‹ Vingt-cinq ans à ParisChapitre 5 sur 8 · II · texte numérisé non relu

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confortable que cette tribune ; il y a de bonnes chaises avec de bons coussins, puis des prie- Dieu et toute une collection de livres de prières pour toutes les heures de la journée. Je n'en ai pas ouvert un seul, et pourtant j'ai été dans cette tribune depuis huit heures jusqu'à dix heures et demie; mais c'est que j'ai été si occupé à voir tout ce qui se passait.

Tout cela est très touchant et fort bien imaginé pour faire de l'impression sur ces âmes si tendres, si faciles à émouvoir, si impressionnables, mais, en même temps, si promptes à oublier les impressions reçues, à moins qu'elles soient bien fortes.

Notre déjeuner dansant a très bien réussi. Il faisait fort beau ; tout le monde avait l'air en train, même le duc d'Orléans, malgré la mort de Mme Walewska et malgré son état de santé qui l'avait inquiété un tant soit peu. Il a même valsé deux fois avec la duchesse de La Trémoille et la comtesse de Meyendorff. Il m'a dit que la retraite forcée qu'il avait faite, de près de quatre mois, avait produit sur lui cet effet qu'il trouvait le monde bien plus agréable qu'autrefois. Lorsqu'il a su que c'était le dernier déjeuner, il m'a conseillé de composer une figure de cotillon, où l'on verrait tout le monde venir chez l'ambassadrice pour lui demander en grâce d'en donner encore un.

Aujourd'hui, à cinq heures du matin, est mort le héros des deux mondes, le général de La Fayette, Pour finir

dignement, il a refusé tout secours religieux, ce qui met sa famille, sa fille de Lasteyrie et ses petits-enfants et arrière-petits-enfants dans un grand désespoir. Ce renégat de marquis était passionnément aimé par sa famille. Lorsqu'il s'est senti mourir, il s'est fait apporter de sa terre de la Grange une certaine quantité d'une terre conservée dans un tonneau depuis qu'il l'avait rapportée d'Amérique. Voulant, a-t-il dit, mourir en terre libre, il en répandit sur son lit et se coucha dessus ; il s'en était mis aussi sur le ventre. Voilà une bonne farce ; il mourut comme il a vécu, c'est-à-dire en comédien.

Le Juste Milieu, qui n'a peur de ses ennemis qu'aussi longtemps qu'ils sont en vie, fera inaugurer au plus vite le buste du héros des deux mondes, qui se trouve sur notre esplanade ; on remplacera le plâtre par du bronze et l'on expédiera de cette manière le cher homme dans l'éternité. Carrel et O sont au désespoir que les médecins ne soient pas parvenus à traîner cette interminable vie de leur grand homme encore quelques mois, c'est-à-dire jusqu'aux anniversaires des Glorieuses, par exemple, afin de pouvoir tenter un bon petit mouvement révolutionnaire ; mais aujourd'hui, il n'y a pas moyen, d'autant plus que, d'après la volonté du défunt, ses restes doivent être déposés auprès de ceux de Mme de La Fayette, au cimetière de Picpus, et que, dans ce cimetière, discours et manifestations sont formellement interdits.

25 mai

L'ambassadrice est partie pour sa campagne de Bellevue, jeudi dernier, à trois heures, avec Marie. L'ambassa-

deur les a accompagnées pour les y installer ; il y a passé la nuit et n'est rentré que vendredi matin. Les nouvelles qui nous sont arrivées hier de Bellevue sont fort satisfaisantes ; tout le monde, les maîtres et les serviteurs sont enchantés de la maison, du jardin et de la position ravissante de cette demeure.

Jules (1) est parti hier soir pour aller voir sa mère, et ne reviendra que demain soir. J'y serais allé aussi, mais l'ambassadeur désire que je l'accompagne aujourd'hui à Neuilly pour faire notre cour au roi et à la reine. Je ne puis donc faire ma visite à l'ambassadrice que demain, son jour de réception ; il y aura beaucoup de monde. J'habite maintenant l'appartement de notre chère cousine ; elle a eu l'extrême bonté de me l'offrir, craignant que j'eusse trop chaud dans ma chambre par un été qui s'annonce excessif. Je suis donc logé comme un prince ; je dors dans la chambre à coucher, et le jour je me tiens dans cette charmante bibliothèque. Rodolphe II a pris l'appartement de sa sœur et se tiendra, pendant le jour, avec moi, dans la bibliothèque.

Le déjeuner dansant que Mme de Montmorency nous a donné à Auteuil a été ravissant ; elle a fait construire une tente sous d'énormes platanes qui la perçaient en différents endroits ; autour de ces arbres, il y avait de grandes touffes de fleurs ; du côté où la tente touchait à la maison, les portes étaient décorées en sorte qu'on croyait entrer et sortir d'un bosquet tout fleuri. Sous cette tente avait été dressé le déjeuner le plus exquis, le plus abondant.

Il y avait deux énormes tables et six à huit petites

(1) Jules Apponyi, le second fils de l'ambassadeur.

de douze personnes chacune. La duchesse de Montmorency et la princesse de Bauffremont, sa fille, présidaient chacune l'une des grandes tables ; elles y avaient invité les dames qu'elles voulaient distinguer. Les petites tables étaient livrées aux soins de la seconde fille de la duchesse, la duchesse de Valençay ; elle avait son père, ses deux beaux-frères et son mari pour aides de camp. Néanmoins, elle a été tout le temps sur ses jambes, à aller d'une table à l'autre pour voir si toutes les dames étaient bien servies.

Le déjeuner des dames a été suivi de celui des hommes confiés aux soins des ducs de Valençay et de Montmorency, du prince de Bauffremont et du premier baron de la chrétienté. La direction de la danse et de l'orchestre m'avait été confiée ; on a dansé dans toutes les pièces. Au cotillon et pendant le galop, nous avons parcouru non seulement les appartements, mais aussi les grandes pelouses qui environnent la maison et où était placée l'excellente fanfare du 2e lanciers. Nous avons dansé jusqu'à huit heures et demie.

Demain, en allant à Bellevue, je passerai par Auteuil pour décider la duchesse de Montmorency à nous donner un autre déjeuner dansant jeudi prochain. Comme j'ai Mines de Valençay et de Bauffremont pour moi, j'espère que ma mission réussira. Je ferai encore une autre visite, dans un genre bien différent, chez la princesse de Beauvau. La pauvre princesse est mourante. Hier, le prince Charles, son mari, croyait qu'elle ne passerait point la journée; elle est cependant encore revenue à elle et m'a fait dire d'aller la voir ; elle ne peut presque plus parler, mais elle aime à écouter la conversation des autres et les détails de ce qui se passe dans le monde

qu'elle ne reverra plus. Elle ne se fait aucune illusion sur son état. Comme elle a beaucoup de peine à respirer dans ses appartements, elle s'est établie dans son jardin, entourée de fleurs, sur un beau gazon, soignée par un mari qui l'adore et deux fils qui lui témoignent une tendresse, un respect qu'elle mérite à tous égards.

27 mai.

J'ai été hier chez Mme de Montmorency, qui a bien voulu agréer ma demande et m'a chargé de la rapporter à ces dames. J'ai eu le plaisir d'y rencontrer Mme de Tourzel et sa fille, la duchesse d'Escars et son frère, le duc de Tourzel ; je ne les avais pas vus depuis les journées de Juillet. Ce fut donc une grande joie de nous revoir. La duchesse d'Escars et ses sœurs de Lorges et d'Hunolstein étaient mes meilleures danseuses, celles que j'invitais chaque fois que je les rencontrais. Ces dames ont passé tout leur temps en voyage ou à la campagne ; elles ne sont ici que pour peu de jours; elles retournent à la campagne et ne sont pas bien sûres de passer l'hiver prochain à Paris.

De chez Mme de Montmorency, j'ai passé avec M. de Bérenger chez la pauvre princesse de Beauvau ; je l'ai trouvée un peu soulagée ; on lui avait mis des sangsues, hier, qui lui ont fait du bien. Elle a pu nous recevoir et prendre part à la conversation. Un des médecins espère encore pouvoir prolonger pendant quelque temps cette pauvre vie si précieuse à sa famille. Le prince Charles est vraiment touchant ; je le trouve plus abattu,

plus changé que jamais; il ne quitte pas sa femme un instant ; il est toujours là à épier ses moindres désirs et à les prévenir s'il parvient à les deviner. Quant à elle elle a une force de caractère surprenante ; c'est elle qui tâche de donner du courage à son mari et de le préparer insensiblement à son malheur inévitable. Sur la route de Versailles, j'ai rencontré Mines de Gabriac et de Fontenille qui venaient de Bellevue. A mon arrivée dans la délicieuse maison de l'ambassadrice, j'y ai trouvé la princesse Galitzine et la princesse de Béthune avec sa nièce la comtesse de Béthune de Flandre et son mari.

Je suis resté à Bellevue pour faire les honneurs du thé. Après l'avoir servi au monde qui est venu nous voir, je me suis mis en route à dix heures moins un quart pour rentrer à Paris.

12 juillet.

Lady Gran ville nous a donné hier une superbe fête. Tous les appartements ouverts, la grande galerie merveilleusement ornée de fleurs d'orangers, le jardin illuminé, rien n'a manqué à ce délicieux bal, si ce n'est quelques femmes élégantes encore à la campagne. Lord Gran ville avait cependant l'air bien préoccupé de la nouvelle qu'il avait reçue la veille de la démission de lord Grey et lord Althorp (1). Lord Gran ville tient infi-

(1) Tous les deux, membres très actifs du parti whigh, faisaient partie du ministère qui avait succédé en 1830 au cabinet Wellington, lord Grey comme premier lord de la Trésorerie, lord Althorp, fils du comte Spencer comme chancelier de l'Échiquier.

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minent à sa place d'ambassadeur à Paris ; il ne la quitterait qu'avec un vrai regret, et c'est cependant cette triste chance qu'il court. Il me paraît très difficile de trouver actuellement en Angleterre des personnes qui puissent remplacer les deux ministres démissionnaires, sans donner ni dans les torys, ni dans le parti extrême des whighs ; c'est ce qui me fait craindre de voir entrer dans le nouveau ministère des radicaux, d'autant plus qu'un ministère tory pourrait difficilement s'entendre avec la Chambre telle qu'elle est composée en ce moment. Dans tous les cas, il y aura une grande difficulté à former ce nouveau ministère, et il se passera peut-être plus d'une semaine avant que la nouvelle de sa formation ne nous parvienne.

Ce retard va mettre dans l'embarras le cabinet des Tuileries, aussi en est-on consterné dans le parti du Juste Milieu; les journaux libéraux même paraissent craindre que ce changement ne tourne à leur avantage ; c'est surtout ce qui me soutient dans l'espoir de l'arrivée prochaine des torys au gouvernement. Ce serait un coup mortel donné à la propagande et au système grâce auquel on espère révolutionner la Péninsule.

Pas un des ministres français ne s'est fait voir au bal d'hier, tant ils sont affectés de cette nouvelle, et pourtant devaient-ils la prévoir. Cette chute de Grey se préparait déjà depuis longtemps ; c'est une grande contrariété pour des gens comme ceux qui sont à la tête de ce gouvernement ; il fallait d'avance en prendre son parti et penser aux moyens de réparer un semblable désastre. Heureusement pour nous, ils se laissent toujours prendre au dépourvu, c'est ce qui nous sauve, nous autres. Si les Français réunissaient à leur esprit et à leur énergie le jugement sain, le calme, la profondeur des Allemands,

toute l'Europe serait devenue, depuis longtemps, l'esclave de la France.

Les marquises Quintana et Navarrez ont fait hier, au bal, leur première entrée dans le monde parisien. Je me suis mis en quatre pour leur procurer de bons valseurs, pour leur présenter les hommes les plus élégants et les plus agréables ; elles ont eu un succès prodigieux ; on les a beaucoup admirées, et je n'ai pas manqué de le leur dire, d'autant plus que, lors de mon séjour à Madrid, ayant passé ma vie avec ces dames, je leur avais prédit tous les succès qu'elles auraient à Paris. Elles n'ont pas été trop fâchées de voir se réaliser ma prophétie.

Lady Granville a redoublé de grâce et d'amabilité, comme si elle voulait nous faire d'avance regretter son départ qui pourtant, jusqu'à présent, n'est tout au plus à ranger que parmi les probabilités qui ont autant de chances pour que contre. Elle a regretté l'absence de Mme de Valençay.

— J'ai été pourtant bien aimable pour elle, me disaitelle ; j'ai été à Auteuil moi-même pour la prier, elle ne m'a pas reçue ; puis je l'ai rencontrée hier au concert des Champs-Elysées, je me suis levée tout exprès pour m'approcher d'elle et lui réitérer mon invitation. Vous savez, comte Rodolphe, qu'ordinairement, je ne me donne pas autant de peine pour avoir chez moi les personnes que je veux, et pourtant elle m'a fait, au concert, une révérence profonde qui me fit prévoir d'avance qu'elle ne viendrait pas. Vous y êtes cependant et tous ses autres jeunes amis.

— Il n'en manque pas un seul, repris-je ; mais je vous dirai, lady Granville, qu'il me semble que la cause de son absence est le simple résultat d'un dérangement de toilette.

J'ai allégué cette excuse pour Mme de Valençay, mais je savais positivement que ce n'était pas la véritable raison de son absence. La veille, chez la duchesse de Montmorency où j'étais allé en revenant de Versailles, l'ayant trouvée seule avec la princesse de Bauffremont, j'ai demandé à ces dames si Mme de Valençay irait au bal Granville. La duchesse m'a dit que non et qu'elle avait déjà trouvé de trop que sa fille allât à celui que lad}r Granville nous a donné, il y a huit jours. Cette petite guerre entre ces deux princesses date depuis longtemps. Mme de Montmorency a été l'amie intime de la nièce de lady Granville, la duchesse de Devonshire, pendant le long séjour que cette dame a fait à Paris avant la révolution ; elle trouve que lady Granville ne se souvient pas assez de cette intimité. Lady Granville observe, contre ce qu'elle appelle une prétention de la part de Mme de Montmorency, que sa mère a beaucoup vécu sur le continent, et qu'elle, au contraire, a passé toute sa vie en Angleterre ; que, par conséquent, elle a toujours eu d'autres amies et connaissances que sa mère, ce qui lui a donné l'habitude de ne pas trop se souvenir des amis que celle-ci lui avait laissés sur le continent.

17 juillet.

Voilà donc Don Carlos, pendant que tout le monde le croyait tout tremblant, tout oisif à Londres, qui passe le détroit, arrive en France, la traverse de Dieppe à Bayonne, s'arrête même à Paris pendant deux jours, se promène aux Tuileries et sur les boulevards, arrange ses

affaires d'argent avec son banquier, voit plusieurs autres personnes encore et enfin, n'ayant plus rien à faire à Paris, prend le 5 de ce mois, à cinq heures après midi, des chevaux de poste et va continuer sa route très tranquillement jusqu'en Espagne, où les généraux et chefs de son parti l'attendaient avec impatience.

Tout cela arrive sous les yeux du gouvernement de Louis-Philippe ; rien dans le monde ne devait lui importer davantage que d'empêcher cette arrivée du prétendant au milieu de son armée, maintenant surtout où, déjà, il faut penser à une phrase sonore pour le discours du trône à l'ouverture des Chambres. Quelle mystification d'un côté, quel courage de l'autre ! On n'a que trop légèrement jugé Don Carlos. Il paraît maintenant hors de doute que, jusqu'à présent, il a été impossible à ce prince de se mettre à la tête de son parti en Espagne. Depuis l'avènement de la reine Christine, deux comités légitimistes se sont formés dans le but de rétablir Don Carlos sur le trône de ses pères : Valejos est le chef du comité qui s'était formé à Naples et Calomarde (1) de celui qui avait son siège à Paris. Ces deux comités rivaux ont été constamment en opposition l'un contre l'autre ; les projets que l'un mettait en avant étaient presque toujours rejetés par l'autre. Calomarde fit dire enfin à Don Carlos que le temps était arrivé où il ne pouvait plus se dispenser de se mettre personnellement à la tête du mouvement en Biscaye. Valejos y consentit aussi et doit avoir

(1) François de Calomarde avait été ministre sous le règne de Ferdinand VII et n'avait cessé de pratiquer une politique ardemment absolutiste. Partisan aussi de cette politique, Valejos, moins réputé que Calomarde, la défendait auprès du roi de Naples, cousin de Don Carlos. Christine étant devenue reine, ils s'étaient déclarés contre elle et après son abdication contre Isabelle.

obtenu du roi de Naples un secours d'un million et autant du roi de Sardaigne.

Les points sur lesquels les deux comités n'avaient pu s'accorder concernaient le règlement des opérations financières et le mode d'action à employer pour remettre Don Carlos au pouvoir. Pour ce qui concerne le premier point, les deux comités sont tombés d'accord qu'il fallait reconnaître la dette contractée par les Cortès. Pour le second, le comité Valejos fut d'avis que Don Carlos devait être remis sur le trône par le secours des puissances étrangères, réuni aux ressources qu'on trouverait en Espagne même. Calomarde, tout au contraire, ne voulait aucunement implorer les bons offices de l'étranger et disait que le mouvement devait se faire par des forces purement espagnoles. Cependant, il a eu plusieurs entretiens avec S. M. Louis-Philippe qui, constamment, s'est prononcé en faveur de l'entreprise de Don Carlos, bien qu'il en considérât le succès comme devant se faire longtemps attendre. Calomarde croyait à la sincérité de Louis-Philippe, d'autant plus que son comité, qui s'était formé et existait pour ainsi dire sous les yeux du gouvernement français, n'avait jamais eu la moindre persécution à souffrir de la part dudit gouvernement.

Le duc de Modène doit avoir ouvert un crédit de cinq à six millions en faveur de Don Carlos. Ce prétendant a voyagé en France avec un passeport sous le nom de Moreno, nom qu'Auget de Saint-Silvain avait porté pendant son séjour à Paris. Ce même Auget a figuré sur ce passeport comme domestique du seigneur Moreno. Cet Auget de Saint-Silvain est d'ailleurs un mauvais garnement de l'extraction la plus basse et un aventurier si jamais il en fut ; sa femme exerce ici un métier aussi peu

honorable pour elle-même que pour son mari, et cela dans le dernier, le plus mauvais genre. C'est pourtant dans l'humble demeure de cette femme perdue de réputation, dans une petite chambrette au quatrième, que Don Carlos a demeuré pendant son court séjour à Paris.

Il est hors de doute que Louis-Philippe joue un double jeu dans l'affaire de Don Carlos. Loin de lui être contraire, il fait et fera ce qu'il pourra pour aider à la réussite de son entreprise. Calomarde continue à voir Sa Majesté, mais avec plus de précaution qu'auparavant, parce qu'il se sait observé par la police française et que le roi pourrait facilement se trouver compromis vis-à-vis de M. Thiers. Le maréchal Soult est parmi les ministres le seul qui soit dans le secret du roi, et le seul aussi qui, dans le Conseil, se prononce contre l'intervention en Espagne.

Quant au roi, il paraît qu'il a pris le parti de permettre qu'on fournisse de la poudre et des fusils au prétendant ; il est même allé jusqu'à assurer à Calomarde qu'il n'avait reconnu la reine Isabelle que parce qu'il ne pouvait faire autrement et que ses vœux avaient toujours été pour Don Carlos. Soult et Gisquet ont profité de cet incident pour se défaire de cette énorme quantité de fusils dont ils sont possesseurs et qui leur ont valu tant de vives attaques de la part de la presse. Soult doit donc, sous prétexte de santé, se rendre dans les Pyrénées pour y prendre les eaux, c'est-à-dire pour faire passer ses fusils et de la poudre à Don Carlos.

Pendant que toutes ces intrigues se trament entre le maréchal, le roi et Calomarde, on se dispute dans le Conseil des ministres, le roi y présidant. Le préfet de police a violemment attaqué M. Thiers, en disant que M. le ministre avait gardé pour lui deux dépêches télé-

graphiques, soit, disait-il, pour cacher son embarras, soit, ce qui est plus probable encore, pour en profiter en agiotant sur cette nouvelle. Thiers s'est assez mal défendu, à ce que l'on prétend, et Soult a dit que pour terminer cette affaire il lui semblait indispensable que les télégraphes passent sous son autorité, d'autant plus que cette partie de l'administration devrait toujours être aux ordres du président du Conseil. Ces dissentiments semblent avoir mis le ministère en péril. Le bruit a couru hier soir que Soult avait donné sa démission, que le général Haxo lui succédait comme ministre de la guerre et que le maréchal Gérard devenait président du Conseil.

Avant que Don Carlos ne quittât l'Angleterre, il a conféré avec le duc de Wellington, ce qui a eu pour résultat une espèce de profession de foi de la part du prince et un travail qui contient différentes indications sur la manière dont on devrait agir en Espagne. Zumalacarreguy (i) y est désigné comme général en chef, et Calomarde comme chargé des affaires politiques. La dette des Cortès doit être reconnue, et Don Carlos doit entourer son trône des institutions des anciennes Cortès.

Le roi a manifesté récemment sa sympathie pour Don Carlos. Il a dit au duc de Mortemart que si Don Carlos agissait promptement et avec énergie, il trouverait en France de l'appui pour sa cause, dont le succès ne desservirait en rien les intérêts français.

(i) Le héros de l'insurrection carliste de 1833-1835 dont il fut l'âme et où on le vit à la tête des insurgés marcher de victoire en victoire et mettre en péril la royauté d'Espagne. Bresse en mai 1835, en assiégeant Bilbao, il mourut des suites de sa blessure. Sa mort eut pour résultat la défaite des partisans de Don Carlos.

20 juillet.

Le maréchal Soult, n'ayant pu faire approuver par le Conseil des ministres ses projets de réorganisation de l'armée d'Afrique, a donné sa démission. Le roi lui a promis que si la France intervenait militairement en Espagne, il aurait le commandement de l'armée. On raconte que la même promesse a été faite à Gérard, ce qui fait que ces deux maréchaux poussent le roi à la guerre.

Jusqu'à présent, il ne nous est arrivé aucune grande nouvelle décisive en faveur de Don Carlos, mais rien non plus qui puisse faire craindre pour lui quelque fâcheux désastre. Gérard, d'accord avec le roi, a pris les mesures nécessaires pour empêcher l'entrée de poudre et d'armes en Espagne par les frontières françaises.

M. de Mesnard a raconté au marquis de Bartillat qu'il avait eu un entretien à Londres avec Don Carlos et que celui-ci lui a demandé jusqu'aux moindres détails du voyage qu'il a fait en France avec Mme la duchesse de Berry. M. de Mesnard ayant dit à Don Carlos qu'ils avaient, la princesse et lui, voyagé en calèche découverte avec deux chevaux de poste, qu'ils s'étaient arrêtés chaque fois que cela leur avait convenu, qu'ils étaient descendus tout simplement dans les auberges les plus fréquentées et qu'on ne leur avait jamais demandé leur passeport, Don Carlos ne revenait pas de son étonnement. Il finit par dire à M. de Mesnard :

— Je vous remercie, monsieur le comte, de tous les

détails que vous venez de me donner, vous m'avez rendu par là un très grand service.

— Je ne comprenais pas trop, dit M. de Mesnard, pourquoi Don Carlos m'exprimait sa gratitude. Je ne l'ai compris qu'en apprenant en quelles conditions il a luimême traversé la France pour passer en Espagne.

23 juillet.

Le comte Pozzo et le prince Galitzine nous ont fait, lundi dernier, la plus jolie surprise. A la nuit, notre jardin de Bellevue, le lac, la tour et le hameau s'illuminèrent tout à coup. Je fus des premiers à m'en apercevoir ; je quittai la partie de billard que je faisais avec lady Stuart et m'empressai d'avertir les personnes réunies dans le salon. Tout le monde courut à la porte. A l'entrée d'un bosquet du jardin se trouvait l'orchestre de Muzard ; la comtesse Pozzo, Mlle Delian, la princesse Galitzine, M. de Meyendorff, le prince Metschersky et le prince Galitzine entonnèrent en chœur des couplets en l'honneur de l'ambassadrice, la reine de Bellevue. Ce concert terminé, des feux de Bengale rouges et bleus enveloppèrent les arbres, le lac, la vieille tour, puis s'élevèrent des gerbes de flammes et des fusées. Sur le lac, la petite barque vomissait des boules lumineuses de toutes les couleurs et le pont n'était plus qu'une fontaine ardente. Le feu d'artifice terminé, tout le monde rentra dans la salle où nous avons dansé jusqu'à minuit, heure tout à fait indue pour Bellevue.

Jeudi dernier, lady Stuart nous a donné un déjeuner

dansant à Auteuil ; on s'y est réuni à deux heures après midi, et l'on a dansé jusqu'à deux heures après minuit.

J'ai été invité hier à Boulogne pour y dîner avec les marquises Navarrez et Quintana, puis chez la marquise de Bartillat pour y rencontrer la jolie et aimable comtesse de Béthune de Flandre qui compte passer quelques jours à Paris, et enfin chez le ministre de Prusse, où devaient se trouver Mmes d'Oubril, qui ont eu tant de bontés pour moi à Madrid.

De tous ces dîners, j'ai accepté celui de Mme de Werther, en priant toutefois la marquise de Bartillat de retenir chez elle après dîner, le plus longtemps possible, la belle comtesse de Béthune, afin que j'eusse la joie de la trouver encore chez elle après mon dîner chez les Werther. Tout s'est arrangé à merveille; j'ai trouvé la comtesse chez Mme de Bartillat ; nous sommes allés ensemble au concert des Champs-Elysées. Nous sommes revenus ensuite chez la marquise où la causerie s'est prolongée jusqu'à deux heures du matin. Le marquis était là avec ses cartes d'Espagne, où nous avons, grâce à ses explications, suivi la marche de Don Carlos. La comtesse trouvait cela très ennuyeux et ne l'a pas caché.

— Mon cher oncle, a-t-elle dit au marquis, depuis que Don Carlos est en Espagne, vous êtes d'une maussaderie remarquable ; vous ne parlez plus d'autre chose.

ier août.

La marquise de Bartillat m'a montré, dimanche dernier, après dîner, une lettre bien parfumée, bien soigneu-

sèment écrite sur du papier satiné avec de fort jolies et aimables phrases, et le tout pour lui demander une heure d'entretien. Cette lettre était signée d'Orléans.

— C'est le prince royal, comme vous voyez, cher comte, me dit-elle, qui viendra causer avec moi. Je lui ai fixé le mercredi.

— Ce qu'il y a de plaisant dans tout ceci, interrompit le marquis, c'est qu'au moment où ma femme répondait au billet du duc d'Orléans, je venais lui faire la lecture d'une lettre que j'adresse au comte de Villemur. Nous sommes donc à la mode. Elle est au mieux avec le pouvoir, et moi, je l'attaque tant que je peux. Que voulezvous, mon cher comte, je déteste ces gens-là.

La marquise souriait ; elle se tourna vers moi :

— Faites-moi ma leçon, cher comte. Vous savez que le duc d'Orléans me parle de tout. L'affaire de Don Carlos sera traitée longuement ; dites-moi donc ce que je dois lui dire à ce sujet.

— Je sais, répondis-je, que le duc d'Orléans est pour la guerre ; il désirerait avoir un commandement ; c'est tout simple. Il vous parlera donc dans le sens d'une intervention en Espagne ; tâchez, autant que vous pourrez, de lui prouver combien cette intervention serait dangereuse pour le gouvernement de son père, car les puissances du Nord prendraient la chose au sérieux ; le temps des concessions est passé. Ne négligez aucun moyen pour lui faire peur. Pour ce qui le concerne personnellement, vous savez, madame, combien je suis attaché au prince royal et combien je l'ai admiré autrefois. Ses manières, sa conversation, tout enfin me plaisait en lui ; je vous parle surtout du temps où il s'appelait duc de Chartres. C'est donc pour le duc de Chartres que je professais une véri-

table admiration. Ce que j'éprouve pour le prince royal aujourd'hui n'est pas tout à fait ce même sentiment ; mais, pour être juste, je dois convenir, ma chère marquise, que la position du duc d'Orléans n'est pas non plus celle du duc de Chartres, la différence est immense ; il est fort aisé d'être duc de Chartres et fort difficile d'être prince royal et héritier présomptif de Louis-Philippe.

Après ce préambule, j'ai développé ma pensée et voici le résumé de ce que j'ai dit : le duc a été bourré de trop de science ; il n'a pu digérer tout son savoir, et au lieu de l'instruire, on n'a fait que fausser son esprit naturel ; de là vient que sa position est trop difficile pour lui, il commet journellement les fautes les plus graves, il n'a aucune mesure en rien, aucune suite dans ses actions, et une très malheureuse attitude vis-à-vis de son père ; il est, en outre, fort mal entouré et parmi ceux qui l'entourent, il n'est personne qui soit en état d'exercer sur lui une salutaire influence ; il est entièrement abandonné à son propre jugement, ce qui est chose très malheureuse.

Il a cru devoir se mettre en opposition avec le gouvernement de son père, non que la marche du gouvernement soit contraire à son opinion, mais parce qu'il a vu qu'en Angleterre l'héritier présomptif prenait cette attitude ; il ne comprend pas que sa position est entièrement différente de celle d'un prince de Galles. Le duc d'Orléans ne saurait être en opposition avec son père sans tomber dans l'absurde, car en fait d'opposition en France, il n'y a que deux partis : celui de l'anarchie et celui des carlistes, et aucun des deux ne veut de lui. Malgré cela, il fréquente surtout des républicains ; il leur tient les propos les plus imprudents ; il pousse la légèreté au point de leur faire

entendre qu'il n'approuve pas que son père ait oublié les promesses sacrées qu'il a faites au peuple souverain. Ici, Mme de Bartillat m'interrompit, en s'écriant :

— Mais c'est affreux de sa part.

— Oui, madame, sans doute, c'est affreux ; cependant vous connaissez le prince royal aussi bien que moi ; il est faible, léger, facile à enthousiasmer et le dernier venu qui lui parle est, à ses yeux, celui qui a raison. Vous rappelez-vous le dernier entretien que vous eûtes avec lui et dans lequel il a osé vous soutenir qu'il éprouvait une véritable sympathie pour les héros des Glorieuses Journées et qu'en cette occasion, le peuple s'est montré digne d'admiration et qu'il eut l'air tout déconcerté lorsque vous lui dîtes que c'est à ces prétendus héros de Juillet que sont dues les insurrections qui ont suivi? Il est difficile à admettre qu'il n'ait pas compris qu'il est leur dupe et qu'un prince royal républicain est chose fort plaisante à voir. Mais, que voulez-vous, il a une peur affreuse de se compromettre vis-à-vis du parti qui le flatte et cherche lui-même à le flatter. Lorsque, par exemple, il se trouve en public avec le corps diplomatique, il affecte de traiter sans égards les représentants de toutes les cours, excepté celle d'Angleterre, ce qui est bien maladroit, puisque, d'autre part, il a la prétention d'épouser une princesse de famille régnante.

— Je lui répéterai tout cela, soyez-en sûr, cher comte, me promit la marquise ; je lui dirai combien il est indécent et vulgaire même de ne pas rendre aux personnes investies d'aussi hautes fonctions, et au surplus munies du caractère représentatif, ce qui leur revient de droit et qu'un prince ne saurait leur refuser sans déroger à sa propre dignité. Mais je suis étonnée, continua la marquise,

qu'il se montre ainsi envers vous, car il me disait encore dernièrement combien il vous aimait ; voici ses propres paroles : « Tout me plaît en ce jeune homme, je me sens beaucoup d'attrait pour lui. »

— Croyez, madame, que dans tout ce que je vous ai dit relativement à son attitude envers le corps diplomatique, ce n'est pas de moi que j'ai voulu parler ; pour moi personnellement il a été toujours de même, prévenant, bon, aimable, me parlant toujours avec amitié; mais il n'adresse que très rarement la parole à l'ambassadeur, et c'est jusqu'à l'ambassadrice même qu'il étend ses rigueurs. L'exception qu'il fait pour moi rend donc d'autant plus désobligeante la froideur avec laquelle il traite tout le reste du corps diplomatique. Si je vous en parle, c'est dans l'intérêt du prince et non afin de réclamer ses bontés pour ce corps, qui n'en a nullement besoin. J'ai encore, pour le duc d'Orléans, assez de mon ancien attachement pour souhaiter de le voir dans une voie plus digne de lui, plus conforme à sa position. Je voudrais qu'il inspirât plus de respect pour sa personne, qu'il provoquât par ses politesses, par ses manières affables les hommages sincères et flatteurs des représentants des cours étrangères.

Peu de jours après cette conversation avec la marquise, je reçois le matin un petit mot du marquis me disant qu'il savait positivement qu'au lieu d'intervenir en faveur de Don Carlos, le gouvernement français voulait l'enlever. Je compris que cette nouvelle venait du duc d'Orléans. Je fis répondre que j'irais dîner chez les Bartillat, afin de causer librement avec la marquise.

J'ai connu ainsi toute sa conversation avec le prince. Rien n'a été plus intéressant. L'entretien a touché à tout, la position personnelle du roi, celle du duc d'Or-

léans, du gouvernement, des oppositions républicaine et carliste, celle de la France vis-à-vis des puissances du Nord, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, les petites intrigues de la cour et de la ville et tout cela pêle-mêle, sans la moindre réserve, sans la moindre tenue ; c'étaient deux enfants qui se disputent, qui se fâchent et rient tour à tour. Cependant, la marquise lui a parlé très franchement sur la manière peu correcte dans laquelle il s'était mis vis-à-vis de son père et du gouvernement actuel. Elle lui a répété tous les propos que les jeunes républicains tenaient sur son compte en lui faisant remarquer que, de cette manière, il finirait par n'avoir aucun parti pour lui.

— Cela se peut, lui répondit le duc d'Orléans. Mais, est-ce de ma faute si mon opinion diffère essentiellement de la manière de voir de mon père? Au reste, je vous répète, madame, que malgré tout, je n'ai jamais été mieux avec le roi qu'en ce moment.

— Cependant, Monseigneur, on vous prête des propos épouvantables que vous auriez tenus tout dernièrement.

— Ah ! madame ! on finira par me faire passer aux yeux du monde pour un parricide.

— C'est précisément ce qui est arrivé, Monseigneur ; on parle de promesses que vous devez avoir faites dans ce sens à quelques jeunes gens du parti républicain. Ces hommes se moquent de vous et disent à qui veut l'entendre qu'ils ne veulent pas plus de vous que du roi votre père.

Le duc nia ces propos et afhrma à la marquise qu'il ne fréquentait pas une aussi mauvaise compagnie que celle où on le faisait figurer, il nia même ses rapports avec le parti républicain ; il ajouta qu'il était beaucoup trop fier

pour supporter les familiarités de ces messieurs. En revanche, il ne contesta pas la froideur avec laquelle il avait traité jusqu'à présent le corps diplomatique et avoua n'avoir été aimable qu'avec lord Granville.

— C'est ce que vous avez pu faire de plus inconséquent, répliqua la marquise ; c'était vous donner une couleur qui devait vous être défavorable aux yeux des autres cours.

— Vous avez raison, madame, répondit le duc, et dorénavant, j'agirai différemment avec les représentants des puissances. Il y a aujourd'hui chez nous un dîner diplomatique, vous verrez qu'on sera content de moi.

Ce dîner devait d'abord se donner après l'ouverture de la Chambre, mais le roi a trouvé que ce serait mieux avant parce que cela ferait bon effet dans le public. Le duc d'Orléans a tenu parole, il a été on ne peut plus aimable avec tous les ambassadeurs et surtout avec nous.

En parlant des affaires d'Espagne, il a confessé à la marquise que lui personnellement était pour l'intervention, et fermement convaincu que les puissances du Nord ne prendraient pas la chose assez à cœur pour faire la guerre à la France.

— Nous avons révolutionné la Belgique, a-t-il dit, nous avons pris Ancône, nous avons pris Anvers, et les puissances n'ont pas bougé. Il en sera de même cette fois. Au reste, il a été décidé au Conseil qu'on ferait enlever Don Carlos : c'est à la vérité le meilleur moyen d'en finir. Pour ce qui concerne les carlistes, sans cette malheureuse affaire d'Espagne, on aurait amnistié tout le monde, le roi est d'avis qu'il faut ouvrir les prisons de Ham, de Saint-Michel, etc., etc. Vous savez, madame, continua le prince, que je déteste ce parti, mais je pense,

comme mon père, qu'il y a lieu de mettre un terme à des rigueurs inutiles qui pourraient même devenir nuisibles au gouvernement, car il n'est jamais bon de faire des martyrs. Maintenant que la République est à bas, mon père pourrait tenter de se faire un parti parmi les légitimistes ; Decazes, Mortemart et même le duc de Noailles pourraient l'y aider. Celui-ci est ambitieux et peut-être pourrait-on le gagner, mais avec cette mauvaise affaire d'Espagne, tout ce projet est actuellement impossible à exécuter.

— ■ Ce qui me paraît extraordinaire, reprit la marquise, c'est ce parti pris contre Don Carlos alors que le roi est personnellement bien disposé pour ce prince, et que je sais positivement qu'il aimerait mieux voir Don Carlos sur le trône que cette reine avec ses amants et ses folies et ces Cortès qui ne se laisseront guère influencer par notre ambassadeur.

— Je suis fâché, reprit le duc d'Orléans, qu'on sache tout cela ; le public et surtout l'étranger devraient ignorer les vœux que mon père forme pour Don Carlos. Ce n'est pas lui qui propose l'enlèvement de ce prétendant ; tout au contraire, il s'y est fortement opposé dans le Conseil, mais, comme tous les ministres se prononçaient unanimement dans un sens différent, il a cédé. C'est Thiers qui est à la tête de tout cela.

— Cela doit être, reprit la marquise ; il a dit dernièrement à un de ses amis qui, à propos de ce même projet, lui observait que le roi ne permettrait jamais qu'on enlevât Don Carlos : « Le roi ne voulait pas non plus que la duchesse de Berry fût arrêtée ; et je l'ai arrêtée malgré lui ! »

10 août.

Le marquis de Bartillat a été éveillé ce matin à sept heures par douze individus envoyés par le préfet de police pour faire chez lui une perquisition en règle ; on a tout fouillé, tout saisi : on a lu et relu toutes les lettres du marquis, espérant y découvrir les preuves d'une grande conspiration. Même procédé chez la marquise et chez sa fille dont les cahiers d'exercices eux-mêmes ont été feuilletés. La marquise n'a pas manqué de se plaindre au duc Q'Orléans. Dans un petit billet du matin, elle a fait remarquer que cette visite de police était aussi illégale que vexatoire et fort ridicule, puisqu'on n'a rien trouvé, ni lettres, ni papiers quelconques dangereux pour le gouvernement, qu'au reste cette affaire avait produit bien plus d'effet sur ses amis que sur elle-même, et que si elle en riait, ses amis en étaient indignés.

Voici la réponse du duc d'Orléans :

« Vous avez eu raison de compter, madame, sur les sentiments qu'a excités en moi l'inconcevable nouvelle que vous me donnez. J'en avais vaguement entendu parler hier soir, et ni le général Pajol avec qui j'étais, ni moi, nous n'avons voulu y croire ! Mais vous avez admis, madame, que chacun dans ce monde n'est responsable que de ses propres péchés. Je réclame pour moi l'application de cette maxime. Vous devinerez le reste, j'ose le croire, car je ne veux vous fatiguer, ni de l'expression de mes regrets bien vrais, ni de l'assurance d'un attachement que nous sommes convenus de mettre

au-dessus des atteintes de la politique, quelles qu'elles soient.

« Arrivé avant-hier de Lunéville et assez souffrant, je pars cette nuit pour Compiègne ; permettez-moi de vous demander un bon souvenir et la permission de vous présenter mes hommages à mon retour. — Cinq heures et demie. — Orléans. »

C'est en sortant de la salle à manger, où nous avions dîné, que la marquise reçut cette lettre du duc ; elle m'engagea à la suivre dans son cabinet pour en faire la lecture et pour parler de la position singulière dans laquelle elle se trouvait entre les opinions du marquis et son amitié pour le duc d'Orléans. Après une conversation assez longue toute nourrie de ce sujet, je lui offris mon bras pour la reconduire auprès de sa société.

— Messieurs, dit-elle en rentrant dans le grand salon, nous allons au jardin.

Le prince de Craon, M. de Genoude et le marquis de Brézé se levèrent pour nous suivre. En traversant un cabinet dont la large porte vitrée donne sur un perron d'où l'on descend sous une sombre allée de tilleuls, je trouve M. de Bartillat avec son cousin Durfort et M. de Vitrolles, une lettre à la main et parlant très vivement ensemble.

— Voilà encore du nouveau, mon cher Rodolphe, me dit le marquis en me faisant signe ae venir auprès de lui, voilà une citation en forme pour comparaître devant la police, le tribunal Gisquet.

— Ah ! ceci, par exemple, devient un peu moins plaisant ! s'écria la marquise tout effrayée.

— Ne vous en inquiétez pas, ma chère, reprit le marquis ; cette vexation tournera tout à mon profit et à

celui de mon ami Tassin, contre lequel tout ceci est dirigé.

— C'est bien, mais préparez- vous à ce que vous leur direz, car enfin ne pourrait-on pas vous envoyer en cour d'assises ou devant quelque autre tribunal !

— Sans doute ; cela dépend entièrement du bon plaisir de ces messieurs. Néanmoins, je ne penserai et je ne veux penser à mes réponses que lorsque je me trouverai devant les inquisiteurs.

— C'est pourtant bien drôle, madame, dis-je en m'adressant à la marquise. Pendant que nous lisions cette aimable lettre du duc d'Orléans, le marquis en reçoit une qui ne ressemble pas tout à fait à celle du prince.

— Cela fait tableau, cher comte. Dans cette petite scène, nous avons l'image de notre gouvernement pour ainsi dire calqué.

— Et dire, reprit le marquis avec humeur, que ces gens-là sont soutenus par les puissances étrangères !

— Vous savez, mon cher marquis, que ce n'est pas nous qui avons mis Louis-Philippe sur le trône, rappelai-je alors. Charles X a commis de grandes fautes, le mal est profond, le remède bien difficile à trouver, et croyez-vous que le médecin ferait bien de tuer le patient pour le délivrer des maux qui le tourmentent ?

Il y avait encore là le comte de La Croix, un des agents de Don Carlos, qui attend les pleins pouvoirs de ce roi pour se mettre en rapport avec le corps diplomatique. Ce personnage a été secrétaire du prince de Polignac, ce qui ne prouve rien. Je n'ai eu que deux conversations avec M. de La Croix ; il peut avoir de bonnes intentions, mais il les énonce avec violence et aigreur, ce qui n'en impose à personne ; ce n'est pas ainsi qu'on fait les affaires.

Un homme bien plus intéressant dans sa conversation,

46o VINGT-CINQ ANS A PARIS

c'est M. de Genoude, rédacteur en chef de lalGazette de France. Son journal est fort ennuyeux, et les principes qu'il professe, ainsi que son système, me paraissaient jusqu'à ce jour inintelligibles. J'ai eu le courage de le lui dire. Il l'a très bien pris et, loin de se fâcher, il m'a expliqué ses idées un peu plus clairement que dans son journal. Cependant, une seule conversatiun sur un aussi vaste sujet ne suffit pas pour comprendre et pour suivre un système dans tous ses développements, mais l'esquisse que M. de Genoude m'en a faite avec une éloquence entraînante, avec cette charlatanerie dans les pensées et dans les phrases qui est propre aux Français et qui ne laisse pas d'avoir ses charmes, m'a plu infiniment.

Si je ne donne pas ici toute cette intéressante conversation, ce n'est pas par crainte de n'être pas compris, mais plutôt de peur de nuire à M. de Genoude en ne rendant pas avec assez d'éloquence et de grâce un sujet qui en a besoin pour ne pas sembler ennuyeux.^

Son système repose sur le vote universel : le pouvoir serait entre les mains de la Chambre ou des États généraux, comme il les appelle, et le gouvernement serait exclusivement entre les mains du roi. ,

— Avec ces mots, « le gouvernement au roi », m'a dit M. de Genoude, tout est sauvé.

17 août.

C'est un bien agréable séjour que celui de Royaumont (1) ! Au milieu d'un vaste et beau parc s'élève un

(1) Ancienne abbaye près de Luzarches (Seine-et-Oise) dont les pages qui suivent racontent la transformation.

ravissant pavillon construit sur le même plan que les fameuses villas de Palladio (1), sur les rives de la Brenta, près de Padoue. Trois larges perrons admirablement construits ornent trois de ses façades qui présentent ceci de remarquable que de chacune d'elles la vue s'étend sur les eaux qui arrosent le parc et les fait admirer sous un jour différent. Tantôt, c'est un fleuve qui serpente entre des groupes d'arbres et des touffes de fleurs, formant çà et là de petites îles, avec des ponts très légers qui les réunissent au rivage et au beau pays qui s'étend au delà et semble une continuation du parc ; tantôt c'est un large canal bordé d'un frais gazon dont des massifs fleuris forment pour ainsi dire la broderie. Sur ce gazon se dressent des statues et des vases en marbre blanc. Deux larges allées des deux côtés du canal suivent son cours sur lequel d'épais et d'antiques tilleuls, que le soleil ne peut traverser, répandent comme dans une galerie sans lumière un crépuscule éternel ; tantôt enfin, c'est un grand lac aux eaux limpides que l'on découvre du pavillon. Comme dans une immense glace, les ruines de l'ancienne abbaye de Royaumont, fondée par saint Louis, y reflètent ce qui reste des arcades, colonnades, ogives à pointes, créneaux, balcons, balustrades richement sculptées, ces longues fenêtres que de beaux vitraux ornaient autrefois et qu'ont remplacés des festons de lierre. Si les murs pouvaient parler, que d'événements pourraient nous retracer ceux-ci depuis son fondateur jusqu'à nos jours!

Le dernier abbé de Royaumont bâtit le pavillon que le marquis de Bellissen habite aujourd'hui et où il exerce

(1) Célèbre architecte italien du seizième siècle.

la plus aimable hospitalité. Un jour, vers l'année 1779, le seigneur de Viarme, ami de l'abbé de Royaumont, vint chez lui et lui dit :

— Mon cher abbé, ce pavillon que vous venez d'achever me paraît charmant et vous me donnez grande envie d'en faire l'acquisition !

— C'est une envie que je ne puis satisfaire, mon cher marquis, répondit l'abbé. Ni moi, ni mon successeur ne pourrions vous vendre ce qui appartient à l'abbaye.

— Ne vous y fiez pas, mon cher, reprit le marquis; du train dont vont les affaires de nos jours, on ne peut répondre de rien.

Effectivement, peu d'années après, le marquis acheta le pavillon et même l'abbaye, ou plutôt les ruines qui en attestent la magnificence, car la Révolution avait tout détruit. Il l'acheta ainsi que les jardins d'un industriel qui, dans l'enceinte de l'ancien cloître, avait établi une filature de coton. Enrichi par les revenus de sa fabrique, il réunissait là, au temps de Charles X, tous les membres marquants de l'opposition, ses amis, tels que Casimir Périer, Benjamin Constant, Laffitte, et on y menait joyeuse vie. Ce fabricant, enragé libéral, ne rêvait que bouleversement ; ses vœux furent bientôt exaucés, le gouvernement de Charles X croula et avec lui, ce à quoi notre fabricant ne pensait pas, la prospérité industrielle. Pendant trois ans sa fabrique ne marcha plus : il fut obligé de faire face aux frais de l'établissement sans en retirer le moindre revenu ; ses capitaux se changèrent en dettes et le malheureux s'est vu forcé de vendre cette propriété pour satisfaire ses créanciers, j

Tout en me donnant ces détails, M. de Bellissen me conduisait au salon. Comme je n'étais parti de Paris que

vers deux heures, je trouvai, en arrivant à Royaumont avec Jules qui m'avait accompagné, tout le monde à table. On me plaça entre Mme de Ménars et la maîtresse de maison. Jules et moi nous avions grand appétit ; Jules mangea et se tut. Moi, au contraire, je ne savais comment répondre à toutes les questions qu'on me posait.

— Comment va Mme l'ambassadrice?

— Et votre bal a-t-il réussi?

— Est-ce vrai que Mme de Flavigny et Mme d'Agout y sont venues?

— Comment Mme de Gabriac a- 1- elle pris la présence

de Mme d'Agout?

— Don Carlos est victorieux en Espagne, n'est-ce pas?

— Nos ministres font toujours de fières bêtises, hein? Et nos Chambres? Et la quadruple alliance?

— A propos de mariage, me dit Mme de Ménars, est-il vrai que M. de Mont Saint- Jean soit mort le jour même de son mariage?

— Mais, s'écria la marquise de Bellissen, si vous parlez tous à la fois, le comte ne pourra répondre. De grâce, laissez-le manger.

Et se tournant- vers moi : « Puis- je vous offrir de ces croquettes de volaille? » Tout en mangeant, je répondis à toutes les questions. Toutefois, ce premier choc soutenu et enduré, j'ai cru pouvoir me dispenser de faire les frais d'une conversation générale et je me suis borné à ne plus étendre ma conversation au delà de mes voisines.

Après dîner, j'ai demandé la permission d'aller faire ma toilette. Le marquis me montra ma chambre dont on avait déjà pris possession pour moi. Je fis donc ma toilette et puis je descendis dans le parc où toute la jeunesse se récréait en naviguant sur le lac et en y faisant

assaut de vitesse. Je fus invité à me joindre à cette joyeuse compagnie.

Le prince Soutzo, quijprétendait être un excellent rameur, m'invita ainsi que Mme de Ménars à nous confier à lui. Notre embarcation glissa sur l'eau avec grâce et avec une vitesse remarquable. Cependant, une effroyable lutte s'engagea entre notre rameur et une autre petite barque dirigée par un M. Lecoq qui, au lieu de nous chanter ses jolies barcaroles ainsi qu'il était convenu, se mit à ramer de toutes ses forces pour nous dépasser. Soutzo, plutôt que de céder la palme comme rameur à cet élève du Conservatoire de Paris, aurait préféré, il me semble, se noyer lui-même et nous autres. Il frappa donc vigoureusement l'eau avec ses deux rames en tâchant de donner une direction au bateau qui, si elle avait réussi, aurait coupé le chemin à nos adversaires ; mais M. Lecoq prévint cette manœuvre et crac, voilà les barques donnant l'une contre l'autre.

Le choc fut violent ; Mme de Ménars serait tombée dans l'eau à la renverse, si je ne l'avais retenue. C'eût été un bain froid ; au lieu de cela, nous eûmes une douche sur la tête, car la violente manœuvre que nos bateliers amateurs firent avec leurs rames nous envoya l'eau à la figure ; nous en fûmes inondés, si bien qu'il nous fallut rentrer et changer de^toilette.

Le soir, on chanta. M. et Mme Lecoq, que M. de Bellissen a engagés chez lui pour toute la saison, chantent d'une manière charmante, de même deux des demoiselles Vandermersh, la marquise de Gabriac qui venait d'arriver, et deux jeunes dames anglaises ; M. de Bellissen les accompagna sur la basse et Mme Lecoq au piano. Dans les chœurs, tout le monde se mit à chanter et moi tout

comme les autres. A onze heures, on servit le thé et après l'on dansa jusqu'à trois heures après minuit. Tout le monde se retira passablement fatigué.

Néanmoins, il fut décidé que le lendemain, on irait le matin après le déjeuner, à cheval et en voiture, à Chantilly, quelque temps qu'il fît, car le baromètre venait de baisser considérablement. Le lendemain, à onze heures, malgré la fatigue, tout le monde était dans la salle à manger d'où nous sommes partis pour Chantilly, les uns dans deux chars à bancs, attelés à la Daumont, les autres sur dix chevaux de selle qui nous attendaient au principal perron.

Comment décrire cet incomparable Chantilly avec ses beaux bois, ses pelouses si renommées et rendues à jamais célèbres par ce charmant roman de Mlle de La Fayette, la Princesse de Clives. Rien n'est plus riant, plus gai que le parc de ce château avec ses eaux toujours fraîches, abondantes et limpides comme du cristal, avec ses gazons si verts, ses belles voûtes de verdure, ses canaux si larges, ses terrasses en marbre blanc, ses cascades. L'art et la nature y rivalisent pour en faire le plus délicieux séjour de la terre.

Quant aux écuries sai fmeuses, je n'ai jamais rien vu de plus noble, de plus grandiose. Cette large voûte toute en pierre ae taille, qui s'élance à une grande hauteur pour décrire un demi-cercle régulier, protège quatre cents chevaux contre les intempéries de l'air. Au milieu de cette immense galerie, s'élève une vaste rotonde grande et élevée comme une église, d'énormes œils-de-bœuf ouverts dans le dôme l'éclairent d'un jour mystérieux ; une niche large et haute comme la porte d'une ville tient un bassin en marbre à demi enchâssé, une énorme ir. 30

bouche béante à une grande élévation vomit un torrent.

C'est sous ce dôme que le grand Condé fit dîner le comte du Nord, Pierre le Grand. Une tenture en velours cramoisi ornée de larges galons d'or, des glaces et des lustres étincelants décoraient cette inimitable rotonde ; une belle harmonie, des chants magiques se forent entendre comme si le ciel envoyait ces sons mélodieux pour fêter le grand monarque. Cependant, à un signal donné par le prince de Condé, les chants cessent, des fanfares se font entenare. Aux sonneries des cors de chasse, au claquement des fouets, au trépignement des chevaux, au bruit de la cascade qui tombe dans le bassin, deux énormes rideaux se lèvent des deux côtés de la rotonde et laissent voir au comte du Nord stupéfait que le palais magnifique dans lequel il croyait se trouver n'était autre chose que les écuries du prince de Condé. Cependant celui-ci invite le tsar à monter à cheval pour suivre la chasse.

— Mais il fait nuit, objecte Pierre le Grand.

Le prince de Condé, au lieu de lui répondre, le prie d'un geste de se retourner du côté de la porte qui donne sur la pelouse. Elle s'ouvre comme par enchantement et des milliers de torches, dit-on, éclairant la plaine et une partie des bois qui l'entourent, éblouissent la vue du comte du Nord. Cependant, un cerf s'élance vers le bois, le tsar l'aperçoit et, d'un saut, il est sur son cheval ; le grand Condé est à ses côtés ; malgré son âge avancé, il le suit partout, jusqu'au bout où le cerf, n'en pouvant plus, reçoit le coup de grâce.

Rien ne donne à un paysage un aspect plus riant que de brillants attelages conduits par des jockeys à livrée élégante, qui semblent enlever les légers chars à bancs

chargés de jeunes filles les plus jolies du monde, entourés de cavaliers et surtout de femmes à cheval si gracieuses dans les plis ondoyants de leur amazone. C'est ainsi que nous traversâmes rapidement la pelouse de Chantilly depuis les écuries jusqu'à la forêt où de belles allées nous ont protégés contre le soleil jusqu'à l'avenue du parc de Royaumont.

21 septembre.

Voici la conversation que j'ai eue avec la duchesse de Périgord, en parcourant avec elle son beau parc à Mafflier.

— Je ne sais trop, lui ai-je dit, ce que notre société deviendra cet hiver et à quel point l'influence que vous autres, mesdames, vous exercez sur elle, et je dirai même sur les affaires du jour, nous sera salutaire cette année.

— Elle sera nulle, mon cher comte, me répondit la duchesse. Nous ne sommes plus ce que nous étions autrefois ; nous sommes détrônées.

— Ne parlez pas ainsi, madame ; n'abdiquez pas et si vous vous croyez détrônées, ne l'avouez pas, car, si vous parveniez à le faire croire, vous série zaussitôt remplacées, et Dieu sait par qui ! Dans ce pays-ci, les femmes ont toujours eu et auront toujours une grande influence. Ni la Révolution de 1789, ni les hommes terribles qui ont mis à néant une monarchie de huit siècles, ni les Dantonistes, ni les Girondins, ni le triumvirat, ni la guillotine, ni les cachots, ni la loi n'ont pu ébranler ce pouvoir. Le sang versé par la Terreur teignait encore le pavé de Paris

que déjà s'ouvraient les salons de Mme Récamier, de Mme de Staël et de la belle Mme Tallien ; Napoléon lui-même s'était mis sous le joug de l'aimable Joséphine de Beauharnais et Louis XVIII, le monarque si distingué, si spirituel, se donnait autant et plus de peine pour écrire un billet doux que pour faire une loi, Mme du Cayla pourrait facilement nous le prouver. Il n'est pas de pages dans l'histoire de France où les femmes ne figurent. Il y en a de célèbres dans tous les siècles, depuis la Fronde jusqu'à nos jours ; ne doutez donc pas de la durée de leur règne. C'est vous, mesdames les grandes dames, qui avez régné jusqu'à ce jour. Si vous vous retirez, d'autres se mettront à votre place ; vous serez obligées d'obéir tandis que vous pourriez commander.

— C'est peut-être vrai, cher comte, mais que voulezvous faire avec une société qui ne parvient plus à s'entendre. Voyez la duchesse de ***. Est-il possible de lui faire entendre raison? Son éloquence d'autrefois n'est plus aujourd'hui que du radotage ; elle voudrait voir s'établir une terreur royaliste ; elle voudrait qu'une moitié de la France égorgeât l'autre ; voilà toute sa politique. Ses amies sont, pour la plupart, tout aussi absurdes qu'elle et celles qui voient les choses avec un peu plus de sang-froid sont taxées comme moi de libérales. Vous en riez, comte, et vous avez raison, car cela ne me va guère d'être libérale ! mais, que voulez-vous, le monde est ainsi. Les mêmes personnes qui disent aujourd'hui que M. de Périgord est libéral disaient sous Charles X qu'il était de la Congrégation.

Ces réflexions étaient si vraies que je n'ai rien trouvé à répondre.

9 octobre.

Je suis rentré dernièrement de Vosve où j'ai passé quelques jours chez les Fitz-William ; nous y avons fait de bien jolies promenades dans la forêt de Fontainebleau. J'ai été aussi chez le prince Charles de Beauvau à Sainte- Assise. J'y ai trouvé son père et sa mère et ses fils Marc et Etienne. Le pauvre Charles a pleuré en me revoyant dans ce même château où, il y a deux ans, nous avons passé ensemble de si heureuses journées ! J'ai voulu cependant tout revoir, toutes les chambres et tout le parc. A chaque pas que je faisais dans ce beau château, je m'attendais à voir paraître cette pauvre princesse Charles. Cette délicieuse femme disparue, je conçois que Sainte-Assise n'ait plus le même charme pour son propriétaire. La princesse était ici l'âme de tout et le vide qu'elle y a laissé s'y fait cruellement sentir.

La cour étant à Fontainebleau, nous avons été invités, l'ambassadeur, l'ambassadrice, leurs fils et moi, à y passer trois jours. Nous sommes partis de Paris vers onze heures du matin l'ambassadrice, ses fils et une femme de chambre dans une grande berline, l'ambassadeur et moi dans un coupé. Bien que nous fussions au 4 octobre, la chaleur et la poussière ont rendu le voyage assez pénible, d'autant que la route était sillonnée d'innombrables voitures de poste, de diligences et de fiacres.

A la première poste, nous nous sommes rencontrés avec le duc de Frias, ambassadeur d'Espagne. Il avait quitté Paris une heure avant nous, mais une roue de

sa voiture s'étant cassée, il avait dû attendre qu'elle fût réparée. A la seconde poste, nous avons trouvé la princesse de Wagram, dans une voiture de voyage d'un rouge clair avec son chiffre d'une grandeur peu commune, surmonté d'une couronne royale à laquelle elle tient infiniment et à laquelle elle a droit comme princesse de Bavière.

Il était deux heures à peu près lorsque nous arrivâmes à l'entrée de la belle forêt de Fontainebleau. Comme nous venions d'y pénétrer, toute la cavalcade des ducs d'Aumale et de Montpensier composée des aides de camp des deux princes, de ceux du roi et de quelques étrangers, en tout cinquante personnes environ, se trouva sur notre chemin. Grandes salutations de part et d'autre, et puis chacun poursuit sa route. Peu de temps après, apparurent neuf voitures à six chevaux. Dans la première, voiture de chasse à baldaquin, se trouvaient le roi, lord Gran ville à sa droite et le maréchal Gérard ; dans la seconde, un grand char à bancs recouvert aussi d'un baldaquin, étaient assises sur la première banquette la reine, Madame Adélaïde et lady Granville, et, dernière, Mme Thiers, les maréchales de Trévise et Gérard, Mme de Montalivet, Mme de Laborde, Mme de Lobau, etc., etc., et enfin, les dames d'honneur. La troisième voiture, encore un char à bancs pareil à celui de la reine, ressemblait à une grande corbeille de fleurs. Les deux princesses et lady Georgina Fullerton occupaient la première banquette. Les autres étaient occupées par une infinité de jolies jeunes femmes et de jeunes personnes telles que Mlles de Laborde, de Chantérac, de Lobau, de Chabot, Mortier. Leurs belles et élégantes toilettes, leur figure si fraîche, si gaie ayant pour fond de tableau cette superbe forêt, ces beaux

arbres avec leur verdure foncée sur laquelle tous ces chapeaux blancs, ces rubans roses, ces robes blanches se détachaient si admirablement, tout cela précédé et suivi de nombreux équipages, de piqueurs, de palefreniers en grande livrée, produisait un ravissant effet et nous disposait d'avance très favorablement au séjour de Fontainebleau.

Nous descendîmes dans la cour des Princes. L'appartement qui nous était destiné se composait d'un grand vestibule qui séparait le logement de l'ambassadeur de celui de l'ambassadrice ; les deux avaient le même nombre de pièces, à savoir : une antichambre, un salon d'attente, un second salon et une chambre à coucher, le tout meublé avec magnificence. L'appartement de Jules, de Rodolphe II et de moi communiquait par une porte dérobée avec celui de l'ambassadeur et se trouvait comme les deux autres au rez-de-chaussée et dans le même corps de logis ; il avait été habité avant nous par le prince Buttera, ambassadeur de Naples. J'avais pour moi une superbe chambre à coucher, puis un salon en commun avec Jules et Rodolphe II, dont la chambre donnait aussi dans ce salon ; puis nous avions un grand vestibule et une sortie séparée de celle de l'ambassadeur.

Ces trois appartements sont éclairés par le jardin de Diane ou de l'Orangerie, réservé pour la reine et les piincesses dont l'habitation y accède. Une belle fontaine en marbre blanc ornée d'une statue de la déesse chasseresse en bronze, et la galerie de Diane qui se trouve audessus de l'appartement que nous habitions, donnent ce nom au jardin. Dans toutes les chambres se trouvait sur une des commodes une assiette avec du raisin et une autre avec des pâtisseries, qui, tous les jours, ont été renouve-

lées. Pendant que nos domestiques déballaient nos effets, on nous dressait une table avec un très bon déjeuner.

Ces superbes appartements, si richement ornés de meubles à forme grecque tout dorés, ces tentures en satin broché parsemé de bouquets et d'abeilles, ces beaux tapis dont le tissu moelleux avec des couleurs si vives, des casques, des boucliers, des dards, des cimeterres, des glaives, des épées, rappelle le règne de Napoléon, ce règne de gloire et de destruction qui a été tant admiré et tant abhorré, ce large lit surchargé de bronzes dorés avec ses rideaux en velours vert si richement galonnés d'or, avec ses grosses torsades, ses glands resplendissants, ce lit dans lequel je me suis si bien reposé des fêtes de la veille, tout cela n'existait point du temps de Louis XIV. Cette longue suite d'appartements formaient ensemble une seule longue galerie connue sous le nom de galerie des Cerfs. C'est là que périt Monaldeschi, écuyer de la reine de Suède, la fameuse Christine. Cet événement est rapporté d'une manière si naïve, avec toutes ses circonstances, par le Père Lebel (i), témoin oculaire, que je crois devoir transcrire ici littéralement la relation qu'il en a laissée.

« Cette princesse, après avoir renoncé avec une fastueuse indifférence au souverain pouvoir pour lequel elle était née, et avoir abdiqué le 16 juin 1654 une cou~ ronne que Gustave-Adolphe, son père, lui avait léguée si brillante, avait traversé la France en se rendant en Italie, où l'appelait son goût pour les arts et la belle littérature. Elle avait été accueillie non seulement avec

(1) Il était supérieur du couvent des moines mathurins de Fontainebleau. Sa relation étant peu connue, je l'ai maintenue dans le Journal du «omte Rodolphe.

tous les égards dus à son rang, mais encore avec cette distinction toute particulière que lui avait acquise le fait même de son abdication. Se rappelant les marques d'estime qu on lui avait données, et la curiosité dont elle avait été l'objet, pendant son court séjour dans un pays qu'elle n'avait pas eu le temps de connaître, elle se décida, deux ans après, à y revenir. Mais en route, et avant son arrivée à Paris, l'ordre lui fut signifié, on ne sait trop pourquoi, de s'arrêter à Fontainebleau. Elle y arriva le 3 octobre 1657 et eut tout le temps de s'y ennuyer, car peu de personnes vinrent la visiter, tant on méprisait son caractère fantasque et peu réfléchi : mais on était loin de la croire capable de se porter à un excès de cruauté aussi révoltant que celui dont vous allez lire la relation :

« Le 6 novembre, à neuf heures un quart du matin, la reine de Suède étant à Fontainebleau, logée à la conciergerie du château, m'envoya quérir par un de ses valets de pied. Il me dit qu'il avait ordre de Sa Majesté de me mener parler à elle, en cas que je fusse le supérieur du couvent. Je lui répondis que je l'étais, et je lui dis que je m'en allais avec lui pour savoir la volonté de Sa Majesté Suédoise. Ainsi, sans chercher de compagnon, de crainte de faire attendre la reine, je suivis ce valet de pied jusqu'à l'antichambre. On m'y fit attendre un moment ; à la fin, ce valet de pied étant revenu, me fit entrer dans la chambre de la reine de Suède.

« Je la trouvai seule et lui ayant rendu mes respects et mes très humbles soumissions, je lui demandai ce que Sa Majesté souhaitait de moi, son très humble serviteur. Elle me dit que pour parler avec plus de liberté, j'eusse à la suivre, et, étant entrés dans la galerie des Cerfs, elle

me demanda si elle n'avait jamais parlé à moi. Je lui répondis que j'avais eu l'honneur de faire la révérence à Sa Majesté et l'assurer de mes très humbles obéissances, et qu'elle avait eu la bonté de m'en remercier et non autre chose. Sur quoi cette reine me dit que je portais un habit qui l'obligeait à se fier à moi et me fit promettre, sous le sceau de la confession, de garder et de tenir le secret qu'elle me voulait confier. Je fis répondre à Sa Majesté qu'en matière de secret, j'étais naturellement aveugle et muet, et que l'étant à l'égard de toutes sortes de personnes, à plus forte raison je devais l'être pour une princesse comme elle; et j'ajoutai que l'Écriture dit qu' «il est bon de tenir caché le secret du roi ». Après cette réponse, elle me chargea d'un paquet de papiers cacheté en trois endroits, sans aucune suscription.et me commanda de le lui rendre en présence de qui elle me le demanderait, ce que je promis à Sa Majesté Suédoise. Elle me commanda ensuite de bien observer le temps, le jour, l'heure et le lieu, qu'elle me donnait ce paquet, et, sans autre entretien, je me retirai avec ce paquet et laissai cette reine dans la galerie.

« Le samedi, dixième jour du même mois de novembre, à une heure après midi, la reine de Suède m'envoya quérir par un de ses valets de chambre, lequel m'ayant dit que Sa Majesté me demandait, j'entrai dans un cabinet pour prendre le paquet dont elle m'avait chargé, dans la pensée que j'eus qu'elle m'envoyait quérir pour le lui rendre. Je suivis ce valet de chambre, lequel m'ayant mené par la porte du donjon, me fit entrer dans la galerie des Cerfs, et, aussitôt que nous fûmes entrés, il ferma la porte avec tant d'empressement, que j'en fus étonné. Ayant aperçu vers le milieu de la galerie la reine qui

parlait à un de sa suite qu'on appelait le marquis (j'ai su depuis que c'était le marquis de Monaldeschi), je m'approchai de cette princesse. Après lui avoir fait la révérence, elle me demanda d'un ton de voix assez haute, en la présence de ce marquis et de trois autres hommes qui y étaient, le paquet qu'elle m'avait confié. Deux des trois étaient éloignés de la reine de quatre pas, et le troisième assez près de Sa Majesté. Elle me parla en ces termes :

« — Mon Père, rendez-moi le paquet que je vous ai donné.

« Je m'approchai et le lui présentai. Sa Majesté l'ayant pris et considéré quelque temps, l'ouvrit et prit les lettres et les écrits qui étaient dedans ; elle les fit voir et lire à ce marquis, et demanda d'une voix grave et d'un port assuré s'il les connaissait bien. Ce marquis les dénia, mais en pâlissant.

« — Ne voulez-vous pas reconnaître ces lettres et ces écrits, lui dit-elle ; n'étant à la vérité que des copies que cette reine elle-même avait transcrites...

« Sa Majesté Suédoise ayant laissé songer quelque temps ledit marquis sur ces copies, elle tira de dessous elle les originaux et, les lui montrant, l'appela traître et lui fit avouer son écriture et son signe. Elle l'interrogea plusieurs fois ; à quoi ce marquis s 'excusant, répondait du mieux qu'il put, rejetait la faute sur diverses personnes. Enfin, il se jeta aux pieds de cette reine, lui demandant pardon, et en même temps les trois hommes qui étaient là présents tirèrent leurs épées hors du fourreau, et ne les remirent qu'après avoir exécuté le marquis.

« Il se releva, et tira la reine à un coin de la galerie, et tantôt à un autre, la suppliant toujours de l'entendre et

de le recevoir dans ses excuses. Sa Majesté ne lui dénia jamais rien, mais l'écouta avec une grande patience, sans que jamais elle témoignât la moindre importunité, ni aucun signe de colère. Aussitôt, se tournant vers moi, lorsque ce marquis la pressait le plus de l'écouter et de l'entendre.

« — Mon Père, me dit-elle, voyez et soyez témoin (puis s'approchant du marquis appuyé sur un petit bâton d'ébène à poignée ronde) que je ne presse rien contre cet homme, et que je donne à ce traître et à ce perfide tout le temps qu il veut et plus qu'il n'en saurait désirer d'une personne offensée, pour se justifier s'il le peut.

« Le marquis, pressé par cette reine, lui donna ses papiers et deux ou trois petites clefs liées ensemble qu'il tira de sa poche, de laquelle il tomba deux ou trois pièces d'argent et après une heure et plus de conférence, ce marquis ne contentant pas la reine par ses réponses, Sa Majesté s'approcha un peu de moi, et me dit d'une voix assez élevée, mais grave et modérée :

« — Mon Père, je me retire et vous laisse cet homme ; disposez-le à mourir et ayez soin de son âme.

« Quand cet arrêt eût été prononcé contre moi, je n'aurais pas eu plus de frayeur ; et à ces mots, ce marquis se jetant à ses pieds et moi de même, en lui demandant pardon pour ce pauvre marquis, elle me dit qu'elle ne le pouvait pas et que ce traître était plus coupable et criminel que ceux qui sont condamnés à la roue ; qu'il savait bien qu'elle lui avait communiqué, comme à un fidèle sujet, ses affaires les plus importantes et ses plus secrètes pensées, outre qu'elle ne voulait lui point reprocher les biens qu'elle lui avait faits, qui excédaient ceux qu'elle eût pu faire à un frère, l'ayant toujours regardé

comme tel, et que sa conscience seule lui devait servir de bourreau. Après ces mots, Sa Majesté se retirant, me laissa avec ces trois qui avaient leurs épées nues, dans le dessein d'achever cette exécution.

« Après que cette reine fut sortie, le marquis se jeta à mes pieds et me conjura avec instance d'aller auprès Sa Majesté pour obtenir son pardon. Ces trois hommes le pressaient de se confesser, avec l'épée contre les reins, sans pourtant le toucher ; et moi, avec la larme à l'œil, je l'exhortais de demander pardon à Dieu. Le chef des trois partit pour aller vers Sa Majesté pour lui demander pardon, et implorer sa miséricorde pour le pauvre marquis ; mais, revenant triste de ce que sa maîtresse lui avait commandé de le dépêcher, lui dit en pleurant.

« — Marquis, songez à Dieu et à votre âme ; il faut mourir.

« A ces paroles, comme hors de lui, ce marquis se jeta à mes pieds une seconde fois, me conjurant de retourner encore une fois vers la reine, pour tenter la voie du pardon et de la grâce, ce que je fis. Ayant trouvé seule Sa Majesté dans sa chambre avec un visage serein et sans aucune émotion, je m'approchai d'elle, me laissant tomber à ses pieds, les larmes aux yeux et les sanglots au cœur, je la suppliai, parles douleurs et les plaies de Jésus- Christ, de faire miséricorde et grâce à ce marquis. Cette reine me témoigna être fâchée de ne pouvoir accorder ma demande, après la perfidie et la cruauté que ce malheureux lui avait voulu faire endurer en sa personne, après quoi il ne devait jamais espérer rémission ni grâce et me dit que l'on en avait envoyé plusieurs sur la roue qui ne l'avaient pas tant mérité que ce traître.

« Voyant que je ne pouvais rien gagner par mes prières

sur l'esprit de cette reine, je pris la liberté de lui représenter qu'elle était dans la maison du roi de France et qu'elle prît bien garde à ce qu'elle allait faire exécuter, et si le roi le trouvait bon, sur quoi Sa Majesté me fit réponse qu'elle avait cette justice en présence de l'autel et qu'elle prenait Dieu à témoin ; elle en voulait à la personne du marquis et si elle n'avait pas déposé toute haine, ne s'en prenant qu'à son crime et à sa trahison qui n'aurait jamais de pareille et qui touchait tout le monde, outre que le roi de France ne la logeait pas dans sa maison, comme une captive réfugiée, qu'elle était maîtresse de ses volontés pour rendre et faire justice à ses domestiques en tout lieu et en tout temps et qu'elle ne devait répondre de ses actions qu'à Dieu seul ; ajoutant que ce qu'elle faisait n'était pas sans exemple : et quoique je répartisse à cette reine qu'il y avait quelque différence ; que si les rois avaient fait quelque chose de semblable, c'avait été chez eux et non ailleurs. Mais je n'eus pas plutôt dit ces paroles que je m'en repentis, craignant d'avoir trop pressé cette reine. Partant, je lui dis encore :

« — Madame, dans l'honneur et l'estime que vous vous êtes acquis en France, et dans l'espérance que tous les bons Français ont de votre négociation, je supplie très humblement Votre Majesté d'éviter que cette action, quoique à l'égard de Votre Majesté, Madame, elle soit de justice, ne passe néanmoins dans l'esprit des hommes pour violente, pour précipitée. Faites encore plutôt un acte généreux et de miséricorde envers ce pauvre marquis, ou du moins mettez-le entre les mains de la justice du roi, et lui faites faire son procès dans les formes, vous en aurez toute la satisfaction et vous conserverez, Madame,

par ce moyen, le titre que vous portez en toutes vos actions parmi tous les hommes.

« — Quoi, mon Père, me dit cette reine, moi en qui doit résider la justice absolue et souveraine sur mes sujets, me voir réduite à solliciter contre un traître domestique, dont les preuves de son crime et de sa perfidie sont en ma puissance, écrits et signés de sa propre main!

« — Il est vrai, lui dis-je, Madame ; mais Votre Majesté est moitié intéressée.

« Cette reine m'interrompit et me dit :

« — Non, non, mon Père, je le vais faire savoir au roi ; retournez et ayez soin de son âme ; je ne puis en conscience accorder ce que vous me demandez.

« Et ainsi me renvoya. Mais je connus à ce changement de voix, en ces dernières paroles, que si cette reine eût pu différer l'action et changer de lieu, qu'elle l'aurait fait indubitablement ; mais l'affaire était trop avancée pour prendre une autre résolution, sans se mettre en danger de laisser échapper ce marquis et mettre sa propre vie en danger. Dans ces extrémités, je ne savais que faire ni à quoi me résoudre, de sorte, je ne pouvais, et quand je l'aurais pu, je me voyais engagé par un devoir de charité et de conscience à secourir le marquis pour le disposer à bien mourir. Je rentrai donc dans la galerie et, embrassant ce pauvre malheureux qui se baignait en larmes, je l'exhortai dans les meilleurs termes et les plus pressants qu'il me fut possible, et qu'il plut à Dieu de m'inspirer, de se résoudre à la mort, et songer à sa conscience, puisqu'il n'y avait plus dans ce monde d'espérance de vie pour lui, et qu'offrant et souffrant sa mort pour la justice, il devait en Dieu seul jeter ses

espérances pour l'éternité où il trouverait ses consolations.

« A cette triste nouvelle, après avoir poussé deux ou trois grands cris, il se mit à genoux à mes pieds. M'étant assis sur un des bancs de la galerie, il commença sa confession ; mais l'ayant bien avancée, il se leva deux fois en criant. Au même instant, je lui fis faire des actes de foi, renonçant à toutes pensées contraires : il acheva sa confession en latin, français et italien ainsi qu'il le pouvait mieux expliquer dans le trouble où il était. L'aumônier de cette reine arriva, comme je l'interrogeais en l'éclaircissement d'un doute, et ce marquis l'ayant aperçu, sans attendre l'absolution, alla à lui, espérant grâce de sa faveur. Ils parlèrent bas assez longtemps ensemble, se tenant les mains et retirés en un coin. Et après leur conférence finie, l'aumônier sortit, et emmena avec lui le chef des trois commis pour cette exécution ; et peu après l'aumônier étant demeuré dehors, l'autre revint seul et lui dit :

« — Marquis, demande pardon à Dieu, car sans plus attendre, il faut mourir. Es-tu confessé?

« Et lui disant ces paroles, le pressa contre la muraille du bout de la galerie où est la peinture de Saint-Germain-en-Laye, et je ne pus si bien me détourner, que je ne vis qu'il lui porta un coup dans l'estomac du côté droit et ce marquis le voulant parer, prit l'épée de la main droite, dont l'autre, en la tirant, lui coupa trois doigts et l'épée demeura faussée et, pour lors, il dit à un autre qu'il était armé dessous, comme en effet il avait une cotte de maille qui pesait neuf à dix livres, et le même à l'instant redoubla le coup dans le visage, après lequel le marquis cria :

« — Mon Père, mon Père.

« Je m'approchai de lui et les autres se retirèrent un peu à quartier, et, un genou en terre, il demanda pardon à Dieu, et me dit encore quelque chose, où je lui donnai l'absolution, avec la pénitence de souffrir la mort pour ses péchés, pardonnant à ceux qui le faisaient mourir, laquelle reçue, il se jeta sur le carreau et, en tombant, un autre lui donna un coup sur le haut de la tête qui lui emporta les os ; et, étant étendu sur le ventre, faisait signe qu'on lui coupât le col, sans lui faire grand mal, parce que la cette de mailles qui était montée avec le collet du pourpoint para et empêcha l'accès du coup ; cependant, je l'exhortais de se souvenir de Dieu et d'endurer avec patience et autres choses semblables.

« En ce temps-là, le chef vint me demander s'il ne le ferait pas achever : je le rembarrai rudement et lui dis que je n'avais point de conseils à lui donner là-dessus ; que je demandais sa vie et non pas sa mort ; sur quoi, il me demanda pardon, et confessa avoir eu tort de m' avoir fait telle demande. Sur ce discours, le pauvre marquis, qui n'attendait qu'un dernier coup, entendit ouvrir la porte de la galerie ; reprenant courage, se retourna, et ayant vu que c'était l'aumônier qui entrait, se traîna du mieux qu'il pût, s'appuyant contre le lambris de la galerie, demanda à lui parler. L'aumônier passa à la main gauche de ce marquis, moi étant à la doite, et le marquis se tournant vers l'aumônier et joignant les mains, lui dit quelque chose comme se confessant, et l'aumônier lui dit de demander pardon à Dieu, et après m'avoir demandé permission, il lui donna l'absolution, ensuite il se retira médisant de demeurer près du marquis, et qu'il s'en allait voir la reine de Suède.

« En même temps, celui qui avait frappé sur le col dudit marquis et qui était avec l'aumônier à sa gauche, lui perça la gorge d'une épée assez longue et étroite, auquel coup le marquis tomba sur le côté droit et ne parla plus ; mais demeura plus d'un quart d'heure à respirer, durant lequel je lui criais et l'exhortais du mieux qu'il m'était possible. Et ainsi ce marquis, ayant perdu son sang, finit sa vie à trois heures trois quarts après midi. Je lui dis le De profundis avec l'oraison ; et après, le chef des trois lui remua une jambe et un bras, déboutonna son haut-de-chausse et son caleçon, fouilla dans son gousset, et ne trouva rien, sinon en sa poche un petit livre d'heures de la Vierge et un petit couteau. Ils s'en allèrent tous trois et moi après, pour recevoir les ordres de Sa Majesté. Cette reine, assurée de la mort du marquis, témoigna du regret d'avoir été obligée de faire faire cette exécution en la personne du marquis ; mais qu'il était de la justice de le faire pour son crime et sa trahison et qu'elle priait Dieu de lui pardonner. Elle me commanda d'avoir soin de le faire enlever de là et de l'enterrer et me dit qu'elle voulait faire dire plusieurs messes pour le repos de son âme. Je fis faire une bière et le fis mettre dans un tombereau à cause de la brume, de la pesanteur et du mauvais chemin, et le fis conduire à la paroisse d'Avon par mon vicaire et chapelain, assisté de trois hommes, avec ordre de l'enterrer dans l'église, près du bénitier, ce qui fut fait et exécuté à cinq heures trois quarts du soir. »

Tel fut l'acte qui marqua en traits de sang, dans la galerie des Cerfs, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le lit dans lequel j'ai reposé pendant mon séjour à Fontainebleau, le souvenir de l'hospitalité de Louis XIV

à une femme qui avait abdiqué volontairement sa couronne. Le mécontentement du roi lui fut signifié par Mazarin, mais elle n'en tint pas compte et écrivit à ce ministre une lettre, chef-d'œuvre d'insolence et d'audace, et pourtant quinze jours après cette lettre, le roi, accompagné du cardinal Mazarin et de toute sa cour, vint rendre solennellement visite à la meurtrière de Monaldeschi.

Après cette escapade dans le siècle de Louis XIV, je reviens au 4 octobre de l'année 1834.

Dès que la cour fut rentrée de sa promenade, ce qui arriva vers les cinq heures, Mmes de Dolomieu et de Montjoye arrivèrent chez nous ainsi que M. de Montalivet pour nous saluer de la part de Leurs Majestés et pour s'informer en même temps si nous étions pourvus de tout ce qu'il nous fallait. Eussions-nous manqué de tout, encore aurait-il fallu avoir l'air content ; à plus forte raison, comblés comme nous l'étoins, nous ne pûmes qu'exprimer notre reconnaissance.

Mme de Dolomieu nous dit qu'elle se voyait forcée de nous quitter puisqu'on dînerait de meilleure heure, c'est-à-dire à six heures, et qu'elle était obligée de faire sa toilette ; nous aussi nous nous retirâmes dans le même but dans nos appartements. Notre planton vint chez moi en me disant :

— Monsieur le comte, le dîner de Sa Majesté sera servi à six heures et la tenue est en frac.

A six heures moins un quart, il nous précéda pour nous conduire jusqu'à l'appartement de la reine. Sa Majesté était assise à sa table, ayantàsa gauche Madame Adélaïde, mais à une distance assez grande pour qu'il restât entre elles une ou deux places réservées aux personnages que la reine voulait distinguer particulièrement. La princesse

Marie occupa la place vis-à-vis de la reine et de la princesse Clémentine, celle-ci vis-à-vis de Madame Adélaïde. Entre les princesses se mirent leurs jeunes amies ou quelques dames étrangères. Nous fîmes notre entrée presque en même temps que lady Granville. Sa Majesté se leva et tout le monde suivit son exemple. Elle vint à la rencontre de notre ambassadrice, la prit par les deux mains et lui exprima le plaisir de la voir à Fontainebleau.

— Bonjour, messieurs, dit-elle en se tournant de notre côté, bonjour ; je suis charmée de vous voir tous réunis, mais il me manque quelqu'un, c'est Marie.

— Votre Majesté est trop bonne de se rappeler ma petite Marie, répondit l'ambassadrice, mais c'eût été abuser de la bonté de Votre Majesté de lui amener une sixième personne.

— J'en suis bien fâchée, ma chère comtesse, car j'avais compté sur elle et j'ai dit à la maréchale Gérard d'amener sa petite, absolument du même âge que Marie, afin qu'elle lui tienne compagnie.

— Votre Majesté est vraiment mille fois trop bonne.

— Êtes-vous bien chez vous, dans vos chambres? Avez-vous tout ce qu'il vous faut, vous, le comte Apponyi et vos enfants ; le roi désire que vous soyez tous bien ; il est allé lui-même dans vos appartements pour se convaincre de ses propres yeux que ses ordres ont été exécutés.

— Oui, interrompit le roi, j'ai fait le tour de tous les appartements, mais si, malgré cela, il vous manquait quelque chose, voilà Montalivet à qui je vous engage à vous adresser.

L'ambassadeur d'Espagne, que nous avions laissé à onze heures du matin à la première poste, venait enfin d'arriver ; il avait eu toutes les peines du monde et sa

pauvre fille surtout à finir sa toilette à temps pour ne pas faire attendre. Il arriva donc dans le salon tout haletant, se confondant en excuses et nous donnant des détails sur sa mésaventure, cette roue, toujours la même, qui s'était cassée quatre fois pendant la route.

— Sa Majesté est servie !

Tout le monde se mit en marche, le roi donna le bras à Madame Adélaïde et notre cousin à la reine, les deux autres ambassadeurs aux princesses, le maréchal Gérard à notre cousine, l'amiral Jacob à l'ambassadrice d'Angleterre. Mmes de Dolomieu et de Montjoye avaient pour elles la rude tâche de l'affaire des bras pour le reste des convives ; elles s'en sont plaintes à moi et m'ont prié de m'occuper des jeunes personnes et des jeunes gens.

— Donnez le bras à lady Georgina Fullerton ou à la marquise Belmonte, me dit Mme de Dolomieu, partagezvous ces deux dames entre vous et votre cousin.

Nous voilà en marche pour la galerie de Diane. Cette galerie fut construite et décorée par Henri IV, les peintures étaient l'ouvrage d'Ambroise Dubois et représentaient les victoires remportées par ce prince. Indépendamment de ces tableaux, il y en avait d'autres retraçant des sujets de la fable, choisis pour rappeler sous la forme allégorique les amours du roi chevalier et de la belle Gabrielle. Toutes ces peintures furent détruites par le temps et Napoléon trouva presque anéantis ces chefsd'œuvre de l'art ; il donna l'ordre de les rétablir, mais on ne put exécuter que le gros des travaux et sa chute arriva au moment où les meilleurs peintres de son temps composaient des tableaux représentant les batailles les plus mémorables où il avait commandé en chef.

Louis XVIII ne fut pas plus tôt monté sur le trône qu'il

ordonna la continuation de cette galerie. Deux peintres d'un mérite distingué, MM. Abel Pujol et Blondel, furent choisis pour exécuter le nouveau plan qui devait être arrêté ; ce sont eux qui ont peint et décoré cette grande voûte si riche en arabesques, dorures et tableaux ; c'est donc dans cette superbe galerie que nous étions assis cent personnes à table, tandis qu'une musique se faisait entendre.

Je me trouvai assis entre la marquise Bel monte et Mlle Mortier (fille du général duc de Trévise). Cette dernière est une très agréable personne. La marquise Belmonte me parla encore de sa roue cassée et de sa femme de chambre qui avait oublié une écharpe à Paris. Un tableau peint par Duperreux, embrassé dans son large cadre doré vis-à-vis de nous représentant le palais de Fontainebleau du côté de l'étang, fournit matière à notre conversation. On voit sur le devant du tableau Henri IV relevant son ministre et son ami qui avait mis un genou en terre et lui adressant ces paroles :

— Relevez-vous, Sully, on croirait que je vous pardonne.

Après le second service, je fis signe à Rodolphe II, je pris un grand verre de Champagne et, ainsi que nous en étions convenus d'avance, nous avons bu à la santé de notre cher empereur : nous étions au 4 octobre.

Après dîner, nous sommes restés pendant une demiheure encore dans le salon de la reine avant d'aller au spectacle. Au moment où l'on se mettait en marche pour se rendre dans la salle, le duc d'Aumale vint me trouver et m'engagea à prendre place à côté de lui dans la coquille.

— Nous y verrons mieux, me dit-il, que dans la loge du roi.

J'acceptai avec reconnaissance. On appelle les deux coquilles, deux loges où il y a place pour une vingtaine de personnes et qui réunissent le double avantage d'être très près de la scène et de l'avoir en même temps en face. Nous voyant si bien établis, je demandai au duc de me permettre d'aller chercher la duchesse de La Trémoille avec laquelle je m'étais engagé avant la proposition du prince et que je voyais placée bien près de la loge royale, mais fort mal pour voir et entendre.

— Oui, comte, amenez-nous quelques dames aimables, notre coquille n'en deviendra que plus recherchée.

— Madame, dis-je à la duchesse de La Trémoille, lorsque je me trouvai auprès d'elle, le duc d'Aumale me charge de vous dire que si vous n'êtes pas femme à regretter les grandeurs dont vous vous trouvez entourée en les échangeant contre une bonne petite place, bien commode, où l'on entend et où l'on voit à merveille, il vous propose de venir dans la coquille dont il fait les honneurs.

— Je ne demande pas mieux, me dit-elle, mais ne croyez-vous pas qu'on trouvera mauvais que je quitte une place que Madame Adélaïde m'a fait assigner?

— Si vous me le permettez, je m'en vais en parler à Son Altesse Royale.

A ces mots, j'avance jusqu'auprès de Madame Adélaïde et, en lui exposant la petite affaire, je lui dis que la duchesse ne voulait pas profiter de l'offre du duc d'Aumale avant de savoir si Son Altesse Royale ne s'en trouverait pas offensée.

Cette respectueuse soumission de la part d'une grande dame, telle que la duchesse de La Trémoille, flatta infiniment Madame Adélaïde, qui, sous ce rapport, n'est pas

trop gâtée par la société. Elle me chargea donc de toutes sortes de gracieusetés pour la duchesse et les fit précéder de charmantes petites mines aimables et bienveillantes qui comptaient au moins autant que mon message, puisqu'elles étaient un témoignage public de sa bienveillance. De retour auprès de Mme de La Trémoille, je lui transmis la réponse en y ajoutant qu'on lui devait au moins tout cela pour la manière dont elle et le duc de La Trémoille étaient traités par les journaux carlistes pour avoir mis le pied à la cour du roi Louis-Philippe. Arrivée dans la coquille, elle fut enchantée de se voir si près de la scène.

Mlle Mars, malgré ses cinquante-trois ans, nous charma dans un rôle d'ingénue ; elle est encore jeune, elle est encore belle ; son organe est toujours le même, celui d'une personne de dix-huit ans. Personne ne dit les vers comme elle, personne ne prononce avec plus de soin, personne ne possède plus la prosodie de sa langue et certainement, personne n'en fait un plus agréable usage. Le spectacle finit par un opéra-comique. Pendant l'entr'acte, les personnes qui résidaient au château furent priées de passer dans le petit salon à côté de la loge du roi pour y prendre le thé. On nous avait déjà servi des glaces dans nos loges.

Avant de rentrer dans nos appartements respectifs, nous sommes encore restés pendant une demi-heure dans le salon de la reine, après quoi Sa Majesté et les princesses nous souhaitèrent le bonsoir et chacun se retira.

Le lendemain, à neuf heures, on nous servit dans le salon de l'ambassadrice un premier déjeuner, café, chocolat, thé. A dix heures, précédés de notre planton, nous nous rendîmes à la chapelle de Saint-Saturnin. Elle remonte au temps de Louis VII, comme l'indique la charte

de sa consécration qui est de l'année 1169, mais à l'époque où le palais de Fontainebleau devint le séjour favori de François Ier, elle était tombée en ruines ; il la fit reconstruire entièrement et la aestina aux officiers et gens de sa maison ; elle resta ainsi sans ornement jusqu'au temps de Louis XIII. Sous ce prince, elle fut décorée du lambris peint et doré qui règne au pourtour. Sur la voûte et les murs, sur un fond de grisaille, sont des tètes de chérubins ; les initiales des noms de Jésus et Marie, des figures de dauphins, les chiffres entrelacés de Louis XIII et d'Anne d'Autriche; j'y admirai les fleurons et autres ornements en or qui sont de ce temps-là et dont la conservation est parfaite. Depuis longtemps, la chapelle de Saint-Satumin, ayant cessé d'être consacrée au culte, avait servi tantôt de salle à manger, tantôt de magasin. Le roi vient de la rendre à sa première destination. Sans rien changer à son architecture intérieure, on y a construit au-dessus de la porte d'entrée et dans toute la largeur une tribune à laquelle on arrive des grands appartements par un escalier qui prend naissance à la sortie de la salle de bal près de la bibliothèque. Ces arrangements ont été terminés peu de jours avant l'arrivée de la famille royale à Fontainebleau.

L'ambassadeur d'Espagne, après avoir mené sa fille auprès de notre cousine, prit place à côté de nous ; il fit une inspection très soigneuse de ma toilette, il en passa et repassa tous les détails en revue en la comparant pièce par pièce avec la sienne.

— J'aurais mieux fait peut-être de mettre un pantalon blanc comme vous, me dit-il ; après la messe, je vais faire ce changement.

— Je ne vous le conseille pas, monsieur le duc, car à

dix heures et demie on se met à table pour le déjeuner; vous arriveriez trop tard et puis je ne vois pas qu'il soit inconvenant de porter un pantalon gris perle.

— Vous croyez?

Et voilà qu'il recommence à me regarder et à se regarder lui-même. Comme on commençait à rire autour de moi du pauvre duc, je voulus changer de conversation et je lui dis :

— Comment trouvez-vous cette chapelle?

Malheureusement, il avait tourné de mon côté l'oreille

par laquelle il n'entend pas trop. Il me répondit donc :

— Si j'ai des chapelles! J'en ai des quantités, j'ai même deux cathédrales.

— Je n'en doute pas, mais je vous demande si vous trouvez belle cette chapelle.

— Mais, mon cher comte, ce n'est rien, rien du tout ; dites vous-même si cela peut se comparer à la chapelle d'Aranjuez !

Puis il tourna le dos à l'autel et se mit à regarder la tribune occupée par la famille royale. Tout à coup, il quitte sa chaise, avance à petits pas mais très vite vers l'autel, fait trois ou quatre génuflexions et revient de nouveau à sa place. Ce mélange de piété et de distraction fit le bonheur des jeunes gens ; les princes d'Aumale et de Montpensier n'ont pas manqué de s'en divertir.

La princesse Marie est occupée en ce moment de la composition des dessins de vitraux qui doivent être exécutés dans cette chapelle et dont les sujets sont tirés de la vie de saint Saturnin.

Au déjeuner, quoiqu'il n'y eût absolument que les personnes habitant le château, nous étions quatre-vingtcinq. Ce fut, au reste, un repas complet avec la soupe et

tout ce qui s'en suit ; mais il y avait aussi du thé et du café pour ceux qui en voulaient. Après ce repas et pendant que notre cousin travaillait avec le roi, la reine nous montra ses appartements.

— Voici, nous dit-elle, en nous faisant entrer dans sa chambre à coucher, voici ma chambre ; ces meubles, ce lit, ces tentures brochées et brodées sont du temps de Marie- Antoinette, la vue donne sur le jardin réservé.

Sa Majesté me fit signe d'ouvrir la croisée.

— Vous connaissez cette vue, comte Rodolphe, c'est celle qu'on découvre de votre appartement. Mais vous n'avez que la vue, tandis que j'ai cet escalier pour descendre dans le jardin et m'y promener. Je n'en profite guère d'ailleurs, si ce n'est pour aller voir mes filles qui demeurent au rez-de-chaussée. Maintenant, Aumale, ajouta-t-elle, en se tournant du côté de son fils, faites le cicérone ; expliquez à la comtesse Apponyi le sujet des tableaux. Vous savez cela beaucoup mieux que moi.

Le prince se mit donc à la tête du groupe et accomplit sa besogne avec beaucoup d'aplomb et d'amabilité.

— Voici, dit-il, la chambre à coucher de Napoléon, elle sert aujourd'hui à mon père, mais il ne dort pas dans le lit de l'Empereur que voilà : il est trop mou pour lui ; vous savez que nous avons tous l'habitude d'avoir des lits très durs. Maintenant, continua le prince, nous arrivons dans une pièce fort intéressante, c'est celle où Napoléon a abdiqué. Voilà, dit-il en s'approchant d'une petite table, voilà où il a signé l'acte mémorable. Le roi y a fait placer le fac-similé de ce acte rédigé par l'empereur lui-même et dont le baron Fain, que voilà présent, possède l'original, lui, secrétaire alors de l'Empereur, comme il l'est aujourd'hui du roi.

Le baron Fain s'inclina et nous fit la lecture de cette abdication, dont voici le texte :

« Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

Parmi nous, outre le baron Fain, se trouvaient le colonel Gourgaud, Anatole de Montesquiou et le général Athalin qui avaient été témoins des adieux de l'Empereur.

— Les voitures de voyage, me dit M. Athalin, étaient déjà rangées dans la cour du Cheval-Blanc. La garde impériale prit les armes et forma la haie. A une heure, Napoléon sortit de cet appartement, il nous trouva rangés sur son passage ; nous étions tout ce qui lui restait de sa cour, la plus nombreuse et la plus brillante de l'Europe. C'étaient le duc de Bassano, le général Belliard, le colonel Bussy, le colonel Anatole de Montesquiou, le comte de Turenne, le général Fouler, le baron Mesgrigny, le colonel Gourgaud, encore un qui se trouve en ce moment parmi nous, le baron de La Place, le baron Lelorgne d'Ideville, le chevalier Jouanne, le général Corsakowski, le colonel Vonsowitch, le baron Fain et moi. Napoléon tendit la main à chacun de nous, puis descendit vivement l'escalier, et, dépassant le rang des voitures, s'avança vers la garde. Il fit signe qu'il voulait parler ; tout le monde, dans le silence le plus religieux, écouta ses dernières paroles... Ce silence n'était troublé que par les sanglots des soldats. Napoléon, dont l'émotion était visible, fit un effort et reprit d'une voix ferme : « Adieu encore une

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fois, mes vieux compagnons ! que ce dernier baiser passe dans vos cœurs ! » Et il embrassa le drapeau que le général Petit lui présenta. S'arrachant alors au groupe que nous formions autour de lui, il 'élança dans sa voiture, au fond de laquelle était déjà le général Bertrand. Il me serait impossible de vous dépeindre, continua le général Athalin, ce que nous avons éprouvé et ce que j'éprouve encore aujourd'hui en me rappelant cette déchirante scène.

— Ce qui est fort remarquable, interrompit le duc d'Aumale, c'est l'inscription que porte cette table par ordre de Sa Majesté feu le roi Louis XYI1I.

Le prince leva le dessus de la table et sur une plaque de bronze nous lûmes ces mots qui y sont gravés : « Napoléon Bonaparte signa sur cette table, le 11 avril 1814, l'acte d'abdication comme Empereur des Français dans le second cabinet du roi. »

— Cela nous peint bien la bêtise de Louis XYHI, dit le maréchal Mortier, en accompagnant cette phrase d'un gros rire.

— Pourtant, lui répondit M. de Rumigny, Louis XVIII était un homme d'infiniment d'esprit et d'instruction.

— Ah ! s'écria le maréchal, tout surpris, mais pas bien convaincu du fait. Puisqu'il avait tant d'esprit, pourquoi a-t-il fait cette bêtise?

— C'est que, voyez- vous, monsieur le maréchal, reprit Rumigny, c'est qu'il a été encore plus vain que spirituel et c'est son extrême vanité qui en a été la cause.

— Le roi Louis XVIII, nous dit M. de Montalivet, ayant visité ce château avec S. M. Louis-Philippe, alors duc d'Orléans, il fut question de cette table. Le roi demanda à la voir et la fit placer dans cette chambre où elle se trouve depuis, «mais afin, disait-il au duc d'Orléans, que

ce détail ne tombe pas dans l'oubli, je compte faire faire une inscription sur ce meuble devenu historique; j'y penserai. » Quelques mois après, on apporta cette plaque de bronze de Paris et elle fut placée comme vous voyez. Le duc d'Orléans en eut connaissance et ne cacha pas au roi qu'il ne la trouvait pas de son goût, sur quoi Louis XVIII lui répondit : « Voyez- vous, mon cousin, vous n'avez jamais compris et vous ne comprendrez jamais ces choses-là. »

MM. Thiers et Duchâtel écoutaient ces détails avec intérêt et rirent de la petite faiblesse de l'auteur de la Charte.

— Allez, mon cher Aumale, continuez votre course et prenez Tonton avec vous, dit la reine à son fils.

Et puis se tournant vers moi : « Il me semble que la comtesse est fatiguée, je resterai ici avec elle, oui, ma chère, nous n'avons pas trop de force à nous deux, laissons-les aller voir le reste ; vous avez vu ce qu'il y a de plus intéressant. Allez, messieurs, et laissez-moi ici avec la comtesse Apponyi ».

Dans la salle du trône, autrefois la chambre à coucher de Louis XIV, dont le plafond est une des plus belles choses que l'on puisse voir dans ce genre, j'exprimai au duc d' Aumale mes regrets d'abord que Napoléon lui ait donné une autre destination, mais surtout qu'il ait fait faire des portes dans le style grec que rien autre ne rappelle dans cette superbe pièce.

— Vous avez raison, me répliqua le prince ; Bonaparte a commis là une très grande faute contre le bon goût, mais il n'est pas moins vrai qu'il a eu celui de laisser les fleurs de lis : en voilà partout, comme vous voyez.

A deux heures, nous étions tous réunis dans le salon de la reine pour faire ensuite la grande promenade dans la forêt, à cheval et en voiture. Nous descendîmes par le grand escalier de la cour du Cheval-Blanc ; au bas de cet escalier, avancèrent toutes les voitures les unes après les autres, celle de la reine d'abord ; elle y fit monter les ambassadrices ; puis celle du roi qui se chargea des ambassadeurs, puis celle des princesses qui firent les honneurs aux jeunes personnes et aux jeunes femmes, puis celle de Madame Adélaïde, à laquelle les vieilles dames tombèrent en partage, et cinq autres, enfin toutes à six chevaux. Rodolphe II, Jules, moi et la plupart des jeunes gens montâmes à cheval ; nous étions une trentaine à peu près.

Le comte Strada, écuyer du roi, auquel nous étions fortement recommandés par Sa Majesté, m'avait destiné un charmant petit cheval, mais le général Caradoc avait trouvé bon de le prendre pour lui et il me tomba en partage un énorme cheval si haut que le comte Strada fut obligé de m'aider pour le monter. Une fois dessus, ce furent des cabrioles, des sauts énormes ; le bruit des tambours, des voitures, les cris de « Vive le roi ! » la quantité de cavaliers, de piqueurs, de palefreniers, de grooms, etc., etc., tout cela augmenta encore la pétulance de nos chevaux. Le mien faisait des gambades, se dressait sur ses jambes de derrière, se lançait en l'air, ce qui fit dire à lady Granville :

— Mais, mon Dieu, Rodolphe a l'air d'un centaure.

Nous passâmes ainsi par les trois cours jusque dans le parc au milieu des étangs. Rodolphe II venait de me quitter pour voir ce qui se passait devant nous, — du moins je le croyais — mais bientôt, comme je m'appro-

chais de la voiture du roi, l'ambassadeur, tout pâle, me dit :

— Le cheval de Rodolphe s'emporte.

En même temps, Fullerton s'écrie :

— Le voilà par terre et le cheval qui se sauve.

Le roi ordonna à son cocher de suivre, tandis qu'il me dit d'arrêter la suite des voitures pour ne pas augmenter la confusion. Cependant, avant que j'eusse eu le temps de prendre un parti quelconque pour rassurer la mère de Rodolphe, il s'était déjà relevé; il avait pris un autre cheval et accourait au grand galop droit à la voiture de la reine pour faire ses excuses à Sa Majesté et pour rassurer sa mère. Bientôt, on reprit la promenade.

A un certain endroit, dans la forêt, la municipalité d'un village des environs avait érigé une espèce d'arc de triomphe en fleurs et feuillage ; un vieillard offrit au roi, au nom de la commune, une corbeille remplie d'énormes poires. Celle du milieu la plus grosse portait l'inscription « Vive le Roi ». Le duc d'Aumale les prenant pour des raisins dépêcha son aide de camp pour en demander pour nous, mais l'aide de camp revint les mains vides. Je ne pus m' empêcher de sourire.

— Ils ont la rage des poires, dans ce pays-ci, me dit le prince. Dernièrement, une autre commune nous en envoya ; sur chacune était inscrit un de nos noms ; il y avait donc la poire pour le roi, pour la reine, puis pomma tante, pour mes frères et mes sœurs ; elles allaient toujours en diminuant, de sorte que mon frère Montpensier eut un véritable poirillon.

Dans une allée couverte, au bord de la Seine, la leine fit faire halte et tout le monde mit pied à terre. J'en profitai pour remettre à un palefrenier mon trop fringant cheval, bien décidé à ne plus le monter. La reine me

demanda encore des nouvelles de Rodolphe II et me témoigna ainsi que le roi leur déplaisir de ce désagréable incident. Je m'empressai de les rassurer sur l'état de Rodolphe qui ne s'était pas fait le moindre mal. L'ambassadeur, de qui je m'étais rapproché, m'amusa en me répétant les propos que le duc de Frias avait tenus au roi pendant la promenade. Chaque fois que le roi désignait un beau site, Frias s'écriait :

— Mais, cela n'est rien, Sire. Si Votre Majesté voyait Aranjuez, elle constaterait que c'est bien autre chose et bien autrement beau.

Comme l'ambassadeur me quittait, le duc de Frias arriva vers moi et me prenant le bras :

— Quelle différence entre Aranjuez et ceci, me dit-il. Vous y avez été et vous devez me comprendre. On veut que j'admire; mais cela m'est impossible. Trouvez- moi ici, je vous prie, la « Casa del Labrador », je donnerais tout Fontainebleau pour une chambre de ce pavillon. Il n'en est pas une qui n'ait coûté plus cher que tout Fontainebleau.

A ce moment, on remontait en voiture ; je trouvai place dans celle de M. de Montalivet, ce dont j'eus à m'applaudir, vu qu'il me donna toutes sortes de détails sur ce que le roi compte faire faire à Fontainebleau et sur les travaux superbes qu'on exécute au château de Versailles

— C'est une belle et grande idée qu'a eue Sa Majesté, me dit le ministre de la maison du roi, de ressusciter l'ancien palais de Louis XIV avec tous ses souvenirs. Vous trouverez l'appartement de Louis XIV exactement dans l'état où ce monarque l'a laissé. Nous avons été assez heureux pour retrouver la tenture de sa chambre

ii. 32

à coucher, qu'avaient brodée les demoiselles de Saint-Cyr et mise en gage pour quatre-vingt mille francs chez un banquier de Francfort ; de même le lit qui a été retrouvé et racheté à Turin. Tous les meubles de cette chambre sont ceux qui ont servi à Louis XIV ; ils ont été remis à la place où ils étaient autrefois. On a trouvé dans le garde-meuble du roi une petite peinture du temps représentant en détail cette chambre et c'est d'après ce tableau que tout a été reconstitué. On a apporté les mêmes soins dans la reconstitution des appartements de Louis XV, de Louis XVI et de Marie- Antoinette.

Lorsque M. de Montalivet eut fini de me donner ces détails, je me permis de lui dire que ce que je trouvais de plus remarquable dans la pensée du roi, indépendamment de la volonté qu'il révélait de conserver à la France un monument devenu national, c'est qu'il était visiblement inspiré par le désir d'apprendre aux Français qu'en dépit des dissentiments politiques, les grands souvenirs de leur histoire sont un patrimoine que les générations doivent se transmettre sans en rien renier, la gloire du passé contribuant à celle du présent et de l'avenir. J'ajoutai que Sa Majesté, en reconstituant le palais de Versailles, avait voulu sans doute guérir les Français de leur goût pour le changement et, en flattant l'amour-propre national, leur communiquer le goût de la conservation.

— C'est cette considération, je suppose, dis-je en finissant, qui a fait concevoir au roi un projet que Napoléon lui-même avait jugé trop vaste pour l'entreprendre et qui l'a décidé à l'exécuter en si peu de temps.

M. de Montalivet parut frappé de mes réflexions et même surpris de me voir pénétrer aussi avant dans la pensée intime du roi. Il me demanda si quelqu'un m'avait

déjà fait cette réflexion, je l'assurai du contraire et notre entretien en resta là.

Il est dans le monde des choses de convenance, des coutumes ennuyeuses dont nous pâtissons tous plus ou moins et que la politesse nous condamne à subir. Il faut avant tout être poli ; il est impardonnable d'être ennuyeux, mais il est plus impardonnable encore d'être impoli. Je range parmi ces coutumes certaines phrases banales qu'il faut dire et, ce qui est plus pénible encore, qu'il faut écouter et auxquelles il faut répondre avec politesse, reconnaissance même, tandis qu'on en est impatienté au suprême degré. Rodolphe II et moi nous en avons été victimes avant et après le dîner. Le roi. la reine, les princes et les princesses, les aide? de camp, la cour et la ville, enfin tous et chacun me demandèrent la même chose :

— Monsieur votre cousin ne se ressent pas de sa chute? Rodolphe II, moins accoutumé au monde que moi,

s'en impatienta. L'habitude que j'ai acquise me donne plus de calme, je fais en ces occasions une mine touchée, je rassure tout le monde, bien que personne n'ait besoin d'être rassuré et puis je finis d'ordinaire par une petite phrase de remerciement qui ne manque jamais d'être bien reçue. Le roi, outre la petite phrase obligée, gronda devant moi et à très haute voix M. Strada, son premier écuyer, en lui disant :

— Vous avez bien mal soigné ces messieurs, comte Strada; je vous avais cependant tout particulièrement recommandé les comtes Appon}!.

— Sire, je suis bien au regret de ce qui est arrivé au comte Rodolphe II, mais pour ma justification, je suis obligé de dire que le cheval que je lui avais donné est

5oo VINGT-CINQ ANS A PARIS

celui que la princesse Marie monte ordinairement. Malheureusement, aujourd'hui, les chevaux étaient tellement tourmentés par les mouches, excités par les tambours, les voitures, le monde réuni dans les cours que les plus doux étaient devenus indomptables.

J'appuyai ce que disait le comte Strada et fis mon possible pour l'excuser, sans toutefois taxer mon cousin de gaucherie, car notre conversation avait lieu devant toute la cour. Puis on se tut, parce que le roi parlait haut et avait l'air de vouloir être écouté par tout le monde.

J'ai donné le bras pour aller dîner à Mme de Rumigny, je l'avais à table à ma droite et comme le duc de Montpensier m'avait prié de lui conserver sa place à côté de moi, il vint s'y placer accompagné du fils du maréchal Gérard qui prit place à sa gauche. Le duc de Montpensier fut d'une humeur charmante et me raconta toutes sortes d'histoires merveilleuses jusqu'à ce que son valet de chambre vînt lui dire à l'oreille, mais assez haut pourtant pour que j'aie pu l'entendre :

— Monsieur Tonton, voici du beefsteak. Mangez et ne parlez pas autant ; gardez vos histoires pour après, sans quoi je vous dénonce.

Ce discours fit quelque effet sur le petit prince ; il devint un peu rouge, mais il ne fit semblant de rien, tout en se hâtant pourtant de finir son plat de bœuf et ses pommes de terre. Voyant son assiette vide, il recommença de plus belle à causer, à bavarder comme une pie. Cependant, au beau milieu d'une grande et belle histoire, voilà encore son valet de chambre avec deux côtelettes de mouton ; cette fois-ci, il interrompit sur-ie-champ son discours et fit disparaître au plus vite ses deux côtelettes, puis il reprit sa conversation.

— Avez-vous entendu, me dit-il, tout le bruit qu'ont fait cette nuit les choristes des Italiens et de l'Opéra?

— Pas le moins du monde, Mon seigneur.

— C'est que vous logez dans la cour des princes et ils habitent dans la cour du Cheval-Blanc ; ils ont bien soupe après la représentation, ils ont soupe copieusement et longuement jusqu'à trois heures du matin où ils ont de nouveau redemandé qu'on leur apportât du vin, ce à quoi on leur a répondu négativement en les invitant à aller se coucher. Loin de suivre cet avis, ils commencèrent à chanter et à danser des galops tout le long des corridors ; puis ils forcèrent la porte de l'office et prirent, au grand désespoir de l'officier, deux ananas destinés à la table du roi. C'est l'officier qui m'a donné ce matin les détails du sabbat qu'ils ont fait et de la perte de ses ananas; j'en ai ri beaucoup et j'ai dit à l'officier que je n'avais qu'à le féliciter de la discrétion de ces messieurs, car deux ananas pour deux cent cinquante personnes, on ne saurait se contenter de moins !

Le soir il y eut de nouveau grand spectacle ; on a donné le Philtre avec un petit ballet intercalé. Mlle Duvernet a dansé comme un ange. Puis les Italiens ont représenté le premier acte du Barbier de Séville. Lablache, et Rubini, la Grisi ont chanté avec la pius grande perfection.

Le lendemain matin, avant le déjeuner, au moment où nous nous trouvions réunis dans le salon de la reine, le roi me demanda si je n'avais pas vu le fantôme de Monaldeschi.

— ■ Ce malheureux a été assassiné, me dit-il, à l'endroit même où se trouve votre lit.

Je répondis à Sa Majesté que j'avais trop bien dormi

et que le fantôme probablement n'avait pas fait assez de bruit pour me réveiller.

— Chez vous et surtout en Allemagne, chaque vieux château a son revenant ; je suis sûr, comte Rodolphe, que vous savez beaucoup de ces contes, poursuivit le roi, et je vous préviens que Montpensier ne vous laissera pas partir de Fontainebleau sans que vous lui en racontiez un, c'est tout ce qu'il aime.

— Aurez-vous cette bonté? me dit le prince en s' approchant .

— Ne vous l'ai-je pas dit? reprit Sa Majesté, le voici. Vous n'y échapperez plus.

— Je ne demande pas mieux, Sire, je serais enchanté d'être agréable à M. de Montpensier ; mais avec tant de plaisirs qui se suivent ici coup sur coup, il me serait assez difficile de trouver un moment.

Nous fûmes interrompus par le valet de chambre qui avait l'honneur d'avertir le roi qu'il était servi.

Après le déjeuner, je suis allé avec le duc d'Aumale et quelques dames au jeu de paume pour voir les deux plus fameux joueurs de France. L'année dernière, ils ont battu à Londres toutes les célébrités du genre. Ces deux virtuoses ont été payés par le roi pendant son séjour à Fontainebleau afin de jouer depuis midi jusqu'à deux heures avec qui voudrait se mesurer avec eux. Plusieurs jeunes gens de notre société, qui avaient envie de tenter une partie, se sont retirés après les avoir vus jouer ensemble avec une précision rare, un coup d'œil incomparable.

M. de Montpensier. lorsqu'il a su que je n'étais pas de la partie à cheval du duc d'Aumale, m'avait invité ainsi que l'ambassadeur d'Espagne à chasser dans le parc. Je l'ai remercié en ajoutant que je n'étais pas de la partie

à cheval pour ne pas me fatiguer à cause du grand bal qui aurait lieu ce soir, et que la chasse n'était certes pas un moyen de repos.

— D'ailleurs, lui dis-je, je compte faire une promenade dans le jardin avec la reine et ces dames ; elles ont bien voulu m'y engager.

Alors, il me prend le bras et me demande ce que je comptais faire après la promenade de la reine. Je lui dis que je n'avais pas de projet bien arrêté, mais que j'aimerais assez faire une promenade en voiture dans la forêt.

— Bon, me dit le duc, je vous y accompagnerai.

— C'est-à-dire, dis-je, c'est moi qui aurai l'honneur de vous y accompagner.

— Eh bien, c'est convenu, nous irons ensemble, c'est charmant, nous arrangerons pour nous une petite partie sans rien dire aux autres ; mais où irons-nous?

— Je voudrais voir le Bosquet du Roi et la Roche qui pleure et cette autre qui rit. Je ne les ai pas encore vus.

— Il faut voir cela, en effet, c'est une bien bonne idée, nous irons en char à bancs, vous, Gérard et moi ; invitez quelques dames que nous placerons sur la seconde banquette ; pour les autres, n'est-ce pas, il nous importe peu de savoir comment elles seront occupées.

— Ce sera, dis-je, comme Monseigneur voudra.

— Non, comte, ce sera comme vous voudrez, car c'est à moi à vous faire les honneurs ; nous nous trouverons à deux heures dans la salle de Henri IV, je vous y attendrai.

A la promenade de la reine, dans le jardin anglais, il n'y avait en fait d'hommes, en dehors des personnes de la cour, que l'ambassadeur d'Espagne et moi. J'ai exprimé à ce dernier mon étonnement de le voir ici, alors que je le croyais à la chasse.

— Mais, comment ! je déteste la chasse, moi, me dit le duc. C'est M. Thiers qui a voulu m'y faire aller, Dieu m'en préserve !

De très élégantes barques dorées, pavoisées et recouvertes de riches baldaquins, nous transportèrent sur le bel étang de François Ier, du rivage au pavillon qui se trouve au milieu de cette belle pièce d'eau. C'est dans ce pavillon, à ce que l'on prétend, que Charles IX décida la Saint-Barthélémy, avec Catherine de Médicis. Nous avons abordé sur la partie de la terrasse qui est de forme elliptique ; dans l'intérieur du pavillon on avait dressé sur une table un petit goûter ; en outre il y avait des corbeilles remplies de pain coupé en petits morceaux pour en jeter aux carpes monstres qui peuplent l'étang en quantité prodigieuse. Elles se sont fait attendre assez longtemps. La princesse Louise, un peu contrariée de ne pas les voir arriver, se tourne vers le général Athalin et lui dit assez haut pour que l'ambassadrice et moi nous l'ayons entendue, ce qui probablement n'était pas son intention :

— Elles ne veulent donc pas venir, ces carpes; je les soupçonne d'être carlistes.

Toutes nos belles dames avaient si peur de se fatiguer et de ne pas avoir le teint assez brillant pour le bal que les unes étaient restées chez elles toute la matinée et que celles qui accompagnaient la reine à sa promenade s'étaient empressées de rentrer pour se reposer.

Deux pourtant, Mmes de Bertoy et Duhesme, acceptèrent ma proposition pour la course en char à bancs. Nous nous rendîmes donc, après avoir été congédiés par la reine, dans la salle Henri IV, où Mgr de Montpensier se trouvait déjà.

En voiture, il se plaça entre Gérard et moi sur la première banquette, derrière nous Mmes de Bertoy et Duhesme, puis plus loin le maréchal Mortier, quelques généraux et aides de camp. Pendant que nous parcourions de belles allées pour arriver aux gorges d'Apremont et de Franchard, le prince me donna des détails sur le séjour qu'il a fait avec ses frères et sœurs à Chantilly, chez son frère d'Aumale.

— Croiriez- vous, me dit-il, qu'il a si mal fait les honneurs de son château qu'il n'a pas voulu me céder l'appartement que nous appelons le cabinet des Singes, parce que tous les personnages de la cour de Louis XV y sont représentés dans leurs costumes, mais avec des figures de singes. J'aurais tant aimé y loger ! Mais Aumale a préféré le garder pour lui.

Le prince, passant brusquement d'un sujet à un autre, me demanda instamment de lui raconter une histoire. Mmes de Bertoy et Duhesme me prièrent de la dire assez haut pour qu'elles puissent l'entendre. Mon histoire a eu un très grand succès, trop grand malheureusement pour moi, car, depuis, il en a été question à la cour et j'ai dû la conter à toutes les daines d'honneur, à Madame Adélaïde qui les tourmentait ainsi que son neveu pour se la faire raconter et à qui ils répondaient :

— Elle est charmante, cette histoire. Mais c'est de la bouche du comte Rodolphe que Votre Altesse Royale doit l'apprendre.

J'observe en passant que la curiosité de Madame Adélaïde est restée en suspens pendant les trois semaines où je ne suis pas allé à la cour.

Cependant, nous étions arrivés à l'ancien ermitage qui date du règne de Philippe-Auguste et est devenu plus

tard un monastère considérable. Il fut détruit par ordre de Louis XIV parce que plusieurs fois des voleurs s'en étaient rendus maîtres et exerçaient dans les environs leurs affreux brigandages. Il avait été donné en toute propriété aux religieux mathurins avec obligation d'y célébrer le service divin le surlendemain de la Pentecôte de chaque année. Depuis la suppression des ordres religieux, on a converti le monastère et la chapelle en maison et dépendances pour la garde de ce canton. Les habitants de Fontainebleau et des environs ne s'y rendent pas moins tous les ans le mardi de la Pentecôte. La jeunesse y accourt pour danser sur la pelouse à l'ombre des chênes, et la foule ne se retire guère qu'à la naissance du jour, satisfaite d'avoir payé son tribut à la vieille renommée de la fête de Franchard.

L'ermitage, loin d'être habité par un anachorète, est connu dans le pays pour renfermer dans ses murs la jolie fille du garde-chasse, qui ne manque jamais de paraître sur le seuil de sa porte voûtée chaque fois que des voitures de la cour y arrivent. Le duc de Montpensier m'y a rendu attentif et j'ai été très agréablement surpris de voir au milieu de la forêt, parmi les rochers, une bien jolie figure très distinguée et bien plutôt faite pour briller dans les salles dorées du château de Fontainebleau qus pour être enfouie dans ce désert.

Le duc de Montpensier nous fit les honneurs de la Roche qui pleure laquelle, d'après le Journal des Débats, a cessé de pleurer depuis que Louis-Philippe est venu habiter sa royale demeure de Fontainebleau.

A dîner, j'ai été assis à côté de Mme de Montjoie, dame d'honneur de Madame Adélaïde, femme très spirituelle autrefois, on ne peut plus aimable. Depuis quelques

années elle s'est jetée dans la haute piété et n'a plus autant de laisser-aller dans la conversation. Le sentiment religieux bride un peu sa gaieté naturelle et la tendance légère de son esprit vers la critique. Néanmoins, il y a encore quelques étincelles de raillerie qui se font jour au milieu de l'humilité chrétienne et de la sévérité qu'elle exerce sur elle-même.

Le duc d'Orléans était de ce dîner. Il venait d'arriver de Compiègne où il a passé tout le temps des manœuvres, où il a vu beaucoup de monde et d'où toutes les personnes qu'il a invitées à y passer quelques jours ont été enchantées et ravies de son accueil et de la manière dont il a fait les honneurs du château. Malheureusement pour nous, il avait laissé toute son amabilité à Compiègne ; il a été d'une humeur de chien ; il m'avoua que tout lui déplaisait à Fontainebleau, qu'il était horriblement fatigué et qu'il avait tellement peur de faire mauvaise figure au bal qu'il se retirerait de très bonne heure pour ne pas paraître maussade.

Pendant qu'il me parlait, la reine écoutait et pour lui être agréable, elle ordonna d'ouvrir le bal le plus tôt possible. M. Athalin lui fit observer que les invités de la ville et des environs qui n'avaient pas l'honneur d'être connus de Leurs Majestés et qui devaient se réunir dans la salle de Henri II, pour être présentés, n'étaient pas encore arrivés.

— Comment, ma mère, dit le duc d'Orléans, vous invitez des personnes que vous ne connaissez pas? Je n'ai pas fait cela à Compiègne et, certes, je ne l'aurais pas fait à Fontainebleau non plus si j'avais quelque chose à dire ici.

— Mais, mon cher Chartres, répondit la reine, nous

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n'aurions pas eu assez de monde. Et puis, pourquoi ne pas faire des heureux lorsqu'on le peut ?

Je n'oublierai jamais l'effet magique qu'a produit sur nous la salle de Henri II au moment de notre entrée : cette vaste pièce qui nous ramenait au temps de la Renaissance, ce superbe plafond en chêne admirablement sculpté, avec ses cadres octogones à caissons au fond desquels on voit le chiffre de Henri II et de Diane avec ses huit grands panneaux et leurs accessoires peints par Xicolo sur les dessins du Primatice, ce superbe morceau d'architecture tout resplendissant de la lumière des lustres, tout ce monde, cette grande estrade pour la cour et les ambassadrices et ces buffets avec leurs pyramides de fruits, de bonbons, de fleurs, tout cela réuni à une marche pompeuse, exécutée avec tout le talent dont Tolbeque est capable, nous arracha à tous des cris d'admiration. Le duc d'Orléans lui-même, malgré sa mauvaise humeur, en fut stupéfait ; néanmoins, il m'assura de nouveau qu'il était trop fatigué pour rester et que surtout il ne se sentait pas en train d'être aimable.

— Moi, au contraire, Monseigneur, lui dis-je, je suis fort disposé à m'amuser, d'autant plus que je n'ai qu'une seule danse de corvée. Monseigneur n'est pas dans le même cas ; il en aura pas mal aujourd'hui.

— Oui, oui, mon cher comte, mais encore ne suis- je pas obligé de me sacrifier par trop.

— Cependant, un prince, dis-je, est obligé...

— Un prince, interrompit le duc, n'est pourtant pas non plus un cheval de charrette qui doit aller toujours et traîner tous les fardeaux. Pour vous parler franchement, je m'en vais surtout pour ne pas être obligé de danser avec la comtesse de B***.

— Moi, repris-je, qui n'ai pas le bonheur d'être un grand prince et d'en avoir les bénéfices, je ne puis me dispenser de traîner cette charrette-là.

Après le bal, il y a eu un superbe souper dans la galerie de Diane après lequel nous prîmes tous congé de la reine, devant partir le lendemain à dix heures du matin.

18 octobre.

A mon retour de Fontainebleau, je n'ai passé que deux fois vingt-quatre heures à Paris. Après ce petit repos, je suis de nouveau reparti pour Royaumont où tout le monde m'attendait avec impatience. Il ne s'agissait de rien moins que d'arranger un ballet entremêlé de chœurs et tout cela en moins de dix jours. Mes dessins de costumes, mes tables chorégraphiques et surtout mes figurines qui m'avaient précédé, avaient mis toutes ces dames dans une agitation difficile à rendre. Elles avaient beaucoup discuté sans parvenir à s'entendre. Enfin, le marquis de Bellissen me fut envoyé pour me conjurer, au nom des vingt-deux dames réunies dans son château, de venir les tirer d'embarras. Tout refus étant impossible, le lendemain matin j'étais en route pour Royaumont. Je m'y suis établi pour sept jours, après avoir déclaré d'avance que rien dans le monde ne me ferait rester plus longtemps, voulant passer le jour de la sainte Thérèse à Paris. Je suis donc revenu ici hier soir ayant laissé tout le beau monde de Royaumont le bec dans l'eau, c'est-à-dire dans l'impossibilité absolue de danser le quadrille : les uns ne

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savaient pas le pas, les autres n'avaient encore bien étudié ni les paroles du chant ni la mélodie, et les costumes surtout étaient loin d'être achevés. Il a donc fallu remettre le tout à plus tard.

20 novembre.

Jamais, depuis que le roi Louis-Philippe est sur le trône, je n'ai vu la cour plus brillante, plus rassurée, plus solidement établie qu'à Fontainebleau ; les ministres avaient l'air rayonnant, de tous les côtés arrivaient des nouvelles les plus heureuses : les camps avaient été brillants, l'armée s'étant montrée belle, animée d'un bon esprit, les provinces calmes ; les élections surpassaient toute attente au point qu'on craignait que l'opposition ne fût trop en minorité et que cette Chambre ne devînt semblable à celle que, sous la Restauration, on surnomma l'Introuvable. Maintenant que le gouvernement se sent si fort et que l'émeute est partout vaincue à Paris, à Lyon et dans la Vendée, il songe à proclamer une amnistie générale de manière à ce qu'il n'y ait plus de détenus politiques et que la paix étant générale, tout le monde jouisse d'une véritable liberté.

— Nous ne voulons rien que la prospérité intérieure, disent les ministres, la paix à l'extérieur et le repos, cette véritable félicité des peuples. Les gouvernements étrangers commencent à rendre justice à nos intentions et à se persuader que notre marche est difficile, mais pas impossible. Il ne nous faut maintenant autre chose que la paix pour nous consolider et pour assurer le maintien

de la dynastie d'Orléans sur le trône, après la mort de Louis-Philippe. Une alliance avec une des grandes cours nous serait fort utile en ce moment et le serait peut-être autant aux gouvernements de l'Europe, car, en donnant de la force au gouvernement existant en France, en flattant l'amour-propre national, on parviendra ici à dompter l'esprit révolutionnaire et à étouffer entièrement le germe de l'anarchie qui, en se développant en France, deviendrait funeste à l'Europe entière.

Voilà le langage qu'on tenait à la cour, tandis que le parti carliste modéré parlait déjà d'une fusion qui devait se faire entre lui et le gouvernement sous un ministère dans lequel entreraient le duc de Mortemart et peutêtre même le duc de Noailles. Les plus violents de ce parti voient avec peine le raffermissement de la dynastie de Louis-Philippe et la tournure des affaires si propice à ce dernier. De là, leur rage contre les représentants des puissances qui sont allés à Fontainebleau, rage que trahissent leurs feuilles par des articles aussi absurdes qu'inconvenants. Ces articles, rédigés en partie par M. de Kergorlay, parlent de l'intimité qui règne entre les puissances du Nord et le roi Louis-Philippe. Kergorlay a cru par là jouer un mauvais tour aux ambassadeurs.

— Je les dénonce à leurs gouvernements respectifs, disait-il à ses amis, car je suis sûr qu'on n'a pas voulu qu'ils allassent à la cour. La voie des feuilles publiques est la seule qui puisse faire arriver la vérité aux souverains et je ne doute pas que tous les ambassadeurs ne soient rappelés.

Que de mal font à leur propre cause les hommes de ce parti en tenant un tel langage, en exagérant l'intimité qui règne entre les cours du Nord et Louis-Philippe. Loin

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de nuire au gouvernement qu'ils combattent, ils le servent, puisque leurs attaques obligent les lecteurs à constater qu'après avoir répondu à l'invitation du roi des Français, les ambassadeurs n'ont été ni désavoués ni rappelés. D'ailleurs, comment pourrait-on blâmer ceux-ci d'être allés à Fontainebleau en invités alors qu'ils vont aux Tuileries, à Neuilly, à Saint-Cloud, même sans invitation.

Cependant, le maréchal Gérard, président du Conseil, après le renvoi du maréchal Soult, — ce dernier n'ayant pu se présenter devant les Chambres à cause d'un énorme déficit dans le budget de la guerre, — le maréchal Gérard donc avait pour lui non pas la réputation d'un homme capable, mais bien celle d'un homme loyal et d'une intégrité généralement reconnue. C'est ce qu'il fallait avant tout au gouvernement et déj à plusieurs carlistes m'avaient dit vouloir reprendre du service, soit qu'ils fussent liés avec le maréchal, soit que la marche du gouvernement, sous la présidence d'un homme aussi loyal que Gérard, leur donnât des garanties de stabilité et d'honneur dont nul autre n'était capable. Le parti républicain semblait anéanti : à peine avait-il espoir de réunir quelques représentants dans la Chambre.

Le maréchal Gérard a cru pouvoir proposer l'amnistie, non pas pour les prisonniers de Ham, mais bien pour ceux de Saint-Michel et autres ; on a discuté cette proposition au Conseil et déjà les journaux de tous les partis se sont emparés de la question. La Quotidienne dit que les royalistes détenus ne voulaient pas accepter l'amnistie, que, tout au contraire, ils insisteraient pour être jugés, parce qu'ils étaient innocents. Les républicains attaquaient de leur côté ; le tiers parti et le parti doctrinaire contes-

taient au roi le droit d'amnistier sans le consentement de la Chambre ; enfin les partis se sont trouvés d'accord pour découvrir que le gouvernement avait peur !

Ces attaques des journaux mirent la scission dans le Conseil :Thiers et Guizot se déclarèrent contre l'amnistie, Gérard pour ; la discussion s'anima ; enfin Gérard, presque forcé par Thiers, donna sa démission. Ceci fait, il ne fut plus question de l'amnistie, mais de la nomination d'un nouveau président du Conseil. Le roi, sans en prévenir ses ministres, offrit cette place à Soult, alors dans les Pyrénées. Thiers le sut et en fut vivement blessé ; il avait eu l'idée de proposer Mole et avait déjà eu plusieurs entrevues avec ce dernier. Guizot, de son côté, parlait de Broglie, tandis que Dupin intriguait sourdement contre Thiers et l'ancien ministère.

Le roi, voyant cette désunion, déclara qu'il avait déjà un président du Conseil, qu'il venait de recevoir la réponse de Soult, que celui-ci acceptait toutes les conditions. Sur cela, les ministres donnèrent leur démission, excepté l'amiral Jacob, qui promit au roi de lui rester fidèle.

Thiers et Guizot, en se retirant, auraient voulu que Dupin se chargeât de la formation du nouveau ministère. Mais Thiers avait tout préparé d'avance pour faire échouer cette combinaison, ce qui aurait perdu le tiers parti qui l'incommode passablement. Dupin sentit la difficulté de sa position et ne voulut point figurer dans le nouveau cabinet. Thiers disait hautement que personne que lui réuni à Guizot n'était capable de composer un ministère, qu'il n'en ferait rien pourtant et qu'il voulait laisser le roi dans tous ces embarras, autant pour le punir de sa perfidie que pour le forcer à recourir à Dupin.

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Le roi, se voyant abandonné par tout le monde, ayant éprouvé des refus sans nombre, résolut enfin de former, avec l'aide du duc d'Orléans, un ministère à lui seul, car il en fallait un absolument ; depuis plus de dix jours, on se trouvait sans gouvernement et déjà le roi tremblait que la tranquillité publique n'en souffrît.

J'étais un matin chez la marquise de Dolomieu, lorsqu'on lui apporta un petit mot de la reine dans lequel se trouvaient les noms des nouveaux ministres. La marquise, en parcourant cette suite incohérente de noms qui ne rappelaient aucun souvenir, ne représentaient aucun parti, avec le duc de Bassano à la tête, hésita pendant quelques moments à nous en faire la lecture ; elle la fit cependant et ne put nous cacher ni son étonnement ni ses regrets. Moi aussi, j'usai d'une entière franchise en faisant remarquer qu'après un enfantement aussi long et aussi pénible, un semblable assemblage de personnes absolument inconnues ferait un assez mauvais effet dans le public ; elle fut de mon avis. Je quittai les Tuileries tout absorbé par cette nouvelle. Bresson était nommé ministre des affaires étrangères, jeune homme capable à la vérité, mais qui, l'année de la révolution, n'était rien encore ; on l'a fait entrer dafis ce temps comme chef d'une des sections au ministère des affaires étrangères ; depuis il a été chargé d'affaires à La Haye et enfin, ministre à Berlin. M. de Talleyrand, aussitôt qu'il sut cette nomination, donna sa démission ; beaucoup d'autres s'ensuivirent et auraient suivi encore si l'on avait eu le temps de les donner. Mais cet enfant si péniblement conçu mourut trois jours après "sa naissance et voici comment ; je tiens ce récit de la bouche du roi lui-même.

Le jour de la publication du nouveau cabinet, les

membres nouvellement nommés présentèrent à la signature du roi l'ordonnance qui devait être publiée par le Moniteur. Le roi, en y voyant figurer le nom du duc de Bassano comme président du Conseil, observa que son intention n'avait pas été de le mettre à la tête du nouveau ministère. Mais, comme ils objectaient qu'un ministère sans président serait peut-être d'un mauvais effet dans le public, le roi céda à leur demande et signa l'ordonnance.

— Trois jours après, ces messieurs arrivent, m'a raconté Sa Majesté, et me donnent leur démission, allé guant pour motifs qu'ils ne pouvaient servir sous la présidence de M. de Bassano. La véritable raison était qu'ils ne se sentaient pas capables de vivre.

Le roi, dans cette pénible position, semblait résigné à se mettre entièrement entre les mains de la Chambre et à recevoir d'elle un cabinet, ce qui eût été abdiquer et se placer sous la tutelle de Dupin. Déjà, le roi avait convoqué le Parlement ; déjà, il était question d'une séance royale, d'un discours du trône où Sa Majesté aurait exposé les difficultés de sa position et aurait demandé aide et assistance, lorsque Thiers se présenta chez le roi et lui proposa le ministère, tel qu'il est aujourd'hui, avec Mortier comme président du Conseil. Le roi accepta, faute d'avoir mieux.

— Soyez persuadé, a-t-il dit à l'ambassadeur, que rien n'est plus rare dans ce pays que le bois dont on fait les ministres; je vous l'ai toujours dit, comte, vous voyez si j'avais raison !

L'ancien ministère repris, une nouvelle question s'agita dans le Conseil, celle de sevoir s'il fallait un discours du trône ou non. Il fut sagement décidé que non et que

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l'on ne donnerait d'explications qu'autant qu'on serait attaqué par l'opposition et qu'elles seraient demandées, ce qui devait nécessairement arriver. La position des ministres n'était pas facile ; ils avaient perdu un grand nombre de voix et il était plus que douteux qu'ils obtinssent la majorité. Dupin avait l'air rayonnant ; il jouissait d'avance de toutes ces intrigues et intriguait autant qu'il pouvait pour rendre encore plus difficile la marche ministérielle. Déjà, il se voyait plus puissant que le roi. Il communiqua ses espérances à son ami lord Brougham (i) auquel il faisait les honneurs de Paris et auquel il voulait prouver surtout que lui, Dupin, était le plus grand homme de France, le plus influent et surtout le plus populaire.

La veille de l'ouverture de la Chambre, lord Brougham conseilla à Dupin de ne point attaquer le ministère, de rester tranquillement sur son fauteuil de président et de ne rien dire du tout. Dupin lui répondit que c'était bien ce qu'il comptait faire et que c'était ce que son parti lui avait conseillé. Néanmoins, il fit tout le contraire, on le vit descendre de son fauteuil et monter à la tribune. Comment résister au plaisir de se faire entendre de lord Brougham, de lady Clanricarde qui se trouvaient à la séance? Il parle donc, il attaque Thiers malgré le conseil de Brougham, malgré les avis de son parti et malgré la parole qu'il avait donnée au roi de ne point parler contre le ministère. Thiers, se voyant attaqué par

(i) Historien anglais et homme politique, l'un des membres les plus influents du parti whigh dans le parlement britannique. Il fut mi nistre dans le cabinet de lord Grey qui fut renversé en 1832. Quoiqu'il n'eût alors que cinquante-trois ans, il considéra sa carrière politique comme close et ne s'occupa plus guère que de ses travaux de littérature et d'histoire.

Dupin, change tout à coup entièrement son système de défense ; il place Dupin sur un terrain qui est inconnu à celui-ci, il jette le masque, il fait la Chambre juge de ses actions, il parle de tout avec une entière franchise, met cartes sur table :

— Voilà ce que nous avons fait, voici ce que nous comptons faire ; si vous croyez qu'on peut mieux, mettezvous à notre place, nous vous la cédons volontiers.

Dupin, incapable de former un ministère, dut se taire et s'avouer battu. Le résultat fut qu'au heu de passer à l'ordre du jour pur et simple, la Chambre se prononça en faveur des ministres.

Thiers a présenté une très judicieuse explication de ce qu'il entend par la résistance ; il a dit que le gouvernement, loin de désavouer les principes de la révolution de Juillet, les défendait contre ceux qui, par une marche trop précipitée vers des innovations dangereuses, lui deviennent funestes ; il croit que la révolution de Juillet est arrivée au point où toute marche plus en avant la précipiterait dans l'abîme et ferait perdre tout le bénéfice, tous les avantages que le pays en retire aujourd'hui ; aussi, loin de désavouer les principes de Juillet et le fameux programme de l'Hôtel de Ville, comme on le lui reproche injustement, il les défend et en assure la durée en résistant aux excitations révolutionnaires. La Chambre a été enchantée de cette profession de foi et a voté un ordre du jour motivé

Le soir du même jour j'ai vu, chez Mme de Rumford, lady Clanricarde qui était allée à la Chambre. Je lui demandai son opinion, elle me dit qu'elle avait trouvé le discours de Thiers d'une imprudence inconcevable : qu'elle le croyait battu et archibattu par le tiers parti.

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Elle considère que tout ce qu'il a dit, sur l'influence de la France en Angleterre, est d'une inconvenance rare et fera un bien mauvais effet.

— Lord Brougham, continua-t-elle, était à côté de moi et s'irritait de ne pouvoir répondre à ce qu'on débitait. Il m'a avoué qu'il en souffrait le martyre. En revanche, lorsque Thiers a parlé des dangers des innovations trop promptes et de la difficulté d'arrêter une révolution, de la diriger et de s'en rendre maître, j'ai dit à Brougham : « Ceci, lord, est pour vous, tâchez de faire vos réflexions là-dessus, cela pourrait vous être utile et à nous aussi. »

19 décembre.

J'ai beaucoup vu, ces jours derniers, et je verrai probablement beaucoup encore lord Brougham. C'est un homme d'esprit qui dit de grosses bêtises, parce qu'il ambitionne d'être ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire homme du monde, homme brillant dans un salon. Il veut être gai, enjoué, piquant, dire des bons mots ; au lieu de cela il est bruyant, lourd, mordant parfois, toujours bavard et bien souvent niais. Dupin ne le quitte pas plus que son ombre. Pour les manières, l'un vaut l'autre. Lord Brougham a, entre autres manies, celle d'appeler tout le monde par le nom de baptême. C'est une familiarité bien ridicule, à Paris surtout où personne ne se croit obligé de savoir le nom de baptême de son voisin. Lorsque lord Brougham me dit qu'il a passé la soirée chez Henri ou Zoé, je ne suis pas plus instruit qu'auparavant, et il

faut qu'il m'explique ce qu'il entend par Henri ou Zoé.

Un jour qu'il dînait chez nous, et après avoir parlé sans interruption depuis la soupe jusqu'aux légumes, toujours dans l'intention de nous prouver qu'il pouvait dire autant de bêtises que douze jolies femmes, il redemanda une certaine salade sur laquelle il nous fit une longue et fastidieuse dissertation, tout cela pour faire comprendre que c'était la meilleure salade qu'il eût jamais mangée; il finit par dire qu'il donnerait à cette salade le nom d'impériale, « car, dit-il, il y a de l'aigle là dedans ».

Il est affreusement laid ; les caricatures de lui ne sont qu'un très fidèle portrait. Parfois, sa figure se contorsionne en crispations nerveuses, en grimaces épouvantables. Sa bouche surtout fait à tout moment le voyage autour de sa figure, et un certain œil s'ouvre et se referme d'une manière souverainement déplaisante. Le bout de son nez très en l'air, fort long et gros en même temps, a aussi un mouvement d'oscillation plus ou moins fort, plus ou moins rapide.

Laideur, mauvaises manières, mauvais ton, vulgarité et familiarité à part, lord Brougham me déplairait encore par la bassesse de ses sentiments, par cet esprit sans grâce, sans la moindre élévation, par la sécheresse de son caractère et sa manie de contradiction avocassière, visant à l'effet, sans opinion, sans foi, sans croyance politique, esprit brouillon, subversif, remuant et dangereux pour tous les pays où pareil homme peut exercer de l'influence. D'ailleurs né pour être brave homme, il est égoïste par calcul et radical par vanité.

30 décembre.

Le procès des détenus politiques met le ministère dans la position la plus difficile. Plus ce procès avance, plus on rencontre de difficultés. Celle qui vient de surgir résulte de l'exiguïté de la salle des séances de la Chambre des pairs : elle ne peut contenir à la fois les accusés, les témoins et leurs juges. Cette difficulté a été prise en considération dans le Conseil du roi. Celui-ci, qui depuis longtemps désire agrandir le Luxembourg, a proposé non pas de construire une salle provisoire, comme il en était question, mais bien une salle permanente grande et belle, dont il a déjà fait dresser les plans par son architecte Fontaine. M. Guizot, effrayé de la dépense, était d'avis qu'on transportât la Chambre des pairs au Louvre, ce qui n'eût coûté que cinquante mille francs. M. Thiers a combattu cette proposition en alléguant que le Louvre était un monument historique, l'ancienne demeure des rois de France et qu'il n'était pas convenable de le transformer en une prison d'État. Mais la véritable raison de son refus d'approuver le projet Guizot, c'est qu'il se trouve gêné dans son budget, et qu'il lui faut un crédit supplémentaire considérable pour se tirer d'affaire. Il a été décidé, après une longue discussion, qu'on proposerait à la Chambre la construction d'une nouvelle salle. Cette proposition a donné heu à de grands débats qui ont mis au jour l'état déplorable dans lequel se trouvent tous les partis en France. M. Thiers, chaque fois qu'il est menacé, monte sur son ancien cheval de bataille : la Glorieuse

Révolution de Juillet qu'il présente comme le pivot autour duquel tous les peuples de l'Europe devraient tourner pour être libres, heureux et puissants. Il a de nouveau développé cette thèse aussi inconvenante qu'absurde.

Le ministre des affaires étrangères, M. de Rigny, prétend être fâché de ne pas avoir dit à cette occasion à M. Thiers qu'il était en état de prouver que la Restauration n'a pas été imposée par l'étranger. Je suis au moins aussi fâché que M. de Rigny qu'il n'ait pas parlé dans ce sens, mais il a trouvé plus convenable de se taire. En revanche, M. Berryer, voyant que M. Thiers s'était éloigné du sujet de la discussion pour se livrer à une attaque contre la légitimité, est remonté à la tribune pour lui répliquer. Sa réplique est un chef-d'œuvre d'adresse parlementaire et d'éloquence. Il a dit les choses les plus dures au gouvernement, il l'a accusé d'être l'auteur responsable de tous les crimes qu'il s'arroge le droit de punir, il s'est écrié que si les ministres avaient au cœur le sentiment de la justice ils devraient trembler, eux juges, devant leurs accusés. Sous ce flot de vérités, débitées par l'orateur avec un rare talent, s'est révélée, une fois de plus, l'alliance hideuse des légitimistes avec les républicains : alliance que ces derniers ont acceptée mais qu'ils désavouent en public.

M. de Talleyrand disait, en parlant de Berryer et de son discours, que cet homme faisait jouer des rasoirs de manière à couper tout ce qui l'entoure sans se couper lui-même. Je ne suis pas de cet avis. Je trouve que Berryer a fait, par son discours, presque autant de mal à son parti qu'à ses adversaires.

M. de Lamartine, dans son discours d'ime éloquence

toute poétique, s'est efforcé de prouver que toute insurrection, toute émeute se trouve justifiée et légitimée dès qu'elle est victorieuse : d'après lui, le parti vaincu a toujours tort et le parti vainqueur toujours raison. Est-il un principe plus subversif, plus effrayant, plus contraire à toutes les lois divines et humaines? C'est ainsi que les carlistes défendent la cause de Henri V en France.

Thiers a demandé pardon à la Chambre d'avoir quitté le sujet de la discussion et d'avoir provoqué des débats tout à fait hors de la question. M. Guizot est très mécontent de M. Thiers et ne l'appelle pas autrement que son collègue radical.

Parmi tous les ministres, Guizot est peut-être le seul qui ait des sentiments vraiment monarchiques. L'attachement qu'il porte à son pays est aussi désintéressé que lui-même est loyal dans ses principes ; malheureusement, il est plus théoricien qu'homme d'État et trop souvent ses projets sont peu pratiques, ce qui affaiblit son autorité dans le public et dans les Chambres et la considération dont il serait si digne par son caractère, sa vaste érudition et son talent oratoire.

Le roi, qui est au moins aussi mécontent du discours de Thiers, se prononce pourtant en faveur de son ministre et le comble de louanges et de remerciements.

— Il faut le ménager, dit-il à ses amis les plus intimes, il m'est absolument nécessaire, tâchons donc de ne pas nous brouiller avec lui.

Dans d'autres temps, le ministère n'aurait pu résister aux attaques dont il vient d'être l'objet, mais aujourd'hui la France est fatiguée de tous ces changements et des discussions parlementaires : eUe désire avant tout le repos et elle se rallie à qui le lui fait espérer.

31 décembre,

J'ai été, ces jours derniers, chez Mme la duchesse de Rauzan lui faire une visite du matin ; il n'y avait chez elle que le marquis d'Angosse, pair de France, un ami de feu Mme la duchesse de Duras. Il fut question du duc d'Orléans et de son goût pour la popularité qui fait contraste avec sa fierté naturelle. A ce propos, M. d'Angosse fit remarquer que ce goût est encouragé par le roi qui désire que cette popularité, si péniblement acquise, rejaillisse sur sa famille.

— Je crois, dit M. d'Angosse, qu'à cet égard, le père et le fils se sont partagé les rôles.

— N'empêche, observai-je, qu'ils ne sont pas toujours d'accord sur les moyens que doit employer le prince royal pour se rendre populaire. Dernièrement encore, il y a eu entre eux une très vive discussion à propos des poursuites dirigées contre le journal le National, à l'occasion d'un article dans lequel il était dit que les pairs de France qui avaient condamné le maréchal Ney étaient des assassins. Le duc d'Orléans influencé, j'ignore par qui, car je me refuse à croire que ce projet soit de lui tout seul, voulait faire connaître publiquement qu'il partageait à cet égard l'opinion du général Exelmans, à savoir que la condamnation du maréchal avait été un assassinat. Le roi combattit cette intention, et le prince la défendit avec bien plus de vivacité encore. De paroles en paroles, la querelle s'envenima et aurait abouti à une brouille, si 1 a princesse Marie, qui adore son frère Ferdinand et qui

en est tendrement aimée, n'était intervenue pour apaiser ce dissentiment.

— La princesse Marie a rendu là un grand service à son frère, reprit alors M. d' Angosse, car, à la Chambre des pairs, nous étions soixante-dix résolus à donner notre démission si le prince s'était livré à une manifestation aussi inconvenante. Bien d'autres nous auraient suivis, j'en suis sûr, et n'auraient pas plus que nous toléré pareille insulte de la part de l'héritier présomptif. Ce scandale sans exemple aurait mis le gouvernement dans un si grand embarras, que son existence même eût été compromise.

En écoutant M. d' Angosse, je pensais que le duc d'Orléans est dans une bien fausse position. Il n'a aucun parti en France. Les quelques jeunes gens qui l'entourent et qui lui donnent le nom de chef de la jeune France ne sont qu'une coterie, de laquelle il n'a rien à attendre, qui lui est surtout attachée parce qu'elle jouit de son superbe état de maison qui donne tant d'agrément à ceux qu'il appelle de son parti. Pendant son séjour à Compiègne, il a été adoré grâce à ses dîners et à sa bonne cave. Aujourd'hui que les dîners sont digérés, les vins bus et que leur saveur est évaporée, beaucoup d'adorateurs oublient ses bienfaits qui ne peuvent être considérés comme tels qu'aussi longtemps qu'ils durent, surtout lorsque celui qui les dispense ne veut et ne peut vous protéger qu'à la table et à la chasse, et que, partout ailleurs, sa protection est ou stérile ou dangereuse.

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