avoir jamais eu de cocher dans sa famille. Apparemment, ce mémento a été désagréable à la cour ; on a lancé un second mandat, mais d'arrêt pour attentat contre la personne du roi, après un renvoi de l'accusé sur le premier, et il est à Sainte-Pélagie.

Cet incident a amené un duel entre un de ses cousins du même nom et un officier de carabiniers qui lui a donné deux coups d'épée, un dans la cuisse ; le second eût été mortel s'il ne se fût arrêté sur une côte. Au milieu de tout cela, Sémonville a rompu la paille et s'est mis en état d'hostilité ouverte contre le système actuel. Publiquement, il faut le voir, et encore est-on tenté de dire comme Fontenelle de l'académicien Rose, qui soutenait avoir donné six francs à une quête faite dans la campagne : <( Je l'ai vu et je n'y crois pas. >>

Il y a à Paris un M. de Saint-Léon, fils de Bonaparte

et de Mme de Luxbourg (Eléonore de La Plaigne) ; on dit que c'est un assez mauvais sujet, grand joueur. Ayant perdu dix-huit mille francs à l'écarté contre M. Hesse un moment aide de camp du duc de Wellington et officier dans la légion hanovrienne à Waterloo, il n'a pas voulu payer en disant qu'on l'avait triché. M. Hesse lui en demanda raison sans pouvoir l'obtenir. M. de Saint- Léon, poussé par ses amis, se décide enfin et comme les témoins avaient décidé que ces messieurs ne pouvaient se battre avant que M. Hesse n'eût été payé par M. de Saint-Léon, et que celui-ci ne pouvait disposer dans le moment d'une somme aussi forte, M. Hesse eut la générosité de lui procurer cet argent par le crédit de son beaufrère ; ceci réglé, ils se battent. M. Hesse déclare à ses amis qu'il tirerait en l'air ; mais son adversaire le devance et lui tire un coup mortel dans la poitrine. M. Hesse vient d'expirer, il y a quelques jours, et laisse après lui une veuve jeune et jolie et plusieurs enfants.

M. de Rosemberg qui déjà, à Florence, a tué le fils de Demidoff, aussi à la suite d'un différend de jeu, et le comte Wallwitz, Saxon aussi mauvaise tête et impliqué dans cette vilaine et malheureuse affaire de Hesse, cherchent à découvrir Saint-Léon pour se battre et venger la mort de leur ami commun ; mais Saint-Léon se cache. Des personnes, qui prétendent cependant l'avoir vu, disent qu'il porte le deuil de la tête jusqu'aux pieds.

Une chose assez bizarre, c'est que M. Hesse est enfant naturel de feu le roi d'Angleterre et qu'FJéonore de La Plaigne est la fille d'une ancienne femme de chambre de la reine Marie- Antoinette. Mme Campan voulut l'élever gratuitement, la renvoya sur un soupçon, la reprit par une influence de cour, celle de Murât. Murât trouva

plus commode de la séduire ; il la mit dans ses meubles, puis la passa à l'Empereur qui la garda trois ou quatre mois. Murât y envoyait fort souvent un de ses parents, son aide de camp, M. de Bonafoux, beau compagnon, qui se faisait payer le timbre des billets doux. Il le dit à ses camarades, qui voulurent en courir les hasards. Elle était donc un objet de communauté, une espèce de saintsimonienne par prédestination. Elle devint grosse et chacun céda sa chance au plus gros bonnet. L'Empereur, qui n'avait pas le temps ou qui ne s'intéressait pas assez pour s'informer, accepta la paternité. On la maria à un comte de Luxbourg, de je ne sais où (1).

9 mars.

La Chambre vient d'abroger de nouveau la loi du 21 janvier ; guerre entre elle et les pairs, fureur de Périer qui prétend que c'est donner un soufflet au roi, comme fils de régicide. Il veut créer quarante pairs pour soutenir sa politique.

Cependant, jamais on n'a tant dansé que durant ce carnaval ; on semble chercher à vivre d'étourdissement ; on se grise de plaisirs sans joie ; on ne parle que de fatalité, pour écarter les pensées sérieuses. Paris est un hôpital de fous qui s'inquiètent, se rassurent, puis qui deviennent aussi insouciants que le Turc fataliste, quand il dit :

(1) Il ne semble pas que ces détails, écho de ce qui se disait au temps du comte Rodolphe, soient, en tous points, conformes à la vérité. M. Frédéric Masson, dans son livre : Napoléon et les femmes, ne met pas en doute la paternité de l'Empereur. Le comte de Luxbourg était officier au service du roi de Bavièie.

« Dieu l'a voulu » ! Un bouleversement peut nous surprendre entre une valse et un galop.

Rayneval va décidément à Madrid. Il dit à qui veut l'entendre qu'il n'y a pas moyen de tirer de ce ministère des instructions raisonnables ; on le renvoie de Pierre à Paul, personne ne veut ou ne peut résoudre ses doutes, répondre à ses demandes.

C'est à notre dernière répétition de quadrille que j'ai su la nouvelle inconcevable de l'entrée des troupes françaises à Ancône ; depuis les Sarrasins on n'a rien vu de pareil ; le gouvernement la désavoue comme de raison ; il veut même rappeler le commandant Legallois qui a fait toute cette bêtise ; mais je ne trouve pas que cela soit assez : les Français devraient évacuer tout simplement la forteresse, d'autant plus que le pape ne les a point appelés à son secours.

Il y a des personnes qui veulent savoir que Holy-Rood est au moment de traiter avec Louis-Philippe. C'est le parti doctrinaire qui, ne pouvant naturaliser le dauphin, a imaginé une autre absurdité ; ce beau traité reposerait sur un double mariage entre les deux branches ; politique sentimentale tout à fait séduisante. Cependant, il n'y aurait pas de mal de retremper cette illustre maison en la croisant un peu. Louis-Philippe se retirerait et on rappellerait Henri V avec M. Périer aux affaires étrangères, Villèle aux finances, Rigny à la marine, Berryer aux sceaux, Vitrolles à l'intérieur et l'évêque d'Hermopolis aux cultes. Voilà la nouvelle extravagance qui amuse Holy-Rood et les Tuileries.

Ce projet remplace la belle idée de donner le trône au dauphin.

Le procès fait àBerthier ne sera qu'un scandale, des souf-

flets et des vérités dures à recevoir en cour de justice, des ridicules à pleines mains, que distribueront les journaux, la caricature et le public ; on l'acquittera avec ovation.

On a pendu cette nuit plusieurs mannequins représentant Louis-Philippe et répandu une foule de petits imprimés intitulés : Jugement de Louis-Philippe.

Mardi gras, un quidam a couru tout Paris avec un vieil habit, un chapeau grisàlarge cocarde tricolore, une huppe, un masque aux traits de Louis-Philippe, sans oublier les gros favoris, et donnant des poignées de main à tous les Savoyards et goujats qu'il rencontrait, et cela aux acclamations moqueuses du peuple. Les agents de police regardaient ce masque sans oser l'arrêter de peur d'une émeute.

Dans la pièce Une Révolution d'autrefois, on dit en parlant de Claude : « Il est gros, gras et bête » ; la police a défendu ce mot, le public le répète tout haut en tout lieu et il est devenu proberbial.

Hier soir, j'ai fini mes courses de salon chez le duc de Mortemart ; il y avait comédie en l'honneur du jeune couple Chalais ; les acteurs du Vaudeville et des Variétés jouèrent des proverbes et puis Marguerite; ce petit vaudeville finit avec le couplet que voici et qui fut fortement applaudi parce qu'il dépeint parfaitement l'état de la France :

Ce n'est pas richesse, ce n'est pas misère, Ce n'est pas froid, ce n'est pas chaud,

Ce n'est pas la paix, ce n'est pas la guerre, Je ne saurais trouver le mot.

i52 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Toute la société invitée était composée de carlistes et, au milieu de tout cela, se trouvait Mme de Dolomieu, dame d'honneur de la Reine ; elle se tournait à droite, elle se retournait à gauche, ne voyant partout, partout, que des ennemis de la dynastie régnante. Cependant, les portes s'ouvrent et l'on entre dans la salle. J'étais résigné d'avance à ne pouvoir entrer ; je fus donc fort agréablement surpris d'être très commodément assis.

J'avais à ma gauche le prince de Laval-Montmorency, autrefois ambassadeur de France à Rome et puis à Vienne et à Londres. Il est bègue, myope, un peu sourd et très distrait ; malgré tout cela, il est fort aimable, pétri d'esprit et très amusant. A ma droite, j'avais le marquis de Béranger ; devant moi la marquise de Spinosa avec sa fille, la princesse Charles de Beauvau, et Mme Alexis de Noailles ; derrière moi les princes de Craon et de Chalais, le comte de Nieuwerkerke et autres jeunes gens. Le rideau se lève et un imbécile de paysan long, maigre, avec des gestes pas plus gracieux que ceux d'un télégraphe, paraît, dit mille bêtises et fait autant de gaucheries ; on en rit gaiement et franchement ; tout à coup, M. de Laval me tire par la manche et me demande :

— Mon cher Rodolphe, qu'est-ce qu'il dit, ce gros bonhomme? Il a prononcé un certain nom, qui, qui m'a paru être, être celui de Poulot ; l'avez- vous entendu?

— Comment, on nous représente le grand Poulot ! Non, cela ne se peut pas, il me semble que vous avez mal compris, prince.

— Mais non, mais non, je l'ai, bien entendu ; si, si, il l'a dit : écoutez.

Effectivement on appela fort distinctement et à plusieurs reprises ce grand magot, ce franc niais, Poulot.

ANNÉE 1832 i53

■ — Je vous l'ai bien dit : c'est ça, c'est ça, c'est précisément ça ; on nous représente le grand Poulot ; avouez que c'est piquant, que c'est très piquant.

— ■ Et ce qui l'est bien plus encore, c'est que Mme de Dolomieu est obligée d'écouter tout cela.

— Comment, elle est ici? Mais non, mais non.

■ — Mais si, je la vois bien en chapeau blanc à côté de la princesse de Vaudémont, votre cousine.

— Vous dites ma cousine, mais où est-elle, ma cousine? Et il tourne sa lorgnette exactement du côté opposé à

celui que je lui avais indiqué.

— Je vois bien un chapeau blanc, mais ce n'est pas ma cousine, c'est tout autre chose, c'est tout le contraire même ; elle est très jolie, cette femme, fort jolie.

— Je le crois bien, lui dis-je, c'est la duchesse de Noailles que vous regardez ; je ne vous avais pas dit que Mme de Vaudémont avait un chapeau blanc, le sien est en drap d'or ; c'est Mme de Dolomieu qui a le chapeau blanc et qui se trouvé à côté de votre cousine ; au reste vous n'avez qu'à tourner votre lorgnette là où tout le monde regarde.

— Eh bien ! c'est ça, vous avez raison, c'est ça, c'est elle, c'est bien elle ; mais, mais avec qui venez-vous de parler en ce moment?

— C'est la princesse Charles de Beauvau.

— La princesse Charles de Beauvau, me dites-vous?

— Mais oui, la sœur du duc de Praslin.

— Et cette autre en turban?

— C'est la duchesse de Périgord, Mme Élie de Périgord, mère du prince de Chalais.

— Mais sans doute, reprend-il, sans doute,, et c'est moi qui vous demande tout cela ! C'est un Montmorency

qui vous demande les noms des premières dames de France !

Là-dessus, il se lève, me dit bonsoir et s'en va.

M. de Sémonville dit, en parlant de la révolution de Juillet, que la France en est aux regrets et pas encore au repentir. Royer-Collard déplorait l'autre jour de n'avoir pas été appelé au Conseil de Charles X, au moment des Ordonnances.

— Je l'aurais fait durer encore un an, pas plus d'un an.

Quelle bonne bêtise de doctrinaire !

Le prince Louis de Rohan prétend que le roi Léopold avait dit à quelqu'un :

— Je suis à Bruxelles un pied en l'air.

— Mais, Sire, si vous le posiez?

— Ce ne serait que pour repasser le détroit.

] 3 mars.

Les carlistes sont toujours pourchassés, emprisonnés. Les gens du gouvernement assurent que c'est pour les effrayer et qu'il ne leur arrivera aucun mal, qu'ils n'auront que l'ennui de la prison : ce jeu est aussi sot d'une part que de l'autre. En attendant, rien n'est plus ridicule que l'amalgame de cette masse de détenus professant les opinions les plus contraires, vivant en commun d'union et d'oubli, accrochant à la lettre le bonnet rouge à côté du bonnet vert ; ce n'est pas la fusion, mais la confusion des idées. Le nombre des carlistes augmente tous les jours, ils renchérissent de populacerie, prêchent une

AXXÉE 1832 155

licence sans bornes, injurient les puissances étrangères, ne parlent que de conquêtes. Tout cela est excellent pour détruire. Sans force et sans appui, on n'a jamais porté plus loin l'absurdité. C'est la forfanterie et le dévergondage des gens du Bas-Empire. Si les carlistes triomphent par les dangereuses doctrines qu'ils ont cru utile de pr< >pager, ils seront infailliblement renversés par elles.

16 mars.

Nouveaux troubles à Grenoble, à Carcassonne, en Picardie et dans d'autres provinces. Tel est l'état de ce robuste gouvernement soutenu par l'athlète Périer. Rien n'est plus facile que de renverser choses et hommes ; mais, établir un pouvoir qui se soutienne par sa force et son principe, qui dirige et maintienne la populacerie rouge ou blanche, qui s'empare de toutes les sommités, désarme les résistances et se serve de tous les leviers, voilà le problème à résoudre.

17 mars.

On a coulé à fond les grands hommes dans la séance d'hier ; le ministère paraît rebuté sur le Panthéon. C'est dommage, les demi-dieux de Juillet auraient fait une curieuse mythologie. Le soir j'étais allé faire ma visite à la reine ; par extraordinaire, le roi s'y trouvait et, qui plus est, le duc d'Orléans. Son Altesse Royale, M. de

Rumigny, un des aides de camp du roi et en même temps député, et moi, nous parlions de cette même séance, mais moi, comme de raison, avec la réserve que je devais observer, tant à cause du duc d'Orléans que pour ne point choquer un membre de cette même Chambre. Le duc d'Orléans aussi parla avec beaucoup de réserve. M. de Rumigny, tout au contraire, se déchaîna contre cette proposition et encore plus contre les candidats.

— Ce serait bien triste si la France n'avait pas d'autres grands hommes à produire que ceux que MM. nos collègues nous ont nommés aujourd'hui ; pas un de ces noms ne nous laisse bon souvenir, et celui de Benjamin Constant moins que tout autre. Cet homme n'a fait que du mal dans ce pays.

— Mais, vous êtes un peu prompt et bien sévère dans vos jugements, interrompit le prince.

— Je vous en demande pardon, Monseigneur ; je connaissais intimement Benjamin Constant, c'était un homme méprisable, sans foi, sans honneur.

Comme M. de Rumigny m'adressait tout cela, je ne pus m'empêck?r de sourire. Cette approbation l'encouragea encore davantage.

— Vous savez comme moi, comte Rodolphe, qu'il s'est vendu à l'Angleterre dont il tirait une pension ; je crois que sa veuve, à l'heure qu'il est, en touche encore une partie.

— - J'en ai bien entendu parler, dis-je, mais je n'ose l'affirmer.

Le duc d'Orléans se voyant en minorité se retira et, en passant derrière M. de Rumigny, le froissa par hasard je suppose. Le général se retourna brusquement et lança au prince un regard très significatif, menaçant même.

La reine, ce soir, fut de très mauvaise humeur; je

me trouvais avec quelques aides de camp et les princes à une autre table dans le coin opposé à celle de la reine ; nous ne parlions pas plus haut qu'à l'ordinaire, et, cependant, vSa Majesté nous envoya deux ou trois : chut ! chut ! A la troisième reprise de ce témoignage d'improbation, Mgr leduc d'Orléans se chargea d'aller en député vers la reine pour faire nos excuses et les siennes.

— Vous criez si fort là-bas, lui dit-elle, que nous autres, ici, nous ne pouvons rien entendre.

Le prince nous rapporta cette réponse et je crus plus prudent de m'éloigner. J'allai auprès de Madame Adélaïde qui me fit l'honneur de parler des succès de mon quadrille, puis des bals, des spectacles, enfin ce qu'on dit lorsqu'on ne veut rien dire. Sa Majesté la reine se mêla à notre conversation, mais elle l'interrompit aussitôt pour recommencer les chut ! à l'adresse du coin bruyant de la salle.

— Que je suis content d'avoir quitté cette table, dis- je à Madame Adélaïde. Sa Majesté aurait pu croire que c'est moi qui faisais ce bruit.

— Mais, je ne trouve pas qu'on y fasse plus de bruit qu'à l'ordinaire.

— Mais si, ma sœur, objecta la reine ; je distingue la voix perçante d'Aumale, et même Nemours élève trop la sienne ; c'est indécent.

Le duc d'Orléans revint encore pour faire des excuses.

18 mars.

J'ai fait ces jours derniers quelques visites avec le duc de Valençay, notamment chez lady Henriette Baring,

sœur de Mme Walewska et fille de lady Sandwich. Elle a beaucoup d'esprit, mais il est un tant soit peu mordant ; ses jugements sur les hommes et les femmes sont souvent fort sévères. Ils s'inspirent des idées et des préjugés professés à Londres par la fashion où une douzaine de personnes exercent une tyrannie impitoyable sur toute la société.

Si vous convenez à une ou à plusieurs de ces personnes, vous êtes à la mode, sinon, ni rang, ni naissance, ni fortune, ni mérite, ni esprit, rien au monde ne vous sauvera d'un oubli complet, oubli d'autant plus sensible qu'à Londres, hors la société, il n'y a point d'existence. Ce n'est pas comme à Paris, où vous pouvez vous passer de tout le monde, mille ressources vous étant assurées de tous les côtés et où vous aurez toujours quelques amis qui viendront vous voir.

A Londres, dès l'ouverture de la saison, une folie s'empare de tout le monde ; ce n'est pas qu'on s'amuse plus qu'ailleurs, non, mais il faut se montrer, se faire voir partout. Manquer à un bal, à un concert, c'est un coup de poignard que vous enfoncez vous-même dans votre réputation ; de peur de la perdre ou d'y porter la plus légère atteinte, vous vous éreintez matin et soir. Vous n'avez pas la moindre envie d'acheter quoi que ce soit : c'est égal, à une certaine heure, vous courez les boutiques. Vous êtes fatigué du bal de la veille ; vous aimeriez prendre du repos chez vous, ou voir une amie : qu'en dirait-on! Et vous voilà au Hyde-Park à cheval ou en voiture, puis à la toilette, puis à dîner, puis au bal, et le lendemain, cela recommence de plus belle.

Tout ceci vous parait déjà une assez dure corvée, cependant ce n'est pas tout encore. Au bal, à dîner, au concert,

gardez- vous de parler à telle personne ; vous me direz qu'elle vous convient, que vous avez de l'attrait pour elle, ou bien que vous l'avez connue intimement autrefois, c'est égal : il faut la planter là, ne pas la reconnaître, et, que cela vous amuse ou non, parler avec telle ou telle autre. M'objecterez- vous que vous n'avez rien à lui dire? Bon ! Dites-lui : « Quelle foule ! » ou bien : « Il fait chaud, » ou bien encore demandez après une des coryphées de la société ; plus vous aurez l'air d'y mettre de l'importance, plus votre demande fera d'effet, car elle prouvera que vous êtes dans une certaine intimité avec cette dame ou ce monsieur, et que vous avez quelque chose d'urgent à lui communiquer. Deux ou trois phrases pas plus spirituelles que celles-là, débitées à temps dans la soirée, et vous êtes à la mode.

Lady Henriette, avec tout son esprit, est l'esclave de ce genre, se laisse tyranniser par la mode. Elle m'a donc fait comprendre qu'elle ne voyait jamais les membres de la famille de son mari ; elle ne peut se faire à la vie de Paris, sa liberté lui pèse, elle est accoutumée à être entraînée par les lois sévères de la mode, et, comme il n'y eh a pas ici, à ce point, elle n'est pas encore sûre de ce qu'elle doit faire de son temps.

Hier, après avoir passé quelques instants au raout de la duchesse de Noailles, je suis allé chez la marquise de La Châtaigneraie, qui me reprocha aimablement d'arriver si tard.

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Charles de Beauvau arriva encore plus tard que moi ; il était près d'une heure. Il venait de chez M. Merlin où il y avait concert. Il me dit à l'oreille qu'il comptait y retourner et m'engagea à l'accompagner.

— Ce sera charmant, on y fera des farces, venez, venez.

Quand nous arrivâmes rue de Bondy, le concert durait encore ; il y avait foule et il fallut attendre pour souper que le gros des invités fût parti, car on ne devait servir que pour une centaine de personnes.

Après souper, le peintre Cotron, le farceur, celui qui devait faire tous les frais de la soirée, invita la femme du général Nanes, ce fameux Nanes qui a fait exécuter tant de monde en Sicile, à danser avec lui la saltarelle napolitaine. Mme Nanes, très jolie petite femme, une princesse Pignatelli de son nom, ne se fit pas prier ; elle prit les castagnettes de la main de son danseur et voilà qu'ils commencent à danser, M. Cotron avec une légèreté, un non dignes d'un Napolitain et Mme Nanes avec toute la grâce ; on les applaudit à outrance.

Après avoir pris un peu de repos, ils dansèrent le fandango espagnol. Rien au monde n'est plus impressionnant que cette danse, la plus voluptueuse qui soit ; il n'y a rien qui puisse choquer, mais l'imagination est tellement surexcitée que vous devinez tout ce qu'on veut vous faire deviner et, cependant, les plus prudes ne peuvent détacher leurs regards de ces attitudes enchanteresses. L'infatigable M. Cotron, après s'être emparé ainsi de notre système nerveux, commença à nous représenter des scènes de tragédie anglaise ef allemande, en singeant les accents de l'une et de l'autre langue et sans jamais proférer une seule syllabe d'allemand ni d'anglais, car

il ne sait ni l'un ni l'autre. Par sa mimique, sa voix, tantôt touchante tantôt énergique, est parvenue à nous émouvoir et à nous communiquer sa tristesse factice, son horreur simulée. Puis, brusquement, du pathétique le plus sévère, il passa tout à coup à la comédie la plus burlesque. Un fou rire nous prit tous à la vue de toutes les grimaces, de toutes les folies qu'il fit, et ce fut à un tel point que pour ne point mourir de rire, nous le conjurâmes de finir.

23 mars.

J'ai dîné hier chez la princesse Charles de Beauvau ; il y avait en fait de dames la comtesse de Morel, lady Giulia Lokwood, Mme Alfred de Rougemont, Mme Merlin et mademoiselle sa fille et enfin la princesse Czartoriska, femme du prince Adam ; les hommes étaient le prince Belgiojoso, M. Lokwood, M. de Rougemont et M. Perregaux, frère de la maréchale Marmont. Comme la princesse Charles m'avait fait l'honneur de demander mon bras pour la conduire dans la salle à manger, je me trouvais assis entre elle et Mme Alfred de Rougemont. Celle-ci, née Pourtalès, femme très aimable, d'une conversation douce et distinguée, n'est pas belle, à peine jolie, mais elle plaît ; elle n'est ni trop grande, ni trop petite, ni trop maigre, ni trop grosse, ses mouvements sont gracieux, tout son genre distingué : c'est une femme qui a beaucoup de sentiment.

Malgré le choléra et tout ce qu'en disait M. Perregaux, on mangea beaucoup et de tout, et l'on ne but pas moins,

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peut-être plus qu'à l'ordinaire. M. Lokwood surtout avait tout un régiment de verres devant lui, qu'il vidait au fur et à mesure qu'on les lui remplissait.

- Comment, lui dis- je, vous avez peur de la maladie et vous vous gorgez de vin ; j'enverrai demander demain de vos nouvelles !

— Que voulez-vous, il est difficile de résister à ces tentations.

Après dîner, je me suis assis à côté de la princesse Czartoriska ; j'admirai tout d'abord ses superbes perles, puis je fis de tristes réflexions sur le changement de sa position. Quelle superbe existence elle avait ! Et la voilà réduite à rien.

2 avril.

J'ai eu la première nouvelle de l'arrivée du choléra à Paris dans la soirée même du mardi où il y a eu grande et nombreuse réunion chez nous ; ce fut entre la tasse de thé et la brioche qu'on nous l'annonça ; cela ne nous empêcha pas de prendre de l'un et de manger de l'autre ; on n'en a pas la moindre frayeur ou tout au moins si peu, que dîners, raouts, spectacles, bals, concerts, tout va son train sans interruption ; la seule précaution qu'on prenne, et qui est même devenue à la mode, c'est de porter sur soi des sachets de camphre, que les belles dames offrent aux jeunes cavaliers, et de petites cassolettes avec une pastille odoriférante composée de menthe et de camomille ; il est de bon genre de porter cette petite boîte dans la poche de son gilet et de la respirer de temps en

temps. Il n'y a que très peu de maisons qui changent leur régime. Chez nous, l'eau à la glace, la salade, les truffes et les glaces sont abolies ; tout le reste est comme à l'ordinaire. La progression de la maladie a été particulièrement sensible entre hier et avant-hier. Hier, il y a eu deux cent un cas, tandis que les jours précédents, il n'y en avait eu que cinquante au plus. On compte en tout quatre cent cinquante malades et cent quarante et quelques morts.

Le bas peuple, ici comme partout, croit qu'on empoisonne les fontaines, le pain, etc. ; les chiffonniers, qui ne trouvent plus autant d'immondices à ramasser dans les rues depuis qu'on les nettoie un peu plus soigneusement, n'ont pas de quoi vivre et s'ameutent par conséquent. Ils brisent les tombereaux de la nouvelle entreprise et les jettent dans la Seine, trop heureux si le cheval et son conducteur n'éprouvent pas le même sort.

Il y a bien quelques personnes qui désertent Paris, mais pas autant que j'aurais cru, surtout avec ce beau temps et à l'approche de la saison qu'on aime à passer à la campagne.

Nous autres, nous resterons tranquillement ici, nous avons un beau jardin et une grande et belle maison facile à aérer. Personne de nous n'a peur.

3 avril.

Nous avions le projet de passer une partie de notre soirée chez la reine, mais les attroupements étant devenus p^.us forts et plus sérieux dans la journée, nous avons

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remis notre visite à un autre jour. On nous dit que la cour n'est pas inquiète, mais que la reine est indignée contre les misérables qui profitent d'une calamité publique terrible pour agir contre le gouvernement. Ayant renoncé à paraître aux Tuileries, nous allâmes tout droit chez Mme de Labriche, qui nous avait priés pour entendre un superbe concert. Entre le chant divin de Rubini, de Lablache et la musique de Kalkbrenner, des nouvelles nous arrivèrent de tous les côtés sur les mouvements dont les rues Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Antoine, les places du Châtelet, de l'Hôtel-de- Ville et de la Grève étaient le théâtre. En commentant ces rumeurs, on fut conduit à parler de fontaines empoisonnées et du vin mêlé d'arsenic qu'on accuse le gouvernement de laisser vendre et qui tue ceux qui en font usage. Mme de Lespinasse a raconté qu'une amie de sa femme de chambre est morte dans les crampes les plus horribles après avoir bu du vin qui provenait de la boutique du marchand qui fournit sa maison. Naturellement, elle a donné l'ordre de ne plus acheter de ce vin, mais de donner à ses gens du cidre qui se trouve dans sa cave.

— Alors, madame, dis-je à la comtesse, vous ne ferez que changer de poison, car le cidre en est un en temps d'épidémie.

— Ah ! vraiment ! s'écria-t-elle ; alors je mettrai mes gens à l'eau.

Toutes ces histoires et le bulletin de la maladie, qui constate pour la journée d'hier deux cent cinquante cas, n'ont pas empêché l'enthousiasme qu'ont excité Rubini et Lablache de se manifester ; on les a applaudis à outrance. La comtesse Pozzo et sa cousine la princesse de Chalais étaient resplendissantes de diamants ; elles

avaient des robes superbes en blondes et causèrent beaucoup d'ombrage à une autre jeune mariée, Mme de Maillé ; elle avait une robe en moire couleur de rose et garnie en blondes, des diamants et des plumes dans les cheveux, mais pas avec autant de profusion que les deux autres. Cependant, elle est encore plus belle et sa mise plus simple rehaussait, à mon avis, les charmes de sa figure si belle avec cette expression de modestie qui pare tant les femmes.

En quittant ces splendeurs à une heure et demie, j'ai fait une ronde à travers Paris ; j'ai trouvé sur le boulevard, devant la porte du général Sébastiani, les trois bataillons du 3e de ligne ; à la porte Saint-Denis, le Ier et le 2e bataillon du Ier de ligne ; là, il y avait déjà un attroupement fort considérable, et à deux pas un escadron du 2e dragons ; à la porte Saint-Martin, les 3e et 4e bataillons du Ier de ligne et un bataillon de la 7e légion, mais c'est tout ce qu'il y avait en fait de garde nationale. Il paraît que ces messieurs ne se soucient pas d'aller combattre l'émeute. A la Bastille, stationnaient deux bataillons du 16e de ligne, arrivés de Courbevoie pour remplacer le 52e qui part, et sur la place, outre ces bataillons, deux escadrons du 2e dragons et du 6e même arme.

J'ai vu arriver le duc d'Orléans précédé de vingt-cinq carabiniers et suivi d'un escadron du même régiment ; il était au milieu d'un état-major où figurait le maréchal Lobeau. J'ai continué ma course jusqu'à la barrière du Trône, confiée à la garde d'un bataillon du 25e de ligne. Là, l'émeute m'a semblé plus hideuse, j'y ai vu des chiffonniers et les débris de tombereaux qui ont été brûlés ; c'est là que j'ai lu le placard suivant à moitié déchiré par la police :

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