‹ Vingt-cinq ans à ParisChapitre 3 sur 8 · REMÈDE CONTRE LE CHOLERA MORBUS · texte numérisé non relu

REMÈDE CONTRE LE CHOLERA MORBUS

Prenez deux cents têtes de la Chambre des pairs, cent cinquante de celle des députés qu'on vous désignera, celles de C. Périer, Sébastiani et d'Argout, celles de Philippe et de son fils, faites-les rouler sur la place de la Révolution et V atmosphère de la France et de la Belgique sera purifié...

Signé : Un décoré de Juillet.

La prison de Sainte- Pélagie était gardée par la garde municipale à pied et à cheval ; je suis revenu le long des quais où j'ai vu les tambours de la garde nationale battre en vain le rappel : il n'arrivait que les officiers.

Les rues Saint-Denis et Saint- Martin sont veuves de leurs réverbères, qui sont tous brisés. On promenait sur les quais un ouvrier blessé ; il avait reçu d'un dragon du 6e régiment un coup d'épée dans l'œil. Cette promenade lui a valu des aumônes. Moi-même, arrêté dans mon cabriolet, j'ai été forcé d'y contribuer. On répète toujours dans les groupes que le gouvernement et le roi lui-même font empoisonner le peuple.

4 avril.

Malgré le choléra, il y avait foule hier chez nous. La seule chose que j'aie remarquée, c'est qu'on a pris deux fois plus de thé qu'à l'ordinaire. Au reste, on n'a servi ni glaces ni boissons acides ou glacées. On était d'une gaieté folle et cependant la journée d'hier est laite pour

inspirer les plus tristes, les plus douloureuses réflexions sur les forfaits qu'engendre l'esprit de parti. Les perturbateurs, voyant que le choléra ne répandait pas assez de terreur dans le public, ont imaginé d'augmenter la mortalité en empoisonnant le vin, les fontaines et autres ; on a poussé la cruauté jusqu'à distribuer dans les rues des bonbons et des gâteaux empoisonnés à des enfants qui, après en avoir mangé, meurent dans des douleurs atroces. Ces horreurs rendent le peuple comme fou. Hier, dans la rue Saint-Denis, on a mis en pièces un individu qu'on accusait d'être un empoisonneur. La police et la troupe, rien n'a pu soustraire ce malheureux à la rage de la populace. Était-il coupable? était-il innocent? On l'ignore : l'événement n'en est pas moins horrible.

Deux marchands de vin m'ont assuré que ce soir des agents de police leur ont recommandé de bien surveiller les personnes qui viendraient chez eux leur demander un verre d'eau, que ces individus, au moment où l'on ne s'y attend pas, jettent un poison dans les fontaines de la boutique. Dans un café de la rue des Petits-Champs, on aurait surpris un de ces misérables au moment où il jetait un petit paquet de poudre blanche dans une de ces fontaines et on aurait trouvé sur lui douze paquets de cette poudre qu'on a reconnue pour être de l'arsenic.

5 avril.

Nous avons passé hier une grande partie de notre soirée chez la reine. Sur les escaliers nous avons rencontré

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Casimir Périer et d'Argout ; ces deux ministres avaient l'air assez préoccupé. Le premier nous dit que le nombre des malades augmentait prodigieusement et qu'on n'en guérissait presque pas. Dans les galeries de Diane, nous avons vu Mme de Boigne qui venait de quitter la reine et qui nous dit que, pour la première fois de sa vie, elle avait quitté Sa Majesté non seulement triste et douloureusement affectée, mais même irritée contre la méchanceté atroce de l'esprit de parti qui exploite ces tristes circonstances pour essayer d'en tirer un avantage qui, dans tous les cas, n'est que chimérique. La comtesse nous dit aussi que l'ambassadeur de Russie n'était malade que pour avoir pris trop de précautions contre le choléra, telles que quatre jattes de chlorure dans la même pièce, puis un régime très échauffant, que tout cela lui avait fait remonter la goutte qui d'ailleurs, depuis ce matin, reprend son siège dans les jambes.

La reine et Madame Adélaïde étaient établies comme à l'ordinaire à côté de la cheminée, par conséquent là où il y a le plus de courant d'air. Ni elle, ni le roi, ni personne de la famille royale n'ont apporté de changement dans leur régime. Ils n'ont même pas cessé de prendre de l'eau glacée pendant et entre les repas ; Sa Majesté nous a soutenu qu'il fallait avant tout ne rien changer à la manière de vivre, que leur médecin le lui avait fortement recommandé et qu'Elle abondait dans ce sens. Sa Majesté nous a rassurés aussi sur les empoisonnements, qu'Elle taxe de pure invention. Elle prétend que les recherches minutieuses de la police ont prouvé que ce n'était qu'une très mauvaise plaisanterie imaginée par quelques individus ou bien un moyen de répandre la terreur en jetant de la poudre blanche tout à fait inoffensive sur les comestibles

et dans le vin pour faire croire qu'il n'y a point de choléra, mais bien des empoisonneurs.

— Il est déplorable, nous a dit la reine, que le peuple de Paris ajoute foi à ces mensonges et y trouve prétexte pour se livrer à des excès atroces.

Mme du Roure m'a parlé de l'attaque de choléra qu'elle a eue et dont elle a heureusement conjuré les effets en provoquant sur tout son corps une forte transpiration qu'elle a maintenue pendant seize heures. J'ai su par Madame Adélaïde qu'il y a eu six cas dans la domesticité du château : deux des malades sont morts ; les autres ont été sauvés.

Nous avons fini notre soirée chez la marquise de Bellissen. Chaque personne qui arrivait nous apportait une mine de circonstance et quelque histoire épouvantable. La plus écoutée était celle qui donnait sur l'épidémie les détails les plus sinistres. Dieu ! combien, par le temps où nous sommes, sont heureux les gens sans imagination ! A quoi bon exagérer le mal quand il est déjà si terrible?

8 avril.

La populace de Paris est en train de prouver que le peuple reste toujours peuple et qu'en tous les pays du monde, dans les mêmes circonstances, il se livre aux mêmes excès. Les médecins de Paris, comme partout ailleurs, ont été en butte aux soupçons les plus affreux. Ici, pas plus que chez nous, qu'en Russie et que partout ailleurs, on ne voulait croire au choléra ; on criait au

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poison, on parlait d'aller délivrer les malades des hôpitaux où, disait-on, on les assassinait. L'esprit de parti a profité de la frayeur populaire pour pousser au désordre et répandre la terreur. Soit qu'on ait vraiment empoisonné quelques personnes, soit qu'on ait fait semblant, on est parvenu à exaspérer le peuple et il en est résulté des faits profondément regrettables.

En voici un, cependant, moins tragique que beaucoup d'autres qu'on raconte. Un des prétendus empoisonneurs a été l'autre jour jeté du haut du Pont-Neuf dans la Seine. Heureusement pour lui, c'était un excellent nageur et il se dirigea vers le pont des Arts. La populace rassemblée sur les quais et les ponts, qui, tout à l'heure criait : «A l'eau ! A l'eau ! » l'applaudit à outrance ; on se porta à son secours et on le promena en triomphe à travers les rues, distinction toute faite pour lui donner le choléra ; cependant il en échappa fort heureusement et se porte aujourd'hui aussi bien que nous tous.

g avril.

Le baron Delmar nous a donné ces jours derniers un superbe concert ; on y a exécuté la Création de Haydn et avec la plus rare perfection. Rossini en était le directeur ayant autour de lui Lablache, Rubini, Consul, Benatti et autres artistes et amateurs parmi lesquels le duc de Montesquiou-Fezensac qui conduisait les chœurs d'hommes. Du côté des dames, il y avait, outre les artistes, Mme Delmar, la duchesse de Rauzan, la marquise de Caraman, Mlle de Fezensac, la comtesse Potocka, la com

tesse de la Redorte, Mlle Greffulhe et la duchesse de Vallombrosa ; une soixantaine de musiciens composaient l'orchestre ; en un mot rien ne manquait à un ensemble parfait, à une « création » qui ne laissa rien à désirer. Il y avait donc de tout, musique exquise et ce qu'il faut pour la faire valoir, et cela dans un local admirable, magique, et pour la vue des spectateurs, un demi-cercle de femmes charmantes sur une estrade. Le choléra semblait bien oublié.

Dans les hôpitaux on compte de mille à douze cents malades par jour, mais on n'en avoue que huit cent vingtsix dans le bulletin d'aujourd'hui. Les cholériques ne sont point comptés, car le nombre serait par trop effrayant. Cependant, la vie mondaine n'est changée en rien ; visites, dîners, spectacles, soirées, concerts, enfin réunions de toute espèce se continuent comme à l'ordinaire.

Nous avons depuis hier un cholérique à l'ambassade ; c'est le domestique du baron Koller qui est malade à ce qu'il paraît pour avoir bu une trop grande quantité d'eau de framboises ; on lui a mis cinquante sangsues sur le bas-ventre ; on lui donne des infusions de menthe à boire avec quelques gouttes d'extrait de camphre.

Jusqu'à présent, les médecins sont très malheureux dans leurs essais ; les malades meurent comme des mouches, on ne comprend rien à cette maladie. Koreff m'a dit hier que les autopsies n'apprenaient rien du tout, qu'il avait ouvert dans la matinée d'hier dix cadavres de cholériques et qu'il n'y avait trouvé aucun symptôme de destruction intérieure, aucune lésion dans aucune partie et que tout est encore mystère dans la maladie.

Le comte de Caumont-Laforce a été attaqué et est resté pendant trois jours entre la vie et la mort. Koreff

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a été assez heureux pour le sauver du choléra, mais il n'est pas encore hors d'affaire ; il souffre ordinairement d'une maladie de cœur et on craint pour lui l'effet des remèdes qu'on a dû lui administrer ; on l'a frictionné d'une manière si forte que son corps ne présente qu'une plaie. Casimir Périer paraît sauvé. Le médecin Broussais l'a traité par des sangsues et de la glace pilée, administrée à fortes doses. Hier soir, chez Mme Delmar, la comtesse de Saint-Maurice m'a dit qu'un médecin, depuis le matin, avait guéri nombre de malades avec du charbon pilé. En réalité, ces médecins n'y comprennent rien et c'est pur hasard si le malade ne meurt pas. Les enfants ne sont pas plus épargnés que les grandes personnes. Mme de La Ferronnays vient de perdre le sien, une petite fille de vingt-deux mois.

12 avril.

Après avoir parlé de toutes les horreurs commises au début de l'invasion du choléra, il est juste de parler de tout le bien qui se fait, de tout l'argent qu'on donne pour les pauvres et pour les malades. Les dons en argent se montent à soixante mille francs par jour ; outre cela on envoie des couvertures de laine, des lits complets, des chemises, des chaussettes. Certaines personnes ont cédé leurs maisons pour y établir des ambulances. D'autres ont organisé des refuges soit à l'aide de souscriptions dont ils ont pris l'initiative, soit en fournissant euxmêmes les fonds nécessaires. Il en est de tout rang, de tout âge qui se font inscrire dans les infirmeries pour y

faire le service de garde-malades. L'ambassadeur a remis mille francs en argent au préfet de la Seine et des couvertures de laine pour six cents francs au bureau de secours de notre arrondissement, sans compter les secours d'argent et autres qu'il donne journellement au curé, au maire et à des malheureux du Gros-Caillou, où il y a beaucoup de misère.

15 avril.

Les expériences auxquelles se livrent les savants pour décomposer l'air n'ont rien fait qui puisse expliquer l'épidémie qui sévit sur Paris. Mais, ce qu'on sait, c'est que personne ne revient du choléra asiatique. Les médecins sont au bout de leur latin et les plus habiles se perdent en conjectures.

Mme de Laverdine, sœur des Anisson, s'est couchée bien portante ; pendant la nuit, un frisson la prend, les médecins accourent à l'appel de son père, Hippolyte Anisson, et arrivent juste à temps pour la voir expirer. M. de Chauvelin, membre de la Chambre des députés, a été également enlevé en peu d'heures. Mme de Couronnel, fille du duc de Laval-Montmorency, au moment d'accoucher, a eu la cholérine.

— Sa pauvre mère, m'a dit le duc, et Mme de Mirepoix ont manqué mourir de frayeur ; heureusement pour nous tous, ma pauvre fille va mieux en ce moment.

Un médecin me dit dernièrement :

— Mangez, buvez tout ce que vous voudrez, sans faire d'excès cependant; enfin, vivez comme à l'ordinaire et

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vous n'aurez point le choléra, si vous n'avez pas la disposition, mais si la disposition est dans votre corps, il n'y a rien au monde qui vous préservera et vous êtes perdu sans retour si le choléra asiatique vous prend, car jamais personne n'en est revenu.

- A la bonne heure, docteur, vous parlez franchement, en honnête homme.

— Avez- vous peur? me demanda-t-il.

— Pas le moins du monde ; il faut bien mourir une fois, je ferai comme les autres.

16 avril.

Mme de Champlâtreux, fille cadette du comte Mole, mariée depuis deux ans à peine à M. de La Ferté-Meun, frère du marquis de ce nom qui a épousé la sœur aînée, vient de mourir en peu d'heures du choléra. C'était des deux filles de M. Mole celle qu'il préférait ; il l'idolâtrait ; c'est à elle qu'il voulait léguer son nom et sa belle terre de Champlâtreux. Elle n'est plus et laisse après elle une petite fille âgée de neuf mois : la pauvre femme n'avait pas vingt ans. Le désespoir de la famille est difficile à dépeindre ; sa pauvre mère est comme folle et Mme de Labriche, la vieille grand'mère, se meurt de chagrin.

Mme Mole et ses deux filles avaient une peur horrible de la maladie régnante et décidèrent de partir pour la Suisse ; Mme de Labriche, leur mère et grand'mère, bien que n'approuvant pas ce voyage, ne voulant pas se séparer d'elles, se décida à les accompagner, à condition toutefois qu'on emmènerait le médecin ordinaire de la maison.

Or celui-ci non seulement déconseilla le départ, mais encore déclara au comte Mole qu'il ne pourrait quitter Paris en ce moment, sans se faire accuser par ses confrères d'avoir déserté son poste au moment du danger. Le projet de voyage fut donc abandonné.

Le jour même de la mort de la pauvre Mme de Champlâtreux, le samedi, j'ai rencontré, vers les quatre heures, M. Mole chez Mme Alfred de Noailles qui reçoit ses amis tous les samedis matin. Il nous raconta le refus de son médecin et ajouta :

— Je sais bien une chose, c'est que jamais une épidémie ne m'attrapera plus. Je saurai la fuir à temps.

A son retour chez lui, vers six heures, sa pauvre fille commençait déjà à souffrir ; mais les symptômes étaient encore si peu alarmants que Mme de Labriche la quitta à neuf heures pour faire ses visites. Elle se trouvait encore à minuit chez la princesse de Vaudémont, à qui elle dit que sa petite-fille de Champlâtreux était malade et qu'elle irait la voir encore avant de se mettre au lit. Lorsque la pauvre grand'mère arriva chez sa petite-fille, le choléra s'était déjà déclaré; le mal, malgré tous les soins, fit de tels progrès que trois heures après, il ne restait de Mme de Champlâtreux qu'un cadavre défiguré. Il y a de quoi devenir fou de douleur.

17 avril.

Nous sommes à quinze mille décès depuis le début de l'épidémie. Le jour où l'on avait annoncé dans le Moniteur mille neuf malades, il y avait eu mille soixante-quatre

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morts et depuis le nombre a été de huit cents, neuf cents, sept cents et enfin six cents depuis peu de jours. Le gouvernement compte qu'à la disparition du fléau, il y aura eu près de trente mille décès. Nous ne sommes encore qu'à la moitié. On était dans la ferme persuasion qu'à Paris le choléra ne serait rien ; à entendre messieurs nos médecins, ils étaient sûrs de le guérir comme un rhume de cerveau ; or, l'un d'eux avouait l'autre jour que pour son compte, il avait eu huit cents cas mortels et que ces malades avaient expiré sous ses expériences. Après tant de malheureux essais, il n'est pas plus avancé qu'au premier malade qu'il a traité.

La duchesse de Berry avait envoyé douze mille francs à M. de Chateaubriand pour être distribués en secours ; les ministres ont refusé le don. Le vicomte s'est alors adressé aux maires des arrondissements qui lui ont répondu qu'ils n'osaient accepter ce que le gouvernement venait de refuser. Devant cette réponse, il a pris le parti de distribuer lui-même la somme ; mais, il annonce une brochure qui sera, paraît -il, virulente. Le prince Castel- Cicala, ambassadeur de Naples, vient de mourir, non du choléra, mais d'une inflammation du tube intestinal, à ce que les médecins prétendent. Il n'est pas moins mort et la pauvre princesse et Mlle Dorothée Ruffo, sa fille, sont dans la plus profonde douleur. L'ambassade d'Autriche a mis un appartement à la disposition de la princesse, mais elle a déclaré qu'elle ne quitterait point les restes de son mari jusqu'à son enterrement.

18 avril.

La marquise de Montcalm, sœur du feu duc de Richelieu et de la marquise de Jumilhac, s'est trouvée incommodée hier soir à quatre heures. Nous y avons envoyé à huit heures afin d'avoir de ses nouvelles ; elle était déjà au plus mal et, à dix heures, elle expirait dans les plus affreuses souffrances.

Mme de Montcalm était une de ces femmes qui ont le grand art de conserver leurs amis ; elle avait une société d'hommes et de femmes qui la soignait beaucoup. L'ambassadeur de Russie y allait tous les soirs depuis trente ans qu'il la connaît. La conversation de la marquise était spirituelle et nourrie ; elle avait un esprit véritablement français, gai, aimable et prompt en reparties et saillies. Ses souffrances continuelles résultant d'un désordre dans les organes de son côté gauche, qu'elle appelait son petit enfer, la faisaient paraître capricieuse ; dans ces moments, elle brusquait un peu son monde, elle grognait, elle disait même des duretés, mais, le lendemain, on était sûr de recevoir d'elle un charmant billet tout rempli d'excuses et de regrets, avec l'invitation la plus aimable de venir le soir. Elle ne sortait presque plus, c'était un événement de la voir aux Tuileries, chez la duchesse de Gontaut, son amie de jeunesse, ou chez la comtesse de Chastenay qui logeait dans la même maison qu'elle, ou bien chez nous, en tout petit comité.

On ne parle plus que de morts, on ne fait autre chose que se lamenter. Le marquis de Vence a perdu sa sœur ; 11. 12

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sa fille a perdu le dernier de ses trois fils. Mme de Rougemont, la mère, a perdu sa sœur cadette. On a enterré sept à huit pairs, quatre à cinq députés. Tout le monde souffre ou croit souffrir. Les églises tendues de noir, des cercueils, des corbillards, des bières dans toutes les rues, dans toutes les maisons, des équipages, des hommes, des femmes en deuil, partout enfin la mort ou ses emblèmes, voilà le lugubre spectacle que présente Paris.

La nuit, on voit arriver de loin, dans les rues désertes, des hommes vêtus de noir, des torches à la main, avancer doucement à la triste lueur vacillante ; on voit jusqu'à cinq cercueils entassés sur un corbillard fait pour n'en recevoir qu'un seul. Un réverbère rouge frappe vos yeux ; il désigne le bureau de secours contre le choléra. C'est là qu'on trouve des médecins, des médicaments ; combien de mères, de fils, de frères, de pères, de maris et d'amants ont vainement espéré y trouver le salut d'un être cher !

Tant d'horreurs devraient anéantir les passions de l'homme, imposer silence à l'esprit de parti. Tout au contraire, c'est la même rage des uns contre les autres ; c'est un plaisir infernal que d'apprendre la mort de celui qui, pendant sa vie, professait d'autres opinions que vous ; il ne vous a fait personnellement aucun mal ; vous ne l'avez pas même connu et vous éprouvez une véritable satisfaction en écoutant la nouvelle de son trépas.

Le gouvernement a eu la faiblesse, la gaucherie de ne point accepter l'aumône de la duchesse de Berry, envoyée de sa part à M. de Chateaubriand pour être distribuée dans les douze arrondissements de Paris. M. de Chateaubriand en est furieux :

■ — Comment, dit-il, on refuse le denier de la veuve !

Il a fait insérer aujourd'hui dans la Quotidienne une lettre fort désagréable pour le gouvernement.

Une chose extraordinaire que me disait hier le médecin Koreff qui a dîné à l'ambassade avec le duc de Caraman, c'est que des gens qui, avant l'épidémie, étaient ou se prétendaient toujours malades, sont guéris de tous leurs maux depuis qu'elle a éclaté. L'air qu'ils respirent, si nuisible aux autres, leur convient à merveille.

On déserte beaucoup Paris et je pense qu'on y reviendra dès que la maladie se sera répandue davantage dans les provinces.

Avant-hier, après dîner, l'ambassadeur a fait venir Liszt, qui nous a joué un concerto de Weber avec la plus rare perfection. H y a quelques jours, en s'exerçant chez lui pour pouvoir nous le faire entendre, il s'était démis le pouce de la main droite et même l'avait cru cassé. On ne s'en serait pas douté en l'écoutant. Il est surtout admirable à un passage, écrit entièrement en octaves, qu'il joue avec une telle promptitude, une telle force que ses mains paraissent se multiplier. On ne peut suivre des yeux leurs mouvements si rapides, si inconcevables ; elles volent d'un bout du piano à l'autre.

18 avril.

M. de Salvandy est en grande faveur auprès de la duchesse de Rauzan. Fils d'un paysan, il est très flatté des avances d'une duchesse et la duchesse se fait l'illusion d'être femme d'esprit, femme savante, digne fille enfin de la célèbre Mme de Duras, parce qu'elle voit

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une espèce de savant à ses pieds. Quoi qu'il en soit, les assiduités de M. de Salvandy auprès de Mme de Rauzan nous procurent, à nous autres profanes, le bonheur et le plaisir de voir ce littérateur très souvent soit dans le salon de la belle duchesse, soit dans celui de Mme de Bellissen, salons que je fréquente beaucoup. Dernièrement nous n'étions plus que cinq à six personnes chez la duchesse, lorsque M. de Salvandy nous proposa de nous lire quelques pages qu'il vient d'écrire et qu'il ne compte pas publier. Cette lecture donna lieu à une scène assez comique. M. de Salvandy commença donc en nous disant le titre de son travail : les Plaies de la France.

— Ah ! pauvre France, dit Mme de Bellissen, elle en a de grandes en ce moment. Dieu ! quel sujet pathétique !

— Ne serez-vous pas trop effrayant ? demanda Mme de Saint-Simon au lecteur.

— Je n'en sais rien, mesdames, répondit-il. Préparez vos nerfs, faites-les taire ou dites-moi de me taire ; puis il reprit :

« Souvenir de Milton. »

— J'aime bien Milton, dit la duchesse de Rauzan.

M. de Salvandy, après avoir envoyé un regard reconnaissant à Mme de Rauzan, reprit pour la troisième fois son manuscrit :

« Satan... »

— Hou ! vous nous faites frissonner ; si vous commencez avec ce bonhomme, interrompit de nouveau Mme de Guichen, nous ne pouvons plus répondre de nos nerfs.

— Notez, ajoute Mme de Saint-Simon, que le vent siffle dans la cheminée et que l'aiguille de la pendule s'approche de minuit.

— Moi, j'avoue, dit la belle duchesse en levant ses yeux vers le plafond, que j'aime tout ce qui est un peu effrayant et le talent de M. de Salvandy, son bon goût nous sont garants qu'il ne nous effrayera pas plus qu'il ne faut pour captiver notre attention ; je vous conjure donc, mesdames, de ne plus l'interrompre.

— Oui, dis-je, voilà ce que nous vous demandons, mesdames, et je vote pour que chaque dame qui interrompra de nouveau M. de Salvandy, soit mise à l'amende, et c'est moi qui en indiquerai la nature.

— Adopté, adopté ! s'écria tout le monde. M. de Salvandy se remit à lire :

« Satan tenait conseil. »

A ces mots, Mme de La Châtaigneraie partit d'un grand éclat de rire.

— Je vous mettrai à l'amende, madame, lui di^-je à voix basse.

— Non, non, je me tais.

M. de Salvandy. — « Satan tenait conseil. — Quel « fléau lancerai-je sur la France, disait-il, sur cette France (> superbe qui se glorifie de ses arts et de ses batailles, « qui a vaincu et éclairé le monde, vaincu ses rois comme « ceux de tout l'univers, conquis en trois mois des « empires, en trois jours brisé des trônes, cette France « libre et docte qui prétend marcher à la tête du genre « humain et enseigner la civilisation à tous les peuples? « Fléaux, monstres, vous tous, mes compagnons, mes « anges, je vous livre cette fière nation, la plus belle a proie que vous puissiez saisir ; car ses plaies sont celles « du monde. La frapper, c'est atteindre la race entière « des fils d'Adam. Voyons, entre vous tous, qui marquera « par les plus grands coups? »

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— C'est jusqu'à vos diables, monsieur, qui sont aimables, et nous disent des choses flatteuses, interrompit Mme d'Esclignac.

— Madame, vous êtes à l'amende, m'écriai-je. Et j'invitai le lecteur à continuer.

« A ces mots, le collège des héros de Milton s'est ému. « Ils ont frémi de joie sur leurs trônes d'airain. La place « de Dieu se voile d'un nuage; et, sous le faix de deux « cents générations dont les ossements amoncelés pèsent « sur elle, Eve a senti son cœur maternel se briser de « douleur encore une fois. »

Les dames et hommes à la fois :

— C'est charmant, charmant.

M. de Salvandy. — « Chacun apporte son art et sa « découverte ; l'un propose les incendies. — C'est bien, « mais l'incendie se lassera de dévorer. Un autre, les « révolutions. - — Sans doute ! mais la France survivra. « Un autre la guerre. — Je n'en veux pas, déclare « l'ange terrible. Elle triompherait. J'écarte la guerre « pour écarter la victoire. »

M. de Villeneuve. — Vos diables sont des flatteurs consommés, des courtisans dignes du siècle de Louis XIV.

— Monsieur, à l'amende ! dis-je.

Bravo, comte Apponyi ! dirent les dames. M. de Salvandy. — « Un autre : la disette et la lamine. « — J'y consens ; mais cette terre est si féconde qu'elle « enfantera malgré nous. Un autre : la peste et ses hor- « reurs. — C'est mieux, mais ce n'est pas assez. Ouel- « qu'un s'écrie : — Eh bien V elle-même. Qu'elle-même « se flagelle et s'outrage ! qu'elle-même se lacère et « s'humilie ! Substituons des monstres à toutes les idoles « qu'elle adore, et qu'en nous reconnaissant assis sur ses

« autels, elle s'épouvante et rougisse de ses œuvres. Elle « croit à la liberté ; soufrions l'anarchie dans tous les « esprits et dans tous les cœurs ! Elle a la tête perdue « d'égalité ; intronisons la démagogie dans ses rues comme « dans ses lois ! Elle tire vanité du progrès croissant de « ses lumières ; montrons la barbarie régnant au milieu « d'elle, la barbarie telle que le moyen âge l'a connue, « la superstition dans le cœur et le pied dans le sang. « — Oui, dit Satan, croyant à tous les monstres, mais ne « croyant pas à Dieu ! »

Une des dames. — Cela fait frémir !

M. de Salvandy. ■ — ■ « A ce mot, un rire s'éleva dans « le peuple des mauvais anges, rire d'applaudissement, a de joie, de dérision qui enlaidit l'enfer même. L'enfer « tressaillit tout entier sur ses fondements. Adam se « réveilla épouvanté ; et, passant la main sur son front « chargé de siècles, il s'écria deux fois : — Eve, Eve ! « Quand le silence fut rétabli dans le Sénat terrible, un « des ministres de Satan reprit : — O Roi ! tes inspira- « tions sont toujours sublimes. Depuis quarante ans nous « avons, à ta voix, travaillé à bannir toute foi et tout « respect du sein du peuple de France. Ce qui doit « sortir de cette lutte de l'orgueil de chacun contre <• tous, toi seul le sais, et depuis lors nous vivons tous « dans cette attente. Hâtons le jour où sonnera la « trompette d'airain ; hâtons-le par une œuvre plus « grande. Quelle est notre ennemie véritable qui se retira « du milieu de nous au jour de l'anathème, et fit par « son éloignement nos ténèbres éternelles? Quelle est « cette fille du ciel dont la présence illumine la terre, « qui brille au firmament dans ses astres radieux, qui <> resplendit dans le soleil chaque jour brillant, chaque

« soir effacé aux yeux du monde pour renaître le len- « demain? C'est l'espérance. C'est elle qui vit au cœur « des hommes, et fait vivre sous leur enveloppe fragile « l'immortalité. C'est elle... Ah! d'un seul coup termi- « nons notre long combat avec Dieu et avec les hommes « en écrasant, jusque dans le sanctuaire de leur pensée « cet ange d'en haut. Bannissons du milieu de tout un a peuple l'espérance ! Voyons ce que deviendront les « enfants d'Adam sans l'espérance. Que ses ancres dans « le passé brisées, n'en ayant plus dans l'avenir, il nage « tel qu'un esquif sans avirons sur une mer sans bords. « La vie alors ne sera plus qu'une planche jetée sur le « néant ; la terre restera comme si toutes les lumières « étaient éteintes, et que le soleil en se couchant eût crié : « je ne me relèverai pas. Il n'y a plus de demain. Mur- « mure approbateur dans la société. — C'est donc fait de « la France ! Satan s'écria : — J'ai vaincu ! La religion « est morte, la civilisation corrompue, la liberté flétrie « et faussée. Tout est athée, les lois, les esprits, les mœurs, a L'espérance fugitive ne siège plus au chevet même du « malade, de l'affligé, du vieillard. Elle échappe, dans le « ciel comme aux enfers, aux génies contraires du royaume « très chrétien. Dieu du ciel et de la terre, tu es vaincu.

« Il dit, et d'un bond s'élance de ses sombres royaumes, « captif déchaîné, conquérant glorieux, pour prendre « possession de son nouvel empire. Le premier de ses pas « ébranla la terre jusqu'aux fondements. Des îles, des « montagnes, des volcans jaillirent du fond des mers ; « et d'un bout à l'autre de la vieille Italie, les cités se « renversèrent sur les cités. »

— Quelle charmante manière, dis-je, d'unir la fiction à la vérité !

— A l'amende, comte Apponyi, s'écrièrent toutes les dames à la fois.

Je me tus. M. de Salvandy, en me souriant, continua et il ne fut plus interrompu jusqu'à la fin de son récit qui se termine par l'apparition de sainte Geneviève venant protéger la France contre les fléaux déchaînés par Satan.

20 avril.

L'avocat Hennequin, qui a plaidé contre la Feuchères pour les Rohan, a été jusqu'ici le conseil de l'Université et peu de jours avant que cette affaire vînt devant les tribunaux, il avait gagné pour sa cliente un procès important. Il a donc été bien surpris de recevoir une lettre de M. d'Argout qui lui annonçait qu'il n'était plus le conseil de l'Université.

Il courut chez ce ministre pour avoir une explication.

— ■ Si vous m'aviez révoqué au lendemain des journées de Juillet, j'aurais compris que c'était une question politique, mais on me renvoie après une victoire, encore faut -il que j'en sache le motif. Je veux pouvoir dire à mes enfants pourquoi j'ai perdu une clientèle honorable.

— Monsieur, lui répondit d'Argout, c'est pour vous être chargé de plaider.

— Je m'en doutais, monsieur le ministre, reprit Hennequin, mais je voulais l'apprendre de votre bouche.

On doit croire que sa disgrâce ne le disposera pas à la modération.

i86 VINGT-CINQ ANS A PARIS

On croit que c'est Mme de Boigne qui héritera des habitués du salon de Mme de Montcalm. Elle a plus d'esprit et d'instruction que Mme de Montcalm, un égoïsme incrusté et de beaux restes. Autrefois, c'était la plus jolie femme de Paris, mais la plus froide aussi, pincée et composée au point qu'habillée à huit heures du matin, on n'aurait pas vu à minuit un faux pli à sa collerette. Je ne crois pas qu'elle ait jamais éprouvé une émotion et elle aurait glacé le désir avant qu'il ait pu s'exprimer.

3 mai.

Le bruit court qu'un régiment de cuirassiers hollandais est entré à Maëstricht et qu'on va faire sous peu une tentative sur Gand. L'armée belge est un peu mieux équipée que l'année dernière, mais les bataillons formés à Gand, Bruges, Malines et Louvain vont être désarmés, ils sont « orangistes ». On m'écrit que l'admission des Français au préjudice des indigènes dans cette triste armée, fait le plus mauvais effet.

Ce matin, on disait à la Bourse que Casimir Périer était mort. La circulaire Montalivet le ressuscite, puisqu'elle le déclare indisposé momentanément. On veut absolument vous prouver que, mort ou vivant, le ministère du 13 Mars, a fait un bail à vie avec le Père Éternel, que l'homme d'État mort, son système sera conservé. D'autres disent que Louis- Philippe désespéré va donner dans la gauche. Les Girod (de l'Ain) et consorts n'ont pas les mains assez fermes pour tenir les rênes de l'État dans un moment pareil. Sala, assez bien informé quelquefois, a

entendu dire chez Mme Godoy qu'on continuait à envoyer beaucoup d'argent aux États-Unis pour le compte du roi des Français. Tous les journaux de ce matin nous représentent Périer confit dans la glace, d'autres avec unecamisole de force, d'autres le disent presque mort. Le maréchal Soult songe et intrigue encore très sérieusement pour avoir la présidence du Conseil. D'après un extrait d'un rapport de police militaire au roi, que quelqu'un de ma connaissance a lu, l'esprit de l'armée française serait bien mauvais. « On ne doit pas laisser ignorer à Sa Majesté, dit le rapport, que l'esprit d'insubordination qui s'accroît dans l'armée a pour base le désir que la faction républicaine a si bien inspiré aux soldats, d'une guerre de principes. L'expédition d'Afrique, sur quelque grande échelle qu'on puisse l'organiser, n'atteindra pas le but de détourner l'armée de la question de guerre européenne, question qui la tourmente et qu'exploitent avec tout l'art imaginable les deux factions ennemies du trône national, etc. » Ainsi, on se servait de l'expédition d'Afrique pour faire faire diversion aux événements politiques ; mais l'armée, travaillée par la révolution, ne perd pas au change et elle est de plus en plus animée du grand désir de franchir les frontières. La gloire qui peut être acquise en Afrique ne lui suffit plus. Depuis qu'elle a reconquis son « glorieux » drapeau tricolore, elle éprouve le besoin de le promener en Europe.

4 mai.

On peut considérer le choléra comme fini ; le chiffre des morts est presque redevenu normal. Personne n'a

eu peur. On tremblait pour les autres. C'est étonnant ce que cette calamité a fait découvrir de cœurs sensibles. Maintenant n'en parlons plus, laissons le fléau parcourir les provinces ; on nous en a assez envoyé ici.

Ces jours derniers, le jour où il fut décidé dans le Conseil que Sébastiani garderait le portefeuille des affaires étrangères, M. Pasquier, qui déteste le général, demanda avec humeur au prince royal quelles raisons empêchaient le roi de se défaire d'un homme aussi incapable que Sébastiani.

— Que voulez- vous, répondit le duc d'Orléans, j'ai fait mon possible pour le faire sortir du Conseil, il n'y a pas eu moyen. Les rapports entre Sébastiani et mon père sont tels que c'est à croire qu'ils ont fait de la fausse monnaie ensemble.

Au commencement de la semaine, le gouvernement a eu la nouvelle télégraphique que Mme la duchesse de Berry allait débarquer à Marseille. Le ministère, à moitié cholérique et à moitié fou, en perdit la tète de frayeur.

Le Conseil s'étant réuni chez le roi, on discuta, on décida de se défendre avec vigueur, de s'emparer de la princesse et de la faire juger dans les vingt-quatre heures par une commission militaire. Cependant, Mme la duchesse de Berry arriva en bateau à vapeur en vue de Marseille ; c'est alors que les troubles commencèrent, que les insurgés, avec Lachaud à la tête, réussirent à arborer le drapeau blanc sur la tour. A ce signal, Madame s'approcha avec son bateau à vapeur, mais elle attendit prudemment, résolue à ne débarquer que si le drapeau blanc continuait à flotter un ou deux jours.

Quelle insigne folie qu'une semblable expédition ! Compromettre ses amis pour rien, sans le moindre résultat

possible ! Ce gouvernement sapé, démoli par la presse, affaibli par la démence de Périer, s'en allait par lambeaux. Il n'y avait qu'à le laisser tomber s'il devait tomber et s'il se maintient pour le bonheur et la prospérité du pays, ne devrait-on pas sacrifier son propre bonheur à celui de ce pays qu'on prétend aimer?

6 mai.

Le Juste Milieu est tout glorieux, Mme la duchesse de Berry est en son pouvoir ! Le bateau à vapeur sur lequel elle se trouvait, ayant manqué de charbon de terre, elle voulut qu'on en prît une nouvelle provision à la Ciotat, petit port dans les Bouches-du- Rhône, entre Marseille et Toulon, et le bateau fut capturé. C'est un rude coup pour les carlistes, et à mon avis, ce n'est pas une affaire heureuse pour le gouvernement de Louis- Philippe. S'il veut faire le généreux, l'opposition l'attaquera en disant qu'il n'a pas le droit de juger, de condamner ou de gracier sans la nation. S'il veut au contraire, comme MM. les républicains le désirent, traduire Mme la duchesse de Berry devant un tribunal et des jurés, il se traînera lui-même dans la boue ; il fera de nouveaux prosélytes au parti carliste et les républicains, qui ne veulent que l'anarchie, exploiteront sa faiblesse.

Pendant que le gouvernement se vante d'avoir remporté une victoire sur le parti carliste, il subit une défaite par suite de l'acquittement de M. de Berthier qui était poursuivi pour insulte à la personne du roi. Quoiqu'on

i9o VINGT-CINQ ANS A PARIS

bût que, s'il y avait eu condamnation, le roi aurait fait grâce, et que Sa Majesté eût envoyé à l'audience un de ses aides de camp pour la représenter, le jury n'a pas admis la culpabilité.

Le bruit se répand que la duchesse de Berry a été à Marseille. Voici la version des carlistes sur cet événement. Le gouvernement avait été averti qu'un mouvement se préparait dans le Midi et que la princesse, embarquée sur le bateau à vapeur « Carlo- Alberto », allait arriver à Marseille. Toutes les mesures étaient prises pour s'emparer d'elle, à son débarquement. Or, soit incurie, soit trahison du capitaine du bâtiment, le combustible manqua. On ne trouva pas de charbon à Gênes, on prit du bois et, quand il fut épuisé, on s'arrêta à la Ciotat, petit port entre Marseille et Toulon ; MM. Florian de Kergorlay, un jeune de Bourmont et Podenas fils vinrent à terre pour s'approvisionner de charbon, mais le bâtiment approcha trop la côte, les pieux posés pour la pêche du thon avarièrent ses rouages et il ne put continuer sa route. Le brick le « Marsouin », qui gardait le littoral, survint, captura le « Carlo-Alberto » ; on arrête les trois débarqués, on conduit la princesse et sa suite à Ajaccio où la frégate « la Bellone » va les chercher pour les ramener à Holy-Rood. Toutes les trompettes de la générosité vont essayer de déguiser cet acte de violence et de piraterie, nul n'en sera dupe. Les royalistes diront que c'est une infraction au droit des gens, car Mme la duchesse de Berry allait réellement à Barcelone. Les libéraux vociféreront de ce qu'on n'a pas pris et fusillé tout ce monde.

Tous ces raisonnements et suppositions sont tombés dans l'eau. Ce n'est point Mme la duchesse de Berry qu'on a prise, mais je ne sais quelle personne avec un boa autour du cou, des cheveux blonds, etc., etc. Les royalistes en rient comme des fous.

15 mai.

La nouvelle venue de Londres du rejet du bill de réforme dans la Chambre des lords et la non-acceptation de la proposition des ministres pour créer de nouveaux pairs a fait un immense effet ici ; mais la nouvelle de la nomination du duc de Wellington comme chef du ministère a dépassé toute attente. Le Juste Milieu et le château des Tuileries sont en désarroi, ne savent que faire, où donner de la tête. A cela se joint encore la mort de Casimir Périer qui apporte une nouvelle complication dans un état de choses bien troublé. Tant que Casimir Périer respirait encore, on parlait de sa guérison et l'on pouvait laisser la présidence vacante. Cela n'est plus possible aujourd'hui. Le ministère est usé, et les affaires de jour en jour deviennent plus graves pour le gouvernement de Juillet. Comme on doit croire que l'Angleterre est rivée pour longtemps à la politique qui vient de triompher, on en conclut qu'elle ne soutiendra plus le gouvernement

français. Celui-ci se trouve donc isolé en Europe et sans appui. On craint que, pour se soutenir, le roi ne se jette dans les bras de l'extrême gauche ! Tout dépend maintenant de la tranquillité en Angleterre ; si l'on parvient à la maintenir, ce dont je ne doute nullement, l'Europe est sauvée. Une des grandes garanties du repos en Angleterre ce sont les vingt-trois milliards de dette nationale ; cela fait que la plus grande partie de la population de l'Angleterre se trouve être créancière de l'État et par là même partisan du repos, de peur de compromettre la fortune et le crédit publics.

L'expédition de Dom Pedro reçoit le coup de grâce du fait de ce changement de ministère en Angleterre. L'Empereur n'a plus à renoncer à ses projets et à penser au moyen de payer la dette qu'il a contractée en Angleterre pour faire la guerre à son frère.

Mme la duchesse de Berry, après avoir couru mille dangers, est parvenue heureusement à s'échapper de la Ciotat à Nice où elle est en ce moment. Cette échauffourée si mal combinée, si mal conduite n'en est pas moins très préjudiciable au gouvernement de Louis- Philippe, contre lequel elle attise les haines et les méfiances.

Nous sommes teUement entourés d'événements que nous ne pensons plus guère au choléra. Dans toute la journée, à Paris, on n'a pas le temps de réfléchir; on se remue aussi longtemps qu'on a des jambes, on use de ses facultés aussi longtemps qu'on en a, et voilà tout. Le pis qui puisse nous arriver, c'est de mourir, il faut y être préparé ; nous sommes nés pour mourir, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela revient au même ; dans tous les cas, cela ne se fait-il qu'avec la volonté de Dieu.

18 mai.

Casimir Périer n'est pas encore inhumé que déjà son souvenir s'efface. Sa mort qui, il y a peu de jours, aurait paru un malheur irréparable pour la France n'est pas considérée ainsi. C'était cependant le seul homme qui pût mettre un frein aux intrigues et sût les contenir. Le roi n'est pas mécontent, dit-on, d'être délivré de la tutelle de son premier ministre.

— J'avais beau faire, disait-il dernièrement, tout ce qui se faisait de bon était attribué à Casimir Périer et les incidents malheureux retombaient toujours à ma charge ; aujourd'hui, au moins, on verra que c'est moi qui règne seul, tout seul (Madame Adélaïde exceptée).

Voilà donc pour le roi ; passons maintenant aux carlistes, c'est eux surtout qui devraient regretter Casimir Périer. Ils s'accordent bien à dire que c'est à lui qu'ils devaient la tranquillité, la paisible possession de leurs revenus ; mais, d'un autre côté, ils le regardaient comme le pilier du Juste Milieu sans lequel tout cet échafaudage croulerait immédiatement.

Dans les commencements de son ministère, Casimir Périer penchait assez du côté des royalistes, il n'aurait pas demandé mieux que de faire revenir Henri V et d'être son premier ministre. Le marquis de Bellissen me rappelait hier qu'étant député et sortant de la Chambre, un jour où les royalistes avaient fortement attaqué le ministère, Casimir Périer, se trouvant seul avec lui, lui dit :

— Vous avez tort de faire toutes ces manœuvres

contre moi. Vous n'y gagnez rien et vous perdez beaucoup. Sans toutes ces sourdes menées, nous aurions déjà ce que nous désirons tous deux. Ce moment arrivera, mais il serait déjà arrivé si vous ne contrariiez sans cesse ma marche vers le bien de la France.

Je ne doute pas un instant que Casimir Périer aurait insensiblement ramené les Bourbons de la branche aînée, car il détestait la révolution.

Jamais joie ne fut moins cachée que celle des républicains en ce moment. Tout leur paraît aplani pour arriver à l'anarchie, ce but tant désiré. La digue a croulé, rien ne pourra plus arrêter ce torrent impétueux.

Le Juste Milieu se console aussi de la perte de Casimir Périer, en se disant qu'il penchait vers la légitimité. Et puis sa mort ouvre aux ambitieux la chance d'arriver au pouvoir. Voilà Soult qui intrigue du matin au soir pour avoir la présidence. Il en est d'autres qui ne cachent pas leur joie de voir un portefeuille libre.

Le général Lamarque est mourant des suites du choléra, voilà ce qui fait que son parti ne se donne pas du mouvement pour lui. Voilà aussi ce qui a consolé le Juste Milieu de la nouvelle du ministère Wellington, car sans Casimir Périer il n'aurait su comment se maintenir contre le premier choc d'une révolution probable en Angleterre ; il ne lui restait qu'un moyen, celui de se jeter dans les bras de l'extrême gauche dont Lamarque est le chef. Ce parti donc y aurait poussé le roi, si, par hasard, M. le Choléra, peu aimable pour la politique, n'avait pas tenu le premier héros par le cou. En attendant, lord Wellington, délaissé par ceux qui lui avaient promis de former son ministère, a été obligé de faire revenir lui-même lord Grey, ce qui fait que le bill passera sans que le roi soit obligé de nommer

les soixante ou soixante-dix pairs, car ceux qui se sont le plus opposés au bill, se voyant poussés à bout, ne viendront pas à la Chambre le jour du vote, en sorte que le ministère aura une majorité. Cet événement immense, qui assure de nouveau la tranquillité dans ce moment-ci à l'Angleterre et à la France, est cependant le plus malheureux qui pût arrivera l'Europe ; le principe de la légitimité du pouvoir souverain et aristocratique se trouve débordé par le tiers État, le peuple se trouve donc par là proclamé souverain en Angleterre tout comme en France. C'est pour la première fois en Angleterre qu'une réforme quelconque est venue du tiers État et non pas de l'aristocratie.

L'équipée de Marseille est à peu près terminée en ce qui est apparent, c'est-à-dire que Mme la duchesse de Berry a regagné l'Italie, de maison en maison et traversant le Var à gué sur le dos d'un contrebandier. Restent les prisonniers de la ville, qui, en leur qualité de curieux, seront peut-être appelés impertinents, mais qu'on ne pourra convaincre de conspiration. Les passagers du bateau à vapeur diront :

— Nous ne sommes pas des proscrits, mais des voyageurs ; visez nos passeports et nous continuerons notre route.

Chacun niera ou affirmera ce qu'il voudra, car rien ne sera prouvé, attendu que le gouvernement, comme la princesse et les siens, ont le même intérêt à

mentir. On raisonnera sur des suppositions et avec le si conditionnel, on fera un roman de chevalerie en l'honneur de la duchesse ; on couvrira le Juste Milieu de ridicule. On croit que la duchesse ne se tient pas pour battue et renouvellera cette tentative. Si elle n'est pas appuyée par quelques régiments, elle échouera ; si elle a le bonheur d'en entraîner deux, elle commence la guerre civile avec des chances.

A propos de cette affaire de Marseille, on aurait pu croire que dans un pays comme la France, chez une nation où, malgré l'acharnement de l'esprit de parti, les cœurs ont toujours battu aux mots d'honneur, de délicatesse, de générosité, le premier mot qui à la nouvelle de l'arrestation serait sorti de toutes les bouches aurait été un mot de commisération sur le sort d'une princesse dont on peut abandonner la cause, mais dont personne n'eut jamais à se plaindre et qui n'a laissé parmi nous d'autre souvenir que celui de son bon cœur et de ses bienfaits, répandus à pleines mains sur les malheureux. On devait penser que ce sentiment, si naturel que j'oserais à peine l'appeler généreux, aurait été exprimé par ceux-là même qui ont le plus le droit de blâmer le dessein qui l'aurait amenée sur les côtes de France ; il n'en a pas été ainsi et il y a plus de cris de colère que de cris de pitié.

Le voyage du prince royal est ajourné, retardé et même incertain. La cour prend l'attitude de s'inquiéter mortellement pour Mme la duchesse de Berry.

— C'est bien malheureux, disait le roi dernièrement, qu'on n'ait pas encore réussi à découvrir l'endroit où se tient cachée Mme la duchesse de Berry ; alors, au moins, le gouvernement pourrait la protéger ; mais si, malheureusement, elle tombait entre les mains de la populace, telle-

ment exaspérée contre la branche aînée, elle serait perdue ; on n'ose y penser.

25 mai.

Avant-hier, j'ai passé ma soirée chez la reine. Sa Majesté le roi nous dit qu'il était presque certain que la duchesse de Berry n'avait pas bougé d'Espagne, qu'elle y avait débarqué et qu'elle n'avait envoyé son bâtiment à vapeur le « Carlo-Alberto », avec sa femme de chambre à bord, que pour réunir les deux avantages, celui d'être en pleine sécurité et d'agiter la France par son prétendu débarquement sur les côtes de Provence.

On ne croit pas que le ministère Grey puisse se tenir une fois le bill de réforme passé dans la Chambre haute, à moins de nommer la fournée de pairs, ce que le roi ne pourra jamais se permettre uniquement pour maintenir le ministère actuel. L'on croit donc qu'il résultera de tout cela un ministère de coalition, une espèce de Juste Milieu, un assemblage de tous les partis. C'est aussi la seule chose qu'on puisse faire en ce moment pour arrêter la marche trop rapide du gouvernement anglais vers l'abîme de la révolution. Nous vivons dans un temps détestable et notre avenir ne vaut pas mieux.

27 mai.

On ne parle aujourd'hui que des troubles qui ont éclaté en Vendée. J'ai lu une lettre qu'on se distribuait

à la Bourse sur les affaires de ce pays ; elle est d'un officier du 11e chasseurs à cheval, qui est au Mans. Il dit dans cette lettre que deux escadrons de ce régiment, qui étaient sortis de la ville, ont été repoussés. Ce régiment a eu cinq cavaliers tués et beaucoup de blessés.

Plusieurs officiers qui servaient sous Charles X,et maintenant en retraite, sont partis hier pour la Vendée, mais ils seront arrêtés en route. S'il est vrai que le général Clouet est de la partie, cela pourrait aller bien loin, car c'est un militaire intrépide ; on parlera bientôt de cette contrée.

Les républicains veulent aussi tenter un coup de leur façon. On distribue encore toujours beaucoup d'argent, on ne sait pas d'où il vient, on soupçonne tous les partis, mais on ne sait rien positivement. Pour venir à la source, les changeurs ont eu des ordres secrets de ne changer aucun billet de banque français ou étranger sans demander l'adresse de l'individu qui désire les espèces.

Les royalistes sensés déplorent les entreprises de la duchesse de Berry. M. Portai m'a déclaré que tout ce mouvement, loin de faire crouler ce qui est, tout au contraire l'affermit davantage.

— Nos amis, me dit-il, en voulant travailler pour nous et notre cause, font précisément le contraire, tandis qu'en laissant faire le Juste Milieu, en ne le troublant pas, il parviendrait bientôt à faire partir lui-même la mine qui le fera sauter.

Le parti du Juste Milieu prétend que la lettre du duc d'Orléans où il s'exprime si fortement contre les Vendéens, où il dit qu'il ne peut attendre le moment de faire la guerre contre ces misérables carlistes qu'il veut exterminer, n'est pas de lui, mais bien d'un de ses aides de camp. Si

c'était ainsi, il devrait la faire démentir, mais il ne l'ose pas pour ne point choquer les autres partis. Cela se peut, mais c'est adopter l'ouvrage et les sentiments d'un autre, et dans ce cas, c'est exactement comme s'il avait écrit la lettre lui-même.

30 mai.

Mlle de Fauveau, qui est ici et dont la sœur (1) est en Vendée, a eu des nouvelles qui disent que le Mans est pris par les partisans de Henri V. Le même bruit a couru à la Bourse d'aujourd'hui. Le général Clouet s'en serait rendu maître à la tête de quatre mille hommes ; selon d'autres, il serait tombé dans les mains du Juste

Milieu.

Le bienheureux général Lamarque vient enfin de mourir à onze heures du matin ; son dernier acte avant d'expirer a été la signature du « Compte rendu » des 41 au peuple souverain. Le nom qui m'a frappé le plus au bout de cet acte, plus remarquable par ce qu'il doit représenter que par ce qu'il contient dans son texte, c'est le nom de Jules de Momay, gendre du maréchal Soult. C'est cependant ce maréchal que le roi veut faire président du Conseil, en lui laissant en même temps le portefeuille de la guerre.

Hier, au café, deux farceurs contrefaisaient Louis-Philippe et Léopold, roi des Belges, à leur entrevue de Com-

(1) Félicie de Fauveau, que son dévouement aux Bourbons jeta dans les rangs des insurgés vendéens, était une statuaire de talent ; elle a laissé des œuvres remarquables.

piègne. L'un d'eux, qui a à peu près la tournure du roi Philippe, est sous-officier de la garde nationale à cheval. La police veut se mêler de cette mascarade et si bien qu'une deuxième représentation n'aura peut-être plus lieu en public.

L'insurrection paraît s'étendre jusque dans les maisons de Nantes ; le général Solignac demande au ministre de la guerre des renforts, les troupes en cantonnement dans les environs de cette ville ayant toutes été désarmées dans la nuit du 28 au 29. Le ministre a répondu qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe et que, par conséquent, le général devait faire rentrer à Nantes toutes celles qui ne sont point encore désarmées. Il paraît que la désertion commence ; quelques chasseurs du 11e régiment en garnison au Mans ont passé aux chouans et c'est certainement la partie patriote de la garnison des villes, qui va en avant des troupes.

31 mai.

J'ai vu hier le duc de Fitz- James chez Pierre d'Arenberg où tous les mercredis on se réunit le soir. M. de Fitz- James est plus irrité que jamais contre tout ce qui se fait en France ; il blâme beaucoup la duchesse de Berry et se range à l'opinion de Holy-Rood ; il est donc quiétiste ; mais il est, en même temps, pour la propagande carliste ; il voudrait l'organiser dans tous les pays pour contre-balancer celle des républicains. C'est dans cette intention qu'il travaille pour le Rénovateur et qu'il m'a demandé s'il ne pouvait se mettre en correspondance

avec le Beobachter pour y faire insérer des articles ayant pour objet de montrer que l'intérêt des puissances est le même que celui de la France rendue à son principe d'ordre, « la légitimité », avec les conditions politiques que développent les royalistes ; que, par conséquent, les cabinets doivent seconder l'effort tenté par les royalistes, non point par les armes, mais par une approbation publique, et enfin que tout système politique ayant pour but l'abaissement de la France est, par sa nature, «révolutionnaire » en ce sens qu'il perpétue en France un esprit de haine contre les rois. J'ai dû répondre au duc que ce qu'il demande n'est pas possible.

Alexis de Noailles m'a dit, chez la duchesse de Rauzan, qu'il avait rencontré M. Mauguin et qu'il l'avait abordé par ces mots :

— Eh bien ! vous nous donnerez la république, vous la voulez, et nous l'aurons, n'est-ce pas?

— Mais non, mon cher Alexis, lui a répondu Mauguin, son ancien camarade de collège, nous ne la voulons pas plus que vous ; la seule chose que nous désirons ardemment, c'est d'avoir un autre gouvernement que celui de Louis-Philippe. Nous donnerions tout au monde pour en être délivrés.

— Mais qu'a-t-il fait de plus que vous, qui avez renversé le trône de Charles X pour le lui donner?

— Ce n'était pas notre intention, je vous le jure, cher Alexis ; nous ne voulions pas renverser Charles X et moins encore prendre à sa place le fils d'Egalité. Nous avons tous été au moins aussi étonnés que Charles X lui-même lorsque nous l'avons vu culbuté.

Si cette affirmation de Mauguin est sincère, elle prouve une fois de plus qu'on n'atteint guère le but qu'on pour-

suit sans le dépasser. Il en fut ainsi à la première Révolution ; il en a été de même à celle de Juillet ; lord Grey, dans ce moment, se trouve dans la même position en Angleterre. La France, bien que personne ne veuille de la république, l'aura en dépit de tous.

4 juin.

Le bal d'hier a été fort triste, on n'a parlé que de guerre civile et de mandats d'amener. Le duc de Fitz- James est en prison, à ce qu'on m'a assuré. C'est en vain que la duchesse Dalberg me conjura d'animer sa soirée ; j'ai fait mon possible, cela n'allait pas ; les jeunes gens avaient un air soucieux, ils craignaient probablement qu'on n'eût trouvé quelques-unes de leurs lettres parmi les papiers du duc de Fitz- James ; enfin il ne me resta d'autre moyen que de faire danser le cotillon que j'ai fait durer une heure ; il fut très animé.

Rien au monde de plus plaisant que les détails de la visite domiciliaire qu'on a faite chez le duc de Fitz- J aines. D'abord, il en a été averti à temps pour cacher toutes les lettres qui auraient pu le compromettre, lui et ses amis ; il attendait donc paisiblement les émissaires de Gisquet ; ils ne tardèrent pas à arriver. Deux entrèrent dans l'appartement du duc et quatorze entouraient l'hôtel et ses issues. Le duc, d'une humeur moins irascible que de coutume, les reçut avec politesse, assis sur son canapé, ayant à côté de lui un volume in-folio dans lequel il lisait pendant que ces messieurs fouillaient partout. Tout en feuilletant ainsi son gros volume, il y

trouve une lettre fort compromettante pour un de ses amis. Sa position devient alors plus critique. Heureusement, le marquis son fils entre en ce moment ; il peste, il jure contre les agents de Gisquet, les couvre de sarcasmes et s'étonne de l'impassibilité de son père. Celui-ci lui impose silence.

— Laisse ces malheureux, dit-il, faire leur vil métier et contente-toi de les surveiller, afin que dans leur dépit de ne rien trouver ici de ce qu'ils cherchent, ils ne s'avisent pas de glisser dans mes papiers, pour me compromettre, des pièces de leur invention. Ne les perds pas de vue, car ils sont capables de tout. Pour moi, je vais continuer hors d'ici la lecture qu'ils ont interrompue et que trouble leur présence.

A ces mots, le duc prit son gros volume sous le bras et l'emporta dans la chambre voisine ; les agents de Gisquet, stupéfaits de son apostrophe inattendue difficile à digérer, ne pensèrent pas à le suivre et il eut assez de temps pour détruire la lettre qui se trouvait dans l'infolio.

Le marquis profita de l'absence de son père pour taquiner MM. les perquisiteurs. L'un d'eux, poussé à bout, devint grossier, ce que le marquis prit fort mal. Son père étant rentré, la querelle cessa, mais non sans que le duc eût menacé ces messieurs de la police de les faire jeter à la porte par ses gens.

On a déclaré quatre départements en état de siège et la moitié de deux autres. En vertu d'une semblable mesure, l'autorité civile passe entre les mains d'un gouvernement militaire, les inculpés sont jugés par un conseil de guerre, quels que soient leur qualité et leur rang. Cette mesure a été prise en partie à cause de M. de La Vauguyon qui

joue un grand rôle en Vendée en ce moment et qui, étant pair de France, aurait dû être jugé par la Chambre Haute, en y entraînant ses complices et par conséquent la duchesse de Berry, M. de Bourmont fils et autres. Semblable mesure aurait perdu le gouvernement de Juillet, il a donc bien fait de proclamer l'état de siège dans les départements où s'est produite l'insurrection. On dit que si les chefs sont pris, ils seront fusillés et que Madame elle-même sera conduite au château de Nantes. Toutes les représentations qu'on lui a faites pour la déterminer à quitter la France ont été jusqu'à présent infructueuses.

5 juin.

Déjà, depuis quelques jours, on avait annoncé un mouvement républicain, à l'occasion des funérailles du général Lamarque. Le convoi partant de sa demeure passa par la place Vendôme ; là, des gens en veste qui précédaient et suivaient en foule le cortège de troupes et de gardes nationaux, poussèrent des cris séditieux comme : « Vive la République, à bas Louis-Philippe, à bas la poire molle ! » Pendant qu'ils poussaient ces cris, on agitait au milieu d'eux un drapeau rouge portant l'inscription « Fraternité, liberté ». On força le cortège à faire trois fois le tour de la colonne de la place Vendôme, ce qui devait représenter les adieux de Lamarque à Napoléon : le dernier hommage du général à son empereur. On exigea aussi du poste militaire placé à l'état-major qui se trouve sur cette place de se mettre sous les armes et de battre la caisse, honneur qu'on ne rend qu'au roi seul.

Cependant, les groupes des perturbateurs, des criailleurs augmentaient à chaque pas et déjà on remarquait parmi eux un grand nombre de gens bien vêtus, quelques uniformes d'infanterie et d'artillerie de la garde nationale, des élèves de l'École polytechnique et de l'École d'Alfort.

Arrivés au boulevard, vis-à-vis de la rue de Grammont, où se trouve le club des Étrangers, on voulut forcer le duc de Fitz- James et les autres membres du club à ôter leur chapeau au moment où passait le corbillard du général Lamarque. Ces messieurs et le duc de Fitz-James surtout ne voulant absolument pas se soumettre aux ordres de la populace, des pierres furent lancées sur le balcon et dans les croisées de la maison et en une minute toutes les vitres furent cassées, de même une cinquantaine de chaises qui se trouvaient au café Tortoni. Les tapageurs s'emparèrent des pièces et s'en servirent en guise d'armes, puis ils escaladèrent le club, y brisèrent les glaces et autres et ce ne fut qu'après s'être convaincus que le duc de Fitz-James et ses amis avaient pris la fuite par une autre porte, qu'ils se retirèrent pour continuer la marche funèbre.

Je tiens ces détails de Greffulhe qui était présent à la scène et qui fut légèrement blessé à la main gauche par une pierre lancée du boulevard. Il est au nombre des courageux qui sont venus nous voir dans la soirée.

Le corbillard éprouva quelques difficultés pour arriver à la place du pont d'Austerlitz, à cause du rétrécissement du chemin formé par le pont du canal de la Bastille. C'est sur ce pont qu'aurait dû avoir lieu la grande scène toute préparée, mais qui n'a réussi qu'en partie.

Le plan était de se faire attaquer et charger par la

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troupe de ligne, de tirer sur elle et de la forcer par là de faire la même chose. De cette manière, les gardes nationaux et la ligne qui se trouvaient au cortège derrière les tapageurs auraient été exposés au feu tout comme les républicains et on avait espéré que plutôt que de se faire tuer ainsi, ils oseraient passer du côté de ceux-ci ; on avait encore le projet de jeter en même temps le cercueil dans la Seine, afin d'augmenter la confusion et d'irriter le peuple. Mais ce plan, dont la police était avertie, fut entièrement déjoué. On coupa la foule, de manière qu'elle se trouva isolée et sans armes. Cependant, après une espèce de nécrologie du général Lamarque lue par M. Lepelletier du haut d'une estrade érigée sur cette place et tendue en noir, un jeune homme vêtu en noir prononça un discours très véhément dans lequel il proposa de porter le corps du général au Panthéon. Le corbillard fut à l'instant couvert des drapeaux des réfugiés étrangers, parmi lesquels on distinguait le polonais et celui de la nouvelle Germanie : rouge, noir et or. Il fut également parlé du haut de cette tribune des fautes du gouvernement, de l'inexécution de ses promesses et l'on proposa de proclamer la république, de mener le général de La Fayette à l'Hôtel de Ville et de là aux Tuileries, proposition qui fut accueillie par des cris de « Vive la République ! A bas Louis-Philippe » ! Un fiacre fut aussitôt dételé. La Fayette y monta plus mort que vif, à ce que m'ont assuré les personnes qui l'ont vu dans cette singulière équipée ; de la véritable canaille entourait ce fiacre avec son héros dedans ; des gens déguenillés le traînaient et le héros des deux mondes salua ses chers amis, tout pâle, tout tremblant, tout défait.

Dans ce moment, on aperçut plusieurs drapeaux rouges

dont l'un portait l'inscription : « La liberté ou la mort » et un autre surmonté d'un bonnet rouge autour duquel l'on dansait la Carmagnole accompagnée de chants révolutionnaires. Parmi ces gens, se trouvait une femme qui proposa d'ôter le coq des drapeaux et de le remplacer par un crêpe noir. Cette proposition fut immédiatement exécutée ; on couronna aussi d'immortelles le bonnet rouge et les chefs de la révolte promirent le pillage à la populace.

Sur ces entrefaites, les dragons arrivèrent et chargèrent les mutins ; on tira de part et d'autre deux cents coups environ. Le désordre et la confusion se répandirent partout, des barricades furent improvisées, des jeunes gens, dans une exaltation difficile à dépeindre et armés de pistolets chargés, faisaient entendre des exclamations les plus singulières.

— Aux armes, criaient-ils ; on nous massacre. La Fayette vient d'être assassiné par les dragons ; il faut le venger. A l'Hôtel de Ville, à l'Arsenal !

Ils s'adressaient surtout aux gardes nationaux et leur disaient : « Nous abandonnerez- vous? Nous laisserez-vous massacrer? Venez avec nous ou donnez-nous vos armes. »

Dès ce moment, les révoltés parcoururent les rues Saint- Antoine, Saint-Denis, le Marais et les faubourgs aux cris répétés de : « Aux armes ! »

En quelques instants, la terreur devint générale. Partout où passent des bandes d'agitateurs, les réverbères sont brisés, plusieurs postes sont désarmés, des barricades s'élèvent dans beaucoup de rues, on bat la généiale pour réunir la garde nationale ; le gouvernement se trouve attaqué comme celui de Charles X ; on prend la poudrière, déjà on a désarmé le poste de la Banque et cela sous la

direction d'un colonel polonais qui voulait s'emparer de l'argent qu'il y avait. On parvint cependant à le repousser, lui et ses satellites. La mairie aussi a manqué être prise par une bande ayant en tête un élève de l'Ecole polytechnique, qui venait parlementer au nom du gouvernement provisoire.

Cependant le maréchal Soult donnait ordre aux troupes stationnées à Paris et dans les environs de prendre les armes. A sept heures du soir, à l'ambassade, nous venions de nous lever de table, lorsqu'un grand nombre de canons, avec leur escorte, la mèche allumée, passèrent au grand galop devant la terrasse de notre hôtel qui donne sur l'esplanade des Invalides. Nous entendions en même temps les fusillades plus ou moins rapprochées et la générale qu'on battait dans les rues de notre quartier.

A huit heures et demie, nous arrivèrent Mmes les comtesses de Vaudreuil et de Vignolles, tout effrayées ; elles ne restèrent que très peu de temps, de peur d'être coupées soit par l'émeute, soit par l'artillerie qui obstruait toutes les issues. Il fut décidé cependant que nous recevrions, malgré le canon qui grondait, toutes les personnes qui viendraient à notre réception, tout en étant persuadés que nous prendrions notre thé et nos brioches seuls en partie carrée. Plusieurs personnes, cependant, furent assez courageuses pour venir, non seulement de notre quartier, mais même de l'autre côté de la Seine. D'abord le baron et la baronne de Werther avec leur fille, l'ambassadeur de Sardaigne avec la marquise de Brème, la princesse de Béthune avec sa fille, la vicomtesse Alfred de Noailles avec Mlle Cécile, Mme de Vaudreuil, la belle-sœur de celle que j'ai nommée tout à l'heure, la comtesse de Virieu avec ses deux filles, la

marquise de Caraman ; en fait d'hommes, les ducs de Noailles, de Montmorency, de Caraman, puis le comte Médem, le marquis de Bartillat avec son fils, Jean Greffulhe, le comte de Grigny et autres jeunes gens. On courait aux croisées pour voir si l'on n'avait pas encore mis le feu aux quatre coins de Paris. Le canon grondait toujours, et, malgré cela, la conversation fut encore assez animée. Voilà une belle journée ; j'en suis fatigué et ne sachant pas trop si je ne me réveillerai pas avec la République, je prends, avant tout, le parti de me coucher.

6 juin.

Le gouvernement déploie une force imposante : partout des bivouacs, des canons braqués ou attelés, tout prêts à se rendre au premier signal là où l'on en aurait besoin. On se bat toujours ; les boutiques sont fermées. Je reviens des boulevards. Je me trouvais entre les portes Saint- Denis et Saint-Martin ; plusieurs individus s'étaient postés sur cette dernière et tiraient sur la troupe qui se trouvait dans la rue et les boulevards. Une barricade avec un groupe nombreux les défendit pendant quelque temps ; mais, se voyant repoussé de tous les côtés, le groupe a dû se retirer en abandonnant à la troupe de ligne la barricade et leurs frères placés en haut de la porte. Le colonel du régiment les fit descendre et fusiller sur-le-champ.

Comme des coups de fusil sifflaient de tous les côtés

et que j'avais rendez-vous chez la marquise de Caraman,

dans notre faubourg, j'allai retrouver mon cabriolet

pour descendre le boulevard des Italiens et me rendre

dans la rue de Grenelle. Au coin de la rue Richelieu, j'ai rencontré le roi précédé et suivi de plusieurs détachements militaires et de garde nationale. En tête de la troupe se trouvait le comte de Chabannes, qui ouvrait la marche en uniforme de colonel, à la tête de son régiment. Il me salua en souriant et en haussant les épaules. Le roi et le duc de Nemours me rendirent mon salut avec un air de contentement et de triomphe. Parmi les aides de camp, le seul qui eût l'air triste, c'était M. de Laborde. Le comte de Chabot passa si près de mon cabriolet, qu'il put me tendre la main en disant :

— Cela va bien, nous n'avons plus rien à craindre.

Le rappel avait battu aussi à la campagne et les gardes nationales de la banlieue s'étaient mises en mouvement. Plusieurs bataillons sont arrivés sur la place des Victoires, où ils ont été accueillis avec joie et cordialité par leurs frères de la garde nationale de Paris. C'est eux qui ont le plus souffert à l'affaire du cloître Saint-Merry. Le mouvement général des troupes avait principalement pour but de cerner les postes occupés par les insurgés, de manière à leur fermer toute retraite. Cette tactique a eu, non sans beaucoup de peine, un complet résultat sur la plupart des points. Le passage du Saumon était enlevé à quatre heures du matin. Parmi les individus arrêtés au quartier Montmartre se trouvent, dit-on, deux élèves de l'École polytechnique, un prêtre déguisé, quelques étudiants et beaucoup de vagabonds.

Une immense barricade s'élevait à l'entrée du faubourg Saint-Antoine ; elle avait plus de neuf pieds d'élévation et était si bien construite avec des pavés, des planches et autres qu'il fallut force boulets pour la démolir ; on a remarqué que les barricades étaient beaucoup mieux

construites, cette fois-ci, qu'aux grandes journées. Celle dont je parle a résisté depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi. C'est alors seulement que ses défenseurs ont cédé à la force de l'artillerie et aux troupes nombreuses qui arrivaient de tous les côtés.

Je me suis trouvé près de la porte Saint-Martin sur les boulevards et vis-à-vis de la scène ; il était près d'une heure et la barricade n'était point encore enlevée. Les révoltés se sont défendus avec un acharnement et un courage extraordinaires ; des jeunes gens de quinze à seize ans, franchirent les barricades, s'approchèrent à deux pas de la troupe de ligne qui tirait toujours, se jetèrent comme des tigres enragés sur les soldats et les gardes nationaux , les tuaient à bout portant pour se faire hacher en pièces quelques minutes après. Un cafetier de la rue Saint-Denis, un homme à formes athlétiques, républicain enragé, qu'on avait fait, dans le temps, capitaine de la garde nationale, espérant le gagner au gouvernement, a passé du côté de la révolte dès les commencements. Il combattait en uniforme de capitaine de la garde nationale ; il se précipitait dans les rangs de ses camarades d'autrefois avec une rage féroce ; il en tua sept avant qu'on pût s'emparer de sa personne.

L'insurrection repoussée de la rue Saint-Martin était, dès lors, concentrée aux quartiers des Lombards et de l'Hôtel -de- Ville. Les étudiants et les élèves des écoles, au nombre de trois cents, se trouvant abandonnés de la population de Paris, rentrèrent chez eux vers midi. Cet exemple n'a pas été suivi par les principaux meneurs. Chassés de tous les points, délogés de toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Martin, ils ont concentré leurs forces derrière la grande barricade élevée dans le qua-

2i2 VINGT-CINQ ANS A PARIS

drangle formé par cette même rue et celles de Saint-Merry et d'Aubry-le-Boucher. Les charges successives d'infanterie ayant été insuffisantes pour emporter cette barricade, on a employé l'artillerie ; une pièce de huit placée au marché des Innocents, en face de la rue Aubry-le- Boucher, a commencé, vers une heure de l'après-midi, à battre en brèche le parapet. Obligés d'abandonner leur dernier retranchement, les insurgés se sont retirés dans la maison faisant face, dans laquelle ils avaient établi leur quartier général. La lutte, déjà si sanglante et si acharnée, semblait arriver à son terme, lorsque, contre l'attente générale, elle a pris un caractère d'opiniâtreté et de rage qui a prolongé le carnage depuis trois heures jusqu'à cinq heures et quart.

C'est par des compagnies du 14e léger et du Ier de ligne, soutenues par des gardes nationaux de la banlieue, qu'a été remportée cette victoire si douloureuse et disputée avec un courage dont tout homme raisonnable doit déplorer le funeste abus. Depuis ce moment, le calme, l'ordre et la tranquillité se rétablirent partout, et les rues retentissent des cris : « Vive le roi, vive la ligne, vive la garde nationale ! »

Nous avions, aujourd'hui, quelques personnes à dîner; dans le nombre se trouvent le duc et la duchesse de Noailles, le duc de Laval-Montmorency, le duc de Caraman, Maurice de Noailles, etc. Après dîner, il a été beaucoup moins question des événements de Paris que de ceux de la Vendée et de la malheureuse présence de Mme la duchesse de Berry dans ce pays, présence si compromettante pour ses amis et peu favorable pour sa cause et celle de Henri V. M. de Laval s'est extasié sur la position romanesque de la duchesse.

— J'ai parlé hier à quelqu'un qui arrive de la Vendée, nous a-t-il dit, et qui, en traversant une forêt dans ce pays, pas plus tard que vendredi dernier, a rencontré Mme la duchesse de Berry, à cheval, accompagnée de M. de Mesnard et d'un paysan pour lui montrer le chemin. Madame reconnut la personne dont je vous parle ; elle lui dit que, tout en déplorant de ne pas avoir suivi les sages conseils de ceux qui l'avaient conjurée d'attendre un autre moment plus propice pour venir en France, elle était pourtant décidée de ne plus quitter ce malheureux pays, te C'est mon devoir, a-t-eUe déclaré, il faut « au moins que je paye de ma personne, que je subisse « le sort de ceux que j'ai compromis d'une manière si « déplorable. »

— Qu'y a-t-il de plus noble, de plus héroïque, de plus sublime au monde que les paroles si simples de cette malheureuse princesse? nous demande M. de Laval. Ce n'est donc point par entêtement, comme on l'avait dit, que la duchesse ne veut point quitter la Vendée ; elle connaît sa position et celle de ses amis ;elle veut mourir avec eux.

M. de Laval nous a raconté encore que, dans une de ses courses aventureuses, la princesse rencontra, chemin faisant, une chaumière. Accablée de fatigue, elle conjura son guide de la faire entrer là pour s'y reposer. Il lui fit alors observer que les gens qui l'habitaient n'étaient point des blancs.

— Cela m'est égal, lui dit la princesse. Et elle y entra.

— Je vous demande l'hospitalité, supplia-t-elle en s' adressant aux personnes qui se trouvaient assises autour d'une table. Je suis la duchesse de Berry, mère de votre souverain, de votre roi légitime.

2i4 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Toute la famille se jeta aux pieds de Madame et lui offrit tous les soins qui étaient dans son faible pouvoir.

7 juin.

Tout est rentré, ce matin, dans un certain ordre, c'està-dire qu'on ne se bat plus ; cependant, la ville de Paris est déclarée en état de siège ; nous sommes donc sous un gouvernement militaire, et tout délit sera puni militairement. Le roi ne fait que passer la troupe en revue.

Aux Champs-Elysées il y a un camp. Dans ma tournée de visites, je m'y suis rendu pour voir le général marquis de Saint-Simon. Je l'ai trouvé établi dans son quartier général, sur le grand carré des Champs-Elysées, au milieu de sa brigade.

— Eh bien, me dit-il, que pensez-vous de tout cela?

— Je ne suis pas moins étonné que vous, monsieur le marquis, de vous voir assiégeant Paris. Vous ne l'auriez certainement pas cru, si je vous l'avais prédit, il y a quelques jours.

— Mais trouvez- vous que le roi ait mal fait?

— Tout au contraire, mon cher marquis ; le roi, à moins de vouloir céder la partie comme Charles X, n'a pu faire autrement ; il s'est conduit avec courage, avec force.

— Vous auriez dû le voir hier, reprit le général, c'était un autre homme ; il fit l'étonnement de nous tous ; je l'ai vu à son arrivée de Saint-Cloud ; nous l'attendions avec impatience aux Tuileries. Dès qu'il se vit entouré de ses généraux, il nous dit : « Messieurs, ma position est

« grave, mais je ne céderai pas comme mon prédéces- « seur, je ne quitterai point Paris, je veux tout voir « moi-même, je veux sévir avec force. Tout ce qu'il y a « de troupes dans et autour de Paris doit se mettre sur « pied de guerre ; il faut pousser la chose jusqu'au bout, a et si nous sommes battus, je me retirerai avec mes « troupes fidèles hors Paris et je ferai une proclamation « dans laquelle j'inviterai à venir auprès de moi tous « ceux qui veulent un gouvernement fort et constitu- « tionnel, puis je déclarerai Paris en état de siège, et je la « prendrai, cette ville, comme Henri IV. Messieurs, êtess vous d'accord avec moi? a Un « Vive le roi ! » retentit dans la salle. « Partons donc », dit Sa Majesté. Il se mit à cheval et rien ne retint plus sa marche. Nous passions à travers les barricades, les balles sifflaient autour de nous, et, bien souvent, on représenta au roi qu'il s'exposait trop ; il nous répondit avec la phrase que vous avez lue dans les journaux : « J'ai une « excellente cuirasse, ce sont mes cinq enfants. » Je n'aurais jamais cru que le roi avait en lui tant de force, et, disons-le entre nous, tant de courage. La reine aussi n'avait pas l'air le moins du monde inquiète. Elle nous disait : « Je compte sur vous, messieurs, je compte « sur la garde nationale de Paris ; vous ne nous abandonce nerez pas. » Nous avons été assez heureux pour réussir. Il faut rendre justice au maréchal, tout a été parfaitement ordonné, bien tourné pour nous. En peu d'heures, il y a eu soixante mille hommes sur pied. Enfin, il me semble que ce n'est que depuis hier qu'on peut dater le règne de Louis-Philippe ; il paraît être persuadé qu'on ne peut réussir dans ce pays qu'avec de la force et, dorénavant, il n'agira plus autrement.

2i6 VINGT-CINQ ANS A PARIS

Cet événement, si le roi continue à aller ainsi, peut avoir les plus heureux résultats, non seulement pour la France, mais aussi pour toute l'Europe ; si l'on parvenait à détruire ici le foyer de la révolution et de la propagande, nous aurions tout gagné.

J'ai parlé à bien des carlistes sur ce sujet, et ils m'ont avoué eux-mêmes qu'ils préféraient tout au monde à cette marche vague et incertaine du Juste Milieu. D'un autre côté, ils sont entièrement revenus de l'idée de vouloir passer par une république douce pour renverser ce qui est aujourd'hui. Les projets des républicains ont paru au jour et, loin d'éviter la terreur ainsi qu'ils l'avaient promis aux carlistes, ils ont voulu commencer par là. Les drapeaux rouges avec inscriptions «liberté, égalité ou la mort », et encore plus les assignats avec la même inscription, dont on a trouvé plusieurs millions déjà tout prêts, effrayèrent joliment MM. les carlistes.

Les nouvelles de la Vendée deviennent tous les jours plus inquiétantes ; tout est en feu ; les habitants de ces contrées se sont levés en masse, et beaucoup de carlistes, des jeunes gens surtout, y accourent pour combattre contre le gouvernement du Juste Milieu. L'on croit que les nouvelles des événements de Paris y feront beaucoup d'effet et calmeront les esprits trop exaltés. Le prince de Bauffremont, ainsi que les Montmorency-Luxembourg, sont tous partis pour la Vendée. Tout cela jettera bien des familles dans le deuil.

8 juin.

D'après l'explication que le journal nous donne aujourd'hui de la mise de Paris en état de siège, il paraît qu'on a l'intention de rendre cette mesure rétroactive, et bien que cette déclaration n'ait eu lieu qu'hier, on sévira cependant militairement contre tous ceux qui se trouvent impliqués dans les affaires de ces jours derniers. Ce matin déjà, il y a eu bien des exécutions à Vincennes. J'ai été sur les lieux où se sont passées les scènes révolutionnaires ; une ville ennemie ne pourrait avoir un air plus désolé, plus dévasté que ces quartiers de Paris : les murs sont criblés de balles, les maisons désertes, les portes et les croisées enfoncées. On a trouvé dans une petite maison onze cadavres de républicains et sept de la troupe de ligne, qui s'y sont battus jusqu'à la mort.

Le Juste Milieu est ravi, enchanté. La marquise de La Châtaigneraie m'a dit qu'elle avait rencontré chez Mme de Lobau tous les gros bonnets du parti ; ils étaient encore tout exaltés de leur victoire.

— Nous avons l'armée, disait le maréchal Gérard, nous avons la garde nationale pour nous, la population de Paris nous a prouvé qu'elle ne voulait autre chose que le maintien du gouvernement de Juillet. Vous pouvez le dire à vos carlistes, madame, le roi montrera toujours la même force, ce sera comme aujourd'hui.

— Oui, reprit Mme Lobau, comme aujourd'hui. Pendant deux heures de suite, on n'a fait que fusiller ces misérables républicains.

— Les carlistes y sont aussi pour beaucoup, reprit un autre ; oui, l'enquête nous l'a prouvé, c'est avec leur argent que ce mouvement s'est fait ; on a trouvé, tant sur les tués que sur les prisonniers, force pièces de cent sous.

On parla ensuite de la Vendée.

— Et là aussi, s'il le faut, nous ferons comme à Paris, menaça quelqu'un.

— Vous ne ferez cependant pas fusiller Mme la duchesse de Berry? interrompit la marquise.

— Mais oui, certainement oui, répondirent plusieurs voix ; si nous l'attrapons, elle sera livrée au tribunal militaire, jugée et exécutée dans les vingt-quatre heures ; il n'y a plus de parenté à considérer, lorsqu'on se met dans une position pareille à celle de Mme la duchesse de Berry.

— Eh bien, vous aurez beau me le dire, je ne le crois pas, continua la marquise ; la nièce du roi fusillée, une femme, la sœur du roi de Naples, non, vous ne l'oserez jamais.

— Ne vous y trompez pas, madame, je vous assure que le roi l'osera si bien, qu'il le fera et qu'il sera obligé de le faire, sans quoi, il n'aura qu'à s'en aller.

Puis, Mme de Lobau recommença à parler de l'enthousiasme des troupes et de la garde nationale. Celle de Rouen venait d'arriver à Paris, le roi l'invita à dîner, une immense table fut dressée dans l'orangerie et quand tous furent assis, le maréchal Lobau parut et leur tint un petit discours dans lequel il disait combien le roi était reconnaissant de cet acte de dévouement de la garde nationale et qu'il compterait dans toutes les occasions sur elle. Le maréchal fut applaudi à outrance et tous crièrent

qu'ils ne demandaient pas mieux que de verser leur sang pour leur roi.

— Enfin, dit Mme de Lobau, cette journée me rappelle les beaux jours de l'Empire.

9 juin.

Durant la journée d'hier, on a vu des enterrements de tous les côtés. Il y a eu aussi des banquets pour la garde nationale et pendant que le parti vainqueur se pressait dans l'Orangerie, tout occupé à faire des brèches aux pâtés, les vaincus se pressaient à la morgue pour reconnaître les corps mutilés de leurs frères.

Le Constitutionnel avant-hier a entièrement tourné du côté du Juste Milieu ; la Tribune a été saisie, de même la Quotidienne. Le National a paru ; mais, il était d'un vide et d'une modération dont il n'est pas coutumier. Du reste cela n'a pas duré. Dès hier, lui et la Quotidienne ont relevé un peu la tête et, aujourd'hui, ces deux journaux contiennent les articles les plus forts contre la mise de Paris en état de siège. Le National dit que cette mesure est une violation de la Charte et ne diffère de celles qu'avait prises Charles X que dans son résultat, à savoir que l'usurpation a été plus heureuse et surtout plus habile que la légitimité.

Laffitte et ses confrères ont demandé comme en Juillet une audience au roi. Louis-Philippe, plus prudent que Charles X, les reçut. Sa Majesté les salua, mais ne proféra pas un mot. M. Laffitte balbutia quelques paroles inintelligibles, ses phrases entrecoupées signifiaient qu'il

avait cru devoir se présenter devant le roi dans une occasion aussi périlleuse pour le trône.

— Jusqu'à présent, interrompit le roi, je ne vois pas le moindre péril, ni pour mon trône ni pour le pays ; je suis entouré de mon armée fidèle, de la garde nationale de Paris qui m'a toujours témoigné de l'affection et le désir de maintenir le gouvernement qu'elle a choisi elle-même. Cependant, puisque vous voyez, messieurs, du danger pour moi, vous êtes probablement venus pour m'indiquer les moyens de réprimer la révolte. Me voilà prêt à vous écouter.

Cette contenance du roi troubla Laffitte au point qu'il ne put proférer un seul mot. Le roi lui lança un regard de mépris en faisant signe aux huissiers d'ouvrir les battants. Laffitte et consorts se retirèrent tristes et confus comme des poules mouillées.

10 juin.

Il y a eu aujourd'hui grande revue. La garde nationale et celle de la banlieue étaient rangées en deux colonnes, depuis la barrière du trône jusqu'à l'Arc de l'Étoile. J'ai vu passer le roi à cheval sur les boulevards. A deux nuances près, c'est la même chose qu'à la grande revue de l'année dernière, c'est-à-dire que le roi avait une plus nombreuse suite de généraux, d'aides de camp et qu'il garda son chapeau et ne salua la garde nationale que d'un mouvement de tête.

Un officier du 42e m'a dit que son régiment a perdu deux cent vingt-sept hommes et sept officiers, il m'a dit

aussi que si la garde nationale n'avait pas fait feu la première, la troupe de ligne n'aurait pas tiré. Des trois cents élèves de l'École polytechnique, quatre-vingts seulement ont refusé de prendre part à l'insurrection.

12 juin.

On reçoit tous les jours de plus tristes détails sur la Vendée. Mme de La Rochejaquelein et son aide de camp, Mlle Félicie de Fauveau, passent leurs nuits dans les champs, enveloppées dans un manteau militaire ; toujours déguisées en hommes, elles courent d'une ferme à l'autre, prodiguant leur argent sans le moindre résultat, s'exposant, elles et les leurs, au danger d'être pris et assassinés par les paysans ou les gardes nationaux qui, à ce qu'il paraît, sont exaspérés au suprême degré contre les chouans. Les gardes nationaux, dans leurs différentes excursions contre les royalistes, ont fait preuve, dit-on, d'une férocité inexcusable. Le 3 juin, un homme a été assassiné sur le pont de Nantes, parce qu'il n'a pu retenir son cheval au moment où on lui demandait son passeport. Le 8, les volontaires mirent en joue un respectable ecclésiastique avancé en âge, et sans quelques honnêtes gardes nationaux, ils l'eussent tué pour avoir son cheval. On a entendu un garde national, conduisant un prisonnier, dire à ses camarades d'armes :

— Si vous ne voulez pas que je le tue, laissez-moi au moins manger un morceau de sa chair.

Le piUage, l'incendie, tous les excès ont été commis. Des femmes ont été menacées. M. Bâcher, frère d'un pri-

sonnier de ce nom, a eu la figure balafrée de coups de sabre et, après l'avoir percé de coups, on l'a fusillé.

22 juin.

Berryer avait été envoyé par le comité carliste auprès de Mme la duchesse de Berry pour la conjurer de quitter la France. Porteur d'un acte signé par les chefs du comité, Chateaubriand, Bellune, Hyde de Neuville, Fitz- James, il fut arrêté avant d'avoir pu s'acquitter de sa mission. Interrogé par les magistrats, il perdit complètement la tête, au point de compromettre tous ses amis et de dire des choses dont le gouvernement aurait tout autant aimé ne pas être instruit publiquement, car ces révélations l'obligeront à sévir avec rigueur contre des personnages considérables sous peine d'être accusé par les républicains de partialité pour les carlistes.

On parle dans ce moment d'un changement ou plutôt d'une modification du ministère ; on nomme Dupin aîné, les uns disent comme ministre des affaires étrangères, les autres comme garde des sceaux et président du Conseil. M. Dupin cependant trouve une grande opposition de la part du maréchal Soult qui, en sa qualité de maréchal de France, ne veut pas servir sous l'avocat Dupin. Celui-ci, cependant, paraît y tenir par vanité ; il tient surtout à recevoir les ambassadeurs. Ceux-ci ne partagent nullement ce désir, d'autant plus que M. Dupin n'a jamais été autre chose qu'un très bon avocat, un avocat qui se chargeait des causes purement pour l'argent, et ignore tout de la politique extérieure, riche d'argent mais

pauvre en estime publique ; avec cela il ne peut comprendre les affaires politiques, où il n'a jamais travaillé. Les ambassadeurs et ministres étrangers devraient donc faire avant tout son éducation, ce qui ne laisse pas d'être bien désagréable, surtout avec un homme aussi violent et rude de formes que lui.

24 juin.

Le marquis de Bartillat, venu ce matin chez moi, m'a raconté une visite qu'il a faite à M. de Fitz-James. Il l'a trouvé complètement démoralisé, ne voulant plus s'occuper de rien, fatigué d'être à la tête d'un parti composé de gens qui ne savent ce qu'ils veulent. Il ne veut plus écrire dans le Rénovateur , parce qu'on n'a pas assez admiré ses derniers articles. Le caquetage de Paris, ces éternelles visites domiciliaires, les prises de corps exercées contre lui et son fils, le vexent tellement qu'il a un désir extrême de quitter la France. Il compte, dès qu'il sera élargi, partir pour la Suisse.

On annonce le mariage de Mlle de Crussol avec M. de Tourzel. La famille de Tourzel et tout ce qui y tient de près ont beaucoup désiré ce mariage. Mlle de Crussol, petite-fille du duc d'Uzès, est tout ce qu'il y a de plus illustre en France ; avec cela, elle a de l'esprit, une douceur de caractère extrême, des sentiments élevés et délicats et pour l'avenir une belle fortune.

Le jeune comte de Nieuwerkerke épouse ces jours-ci Mlle de Montessuy. Le marié, qui a vingt et un ans, est joli garçon, très formé pour son âge et jusqu'à présent

doué d'une assez mauvaise tête, impétueux, entreprenant et pour cette raison heureux auprès des femmes.

Un autre mariage annoncé est celui de Mlle Dalberg avec le chevalier Acton, fils du fameux ministre de ce nom à Naples, qui fut l'amant de la reine Caroline. Le père de ce ministre, établi en France et peu fortuné, envoya son fils chercher fortune à l'étranger. Il la trouva à Naples où il devint tout-puissant. C'est alors que, parmi les voyageurs qui se trouvaient à Naples, un baronnet anglais, vieux et riche, portant le même nom que lui, fut présenté à la cour. Il le traita en parent et avec tant d'amitié et de distinction que le baronnet, un beau jour où il lui prit envie de mourir, lui exprima sa reconnaissance en lui léguant son titre et sa fortune, ce à quoi le ministre répondit en épousant une Mlle Acton, parente du défunt. Cette lady Acton est la mère de la belle Bethy Thrackmorton et de sir Richard qui épouse Mlle Dalberg. Le chevalier est pâle, maigre, blond, en tout passablement fadasse et avec cela timide de son naturel. Tout en étant fort jeune, il a l'air d'un homme de quarante ans. Il ne manque pas d'esprit, il a parfois le spleen, mais il est doux et silencieux. L'ensemble fera un bon mari, indulgent, qui a le bonheur d'offrir à sa femme un superbe établissement dans le Yorkshire, une maison à Londres et un palais ravissant à Naples, au bord de la mer, tout auprès de la villa Reale. Mlle Dalberg lui apporte aujourd'hui un superbe nom et dix mille livres de rentes seulement. Mais elle en aura cent vingt mille un jour avec le château de Herensheim sur les bords du Rhin et un bel hôtel dans la rue d'Anjou- Saint-Honoré à Paris, de sorte que ce ménage aura des établissements dans tous les pays les plus agréables de

l'Europe. Mlle Marie m'a donc assuré qu'elle était parfaitement contente, d'autant plus qu'elle ne se sépare pas de ses parents. La duchesse l'est aussi, puisqu'elle voit que sa fille l'est au suprême degré.

On annonce que mon ami Maurice Esterhazy épousera Mlle de La Ferronnays dont il a fait connaissance à Naples, dans les salons de lady Acton. Cette dernière m'a dit que, véritablement, le petit Maurice faisait une cour assidue à cette jeune fille.

Yves de Sesmaisons épouse demain Mlle de Choiseul, fille du premier mariage de la princesse de Polignac. Le comte Yves a été à l'ambassade de Vienne sous Laval et Rayneval. A la nouvelle des affaires de Juillet, il devint comme ivre de libéralisme ; c'était une espèce de folie, d'autant plus que son père et toute sa famille sont fort attachés à la branche aînée. De retour en France, il s'est amendé, et à l'heure qu'il est il pense fort bien. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit, mais il n'est pas beau. Mlle de Choiseul est toute petite, fort délicate, très blanche avec une assez jolie petite figure, ses yeux sont vifs et spirituels et ils ne sont point menteurs ; elle pétille d'esprit.

30 juin.

Il y a eu dernièrement scène et brouille entre M. Dupin et le roi ; on n'en connaît pas bien encore la véritable raison, mais il paraît fort probable que M. Dupin avait promis d'accepter le portefeuille de la justice et que tout à coup, il ne voulut l'accepter qu'avec la présidence du n. I5

Conseil, ce que le roi ne pouvait lui accorder. Quoi qu'il en soit, il est certain que M. Dupin se trouvant à Saint- Cloud dans la salle attenante à celle du billard, dans l'embrasure d'une fenêtre avec le roi, la conversation s'échauffa de plus en plus. Il arriva que le roi éleva sa voix au point qu'on l'entendit jusque dans le salon de la reine qui se trouve à trois pièces de distance. Les plus curieux se groupèrent à la porte et ils virent le roi tout rouge de colère, tenant M. Dupin à l'épaule, le poussant devant lui en répétant sans cesse :

— Sortez, monsieur, sortez.

Ils traversèrent à pas précipités tout l'appartement jusqu'à l'antichambre où les deux battants s'ouvrirent pour livrer passage à M. Dupin qui parut mortifié et abasourdi de tout cela. Le roi, la besogne faite, revint et dit à haute voix, de manière que tout le monde a pu l'entendre :

— Je ne souffrirai jamais qu'on me manque et surtout chez moi.

La princesse Louise d'Orléans, qui va épouser le roi des Belges, est de taille moyenne, très blanche, d'un blond un peu pâle avec des yeux d'un bleu clair ; elle est douce, spirituelle, elle ressemble de figure et de manières à la reine dont elle est la favorite. Dans le monde, elle est la réserve même, elle ne fera jamais la plus petite faute contre l'étiquette, elle ne sourira que lorsque ce sera tout à fait de convenance. Elle salue bien en observant les nuances avec un tact admirable. Elle voit tout, observe tout, sans avoir l'air de s'en occuper. Telle est son attitude dans le monde. Dans le salon de la reine, dans l'intérieur, dans l'intimité, c'est une autre personne ; elle est rieuse, elle saute, elle est gaie, sa figure si pâle,

si solennelle, s'anime ; elle est cordiale et affectueuse pour ses frères et sœurs, pour ses amis. Elle a du talent pour la musique et le dessin, elle excelle à trouver les ressemblances. Elle est occupée maintenant à faire les portraits de toute sa famille : les ducs de Nemours et d'Aumale et ses sœurs, Marie et Clémentine, ont déjà subi l'ennui des séances, qui n'ont pas été cependant trop nombreuses.

Mme de Caraman vient d'achever mon portrait, qui est très réussi et dont elle a fait hommage à l'ambassadrice.

12 juillet.

Madame Adélaïde a eu ces jours derniers une attaque assez forte de choléra. On est parvenu à la sauver, mais elle est d'une faiblesse extrême. Plusieurs personnes du château de Saint-Cloud en ont été atteintes. C'est ce qui fait que la princesse, sœur du roi, ne veut pas qu'on sache que ce fut le choléra dont elle a souffert afin de ne point intimider le reste des habitants de Saint-Cloud.

On s'occupe beaucoup du trousseau de la princesse Louise, auquel le roi consacre une somme de cinquante mille francs. Madame Adélaïde donne à sa nièce une parure en diamants de la valeur de cent mille francs. Le mariage se fera très prochainement. Le roi des Belges viendra à cet effet à Compiègne, où les noces se célébreront dans la plus grande intimité et très bourgeoisement, ainsi que le prouve déjà le voyage du roi Léopold qui vient chercher lui-même sa femme.

Louis-Philippe donne fort peu de chose en ce moment

à sa fille ; mais un jour une fortune de quinze cent mille livres de rentes lui est assurée, ce qui, avec la grande fortune du roi des Belges en Angleterre, fait une totalité de revenus qui n'est pas à mépriser. Dans la supposition même que Léopold perde ses États et se retire en Angleterre avec le titre de roi, il aura de quoi soutenir l'éclat de sa dignité. C'est donc dans tous les cas un mariage fort convenable pour la princesse Louise d'Orléans.

Il est encore question de toutes sortes de tentatives de la part du parti républicain contre le gouvernement. On a le projet de mettre le feu aux chantiers de Paris, ce qui mettrait la grande moitié de la capitale en cendres. Pour les anniversaires de Juillet, le parti subversif nous prépare une immense révolution, des massacres et le pillage. Le gouvernement est sur ses gardes. Les soixante mille hommes de troupes dans et autour de Paris doivent être augmentés encore par d'autres régiments qu'on fera venir ici sous prétexte de leur distribuer des chapeaux qu'ils n'ont pas encore eus depuis la dernière révolution. Outre cela, un comité composé de généraux et d'autres officiers les plus habiles en stratégie a, sous la présidence du maréchal Soult, proposé au roi un nouveau plan de défense de la capitale. Il en résulte que les positions principales, telles que l'Hôtel de Ville, le Louvre, les portes Saint-Denis et Saint-Martin, la poudrière, etc., etc., ne recevront point les détachements dans leur enceinte, mais on les placera dans les maisons environnantes, ce qui a un double avantage, celui d'abord d'élargir le rayon de la défense et cet autre que les maisons ne pourront plus servir de retranchements au~ parti qui attaque de là l'Hôtel de Ville ou d'autres points importants. Une nombreuse cavalerie circulera sans relâche dans les rues pour

empêcher la construction des barricades et la garde nationale occupera les boulevards, l'avenue de Neuilly. les quais et le grand canal, ce qui partagera Paris en trois parties égales et divisera les forces de l'insurrection. Tous les postes militaires et les barrières seront défendus par l'artillerie. Ces précautions, ces mesures me paraissent excellentes et faites pour intimider les républicains et cependant je n'ose l'espérer ; ce parti risque peu pour gagner beaucoup, d'autant plus que nous avons vu dans les derniers troubles que, quoique vaincus et écrasés, ils sont parvenus à se relever en peu de jours par le grand moyen de la presse. Puis, on n'a qu'à voir les physionomies de MM. Odilon Barrot et Armand Carrel (rédacteur du National) pour se persuader que rien ne doit paraître impossible à ces gens-là.

Ce qui caractérise physiquement Armand Carrel, c'est une figure longue, maigre, un teint olivâtre, des cheveux noirs et crépus, une bouche large avec des lèvres minces et pâles, un nez très rapproché de la bouche et plus blanc que le reste de la figure. Ses sourcils très noirs se réunissent à la racine du nez, très rapprochés des yeux et, à mesure qu'ils s'en éloignent, s'élevant sur un front haut et très proéminent dans sa partie inférieure. Ses yeux noirs, de grandeur moyenne, lancent des feux d'enfer ; leur enchâssement profond les fait paraître plus luisants encore. Le regard est résolu, perçant et l'ensemble de cette figure porte l'expression d'une cruauté froide, d'une insouciance pour tout ce que les hommes bien pensants révèrent, d'une ironie diabolique digne du principe du mal.

Ary Scheffer, avec son pinceau divin, en a fait un portrait d'une effrayante vérité ; je l'ai vu dernièrement dans l'atelier de cet artiste. Cette tête menaçante semble

vouloir sortir de son cadre, se détacher de ce fond obscur qui lui prête tant de magie. La vue de cette figure me fit un mal indéfinissable, il me semblait lire sur ce front tous les malheurs dont nous menace l'avenir, et cependant je ne pus détacher de longtemps mes yeux de ce fantôme infernal.

A côté de ce portrait, j'ai admiré ceux d'Odilon Barrot, de Talleyrand, de David le sculpteur, du général Lobau, tous frappants. Parmi ceux des femmes, les deux demoiselles de Laborde sur un même tableau, et surtout celui de Mlle Félicie de Fauveau m'ont ébloui : les deux premières par leur gracieuse ressemblance avec les modèles et celui de Mlle Félicie, que je ne connais que de réputation, par la vie qui l'anime.

— C'est une belle figure, dis-je à M. Scheffer, une figure pleine d'expression ; ce1 te tête irait à Jeanne d'Arc, tant elle a l'air inspiré, si le caractère en était plus religieux. On voit sur ce front, dans ces yeux l'inspiration d'une grande artiste.

— C'est une grande artiste, en effet, me répondit le peintre, celle de notre siècle qui selon moi a le plus de ce feu céleste que nous appelons du génie. J'ai tâché de rendre son âme si chaude, si remplie d'imagination, si mobile, mais je n'y suis parvenu qu'à moitié.

— Je ne puis en juger, monsieur, repris-je, puisque je ne connais pas l'original, mais il ne me paraît guère possible de donner plus de vie à une toile que vous ne l'avez fait. Ce costume un peu singulier doit être le sien, sans quoi vous ne l'auriez certainement pas choisi ; cette robe noire et montante jusqu'au cou, cette fraise blanche qui entoure le visage et cette coiffure à la Titus doivent être historiques.

— C'est comme vous le dites, monsieur, ce costume n'est pas précisément pittoresque, continua Scheffer, mais il correspond au caractère de la personne et à la vie aventureuse qu'elle mène en ce moment en Vendée.

Tout cela doit être vrai. Je connais un jeune homme qui ne peut se détacher de cette femme ; il est républicain par sa naissance, son éducation, sa position dans le monde ; il est donc tout simple qu'il le soit d'opinion ; et cependant, il s'est dévoué par amour entièrement à la cause que défend Mlle Félicie, il est avec elle dans le Bocage ; c'est lui qui, au péril de sa vie, a acheté à Paris de la poudre et des fusils pour les faire passer en Vendée, pour les déposer aux pieds de Mlle de Fauveau. Un seul regard le récompense de tous les dangers qu'il a courus, de tous les sacrifices qu'il a faits. Il n'a pourtant pas l'espoir de l'épouser, car la belle Félicie lui dit tous les jours qu'elle ne pourrait jamais se soumettre au joug du mariage, qu'elle ne pourrait supporter l'idée d'être sous la domination d'un mari. Ce jeune homme est un Génois qui faisait le métier le plus prosaïque du monde, celui de croupier, métier qui dessèche l'âme et le cœur. Il fallait du prodige pour donner de l'exaltation à un tel homme ; pareil prodige ne pouvait être fait que par l'amour et cela par l'amour pour une personne telle que Mlle Félicie de Fauveau.

14 juillet.

Dans la rue de Richelieu, pas loin de la rue des Filles- Saint-Thomas, se trouve une maison dont un drapeau

tricolore orne la porte cochère. En entrant sous la voûte, on aperçoit dans le fond de la cour une inscription à grosses lettres qui vous indique que la porte que vous avez en face de vous conduit aux bureaux des rédacteurs du Temps. Vous y entrez au risque d'être asphyxié par toutes sortes d'exhalaisons et la fumée des pipes et des cigares. Couchés sur des canapés sales et déchirés, des gens mal vêtus discutent bruyamment. Il ne faut pas mal de temps pour se reconnaître dans cet antre obscur, enfumé et rempli d'un brouillard plus épais et mille fois plus méphitique que celui de Londres. Il serait bien difficile de se rendre compte des couleurs d'un reste de tenture dont quelques lambeaux couvrent encore, par-ci parlà, un mur crasseux.

De grandes tables sont placées au milieu de la chambre, les chaises et le plancher remplis de journaux français, anglais, espagnols, portugais, américains. Ceux de l'opposition et ceux du gouvernement y reposent paisiblement couchés les uns à côté des autres ! Si toutes ces feuilles tout à coup se trouvaient personnifiées et réunies ainsi dans la même pièce, quel vacarme, quelle dispute, que de coups voleraient des unes aux autres ! La société des poissardes serait mille fois plus désirable que pareille réunion.

Cependant M. Jacques Coster, rédacteur en chef, est assis dans un fauteuil au bout de la table. Son air est présomptueux, son ton décisif ; il sait tout ou croit tout savoir ; il rejette ou agrée des articles que ses satellites lui apportent ; il y met du sien, il lit haut sa rédaction afin d'être admiré par ses sous-ordres ; il reçoit des gens qui lui apportent trente-six mille nouvelles vraies ou fausses ; il les écoute, il les récompense, il les renvoie

ou bien les charge de lui procurer de nouveaux renseignements. Tout cela se fait entre la bouteille et la pipe, les débris des unes et des autres se trouvent çà et là sous les tables et les canapés. Le vin exalte MM. les journalistes. Les sarcasmes dont les couvrent leurs confrères en opposition avec eux les irritent, non parce qu'ils sont de telle ou telle opinion, mais parce que cela fait du tort au journal, que cela pourrait diminuer le nombre de ses abonnés. Que ne fait-on pas dans ce repaire d'où sortent tous les malheurs qui accablent l'humanité? C'est malheureusement pour la France, et malheureusement surtout pour l'Europe, le centre qui gouverne, qui dirige ce vaste pays. Mgr le duc d'Orléans le sait bien, aussi flatte-t-il parfois ces hommes en les honorant de sa présence ; il leur fait de fréquentes visites, il fume sa pipe avec eux. On montre même cette pipe du prince royal à tout venant pour prouver que, soutien et espoir de la dynastie de Juillet, il y vient fraterniser avec MM. les rédacteurs du Temps. Il y en a un qui est chargé de la rédaction des articles militaires : il était autrefois garçon confiseur, il se trouve aujourd'hui dans le bureau du Temps et ami du duc d'Orléans. Ainsi change la destinée des hommes !

15 juillet.

La grande chaleur que nous avons depuis quelques semaines nous permet de tenir ouvertes pendant nos soirées du mardi les grandes portes qui donnent des salons sur la terrasse du jardin. Des tables entourées de chaises

y sont placées entre des touffes de fleurs qu'éclairent des lampes cachées, de sorte qu'on ne voit pas d'où vient la lumière ; il en est de même dans les allées et les bosquets du jardin : aussi désert e-t-on les salons pour venir se promener ou s'asseoir autour des tables ornées de fleurs.

Lady Granville, depuis son retour, a ouvert vendredi dernier pour la première fois son salon, mais comme elle a la manie de ne vouloir le dire à personne, il y a eu très peu de monde en dehors des habitués.

Je fréquente toujours assidûment les salons de la marquise de Bellissen et de la duchesse de Rauzan, quelquefois ceux de Mme de Rumford, de lady Granad et de lady Forbes, de Mme Cuningham et autres petites coteries. La duchesse Dalberg nous a quittés avec sa fille et son gendre pour passer quelque temps en Angleterre. C'est encore un salon fermé.

Les petits théâtres sont intolérables par la chaleur qu'il fait. La scène de l'Opéra est, en ce moment, couverte de diables de toutes les espèces ; il y en a de verts pomme, de rouges cerise, de bleus, de noirs, de bruns et enfin de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Cela ennuie à la longue ; et puis il fait une chaleur étouffante ; malgré cela, j'y vais cependant assez souvent. Ce n'est pas pour voir les Sept péchés capitaux, qui, en faisant cuire dans une énorme marmite des serpents, des grenouilles, des rats et des souris, en font sortir une jolie femme avec un cœur noir, que j'y vais, ni pour voir cette diablesse courir çà et là, tenter saint Antoine, en devenir amoureuse elle-même jusqu'à vouloir l'épouser, puis se précipiter du haut du balcon dans le fleuve, pour revenir ensuite dans l'ermitage du saint par le puits et pour le sauver des démons qui l'assaillent de tous côtés : elle y parvient en

lui donnant son rosaire qu'il avait perdu. Saint Antoine a donc résisté à toutes les tentations ; le ciel s'ouvre pour lui, il monte le grand escalier, les anges chantent en chœur, tout contents de l'avoir emporté sur le diable ; ils reçoivent saint Antoine à merveille et pas plus mal la diablesse, fort jolie à la vérité et à laquelle le saint donne le bras. Ce n'est donc pas pour voir ce tas de bêtises qu'on nous fait avaler en les dorant d'un luxe inouï de décoration, de machineries, de costumes, d'effets de lumière, de chants, de danses, de la magie théâtrale poussée au dernier degré de perfection ; mais c'est pour causer plus intimement avec telle ou telle dame, pour lui donner le bras, pour l'accompagner chez Tortoni.

A propos de Tortoni, je pense aux glaces et les glaces me font penser au choléra. Nous voilà encore au nombre de cent sept morts par jour, au lieu de quinze ou seize que l'on comptait, il y a quelques jours. Dans les provinces, c'est bien pis encore ; des villages entiers sont dépeuplés. A Metz, on a suspendu les cours de justice. Il y a eu à Paris dernièrement des cas foudroyants, des promeneurs du boulevard, frappés subitement, expirant en peu de minutes et devenant noirs comme de l'encre. On attribue cette augmentation aux fruits et surtout à l'usage du melon qui est fort tentant, à cause de sa bonne qualité et du bon marché.

Mlle d'Harcourt, fille de l'ancien ambassadeur en Espagne, épouse M. d'Ursel, fils du duc de ce nom. La famille d'Ursel, une des grandes familles de Bruxelles, est alliée aux Schwarzenberg, aux d'Arenberg, à la comtesse Molly-Zichy et à la marquise de Mun.

21 juillet.

Je me rappelle qu'un jour aux Tuileries, pendant que je dansais avec Mme la duchesse de Berry un de ces interminables cotillons qui l'amusaient tant, M. le duc de Chartres, se trouvant comme à son ordinaire placé à côté d'elle, lui dit pendant que sa danseuse faisait la figure au cotillon :

— Je ne connais pas, Madame, une position plus belle, plus à envier que la vôtre.

Et s'adressant à moi :

— Ne le trouvez- vous pas, comte Rodolphe?

— Je suis bien de votre avis, Monseigneur, répondis-je ; il me semble que la mère de l'enfant du miracle, la mère de Henri Dieudonné qui sera un jour roi de France, n'a rien de plus à désirer et que ces titres valent bien une couronne.

— Et puis, continua le duc de Chartres, entourée comme vous êtes, Madame, d'une cour brillante, vraiment vous jouissez de tout l'éclat du diadème de France. La reine, s'il y en avait une, ne pourrait être traitée avec plus de déférence, avec plus de respect qu'on ne traite Votre Altesse Royale.

— Le peuple vous idolâtre, Madame, repris- je ; toute la noblesse est à vos pieds : les Montmorency, les Périgord, les Rohan, les Mortemart, jes Luynes, les Brissac, les Ventadour, les Bauffremont, les Caylus, etc., etc., guettent un regard de Votre Altesse Royale ; un mot gracieux de Madame les rend heureux. On vante toujours

le siècle de Louis XIV et le respect dont on entourait le roi. Pouvait-il être plus respecté que vous, Madame, plus que le roi Charles X? Sous Louis XIV, on était l'esclave de l'étiquette de la cour, Louis XIV tout le premier. Les honneurs qu'on lui rendait étaient donc forcés, tandis qu'aujourd'hui ce qu'on vous rend, Madame, part du cœur ; on le fait d'inspiration ; il n'y a rien qui nous y force.

— Et l'intérêt, ne le comptez-vous pour rien? demanda Madame. Tenez, reprit-elle, mon cousin et vous, comte Rodolphe, comme je sais que vous serez discrets, je veux vous parler en toute franchise. Oui, je trouve mon existence fort belle et je ne l'échangerais contre aucune couronne, mais la plus idéale pour moi, ceUe qui aurait le plus de charme à mes yeux, ce serait ceUe d'Edouard d'Ecosse, cette vie aventureuse remphe d'incidents ; je la préférerais, je l'avoue, à la vie pompeuse, mais monotone que je mène ici, de Paris à Saint-Cloud, de Saint- Cloud à Rosny. Vous me voyez beaucoup plus en train à Dieppe, parce que j'y suis plus libre et puis courir dans les champs, cela m'amuse bien plus que l'étiquette des Tuileries et surtout de Saint-Cloud. Oh ! ces soirées de Saint-Cloud ! Il n'y a rien au monde qui m'ennuie autant que ce jeu du roi et de la dauphine ; aussi je n'y reste que très peu et j'aime mieux aller me coucher.

Cette conversation qui ne me frappa guère dans le temps, la prenant pour un de ces paradoxes qu'on aime à soutenir dans la conversation, m'est revenue à l'esprit depuis que Madame se trouve véritablement dans la position qu'elle appelait son idéal. En considérant l'attitude qu'elle a prise dans son exil, je commence à croire que, vraiment, elle s'y complaît et qu'elle cherche le danger.

M. de Montalivet me disait dernièrement qu'il est hors de doute que Madame a séjourné plusieurs fois à Nantes, qu'elle y a eu plusieurs entrevues avec Berryer et qu'elle est entrée et sortie par les portes de cette ville sans le moindre déguisement. Il ajouta que Madame pourrait ainsi parcourir toute la France sans que la police parvînt à la découvrir et qu'on ne la découvrira pas si elle n'est pas trahie.

Quoi qu'en dise M. le ministre de l'intérieur, je ne crois pas qu'une police bien organisée ne puisse découvrir le lieu de la retraite de la princesse ; je crois plutôt que le gouvernement veut éviter à tout prix les complications dans lesquelles il serait entraîné si elle était arrêtée. Le comte Sébastiani disait l'autre jour au comte de Sales :

— Si j'avais « l'honneur » d'être à la tête du parti carliste, j'aurais bien autrement conseillé Mme la duchesse de Berry.

Le propos laisse voir que le général n'a pas l'intention de rompre à tout jamais avec la branche aînée. Du reste, il ne s'en cache nullement. Malgré cela, il conserve toujours son influence sur le roi, qui se plaignait vivement devant plusieurs personnes de sa cour qu'on voulût à toute force lui enlever son <■ cher Sébastiani ».

22 juillet.

A propos de la nomination du maréchal Mortier comme ambassadeur de France en Russie et de son arrivée à Saint-Pétersbourg, il y a eu des lettres autographes échangées entre l'empereur et le roi Louis-Philippe. Le

comte Médem dont je tiens ces détails, chargé des affaires de l'ambassade pendant l'absence du comte Pozzo, s'est rendu chez le ministre des affaires étrangères pour lui remettre la missive de l'empereur. Le général Sébastiani lui conseilla de demander une audience au roi afin de la remettre lui-même à Sa Majesté.

- — Je serais certainement bien flatté de pouvoir profiter de votre conseil, monsieur le comte, répondit Médem, mais malheureusement pareil avantage n'est pas dans les attributions d'un chargé d'affaires.

Et il remit au général la copie de la lettre autographe. Le ministre des affaires étrangères, sans en lire le texte, jeta ses regards sur la signature de l'Empereur, et en voyant que la formule ordinaire entre souverains, qui se donnent le titre de « très cher frère », y manquait, fit au comte Médem les plus vifs reproches, en lui demandant pourquoi l'Empereur se refusait à rendre cet hommage au roi des Français. Le comte lui répondit que n'ayant eu aucune espèce d'instructions de sa cour à ce sujet, il ne pouvait entrer dans une discussion sur une affaire purement d'étiquette, mais qu'il aurait soin d'en instruire le comte de Xesselrode, ce qu'il n'a pas manqué de faire par le premier courrier. Sur ces entrefaites, M. de Montalivet lui dit aussi que le roi avait été de très mauvaise humeur après avoir pris connaissance de la lettre impériale. Le chargé d'affaires de Russie fit semblant de ne pas concevoir la raison qui faisait croire au roi que l'empereur était contre lui, mais le ministre de l'intérieur lui déclara tout net que le roi se trouvait profondément blessé du manque de la signature d'usage.

— Je ne puis rien faire de plus que je n'ai fait déjà, c'est-à-dire d'écrire que cela avait déplu au roi, reprit le

comte Médem. Dès que j'aurai la réponse à mon rapport, je vous la communiquerai.

Cette réponse ne tarda pas à arriver ; elle était ostensible et le comte Médem avait l'ordre d'en donner lecture au ministre des affaires étrangères. Il y était dit que le comte Médem avait parfaitement bien fait de n'entrer dans aucune espèce de discussion sur une affaire d'étiquette que d'ailleurs l'empereur trouvait inutile, puisque le roi des Français ne lui était pas cher et que par conséquent il n'avait pas pour lui des entrailles de frère et qu'au résumé, on ne demande pas plus qu'on ne donne.

Depuis ce temps, le roi Louis-Philippe se plaint encore plus de la cour de Russie et le comte Médem n'a d'autre rôle dans ce moment que d'exprimer des doléances.

25 juillet.

J'ai passé ma soirée d'hier à Saint-Cloud chez la reine. Le roi et toute sa famille s'y trouvaient réunis. Madame Adélaïde avait l'air un peu fatiguée de sa maladie et avait la parole plus traînante encore qu'à son ordinaire. La reine était de fort bonne humeur, de même les petites princesses, Mlle Louise d'Orléans exceptée. EUe avait la figure un peu allongée, elle pensait à son futur et à son trône ; je ne lui ai parlé ni de l'un ni de l'autre, Mme d'Hulst m'ayant prévenu qu'elle n'aimait pas aborder ce sujet et qu'elle pleurait à chaudes larmes lorsqu'il était question de la séparation d'avec sa famille.

La princesse Louise, sans être belle, a un extérieur fort agréable ; elle est bien faite, elle a une belle peau, de

belles épaules, un beau bras, une jolie main et un charmant pied, ce qui fait un assez bel ensemble. Elle est de moyenne taille, ses mouvements sont gracieux, mais elle a des manières un peu trop froides, trop calculées pour son âge ; je n'ai jamais surpris chez elle le moindre abandon ; elle aime beaucoup la danse, mais elle cessera de danser dès qu'elle aura remarqué que le mouvement commence à déranger sa toilette ; elle est toujours en représentation lorsqu'elle est devant le monde. La princesse Marie m'a assuré qu'elle était tout autre dans son intérieur, qu'elle parlait, qu'elle riait beaucoup, qu'elle était la plus gaie de toutes. Il se peut que sa pâleur et ses cheveux excessivement clairs, de ce blond qu'on ne voit ordinairement qu'en Allemagne, avec des yeux d'un bleu grisâtre, lui donnent une apparence encore plus froide qu'elle ne l'est réellement.

J'ai eu une longue conversation avec les ducs d'Orléans et de Nemours ; le premier surtout a été fort aimable : il m'a parlé des anciens temps, du temps de Charles X, de nos amusements et des regrets qu'il avait de ne plus me voir autant qu'autrefois ; il m'a dit qu'il espérait que, peu à peu, il pourrait renouer ses anciennes relations ; il entra après cela dans des détails de société, ce qu'iln'avait pas fait depuis les Glorieuses ; il me demanda des nouvelles de toutes les dames que nous voyions constamment chez Mme la duchesse de Berry et dont plusieurs étaient des dames d'honneur ; je lui ai parlé avec beaucoup de franchise sur tout cela et sur le changement regrettable que le départ de Charles X a opéré dans la société. Le prince m'a dit qu'il en était au désespoir, mais qu'il espérait cependant que, l'hiver prochain, on parviendra à déblayer un peu les Tuileries. Ce propos n. 16

m'a fait un sensible plaisir ; mais j'ai pensé que pour ôter, il faut avoir de quoi remplir les lacunes et ceci ne sera pas bien facile, puisque je ne vois qui mettre sur les banquettes déblayées.

Rien ne me paraît plus effrayant pour le gouvernement de Juillet que l'ouverture prochaine des Chambres. Le roi aura beau dissoudre celle-ci, en faire élire une autre, je ne crois pas qu'il gagne au change. Dans tous les cas, un changement de ministère est inévitable et alors qui prendre? De quel parti? De queUes opinions? Le Juste Milieu est aux abois et les autres ne vont pas avec lui !

31 juillet.

La nouvelle du décès du duc de Reichstadt nous a gâté le petit bal qui avait été arrangé comme surprise pour Rodolphe II qui atteint aujourd'hui l'âge de vingt ans. Nous avions réussi à inviter quelques centaines de personnes sans que le secret fût arrivé aux oreilles de Rodolphe ; il a donc su notre projet et sa non-réussite dans la même heure. Nous en avons été tous fort contrits et nous nous sommes mis aussitôt à la triste besogne d'écrire des lettres d'excuse aux personnes invitées. Le pauvre Rodolphe, l'ambassadeur et moi nous nous partageâmes en parties égales cet ennuyeux ouvrage qui, grâce à nos efforts réunis, fut bientôt terminé.

Cette triste nouvelle a fait bien peu d'effet sur les napoléonistes, ce qui prouve que ce parti depuis longtemps n'existait que de nom, et que réellement le duc de Reichstadt n'avait que peu de partisans en France.

Le parti carliste est celui qui a montré le plus de plaisir à la disparition d'un rival de Henri V ; ils ont peine à se cacher devant vous.

L'existence de ce malheureux prince fut toujours considérée par la branche aînée comme un danger. Les Bourbons craignaient que l'Autriche ne le lâchât un jour, ce prince dont le nom seul les faisait trembler ; Madame la dauphine elle-même, malgré son attachement personnel à la maison d'Autriche, partageait cette crainte. Des royalistes de l'ancienne cour m'en parlaient sans déguisement en disant que semblable astuce ne leur paraissait nullement contraire à la politique du cabinet de Vienne, et, comme je les prenais au sérieux, ils feignaient d'être convaincus par ma réfutation, mais néanmoins ils continuaient à partager cette opinion avec d'autres personnes de tout rang, de toute condition. Les plus polis énonçaient leurs craintes à ce sujet en disant qu'ils avaient peur que le jeune Napoléon, arrivant à l'âge d'homme et ne pouvant plus être tenu en tutelle sous la surveillance immédiate d'un gouverneur, ne s'échappât de la cour de son grand-père pour venir en France conquérir le trône de son père. J'avais beau dire que c'était matériellement impossible et que pareille entreprise n'entrait pas même dans les idées du duc de Reichstadt qui était beaucoup trop fier pour faire l'aventurier, on revenait toujours sur la même question. Cette méfiance a beaucoup gâté les relations même dans les grandes affaires entre ces deux empires ; elle dirigea constamment toutes les démarches du cabinet, de Charles X ; les conseils salutaires de l'Autriche ne furent jamais écoutés et qui plus est, on agissait presque toujours dans un sens diamétralement opposé

aux vœux de l'empereur, ce qui n'a pas peu contribué à la chute de la branche aînée.

2 août.

Le chansonnier Béranger, si populaire par son talent et plus encore par ses mauvais principes, qui attaquait autrefois, dans ses chansons, le gouvernement de Charles X avec autant de violence que de mauvaise foi, vient d'en lancer une intitulée : Le Lion Muselé, où il attaque le gouvernement de Louis-Philippe.

Royalistes et républicains se sont emparés de cette chanson ; on se la dit, on se la répète, tout leur paraît plus désirable que Louis-Philippe et son Juste Milieu. Celui-ci cependant tâche de placer chacun de ses enfants sur un trône ; la princesse Louise y est déjà presque assise, et Donna Maria sera bientôt la femme du duc de Nemours. Déjà le trousseau de la jeune reine in partibus est presque achevé. On n'attend que )a nouvelle des succès de Dom Pedro contre son frère pour offrir la couronne conquise au duc de Nemours et en même temps la main de la future reine de Portugal. C'est du moins ce qui se colporte dans Paris, mais je ne doute pas que les nouvelles d'une victoire de Dom Pedro en Portugal ne soient fausses ; elles nous arrivent par l'Angleterre et par conséquent ne sont pas authentiques. D'après toutes les lettres particulières, il paraît tout au contraire certain qu'il n'y a pas eu défection parmi les troupes de Dom Miguel et, dès lors, l'aventureuse entreprise de l'Empereur est indubitablement perdue. En attendant, on comble de

politesses et d'attentions la jeune reine et l'impératrice à la cour de Louis-Philippe : ce sont des invitations continuelles à Saint-Cloud, à Neuilly, à Meudon, etc., etc. ; on a même depuis quelques jours placé une garde d'honneur à la porte de l'hôtel de la rue de Courcelles.

La cour ne prendra le deuil qu'après avoir eu la notification du décès du duc de Reichstadt ; cette notification ne peut pas venir de la cour de Vienne, mais bien de celle de Parme. Reste à savoir si l'archiduchesse Marie- Louise, après avoir refusé un ministre plénipotentiaire de la cour de France accrédité auprès de la sienne, voudra faire cette politesse au chef de la branche cadette des Bourbons.

10 août.

Voilà donc Mlle Louise d'Orléans reine des Belges. Jamais on n'a vu une jeune mariée plus éplorée que la reine Louise. Le roi des Français, la reine, les princes et les princesses et toute la cour pleuraient à cette cérémonie comme des enfants. Le duc d'Orléans, avec des efforts inouïs, est parvenu à se vaincre pendant la cérémonie et pendant toute la journée qui précéda cette solennité. C'est lui qui s'approchait de temps en temps de sa sœur pour lui prêcher courage ; mais, lorsque le moment arriva où la princesse, donnant le bras au roi des Belges, ne fut plus parmi les siens et se trouva entourée de sa nouvelle cour, alors la force du duc d'Orléans l'abandonna ; il fondit en larmes et ce ne fut que le lendemain qu'il reprit un peu plus de contenance.

Jamais famille ne fut plus unie que celle du roi des Français ; les sœurs et les frères s'aiment tendrement ; ils sont partagés dans la famille en ménages, d'après le degré de l'intimité qui règne entre eux ; ainsi on appelait le ménage d'Orléans la princesse Louise et le prince royal ; le ménage de Nemours, la princesse Marie et le duc de Nemours ; le ménage Joinville, le prince de ce nom et sa sœur la princesse Clémentine. Le duc d'Orléans se propose d'aller voir sa sœur à Bruxelles quinze jours après le départ de la princesse.

Les nouveaux mariés partent le 13 pour la Belgique. La princesse Marie est au désespoir du départ de sa sœur ; c'était son amie, elles étaient élevées ensemble, couchaient dans le même appartement, elles ne se quittaient jamais. Quel vide lui laissera ce départ ! Leur ancienne gouvernante, Mme de Malet, qui a été nommée depuis dame d'honneur de la princesse Marie, devait accompagner à Bruxelles la reine des Belges, mais elle est mourante de la poitrine. Ce n'est même qu'au prix du plus énergique effort qu'elle a pu assister à la cérémonie.

12 août.

Le ministère est très mécontent du roi.

— Il fait le ministre, disent les ministres, et au lieu de nous aider, il entrave notre marche ; les affaires vont assez mal sans cela et s'il nous vient encore des difficultés de la part du roi et de sa cour, notre position ne sera pas tenable.

M. d'Argout aura la signature du portefeuille des affaires étrangères pendant l'absence du comte Sébastiani

qui va aux eaux pour refaire sa santé un peu délabrée. L'amiral de Rigny est furieux de ne pas avoir été proposé par Sébastiani ; je suppose que le général a su les propos que l'amiral a tenus sur son état physique et moral. De tous les ministres, M. de Rigny est celui qui amuse le plus ; il tient très souvent des propos incroyables, il égale presque sous ce rapport le duc d'Orléans. Tout dernièrement, une dame de ma connaissance reprochait au prince royal d'être par trop patriote.

— Vous dites souvent dans vos discours, Monseigneur,, des choses, enfin des choses... que je ne voudrais pas avoir dites, moi qui ne suis pas princesse.

— Ne croyez pas, Madame, tout ce que les journaux me mettent dans la bouche, répond le prince. Croyezmoi plutôt lorsque je vous dis que je suis certainement beaucoup moins patriote que vous, puisque s'il y a une révolution, on me chassera de mon palais, tandis, que vous resterez tranquillement dans votre hôtel. Au reste, est-ce ma faute si les ministres me font jouer tous les rôles les plus bêtes du monde? Vous savez si mon dernier voyage dans le Midi fut à mon gré ; mais, puis-je m'opposer aux projets de mon père et de son conseil, sans que l'on dise que je me mets à la tête des républicains et sans que ceux-ci en profitent pour nous causer de nouveaux embarras ; c'est un dur métier que le mien I

24 août.

Il y a un an à peu près, un soir, le duc et la duchesse Dalberg se firent annoncer chez nous avec prière d'être

reçus seuls avec nous, vu qu'ils avaient une communication à faire à l'ambassadeur. Ils furent reçus ainsi qu'ils l'avaient désiré et le duc, après avoir pris l'ambassadeur dans une embrasure de fenêtre, lui apprit qu'il avait eu des propositions très avantageuses de la part de la famille Trivulzio pour faire un mariage entre le jeune comte et Mlle Dalberg sa fille. Le duc ajouta qu'il avait fort envie de cet établissement pour sa fille, puisqu'il était décidé à ne point la marier en France, mais qu'il désirait cependant connaître le jeune homme et surtout le faire connaître à sa fille, qui aurait le droit de l'accepter ou de le refuser comme bon lui semblerait. Il demanda à cet effet à l'ambassadeur de permettre à M. de Trivulzio de se faire attacher à l'ambassade, de le demander même au prince de Metternich.

Notre cousin a répondu au duc que ce n'était pas dans ses attributions et que, tout au plus, pouvait-il demander pareille faveur pour quelqu'un des siens et dans tous les cas seulement après une demande préalable du jeune homme et de ses parents.

— Mais, continua-t-il en s'adressant au duc, si vous me permettez de mettre le prince chancelier dans votre secret, peut-être agréera-t-il cette demande en votre faveur et en faveur du motif que vous venez de m'exposer.

M. de Dalberg se contenta de cette proposition et promit à l'ambassadeur de faire en sorte que la famille Trivulzio lui adressât la demande de prendre le fils comme attaché à son ambassade ; moi seul je fus initié à ce secret qu'on me demanda de garder religieusement. Cependant quelques mois après cette entrevue, le duc Dalberg revint un matin chez l'ambassadeur pour la même affaire ; le jeune homme avait déjoué le plan de ses parents et sur-

tout de la famille Dalberg, en s'amourachant à Florence d'une jeune personne qui lui convenait autant qu'à sa famille parce qu'elle lui apportait en sus de ses charmes une grosse dot. Depuis deux prétendants sont venus rechercher Mlle Dalberg : le comte Arco et le chevalier Acton. La jeune personne a choisi Acton, au grand regret du père, et le comte Arco est allé, dans son désespoir, épouser la cousine de Mlle Dalberg, la jeune Marescalchi, qui ne fut pas peu étonnée de se voir demandée en mariage par l'adorateur de sa cousine, qu'elle avait vu en cette qualité voyageant après Mlle Dalberg dans toute l'Italie, la poursuivant jusqu'à Naples sans hasarder une déclaration ; il la fit cependant à Paris, mais Acton l'emporta sur son rival. Mlle Marescalchi, jeune personne fort bien élevée, digne fille de la charmante comtesse Marescalchi, accepta la proposition du comte Arco et peu de temps après le mariage fut accompli, de sorte que le comte Arco était marié près d'un mois avant Acton.

25 août.

Les nouvelles du Portugal continuent à faire prévoir l'échec de l'expédition de Dom Pedro. Dom Miguel entoure tous les jours de plus près son frère et menace Oporto dont certainement il ne tardera pas à s'emparer. Nous aurons alors le plaisir de revoir Dom Pedro à Paris.

On ne sait ce que sont devenus les deux escadres. La duchesse de Cadaval disait dans sa dernière lettre à son frère, le duc de Luxembourg, que Dom Miguel, lorsqu'elle lui avait demandé ce que les escadres étaient devenues,

lui avait répondu qu'elle devait prendre patience, que, sous peu, elle le saurait et que les Portugais auront tout lieu d'être contents de lui.

L'Espagne, malgré les intrigues et menaces de la France et de l'Angleterre, s'est déclarée franchement pour Dom Miguel. Le roi d'Espagne voit clairement que son existence dépend de celle du Portugal. Si une constitution était établie dans la Péninsule, l'Espagne placée entre la France et le Portugal anarchiques ne pourrait longtemps se défendre contre la propagande révolutionnaire. Il est tout à fait de la politique du cabinet de Louis- Philippe, isolé comme il l'est en Europe, seul avec son système, de chercher un allié, des alliés pour contre-balancer le système politique des autres souverains ; mais, pour cela, il faut renverser les trônes en y plaçant des princes de la même race, car nul autre ne souscrirait à des propositions aussi humiliantes. Le cabinet des Tuileries sent parfaitement tout cela. C'est pourquoi il aidera sous main et de tout son pouvoir Dom Pedro, mais, heureusement pour Dom Miguel, ce pouvoir n'est pas grand ; la France a les mains liées. Le Juste Milieu trouve des obstacles partout ; il les rencontre à chaque pas qu'il fait, soit en avant, soit en arrière.

Philippe d'Orléans est le père le plus tendre, l'époux le plus fidèle, le plus soigneux, le plus aimable, ne pensant, ne s'occupant que du bien-être de sa femme et de ses enfants. Rien n'est plus touchant que les rapports de ce prince avec sa famille ; c'est une union, une confiance sans bornes. Il ne se console pas du départ de sa chère Louise ; à chaque lettre qu'il reçoit d'elle, il pleure de joie et de regrets, de joie lorsqu'elle lui dit que le roi des Belges est tous soins, toute tendresse pour elle et qu'elle

serait parfaitement heureuse si elle n'était point séparée de ceux qu'elle chérit. Elle tâche de consoler son père en lui disant que le mois d'octobre approche et que le bonheur du revoir compensera les douleurs de la séparation ; elle le dit, mais on voit bien qu'elle ne le pense pas.

La jeune reine a été enchantée de l'accueil qu'on lui a fait en Belgique ; elle est dans ce moment établie à Laeken, château royal qui lui plaît beaucoup. « Je suis très bien logée, dit-elle dans sa lettre à la reine, mes appartements sont vastes et plus beaux que ceux du roi même ; le parc me rappelle notre jardin de Monceaux, ce qui me le rend cher ; il est cependant beaucoup plus grand. »

La princesse Louise aimait à se lever de très bonne heure ; elle ne le fait plus maintenant, ne voulant pas contrarier le goût du roi des Belges, qui aime à se lever vers les dix heures ; puis, elle se promène à cheval avec lui dans le parc ; à son retour, on sert le déjeuner, après quoi le roi et la reine se retirent chacun dans son appartement ; c'est l'arrivée du courrier de Paris, par conséquent l'heure de la journée que la reine Louise attend avec impatience. Elle est seule dans son cabinet, toute seule, elle peut lire et relire toutes ces chères lettres de sa mère, de son père, de ses frères, de sa tante, de ses amies ; elle peut pleurer à son aise sans faire du chagrin à son mari qui ne voit pas couler ses larmes ; puis elle répond à chacune de ces épîtres, elle tâche de consoler les autres, mais elle ne parvient pas à se consoler elle-même de la cruelle séparation, de l'isolement dans lequel elle se trouve. Elle regrette tout, même les caprices, la mauvaise humeur de Mme Malet, son ancienne gouvernante, que la maladie rendait insupportable aux yeux de tout le monde, excepté

à ceux de la princesse Louise qui supportait ses travers avec une douceur, une patience exemplaires.

Avant l'heure de sa toilette, la reine des Belges fait avec le roi une promenade en voiture. On dîne à cinq heures et demie précises et, après dîner, la reine passe dans son salon. Le roi Léopold a fait l'arrangement des meubles dans cette pièce exactement comme dans les salons de la reine des Français à Saint-Cloud et aux Tuileries : une même table ronde couverte de drap vert avec des tiroirs tout autour, un grand candélabre au milieu et un petit bougeoir devant chacune des dames qui entourent cette table, la reine dans un fauteuil, les dames sur des chaises, chacune une tapisserie à la main. Le roi va, çà et là, parler avec les hommes ou jouer au billard qui se trouve dans une pièce à côté. Une autre table un peu plus éloignée de la cheminée que celle de la reine est remplie de journaux de tous les pays. La reine, après avoir parcouru les feuilles qui paraissent à Bruxelles, s'occupe de préférence de celles de la France.

Si quelques dames arrivent de Bruxelles pour faire leur cour à la reine des Belges, Sa Majesté les reçoit avec cette grâce qu'elle a héritée de sa mère ; mais, à Laeken comme à Saint-Cloud, ce sont à peu près toujours les mêmes personnes. Là, toute la haute aristocratie est orangiste comme on est carliste ou henriquinquiste en France.

La reine Louise, avant de partir, a encore été témoin d'un affront que ses parents ont reçu du duc de Mortemart. Le roi des Français en fut furieux et la reine profondément blessée. Le roi avait invité le duc de Mortemart à signer le contrat de mariage de la reine des Belges ; le roi croyait, par cette distinction, récompenser le duc

des services que ce dernier lui a rendus en Russie pendant son ambassade auprès de l'empereur Nicolas. Cependant, la réponse du duc de Mortemart n'arrivant point, ni lui non plus pour la signature du contrat, cette formalité fut remise au lendemain. Ce jour, à midi, arrive une lettre du duc de Mortemart, on la remet au roi.

— Le pauvre duc, dit Sa Majesté, est sans doute malade. Ce fidèle serviteur de ma maison, je dirai cet ami, sera bien fâché de ne pas pouvoir assister à la cérémonie si importante, si décisive pour ma chère Louise et, en même temps, pour la France.

Pendant que le roi disait tout cela avec sa volubilité accoutumée et que ses aides de camp, mieux instruits, ne disaient rien, il avait ouvert la lettre. Qu'on juge de son emportement, de sa fureur, en y trouvant un refus formel du duc, qui déclarait au roi qu'il était prêt à faire tout sacrifice de son opinion lorsqu'il s'agissait de servir son pays, sa patrie, mais que cela ne pouvait être de même dans un acte où tout autre pouvait le remplacer. Le contrat ne portera donc pas la signature du duc, et il se trouve, par cette circonstance, brouillé avec Louis- Philippe.

Le duc de Mortemart est soldatesque dans ses manières et il est rude de façons, mais bon jusqu'à la faiblesse. Il aime, dans le fond, la famille de Louis-Philippe et son chef compris, et il aurait été incapable de faire un acte qui devait le blesser profondément, d'autant plus que le roi ne lui a fait que du bien, à lui comme à son beaufrère le comte de Sainte-Aldegonde, et à sa belle-sœur, qui est dame d'honneur de la princesse Marie et qui l'était aussi de la princesse Louise. Mais le duc a peur des ducs de Fitz-James et de Noailles, de MM. de Chateaubriand,

de Hyde de Neuville et du duc de Périgord, dont le fils, le prince de Chalais, vient d'épouser sa nièce et pupille, Mlle de Beau vil! iers ; tous ces messieurs et leur famille n'auraient jamais pardonné au duc une nouvelle démonstration publique de son attachement à la branche cadette.

27 août.

Les nouvelles du Portugal sont encore toujours les mêmes, c'est-à-dire fâcheuses, très fâcheuses pour Dom Pedro. Il est arrivé tout le contraire de ce qu'il espérait, c'est-à-dire que, loin de voir son armée augmentée par les défections des partisans de Dom Miguel, c'est tout au contraire les réfugiés portugais de l'armée de Dom Pedro qui passent dans celle de Dom Miguel, au point que ces prétendus Portugais venant pour délivrer le Portugal du joug du tyran Dom Miguel dont parlent les" proclamations de Dom Pedro, ne sont qu'un ramassis d'aventuriers anglais, français, polonais, italiens, etc.

On m'assure qu'on fait des armements à Toulon ; un des gros bonnets du Juste Milieu disait dernièrement au marquis de Bartillat que l'échec de Dom Pedro en Portugal faisait le désespoir du gouvernement et qu'il ne croyait pas que Louis-Philippe puisse assister tranquillement au renversement de tous les trônes constitutionnels ; qu'il faut, au contraire, révolutionner la péninsule, afin de pouvoir s'appuyer au Midi pour résister aux attaques du Nord. Tout cela me fait craindre quelques grandes catastrophes pour Dom Miguel, ou

plutôt pour le principe qu'il représente, car pour l'individu, je crois ne pas me tromper en disant que Dom Miguel vaut Dom Pedro, et Dom Pedro son cher frère Dom Miguel.

28 août.

J'ai revu dernièrement la charmante Taglioni qui vient de nous revenir après une absence de plusieurs mois ; elle est revenue comme elle est partie, vive, légère, nouvelle, chaste dans ses plus grands emportements.

Le public, qui est libertin comme un vieux célibataire, se disait : « Que m'importe, pourvu que les femmes soient jolies et pourvu qu'eUes fassent des bouffantes. »

La bouffante est une ruse du vieux temps de la danse qui s'emploie encore beaucoup de nos jours, et qui s'emploiera longtemps pour l'édification de nos derniers neveux. Quand la danseuse noble termine son assaut, elle fait une pirouette sur la pointe du pied. Cette pirouette commence vivement et va en s'affaiblissant, alors la robe de gaze de la déesse s'enfle comme un ballon ; l'attention est immense à l'orchestre et au parterre ; c'est cette enflure que j'appelle une bouffante. La bouffante ne manque jamais son effet, elle est suivie d'ordinaire d'un murmure approbateur, elle sauve la médiocrité, elle protège le génie, elle ôte des années et des rides, elle est le but de toute danse noble ; la bouffante, pour la danseuse, c'est le grand coup d'ceil à la fin de la tirade tragique.

Un beau jour arrive Taglioni, d'une élégance de formes

inouïe ; quand nous l'avons vue si à son aise, si heureuse de danser, elle dansait comme l'oiseau chante, nous n'y avons rien compris d'abord. « Où est la danse noble »? disaient les anciens. Pas plus de danse noble chez Taglioni que de danse naturelle chez ses rivales ; elle se sert des mains quand elle danse ! Elle marche, cette femme, elle joue le drame ! Ce qui a dû bien étonner ces dames, c'est que la nouvelle arrivée, si pleine de naïve passion et de bouderies charmantes et d'élégants caprices de toutes sortes et qui pouvait tout se permettre, ne s'est pas permis une bouffante. Pas une pauvre petite bouffante pour le pauvre public qui l'adore !

29 août.

Les saint-simoniens ont été condamnés hier. Le Père suprême Enfantin s'est couvert de ridicule ; il ne savait que dire parfois et les trois quarts du temps, il débitait des bêtises. Voici une des bonnes : en parlant de sa beauté, il soutenait que les saint-simoniens, ainsi que les carabiniers, devaient être beaux. Ceci a beaucoup amuséla reine, qui ne voit dans MM. les saint-simoniens autre chose que des escrocs ou des dupes. Madame Adélaïde n'est pas tout à fait de cet avis ; elle prétend que le Père suprême Enfantin est convaincu de sa doctrine, qu'il en est tout pénétré, enfin qu'il est de bonne foi.

Le roi et sa famille sont, depuis quelques jours, établis à Neuilly, c'est la première fois depuis que Louis- Philippe est sur le trône. Madame Adélaïde, je n'en doute

pas, se promène beaucoup du côte de son cher boulet de Neuilly.

Le duc d'Orléans, en me parlant dernièrement de son beau-frère, le roi des Belges, et de l'opposition qu'il fait au projet de conférence pour l'arrangement des affaires des Pays-Bas, s'est tout à fait animé. Il m'a dit qu'il ne concevait pas le roi Léopold, qu'il était très ridicule de sa part de faire le difficile vis-à-vis de la Conférence, qu'il lui en avait parlé dans ce sens dans une lettre qu'il vient de lui adresser. J'ai répondu à Son Altesse Royale que je croyais que toutes ces difficultés ne venaient pas autant du roi Léopold que plutôt de son ministère et des Chambres.

— Alors, reprit le duc d'Orléans, qu'il change l'un et qu'il dissolve l'autre !

Si le duc n'a pas joué la comédie avec moi, ce qu'il fait quelquefois, je m'étonnerais assez de sa manière de penser si correcte. Nous verrons ce qui en est par le résultat.

Le jury a prononcé aujourd'hui la non-culpabilité de M. Paulin (1) sur tous les chefs d'accusation. Ainsi, loin d'être puni de mort, il est acquitté, et même les exemplaires contenant les articles inculpés lui ont été restitués.

Au cours du procès, le marquis de La Fayette a reçu une leçon du président de la cour d'assises de la Seine. Il voulait faire du scandale. Introduit comme témoin dans l'affaire du National, il a essayé de s'expliquer surun fait concernant sa personne, c'est-à-dire sur la comparaison qu'on a faite entre lui et le général Égalité. Mais

(1) Fondateur de l'Illustration. Il avait participé à la création du National et était poursuivi à raison d'articles considérés comme séditieux qu'il y avait publiés.

le président lui a fait observer qu'il ne pouvait parler que dans l'intérêt de l'accusé. Il paraît au résumé, que l'article du National intitulé : « Plus de Bourbons » d'après MM. les jurés n'est pas une offense à la personne du roi, qu'il ne règne en France que comme duc d'Orléans et qu'on n'a jamais fait nulle part, pendant les Glorieuses, la distinction entre la branche aînée ou cadette de Bourbon.

J'ai encore remarqué l'affectation du général La Fayette qui, interrogé par le président sur ses nom et profession, répond : « La Fayette, âgé de soixantequatorze ans, cultivateur et député, demeurant à la Grange, département de Seine-et-Marne, et à Paris, rue d'Anjou, n° 6. »

30 août.

Depuis longtemps je n'ai lu un livre plus intéressant que les souvenirs et observations de M. G. Morris, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France, du temps de Louis XVI, sur la Révolution française. M. Morris vint en France en 89, après avoir pris une part très active à l'émancipation de l'Amérique du Nord. Ami de Franklin, de Washington, de La Fayette et de Jefferson, un tel homme ne peut être soupçonné de partialité en faveur des classes aristocratiques. En lisant son journal, qu'il écrivit pendant son séjour en France, de l'année 1789 jusqu'à l'année 1793, on voit se 'déployer peu à peu ce caractère grave et calme, sincère et réfléchi, qui ne conçoit pas de génie sans bon sens, ni de liberté sans ordre.

2 septembre.

J'ai rencontré dans la rue de Varennes la duchesse de Liancourt, elle arrivait de la campagne pour voir la comtesse de Narbonne-Pelet, son amie intime ; elle me dit, en s'arrêtant dans la rue, qu'elle l'avait trouvée très fatiguée.

— Vous n'êtes cependant point inquiète pour la comtesse?

— Je n'en sais rien, me répliqua la duchesse, je n'en sais rien ; je l'ai trouvée bien changée, et si je n'avais pas tout ordonné pour retourner chez moi à la campagne dans une heure, j'aimerais tout autant rester à Paris.

Effectivement, deux jours après cette conversation, Mme de Liancourt revint en toute hâte à Paris auprès de Mme de Narbonne qui, quelques heures après, allait expirer dans ses bras. C'est une désolation universelle ; tout le monde devait aimer la comtesse de Narbonne, elle était si douce, si jolie, si aimable, si bienfaisante, si spirituelle, d'une humeur si égale, si instruite, si gaie, si bienveillante, si affectueuse, si désireuse de plaire ! Le monde la gâtait pour être gâté ; on lui faisait mille petites surprises, autant pour lui faire plaisir que pour lui donner une nouvelle occasion de lui faire dire des choses aimables et obligeantes. Elle avait le don de prouver à ses amis combien elle était touchée de leurs attentions ; elle leur attribuait mille charmantes idées qu'elle supposait ou qu'elle mettait, pour ainsi dire, dans la bouche de celui qui lui faisait une petite surprise,

aâo VINGT-CINQ ANS A PARIS

au point que la plupart s'en allaient de chez elle tout enchantés d'eux-mêmes et de leur amabilité, car ils finissaient par se persuader qu'ils avaient véritablement eu toutes les intentions que Mme de Narbonne leur attribuait.

Un jour, le comte de Turpin, qui a pour la peinture un talent si distingué qu'il peut rivaliser avec les premiers artistes, eut l'idée de peindre en arabesques à l'huile la salle à manger de la comtesse et cela pendant qu'elle était malade. Le comte de Narbonne fut dans le secret, et lorsque sa femme fut entièrement rétablie, il invita le comte et la comtesse de Turpin à dîner, afin qu'ils eussent le plaisir de voir la surprise de la comtesse. A son entrée dans la ravissante salle, celle-ci reconnut sur-le-champ le goût si distingué de Turpin et le combla d'éloges, de remerciements si aimables, si gracieux, qu'il m'avoua luimême qu'elle avait trouvé des perfections dans le dessin de ses arabesques et une rare poésie dans la composition de tout l'ensemble, et qu'il y trouvait réellement tout cela depuis qu'elle lui en avait fait l'explication, mais qu'il était trop franc pour ne pas avouer qu'il n'y avait pas pensé en travaillant et que son ouvrage devait ces mérites uniquement aux interprétations judicieuses de la comtesse.

Mme de Narbonne passait la moitié de sa vie dans son lit ou au moins sur une chaise longue. Malgré toutes ses souffrances, elle restait toujours gaie et aimable. C'était curieux de la voir couchée sur son lit de repos, tout enveloppée d'écharpes et de fichus en dentelle, et cela dans une salle éclairée à jour, une salle de bal avec orchestre et tout ce qui s'ensuit. Les jeunes gens, les jeunes personnes entouraient son lit dans les intervalles de repos ;

elle les animait à la danse, à la gaieté. On arrangeait pour elle des bals costumés, des quadrilles burlesques ou de caractère et le tout était exécuté pour ainsi dire au chevet de la malade. A une certaine heure, heure qu'elle tâchait de reculer jusqu'au moment où ses forces l'abandonnaient tout à fait, elle prenait congé de la société ; on la roulait dans un cabinet éloigné de la salle, et elle y passait sa nuit pour ne point déranger la jeunesse qui continuait la danse jusqu'à l'aube.

20 septembre.

Une des dernières victimes du fléau épidémique a été la marquise de Coigny, une des femmes les plus spirituelles de la société, belle-mère du général Sébastiani, mère du duc de Coigny, tante des princesses Charlotte et Berthe de Rohan. Son nom de fille était Conflans. Née sous des auspices les plus brillants, tels qu'un grand nom, une grande fortune, avec de la grâce, de l'esprit et de la beauté, il n'est pas étonnant qu'elle se soit mariée fort jeune et que bientôt elle ait occupé une place éminente dans la société.

Son salon fut le plus recherché de Paris ; tous les jeunes élégants de la cour de Louis XVI étaient aux pieds de la séduisante marquise. Elle exerçait un tel pouvoir sur ces messieurs qu'un jour où elle était brouillée avec la reine Marie-Antoinette et avec la princesse de Lamballe, et que Sa Majesté, donnant un petit bal, ne la pria point, elle se vengea en donnant chez elle un bal magnifique où elle invita tous les élégants de la cour et de la

ville, et pas un d'eux n'osa mettre le pied dans le salon de Marie-Antoinette, craignant de déplaire à la marquise de Coigny.

Cette dame fut surtout célèbre pour ses charmants bons mots, ses reparties piquantes et enfin ses billets du matin, qui étaient d'une élégance de style, d'une originalité rares. J'en ai lu beaucoup, car elle en écrivait à tout le monde et nommément à ma cousine, qu'elle appelait « l'Excellence de toutes les excellences et la plus excellente ».

Cette femme si élégante, si recherchée, avait un défaut dont elle ne put se défaire, dont elle riait elle-même, mais qui la subjugua entièrement ; ce défaut fut l'avarice. Déjeuners, dîners, soupers étaient rayés de son budget, et la première chose qu'elle fit, après la mort de son mari, ce fut de faire disparaître de sa maison la cuisine. Elle s'invitait chez ses amies, et lorsqu'elle était malade à ne pouvoir sortir, elle avait un petit pot dans lequel elle réchauffait, sur quelques charbons, des restes de volaille ou autres qu'elle emportait, dans son sac à ouvrage, des dîners qu'elle faisait chez les autres.

Sa vie est remplie de traits semblables. En voici un et non des moins piquants : M. Alfred de Vigny venait d'achever un de ses ouvrages et demanda la permission à Mme de Coigny de lui en faire la lecture. La marquise accepta avec reconnaissance et, qui plus est, invita M. de Vigny, plusieurs autres savants et quelques amis de la littérature à dîner chez elle. Pareille chose n'était plus arrivée depuis la mort du marquis ; toute la ville parla de cet événement comme d'un phénomène précurseur de la mort prochaine de la marquise ; ses parents, ses enfants, dont elle fut toujours adorée, en furent très inquiets.

Cependant, le jour du fameux repas arriva, la marquise, pendant toute la lecture qui précéda le dîner, se surpassa en amabilité, en esprit ; ce fut un volcan de bons mots, de remarques gaies et remplies de justesse. La lecture était déjà finie depuis longtemps, sept heures venaient de sonner, le dîner n'était pas annoncé, et déjà l'on commençait à se regarder avec quelque inquiétude, lorsque, tout à coup, la marquise partit d'un grand éclat de rire.

— Ah ! par exemple, dit-elle, c'est la chose la plus drôle qui me soit arrivée de ma vie ; c'est vous, monsieur de Vigny, qui en êtes la cause : j'étais toute à vous, toute à votre ouvrage, et dans ma préoccupation, j'ai oublié de commander le dîner. La seule chose qui nous reste à faire c'est d'arranger entre nous un pique-nique. Chacun de vous fera venir un piat du restaurant, moi, je me charge du dessert.

Et ce dessert fut composé de quelques oranges qu'on venait de lui envoyer de Chantilly.

On pourrait écrire un volume entier sur ses manies. Mais le résultat de tout cela fut une fortune immense qu'elle laissa après elle. On trouva de l'argent partout, dans son lit cousu dans les matelas, dans ses jupons, sous le parquet, derrière les vieilles tentures, dans les coussins des canapés, partout, partout de l'or.

Malgré ses travers, elle était adorée de sa famille, fils, gendre, petite-fille, nièces, amis et amies, tous, tous sont inconsolables de sa perte.

3 octobre.

Je suis de retour depuis hier de Yosve où j'ai passé une quinzaine accompagné de Rodolphe IL Les bons Fitz-

Williams nous ont reçus avec cette aménité qui les distingue. Il faisait un temps délicieux, de sorte que nous avons passé dehors nos journées et une partie des nuits. Nous avons parcouru la forêt de Fontainebleau dans tous les sens, cette forêt si belle avec ses rochers et ses carrières et cette population de carriers, ces troglodytes qui vivent comme des sauvages au milieu d'un pays civilisé, ces gens qui ne reconnaissent ni loi, ni maître, ni le bon Dieu, ni l'enfer ; ils fendent le rocher, en retirent des pierres et les fournissent aux architectes, aux sculpteurs, à très bas prix. Cet argent est employé à acheter leurs provisions et, aussitôt, ils retournent dans leur forêt chérie ; ils en sont les maîtres, ils y jouissent d'une liberté entière ; personne n'oserait les attaquer dans leur retraite, on les respecte car on les craint.

13 octobre.

Ce n'est pas sans peine que le roi s'est décidé à former son ministère ; le voilà enfin bien établi depuis le 11 de ce mois. Le général Sébastiani, voyant le mauvais effet que produisait dans le public l'hésitation du roi, se rendit, le 10, chez Sa Majesté et la conjura de passer sur toute considération secondaire et de former, puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, un ministère de la couleur doctrinaire. Dupin ne voulait entrer qu'à la condition d'avoir le portefeuille des affaires étrangères ou bien la présidence du Conseil ; il mettait tout son amour-propre à recevoir chez lui le corps diplomatique. Le roi sait trop bien que les formes sont indispensables

chez un ministre des affaires étrangères et de même chez le président du Conseil, pour se résoudre à nommer Dupin à une de ces places. Cependant, en le rayant du nombre des ministres, il fallait se jeter dans les bras des doctrinaires ; c'était un grand pas à faire, un pas périlleux pour ce roi sortant des barricades, élu par le peuple, dont il a reconnu et proclamé la souveraineté. Que dirait ce peuple en le voyant marcher vers la légitimité? D'autre part, le duc de Broglie ne voulait accepter le portefeuille des affaires étrangères qu'autant qu'il aurait dans le ministère son ami et confident Guizot. Parfaitement loyal et consciencieux et, comme tous les théoriciens, indécis et craintif, il craint de se tromper ou bien d'être obligé de sacrifier une de ses thèses, de ses théories, bases immuables de ses arguments, de sa conduite. Aristocrate dans l'âme, subordonnant sa doctrine aux principes de l'aristocratie, il se trouve parfois embarrassé pour trouver la juste voie à travers ces principes et ceux de sa large philanthropie. En proie aux tourments de tant de dogmes contradictoires, il appelle à son secours son ami Guizot. C'est celui-ci qui chasse alors les doutes du duc, qui modère l'impulsion trop active de son collègue et qui, avec la torche de sa philanthropie roturière, dissipe les ténèbres produites par les sentiments aristocratiques du duc.

Ce nouveau ministère, s'il parvient à s'entendre avec les Chambres, olfre de grandes garanties pour le maintien de la paix générale et il peut même être considéré comme un pont qui servira à Louis-Philippe à franchir l'abîme de l'anarchie pour arriver à une quasi légitimité.

C'est sous ce point de vue qu'on le considère généralement. Les républicains jettent feu et flamme, ils se

voient trompés, frustrés par Louis-Philippe. Effectivement, le roi, par la composition de son Conseil, prouve clairement qu'il ne reconnaît plus la Souveraineté du peuple, vu que les doctrinaires se sont toujours déclarés contraires à ce principe et notamment lors de la proposition Bricqueville relativement au bannissement de la branche aînée.

La duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, est une femme d'infiniment d'esprit, très simple dans ses manières, bienfaisante autant qu'on peut l'être, pieuse jusqu'à l'exaltation et en cela tout le contraire de sa mère qui jusqu'à sa mort a combattu avec elle-même pour parvenir à la croyance, sans jamais y être parvenue Mme de Broglie au contraire est méthodiste, elle tâche de faire des prosélytes, elle croit que c'est un devoir, ce qui fait qu'elle aime à entrer en discussion sur les dogmes et sur les nuances qu'il y a entre les sectes différentes. Elle est bien malheureuse de la perte qu'elle vient de faire, il y a peu de mois, de sa fille aînée, jeune personne de seize ans, bonne, douce, spirituelle et belle comme un ange. Il y a auprès de Mme de Broglie une méthodiste anglaise passablement vieille. Amie intime et grande admiratrice de Mme de Staël, cette dame, après le deuil de son amie, accepta l'offre de Mme de Broglie de s'établir auprès d'elle et, depuis ce temps, elle ne la quitte pas plus qu'eUe n'a quitté sa mère. Elle aide la duchesse dans les nombreuses œuvres de charité à la tête desquelles elle se trouve, dans toutes les courses que la duchesse entreprend chez les pauvres, les malheureux, les malades, pour voir s'ils sont soignés autant qu'ils le doivent être d'après les institutions du comité de secours dont Mlle.de Broglie est une des patronnesses et certainemenl la plus zélée de toute-.

Château de Sainte- Assise, 16 octobre.

Pour venir ici où j'étais invité par les Beauvau, j'ai fait un petit détour pour passer une journée à Juvisy chez MM. de Montessuy, père et frère de Mme de Nieuwerkerke. Gustave de Montessuy, attaché à la mission de France à Turin, m'avait prié bien des fois de venir le voir à Juvisy, et comme il s'y trouve actuellement, je me suis décidé à cette visite.

J'ai fait arrêter la voiture près de l'obélisque connu de tous les voyageurs qui ont fait la route de Paris en Italie, obélisque connu par son inscription bizarre : « Dieu, ma belle et mon roi ! » Ce monument du temps de la chevalerie se trouve à la porte d'entrée du parc de Juvisy. Gustave et son père nous y attendaient avec le comte de Muhlinen, ministre de Wurtemberg, le baron d'André, attaché de France à l'ambassade de Saint- Pétersbourg, le baron de Hugel, secrétaire de la légation de Wurtemberg à Paris, et autres personnes que Gustave avait engagées chez lui pour que nous nous trouvions en pays de connaissance ; tout ce monde, à ma grande confusion, guettait mon arrivée. Gustave nous présenta à son père, que je n'avais pas vu encore. Nous traversâmes à pied les grandes et belles avenues du château plantées par Le Nôtre pour Louis XIV. Juvisy était un rendez-vous de chasse de ce roi fastueux. Malgré la Révolution et bien que cette propriété ait changé souvent de propriétaire, le parc et le château ont conservé bien des restes de leur ancienne splendeur, des canaux

bien larges, des bassins ornés de jets d'eau, des vases et des groupes de statues en marbre blanc, des terrasses érigées en échelons, les unes sur les autres, garnies de balustrades. La longue ligne de ces terrasses se trouve coupée tantôt par de larges escaliers qui forment deux courbes inverses, tantôt par de riches cascades qui se précipitent du haut des terrasses dans des bassins.

Cette résidence superbe est formée de pavillons circulaires à dômes avec des fenêtres à riches encadrements, des portiques, des architraves, des entassements surchargés d'ornements. On a conservé dans l'intérieur ces vieilles peintures bizarres, que, d'ailleurs, fussent-elles plus jolies, on ne regarde guère, car l'attention est surtout absorbée par la belle vue sur la Seine et le riche paysage qu'elle parcourt. Dans le château, j'ai admiré une salle magnifique avec un plafond voûté et peint à fresque. Glaces, dorures, meubles, portraits, tout date de Louis XIV et y a été conservé avec un soin religieux. Gustave et son père m'ont montré la table où le contrat de mariage a été signé entre Nieuwerkerke et Mlle de Montessuy. Cette table se trouve placée dans la salle de Louis XIV, telle qu'elle l'était le jour des noces, car M. de Montessuy père est maire de Juvisy et son château est la mairie, sa chapelle la paroisse du village. L'encrier et la plume avec laquelle le contrat fut signé s'y trouvent encore et y resteront aussi longtemps que cette terre restera dans cette famille.

La visite du château et des fermes nous a pris" beaucoup de temps. Nous ne sommes rentrés au château de Juvisy que fort tard et nous ne nous mîmes à table qu'à sept heures, ce qui me dérangeait un tant soit peu, à cause de mon voyage à Sainte- Assise, car j'avais promis à la

pnncesse Charles d'arriver dans la soirée. Elle avait eu H bonté d'inviter en mon honneur la marquise de La Châtaigneraie qu'elle connaissait très peu et supposait, à tort sans doute, que la marquise s'ennuierait beaucoup dans son salon si elle n'y trouvait pas les personnes qu elle s'attendait y rencontrer. Le dîner donc, quoique excellent et fort agréablement composé, me parut pourtant un peu long ; je parvins cependant à avoir les chevaux a neuf heures. Il faisait très noir et je mis plus de deux heures à faire mes deux postes et demie de Juvisy à Sainte- Assise. La princesse gronda un peu, je fis mes excuses et nous avons fini par nous dire des choses aimables. A minuit, nous nous sommes retirés tous dans nos chambres, après avoir décidé cependant que nous ferions le lendemain une course au château de Praslin.

17 octobre.

T'ai revu avec grand plaisir ce superbe château de Vaux-Praslin. C'est sous le nom de Vaux que Mme de Sévigné en parle dans ses charmantes lettres. Mme Fouquet était une de ses amies, elle allait la voir souvent dans le superbe palais de Vaux où la pauvre femme se morfondait dans ses tristes rêveries sur la misérable fin de son mari naguère si heureux, si opulent.

Après Louis XIV, Fouquet a été certainement 1 homme de son époque qui dépensait le plus d'argent. Le château de Praslin est le monument parlant d'une dépense sans exemple pour un particulier. Seul, sans les jardins de douze cents arpents d'étendue, il a coûté quarante mil-

lions. Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, était éperdument amoureux de la belle et irrésistible La Vallière. Repoussé avec douceur, mais avec fermeté, il se persuada que c'était la magnificence du roi qui enchaînait surtout Mlle de La Vallière à son royal amant et voulut, dans son aveuglement, égaler la magnificence de Louis XIV et faire de sa résidence de Vaux la rivale de Versailles. Les meilleurs architectes d'Italie et de la France furent appelés pour créer un palais de fées. Le Nôtre fut chargé des vastes jardins ; il en fit le plan et le soumit à Fouquet. C'était un travail gigantesque à entreprendre : il fallait défricher des forêts, jeter des collines dans des vallons pour niveler le sol. Des milliers d'ouvriers y travaillèrent pendant des mois, des millions y passèrent. Sur l'immense plateau s'élevèrent des terrasses, sur ces terrasses des arcades en marbre de toutes couleurs, puis des balustrades, des rampes en bronze et en marbre. De larges bassins et des canaux furent creusés, entourés de colonnes et de vases admirablement sculptés, peuplés de Naïades, de Neptunes, traînés par des chevaux marins, et dieux et monstres et nymphes et satyres crachant des torrents d'eau, venus de loin.

A mesure que Le Nôtre continuait ses enchantements, un palais resplendissant s'élevait sur de superbes terrasses ornées de balustrades magnifiques et, sur ces terrasses, des jets d'eau qui lancés dans les airs à une hauteur prodigieuse retombent en cascades dans le large fossé qui entoure le château et où se reflètent ces pavillons, ces colonnades, ces statues, ces gradins, ces dômes majestueux et ces pompeuses façades qui aujourd'hui encore font l'admiration des architectes les plus experts. Fouquet lui-même arrivant de Versailles, et dont l'œil était

AXXÉE 1832 271

accoutumé aux proportions du palais de Louis XIV, fut étonné de la beauté de sa création.

— ■ Je suis content, dit-il à Claude Perrault, le célèbre architecte du Louvre qui, l'ayant construite, la lui faisait visiter.

Pour la décorer, il fit appel à Mignard, le peintre de Versailles. Mignard se mit à l'œuvre, après avoir reçu, pour lui et ses aides, un acompte de huit cent miUe francs ; il se laissa aller entièrement à son inspiration et bientôt les plafonds de Vaux purent rivaliser avec ceux de Versailles.

Cependant les ennemis de Fouquet, ses envieux criaient au scandale, l'accusaient de dilapidation, de trop de luxe et de vouloir rivaliser avec Sa Majesté. Colbert surtout appuya beaucoup sur cette accusation si propre à exciter le mécontentement du roi, en le blessant dans son orgueil A la cour, on commençait à parler de la disgrâce prochaine de Fouquet et de la nomination de Colbert à la surintendance des finances. Ce bruit devint de jour en jour plus fort ; de la cour il se répandit dans la ville ; il arriva jusqu'aux oreilles de Mignard qui travaillait dans le château. Il était précisément occupé à peindre des arabesques dans un boudoir à côté du grand salon orné d'un très beau portrait en pied de Mlle de La Vallière en costume de Diane chasseresse. Il imagina alors d'y représenter un écureuil poursuivi par un serpent. Or, il y avait un écureuil dans les armes de Fouquet et un serpent dans celles de Colbert. Volontaire ou non, cette allégorie était un avertissement pour Fouquet. Mais il n'en tint aucun compte et, tout à la joie de voir son palais achevé, il voulut y offrir une fête au roi et éblouir ainsi la charmante La Vallière.

Il ?c trouva que le jour même où il venait d'inviter Louis XIV, Colbert avait obtenu du roi son renvoi et une lettre de cachet qui permettait de l'envoyer à la Bastille. Mais il fut décidé qu'on ne l'arrêterait qu'après la visite.

C'est vers le soir que Louis XIV, accompagné de Mlle de La Vallière et d'une suite nombreuse, arriva au château de son surintendant. Colbert ne s'était point trompé, Louis XIV voyant à chaque pas surgir des merveilles en prit ombrage. Mlle de La Vallière vit avec chagrin ce mouvement du roi. Elle trembla pour la sûreté de Fouquet et encore plus pour la gloire de son royal amant. Cette âme si pure sentait tout ce que présentait d'odieux l'action que Louis XIV allait commettre. Les fêtes de Vaux surpassèrent en magnificence tout ce à quoi le roi et sa cour s'étaient attendus. Ce fut un conte des Mille et une Nuits réalisé, une véritable féerie. Chaque heure amenait de nouvelles réjouissances, de nouveaux plaisirs plus raffinés les uns que les autres. Des chants, des danses, des banquets, des bals, des feux d'artifices, des joutes se succédaient sans interruption. Le soir, château et parc resplendissaient de lumière.

Cependant Fouquet, le grand magicien dont la volonté mettait ces splendeurs en mouvement, ne voyait que Mlle de La Vallière et s'efforçait de lui faire comprendre que c'était pour elle qu'il avait imaginé tous ces enchantements. Sans partager la passion qui le dévorait, elle était touchée de tant de témoignages de son amour. Elle aurait voulu le prévenir du danger qui le menaçait ; mais Louis XIV ne la quittait pas plus que son ombre. Il arriva pourtant que pendant un feu d'artifice tiré sur la grande pièce d'eau, elle put lui donner un rendez-

vous à minuit clans le temple de Neptune. Le surintendant faillit mourir de surprise et de bonheur. Roi, fête, château, parc, illuminations, musique, ballet, feu d'artifice, tout disparut à ses yeux et il se livra aux plus radieuses espérances.

Le roi fatigué venait de se retirer après son souper et Mlle de La Valhère avait gagné ses appartements. Mais elle ne fit qu'y passer et, à minuit, elle était au rendezvous. Fouquet l'attendait. En la voyant, il tomba à ses pieds.

Toute tremblante, elle le conjure de se relever et de l'écouter.

— ■ Fuyez, lui dit-elle, sinon vous êtes perdu. Vos ennemis sont victorieux, vous êtes accusé de conspirer pour devenir duc de Bretagne. Demain il ne sera plus temps de vous sauver ; vous serez au pouvoir de Col« bert.

Mais elle avait beau parler, il n'entendait rien, il ne voyait que la beauté de cette femme, il n'entendait que les sons harmonieux de sa voix, sans saisir le sens de ses paroles. Elle essaya de l'arracher à son extase en lui expli quant clairement les projets qu'on avait formés contre lui. Après l'avoir écoutée froidement, il la pria avec un dépit visible de ne point s'inquiéter de sa sûreté personnelle. Il lui reprocha de vouloir l'éloigner de la cour et lui déclara qu'il ne fuirait pas et ne renoncerait pas au bonheur de la voir. Vainement elle protesta de la pureté de ses intentions et voulut lui faire comprendre qu'il se perdait, rien ne put le tirer de son aveuglement. Il lui répliqua qu'elle calomniait le roi en le supposant capable de tant de fausseté envers un homme qu'il avait comblé de bienfaits.

— Si mon maître, dit-il, veut me mettre en prison, il le peut sans avoir besoin d'user de tant d'astuce.

Cette idée le rassura tellement qu'en quittant Mlle de La Vallière, il donna les ordres nécessaires pour qu'une avenue se trouvât plantée le matin au réveil du roi à une place que Sa Majesté avait trouvée nue et manquant d'arbres. Au matin, en voyant cette avenue improvisée en une nuit, le roi exprima à Fouquet, dans des termes les plus gracieux, sa reconnaissance pour cette nouvelle attention de sa part ainsi que pour son hospitalité. Fouquet, rassuré par ce langage, exprima à Sa Majesté sa reconnaissance, son respect, son dévouement et resta convaincu que La Vallière n'avait tenté de l'effrayer que pour l'éloigner d'elle.

Il eut encore l'honneur de soutenir Sa Majesté au moment où elle montait en voiture et l'accompagna à pied, la tête découverte, marchant à la portière du carrosse du côté où se trouvait le roi, jusqu'à la grande route de Fontainebleau. De retour chez lui, on ne lui laissa pas même franchir la porte d'entrée de la cour d'honneur. Il fut arrêté au nom du roi qu'il venait de revevoir chez lui ; toute résistance aurait été inutile ; il se soumit et rendit une justice tardive à la loyauté de la belle et bonne La Vallière.

La fille de Mme Fouquet, héritière du château de Vaux, épousa le maréchal de Villars ; et son fils, le duc de ce nom, vendit cette superbe propriété au duc de Choiseul-Praslin, grand-père de la princesse de Beauvau et du duc de Praslin d'aujourd'hui.

D'après les détails que m'a donnés le duc de Praslin sur le duc de Villars, ce dernier devait être un homme fort bizarre.

— Mon grand-père, me dit M. de Praslin, en achetant ce château du duc de Villars, lui envoya à Paris tous les portraits de sa famille qu'il y avait trouvés et des grands tableaux représentant les batailles gagnées par le maréchal son père, ainsi que sa correspondance avec Louis XIV et avec quelques maréchaux ses collègues, de plus deux canons aux armes de la famille de Villars. Le duc renvoya le tout en faisant dire que les tableaux étaient trop grands pour son appartement à Paris et, pour ce qui concernait la correspondance, il était aussi libre d'en disposer comme bon il lui semblerait. Mon grand-père garda le tout soigneusement ; voilà ce qui fait qu'aujourd'hui encore toutes ces lettres se trouvent dans les archives du château.

3 novembre.

On a donné hier, au théâtre du Panthéon, une nouvelle pièce intitulée Schneider, sujet tiré du premier volume des Souvenirs de Charles Nodier et mis en drame historique en trois actes et en vers par M. Théodore de Villeneuve. L'épisode se déroule en pleine Terreur. La pièce a réussi ! elle avait été précédée d'une assez atroce ouverture musicale, composée de tous les airs de 93 ; il y a de ces refrains qu'on ne devrait jamais rappeler dans une réunion de pacifiques bourgeois et d'honnêtes citoyens qui viennent se distraire au spectacle. Ainsi le chef d'orchestre devrait bien rayer de son potpourri :

Ah ! ça ira 1 ça ira l Les aristocrates à la lanterne !

Ces scènes épouvantables se jouent dans une ancienne église, la jolie église Saint-Benoît, construite au douzième siècle et maintenant transformée en théâtre. Quelle abomination !

Hier, pendant l'entracte, je suis allé dans la sacristie qu'on a conservée et dont on a fait un foyer pour les amateurs de l'endroit. C'est la plus artistique chapelle qu'on puisse voir : fine, découpée, élégante, toute taillée dans la pierre, la fenêtre est en ogive et d'un travail merveilleux. La salle n'est pas entièrement badigeonnée; elle est garnie à moitié d'un très beau papier moiré, qui serait très bien à sa place dans l'alcôve d'un huissier. J'y suis resté un quart d'heure, tant que l'entr'acte a duré, et j'ai trouvé que l'entr'acte était fort court.

9 novembre.

Ce qui devait arriver est enfin arrivé hier à dix heures du matin : Mme la duchesse de Berry a été arrêtée à Nantes avec M. de Mesnard, Mlle de Kersabiec et M. Guibourg, cachés dans une maison rue Haute-du-Château. Les recherches dans cette maison ont duré plusieurs heures ; on a découvert enfin une plaque de cheminée qui, tournant sur elle-même, donnait entrée dans une petite chambre. C'est là qu'avaient cherché asile la duchesse et les personnes qui l'accompagnaient. Elle fut transférée au théâtre de Nantes où elle est détenue et confiée à l'honneur de la garde nationale et de la garnison. On annonce aussi que le gouvernement veut en référer aux Chambres pour statuer sur le sort de la duchesse

de Berry. J'espère encore qu'il ne fera pas cette bêtise.

Le roi, à la première nouvelle de l'arrestation de Madame la duchesse, a fondu en larmes. La reine et les princesses sont vraiment inconsolables de cet événement. Le Constitutionnel commence déjà à déclamer contre toute espèce de loi exceptionnelle en faveur de Mme la duchesse de Berry et soutient avec chaleur qu'aucun pouvoir dans le monde ne saurait empêcher que Madame ne soit jugée par la cour d'assises. Voilà de nouveau une belle occasion de fomenter des troubles.

Nous avions arrangé hier une partie de spectacle avec Mme Alfred de Noailles et sa fille, Mme de Chastellux et sa fille aînée, le duc de Richelieu et moi. Nous avions pris une loge aux Français pour voir le début de Bocage dans deux rôles : le Philosophe marié et l'Ecole des Vieillards. La nouvelle de l'arrestation de Mme la duchesse de Berry empêcha tout ce monde de venir. Moi-même, sûr de ne trouver personne dans la loge, je ne me suis rendu au spectacle que fort tard, connaissant d'ailleurs par cœur les deux pièces ainsi que le jeu de Mlle Mars. Cependant me voilà seul dans ma loge, pas une âme de ma connaissance dans la salle, car la même raison a empêché les habitués de venir. On venait de baisser la toile et j'étais donc en train de bâiller et de lire quelques billets insignifiants qu'on m'avait remis au moment de monter en voiture, lorsque, à ma grande surpris;', je vois entrer chez moi le duc de Fezensac. Il me demanda ce que j'avais fait de mes dames, et je lui appris la grande et triste nouvelle qu'il ne savait pas encore. Le duc, à la vérité, est un peu tiède dans ses opinions, il vient d'être fait pair de France, honneur qu'il n'a pas demandé certainement, mais qu'il a accepté. Néanmoins il prit bien

la nouvelle, il la prit en homme d'esprit, ce qu'il est.

— C'est un événement, dit-il, heureux si l'on veut pour la France, en ce qu'il éteint la guerre civile, mais fâcheux pour le roi et le gouvernement. Mais si j'étais le roi, je couperais court à toute cette affaire en renvoyant, sans prendre avis de qui que ce soit, Mme la duchesse de Berry à Prague et je demanderais à l'empereur d'Autriche de me promettre d'exercer une surveillance active sur Madame, afin qu'elle ne puisse franchir les limites de la Bohême.

Le duc me quitta au commencement du nouvel acte, mais il revint de nouveau dans ma loge au second entr'acte et me dit qu'il était au théâtre avec Mme de Flavigny et Mlle de Fezensac, ses filles et Mme de Nansouty.

— Je n'ai pas le courage de leur apprendre la nouvelle qui leur gâterait tout le plaisir du spectacle.

— Il ne le faut pas, dis-je au duc, et si vous croyez que ma visite ne les importunera pas, je vous accompagnerai dans votre loge et je vous promets de ne leur pas parler de l'événement.

Ces dames se trouvant beaucoup moins bien que moi dans leur loge, je les ai invitées avenir dans la mienne ; elles acceptèrent avec reconnaissance ; je pris un tas de manteaux sur un bras et offris l'autre à Mme de Flavigny. J'avais cependant bien de la difficulté à inventer quelque raison pour expliquer à ces dames l'absence de celles qu'elles comptaient voir.

— Il faut absolument qu'il soit arrivé quelque chose à Mme de Poix, me disaient-elles, car autrement, Cécile et sa mère seraient certainement venues. Nous les avons vues à cinq heures et toutes décidées à venir.

J'ai fait observer que, si telle était la raison de leur

absence, Mmes de Chastellux et le duc de Richelieu n'y auraient pas trouvé un empêchement. C'était donc pour une autre cause qu'ils n'étaient là ni les uns ni les autres. Mlle de Fezensac se mit alors à parler du bal qui doit avoir lieu aujourd'hui chez la comtesse de Rumford et où ces dames, une fois qu'elles sauront la nouvelle, n'iront pas.

— Il sera fort beau, s'il a lieu, dis-je.

— Comment, s'il a lieu ! Que voulez-vous qui l'empêche?

— Je n'en sais rien, mais il se pourrait.

■ — Oui, répéta Mlle de Fezensac, il se pourrait. Que votre air soucieux vous va bien !

A ces mots, elle partit d'un grand éclat de rire. A l'heure qu'il est ces dames penseront à moi et surtout à ma prophétie.

10 novembre.

Mmes de Fezensac n'ont pas assisté au bal d'hier soir chez Mme de Rumford, mais le bal n'a pas moins eu lieu. Dans les commencements, le monde n'arrivait point, les dames dansantes surtout étaient bien rares. Vers onze heures, la salle s'est remplie sans qu'il y eût foule. Tour ma part j'étais persuadé que presque tout le monde nous manquerait et Mme de Rumford en était d'une agitation extrême. Comme elle m'avait chargé, dans les temps, de prier quelques jeunes gens de ma connaissance, elle me demandait à tous moments si mes danseurs arrivaient. Je répondis que ces messieurs me l'avaient bien promis, mais qu'étant donnée l'arrestation de Mme la duchesse

28o VINGT-CINQ ANS A PARIS

de Berry, je ne savais s'ils tiendraient parole. A vrai dire, ,j 'avais espéré qu'ils ne viendraient pas, mais, excepté MM. de Caraman et de Pange, personne n'a manqué et l'on a dansé comme si de rien n'était. Mme de Flahaut était plus rayonnante que jamais, la duchesse improprement dite de Massa était là avec sa fille et Mme de Valence. Mlles de Laborde n'y manquèrent pas, bien jolies, bien aimables comme elles le sont toujours, puis Mlles de Tracy, dont la seconde est devenue bien belle depuis Tannée dernière où elle avait encore l'air trop enfant Enfin, à Paris, on pourrait être à la veille du dernier jugement que l'on danserait et l'on s'amuserait encore. La fille de la marquise Landsdowne, pour qui ce bal était le premier qu'elle voyait à Paris, fut, ainsi que sa mère, enchantée et ravie.

Le gouvernement trouve toute cette affaire de Mme la duchesse de Berry bien inopportune. Il ne sait trop que faire, mais le roi est très décidé à ne point la faire juger, ni par les tribunaux, ni par les Chambres, ni par le jury. Il compte tout braver pour y parvenir et il y parviendra . Mais il compte surtout dans cette affaire sur l'assistance de notre empereur.

12 novembre.

Le château fort de Blaye, près de Bordeaux, a été arrangé pour recevoir, avec luxe et magnificence, Mme la duchesse de Berry ; le roi et la reine ont donné des ordres nécessaires pour que Madame Royale fût traitée de la manière la plus convenable à son rang et comme

nièce de Leurs Majestés. Aussi, 11c reste-t-i) au château de Blaye que le nom de prison, car pour le reste, toutes les mesures sont si bien prises, tout est tellement prévu qu'il faudrait plus que de la mauvaise volonté de la part de Madame pour ne pas être contente d'une pareille réclusion.

La reine a envoyé à Mme la duchesse de Berry tout un trousseau complet et magnifique; puis elle a réuni tout ce qu'elle a pu retrouver en fait de tableaux, de meubles et autres objets qui lui appartenaient autrefois, dont elle se servait journellement aux Tuileries et à Saint-Cloud ; le tout attendait déjà Madame à Blaye, et, ces jours derniers, la reine a fait partir pour ce même château tous les maîtres et maîtresses dont se servait autrefois Mme la duchesse de Berry pour cultiver ses talents ou pour s'amuser.

On m'a dit aussi que les dames amies de Madame qu'elle désirera avoir auprès d'elle seront admises, mais à condition de partager la réclusion. Le roi a fixé à cent mille francs par mois la somme allouée à Mme la duchesse de Berry et dont le premier semestre a été déjà assigné d'avance.

Madame, une fois entre les mains de ses gardiens, a repris son ancienne gaieté. Elle a dit au préfet, au général et autres qui assistèrent à la rédaction du procès-verbal: - Me voilà donc enfin en votre pouvoir; j'espère que la galanterie française ne se démentira pas dans cette occasion ; j'y compte non seulement pour moi, mais aussi pour ceux de mes fidèles qui ont partagé tous les dangers avec moi ; je vous recommande surtout mon pauvre vieux de Mesnard que j'ai presque tué. Vous voyez, il n'en peut plus de fatigue.

Puis elle invita tout ce monde à dîner avec elle, mangea avec appétit et entretint ses convives de toutes ses petites aventures, entre autres de celle où elle-même, en traversant une rivière à cheval, a manqué périr.

— Et mon pauvre Mesnard, dit-elle, était déjà dans l'eau tout de bon, il fallut l'en retirer ; il était à moitié noyé.

Elle rit beaucoup de ses aventures et témoigne une grande amabilité à ces messieurs qu'elle appelle ses geôliers. Pour moi, je déplore en tout cela le manque complet de dignité et cette étourderie qui est dans le caractère de Madame, dont elle ne pourra jamais se défaire et qui gâte tout l'effet que produiraient sans cela ses grandes qualités, telles que son courage, son dévouement pour ses amis et pour la cause de Henri V. Dans ses courses elle s'est oubliée, dit-on, un peu trop souvent et l'on prétend même que sa grande intimité avec les hommes, qu'exigeait parfois sa position critique, est devenue encore plus intime que le cas ne le nécessitait et qu'il en est résulté un inconvénient qui serait fort à regretter en ce moment, puisque, s'il transpirait dans le public, il deviendrait nuisible à la cause du fils en ce qu'il jetterait au moins du ridicule sur la mère.

Pozzo est revenu rayonnant de son voyage et de la manière dont il a été reçu partout. Ce voyage, je ne puis le comparer qu'à celui d'un grand acteur qui revient, après nombre d'années, dans les villes où il fut applaudi: il s'y montre encore une fois, on parle de tous les rôles qu'il a si admirablement joués et, comme il se gardera bien de remonter sur la scène, on le croit encore de la même force. Le général est dans l'admiration de tout ce qu'il a vu chez nous et fait profession de nous dire qu'il a

trouvé en Autriche tout beaucoup mieux qu'en Prusse : la même phrase retournée servira probablement pour M. de Werther.

La première conversation qu'a eue, depuis son retour, l'ambassadeur de Russie avec le roi Louis-Philippe devait être chose curieuse. Pozzo a vu Madame la dauphine à Vienne ; il a même remis son départ pour ne point la manquer. Le roi lui a donc demandé tous les détails sur cette entrevue. L'ambassadeur a dit à Sa Majesté qu'il avait trouvé Madame d'Angoulême fort changée, qu'elle avait fondu en larmes en l'apercevant, qu'elle lui avait parlé de son malheur, que lui Pozzo lui avait demandé des commissions pour Paris et que Son Altesse Royale lui avait répondu qu'elle en profiterait et que, cependant, elle ne le chargerait d'aucune chose dont, dans sa position, il ne pourrait se charger. Puis, elle recommanda beaucoup au général de remercier de sa part tous ceux qui en France lui gardent un bon souvenir.

— Je suis, dit-elle, on ne peut plus touchée de ce tém< >i gnage d'attachement ; cela fait tant de bien aux malheureux.

Le général finit par dire au roi que Madame la dauphine avait demandé des nouvelles non pas de la reine ni de S. M. Louis-Philippe, mais bien de Mme la duchesse de Berry.

— C'est tout simple, a répondu le roi à Pozzo, c'est tout simple, monsieur l'ambassadeur.

Sa Majesté, lorsque le général se leva pour se retirer, courut pour lui ouvrir la porte du cabinet. L'ambassadeur de Russie prétend avoir retenu le roi des Français par le bras pour l'en empêcher.

M. B..., qui vient d'Angleterre, m'assure que la guerre

contre la Hollande est tellement impopulaire en Angleterre, que le premier coup de canon serait le signal de la chute du ministère whig et ramènerait les torys au pouvoir. Dans tous les cas, la position des Anglais devant Anvers devient fort difficile si, ainsi qu'il est à supposer, la citadelle bombarde la ville et que les habitants de cette ville, pour sauver leur fortune, se déclarent pour le roi de Hollande plutôt que de se voir brûlés, détruits. Comme l'alliance entre la France et l'Angleterre n'est basée que sur le ministère whig qui, pour soutenir le gouvernement, lui a promis de finir l'affaire de Belgique, il est fort à craindre pour le ministère d'ici que celui d'Angleterre ne puisse se maintenir et, dans ce cas, il est plus que certain que l'alliance serait rompue et alors la guerre deviendrait plus probable. Quoi qu'il en soit, voilà le duc d'Orléans et son frère partis pour la Belgique et il serait par trop ridicule qu'ils revinssent sans coup férir.

13 novembre.

Les royalistes trouvent que les soins que le roi et la reine prodiguent pour rendre à Mme la duchesse de Berry sa détention plus supportable ne sont qu'un raffinement cruel de tourment et d'humiliation dont on accable Madame. La duchesse de Guiche, qui se trouve ici en ce moment avec son mari et qui partira bientôt pour Prague, a dit qu'elle était sûre que Mme la duchesse de Berry, telle qu'elle la connaît, jettera par la fenêtre tout le trousseau envoyé par la reine et que Mines de Chastellux, de Noailles et autres y ayant déjà pensé étaient occupées

d'envoyer à Madame un autre trousseau à peu près semblable à celui de la reine, afin que Madame soit pourvue de ce qu'il lui faut.

Le salon de Mme de Guiche ne désemplit pas ; tout le monde s'y précipite, des personnes même qui autrefois n'y allaient jamais. Tout est affaire de parti en France, aujourd'hui il n'y a plus d'action possible sans but politique ; on mange, on s'amuse, on s'ennuie, on aime, on déteste par politique.

21 novembre.

Avant-hier, nous avons eu l'ouverture des Chambres. S'il n'y a pas eu d'émeute, il y a eu tentative d'assassinat contre le roi (1). Le Constitutionnel du 20 et le National d'aujourd'hui contiennent les détails de l'événement et le discours du trône. Ce discours est parfait. Le roi, tout en parlant des complications générales, ne dit cependant rien qui puisse le compromettre devant les Chambres ou devant les puissances étrangères. Je trouve de fort bon goût qu'il n'ait pas nommé Mme la duchesse de Berry. Sa Majesté, malgré l'incident fâcheux qui venait de se passer quelques minutes avant son entrée dans la Chambre, n'a pas eu l'air troublé le moins du monde. Elle avait défendu à ses aides de camp d'en parler, de sorte que ce ne fut qu'après la séance que cette nouvelle s'est répandue.

(1) Le roi se rendant à la Chambre pour ouvrir la session, un coup de pistolet fut tiré sur lui, sans l'atteindre, au débouché du pont Royal Arrêtés comme auteurs de cet attentat, les sieurs Bergeron et Benoist furent traduits en cour d'assises et acquittés faute de preuves.

Nous avons fait hier notre visite de condoléances et de félicitations aux Tuileries. Il y avait foule et grand cercle dans la salle du trône. La nouvelle galerie a été ouverte pour la première fois, elle est immense et du plus beau style possible ; c'est dans le genre de Versailles et de Fontainebleau. Le roi et la reine avaient une attitude fort convenable, et Madame Adélaïde une physionomie de circonstance impayable. Moi aussi, je lui en ai fait une excellente, à ce que m'a assuré l'ambassadrice qui se trouvait tout près de moi pendant la longue conversation dont Son Altesse Royale, sœur du roi, a bien voulu m'honorer. Entre autres choses, cette princesse m'a dit que le roi, dans la crainte que les détails de l'affreux attentat contre sa vie n'arrivassent défigurés aux oreilles de la reine, a préféré l'en instruire par son aide de camp dans la Chambre même, et au moment où la reine et sa famille ont pu voir le roi.

— Nous fûmes tous, comme vous pensez bien, comte Rodolphe, poursuivit Madame Adélaïde, bien atterrés, mais il fallait se contenir pendant la séance, nous y avons réussi ; seulement une fois dans la voiture, nos larmes ont coulé, elles coulent encore !...

Madame m'a exprimé aussi son admiration pour le roi, pour son courage et le désir qu'elle a qu'on trouve l'auteur d'un crime aussi affreux, afin de pouvoir le punir. C'est de toute nécessité et surtout dans ce pays-ci.

Les ministres, qui dans la Chambre ne savaient encore rien de l'événement qui venait de se passer sur le pont, ont regretté que le roi dans son discours n'en ait pas parlé ; je trouve que le roi a eu parfaitement raison, on n'aurait pas manqué de dire qu'il se servait de ce moyen pour faire effet, pour provoquer des applaudissements. Madame

Adélaïde m'a dit aussi qu'elle avait remarqué, un quart d'heure avant l'attentat, sur la même place, des gens d'un aspect sinistre et qu'elle y avait rendu la reine attentive.

Le maréchal Soult disait hier pendant le cercle :

— Tout ce que cet événement nous prouve, c'est que nous avons passé de l'époque des émeutes à celle des assassinats.

Ce n'est pas bien consolant pour la famille royale. Les ministres, le roi sauvé, sont enchantés d'un événement dont ils comptent tirer tout le parti possible pour dompter l'opposition, pour se raffermir au pouvoir. Ils en ont grand besoin, car le déficit de près de deux cents millions de l'année dernière et un budget peut-être encore augmenté pour l'année 1833, ne seront pas chose facile à faire digérer par la Chambre.

La première chose que la reine a faite, de retour au château, a été d'écrire à ses fils en ce moment en Belgique et à la reine des Belges pour les rassurer. Le roi et les autres membres de la famille royale ont chacun ajouté quelques lignes de leur main à l'épître de la reine des Français.

Le roi nous a dit hier qu'il avait fait pratiquer un escalier dans le château de Blaye, pour permettre à Mme la duchesse de Berry de communiquer de ses appartements avec un très joli jardin qui se trouve dans l'enceinte des murs du château ; il espère pouvoir bientôt trouver moyen de lui faire rejoindre sa famille à Prague.

Dimanche dernier, Tamburini et Rubini, accompagnés par Rossini, ont chanté chez nous pendant toute la soirée d'une manière ravissante ; ils se sont surpassés. Ce n'était pas une soirée priée : on n'a fait que laisser la porte ouverte ; malgré cela, il y a eu près de deux cents per-

sonnes. Les quelques carlistes qui sont venus se sont sauvés en voyant les salons pleins, de peur de se compromettre dans leur parti. Ils veulent être tristes ; nous verrons combien de temps ils en seront capables.

22 novembre.

Le gouvernement profite de l'attentat commis contre le roi pour empoigner tous les républicains suspects. Le citoyen Lapommeraye, auteur d'un cours d'histoire de France, est parmi ceux qu'on a arrêtés. Il paraît, d'après les renseignements qu'on a été à même de recueillir, qu'il était membre d'une société secrète et que le sort l'avait désigné pour les pires besognes. Fort heureusement il ne s'est pas bien acquitté de sa mission, sans quoi Dieu sait ce que nous serions devenus tous.

J'ai été avant-hier chez M. Zéa-Bermudez qui nous est arrivé de Londres pour se rendre à Madrid en qualité de ministre des Affaires étrangères. Le salon était comble. Tous les Espagnols de Paris s'y trouvaient réunis. Mme Zéa était placée dans une bergère, à côté de la cheminée, femme énorme, avec un gros chien sur les genoux ; on la dit spirituelle, instruite ; je ne puis en juger, car pendant les trois quarts d'heure que j'y ai passés, elle n'a dit que ce que la politesse la plus stricte exigeait. Elle dépensa tout le reste de son amabilité en caresses qu'elle prodigua à son gros barbet blanc à taches brunes. Elle finit par l'emporter avec elle dans une chambre voisine et n'en revint plus pendant la durée de ma visite.

Parmi les Espagnols qui se trouvaient dans le salon,

j'ai revu avec plaisir Cordova, que j'ai connu autrefois à Paris où il fut secrétaire d'ambassade sous Villahermosa et San Carlos ; il est maintenant ministre d'Espagne à Berlin et je ne l'avais plus vu depuis mon dernier séjour à Vienne où j'ai dîné avec lui chez l'ambassadeur de France. Après les premières phrases d'amitié et d'assurances réciproques de tout le plaisir de se revoir, je l'ai sur-le-champ mis sur la politique et notamment sur les affaires d'Espagne.

— C'est à faire pleurer des larmes de sang, me dit-il, lorsqu'on pense à tout ce qui arrivera à. l'Espagne si le gouvernement continue dans la voie où la reine nous a lancés ; elle n'a pas de mauvaises intentions, mais elle est si mal entourée, si mal conseillée, que chaque mesure qu'elle prend est fautive et dangereuse pour le pays.

— J'espère cependant, continuai-je, que M. Zéa ne soutiendra pas l'expédition de Dom Pedro.

— - Je ne le crois pas, me répondit Cordova, car ce serait la perte de l'Espagne. Au reste, l'affaire de Dom Pedro est toute décidée, c'est un homme perdu, il ne pourra résister à la prochaine attaque de Dom Miguel.

Dupin aîné a été élu président de la Chambre des députés. Cette nomination est le dernier coup porté à la vanité de Laffitte qui avait tant intrigué pour se faire élire ; c'est un homme usé maintenant, un homme fini.

24 novembre.

J'ai assisté avant-hier à la première représentation de la tragédie de Victor Hugo intitulée : le Roi s'amuse. 11. 19

2qo VINGT-CINQ ANS A PARIS

Entouré de ses jeunes admirateurs qui le flattent du matin au soir, qui le révèrent comme un dieu, Victor Hugo est devenu d'une fatuité, d'une vanité qui dépasse toute idée ; il se croit créateur d'une nouvelle école, celle qu'il appelle romantique, et, tout préoccupé de son rôle, il s'imagine que tout ce qu'il invente doit être bon par la seule raison que cela sort de sa plume. Le titre de sa tragédie de : le Roi s'amuse m'a paru assez baroque, mais ce qui l'est encore bien plus c'est la pièce ellemême. Le mélange du bouffon et du prétendu sublime a jeté les spectateurs dans une véritable stupéfaction : de là vient sans doute que le plaisant nous a paru souvent fort triste et le pathétique fort grotesque.

Les deux tiers de la salle étaient occupés par les partisans et claqueurs de Victor Hugo ; au parterre des étudiants en médecine et en droit, les sommités du parti républicain ; dans les loges, j'y ai remarqué la duchesse d'Otrante ; le reste des places avait été enlevé par des curieux de tous les âges, de tous les partis. J'ai vu dans une loge des premières Mlle Mars, Armand et autres acteurs et actrices des Français. J'ai regretté Mme Duchesnois, je lui aurais fait ma visite dans sa loge pour me lamenter avec elle sur les écarts de l'école romantique et nous nous serions applaudis de voir réaliser ce qu'un jour nous avons prédit à quelqu'un qui défendait cette école contre nous : c'est qu'en continuant dans cette voie, Victor Hugo et confrères tombaient dans l'absurde.

Deux loges au second rang étaient occupées l'une par Mmes de Nadaillac, de Bellissen, de Labourdonnaye, MM. d'Alton et Jouance d'Esgrrgny, et l'autre par le duc de Talleyrand, MM. de Noailles avec Mme Juste et la duchesse d'Esclignac. Il y avait encore lady Hélène

Robinson avec son amie la duchesse Decazes et, pas très loin de là Jules Janin avec une dame d'un certain âge pas de ma connaissance et qui fit bien des frais pour lui.

La salle était comble depuis quatre heures ; pour passer le temps on chantait la Marseillaise, la Parisienne, le Ça ira, Poulot s'en va-t-en guerre; on criait : A bas les aristocrates, à bas Poulot; enfin à bas tout le monde, les saints et le diable, mais vive Odilon Barrot, vive La Fayette, tous les démolisseurs de tous les gouvernements. On a sifflé et hué toutes les personnes à perruque poudrée, le duc de Talleyrand a été du nombre. On lui cria : « A bas l'académicien ; à la porte le membre de l'Institut ; à la porte la tête à perruque. » Voilà l'aimable passe-temps de la jeune France.

Comme j'avais un fauteuil réservé depuis longtemps, je ne me suis rendu au théâtre qu'au moment de la levée du rideau et n'ai pas été témoin de tout ce bruit. J'avais une excellente place au premier rang, au centre et si près de la scène que je distinguais le moindre mouvement des acteurs. Bien des fois je les ai vus ne pouvoir s'empêcher de sourire au milieu de scènes.

On m'a dit aujourd'hui que le gouvernement avait défendu la seconde représentation de cette pièce ; elle ne sera donc plus donnée.

25 novembre.

J'ai eu ce matin la visite du baron de Vrintz et du comte d'Oultremont qui a épousé la mère du prince de Ligne; ces messieurs m'ont donné bien des détails sur la

Belgique. Le comte d'Oultremont m'a dit que rien dans ce pays n'était plus impopulaire parmi les masses que l'entrée des troupes françaises. L'opposition dans la Chambre sera plus forte que jamais et si la guerre contre la Hollande se prolonge, Léopold sera abandonné par son armée qui est toute pour le prince d'Orange.

Le baron Yrintz m'a donné lecture d'une lettre qu'il venait de recevoir de son beau-frère établi à Bruxelles ; il y est question de l'arrivée du maréchal Gérard dans cette ville et de l'audience qu'il a eue du roi Léopold. Le maréchal lui a demandé la permission d'attaquer la citadelle d'Anvers par la ville. Sa Majesté Belge n'a pas voulu y consentir, vu qu'elle se dépopulariserait par une semblable mesure.

— Alors, sire, reprit le maréchal, je préviens Votre Majesté qu'il me faut quatre semaines pour prendre la citadelle d'Anvers.

Cette déclaration a produit sur le roi le plus déplorable effet. Comment soutenir pendant si longtemps les attaques de l'opposition dans la Chambre? Comment empêcher la défection de l'armée belge à la vue du prince d'Orange, ce prince si populaire dans ses rangs? D'un autre côté, Léopold ne peut pas se dissimuler que cette guerre contre la Hollande, cette alliance monstrueuse entre la France et l'Angleterre sont très mal vues dans la Grande- Bretagne et que par conséquent, si cet état dure, le ministère anglais croulera. La France et la Belgique se trouveraient alors seules vis-à-vis de toute l'Europe réunie. Louis-Philippe, quoique père et beau-père de Leurs Majestés Belges, n'est pas homme à se mettre dans une telle situation, et si la guerre menaçait de se prolonger, il retirerait ses soixante mille hommes.

26 novembre.

J'ai dîné hier chez le ministre de Bavière; il y avait plusieurs membres du corps diplomatique. Je me suis trouvé à table assis entre le baron Vrintz et le ministre de Bavière. On a parlé de la Belgique et j'ai su que le prince de Talleyrand, dans toutes ses dépêches de Londres à son gouvernement, le conjure de finir au plus tôt la guerre, sans quoi, dit-il, le ministère wbig va être remplacé par les torys. D'autre part, tous les jours arrivent de nouvelles plaintes de l'armée et des princes sur la manière dont la masse du peuple belge les reçoit. Soldats et officiers de l'armée du roi Léopold se sont mis avec les Français sur un pied tout à fait hostile ; ce sont des duels sans fin, et si cela continue de la sorte et que les Chambres repoussent le ministère du roi Léopold, celui-ci lui-même sera obligé de demander le départ de l'armée française et c'est ce qui pourrait arriver de plus heureux à Louis-Philippe. Mais alors le roi de Hollande aura beau jeu : il n'a qu'à entrer avec le prince d'Orange à la tête de son armée et la défection se mettra immanquablement dans celle du roi Léopold.

Après mon dîner, c'est-à-dire à neuf heures, je suis allé chez Rothschild. Il y avait peu de monde ; en fait de dames il n'y avait que celles de la famille et Mme de Montalivet ; les hommes étaient en force.

J'ai terminé ma soirée chez la princesse Bagration ; là j'ai trouvé réunies, par une chaleur étouffante, toutes les sommités du Juste Milieu, d'abord le ménage

Soult, M. de Rambuteau, le duc et la duchesse Decazes, la duchesse d'Otrante qui penche un peu, il est vrai, du côté de l'opposition républicaine, puis l'ignoble Mme L... avec son mari. Dieu ! que cela sent le carton ; coiffure à la Chinoise, boa à agrafes, bouton de rose glacé entre l'épaule et le commencement du corsage excessivement décolleté, jupon court, souliers si serrés que la graisse du pied se relève à un pouce au-dessus du cordon, les yeux à la fois dans les quatre coins de la chambre, puis au plafond, puis par terre, remuant jambes et bras, puis le corps en avant, puis en arrière, puis un petit sourire pour montrer ses dents à monsieur ou à messieurs, puis une attitude nonchalante, puis un discours très insignifiant accompagné de gestes très vifs pour faire effet sur ceux qui ne l' écoutent pas. Puis cela se relève en tâchant de faire le plus de bruit possible avec la robe de satin qui se trouve en dessous la robe de tulle, puis un petit saut et une pirouette brusque du côté de la maîtresse de maison, puis enfin une, deux petites révérences et un dernier coup d'œil dans la glace et la merveille a disparu.

Mme Graham coquetait avec le gros prince P..., pour se venger de l'ambassadeur de Russie qui avait quitté le salon sans lui adresser la parole, la duchesse de Vallambrosa me combla de prévenances et la duchesse d'Esclignac m'exprima par un flux de paroles son indignation contre la tragédie de Victor Hugo. Elle y revint sans cesse, ce qui me fit voir qu'elle voulait éviter quelque autre sujet de conversation, et je voudrais parier tout au monde que c'était celui de mon séjour à Sainte- Assise et aux environs.

La princesse Bagration, tout enchantée de sa nouvelle

dame de compagnie, me demanda si je ne la trouvais pas très bien de figure et de manières. Je répondis qu'elle paraissait charmante, mais que personne ne la connaissant, la princesse ferait bien de la présenter, car, en la voyant faire les honneurs du salon, tout le monde se demandait qui elle était.

— Vous avez raison, comte, me dit la princesse, je devrais bien le faire, mais cela m'ennuie ; à force de la voir, on finira par découvrir qui elle est et son emploi chez moi.

Mme de Werther qui sait tout me raconta toute l'histoire de cette demoiselle, depuis sa naissance jusqu'à son mariage manqué et « manqué par cause », reprit-elle avec une mine fort significative. Elle brûlait de me la dire cette cause, mais la sachant depuis deux mois, je ne voulus pas passer par l'ennui de tout ce détail. Je pris donc un air modeste et discret et ne fis que répéter les derniers mots de Mme de Werther :

— Ah ! manqué par cause !

Et je filai entre jambes pour arriver à un groupe d'hommes composé de Médem, Walter de l'ambassade d'Angleterre, de Villiers, de Mayendorf et autres, je leur demandai des nouvelles du Club, mais ils ne m'ont rien appris de bien nouveau, de bien intéressant.

15 décembre.

La prise d'Anvers, dont on a parlé comme d'une chose qui serait faite en trois jours de temps, offre de grandes difficultés ; il semble qu'on restera devant cette

place autant de mois qu'on a compté de jours et encore la faudra-t-il prendre d'assaut, ce qui ne coûtera pas peu de monde aux Français. Cette fois-ci au moins, on rend justice à la bravoure de notre pauvre duc d'Orléans ; il est toujours à la tranchée et si bien qu'il est tombé plusieurs fois dans le fossé. Un jour, il a été couvert de boue par une bombe qui a éclaté à peu de distance de lui. La reine est très alarmée de tous ces traits d'héroïsme de son bien-aimé Chartres. Les petits journaux, les pamphlets, la caricature en rient.

La princesse de Bauff remont m'a dit avant-hier que la caisse renfermant des robes, bonnets, des boîtes à ouvrage et autres, envoyée par les dames à la duchesse de Berry, était enfin arrivée à Blaye, mais non sans peine. Tout a été ouvert, foulé, décousu et de nouveau mis en état et la lettre que la princesse avait écrite à Madame lui a été renvoyée décachetée.

Jamais il n'y a eu moins de mouvement que dans ce moment ; il n'y a rien à la cour et il n'y aura rien aussi longtemps que le siège d'Anvers durera. Chez lord Granville et chez nous, il y a un raout par semaine et puis des dîners ; chez Rothschild on danse tous les samedis et encore est-ce furtivement et comme par hasard, de peur qu'on en parle dans les journaux.

La princesse Bagration a reçu l'ordre de sa cour de quitter Paris ainsi que tous ses compatriotes ; malgré cela elle reste et restera en dépit de l'empereur. Il lui serait impossible de vivre ailleurs qu'à Paris.

16 décembre.

Nous avons aujourd'hui notre second dîner ministériel et diplomatique ; je déteste ces dîners d'hommes ; heureusement pour moi ce sera le dernier pour longtemps : dès après-demain, il y en aura de petits de quinze à vingtcinq personnes et chaque fois avec des femmes; nos dimanches n'ont pas encore cessé ; je sers toujours régulièrement mes trois cents tasses de thé et il y a tant de monde maintenant que nos trois salons au premier ne sont plus assez vastes pour contenir cette foule. Dorénavant on recevra en bas et bientôt nos dimanches seront changés en lundi et, alors, il y aura alternativement toutes les semaines raout en règle ou bien concert. Cela durera jusqu'à la prise d'Anvers et à la délivrance de Mme la duchesse de Berry ; alors raouts et concerts seront changés en bals.

Rothschild m'a joué hier un tour pendable. Il m'avait dit dernièrement à son petit impromptu que chaque, fois qu'il y aurait assez de jeunes personnes et de danseurs, un orchestre ou piano se trouverait préparé pour nous faire danser ; comptant sur ce propos, j'engage une douzaine de femmes et de jeunes personnes et vingtquatre danseurs à peu près à se trouver chez Rothschild après les Italiens. Tout le monde vient au rendez- vous, les dames en toilette de bal, ravissantes, c'étaient les plus jolies de Paris : un gros bouquet de camélias à la main leur donnait un air de gaieté et d'entrain qui rehaussait encore leur grâce. Nous voilà ainsi tous réunis, on me demande :

— Danserons-nous?

— Il paraît que non, car j'ai vu des tapis partout. Cependant, pour être sûr de mon fait, je vais droit

au baron, je lui raconte mon histoire ou plutôt la sienne, il s'y attendait et il m'avoue que le courage lui avait manqué, mais voyant tout le monde en robe de bal autour de lui, il veut se risquer. Mais avant de le faire, il faut demander encore l'avis de Madame ; la discussion est ouverte entre James, Lionel, Mme de Rothschild et moi : trois hommes contre une femme. Le droit était de notre côté, mais la raison du sien.

— Personne n'ose faire danser ; si nous commençons, tout le monde se mettra contre nous et demain tous les journaux s'en mêleront.

Ce raisonnement me parut aussi vrai que simple et sans réplique ; j'ai donc passé du côté de Mme de Rothschild et il fut décidé que l'on ne danserait ni ce soir ni un autre, mais qu'il y aurait des concerts. Avec cette nouvelle je n'ai pas trop contenté mes jeunes dames et mes jeunes cavaliers. Malgré notre désappointement, nous nous sommes pourtant avoué que cette soirée a été plus gaie que ne sont ordinairement les soirées chez Rothschild.

Le duc de Sabran me dit hier :

— Qui croyez-vous que j'aie rencontré ce matin chez Mme Récamier?

— M. de Chateaubriand?

■ — Non pas.

— Mme de Choiseul-Gouffier?

— Ce ne serait pas étonnant.

— Comment voulez-vous que je devine?

— Vous ne devineriez jamais, en effet. Sans mettre

votre esprit plus longtemps à la torture, je vous dirai que c'est Mme Bernadotte, reine de Suède. Concevez-vous qu'elle ait réussi à garder son incognito au point que les journaux n'en ont pas parlé!

Le fait est que nous vivons dans un temps fort singulier. Une reine peut quitter son trône, partir en poste d'un pays éloigné, arriver à Paris, parcourir la capitale dans tous les sens, faire des visites à ses parents et amies, sans que cela fasse plus d'effet que si c'était vous ou moi.

Je rentre dans ce moment du concert historique que M. Fétis a donné ce matin au Conservatoire de musique, j'en suis dans l'enchantement. C'était non seulement délicieux à entendre, mais en même temps instructif. On voyait passer devant ses yeux tout le seizième siècle avec ses habitudes, ses goûts, ses mœurs. Les discours prononcés par M. Fétis étaient un véritable cours de musique raisonné, offrant le plus haut intérêt et appuyé par des exemples de composition de musique ancienne exécutée avec une rare perfection et en grande partie sur des instruments du douzième siècle. Les cantiques chantés par les confréries à Rome au seizième siècle sont d'une rare beauté ; je n'ai jamais rien entendu dans ce genre qui ait réuni plus de grâce, plus d'effet.

Il n'y a vraiment que Paris dans le monde où l'on s'instruit en s'amusant. Avec un peu de goût, un esprit pas trop mal tourné, on doit s'instruire malgré soi.

3oo VINGT-CINQ ANS A PARIS

17 décembre.

Le duc de BrogHe nous apprit hier à dîner la nouvelle de la prise du fort Saint-Laurent. Si j'avais eu cette nouvelle hier, Rothschild nous aurait fait danser.

23 décembre.

Dupin, pour être élu à la présidence de la Chambre, s'est résigné à ne plus monter à la tribune, à ne plus faire d'opposition parlementaire, mais a écrit une brochure en prenant pour épigraphe : Quoique Bourbon. Ce mot seul indique suffisamment la théorie politique de Dupin. Elle est en opposition avec celle des doctrinaires qui disent Parce que Bourbon et qui veulent asseoir la royauté sur la base d'une quasi-légitimité.

Dupin, dans sa brochure, dit très bien que rien n'est plus exclusif que la légitimité. Il y en a une ou il n'y en a pas. Si le numéro 100 à la loterie gagne le gros lot, que m'importe d'avoir le 99 ou 101 ; je n'en suis pour cela pas plus avancé ; la légitimité est tout aussi exclusive. Louis-Philippe, tout cousin qu'il est de Charles X, n'a pas de droits pour cela au trône de France, Henri V étant vivant. S'il occupe ce trône, quelles que soient les circonstances qui l'y ont porté, il est usurpateur. Qu'on ne me parle donc ni de droits, ni de légitimité, ni même de quasi-légitimité, car Louis-Philippe ne peut prétendre qu'il a été élu par le peuple. La Chambre qui l'a fait roi

n'était pas qualifiée pour remplir cette tâche ; ses membres n'étaient ni en nombre suffisant, ni munis de pouvoirs spéciaux. Louis-Philippe n'est donc pas plus roi élu par le peuple qu'il n'est roi légitime, c'est-à-dire par succession. Néanmoins, c'est encore comme désigné par la souveraineté nationale qu'il peut le mieux être défendu ; on peut dire à la rigueur qu'elle l'a choisi, quoique Bourbon. On ne comprend donc pas la tactique des doctrinaires qui s'efforcent de prouver qu'il a été élu parce que Bourbon, et de greffer sa royauté plébéienne sur la vieille souche de la légitimité. C'est cette tactique que Dupin combat.

25 décembre.

La duchesse de Valençay m'avait invité à passer la veille de Noël au théâtre de l' Opéra-Comique. Son amie Mme de Saint-Priest, le duc de Valençay, le baron de Maussion, le comte d'Harcourt et Antonin de Noailles étaient de la partie. Comme j'avais déjà peur le soir un thé chez la marquise de Bartillat et un concert chez le chevalier de Puisieux, je commençai par aller dîner chez la marquise. Il n'y fut question que de la gloire française, de la prise de la citadelle d'Anvers et on rit un peu de cette guerre qui n'en est pas une.

Le marquis de Bartillat saisit cette occasion pour pester contre le gouvernement de Louis-Philippe et parla à ce propos, ainsi qu'il le fait toujours, d'imbéciles, de crocheteurs, de lâcheté, de peur, de gens de boue et dans la boue. La marquise tâcha de le calmer et me montra un billet du matin du général Pajol qui lui annonçait

la prise de la citadelle. Elle en avait eu ainsi la nouvelle une demi-heure avant que le canon des Invalides ne l'annonçât aux Parisiens.

— Encore une bêtise, s'écria railleusement le général Bartillat ; si du temps de l'Empereur, on avait tiré le canon chaque fois qu'on prenait une citadelle, nous serions tous devenus sourds.

De chez Mme de Bartillat, je me suis rendu à l'Opéra- Comique. On donnait le Pré aux Clercs, opéra de Hérold, musique légère avec quantité de charmants motifs autant que j'ai pu en juger, car on babillait et on riait dans notre loge au point de faire murmurer le parterre. Il fut décidé dans l'entr'acte qu'après le spectacle la joyeuse bande irait courir les boutiques d'étrennes telles que Giroux, Lesage, la Porte chinoise et que vers une heure on souperait au Café anglais ; Harcourt se chargea de commander le souper. Pour moi, je quittai ces dames dans la boutique de Lesage pour aller entendre chez Puisieux Tamburini et Rubini et admirer la beauté de Giulia Grisi.

A une heure précise, j'étais au Café anglais. Le marquis de Jumilhac vint nous rejoindre. Comme il est aimable et gai, il fut le bienvenu parmi nous. Mme de Saint-Priest, tout en nous disant qu'elle était triste, ne sachant trop quelle attitude prendre cet hiver, étant carliste dans l'âme et obligée pourtant d'aller aux bals à la cour, à cause de son parti qui ne partage pas ses opinions, riait de nos discours.

— Eh bien ! déclara-t-elle, quoi que vous en disiez, vous verrez pourtant que je ne danserai nulle part, excepté à la cour, aussi longtemps que Mme la duchesse de Berry sera à Blaye.

Tandis que nous étions à table, lord Seymour avec une

bande bruyante et pétulante, viveurs et filles, envahit la salle par laquelle il nous fallait passer pour entrer dans la nôtre. Notre salade de homards se faisant un peu trop attendre, j'allai accélérer son arrivée. Lord Seymour me voit, s'empare de moi et croyant que nos dames étaient de même acabit que les siennes, il me propose de réunir nos deux soupers. Après avoir multiplié les refus et les excuses j'ai dû, pour avoir raison de son insistance, lui avouer de qui se composait la société féminine avec qui j'étais, et c'est ainsi que je me suis débarrassé de lui. Quand j'ai fait part à nos dames de cet incident, l'une d'elles s'est écriée :

— Lord Seymour nous a donc prises pour Dieu sait qui ?

— Oui, Madame, pour Dieu sait qui !

— Il vous aura vues descendre de voiture, a observé Valençay, et c'est le chapeau de ma femme qui l'aura trompé.

— Mais quelle idée ! a dit la duchesse.

— Mais, oui ma chère, je vous l'ai dit hier, votre chapeau est d'un goût détestable.

— Le trouvez-vous, comte Rodolphe? m'a-t-elle demandé.

— Juge entre le mari et la femme, ai-je répondu, la galanterie me commande de me prononcer en faveur de la duchesse.

— Ce qui veut dire que Rodolphe est de mon avis, a repris Yalençay.

28 décembre.

Pozzo a déclaré à l'ambassadeur qu'il ne prononcerait pas le discours que le corps diplomatique adresse au roi

à l'occasion du jour de l'An, qu'il se ferait malade, ou bien qu'il s'en irait, mais que dans tous les cas il ne le prononcerait certainement pas. C'est bien ennuyeux pour notre cousin sous tous les rapports ; il n'est pas accoutumé à parler en public, cela l'intimide ; et puis il est fort difficile, pour un ambassadeur d'Autriche, de parler au nom d'un corps diplomatique si diversement composé que celui de Paris, ce que ne peut faire l'ambassadeur d'une puissance séculière. Néanmoins, le discours du cousin est déjà fait ; je le trouve simple, digne, sans rien qui puisse blesser aucun parti, aucune opinion. L'ambassadeur cependant veut tenter de faire abolir cet usage ennuyeux et souvent fort compromettant, surtout dans un pays comme la France, avec une licence de presse qui dépasse toutes les bornes de la bienséance, où rien n'est respecté, où rien n'est sacré, où tout est envenimé, tout mal interprété. Mais je ne crois pas à la réussite de la tentative. Louis- Philippe est jaloux de ces petites prérogatives d'étiquette, il veut que les relations du corps diplomatique avec la cour restent ce qu'elles étaient sous Louis XVIII ou Charles X, il ne renoncera pas à la satisfaction d'entendre les représentants des souverains de l'Europe et du nouveau monde le complimenter.

L'ambassadeur est allé chez le duc de Broglie afin de lui communiquer son discours, s'il y avait lieu. Le duc de Broglie était tout embarrassé et ne savait comment ni dans quels termes assez insinueux et persuasifs exprimer le désir du roi et cacher en même temps à l'ambassadeur ce qu'il pense de la petite vanité de son souverain.

— Nous tâcherons, dit-il, d'arranger entre nous quelques phrases qui ne compromettront personne ; vous ne parlerez de rien de ce qui se passe dans la politique ;

ce sera un simple compliment, voilà tout. Vous direz par exemple...

Ici, l'ambassadeur interrompit le ministre.

— J'ai si bien prévu, monsieur le duc, tout ce que vous venez de me dire, que voilà mon discours tout fait ; je vous le donne pour que vous le communiquiez au roi.

La physionomie de M. de Broglie prit à ce propos l'expression du Barbier de Séville lorsqu'il persuade à Rosine d'écrire un billet doux au comte Almaviva, et que celle-ci, après l'avoir laissé parler et s'épuiser en arguments persuasifs, lui donne le billet tout écrit.

— Gia era scritto! s'écrie Figaro, tout étonné.

De même, le duc de Broglie prit le papier, lut et relut le discours, tout étonné, tout enchanté d'avoir réussi sans de longues négociations dans une affaire à laquelle le roi attachait tant d'importance et que le duc croyait fort difficile à obtenir.

30 décembre.

Un concert a eu lieu ce soir chez nous. Les deux grandes galeries étaient combles. Pourtant on n'avait invité personne ; on se regardait tout étonné de se trouver dans une réunion en si bonne compagnie, tout le monde du même bord, de la même caste, point de mélange, on pouvait saluer tout le monde, chose qu'on ne croyait plus possible depuis les Glorieuses dans une réunion non privée. Notre salon a passé la révolution de Juillet sans avoir changé d'aspect ; et il ne changera jamais. Ce n'est pas le comte Apponyi qui opère ce prodige : il résulte de la

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position d'un ambassadeur d'Autriche à Paris. Chez tout ambassadeur d'Autriche, pas une personne d'un autre bord ne se fera présenter, par la simple raison que tout ce qui compose le Juste Milieu fait partie des napoléonistes d'autrefois et que ceux-ci, à cause des titres que nous leur contestons, ne veulent pas se faire présenter à l'ambassadeur d'Autriche. L'opposition libérale d'aujourd'hui est telle que le nom seul du représentant de l'Autriche lui fait horreur, et que tout individu de ce parti qui oserait mettre le pied chez nous serait désavoué par les siens. La Fayette lui-même n'oserait braver les convenances républicaines.

La musique était délicieuse : Rossini au piano, Tamburini, Rubini, ^ïïle Giulia Grisi, pour le chant, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et autres pour la musique instrumentale.

Une triste nouvelle a cependant troublé cette fête, c'est l'indisposition de la princesse de Vaudémont qui a pris depuis ce soir un caractère de gravité tel que les médecins ont perdu presque tout espoir de*Ja sauver. Je l'ai vue avant-hier soir. Elle se plaignait de la goutte qu'elle croyait avoir au genou. C'était déjà le commencement de la paralysie qui s'est emparée de tout le côté droit depuis ce matin, et depuis ce soir même de la tête. La reine est allée voir la princesse et n'a pas été reconnue de son amie, certainement la plus dévouée, la plus fidèle. Bennati, qui a été appelé en consultation, m'a dit ce soir que c'était une femme perdue, qu'elle ne reviendrait jamais plus à elle, qu'au fond elle était déjà morte, qu'elle n'avait plus le moindre sentiment, que les rares mouvements qu'elle fait encore sont involontaires, que c'était la dernière contraction des muscles ; que par l'emploi de drogues excessivement fortes on produirait une excitation

nerveuse qui prolongerait peut-être de quelques jours l'existence, mais qui seraient plus douloureuses que bienfaisantes.

La pauvre princesse, la meilleure femme du monde, la plus charitable, l'amie la plus chaude, la plus fidèle, n'avait malheureusement aucun principe religieux : elle ne pratiquait aucune religion, elle ne savait pas ce que c'était qu'une église ; de là sa crainte démesurée de la mort, sa répugnance invincible contre tout ce qui pouvait la lui rappeler ; on n'a donc pu la persuader de faire son testament et il se trouve aujourd'hui que ce sont précisément ceux de ses parents qu'elle ne voyait pas qui sont ses héritiers légaux, tandis que ceux qui lui ont prouvé pendant trente ou quarante ans tant d'attachement et lui ont prodigué leurs soins n'auront rien, de même Mlle Cases, sa demoiselle de compagnie et tous les domestiques de la princesse qui la servaient depuis des temps infinis ; ils seront mis à la porte sans un sou de pension, livrés à la mendicité. On dit que la reine se chargera de quelques-uns.

ANNEE i833

Sommaire résumé : Aventure au bal masqué. — Discours du jour de l'An. — Mort de la princesse de Vaudémont. — ■ Chez Mme de Rumford. — La colère de Mme de Chastenay. — L'ambassade d'Autriche et la société parisienne. — Pozzo di Borgo à Londres. — La famille royale rentre de Belgique. — - La vengeance d'un roué. — Un bal aux Tuileries. — Duels sur duels. — La chute d'un danseur. — Chez lady Granville. — La comtesse de Flahaut et l'ambassade d'Autriche. — La grossesse de la duchesse de Berry. — Un article d'Armand Carrel. — Chez les Templiers. — Une visite à une comédienne. — Une soirée littéraire. ■ — ■ L'acquittement d'un assassin.

Ier janvier.

Je ne suis pas sorti le matin, j'avais tant à écrire, à chiffrer et à déchiffrer, que cela m'a retenu à mon bureau jusqu'à l'heure de ma toilette pour le dîner et la soirée. A sept heures et demie, je suis allé à l'Opéra, j'y ai rencontré beaucoup de monde et vu deux actes de Robert le Diable. Dans la loge du comte Orsoni, il y avait Saint- Marsan, le comte de Mercy-Argenteau, M. de Bouligny de l'ambassade d'Espagne et le chevalier de Cussy ; j'ai trouvé Saint-Marsan fort modifié dans ses opinions. Il trouve la marche de ce gouvernement trop libéral. S'il va de ce train, il sera ultra l'année prochaine. Mercy me

donna rendez-vous au bal masqué. Chez le duc de Fezensac où je suis allé après avoir quitté ces messieurs, j'ai trouvé assez nombreuse . compagnie, entre autres M. Bethmann qui voulait absolument me faire souper chez un de ses amis qui vient d'arriver de Hambourg ; j'ai dû m'excuser pour le souper, étant déjà retenu ; mais je lui ai promis d'aller au bal masqué où il va de son côté et nous nous y retrouverons.

Rien n'était plus brillant, hier soir, que le salon de la marquise de Bellissen ; toutes les plus aimables et les plus jolies femmes de la société paraissaient s'y être donné rendez-vous ; la marquise était rayonnante de joie.

Au souper de Mme de Saint-Priest, il y avait Mmes de Caraman, de Boisgelin, de Vogué, de Flavigny. Mme de Valençay n'a pu venir à cause du deuil pour Mme de Vaudémont. Les hommes étaient Richelieu, Jumilhac, de Vogué, de Boisgelin, Bauffremont, Mouchy, Noailles, Maussion, Montmorency et moi. La présence de Mmed'Osmont et de la duchesse de Maillé, les seules femmes âgées qui fussent là, a fait qu'il n'y a pas eu les accolades usitées après minuit de la Saint-Sylvestre, ce qui était cependant le but principal de cette réunion. Quoi qu'il en soit, embrassements perdus, nous n'en avons pas été moins gais tous, et j'ai eu toute la peine à m'en aller à deux heures du matin pour me rendre au bal masqué. M. Bethmann y était déjà. J'ai enduré ses présentations, mais je ne me rappelle plus ni les noms, ni les figures, une seule exceptée, celle de M. Parisch, le banquier de Londres. J'ai eu la satisfaction de n'avoir reconnu personne des aimables masques qui m'ont intrigué. L'une de ces dames m'a donné rendez-vous pour demain aux Tuileries ; si elle est aussi jolie qu'elle est spirituelle, elle doit l'être beau-

coup. Elle m'a donné tous les détails de la toilette qu'elle aura ; elle a ajouté :

— Si, quand vous me verrez à visage découvert, je réponds à votre attente, venez me parler, mais si, au contraire, votre imagination est déçue, faites-moi, je vous en prie, le sacrifice de votre curiosité et ne me parlez point. Promettez-moi cela, foi de gentilhomme, car je crois encore dans celle d'un magnat hongrois.

Puis elle continua d'une voix émue, me tenant la main :

— Si je n'ai pas le bonheur de vous parler, j'aurai eu au moins celui, je m'en flatte, de vous avoir plu en vous cachant mes traits.

Rien ne me fait une impression plus singulière que de voir de l'émotion sous le masque ; cette main qui tremble dans la mienne, cette voix à demi étouffée, ce cœur que je sens battre sous le domino et cette figure de cire, blanche et rose, toujours la même, font un singulier contraste. C'est une chose sinistre qu'un masque qui vous parle sérieusement ; on n'y est point préparé et cette transition brusque de la folie à la raison dégénère facilement en mélancolie, c'est à moi au moins que cela arrive. Je n'ai pas manqué cette fois-ci non plus d'en éprouver ce même effet ; la musique me devint insupportable ; cette gaieté autour de moi m'accabla et je demandai au masque la permission de l'accompagner jusqu'à sa voiture. Il me le permit. Un domestique tout en gris fit avancer le coupé de Madame, carrosse sans armoiries, sans chiffre ; je l'aidai à monter en voiture et j'en profitai pour lui serrer la main une dernière fois, car j'étais décidé à ne point me rendre au rendez-vous : l'idée de trouver dans ce masque si spirituel, si rempli de sentiment vrai, ou au moins parfaitement imité, une

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femme affreuse, m'est insupportable et je préfère garder mon illusion. Dans mon lit, j'oubliai le masque, le bal et toute l'agitation de la journée, pour me livrer au sommeil, cet ami fidèle qui ne m'abandonne jamais. En me réveillant à huit heures aujourd'hui je n'ai plus une minute à moi : c'est jour de courrier; j'ai donc à écrire, puis à faire ma toilette pour aller à la cour.

2 janvier.

Le discours de l'ambassadeur, très insignifiant en luimême, a produit l'effet le plus merveilleux ; les légitimistes en sont enchantés, le gouvernement en est ravi, le commerce en est aux anges, parce qu'il a fait hausser les fonds et que tout le monde compte sur la paix. Enfin, on pourrait croire que depuis ce discours, la face de l'Europe a changé ; Rothschild, au nom de tous les banquiers et du commerce de Paris, est venu remercier l'ambassadeur de tout le bien que ce discours leur a fait. Le président de la Chambre des pairs, M. Pasquier, dit à tout le monde que c'est un petit chef-d'œuvre. Delisle, le marchand de nouveautés, m'a dit qu'il a triplé ses commandes de Lyon, après avoir lu ce discours dans le Moniteur. En ce moment il n'est pas de personne plus populaire à Paris que le comte Apponyi. Ce sera pour trois ou quatre jours ; nous avons été, depuis que nous sommes ici, si souvent aimés et détestés que nous avons appris à connaître la valeur d'une popularité à Paris.

M. Fabricius, chargé d'affaires du roi des Pays-Bas pendant l'absence du baron Fagel, a eu ordre du roi

Guillaume de faire ses compliments de nouvelle année au roi des Français ; lorsque M. Fabricius en informa S. M. Louis-Philippe, ce souverain éprouva la plus vive satisfaction et l'exprima à M. Fabricius dans les termes les plus affectueux pour son frère de Hollande.

Le cercle diplomatique a duré plus longtemps que de coutume, par la faute de M. Hamilton qui avait toute une légion d'Anglais à présenter et qui avait oublié tous les noms. Il lui fallut donc les demander à chacun individuellement. Pour comble de gaucherie, M. Hamilton avait perdu ses compatriotes dans la foule et il a fallu les chercher les uns après les autres, ce qui prit un temps infini. Après notre cercle, nous avons fait nos visites à la duchesse de Bragance, à la reine de Portugal, au ministre des affaires étrangères et au président du Conseil.

5 janvier.

J'ai eu de la part du comte de Broglie, de Mme la marquise de Fournès et de Mme la marquise de Marcieu cousin et cousines germaines de la princesse de Vaudémont une invitation puur assister aux convoi, service et enterrement de notre pauvre princesse. J'y suis allé avec l'ambassadeur. Oue c'est triste de se retrouver dans un appartement dont la maîtresse vient de mourir ! Tout est encore à la même place comme de son vivant : fleurs, tables, vases, tout enfin comme le jour où on l'a vue pour la dernière fois. Dans la salle à manger était érigé le catafalque ; à la porte attendait le corbillard pour emporter les restes d'une personne que, vendredi dernier,

j'avais vue sur ce même canapé, ne pensant pas plus à la mort que moi, à cette mort qui devait la frapper si tôt. Si j'avais pu lui dire que l'aiguille de sa pendule n'aurait pas fait deux fois le tour du cadran qu'elle ne serait plus et que, lorsque se serait épanouie la fleur suspendue à cet arbuste, dans ce vase de Japon qu'elle aimait tant, elle serait deux chambres plus loin exposée, raide, froide, morte enfin, si je lui avais dit tout cela, aurait-elle ajouté foi à ma prédiction? Aurait-elle eu le courage de penser un peu à se préparer à ce grand voyage, où le départ et l'arrivée se touchent, car il n'y a plus ni heure, ni jour, ni mois, ni année, ni siècle lorsque l'éternité a commencé pour nous?

Absorbé par de tristes réflexions, par des pensées analogues à la circonstance, j'avais presque oublié un rendezvous que Mme de Rumford m'avait fixé dans la même matinée pour conférer avec elle sur un bal qu'elle compte donner dans quinze jours. Je me le suis rappelé en boutonnant mon habit : le papier sur lequel j'avais marqué les danseurs et les danseuses était dans la poche, il fit un léger bruit qui a suffi pour me rappeler ma promesse.

Mme de Rumford était une des amies de la princesse de Vaudémont, pas plus jeune qu'elle et pas plus avancée en matière religieuse que feu son amie. En me voyant elle me demande :

— D'où venez-vous, si noir et si triste?

— De l'enterrement de Mme Louise- Auguste-Elisabeth- Marie-Colette, princesse de Montmorency, veuve de S. A. R. le prince Joseph-Marie de Lorraine, prince de Vaudémont, dis-je.

— Ah ! monsieur, pour l'amour de Dieu, taisez-vous, avec toute cette série de noms pompeux, vous avez l'air

du De profundis. Etait-ce beau? Mais, au fait, cela m'est bien égal. Ce que je regrette, c'est cette chère princesse. Je l'aimais beaucoup.

Après cela, nous n'avons plus parlé que de son bal. En dressant la liste des invitations, j'ai dû lui dire qu'il fallait écarter les personnalités du parti carliste, vu que c'est une chose arrêtée dans ce parti de ne point danser aussi longtemps que Mme la duchesse de Berry sera en prison.

— Tant pis pour eux, s'est-elle écriée. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous amuser. J'admire pourtant cette résolution prise par les jeunes femmes, car ce n'est pas un petit sacrifice pour eUes de ne pas danser pendant tout un carnaval. N'est-ce pas que vous êtes aussi un peu carliste? On prétend même que vous l'êtes beaucoup.

— On se trompe, madame, ai-je répondu ; je suis étranger dans ce pays et, en cette qualité, je n'appartiens à aucun parti en France ; mais, je voudrais que toute nation aimât son souverain comme nous aimons le nôtre. Il est vrai qu'il n'y a point de souverain en Europe qui mérite autant que l'Empereur l'amour de ses sujets, mais je suis sûr cependant que s'il était même tout autre, on l'aimerait pourtant ; chez nous l'amour des peuples est un héritage inséparable de la royauté ; il suffit d'être empereur et roi pour être aimé ; ici c'est le contraire, il suffit de monter sur le trône pour être détesté. Je vous citerai autant d'exemples que vous voudrez, madame, mais le dernier vous suffira : c'est Louis-Philippe.

Elle m'a donné raison et la conversation a pris un autre tour.

7 janvier.

Samedi dernier, jour de pétition à la Chambre, le ministère et le public étaient instruits qu'il y en aurait plusieurs relatives à la captive de Blaye, les unes pour la mettre en jugement, les autres pour demander sa mise en liberté. Le rôle du gouvernement dans cette circonstance était de proposer l'ordre du jour pur et simple qui lui assure exclusivement le pouvoir de prononcer sur le sort de la princesse. C'est en effet ce qu'il a proposé avec la certitude de l'obtenir. Il peut tout faire avec cette Chambre. On savait donc d'avance que l'ordre du jour serait voté. Malgré cela, tout le monde voulait assister à cette séance. Douze dames de notre faubourg m'oni: demandé des billets dans la tribune diplomatique. Mme de La Briche, la première arrivée, l'emporta sur les autres.

Des ministres, celui qui a parlé le mieux, le plus convenablement dans le sens du gouvernement, c'est Thiers. La Chambre a passé à l'ordre du jour.

16 janvier.

J'ai assisté ce soir, chez Mme de Jumilhac, à une scène fort burlesque qui donne une idée de l'aigreur qui règne en ce moment dans la société parmi les personnes d'opinions différentes. J'étais arrivé chez notre petite mar-

quise de très bonne heure ; il n'y avait encore que peu de personnes, Mme d'Oudenarde, Mme Pozzo et encore deux ou trois femmes, pas plus carlistes que les premières et quelques hommes qui se tenaient tranquilles comme moi à causer dans un coin du salon. Arrive Mme de Chastenay et son mari ; on parle de son voyage à Rome, de la maison de M. de Sainte-Aulaire et des Français qu'on y rencontre, le prince de Léon, notamment.

— Le prince de Léon ! s'écrie la marquise de Jumilhac, cela me paraît impossible.

— J'affirme l'y avoir vu, reprend Mme de Chastenay.

— Nous allons savoir à quoi nous en tenir, dit alors Mme de Jumilhac. Charles de Gontaut, beau-frère du prince de Léon, va venir ce soir ; il nous dira ce qui en est.

A ce propos, la comtesse de Chastenay se lève de son fauteuil, rouge de colère :

— La société à Paris devient de jour en jour plus intolérable, murmure-t-elle ; il n'y a plus moyen de se rencontrer. Et en s'adressant à toutes les dames à la fois, elle ajoute : « Vous êtes toutes comme des furies ! »

Après avoir lâché ce gros mot, elle court à la porte, l'ouvre et sort en la poussant derrière elle avec tant de violence que son mari qui la suivait eut le nez fortement endommagé. C'est l'homme le plus doux de la terre. Il ne s'est pas trop plaint de la brusquerie de sa femme et s'est borné à demander dans l'antichambre un verre d'eau pour rafraîchir son pauvre nez tout rouge, tout enflammé.

Mme de Chastenay, une fois dans sa voiture, ne savait où aller, car toutes les réunions du mercredi sont plus ou moins carlistes. Elle se décida enfin pour la papesse du

Juste Milieu, Mme de Boigne, et elle lui raconta toute ia scène.

— Eh bien ! ma chère, répliqua la comtesse de Boigne, vous avez eu tort ; ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre pour ramener son monde, pour calmer l'irritation qui règne dans la société aujourd'hui.

Cette sortie inattendue acheva de dépiter Mme de Chastenay qui rentra chez elle toute mécontente de sa soirée.

18 janvier.

Encore quelques observations sur notre position sociale de cette année. La société de la cour de Louis-Philippe se compose en grande partie des napoléonistes, c'est-à-dire des maréchaux qui ont eu des titres sous l'Empire. Cette aristocratie sortie de la première Révolution est composée de personnes qui ont encore aujourd'hui tous leurs parents, toutes leurs connaissances dans le Tiers-État. Sous Charles X, cette société composait la Chausséed'Antin et fut fort dédaignée par les grands seigneurs de l'ancien régime. Ce dédain la blessa et la jeta dans l'opposition contre la cour et le gouvernement. Survint la révolution de 1830. Quoi de plus simple que tout ce parti se soit mis en avant ; il n'avait rien à perdre, supposé même le retour de la branche aînée, et tout à gagner en se rangeant autour du trône de Louis-Philippe. Une fois bien établies aux Tuileries, Mmes les maréchales, duchesses in partibus, comtesses et marquises occupant les tabourets de la salle du trône comptaient bien se

venger des dédains de ces fières grandes dames du faubourg Saint-Germain. Mais, chose inattendue, celles-ci, plutôt que de se mettre sur la seconde ligne, ont renoncé aux plaisirs que leur offrait la cour. Il en est résulté pour nous une chose toute simple, c'est que l'ancienne société nous est restée et que la nouvelle ne veut pas venir chez nous, d'abord parce que pour enlrer dans nos salons, il faudrait laisser à la porte les titres impériaux, ensuite parce qu'ils détestent notre légitimité, notre droit divin et enfin pour rendre la pareille à l'ambassadeur d'Autriche, de toutes les impolitesses qu'éprouve le leur à Vienne dans la société.

Notre position ici est donc bien claire ; nos gouvernements s'entendent ; tout ce qui appartient au gouvernement est aimable pour nous et c'est tout ce que le roi peut exiger des siens. Le maréchal Maison à Vienne éprouve la même chose. Tout ce qui tient au gouvernement de l'empereur est très prévenant pour l'ambassadeur de France. Mais, pour ce qui concerne la société, le prince de Metternich, tout-puissant d'ailleurs, n'y a pas plus d'influence que M. de Broglie ou le maréchal Soult sur la société française. On est donc fort mal pour les ambassadeurs dans la société des deux capitales, tandis que les gouvernements sont au mieux ensemble. Les ambassadeurs ne peuvent que se soumettre aux conséquences de leur position. Nous autres, nous avons, pendant les sept ans de notre séjour à Paris, parcouru toutes les phases favorables et défavorables que peut éprouver un ambassadeur dans ses rapports avec la société. Nous nous en sommes trouvés fort blessés du temps de l'affaire des maréchaux ; nous les regardons avec indifférence aujourd'hui, car l'on s'accoutume à tout.

20 janvier.

Jusqu'à présent on a reculé les fêtes à la cour. Le bal de quatre mille personnes qui avait été annoncé et qui doit avoir lieu mardi dans la salle de spectacle et les nouvelles galeries qui l'entourent et qui la mettent maintenant en communication avec les appartements de l'ancien régime, a été remis à jeudi.

Chez nous, il n'y aura pas de bal, d'abord à cause de la détention de Mme la duchesse de Berry, nièce de l'empereur et mère du duc de Bordeaux, qui se trouve avec sa famille chez nous, et puis faute de combattants. La plupart des personnes du Juste Milieu ne viennent pas chez l'ambassadeur d'Autriche, les carlistes ne viendraient pas non plus, ce qui ferait que nous nous trouverions à sec.

Le président de la Chambre va nous donner un de ces jours une cohue de députés avec femmes et enfants. C'est pire que des bals pour les pauvres, parce qu'à ceux-ci, le prix de vingt francs d'entrée éloigne beaucoup de monde ; mais, un bal gratis et pour les députés d'aujourd'hui, c'est absolument la rue. On fait circuler le bruit d'une translation. On parle de la translation de Mme la duchesse de Berry de Blaye dans une autre place forte mieux située, dans une province moins carliste et surtout moins dispendieuse à garder. Il me semble que l'illustre prisonnière commence à gêner prodigieusement le gouvernement. Les nouvelles de sa santé sont plus rassurantes. L'intérêt qu'on lui témoigne s'accroît jour-

nellement dans toutes les classes ; les malheurs d'une femme qui s'est exposée pour son fils doivent au moins exciter de la pitié. La surveillance du gouvernement exercée sur sa personne est si forte que les lettres les plus insignifiantes de son entourage sont lues, retenues pendant des semaines, puis passées et repassées dans toutes espèces de liquides pour s'assurer qu'elles ne contiennent pas, sous leur écriture apparente, des messages secrets.. Elles arrivent en guenilles et dans un état qui les rend à. peine déchiffrables.

21 janvier.

Le général Pozzo di Borgo prolonge de plus en plus son séjour à Londres ; il n'y a pas été très bien reçu par les ministres ni par la cour ; malgré cela, il est fort content de son séjour et dans l'admiration des progrès que ce pays a faits depuis son dernier voyage en Angleterre. La cour et les ministres de France comptent bien lui faire sentir son départ si peu aimable ; je suis curieux de savoir comment on s'y prendra, et tel que je connais Pozzo, il les payera de retour, d'insolence et d'impolitesse. Sous ce rapport il ne le cède à personne, et je prévois que la cour et les ministres seront encore obligés de faire toutes sortes d'avances pour ramener à eux ce boudeur insolent.

J'avoue que je suis assez mauvais pour m'amuser de tout cela. Le rôle de Pozzo, depuis qu'il n'espère, qu'il ne veut plus rien de la France, ni la pairie qu'il briguait autrefois, ni le titre de duc, est la chose la plus simple

du monde. Corse de naissance et ambassadeur, représentant de l'empereur de Russie, voulant conserver sa place, il doit se placer vis-à-vis du gouvernement français dans une attitude encore plus hostile que ne se mettrait un Russe, le tout pour plaire à l'empereur Nicolas.

23 janvier.

J'ai passé une partie de ma soirée d'aujourd'hui dans le salon de la reine. Il y avait très peu de monde et seulement quelques personnes du corps diplomatique, lady Gran ville, Mme de Werther, le prince Soutzo, M. et Mme de Kielmanseg et Médem. Après avoir fait une révérence à la reine et aux princesses, je suis allé avec Médem dans la salle de billard. Le roi et Madame Adélaïde étaient à faire leur partie. Il n'y avait que deux aides de camp qui s'y trouvaient pour placer les billes. Sa Majesté, en nous voyant entrer, vint à nous pour nous saluer, toujours en nous appelant par nos noms respectifs ; puis il continua sa partie qui fut bientôt achevée, Madame Adélaïde étant battue ; elle remit sa queue à l'aide de camp de service, puis elle vint avec le roi de notre côté.

— Bonjour comte Médem, bonjour comte Apponyi, nous dit-elle ; comment allez-vous, messieurs, par ce temps de rhumes?

— Je ne suis pas trop sujet à m'enrhumer, répondis-je, mais je suis le seul de la famille qui ne soit pas avec un nez gonflé à me moucher du matin au soir. Je vois avec

plaisir, continuai-je, que Votre Altesse Royale, malgré les fatigues du voyage, n'est pas souffrante.

— Merci, comte Rodolphe, je me porte très bien, ainsi que le roi, la reine et les enfants. Notre voyage a été des plus heureux, des plus satisfaisants.

Médem, à ce propos, prit la parole accompagnée de toutes sortes de petites mines, tantôt exprimant une admiration profonde, tantôt une émotion très vive produite par le récit troublant de Madame Adélaïde sur les témoignages d'affection et d'attachement de ce cher peuple qui attendait son souverain, placé en foule sur la route, rien que pour le voir et lui exprimer son amour.

— C'était vraiment touchant, continua Son Altesse Royale, en s'adressant à moi, qui lui paraissais moins pénétré que Médem de la vérité de cet enthousiasme sans exemple, c'était vraiment bien touchant, comte Rodolphe, de voir ces populations nuit et jour sur la grande route à nous saluer de leurs cris pour le roi.

— Ces témoignages de l'amour du peuple devaient cependant être bien fatigants pour le roi, la reine et Vos Altesses Royales.

— Certainement, ce serait bien fatigant si le plaisir d'être aimé à ce point, la satisfaction de se voir l'objet de l'idolâtrie d'un peuple grand et généreux, ne soutenaient point les facultés de l'âme qui ont tant d'influence sur notre corps si aisément fatigué d'ailleurs.

Le roi me parla de son voyage avec un peu plus de mesure, mais à peu près dans le même sens. La reine était d'une gaieté, d'un contentement que je ne lui avais pas vus depuis longtemps. Elle appuya surtout sur le prochain bonheur de revoir à Paris la reine des Belges, « cette chère Louise », me disait Sa Majesté en regardant le por-

trait de cette princesse si parfaitement ressemblant, si bien exécuté par Ary Scheffer et placé dans son salon.

— Nous attendons avec impatience, continua-t-elle, l'heureux moment de nous trouver tous réunis, ainsi que nous l'étions autrefois et enrichis d'un fils de plus. Le roi des Belges est si parfait pour sa bonne Louise et pour nous que nous le mettons sur la même ligne que nos autres enfants. Il n'est pas comme tant d'autres maris qui sont jaloux de l'amour que leur femme professe pour sa famille et qui emploient tous les moyens pour lui faire oublier la maison paternelle. Le roi des Belges, tout au contraire, tâche autant qu'il dépend de lui de rappeler à notre chère Louise ses parents, ses frères. Elle a conservé ses habitudes : la même distribution des heures de sa journée, les mêmes occupations le matin et jusqu'aux meubles de sa chambre qui lui rappellent ceux du Palais-Royal. En un mot, le roi est pour elle d'une bonté sans pareille.

Le roi des Français s'informa devant moi auprès du comte Médem de la santé et des plaisirs du comte Pozzo à Londres et de la date de son retour. Médem donna au roi les nouvelles les plus satisfaisantes de son chef et lui dit combien celui-ci est enchanté de son séjour en Angleterre, mais qu'il comptait cependant s'arracher à ce séjour le mois prochain pour revenir à Paris. Cette fausseté si inutile de la part du roi Louis-Philippe m'a bien amusé. A quoi bon demander tout cela au comte Médem qui sait autant que moi combien Sa Majesté est blessée de la manière dont l'ambassadeur de Russie l'a traitée, non seulement en partant pour Londres l'avant-veille du jour de l'An où il aurait dû faire le compliment d'usage, mais aussi en ne prenant pas même

congé, manque de procédé vraiment inouï de la part d'un ambassadeur vis-à-vis du souverain auprès duquel il est accrédité.

26 janvier.

La princesse de Craon, fille de Mme du Cayla, vient de publier un roman historique dans le genre de ceux de Walter Scott. Le sujet est l'histoire du mariage de Henri VIII, roi d'Angleterre, avec Anne de Boleyn et sa séparation avec Catherine d'Aragon. Les deux volumes sont écrits avec beaucoup d'esprit, de l'âme et une exactitude historique vraiment remarquable. Le but principal de ce livre est de prouver les avantages de l'Église catholique sur les autres sectes qui s'en sont séparées ; les citations de la Bible sont parfaitement bien placées et les controverses auxquelles cette séparation de Catherine d'Aragon a donné lieu, y sont rendues avec autant d'exactitude que de verve.

La princesse de Craon a l'esprit le plus original qu'on puisse rencontrer ; dans cette circonstance comme dans toute autre, cette originalité ne s'est point démentie. Elle s'était proposé d'écrire cet ouvrage pour soutenir une malheureuse famille avec l'argent qu'elle comptait en retirer, mais afin qu'on ne dise pas que son livre a été refait par un auteur quelconque, elle n'a donné à lire son manuscrit à personne, pas même à son mari qui ne l'a pas lu autrement qu'imprimé. C'est de lui que je le tiens.

28 janvier.

M. de M... est l'homme le plus roué, le plus méchant de Paris ; il est spirituel et entreprenant ; avec ces qualités on réussit toujours auprès des femmes, même quand on n'est pas trop bien de figure et que l'on n'a pas une taille athlétique. Il leur fait peur, elles peuvent résister aux charmes, mais elles ne résistent guère à la peur. Mme de C... est fort jolie, très agréable, remplie de talent, d'une conversation charmante, mais fort coquette. Les Français ne l'aiment pas parce qu'elle fait plus de frais pour les étrangers que pour eux. Lord R... est très beau de figure et d'une tournure charmante, mais il est un peu bête et ne sait pas profiter de l'avantage dans lequel tout homme se trouve placé vis-à-vis d'une femme coquette. M. V... est un jeune Anglais, ami de lord R..., beaucoup moins joli, mais très spirituel, fin même, ne laissant échapper aucun avantage, serrant de près l'ennemi sans l'effaroucher, cachant très bien ses intentions, marchant doucement, toujours en avant, ne brusquant rien ; il arrive à ses fins sans qu'on s'en doute. Mme de C... se mit d'abord en frais de coquetterie pour lui ; puis elle le traita sans conséquence. V... laissa faire, il fut même le confident du sentiment de son ami pour la marquise, maints billets de R... passèrent par ses mains ; il en rédigea même à ce qu'on dit pour son ami et les réponses lui furent remises de même. Ainsi parvenu dans l'intimité de cette jolie femme, il arriva au point où elle se trouva tout à coup sans défense, surprise par l'amour

contre lequel elle n'avait pas songé à prendre des précautions. V..., une fois en possession du trésor, ne voulut plus le perdre. Connaissant le sentiment que R... avait inspiré à la marquise, il résolut de faire rompre ces liens, sans éclat pourtant. Dans ce but il demanda à la marquise de marier R... à Mlle Suzanne, fille aînée de lady G.... La marquise, qui aimait un peu lord R...,qui, au moins, le trouve fort bien, hésitait à se détacher sans retour. Mais V... insista.

— C'est la seule garantie, dit-il, que vous puissiez me donner, ce n'est qu'ainsi que je puis compter sur vous ; c'est un sacrifice que je vous demande, je le sais, exigez-en un de moi, rien ne me coûtera pour vous prouver mon amour.

Le pacte fut conclu ; on se mit à l'œuvre, et quatre semaines suffirent pour décider le mariage de R... avec Suzanne G...

Cependant les arrangements domestiques, les habitudes d'intérieur d'un ménage français et la construction des grands hôtels où, pour arriver chez Madame, il faut toujours passer par une grande cour dans laquelle donnent la plupart des appartements, sont peu propices aux mystères de l'amour. On est donc obligé de se donner rendezvous dans des maisons telles qu'il en existe dans les quartiers commerçants de Paris, la chaussée d'Antin et autres. Un dimanche, à huit heures du matin, M. de M... descend de fiacre devant le numéro 8, rue du Helder ; il se place à la porte cochère de l'hôtel, guettant du côté des boulevards ; il paraît impatient, regardant sans cesse à sa montre ; puis, il se promène de long en large ; il a l'air soucieux et commence à craindre qu'on n'ait pu tenir parole ou que, pis est, on n'ait pas voulu la tenir

cette parole, arrachée de force peut-être. Ainsi absorbé dans ses tristes méditations, il entend le pas léger d'une femme qui descend les escaliers. L'espoir le ranime, il se précipite, mais il s'est trompé ; ce n'est pas celle qu'il attendait ; c'est une autre, et un monsieur la suit de près ; elle a un double voile qui cache ses traits ; mais un léger cri fait supposer à M... qu'elle le connaît, et il se promet d'en avoir le cœur net.

Une semaine se passe pour lui en suppositions plus ou moins fondées et, le dimanche suivant à la même heure, il se trouve au même endroit, mais, cette fois-ci, il ne guette plus du côté du boulevard ; il n'a plus l'air rêveur, ni soucieux. Sa figure est animée par un sourire malicieux ; son regard surveille les marches de l'escalier ; son plan est tracé ; il calcule d'avance tous les avantages que ce moment lui procurera dans un très prochain avenir. Tout à coup, le monsieur et la dame voilée lui apparaissent sur le palier ; madame, toute confiante, parle sans même déguiser sa voix. M... se précipite sur la dame, en lui disant :

— Inutile de cacher vos traits, je vous ai reconnue. Vous êtes la marquise de C...

A cette phrase si brusquement prononcée, la dame jette un cri et tombe évanouie dans les bras de V..., car c'est lui qui l'accompagnait. Cependant, elle revient à' elle; elle conjure M... en pleurant de ne pas la perdre, et lui demande de jurer, sur son honneur, sur tout ce qu'il a de plus sacré, qu'il ne parlera, à qui que ce soit, de son aventure.

- — Je ne puis prendre un tel engagement devant monsieur, lui répond-il à voix basse ; ce n'est qu'en tête à tête avec vous que je peux le prendre.

Force a été à la marquise de subir cette loi, car elle avait tout à craindre de la jalousie de V... et de l'emportement de M..., qui, également fort à l'épée et au pistolet, recherche bien plus qu'il ne les évite les occasions de se battre.

On vient d'apprendre qu'après six ans de mariage la marquise est grosse pour la première fois, ce qui met le comble au bonheur du ménage. Le marquis, absent de Paris depuis quelques semaines, a reçu cette nouvelle avec une joie que rien n'égale. Il a écrit à sa femme, à cette occasion, la lettre la plus touchante.

31 janvier.

Le grand bal aux Tuileries, hier, a été une des plus belles fêtes que j'aie jamais vues. La nouvelle galerie, dite « Louis-Philippe », est non seulement la plus vaste, la plus belle galerie du château, mais elle a encore le grand avantage de réunir l'appartement de réception de Charles X, la grande salle des maréchaux et la galerie de Diane, etc., aux anciens appartements de Mme la duchesse de Berry, puis à la galerie de la chapelle, à celle des colonnes et enfin à la salle de spectacle. Toute cette suite de salles et de galeries meublées avec magnificence, était éclairée d'une manière éblouissante. Il y avait tant de lustres les uns à côté des autres, qu'ils cachaient les plafonds. On a conservé ceux qui étaient du temps de Napoléon et de Charles X, déjà en assez grand nombre, et on y a ajouté tous ceux qui se trouvaient au garde-meuble et qui ont servi à éclairer, pour le sacre

de Charles X, la cathédrale de Reims. Mais ce qui a surpassé mon attente c'est l'arrangement du souper. On l'a servi dans la salle de spectacle, superbe pièce ovale entourée d'une double rangée de colonnes avec chapiteaux et socles dorés. Ces colonnes, avec leurs entablements et architraves, supportent deux larges voûtes qui partagent le plafond en deux parties égales et sur chacun de ces carrés de voûtes s'élève un dôme d'une forme régulière et élégante. Le plancher du parterre, élevé au niveau de la scène, ne se trouvait que de quelques gradins plus bas que les premiers rangs de loges, dont on avait enlevé les séparations, de sorte qu'elles formaient une galerie circulaire. Les tables étaient rangées à perte de vue, longues et étroites, parfaitement décorées, éclairées par une quantité prodigieuse de bougies. On n'y était assis que d'un côté, de manière à faire face à la salle, et de jouir de l'aspect féerique qu'elle présentait.

Des dames de la haute société française qui allaient aux Tuileries l'année dernière, pas une ne s'est rendue à l'invitation de la cour, la comtesse de Saint-Priest exceptée, et celle-ci de fort mauvaise humeur, pour avoir été forcée de s'y rendre par monsieur son mari ; elle est venue en chapeau et robe de velours, afin de ne pas danser et de ne pas être invitée par le duc d'Orléans. Manquaient la duchesse de Valençay, la famille de Crillon, Mmes de Chanaleilles, les Gramont, les Pozzo, la famille de Mortemart, les d'Avaray, la famille des princes de Beauvau, le comte et la comtesse de La Ferronnays, la marquise de Caraman et la duchesse Bessières (d'Istrie), les uns par mauvais vouloir, les autres parce qu'ils sont absents de Paris.

Le fâcheux résultat de tout cela a été que des noms

connus français, il n'y avait qu'une seule femme qui dansait, c'était Mme de Flavigny, fille du duc de Fezensac- Montesquiou. Le reste se composait de personnes appartenant au corps diplomatique ou attachées à la cour, puis des étrangers et enfin toute la foule immense de gens d'une autre classe. Le duc d'Orléans était désolé. Pour ma part, ayant prévu que ce bal de trois mille personnes serait à peu près désert pour moi, j'avais prié mes danseuses très clairsemées de se réunir dans la salle des Maréchaux, afin de pouvoir nous retrouver. Il y avait là Mlles de Laborde, de Germain, Horsford, de Fezensac, nos dames du corps diplomatique et celles de la cour. Je n'ai dansé que la première contredanse dans la galerie Louis-Philippe, et cela parce que la reine m'y a fait appeler pour la danser avec la princesse Clémentine et que la cour s'y trouvait, mais elle a bientôt quitté la galerie pour revenir dans la salle des Maréchaux.

Je ne m'étais engagé pour le cotillon qu'après avoir été invité par le duc d'Orléans à le diriger. Mlle Horsford a bien voulu se sacrifier et me promit de rester. Le duc d'Orléans m'avait dit s'être engagé avec Mlle Fitz- William. Quel n'a donc pas été mon étonnement d'entendre qu'il le danserait avec Mme Charles Lafhtteï Mme Fitz- William était furieuse, et le prince bien embarrassé et tout contrit, comme il me l'a dit, d'avoir oublié un engagement antérieur pris envers Mme Charles Laffitte, chez la duchesse de Massa, et qu'elle lui a rappelé. Il n'a pu que se confondre en excuses.

Au souper des hommes, on a porté la santé du roi et de la famille royale. J'ai bu de bien bon cœur à la santé de cette aimable famille, car je lui désire, à elle individuellement, toutes sortes de bonheur et, avant tout,

celui de se retrouver, si faire se pourra, à son ancienne place, comme premiers princes du sang. Mais lorsque, après le toast, l'orchestre a joué la Marseillaise, j'ai dit au prince de Craon et à M. de Werther, qui se trouvaient à côté de moi :

— ■ Il me semble que c'est le moment, pour nous autres diplomates, de gagner la porte.

J'ai pris mon calpak et suis parti avec eux.

— Il faut avouer, me dit Craon, que ce que l'orchestre a fait là est de bien mauvais goût.

— C'est vrai, dis-je en souriant, c'est une chose fort inconvenante, car lorsque le roi invite les représentants de toutes les puissances dans son palais, ce n'est certainement pas pour les insulter.

6 février.

Depuis quelques jours il n'est question que de duels qui ont eu lieu ou qui doivent avoir lieu entre les royalistes et les républicains. Le républicain Carrel et le carliste Laborie, tous deux blessés grièvement, viennent d'échapper à la mort par miracle, et pourtant de nouveaux défis se succèdent journellement. Déjà cent quarantecinq carlistes se trouvent inscrits sur la liste des défenseurs de cette cause parmi les noms les plus illustres de la jeunesse française, et autant et plus sur celle des républicains. On a poussé la folie jusqu'à proposer de se battre cent contre cent ; ce n'eût plus été un duel, mais bien une bataille. Cette considération ne les aurait pas effrayés, mais bien l'impossibilité d'exécuter pareilles

rencontres sans une intervention à main armée de la police. Il a donc été décidé qu'on tirerait au sort et que trois individus se battraient contre trois de leurs adversaires, les uns après les autres, en combat singulier et à l'épée. Mais comme les témoins des uns, loin de calmer les combattants, cherchent noise aux témoins des autres, il n'y a pas de raison pour que ces combats finissent, car chaque duel donne lieu à cinq ou six autres, et ainsi de suite.

Le gouvernement profite de cette circonstance pour arrêter des deux partis ceux qui lui sont les plus hostiles, toujours sous prétexte d'empêcher les rencontres. On vient d'arrêter plusieurs jeunes gens, signataires de la liste des douze qui devaient se battre contre les républicains. A l'un d'eux, on avait envoyé de la Tribune,. journal républicain, deux individus qui se sont présentés chez lui, dès le lendemain du jour où il avait signé, en lui offrant le choix des armes. C'étaient de véritables gueux, mal vêtus et de si mauvaise mine, que le jeune gentilhomme les a fait chasser par ses domestiques à coups de poing et de bâton. Hier matin, ils se sont, denouveau, présentés accompagnés de dix autres, mais notre jeune homme ayant été arrêté la veille par les ordres du gouvernement, échappa fort heureusement à leurs insultes.

Des piquets nombreux parcourent les environs des bureaux de la Quotidienne, l'armée républicaine ayant fait mine d'en briser les presses.

Le parti républicain est, en ce moment, le seul qui soit organisé et qui ait un but qu'il poursuit avec persévérance ; il est divisé en sections, chaque section se compose de vingt individus et d'un chef. La loi défend une

association quelconque qui dépasse ce nombre, c'est ce qui a donné lieu à cette organisation, qui tend évidemment à se mettre à l'abri des poursuites de la part du gouvernement. Ces sections, à Paris, s'élèvent à plusieurs milliers et sont armées. Elles peuvent s'adjoindre dix-huit cents sous-officiers en congé à Paris ou de la garnison.

L'aspect de Paris commence de nouveau à paraître sinistre. La position du gouvernement pourrait devenir fort critique, s'il ne parvient pas à réprimer la conspiration ourdie contre lui. Comment s'expliquer la tranquillité, le repos qui règne en France en ce moment, la confiance du gouvernement et du commerce, quand toute la noblesse de France est en opposition avec la cour, et le parti républicain en guerre ouverte avec le roi, et quand s'organise toute une armée qui doit, à un signal donné, se soulever contre la royauté de Juillet? Les républicains ne cachent point leurs intentions. C'est assez effrayant et pourtant, ils ne disent pas tout encore ; je sais, par exemple, très positivement que tous les sous-officiers et soldats en congé qui affluent depuis quelque temps de tous côtés dans la capitale sont gagnés au fur et à mesure par la république et incorporés dans les cadres de l'armée insurrectionnelle. Ces manœuvres se font presque publiquement ; on se gêne si peu, que deux cafés estaminets sont connus, dans tout Paris, comme lieux de rendezvous pour les enrôlés du parti républicain ; il y a jusqu'à des officiers qui s'y font inscrire pour cette cause.

Un décoré de Juillet, frère et compagnon du fils de mon marchand de bas, qui m'a donné les détails qui vont suivre, a dit à son ami qu'il venait de perdre un petit emploi à cause de ses opinions libérales, et qu'il

s'était vengé en servant maintenant Napoléon III. Il reçoit du club dirigeant soixante francs par mois. Lorsqu'il fut enrôlé dans le club, il a dû jurer de tuer Louis- Philippe et tous les membres de sa famille, dès que ses nouveaux chefs l'exigeront de lui. Et lorsque son ami lui a demandé s'il ne craignait pas les soldats du roi qu'on enverrait contre eux, il a répondu qu'il ne les craignait pas, que plusieurs des sous-officiers même étaient dans les mêmes clubs que lui, et que, dans le cas échéant, loin d'obéir aux ordres du roi, ils se tourneront contre lui en faveur de la cause républicaine. Mon pauvre marchand, lorsqu'il me racontait tout cela, était pâle et tremblant ; il me parlait du pillage de sa boutique et n'avait pas, le moins du monde, l'air plus rassuré, après que je lui eus dit qu'un culottier n'avait rien à craindre pour sa marchandise de la part des sans-culottes.

15 février.

Mme de Lobau reçoit tous les jours de trois à six heures. Elle est dame d'honneur de la reine, ce qui fait que tous les gros bonnets du Juste Milieu s'y réunissent, et tous ceux qui aspirent à quelque place ou bien ceux qui intriguent pour leurs fils, frères, filles, femme, amis ou amies. Il y a foule, on y parle à tort et à travers, on y débite les histoires de la ville et on en forge à plaisir. Hier, la conversation principale dans ce salon roulait sur la société des femmes qui entourent maintenant le duc d'Orléans, qui s'en sont emparées et qui commencent à le gêner beaucoup.

Il reçoit d'elles, tous les matins, des billets doux qui l'ont amusé dans les commencements et qui l'ennuient fort à l'heure qu'il est.

— Je lui ai dit, avoua Mme de Lobau, qu'il doit absolument finir avec ces petites grisettes qui ne peuvent lui convenir sous aucun rapport. Aussi a-t-il décidé de ne plus leur faire aucune visite le matin, ainsi qu'il le faisait autrefois ; dorénavant il n'ira plus que chez les dames de la reine et des princesses, chez Mme de Flahaut, chez Mme Lehon, femme du ministre belge.

18 février.

Samedi dernier, avant-hier, il y avait petit bal aux Tuileries. A ces réunions il n'y a pas trop de monde : deux à trois cents personnes au plus ; je m'y trouve donc en pays de connaissance. L'année dernière, on ne dansait, à ces petits bals, que jusqu'au souper, que l'on servait à une heure précise ; mais, cette année, la reine les fait durer même après. Samedi, les princesses dansèrent jusqu'à deux heures, ce ne fut que lorsque le cotillon allait commencer que la cour se retira, excepté le duc d'Orléans qui reste toujours jusqu'à la fin. Il vint à moi et me dit qu'il était forcé de danser le cotillon avec Mme de Cambacérès à laquelle, pour lui dire quelque chose, il avait demandé si elle était engagée pour le cotillon. L'ayant mal compris ou voulant le mal comprendre, elle se lève et lui dit":

— Je ne m'attendais pas, Monseigneur, à pareille faveur.

Le prince ne pouvant se reprendre me conjura d'arranger mes figures en sorte qu'il soit obligé de danser le moins possible avec sa dame. Je le lui promis, et nous voilà au cotillon. J'avais beau enlever au duc d'Orléans Mme de Cambacérès. les autres jeunes gens n'étant pas initiés comme moi au secret du prince et croyant qu'elle lui était agréable, puisqu'il l'avait choisie pour danseuse, la lui ramenaient sans cesse, de sorte que la pauvre femme se trouvait toujours en l'air et a dû se persuader que de danser avec un prince était chose éreintante.

Ce même soir m'est arrivé un accident dont on a parlé, trop parlé dans le monde. Pour finir le cotillon, j'ordonne un galop. Nous étions une quinzaine d'hommes tournant de plus en plus vite. J'étais placé entre le duc d'Orléans et le comte de Morny. Ces deux messieurs, ne pouvant plus me tenir, me lâchent, et me voilà lancé comme par une fronde, d'un bout de la galerie à l'autre, jusque sous une banquette. Ma chute fit un bruit épouvantable ainsi que les cris de toutes les dames qui me vovant lancé avec une incroyable force croyaient que ma tête, me; bras et jambes étaient fracassés. Heureusement, ma chute a fait plus de bruit que de mal. Je m'étais relevé si vite que le rond se trouvait encore dans l'attitude où je l'avais laissé. Tout le monde m'entoura ; on me questionna ; le duc d'Orléans me fit mille et miUe excuses ; mais n'éprouvant pas le moindre mal, je fis continuer le galop.

Le lendemain, ce fut des visites à n'en plus finir. Le duc d'Orléans, le roi et la reine envoyèrent leurs équipages avec un valet de pied, comme c'était autrefois l'étiquette lorsqu'une ambassadrice ou duchesse était en couches, pour s'informer de l'état de ma santé. Il était

excellent et j'étais sorti. Mais, comme le valet de pied envoyé par le roi en équipage doit être reçu, l'ambassadeur a été obligé de le recevoir pour moi et de le charger de remercier et de rassurer le roi.

Ce qui m'ennuie le plus, c'est que partout, dans tous les salons, on ne parle que de ma chute, et je suis obligé de recommencer toujours le même récit et d'affirmer que je suis indemne.

— C'est égal, vous devriez vous faire mettre des sangsues, dit l'un.

— Non, une saignée vaudrait mieux, dit l'autre.

— Une purge serait plus efficace, dit un troisième, et ainsi de suite ; c'était hier partout la même chose : chez Mme de Nadaillac et chez Mme de Flahaut, où j'ai trouvé le duc d'Orléans.

20 février.

Lundi dernier, au bal de la cour, on m'avait invité à un bal masqué qui devait avoir lieu le lendemain chez Mme de Télusson. Mlle Fitz-William m'avait prié de vouloir bien me mettre en costume de marquis pour lui donner le bras, parce qu'elle serait en marquise. Béranger s'était aussi engagé avec une autre dame, et nous sommes convenus d'être de même. Cela réglé, nous nous sommes donné rendez- vous chez Babin, costumier de la cour, rue de Richelieu. Tout le bal s'y trouvait réuni, femmes, hommes, jeunes ou vieux ; chacun, tout occupé à choisir son costume, se perdait et se retrouvait dans cet immense magasin. Béranger et moi, sachant ce que nous vou-

lions, nous nous sommes arrêtés dans la pièce des marquis. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les grandeurs, en velours uni ou broché, en satin, puis en autres étoffes, brodés et non brodés, en soie unie, en or et argent fin, demi-fin, vrais ou faux. Il y en avait qui avaient servi sous Louis XV ou brillé dans les salons de Marie- Antoinette ou de la Pompadour. Je me suis enfin décidé pour un habit vert pomme brodé en soie de toutes les couleurs, qui allait admirablement avec le costume de Mlle Fitz-William, auquel on était en train de mettre la dernière main. L'habit une fois décidé, tout le reste fut bientôt assorti, tels que pantalon vert pomme, gilet en satin blanc avec la broderie analogue à l'habit, manchettes, jabot en dentelles, épée d'acier, boucles en strass, chapeau à trois cornes et à plumes blanches. Au rez-de-chaussée, chez le perruquier, j'ai commandé une perruque bien poudrée, à deux queues avec une bourse en satin noir. Rodolphe II n'avait pas voulu venir, étant fatigué. Jules, au contraire, s'en faisait une véritable fête et prit le costume d'une jeune personne. Je m'étais invité à dîner chez les Fitz-William pour pouvoir faire notre toilette aussitôt après. Jules fit venir une robe de sa mère ; on lui mit un corset de Mlle Catherine Fitz-William ; on lui rembourra ce qu'il y avait à rembourrer, et il était charmant, quoiqu'un peu grand. Ses mouvements, loin d'être gauches comme cela arrive à la plupart des garçons, étaient modestes et gracieux ; il ressemblait de tournure à sa mère et à Mlle Codrington, qui est tout aussi grande que lui.

M. Fitz-William avait un costume de poissarde, incroyable de taille et de figure ; l'une de ses filles était en Cauchoise, l'autre en paysanne des environs de Nantes

et Mlle Catherine en marquise, coiffée à merveille, bien poudrée, avec une guirlande de roses dans les cheveux. Ainsi costumés nous avons fait notre visite à Mme de Komar qui habite le rez-de-chaussée de la maison. Je lui ai présenté Jules comme une jeune Anglaise et elle le prit pour telle. Le petit bal a été fort amusant, on y a représenté plusieurs scènes de comédie, entre autres celle de l'Ours et le Pacha, où l'ours noir change de tête avec l'ours blanc, ce qui n'a pas manqué de faire son effet accoutumé.

22 février.

M. de Sainte- Aulaire remplace le maréchal Maison à Vienne. Je connais M. de Sainte- Aulaire depuis que je suis à Paris, sans avoir cependant fréquenté son salon, qui sous Charles X était un centre d'opposition libérale. Je le voyais cependant souvent, lui et sa femme, chez la princesse de Yaudémont, où l'on rencontrait des gens de toutes les opinions. Sa première femme était une princesse d'Allemagne, proche parente de la maison de Brunswick ; il n'eut avec elle qu'une fille, c'est la duchesse Decazes d'aujourd'hui, personne fort spirituelle. Après la mort de sa première femme, il épousa une Française doctrinaire comme lui, libérale, très instruite, avec de bonnes manières. Ses deux filles ont prodigieusement d'instruction et de mémoire ; ehes savent tout, ce sont de véritables dictionnaires vivants qu'on n'a qu'à consulter. Le marquis, leur frère, est également très instruit, d'une conversation très agréable.

23 février.

L'ambassade d'Angleterre se trouve depuis quelque temps passablement délaissée par toute la bonne compagnie. Cela devait être dès que lady Gran ville recevait La Fayette et compagnie. Nos salons, tout au contraire, ne peuvent plus contenir tout ce monde carliste qui s'y presse en foule, ne fût-ce que pour marquer la différence qu'il fait entre notre gouvernement et celui de la Grande- Bretagne. Un des grands inconvénients auxquels sont exposés les ambassadeurs en France, c'est que la société leur prête telle ou telle couleur ; les libéraux envahiront les salons d'un ambassadeur d'Angleterre, tandis que tous les lettrés se précipiteront toujours à l'hôtel de l'ambassadeur d'Autriche. A part le désagrément que doit nécessairement éprouver un ambassadeur de se trouver lancé dans un parti quelconque, cela l'empêche en même temps de rendre sa maison aussi agréable qu'il le désirerait.

Lady Gran ville, par cette même raison, ne nous a donné qu'un seul bal, et chez nous, il n'y en a pas eu du tout. Je ne sais comment il se pourra faire que nous en donnions plus tard, car la raison restera toujours la même, celle de ne pouvoir inviter le duc d'Orléans avec une société qu'il ne voit plus, avec laquelle, à tort sans doute, il a rompu entièrement. Je conçois son aversion de se trouver dans un même appartement avec un monde qui le déteste et, qui pis est, le tourne en ridicule. Malgré cela, je crois qu'il aurait mieux fait dans son propre

intérêt de faire un effort et de combler de politesses les gens contraires aux idées du gouvernement ; il les aurait bien embarrassés et tout le tort eût été de leur côté. S'il pouvait prendre sur lui de vaincre son ressentiment, il aurait dû mettre toute la société sur la même ligne, c'està-dire n'aller nulle part, dans aucun bal, à aucune soirée, ni chez les ambassadeurs, ni chez les personnes du pays, mais se borner simplement à passer ses soirées aux spectacles ou dans le salon de la reine. Malheureusement, ce salon n'est pas très gai et Monseigneur est de cet avis

25 février.

Mme de Flahaut m'avait prié avant-hier de passer chez elle aujourd'hui, afin d'arranger et de régler la liste de danseurs et de jeunes personnes pour son bal de jeudi prochain ; je m'y suis donc rendu à quatre heures. A peine y étais-je un peu établi que M. de Caumont vint nous interrompre. J'ai vu, par un certain mouvement de pied, que Mme de Flahaut était fort contrariée de cette visite. Caumont a dû s'en apercevoir comme moi ; il en fut même un peu embarrassé ; mais, comme il n'est pas timide de son naturel, il releva bientôt le fil de la conversation et s'y établit comme s'il ne voulait plus nous quitter. D'abord il nous donna des nouvelles de la santé de M. de Montrond qui vient d'arriver d'Angleterre tout malade. Ce Montrond est un des plus fameux intrigants de l'époque. Pendant de longues années il fut ami intime et confident du prince de Talleyrand. Sans fortune ostensible, il vivait toujours comme s'il avait trois cent mille

livres de rentes ; il a un esprit fin et délié. Autrefois roué et séducteur, il prend aujourd'hui un air ingénu et bon enfant par lequel il trompe son monde, bien que sa réputation soit généralement établie.

Caumont nous parla ensuite de l'affaire hollandobelge, des protocoles, du roi Louis-Philippe, du roi d'Angleterre, des puissances, du prince de Talleyrand, de la conférence, de la prise d'Anvers et après avoir jeté tout cela pêle-mêle, il finit par en conclure que M. de Talleyrand n'avait plus la tête qu'il avait eue autrefois et qu'il y aurait une troisième expédition très prochaine des Français contre le roi de Hollande. Mme de Flahaut répondit sur tout cela avec esprit et, ce qui m'étonna, avec mesure. Pour moi, je n'ai fait autre chose que défendre ces messieurs de la Conférence, que Caumont se plaisait à attaquer.

Il partit enfin, et Mme Flahaut me dit en souriant :

— Je vous ai prié de passer chez moi pour arranger un ballet : nous voilà à parler politique depuis une demiheure ; mais je vais me mettre à l'œuvre.

Elle se leva et prit sur son bureau la liste des personnes à inviter, elle m'en fit la lecture. J'écoutais avec distraction, car je me doutais qu'elle ne m'avait pas appelé uniquement pour me soumettre sa liste, mais qu'elle voulait me dire encore autre chose.

— Voilà, me dit-elle, les personnes que je compte inviter; qu'en pensez-vous?

— Je trouve, madame, dis-je, votre liste parfaite ; mais il me semble qu'elle pourrait être complétée par quelques danseurs. J'aurai l'honneur de vous envoyer leurs noms demain.

Je fis un mouvement comme pour m'en aller.

— J'ai encore, me dit la comtesse, quelque chose à vous communiquer ; je parlerai avec franchise, car cette affaire me tient à cœur, mais, pour vous l'exposer, je dois remonter bien haut, c'est-à-dire à l'époque de mon arrivée en France, il y a près de sept ans de cela. C'était au moment de l'affaire des maréchaux qui a fait tant de bruit alors et dont aujourd'hui on ne parle plus. Tout le parti auquel appartenait mon mari était en émoi. M. de Flahaut n'aurait pu aller à l'ambassade d'Autriche sans se brouiller avec ses amis, et moi-même qui venais pour la première fois à Paris et voulais, ayant épousé un Français, me faire accepter comme Française, je ne pouvais agir autrement que lui. Si j'avais eu l'avantage de connaître la comtesse Apponyi avant cette affaire, je n'aurais certainement pas cessé d'y aller ni M. de Flahaut non plus ; mais, n'ayant pas été présentés avant, il n'eût pas été convenable pour notre position de le faire après.

— Personne ne conçoit mieux que nous, dis-je à la comtesse de Flahaut, la ligne de conduite que vous avez adoptée et l'ambassadeur a trouvé tout simple que des personnes qui venaient chez lui avant cette affaire se soient retirées.

— Non, dit Mme de Flahaut, ce n'était pas bien ; le comte et la comtesse les ont comblées de politesses ; elles devaient s'en montrer reconnaissantes.

— Reconnaissants, repris-je, oui, si vous voulez, madame, mais comme ce n'était point des amis, mais de simples relations, nous ne devions pas nous attendre à des sacrifices de leur part, et c'en eût été un pour la majorité de ceux qui nous ont quittés alors ; mais ce que nous avons eu le droit de trouver mauvais, c'est

les impolitesses personnelles de plusieurs d'entre eux.

— Je le crois bien, répliqua Mme de Flahaut, leur conduite ne peut qu'être blâmée. Pour moi, comme mon mari se trouvait alors en opposition avec le gouvernement de Charles X et n'allait pas à la cour, nous ne pouvions espérer que l'ambassadeur d'Autriche fût charmé de nous recevoir.

— Vous vous trompez, madame. L'ambassadrice vous rencontrant sans cesse dans le salon de lady Granville et, qui plus est, vous connaissant personnellement, n'ayant jamais évité l'occasion de vous parler, aurait été charmée de vous accueillir.

— Il est vrai qu'elle m'a toujours traitée avec beaucoup de bonté, et je vous assure que j'aurais bien aimé me rapprocher d'elle, car certes ce n'est que moi qui aurais pu y gagner ; mais, je vous avoue que plus tard, surtout après la révolution de Juillet où mon mari se trouvait tout à coup au mieux avec la nouvelle cour et où il n'y avait vraiment plus d'obstacle pour se présenter dans la maison de l'ambassadeur d'Autriche, ce fut un sentiment de délicatesse qui m'empêcha de faire une démarche que je n'avais pas faite encore ; c'est ce qui fait que je n'ose inviter le comte et la comtesse à mon bal. Mais s'ils voulaient me faire l'honneur d'y venir, je m'en trouverais fort heureuse.

■ — Je ne manquerai pas, madame, de rendre compte chez moi de tout ce que vous avez bien voulu me dire.

— Et vous pouvez ajouter, monsieur le comte, que je n'attends qu'une occasion favorable pour aller chez Mme Apponyi.

Après m'avoir exprimé son admiration pour notre cousine, elle m'a accompagné jusqu'à la porte du salon»

De retour chez moi, je n'ai pas manqué de rendre compte de ma conversation ; nous en avons beaucoup ri, mais lorsque je finis par dire qu'après de pareilles avances, il fallait prendre un parti définitif, cette affaire commença à m'ennuyer.

Néanmoins, le lendemain, j'ai pu envoyer à Mme de Flahaut la lettre suivante, approuvée par l'ambassadeur et l'ambassadrice.

« Je n'ai pas manqué non plus de rendre compte chez moi de la manière aimable dont vous m'avez témoigné vos regrets de vous être trouvée autrefois dans une position sociale qui vous a rendu impossible d'aller chez l'ambassadeur d'Autriche ; que depuis, vous n'aviez fait, madame, aucune démarche pour y arriver par la seule raison d'un sentiment de délicatesse qui vous a fait envisager, à tort sans doute, une démarche dans ce but de votre part, comme peu agréable à l'ambassadeur et à l'ambassadrice, et que ce même sentiment vous avait empêchée de les prier jusqu'à présent à vos brillantes réunions, mais que vous seriez charmée de les recevoir chez vous, si jamais cela pouvait leur convenir et qu'enfin vous n'attendiez qu'une occasion pour aller vous-même à l'ambassade d'Autriche.

« Ainsi que j 'ai eu l'honneur de vous le dire hier, madame, nous vous rendons tous justice entière sur votre attitude correcte vis-à-vis du représentant de l'empereur d'Autriche, et vous devez vous être aperçue que cette attitude a été respectée et qu'on n'a jamais rien fait qui aurait pu vous gêner le moins du monde sous ce rapport ; mais, comme sous aucun régime il n'aurait pu y avoir aucune difficulté de la part de l'ambassadeur d'Autriche pour recevoir le comte et la comtesse de

Flahaut, l'ambassadeur et l'ambassadrice sont prêts à se rendre à toute invitation que vous, Madame la comtesse et le comte de Flahaut, voudrez bien leur adresser, tout comme ils auraient été et seront de tous temps charmés de vous recevoir chez eux. »

Le lendemain, en recevant les invitations de Mme de Flahaut pour son bal de jeudi pour nous tous, y compris l'ambassadeur et l'ambassadrice, j'ai eu un billet de la comtesse de Flahaut conçu en ces termes :

« Je m'empresse, monsieur le comte, de vous envoyer les invitations que vous m'avez indiquées, comptant que vous voudrez bien avoir la bonté de les faire parvenir à ces messieurs.

« Avec tous mes remerciements pour l'obligeance que vous avez mise dans cette petite affaire, permettez-moi de vous les offrir aussi pour vous être souvenu d'une explication qui m'a permis d'exprimer mon regret de m'être trouvée longtemps privée d'une société qui m'aurait été aussi agréable que celle de Mme la comtesse Apponyi. Il n'a pas dû l'étonner, car M. de Flahaut et moi nous l'avions souvent exprimé à des personnes de ses amis pour qu'il lui fût répété. Ce n'est certainement ni à Madame votre tante, ni au représentant de l'empereur d'Autriche, chez qui nous n'avons pas cru devoir aller, mais par une raison toute simple, que M. de Flahaut, au moment de sa rentrée en France, a trouvé qu'il y aurait mauvaise grâce à se séparer de la ligne suivie par ses anciens camarades surtout n'ayant pas eu jusqu'alors l'honneur d'être connu de M. le comte et de Mme la comtesse Apponyi. C'est à cela que se bornent les motifs de la privation que je m'étais imposée et que je serais charmée de voir cesser. Veuillez bien, monsieur le comte,

agréer l'expression de mes sentiments distingués. — M. de Flahaut-Keith. »

Lady Gran ville, chez laquelle notre cousine a été ce matin, lui a dit que Mme de Flahaut, le jour où je suis allé chez elle, avait été à l'ambassade, que lady Granville avait voulu la retenir un peu plus auprès d'elle, mais qu'elle était d'une telle agitation, d'une telle presse de rentrer, que l'ambassadrice lui en a demandé les raisons.

— J'attends, dit Mme de Flahaut, le comte Rodolphe à quatre heures, je ne voudrais pas le manquer pour tout au inonde, car je veux absolument que ma position vis-à-vis la comtesse Apponyi change ; cela m'est devenu insupportable, et je vous assure que si je parviens à l'avoir à mon bal de jeudi, ce sera un des plus beaux jours de ma vie.

Elle se laisse toujours aller à son premier mouvement qui est de faire du mal, la réflexion lui arrive ordinairement lorsque le mal est déjà fait. Si elle voulait ne pas toujours agir dans la première minute, si elle voulait attendre trois heures seulement et prendre dans cet intervalle trois verres d'eau sucrée à la fleur d'oranger, elle aurait bien souvent de beaux mouvements ; elle ne manque ni de noblesse, ni de certaine élévation d'âme.

La comtesse de Flahaut a un goût et un talent pour arranger et meubler un appartement qu'on rencontre rarement. Dans son appartement l'on se croit encore sous le règne de Louis XIV. Il est vraiment bien bizarre de voir les personnes qui ont le plus en horreur ce siècle, aimer à s'entourer des objets qui le leur rappellent. C'est jusqu'aux modes de ce temps que les femmes adoptent aujourd'hui ; mêmes petits nœuds le long du corsage, mêmes manches à manchettes, même mantille

en dentelles noires, mêmes robes ouvertes par devant attachées avec nœuds et bouquets de rieurs sur celle en dessous richement garnie de falbalas ; enfin il ne manque plus que les paniers, car la poudre commence déjà à se montrer sur quelques têtes féminines.

26 février.

J'ai dîné chez M. de Werther, dîner uniquement composé de membres du corps diplomatique et de personnes du Juste Milieu. Il y avait Mmes de Boigne, de Dolomieu, de Praslin, de Massa, de Sainte- Aul aire et autres, puis le duc de Broglie, le duc de Massa, l'amiral de Rigny, le comte de Sainte- Aul aire, le baron Pasquier, le comte et la comtesse de Flahaut et enfin des ministres étrangers et ambassadeurs. Il n'a été question que de cette malencontreuse déclaration de Mme la duchesse de Berry dans laquelle elle a dit être mariée secrètement en Italie avec une personne qu'elle ne nomme pas. De tous ces messieurs, Sainte- Aulaire a été celui qui a le moins déguisé sa joie. Le duc de Broglie, tout en déplorant cet événement, parce qu'il causera beaucoup de chagrin à Madame la dauphine, qu'il respecte et qu'il honore, disait qu'il conseillerait maintenant aux carlistes de trouver autre chose que Mme la duchesse de Berry.

Rien de plus heureux ne pouvait arriver au gouvernement de Louis-Philippe. Cet événement couvre de ridicule tout le parti carliste et ouvrira aux malveillants une source inépuisable de commentaires qui jetteront du louche même sur la naissance du duc de Bordeaux. Les

carlistes, dans la première frayeur, dans l'étonnement, dans l'accablement qui s'est emparé d'eux, veulent nier un fait avoué par un acte authentique signé de Mme la duchesse de Berry elle-même et montré, par ordre du gouvernement, à tous ceux qui demandent à le voir aux bureaux du Moniteur. Tout cela n'est pas bien généreux de la part de Louis-Philippe, mais ses partisans répliquent à cela que le gouvernement devait se justifier aux yeux de la France puisqu'il a été accusé par les feuilles carlistes de calomnier la princesse.

D'autres prétendent que c'est la duchesse elle-même qui a désiré cette publication. Les femmes qui ne s'exaltent pour aucun parti et qui ne voient dans cette affaire qu'une aventure de femme un peu scandaleuse, me disaient que plutôt que de faire pareille déclaration au général Bugeaud, au gouvernement et enfin à l'Europe entière, elles auraient mieux aimé mourir, et je crois que les exaltées du parti carliste, une fois qu'elles auront été obligées de se persuader de la chose, penseront que puisque Mme la duchesse de Berry n'a pas voulu quitter la France malgré l'état où elle se trouvait, elle aurait dû savoir mourir pour son honneur, pour celui de son fils et pour celui de son parti, qui a répandu tant de sang pour elle.

Je conçois parfaitement qu'une femme, avec un tempérament comme celui de la malheureuse princesse, ne puisse résister à des tentations journellement répétées, mais alors il faut savoir en supporter les conséquences ; elle aurait été grande dans sa chute et personne n'aurait pu supposer qu'elle aurait pu manquer antérieurement à ses devoirs, tandis qu'on le croit maintenant. Ces seules considérations, personnelles à Madame, auraient dû la

faire agir différemment, sans compter l'immense avantage que le parti royaliste aurait pu tirer de son sacrifice. Madame morte dans la prison de Blaye, quel embarras pour Louis-Philippe ! Quelle tache sur son nom ! On aurait dit qu'il avait fait assassiner sa nièce. Quel rôle n'auraitil pas joué aux yeux de l'Europe ! Comment aurait-il pu se défendre contre les attaques des journaux royalistes? Chaque procès aurait amené de nouveaux scandales ; l'éloquence de Berryer aurait eu un vaste champ pour écraser le Juste Milieu sous le poids de ses plaidoyers, tandis qu'aujourd'hui, au procès de Chateaubriand, il ne saura trop que dire et Chateaubriand lui-même est obligé d'avaler toutes les belles tirades qu'il avait préparées pour aujourd'hui et qui reposaient toutes sur la régence de Mme la duchesse deBerry. Comment Madame, mariée en Italie, pourrait-elle être régente de France, alors que, par son mariage, elle n'est même plus Française? Son expédition n'est donc plus autre chose qu'une mauvaise plaisanterie, qu'une supercherie bien cruelle pour ceux qui ont versé leur sang : elle a trompé son parti, la France entière en se faisant passer pour ce qu'elle n'était pas ; elle n'est plus autre chose qu'une aventurière de bonne maison.

Du reste, ce qui est encore plus cruel pour elle, c'est qu'on ne croit pas qu'elle soit mariée et ce doute est bien pardonnable. Si elle est mariée, pourquoi n'a-t-elle pas désigné son mari? Pourquoi faire une demi-confidence? Pourquoi ne pas nommer son époux s'il est digne d'elle, et s'il ne l'est pas, ce mariage est bien pire qu'un simple écart de femme que les circonstances seules rendent désastreux.

28 février.

M. Dupuy a présidé, le jour où Chateaubriand a paru devant les assises, avec plus d'impartialité et de conscience qu'un certain Dubois (d'Angers), dans le procès de Sosthène de La Rochefoucauld. Les jurés avaient une contenance plus décente, guère plus d'intelligence, mais une sorte d'intérêt pour les mots ! Les discours ici ne signifient rien ; les décisions sont arrêtées d'avance et il n'y a d'intéressant que les débats. M. de Chateaubriand s'est défendu avec beaucoup de simplicité. Le procureur Persil a prononcé un réquisitoire furibond, a fait une distribution d'injures, pressant, priant, conjurant la cour de condamner de dangereux innocents.

Ce monsieur a eu peu de succès, car il répondait à Berryer qui jamais n'a dépensé plus de talent. Son début laissait percer l'émotion d'un homme incertain de sa victoire et qui redoutait les influences occultes. Il s'est étendu sur les vertus et mérites de son client ; il a fait de la France comme un couplet de vaudeville, dans une pièce de circonstance. Je note cette phrase... « Nous savons que de leur côté (la branche aînée) on compte des faiblesses ; de leur côté du moins on ne compte pas de crimes. » M. du Fougerais, rédacteur de la Mode, s'est fait applaudir dans une défense hostile et après Berryer. L'avocat de l'Echo s'est noyé dans son sujet et n'a trouvé d'autre moyen que de s'évanouir pour sortir d'embarras. On était fatigué, on a peu écouté le reste, mais avant la réplique et les conclusions de Persil, Ber-

ryer lui avait répondu... cette fois avec la confiance dans sa cause et presque l'insolence du succès, car de nouveaux enthousiasmes encourageaient ses espérances.

Le président demanda alors si M. le vicomte de Chateaubriand voulait ajouter à sa défense? Avec sa modestie satirique, il répondit en s'inclinant qu'il serait charmé d'entendre M. l'avocat général. Jamais on n'a été plus emporté, plus absurde, plus « pavé de j uillet » que ce pauvre M. Persil. La contenance de l'auditoire a fini par l'intimider. Il s'est tu, en se voilant le visage comme la pudeur, mais on reconnaissait le dépit, la haine déçue ; ce n'était plus que bouffon. L'absolution était prévue : elle a été prononcée et le bruit des applaudissements, les chants victorieux ont éclaté après la retraite des juges. La jeunesse romantique attendait M. de Chateaubriand ; il a échappé à l'ovation, en s'esquivant par la salle du Conseil.

En ce qui touche l'affairede Blaye, les royalistes poussent des soupirs à déraciner les arbres, à faire tourner les moulins, des hélas ! les plus lugubres. Ils allèguent qu'on a arrêté la duchesse de Berry pour la perdre, mais qu'on l'a grandie et que ceux qui ont voulu la déshonorer se flétrissent davantage. Ils ajoutent que ce n'est pas aux princes de la branche cadette qu'il appartient de lui reprocher ses faiblesses et que, d'ailleurs, il n'est pas de femme en vue qui n'ait été soupçonnée. Pour moi, j'estime que Madame aurait dû partir au moment où elle s'est sentie grosse ; mais il paraît que ceux de la branche aînée s'en vont lorsqu'ils devraient rester et qu'ils restent lorsqu'ils devraient s'en aller.

Les carlistes disent encore que la déclaration de Madame, si elle n'est pas fausse, a été du moins extor- 11. 23

quée de la manière la plus cruelle, la plus affreuse, car il n'est pas à supposer qu'une femme puisse se livrer à un tel aveu sans y être forcée ; que ce qui met le comble à l'infamie, c'est la publication dans le Moniteur. Enfin, ils n'ont pas de termes assez forts pour exprimer leur indignation. Ils font grand bruit de la voir partagée même par les républicains et d'un article d'Armand Carrel dans le National où le gouvernement est traîné dans la boue pour avoir permis l'insertion de la déclaration dans le Moniteur. Cet article finit ainsi :

« Il n'y a certainement pas dans Paris une pauvre famille d'ouvriers qui voulût, au prix de son dernier morceau de pain, imprimer publiquement au front d'un de ses membres et de la famille la plus abandonnée, l'ignoble écriteau dont la chancellerie de Louis-Philippe va fièrement grossir ses archives, après en avoir sali la muraille du château de Blaye. Dans nos humbles familles plébéiennes, on ne sait pas livrer à la malignité publique les faiblesses de son sang pour en retirer un grossier profit. Cette protestation d'un genre tout particulier n'est faite que pour les royautés parvenues. Il marque Louis-Philippe au front du signe de Caïn, il l'attache au pilori et le met au niveau des habitants des bagnes. »

3 mars.

Le grand prieur de l'ordre du Temple, de son couvent métropolitain Jean de Saint-Germain, a envoyé à quelqu'un de ma connaissance deux billets d'entrée pour moi sous un nom supposé. Ce grand prieur était pédi-

cure, il y a encore peu de mois. Il eut, je ne sais pourquoi, l'idée de régénérer les Templiers. Quelques autres farceurs se sont joints à lui et, comme c'est un moyen de démolition, ils ont, à ce qu'il paraît, trouvé de l'appui près du comité révolutionnaire qui leur fournit des fonds pour pouvoir soutenir leur mauvaise farce.

Il y a quelque temps, ils ont publié un exposé des principes fondamentaux de leur doctrine dite « des chrétiens catholiques primitifs », suivi de leurs Évangiles, d'un extrait de la table d'or et du rituel cérémoniaire pour le service religieux, précédé du statut sur le gouvernement de l'Église et la hiérarchie lévitique. C'est un assez gros livre orné sur le frontispice du grand sceau du gouvernement de l'Église chrétienne, c'est-à-dire une énorme armoirie ornée d'une couronne impériale, d'un manteau ducal soutenus par deux anges tenant chacun dans la main droite des bannières avec la flamme des Templiers. Ce n'est autre chose qu'une mauvaise parodie du culte catholique.

Aujourd'hui donc, il y avait grande cérémonie en honneur de l'anniversaire de Jacques de Molay brûlé à Paris, en 1313, comme grand maître des Templiers. Le prétendu temple est situé rue et cour Damiette, près de la place du Caire, pas loin de la place des Victoires. Sur la porte d'entrée d'une ancienne boutique de poterie, se trouve un grand écriteau qui donne au vieux magasin le nom pompeux de « Couvent magistral ». Le local était plein ; la personne qui m'a procuré le billet et moi nous fûmes placés vis-à-vis de Mmes les chanoinesses. Mon introducteur me fit remarquer que c'était une attention toute particulière de M. le Grand Bailli, autrefois sergent sous ses ordres.

La chambre était tendue de noir et recouverte des armoiries des anciens chevaliers dont les nouveaux ont emprunté les noms et les titres; j'ai vu les armoiries de Lorraine, de Lusignan, de Montmorency, de Choiseul et beaucoup d'autres.

L'abbesse du chapitre se trouvait devant nous, assise sur un grand fauteuil, espèce de trône plus élevé que les banquettes de Mmes les chanoinesses. Elle avait une large robe en satin bleu ciel, son col surchargé de colliers et décorations ; elle est grande, bien faite et assez belle ; elle nous lançait des regards qui n'avaient rien de sévère et n'inspiraient pas précisément la vénération, d'autant plus que la plupart des spectateurs devaient se rappeler de l'avoir vue bien souvent, même tous les jours, sur les boulevards, tournant ses grands yeux noirs, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pour tâcher de se faire comprendre par les moins experts. Les chanoinesses mises en blanc, dignes de leur abbesse, étaient cependant encore d'un ordre bien inférieur et m'ont paru avoir été recrutées dans le quartier. On ne nous a pas dit qu'elles aient fait vœu de chasteté. Quant aux preuves, bien que le a Couvent magistral » soit tout tapissé d'armoiries, on nous a dit qu'on n'y était pas difficile, ce dont nous étions convaincus d'avance. D'ailleurs cela ne regarde que le grand maître qui extirpe les hérésies et les cors aux pieds.

Les chevaliers sont grotesquement affublés d'un costume qu'on trouve ici sur l'étiquette des bouteilles d'eau de fleur d'oranger dite de Malte. Pour les cérémonies, je n'ai pas vu de parodie plus absurde, plus scandaleuse, plus ridicule, de notre rite catholique que tout ce bavardage incohérent, dégoûtant, grotesque. La musique est assou-

pissante : c'est le miaulement monotone d'un orgue criard et faux, qui roucoule languissamment pendant tout le temps de la bénédiction et autres.

Trois longs discours, où il a été peu question de Jacques de Molay dont on a célébré le cinq cent dix-neuvième anniversaire, nous ont appris que depuis la réorganisation de l'ordre, un schisme en menace l'unité et qu'il faut s'y résigner. Une phrase surtout a attiré mon attention, celle où le grand prieur, en réclamant l'indulgence pour toutes les sectes, ce qui n'entre pas trop dans l'esprit de la première institution des Templiers, a blâmé l'autorité qui n'avait pu préserver la plus ancienne église de Paris d'être pillée et profanée (allusion très claire à l'affaire de Saint-Germain-l'Auxerrois). Après lui et à propos du supplice de Jacques de Molay, le chevalier Borginet a fait le portrait du roi Philippe le Bel. Lorsqu'il a dit que ce souverain « bassement soumis au pape a fut « cupide, cruel et lâche », il y a eu une explosion de bravos et d'applaudissements. On riait, on s'embrassait, on trépignait. J'ai profité de ce vacarme pour m'esquiver.

4 mars.

Mme de Flahaut et quelques autres dames du Juste Milieu nous donnent de très petites soirées avec le duc d'Orléans. Elles n'invitent alors que le peu de dames de la haute société qui vont à la cour. Mmes d'Oudenarde, de Caraman, Decazes, de Saint- Priest, de Massa, de Vallambrosa et quelques dames les plus élégantes du corps diplomatique. En fait d'étrangères, je n'y vois que

la comtesse Walewska. Le duc d'Orléans a pris la mauvaise habitude de ne jamais faire une conversation générale, mais de parler très bas à l'oreille de chacune des femmes qu'il approche et cela à tour de rôle et avec un si admirable calcul qu'à une heure du matin il se trouve précisément à sa dernière conversation et puis il s'en va. Il arrive donc que quelquefois celle auprès de laquelle il arrive à la fin de la soirée, l'attend comme son messie pour pouvoir s'en aller, car elle n'oserait jamais se retirer avant qu'elle n'eût parlé avec le duc. Mme de Flahau ( se trouvant à la porte, suivant des yeux sans relâche le duc d'Orléans, voit si Monseigneur a expédié une dame ou non et, dans ce dernier cas, elle se précipite pour empêcher de sortir celle à qui il n'a pas parlé.

Cette manière d'être rend ces soirées intolérables et le duc d'Orléans lui-même s'en est plaint l'autre jour en disant qu'il ne concevait pas pourquoi dans le monde, lorsqu'il approche d'une des dames, les autres s'éloignent. C'est cependant par la raison la plus simple et parce qu'il a l'air de confier un secret ; il parle d'une voix toute basse à peine intelligible pour la dame même à laquelle il adresse son discours.

Je n'ai jamais vu un homme sentir davantage la fausse position dans laquelle il se trouve ; il ne sait plus où il en est et il n'a pas assez d'esprit pour se mettre au-dessus de tout cela. Il en résulte de singulières inconséquences de sa part. C'est ainsi qu'il ne parle jamais à la comtesse de Saint-Priest, bien qu'elle aille à la cour. La comtesse et toute sa famille sont à la vérité très fort en opposition avec le gouvernement et la comtesse n'irait certainement pas aux Tuileries si son mari ne servait pas dans la diplomatie. Mais, de fait, elle va à la cour et je trouve

qu'il serait dans les intérêts du prince royal de se rendre au moins plus agréable à ces dames qui, en allant dans leur coterie carliste, lui feraient une bonne réputation en fait d'amabilité et d'esprit. Au lieu de cela, il semble vouloir leur faire regretter la pénible nécessité où elles sont d'aller à la cour avec leur mari. Mais ce qui m'étonne plus encore, c'est la manière inconcevable dont le duc d'Orléans traite la duchesse de Vallombrosa, charmante femme de caractère et d'esprit, belle comme les astres. Ayant épousé un duc étranger, elle n'appartient à aucun parti ; de plus, sa sœur Mme de Caraman et tout ce qui porte ce nom va à la cour ; je ne conçois donc pas ce qui fait que le duc non seulement ne lui parle jamais, mais ne la salue même pas.

La duchesse me dit avec sa douceur ordinaire : — Que voulez-vous, c'est une habitude.

J'ai eu l'agréable surprise de voir arriver mon collègue et ami X..., venu en courrier diplomatique. Contemporains, nous nous sommes quittés presque enfants et nous nous retrouvons, dans la force de l'âge, dans ce Paris, si attrayant sous tous les rapports, offrant tout et pour tous les goûts. Le long séjour que j'y ai déjà fait m'a mis à même de tout connaître et, pour qui ne le connaît pas, j'y peux être un guide excellent. C'est ce rôle que N... m'a demandé de remplir à son profit, ce à quoi je me suis prêté avec plaisir.

Pour commencer, je l'ai conduit chez Mme Alfred de

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Noailles. Elle nous a reçus avec sa grâce et son amabilité accoutumées. Elle avait eu la fièvre pendant la nuit ; elle était donc couchée sur un magnifique lit de repos recouvert d'un satin blanc superbe, brodé aux Indes en soie plate de toutes les couleurs. Elle a été encore plus aimable que de coutume, comme si elle avait voulu nous dédommager de ne pouvoir aller et venir dans son joli appartement et animer par son esprit et ses saillies les groupes qui se formaient dans les deux salons. Dans l'un, sa fille, Mlle Cécile, prépare et sert le thé avec gaieté et politesse ; c'est à quatre heures après midi, par conséquent entre le déjeuner et le dîner. On n'en prendrait donc certainement pas si un valet de chambre vous l'offrait. Mais comment résister au joli sourire de Mlle Cécile? Comment lui dire un non, fût-il le plus poli du monde, lorsqu'elle vous dit :

— Voulez-vous goûter de mon thé, je n'ai pas mis plus de trois morceaux de sucre et un petit nuage de crème. Je crois n'avoir rien négligé pour préparer cette tasse à votre goût.

Outre la table à thé, chargée de gâteaux à profusion, il y a encore, dans tous les coins des deux salons, des trépieds en bronze supportant de larges jattes en porcelaine du Japon, toutes remplies de bonbons. Les amateurs peuvent se régaler à satiété et, par surcroît de recherche, j'ai trouvé la dernière fois, adossée à des tablettes de chocolat, une charmante petite édition des lettres de Mme de Sévigné avec portraits des personnes qui y figurent et autres jolis souvenirs du siècle de Louis XIV.

La duchesse de La Trémoille nous fit entendre quelques romances. M. de Bongars nous joua des morceaux d'opéra

sur le piano et M. de Montaigu chanta d'une voix charmante tout ce qu'on lui demandait ; il y mit beaucoup de complaisance et pas la moindre prétention, deux qualités aussi rares qu'aimables. N... s'y amusa parfaitement. La duchesse de Maillé le charma par son esprit et son amabilité, il écouta avec admiration un assaut d'esprit qui s'engagea entre la marquise de Jumilhac, la comtesse de Girardin, Mme Alfred de Noailles et M. de Salvandy qui, avec tout son savoir et son talent, eut peine à n'être pas battu par l'esprit fin et prompt de ces dames, ce caquet si facile, si agréable, ces saillies, ce langage si élégant, si naturel, qui me charment chaque fois et qui doivent émerveiller tout homme de goût.

Mlle Cécile n'était point disposée pour le chant : elle venait de recevoir la triste nouvelle de la mort prématurée et violente de son petit chien Love, qui, étant au château du Val, chez la princesse de Poix, dans la forêt de Saint-Germain, a été étranglé par un rival qui lui disputait les bonnes grâces de Mlle Lowly, charmante petite compagne éblouissante de blancheur et de beauté, digne, sous tous les rapports, d'une aUiance avec cet aimable Parisien.

Mlle Cécile pleurait à chaudes larmes en nous donnant les détails de ce drame et ne se remit un peu que lorsque ses amies Mlles Auriane de Fezensac et Greffulhe étant venues nous rejoindre, on parla d'autre chose.

En sortant de chez Mme de Noailles, nous avons fait encore quelques visites; puis j'invitai N... à dîner chez nous, après quoi je lui proposai d'aller à la Porte Saint- Martm voir Lucrèce Borgia. Il écouta les premiers actes de cette tragédie assez froidement, trouva les caractères sans coloris et les effets dramatiques bien outrés ; mais

lorsqu'il vit paraître Mlle Juliette (i) si jolie, si gracieuse, il suivit sa diction, ses gestes, avec une attention marquée, il admira en elle tout ce qu'il y a à admirer et même ce qui ne l'était pas, c'est-à-dire la prose de Victor Hugo. Il m'avoua tout à coup qu'il était amoureux fou de cette jolie comédienne et tel fut son langage que je renonçai à lui faire de la morale, ce qui n'eût servi à rien.

A la fin du spectacle j'ai pris congé de lui et lui ai donné rendez-vous pour le lendemain à deux heures après midi. C'est l'heure où, s'il n'y a pas quelque courrier extraordinaire, j'ai ordinairement fini mes affaires.

Chez la duchesse de Rauzan, où je suis encore allé après la Porte-Saint-Martin, j'ai trouvé la coterie réunie et puis Mme de Castelbajac, que je n'avais pas vue depuis les Glorieuses. Elle a passé ces années à la campagne ; nous avions donc beaucoup à nous dire du bon vieux temps et du présent dont elle m'a demandé mille détails.

Mon ami, le lendemain, ne fut que trop exact à mon rendez-vous.

— Prenons connaissance avant tout de ces billets qu'on vient de me remettre et que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir, lui dis-je.

— En voilà un, sur du papier satiné, qui doit être bien intéressant, fit-il curieusement.

- — Ouvrons-le et voyons ce que c'est.

Je lus : « Si vous n'avez déjà souscrit, monsieur le comte, pour le bal... »

— C'est une quête signée Sainte-Aulaire, duchesse Decazes... Tu vois que je donne dans les œuvres de charité ; prenons celui-ci qui a l'air un peu moins élégant,

(i) Juliette Drouet, moins célèbre par son talent que par sa longue liaison avec Victor Hugo.

peut-être sera-t-il d'un contenu plus agréable, lisons : < Madame la comtesse de Yallin chargée cette année de la quête des prisonniers pour dettes... » Voilà encore une épître digne du carême; j'y répondrai pourtant affirmativement, car si cela va de ce train, je me trouverai bientôt à Sainte-Pélagie et j'aurai alors besoin des secours de Mme de Yallin. Mais continuons. Je n'ouvrirai pas ces trois-là, j'en connais l'écriture et à peu près leur contenu, mais voilà une petite lettre avec un amou endormi sur le cachet et cette devise : « Xe le réveillons pas. » Cela ne promet pas beaucoup, voyons toujours : « Monsieur, mon cher monsieur, je vous ai rencontré à plusieurs bals cet hiver, vous rappelez-vous du domino noir qui vous a donné un bouquet de violettes ; j'ai des reproches à vous faire !... je le devrais, mais le pourrai-je, en vous voyant là près de moi avec votre doux... » C'est très bien écrit, mais ce serait trop long à écouter pour toi, voyons plutôt la signature... Mme Drouet. Drouet ! c'est drôle, je n'y suis pas du tout, je me rappelle bien le domino noir, mais je vois à présent que j'étais dans l'erreur, je l'ai pris pour une tout autre personne ; mais qu'est-ce alors que cette Mme Drouet? Elle est très spirituelle, voilà tout ce que j'en sais. Elle me donne son adresse, boulevard Saint-Martin, allons-y, si tu veux. Nous voilà partis. Arrivés au boulevard, nous n'avons pas tardé à trouver le numéro indiqué sur le billet. La maison qui le porte est propre, nouvellement construite et pas très éloignée du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Par un petit escalier, fort bien tenu, nous gagnons une antichambre où un petit garçon en livrée noire, avec des aiguillettes sur l'épaule, nous demanda notre nom et nous dit en nous introduisant dans un très joli salon,

meublé avec beaucoup de recherche, qu'il va prévenir sa maîtresse. Elle ne tarde pas à paraître et c'est alors un véritable coup de théâtre, car Mme Drouet n'est ni plus ni moins que Mlle Juliette de la Porte-Saint-Martin. Mon ami me parut en être un peu contrarié, et pour cause. Il voyait en moi un rival et un rival bien sûr de son fait, puisque c'est moi-même qui l'avais conduit. Je lui devais une explication ; ne pouvant cependant la lui donner en présence de la dame, je tâchai de lui faire comprendre ma position vis-à-vis d'elle par une conversation que j'entamai avec elle à peu près en ces termes :

— Vous voyez en nous, madame, deux personnes également surprises ; Monsieur que voilà est un de mes amis arrivé depuis peu à Paris ; il vous a vue hier dans Lucrèce Borgia et il a éprouvé ce que tout homme de bon goût doit éprouver en vous voyant, une admiration, un enthousiasme pour vos charmes, pour votre talent.

— Vous saviez donc en recevant mon billet qui j'étais, monsieur, et vous avez la hardiesse de m'amener une autre personne ! Elle est très aimable, je n'en doute pas, mais lorsqu'on vous donne, monsieur, un rendez-vous, c'est pour vous, pour vous seul.

— Ne vous fâchez pas, madame, laissez-moi vous expliquer la situation, vous verrez que je n'ai pas voulu vous manquer. En recevant, ce matin, votre aimable billet, je ne me doutais pas que ce fût vous, madame, qui m'aviez si spirituellement intrigué au bal masqué ; j'avais des soupçons sur une tout autre personne ; votre lettre et l'adresse surtout que vous me- donniez m'ont prouvé mon erreur et j'ai proposé à Monsieur de courir avec moi les chances d'une nouvelle connaissance.

— Je veux bien vous croire ; je sais qu'il y a beaucoup

d'aventurières à Paris et il me paraît probable que ces femmes vous obsèdent de leurs lettres ; mais, ce dont je m'étonne, monsieur, c'est qu'avec votre expérience (car vous en avez, je le sais), vous ne sachiez pas encore discerner si la lettre que vous recevez est d'une personne distinguée ou d'une autre. Le papier velouté, satiné et parfumé, non compté ma charmante écriture et beaucoup plus encore la tournure de mes phrases, auraient dû vous éclairer. Mais donnez-moi mon billet, je vous prie.

— Je ne l'ai pas sur moi, madame.

— Comment ! vous avez laissé chez vous le billet que je vous ai adressé? Je suis de plus en plus surprise, monsieur. Ne savez- vous donc pas qu'une pareille lettre sert de passeport pour arriver à une jolie femme?

— Mais, madame, ma présence vous prouve qu'on n'en a pas toujours besoin.

— C'est un hasard, monsieur, un pur hasard. Si mon domestique vous avait dit que j'étais souffrante, que je n'étais pas chez moi, qu'auriez-vous fait?

— Il me semble que j'aurais redescendu l'escalier pour aller ailleurs.

— Mais, monsieur, d'où venez- vous? Avez- vous dormi pendant votre long séjour à Paris? Qu'avez- vous fait? Je n'y comprends rien ; je vois bien que je dois entreprendre votre éducation.

— Je ne pourrais être en de meilleures mains, plus expertes et surtout plus habiles.

— Savez-vous que ce que vous me dites est bien impertinent ! Vous donnez là un singulier exemple de politesse à Monsieur qui vient d'arriver. Il n'aura pas une bonne idée des manières des messieurs du grand monde en vous écoutant, vous qui êtes un des plus fameux,

qui êtes toujours avec les duchesses du faubourg Saint- Germain.

— Vous avez bien raison, madame ; mais, heureusement pour Monsieur, loin d'avoir besoin qu'on l'instruise en matière de galanterie, il excelle ; il connaît mieux que personne l'art d'aimer et de se faire aimer ; il sait qu'il faut avant tout être magnifique et constant ; il est l'un et l'autre par principe et par goût, avec cela il est discret et modeste. Que voulez- vous de plus?

— Rien, monsieur, rien, surtout lorsque tant de distinctions se trouvent réunies à de la beauté et de la jeunesse !

Ce compliment, accompagné du plus joli, du plus gracieux sourire du monde, suffit pour tourner la tête à mon ami. Je tirai ma montre et dis à la belle dame :

— Je vois qu'il est temps pour moi de m'en aller.

— Mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

Je ris beaucoup de cette manière de me congédier. Je pris donc mon chapeau avec la ferme intention de ne plus jamais revenir, car on ne peut guère revoir une femme qu'on a cédée à un autre.

15 mars.

J'ai conduit mon ami à une soirée littéraire chez la marquise de La Bourdonnaye qui réunit dans son salon beaucoup de gens d'esprit, hommes et femmes, et qui doit à ces fréquentations, non sans raison d'ailleurs, sa réputation de personne intellectuellement très distinguée.

Mon ami a été enchanté de ce que, grâce à moi, il a vu, et dont voici le tableau résumé.

Examinons quelques-uns des invités que je lui ai nommés. Cette femme très brune, au nez légèrement busqué, aux mouvements brusques, sans prétention à la beauté, excepté pour son petit pied, ce qui fait qu'elle porte les jupons très courts, c'est la comtesse de Chastellux. Elle est la fille de feu le duc Charles de Damas. La duchesse Charles, mariée une première fois au comte de Vogué, était une des personnes les plus spirituelles de Paris. De son premier mariage, elle eut deux fils que voilà. L'un d'eux a épousé Mlle de Mackau qui est là, assise dans ce fauteuil gothique, à causer avec Mme de Fitz-James, sa cousine. La comtesse de Chastellux est très instruite. Sa conversation est forte et peut-être pour cela moins agréable que celle de Mme Alfred de Noailles, qui est toute gracieuse, toute charmante, si légère, si gaie et pourtant si prodigieusement spirituelle ; elle est à côté de la marquise de Jumilhac qui a presque autant d'esprit que Mme de Noailles, mais elle est moins douce.

Voici, non loin de ces dames, Mme Emile de Girardin, née Delphine Gay. Elle et sa mère causent avec la duchesse de Rauzan, fille de la célèbre Mme de Duras, dont elle n'a pas tout l'esprit, encore qu'elle soit savante et très versée dans les langues étrangères.

La comtesse Charles d' Agout (1) a bien plus d'instruction que d'esprit ; elle a surtout grande prétention de réunir autour d'elle tous les savants et artistes. La voilà, cette femme, grande, maigre, pâle, très blanche, à cheveux blonds.

(1) On sait qu'elle existe dans les lettres, sous le nom de Daniel Stern.

Ce gros bonhomme de tournure et figure communes, c'est Balzac, et l'autre, pas plus grand que lui, à cheveux châtains avec une assez bonne figure ronde et fraîche, c'est Jules Janin. Celui qui parle avec la maîtresse de maison, de taille moyenne, à figure bouffie, qui ne sait trop que faire de ses bras et de ses jambes qui ont l'air de lui être de trop, c'est Victor Hugo. Cet autre, à figure très rouge avec les cheveux en l'air, qui semble un élégant manqué, qui parle trop haut et rit beaucoup de ses saillies, c'est M. de Salvandy ; il est en conversation en ce moment avec Eugène Sue qui n'est pas mal de figure avec sa barbe en collier et ses cheveux très noirs. Il a bonne façon, se mettant bien et ne parlant pas aussi haut que Salvandy. Ce personnage au teint blême, avec ailes de pigeons et qui a l'air d'un déterré, en dépit de sa physionomie spirituelle animée par des yeux perçants, c'est l'abbé de Pradt ; il est en conversation avec M. de Rességuier. M. de Girardin, ce blond que vous voyez là, est le mari de Delphine Gay ; c'est le même qui publie le Journal des connaissances utiles, dont l'abonnement est de sept francs par an. Il m'a dit dernièrement qu'il ne publiait ce journal que dans l'intérêt du pays et que, par conséquent, il n'était pas trop sûr d'en tirer des bénéfices. Depuis j'ai su, de très bonne part, que les frais de publication et autres montaient à près de deux cent mille francs par an et la recette à près de quatre cent mille francs, ce qui donne à M. de Girardin un revenu net de deux cent mille francs.

Cette espèce de girafe qui, en deux enjambées, passe d'un bout du salon à l'autre, avec sa petite voix si douce, c'est M. de Valéry. Il feuillette un manuscrit, c'est le cinquième volume de son voyage en Italie qui va paraître

la semaine prochaine. Il m'a dit qu'il nous en lirait quelques pages aujourd'hui. Il me semble que déjà il s'apprête à nous faire sa lecture. Approchons-nous donc de ce géant, car il a une bien petite voix, et à la distance où nous sommes, nous en perdrions la moitié.

M. de Valéry nous lut quelques pages sur Rome.

— Il me semble, me dit la duchesse de Maillé, après qu'il eut fini, que sa manière d'écrire est aussi douce que sa voix. Je vous avoue qu'après tout ce que ces messieurs nous lisent ordinairement, ceci me paraît d'une simplicité, d'une naïveté étonnantes.

Cependant M. de Valéry, après avoir quitté sa place, reçut les compliments de tout le monde ; moi aussi je lui dis ma phrase et il me répondit que si son ouvrage a quelque mérite sous le rapport de l'exactitude, il la devait, en grande partie, aux bontés de Mme la comtesse Apponyi qui a bien voulu lui procurer, par sa puissante entremise, les renseignements les plus précieux.

Pendant que nous parlions, toutes les dames entouraient M. de Balzac pour le prier de leur raconter une petite histoire. Il avait beau dire qu'il n'en avait point l'habitude, qu'il n'était point préparé, que toutes ces dames, tous ces hommes lettrés et spirituels lui en imposaient, tout cela fut inutile ; on lui fit prendre place à la cheminée. Jules Janin se plaça vis-à-vis du narrateur et fit, pendant que l'autre contait, le feuilleton, en critique de l'histoire, de la manière la plus spirituelle, la plus impitoyable pour notre pauvre Balzac, qui se fâcha tout rouge. Dans son histoire, il y avait deux amants échoués sur une île déserte ; ils sont près de mourir de faim ; l'amour seul les soutient et leur fait découvrir un couvent. Dans ce couvent, ils trouvent de quoi manger h. 24

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à satiété. Ceci fut une véritable bonne fortune pour Jules Janin qui railla spirituellement ce bon dîner servi dans une île déserte, ces moines bien nourris sur un roc escarpé sans arbres, sans végétation quelconque, et tout cela placé là pour recevoir les amants de M. de Balzac qui, sans ce secours, auraient dû impitoyablement mourir de faim.

La marquise de La Bourdonnaye, en femme d'esprit, ne se mêla point de la discussion. Elle fit mieux : pour rétablir la bonne harmonie parmi ces beaux esprits, elle les engagea à passer dans la salle à manger où le souper le plus délicat les attendait.

Je suppose pourtant que le lacryma, le bordeaux, le vin de Champagne n'ont pas entièrement étouffé tout sentiment de vengeance dans Balzac, et qu'il voudra bien, ne fût-ce que pour nous faire plaisir, prendre sa revanche avec Jules Janin.

Quoi qu'il en soit, la soirée finie, mon ami était enchanté.

ig mars.

Bergeron, qui avait tiré sur le roi, a comparu devant la cour d'assises. Cette affaire a été conduite bien maladroitement par Persil. Les débats prouvaient suffisamment la culpabilité de Bergeron. Je n'en ai pas douté après avoir pris connaissance des charges qui se dressaient contre lui, mais, depuis quelques jours, je suis sûr qu'il est l'auteur de l'attentat. Je le tiens d'une personne à laquelle il l'a avoué avant le procès, et à qui, au moment de se rendre au pont Royal, il avait dit :

— Je vais, de ce pas, tuer ce misérable Louis-Philippe. Après avoir manqué son coup, il vint trouver le même

individu :

— Je compte sur votre discrétion, lui dit-il. Ne parlez de ce que je vous ai confessé qu'après mon acquittement aux assises ; j'y paraîtrai, j'en suis sûr ; mais je suis sûr aussi d'être acquitté, et alors vous pourrez citer mon propos à qui vous voudrez.

Les ministres étaient tellement sûrs que Bergeron serait condamné, que, dans un conseil entre eux, ils ont discuté sur le point de savoir si la sentence devait s'exécuter ou non. Ils décidèrent qu'elle le serait, mais ils prévoyaient qu'ils ne parviendraient pas à décider le roi à signer l'arrêt. Il n'y a donc aucun doute sur le fait ; il est sûr que l'attentat a été commis, et pourtant, grâce à l'institution du jury, grâce à la liberté de la presse qui, d'avance, influençait l'opinion des jurés, enfin, grâce à la publicité des débats, non seulement le coupable a été acquitté, mais encore le gouvernement paraît sous un jour vraiment odieux. Des faux témoins, des agents provocateurs y paraissent en foule et sont ignominieusement démasqués et livrés au mépris public (1).

(1) Il y a ici une longue interruption dans le Journal du comte Rodolphe. Au mois d'avril, il demanda à être envoyé en courrier à Madrid, ce qui lui donnait l'occasion de visiter l'Espagne. A son retour, il partit pour Vienne avec l'ambassadeur et l'ambassadrice bénéficiant ainsi d'un congé de plusieurs mois, qu'il passa en partie dans sa famille, en Hongrie, et en partie dans la capitale autrichienne. Il ne rentra à Paris et ne reprit son Journal qu'au mois de janvier.

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