FILS DU COMTE ANTOINE APPONYI
en 1826
ANNÉE i834
Sommaire résumé : Départ de Vienne et retour à Paris. — Rage de plaisirs. — Les fêtes de la cour. — Intrigues mondaines. — Le duc d'Orléans en quête d'une danseuse. — Le duel Bugeaud- Dulong. — Les Mémoires de la maréchale de Créquy. — Au Café de Paris. — Encore des attroupements. — La guerre civile en Espagne. — Un mot de Jules Janin. — Un souvenir de Lally-Tollendal. — Un domestique assassin. — Sermons et conférences. — Un salon interlope. — Les insurrections d'avril à Lyon et à Paris. — Détails tragiques. — En Espagne et en Portugal. — La Mennais et les Paroles d'un croyant. — Balzac magnétiseur. — La première communion de Marie Apponyi. — Mort de La Fayette. — Un déjeuner dansant chez la duchesse de Montmorency. — Les susceptibilités de lady Granville. — L'expédition de Don Carlos en Espagne. — Une fête à Bellevue. — A propos du duc d'Orléans. — Descente de police chez le marquis de Bartillat. — Une visite à Chantilly. — Une conversation avec la duchesse de Périgord. — Réception au palais de Fontainebleau. — Christine de Suède et le meurtre de Monaldeschi. — Crise ministérielle.
7 janvier.
Me revoilà donc dans Paris, dans ma chambre, à mon bureau, comme si je n'avais jamais quitté tout cela ; je suis arrivé hier dans la nuit ; les mauvais chemins, le
mauvais temps et un petit accident à ma voiture m'ont fait arriver un jour trop tard pour un superbe bal que l'ambassadeur a donné et qui a eu un succès incroyable. Demain je ferai mes cent mille visites ; aujourd'hui je ne sortirai que le soir pour aller aux Tuileries, où il y a un bal insensé. J'y rencontrerai le corps diplomatique et quelques personnes de ma connaissance. Après le paisible séjour de Vienne, il me paraîtra tout singulier de me voir à un bal de quatre mille personnes.
Le dernier jour que j'ai passé à Vienne a été bien fatigant pour moi. Il fallait faire mille visites, recevoir et écrire mille billets, et puis des commissions sans fin pour Paris et des paquets, grands et petits, à emporter ; puis quantité de visites à faire. A cinq heures, je suis allé dîner chez le prince de Metternich ; il n'y avait que le prince, la princesse, leurs deux filles, les princesses Léontine et Herminie, Mlle Tardiveau, leur gouvernante, et moi. Je ne saurais assez dire combien je suis touché et pénétré de la manière dont j'ai été traité dans la maison Metternich ; on m'a vraiment comblé de bontés.
Après dîner, j'ai passé chez la comtesse Molly, aussi une de mes grandes protectrices, et dont j'ai eu de nouvelles preuves de bonté, qui m'ont, plus que jamais, fortifié dans la haute opinion que j'ai de son caractère et de ses sentiments nobles, généreux.
De chez Mme Molly, je suis allé chez la comtesse Cajetan Batthyany. C'est encore une de ces personnes qui sont tout cœur, toutes remplies de sensibilité. A dix heures, j'ai quitté ce salon pour me rendre à la chancellerie d'État pour voir si mon expédition était prête ; je n'ai trouvé dans les bureaux que M. Raymond, qui était en train de cacheter les dépêches et autres paquets. Il m'a
dit qu'il avait encore quelques heures à travailler avant de finir tout cela ; je l'ai prié de me faire avertir chez la princesse, lorsque tout serait arrangé. Je me suis rendu dans ce salon, où j'ai passé tant d'heures agréables ; je me suis assis à ma petite place comme à l'ordinaire, à côté de la princesse Léontine, à la table de thé. Ce ne fut cependant pas avec la même gaieté que j'y apportais ordinairement, car l'idée de m'y trouver pour la dernière fois et de quitter cette bonne petite place pour me mettre en voiture, tout cela attristait mon esprit. La princesse Mimi Liechtenstein, qui se trouvait à la même table, me dit qu'elle était persuadée que j'avais hâte de partir.
— Vous vous trompez bien, princesse, lui dis-je, je quitte Vienne avec beaucoup de regrets.
Cependant, le prince m'appela pour me donner encore quelques ordres pour les bureaux ; je m'y suis donc, de nouveau, transporté, et je n'avais pas atteint la porte de la seconde chambre, que la princesse Mélanie courut après moi pour me remettre un souvenir : le plus bel encrier qu'on puisse voir! J'ai exprimé ma reconnaissance en embrassant sa main.
28 janvier.
On n'a aucune idée de ce qu'est Paris en ce moment ; c'est une folie qui s'est emparée de tout le monde ; c'est une rage de s'amuser. On court du matin au soir, on se dispute les jours, ce sont des bals à n'en plus finir ; je n'ai pas encore eu le temps de me reposer de mon voyage. Si j'avais seulement le temps de dormir dans la matinée,
il me serait peut-être possible de reprendre un peu de forces ; mais je me lève à huit heures et demie ! Quelle vie que d'être toujours pressé, de n'avoir jamais une minute pour soi ! Je regrette véritablement Vienne sous ce rapport ; on a au moins le temps de voir les personnes qu'on aime ; ici, l'on tourbillonne. Si l'on veut causer avec une femme, si l'on se place à côté d'elle, un importun vient interrompre votre conversation pour vous dire un rien, une phrase, très bien tournée, à la vérité, mais qui ne signifie rien, absolument rien.
A la cour, il y a des fêtes superbes ; une ou deux par semaine. Le roi et la famille royale m'ont reçu on ne peut mieux. Le roi m'a rendu attentif à tous les embellissements qu'il a fait faire depuis mon absence ; je lui ai dit ce que j'en pense, c'est-à-dire que je trouvais l'escalier et la salle des Maréchaux, décorés comme ils sont, admirablement beaux.
— Vous me faites, comte Rodolphe, me dit le roi, un véritable plaisir en vous exprimant de cette manière, car je tiens beaucoup à votre opinion, vous qui avez vu de si belles choses et qui avez si bon goût.
Le duc d'Orléans n'a pas assisté à ce premier bal qui ent lieu le lendemain de mon arrivée ; il venait de partir pour Bruxelles.
Mme de Massa, chez laquelle nous n'allons pas et qui ne vient pas chez nous, à cause du titre qu'on lui conteste, a pris pour son jour de réception le lundi, jour où un bal devait avoir lieu à l'ambassade. Cette dame, d'ailleurs très aimable, a la faiblesse de croire que tout le monde, du matin au soir, s'occupe de ce qu'elle fait. Elle s'est donc imaginé que nous avions pris le lundi uniquement pour faire tort à ses réunions et cependant
nous n'y avions pas plus pensé qu'aux réceptions du Grand Mogol. N'empêche qu'elle se met en mouvement, qu'elle crie à tue-tête, qu'elle ameute la cour et excite contre nous le duc d'Orléans. Il crie à son tour :
— C'est épouvantable : le comte Apponyi donne son bal le lundi, parce qu'il sait que je vais, ce jour-là, chez Mme de Massa ; il est donc clair qu'il ne veut pas de moi et qu'il ne veut voir que des carlistes chez lui.
En débitant toutes ces bêtises à sa cour et à tout le monde de sa société, il insiste auprès de Mme de Massa pour qu'elle ne cède pas son jour, et il déclare qu'il ne mettra jamais plus les pieds dans la maison de l'ambassadeur d'Autriche.
Ce commérage étant parvenu aux oreilles de l'ambassadeur il s'en est d'abord impatienté, mais son parti a été bientôt pris.
— Je ne veux point me mêler à toutes ces petitesses, dit-il à sa chère Thérèse, et y mettre plus d'importance que cela n'en mérite. Je vous prie d'aller chez Mme de Dolomieu et de lui dire qu'en voyant que Mme de Massa tient à son lundi, nous changerions de jour et que, la prochaine fois, je ferai danser le samedi.
Cette prompte résolution eut son effet. Le duc d'Orléans et Mme de Massa avaient cru que l'ambassadeur ne céderait pas, et ils avaient bâti tout leur échafaudage de malice et de malveillance sur cette supposition. La décision de l'ambassadeur l'a renversé, et le prince, qui avait déclaré d'avance assez sottement qu'il n'irait pas au bal chez l'ambassadeur, crut se sauver du ridicule en partant pour Bruxelles. Il en est revenu depuis et a fait amende honorable en venant chez nous au dernier bal qui a eu lieu l' avant-dernier samedi. Il a été
ce jour-là on ne peut plus aimable pour nous tous et surtout pour moi.
Il était à causer avec Mme de Valençay, lorsqu'il m'accosta et me dit :
— J'ai un conseil à vous demander, comte Rodolphe, et je veux que vous me parliez franchement. Je voudrais engager Mlle de Béthune à danser avec moi, mais je n'ose pas, dans la crainte que cela ne lui soit désagréable.
— Il me semble, dis-je au duc, que Monseigneur ne rend pas justice, dans ce moment, aux nobles dames du faubourg Saint-Germain, et nommément à Mlle de Béthune qui sera, je n'en doute pas, charmée de valser avec Votre Altesse Royale.
— Le croyez-vous? Est-ce vraiment votre pensée, comte? Espérez- vous que Mlle de Béthune voudra oublier, pendant une valse, la politique et les opinions qui nous séparent?
— Je n'en ai aucun doute, et je suis persuadé que Monseigneur pense de même, et qu'il fait semblant d'en douter pour rire un peu aux dépens de ces dames.
— Non, je vous assure que non ; je crains positivement de ne pas être bien reçu.
— Ne craignez rien, lui dit Mme de Valençay, du courage, Monseigneur ! Ce n'est que le premier pas qui coûte.
Cependant, j'ai quitté le bras de la duchesse pour prévenir la princesse Léonie, afin qu'elle ne fût pas prise à l 'improviste, et que, dans sa frayeur, elle ne fît, par embarras, quelque chose qui ne serait pas tout à fait bien. Effectivement, ma nouvelle la surprit un peu, mais elle me dit cependant qu'elle serait charmée de danser avec le duc d'Orléans, puisqu'il restait, malgré
tous les événements passés, toujours un prince du sang et qu'elle était assez bien élevée pour savoir ce qu'elle lui devait à ce titre. J'ai rapporté cette réponse à Mme de Valençay qui parlait encore au prince sur le même sujet sans pouvoir le décider.
— Maintenant, Monseigneur, il n'y a plus moyen pour vous de reculer, lui a-t-elle dit ; Mlle de Béthune a été prévenue par le comte Rodolphe, et elle lui a dit qu'elle serait charmée de valser avec vous.
Alors, le duc se tourna de mon côté et me dit :
— Puisque vous m'avez préparé si bien la voie, je n'ai qu'à la suivre.
Et il alla inviter Mlle de Béthune. Celle-ci, non seulement accepta l'invitation du prince mais de plus a été parfaitement aimable avec lui.
Le lendemain, il y a eu bal dans son appartement aux Tuileries, c'est celui que Madame avait occupé avant la révolution de Juillet. Depuis cette époque, je n'y étais plus venu. De revoir ces salles, de m'y trouver dansant et de voir arriver Louis-Philippe, après que les huissiers eurent frappé avec leur canne en prononçant à haute voix ces mots : « Le Roi ! » ; tout cela m'a fait un singulier effet. Il me semblait impossible de ne point rencontrer Madame dans cet appartement, de ne pas danser avec elle, de ne pas la voir courir d'une chambre à l'autre, puis sauter, puis rire et danser avec le duc de Chartres et faire les honneurs de son bal en soignant son oncle et sa tante d'Orléans et ses cousines, les princesses Louise et Marie. Je la voyais, entourée de ces princesses, recevant leurs remerciements pour telle ou telle robe, telle ou telle autre parure qu'elle avait l'habitude de leur offrir le matin du jour où il y avait bal chez elle. Quel change-
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ment ! Le duc d'Orléans va à la rencontre de sa mère, — c'est la reine ! — On annonce le roi, — c'est Louis-Philippe ! C'est donc une autre cour ; c'est une autre société, et pourtant l'on danse de même ; c'est la même gaieté, parfois de commande, c'est le même langage de cour, c'est la même vanité si désireuse de rencontrer un regard des têtes couronnées.
Une seule chose a changé, c'est l'ameublement. Le duc d'Orléans a fait enlever les anciennes tentures pour les renouveler par de plus anciennes encore, mais de plus magnifiques. Le garde-meuble les a fournies ; elles s'y sont reposées depuis Louis XIV. De même les étoffes dont les canapés et fauteuils et chaises sont recouverts ; ce sont de lourds brocarts d'or tout raides à force d'y avoir employé de ce précieux métal ; ce sont des velours écarlates tissés d'or, ce sont des satins brodés de toutes les couleurs parsemés d'or et d'argent ; le reste correspond à toute cette magnificence : les parquets, faits par des menuisiers de Bruxelles, sont d'une beauté remarquable, les meubles de Boule, les vases du Japon et autres qui ont orné les salons et boudoirs de Louis XIV, de Louis XV et enfin un bureau magnifique qui avait servi au malheureux roi Louis XVI et qui se trouve maintenant dans l'appartement du petit-fils d'Égalité ! Voici un vaste champ de réflexions et certainement on les ferait dans tout autre pays, mais à Paris, a-t-on le temps de réfléchir? On ne fait qu'agir ou écouter, chaque heure enfante un événement et cent bouches vous le crient à l'oreille chacun à sa manière, selon son opinion ou celle de son parti ou celle de son journal, ou celle de ses amis.
La cour est encore toujours aussi abandonnée par la haute société qu'elle l'était avant mon départ de Paris ;
la reine en souffre, et le duc d'Orléans ne peut plus se voir dans celle qui l'entoure, et puisque celle-ci, qu'il voyait autrefois, ne vient plus chez lui, il veut aller la chercher chez elle ; il veut la voir ; il veut parler à ces dames, si ce n'est à la cour, au moins ailleurs ; c'est ce qui l'a engagé à danser avec Mlle de Béthune, et je suis chargé de sonder les duchesses de Rauzan et de La Trémoille, afin de savoir si elles voudront suivre l'exemple de la princesse Léonie.
J'ai répondu que je voulais bien me charger de cette commission, mais que je croyais que pour réussir il ne fallait pas laisser le temps à ces dames de se voir et de discuter sur ma proposition et que, par conséquent, je ne leur en parlerais qu'au moment même, ainsi que je l'avais fait avec Mlle de Béthune. On est tombé à ce sujet d'accord avec moi, et il ne s'agit, maintenant, que de décider en quel lieu le duc d'Orléans pourra se rencontrer avec les dames du faubourg Saint-Germain.
Il n'y aura plus de bal chez nous ; il y a eu la dernière fois huit cents personnes ; la prochaine il y en aurait douze cents, et notre appartement ne pourrait les contenir. La princesse Charles de Beauvau donne bien un bal vendredi prochain ; son mari va à la cour et pourtant elle veut tout employer pour que le prince royal ne lui fasse pas l'honneur de venir chez elle. Les Péri go rd, les Chalais et tout le reste du faubourg Saint- Germain ne l'invitent pas à leurs fêtes et toutes ces dames ne vont point chez les personnes du Juste Milieu. Une seule maison me reste encore, c'est celle du baron Delmar ; mais il a fait dernièrement une gaucherie en invitant le prince tout seul et en lui envoyant deux invitations en blanc pour deux aides de camp. Le duc lui
a fait dire qu'il ne pouvait assister à ce bal, vu qu'il ne trouverait personne de sa société. Je ne sais donc comment la fusion pourrait s'opérer.
Cette fusion est la marotte du Juste Milieu en ce moment.
— Elle doit se faire, dit-il ; il faut qu'elle se fasse à tout prix.
Elle ne s'est point encore opérée jusqu'à présent, et les deux sociétés ne s'arrangent pas plus entre elles que le feu et l'eau. Au milieu de tout cela, nous avons un temps admirable ; les amandiers, les pêchers dans notre jardin sont couverts de fleurs ; l'air est embaumé par les violettes ; il y a toujours dix à quinze degrés de chaud, cette température si peu naturelle fait qu'il y a une chaleur étouffante aux bals et qu'on se sent plus fatigué qu'à l'ordinaire.
C'est encore jour de bal à la cour, mais ce ne sera pas une cohue de quatre mille personnes ; il se donne au nom de la reine, et il n'y a d'ordinaire que cinq à six cents invités. La société y est mieux composée qu'aux autres ; mais, cette fois-ci, les seuls grands noms qui vont à la cour et dont on aime à faire parade manqueront par suite du deuil pour le marquis de Mortemart. Il est mort hier matin, et comme il était parent de tout le monde, c'està-dire des Montmorency, par sa femme qui est la sœur du duc, puis des Beauvau, du duc de Noailles, du duc de Crillon, etc., etc., il n'y aura pas un beau nom à citer
dans tout le monde qui sera à la cour aujourd'hui. Le duc d'Orléans et la reine en seront très contrariés. Le roi ne pense qu'à ses beaux salons, qu'à l'effet que produisent ses beaux bronzes, lustres, quinquets, etc., etc. ; le monde qui se réunit dans ses appartements n'est pour lui que l'accessoire des fêtes qu'il donne.
30 janvier.
Hier au bal, j'ai parlé à M. de Rumigny du duel qui a eu lieu hier matin entre le général Bugeaud et M. Dulong, député de l'opposition. M. de Rumigny était un des témoins et le soir semblait encore assez ému de la scène qui s'était passée sous ses yeux. Le général Bugeaud s'était bien proposé de tuer son adversaire ; l'un et l'autre des combattants tiraient fort bien au pistolet. Le général, qui était instruit de l'habileté de Dulong, prit le parti de ne pas lui laisser le temps de tirer. Au signal donné par les témoins, il a avancé de cinq pas et, en même temps, a tiré et si bien que sa balle est entrée dans la tête de Dulong, un pouce au-dessus de l'œil gauche. Celui-ci tomba sans proférer une parole ; quelques saignées appliquées aux deux bras le firent cependant revenir à lui pour quelques instants, mais, bientôt, il perdit de nouveau connaissance, et bien qu'il ne fût pas mort encore à onze heures du soir, son état était tel que les médecins n'avaient aucun espoir de le sauver.
Le Juste Milieu est enchanté de la leçon que viennent de recevoir les députés républicains, et il espère, non sans fondement, il me semble, qu'une autre fois, ces mes-
sieurs s'énonceront avec plus de mesure dans la Chambre. Bien des personnes croient qu'à l'occasion de l'enterrement de Dulong, il y aura du train ; je ne le pense pas ; le parti républicain n'est pas assez fort pour lutter à main armée contre le gouvernement, et vraisemblablement Armand Carrel, chef de ce parti, repoussera toute espèce de proposition de ce genre que quelques membres du parti ne manqueront pas de lui faire. Si, cependant, il n'avait pas assez de force pour les détourner de leur dessein, c'en serait fait des républicains. Les chefs connaissent trop bien leur position pour attaquer le gouvernement autrement que par la presse. Dès ce matin, le National tâche d'impliquer dans cette affaire le roi luimême et sa cour.
Dulong n'avait pas quarante ans ; il était fils naturel de Dupont de l'Eure, exalté dans ses opinions. Dévoué à son parti, il s'est fait son martyr ; Carrel et O le regretteront.
Le duc d'Orléans n'a pas pain au bal hier ; la princesse Marie m'a dit qu'il était très enrhumé et que, ce matin, il a de la fièvre. La reine lui a ordonné de se mettre dans son lit et de se soigner, afin d'être hors d'affaire lundi prochain, jour de son bal, où il est obligé de faire les honneurs et de danser et de veiller beaucoup ; je ne crois donc pas qu'il vienne chez nous à notre raout de samedi prochain.
7 février.
C'est une rage, une folie qui s'est emparée de toutes les têtes, c'est comme si la société s'était donné le mot
pour s'étourdir sur tout ce qui se passe autour de nous, sur tout ce qui s'est passé l'année dernière et sur tout ce qui se passera dans les temps à venir, tant on a la volonté de s'amuser ou au moins d'aller aux fêtes qui se donnent, ou d'en donner si cela est possible.
Notre dernier bal a été un étouffoir, on ne savait où se tourner, où trouver un petit coin contre ce torrent de monde qui inondait nos appartements. Plus il y a de fêtes, plus je suis tourmenté et plus j'ai de billets à écrire et à répondre. Ce sont des listes de bals à faire ; ce sont des personnes à faire prier, ce sont des demandes de présentation ; ce sont des fâcheries et des brouilles en cas de refus ; ce sont des lettres touchantes de remerciements ou des visites passablement ennuyeuses souvent pour m'exprimer leur gratitude. Dans tout autre pays, cela me ferait plaisir peut-être, mais ici où le temps est ce que j'ai de plus précieux, rien ne peut m'être agréable de tout ce qui m'en coûte sans profit quelconque.
Avec les costumes et les meubles de Louis XV, nous sont arrivées les mœurs de la Régence. Les jeunes gens portant les plus grands noms de la France ont fait tous les frais des bals publics de ces derniers jours, en surpassant par leurs répliques tout ce qu'on leur adressait de plus dégoûtant.
C'est ainsi qu'on démolit une société : tout croule autour de nous, jusqu'au dernier prestige, et c'est en démolissant tout, en minant jusqu'aux derniers fondements de la société, qu'on veut préparer les voies à Henri V et à la légitimité ! Avant d'avoir posé la première pierre de ce grand édifice, ils ont déjà détruit tout le matériel dont ils auraient besoin pour l'élever.
Ce n'est pas que, de tout temps, il n'y ait eu des 11. 25
mauvais sujets, des libertins, mais au moins le respect humain commandait-il qu'on cachât ses désordres. Maintenant, c'est tout le contraire, on s'en vante. Ces messieurs ont quitté les plus beaux, les plus élégants bals du monde en annonçant qu'ils allaient aux Variétés ; qu'ils tâcheraient de trouver tout ce qu'il y avait de plus sale, de plus usé en fait de costume ; qu'ils l'endosseraient et que, pour achever leur toilette, ils iraient par la pluie, dans la boue qu'il fait dans les rues de Paris, par tous les ruisseaux les plus sales, et que, crottés ainsi jusqu'aux genoux, ils feraient leur entrée au bal des Variétés ou ailleurs. Ceci se disait dans les soirées à tout le monde, même aux jeunes personnes. Les femmes en riaient et les plus prudes disaient :
— On conçoit qu'on y aille, mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'on s'en vante.
Il a paru le premier volume des Mémoires de la maréchale de Créquy ; il y en aura quatre ; c'était une femme de beaucoup d'esprit et qui avait vécu quarante ans avec le chevalier de La Tremblaye. C'était elle qui répondait à un de ses amis, qui lui faisait compliment de l'esprit et du talent de son fils :
— C'est vrai, mais ce n'est pas encore là l'enfant que j'avais dans la tête.
Ce fils est mort assez tristement, après avoir vécu d'une façon très irrégulière et laissant sa fortune à son valet de chambre. C'était bien être le dernier de son nom.
La marquise prétend être née en 1699, avoir baisé la main de Mme de Maintenon et fait la révérence à Louis XIV ; je conçois qu'on se vante de la révérence. Quant à la main, il n'y avait guère que Villarceaux qui
eût pu en faire trophée ; la femme de Scarron avait alors mieux à donner et ne s'en gênait pas. La marquise de Créquy est morte sous l'Empire ; il est assez curieux d'être née sous l'un des plus grands monarques de France et de se faire enterrer sous le plus grand homme de ce pays. La marquise, dont les biens avaient été séquestrés sous la Révolution, les recouvra un peu plus tard, mais elle craignait si fort de manquer de tout, qu'elle avait cousu elle-même des rouleaux d'or dans tous les fauteuils ; on en a trouvé pour cent mille écus.
Le duc de Mouchy a eu une attaque de paralysie avant-hier, en rentrant d'une promenade à cheval au bois de Boulogne. Il a succombé hier à six heures du matin. La pauvre princesse de Poix, sa mère, n'en sait rien encore. Mme Alfred de Noailles, sa fille, ne sait comment faire pour annoncer un aussi triste événement à une malheureuse femme qui, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, perd un fils.
L'enterrement de Dulong s'est passé très tranquillement, grâce aux trente mille hommes de troupes sous les armes et les canons braqués de tous les côtés. La lettre que Carrel a adressée à M. de Rumigny, en réponse à la sienne publiée dans les Débats, est épouvantable. Personne ne doute qu'elle aura pour suite un nouveau duel entre Carrel et le général de Rumigny. Mais ce dernier a quitté Paris pour se rendre aux élections dans le Maine.
Le gouvernement espère qu'à son retour tout sera oublié. En attendant, on rejette publiquement tout le blâme sur l'aide de camp du roi ; les journaux du gouvernement disent que M. de Rumigny a oublié son devoir, qu'étant de semaine aux Tuileries, il n'aurait jamais dû accepter d'être témoin, son service lui
défendant de quitter le château ; on lui reproche encore d'avoir reçu aux Tuileries les autres témoins, d'avoir discuté là les conditions du duel, ce qui a eu pour effet de compromettre le roi. Les feuilles de l'opposition disent à ce sujet que le roi et sa cour, en sacrifiant Rumigny, en lui mettant tout sur le dos, n'en imposent à personne et ne font qu'ajouter une nouvelle lâcheté à tant d'autres. Carrel compte ne point laisser endormir cette affaire ; il veut l'exploiter au détriment du gouvernement.
Cependant, la non-réussite de l'expédition des réfu§ polonais et italiens à Genève met le désespoir dans le parti ; ils avaient tout espéré de cette entreprise. Effectivement, ce fut un moment une menace pour l'Europe, car, si la révolte avait pris en Sardaigne et si les troupes du roi n'avaient pu repousser les insurgés, une intervention de notre part eût été nécessaire ; la France, de son côté, aurait fait marcher un corps d'armée, et la paix aurait été compromise. La non-réussite de l'expédition Ramorino nous met pour longtemps, si ce n'est pour toujours, à l'abri de ce danger. Les membres du comité révolutionnaire crient à la trahison ; ils prétendent que Ramorino avait été acheté ; ils pestent contre la police de la Sainte- Alliance qui a été plus rusée qu'eux. On leur laisse ce plaisir, d'autant plus qu'on n'a nullement l'intention de rendre la police populaire parmi ces messieurs.
15 février.
Rodolphe II est amoureux de Mme la marquise de G..., fille de la comtesse de D... et petite-fille du duc de G...
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La marquise est bonne, un peu brusque de manières, rouge de figure avec un nez assez plat, des yeux bleus, un peu enfoncés ou au moins cachés par deux joues aussi grasses que rouges. Elle est grande de taille et assez forte, genre qui plaît infiniment à notre cher Rodolphe II. Comme cela n'est pas le mien, nous sommes sûrs de ne jamais nous rencontrer dans nos affections, ce qui m'est un garant de plus de notre amitié durable.
Le marquis de G... n'est pas à Paris cet hiver ; Madame profite de cet avantage : i°pour valser (ce dont j'ai lieu de me plaindre, car elle est bien lourde), chose qu'elle n'aurait jamais osé faire en présence de son mari, qui trouve que la valse est tout ce qu'il y a de plus inconvenant ; 20 pour se promener seule le matin ; 30 pour se faire faire la cour. Rodolphe II et M. de M... sont très bien accueillis, et s'il se présentait encore quelques autres adorateurs, elle s'en arrangerait fort bien. Elle aime, avant tout, à s'amuser, à danser, mais pas le galop qui la met en nage. C'est au total une bonne femme, mais ce serait surtout un bien bon garçon si le bon Dieu avait voulu la faire naître comme tel ; c'est sa condition de femme qui lui pèse ; avec cela, elle est étourdie, irréfléchie ; elle se laisse facilement entraîner, pas au mal précisément, mais à des inconséquences. Quant à ses devoirs de femme et de mère, elle les observe rigoureusement ; elle est d'une vertu à toute épreuve, ce qui rend plus extraordinaire la piquante aventure que voici :
Dernièrement, une petite partie s'était arrangée entre elle, Mme d'A... et Mme de M... pour aller au bal masqué de l'Opéra. Rodolphe II et M. de M... devaient accompagner ces dames. On s'amusa à merveille, Mme de M... intrigua et la marquise aussi, tantôt à droite, tantôt à
gauche, ce qui eut pour résultat que, tout à coup, la marquise se trouva seule, séparée des deux dames, ses amies. Elle les cherche partout, mais comment les retrouver parmi tant de monde? Après avoir cherché longtemps, elle rencontre le comte de Flamarens ; elle le conjure de lui donner le bras et de la ramener à la maison.
— Je ne demanderais pas mieux, répond celui-ci, mais il y a deux dames et quelques jeunes gens qui m'attendent à souper au Café de Paris. Ce sont Mmes de M... etd'A...
— Mais c'est précisément les dames que je cherche, lui dit la marquise ; allons-y donc ensemble.
On se met en route pour le Café de Paris ; on entre dans la grande salle, mais ces dames n'y sont point. MM. d'Alton, Rodolphe II et quelques autres jeunes gens se trouvaient assis autour d'une table ; mais les dames, non ; on les attendait. Mme de G..., sans se démasquer, se place avec son chevalier à cette table, puis on cause, et l'on devient fort gai. Ces messieurs désirent savoir le nom du domino qui, tout le temps, parlait très peu et regardait souvent à la porte, d'un air inquiet. La société devint,'de quart d'heure en quart d'heure, toujours plus bruyante ; on lâcha quelques petits propos, puis d'autres et encore d'autres, jusqu'à ce qu'enfin la pauvre Mme de G..., n'y tenant plus, perd la tête au point de se démasquer. Grand fut son embarras et aussi grand l'étonnement de ces messieurs qui croyaient avoir affaire à une femme d'une tout autre espèce.
Cependant, la marquise, une fois lancée dans un chemin de côté, prend son parti avec gaieté.
— Puisque m'y voilà, s'écrie-t-elle, soyons au moins gais, et en comptant sur votre discrétion, messieurs,
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je veux rester encore quelques instants avec vous. On est rentré à neuf heures du matin.
24 février.
Hier, dans les rues de Paris, la police a rossé tout le monde, tout ce qui lui tombait sous la main. Les mouchards s'étant mis dans la foule faisaient des croix avec de la craie blanche sur les habits de tous les crieurs ; et les sergents de ville, qui en étaient instruits, poursuivaient ceux-ci en les rossant d'importance. Les sergents, la police, la troupe, une fois lancés, y ont pris goût, à ce qu'il paraît, et voilà qu'on battait, qu'on assommait des femmes et des enfants ; c'est jusqu'à l'apothicaire du château qui, malgré ses protestations, a été tellement meurtri de coups, qu'il en est au lit pour plusieurs semaines.
Cependant, le peuple souverain avait déjà enfoncé la boutique d'un armurier qui demeure sous le théâtre de l'Ambigu-Comique et se disposait à s'emparei des armes lorsque la garde municipale est venue et l'a empêché de continuer. Le mannequin dont parlent les journaux ressemblait à Louis-Philippe ; la police s'en est emparée avant son supplice, car on allait le brûler au coin de la rue Neuve-Vivienne. Hélas ! son sort n'a pas été meilleur ; il n'a échappé aux flammes que pour être sabré par les dragons réunis à un piquet de service. Les sous-officiers lui ont, à plusieurs reprises, fourré l'épée dans le ventre jusqu'à la garde ; on battait des mains ; on riait, comme de raison, on prétend même qu'on a distribué du vin et de l'argent à la troupe qui a bien voulu donner cette petite comédie.
Il y a, tous les soirs, un attroupement assez fort qui se forme à la Porte-Saint-Martin. Dernièrement, en allant chez Mme Merlin, notre voiture et les autres qui ont dû passer au milieu du rassemblement pour arriver à ce concert, ont été huées, et le comte de Calvière me dit qu'on l'avait menacé de dételer son cheval, disant qu'il écrasait le peuple souverain. Cette émeute, qui se répète tous les jours, reste, à quelques exclamations républicaines près, très tranquille. A minuit, arrivent les lanciers ; à cette vue, la république prend la fuite à toutes jambes, pour y revenir le lendemain.
Les chefs du parti républicain ont pris ce système d'émeutes inertes pour fatiguer la troupe et la garde nationale, qui sont ainsi continuellement sur pied. Tout cela n'est que préparatifs pour la grande entreprise qu'on veut tenter lors du décès du général La Fayette. Le gouvernement s'y prépare aussi ; nous verrons comment tout cela se terminera.
Il n'y a sortes de plaisanteries qu'on ne dise maintenant sur la bastonnade donnée par le gouvernement aux Parisiens. L'on dit que ce gouvernement était le plus assommant qu'on connaissait ; que l'empereur Nicolas avait envoyé au roi Louis-Philippe un knout d'honneur, etc.
Ier mars.
Cabet (i) a été condamné à deux années de prison ; c'est un événement qui a surpris tout le monde, jusqu'aux
(i) L'un des partisans les plus ardents du communisme dont il exposait et défendait les doctrines dans le Populaire, journal à la fon-
ministres, qui ne s'étaient jamais flattés d'emporter ce grand triomphe. On dit que Cabet prendra la fuite. Tant mieux, le gouvernement en sera ainsi délivré pour cinq ans, car ce n'est qu'après cinq ans qu'il y a prescription ; aussi ne fera-t-il rien pour empêcher que M. Cabet disparaisse. On a tout fait pour intimider le jury ; on avait dessiné des têtes de mort sur la porte des maisons des jurés ; on leur avait écrit grand nombre de lettres anonymes remplies de menaces de toutes espèces ; malgré cela, ils ont tenu bon.
Mercredi prochain, nous avons, en fait de fêtes, un concert à la cour, un bal de deux mille personnes chez le père de la comtesse de Maillé et dix soirées et raouts ; tous les jours de la semaine sont ainsi surchargés de plaisirs ; on est donc à courir d'un salon à l'autre, car, à moins d'en faire quatre à cinq tous les soirs, on ne peut répondre à toutes les politesses. Aussi est-on dans une presse continuelle, toujours la montre à la main, et malgré cela, on arrive à la dernière réunion à une heure de la nuit.
Le matin, c'est la même chose ; ce sont encore des concerts, des raouts de jour, car il n'y a pas une de toutes ces dames, qui n'ait son petit ou son grand jour ; c'est donc continuellement qu'on vous dit :
— Vous n'oublierez pas mon mardi, ou mon samedi, ou mon jeudi.
Puis, ce sont encore des heures différentes qu'on doit retenir :
— Je reste chez moi de deux à quatre heures.
dation duquel il avait contribué. C'est dans cette feuille qu'il écrivit les articles en raison desquels il était poursuivi pour offense au roi. On sait qu'il fut le créateur de la fameuse secte des Icariens.
— Et moi, trois heures et demie à six.
— Et moi, de quatre à cinq.
— Et moi, de cinq à sept. Ah ! c'est un véritable désespoir, moi qui connais tant et tant de monde, je me trouve toujours accablé de reproches, car, malgré ma bonne volonté d'être poli pour tout le monde, il m'est impossible d'être à quatre endroits à la fois.
Le duc d'Orléans est rétabli, mais son rhume lui a laissé une irritation à la poitrine qui lui revient plus fort lorsqu'il parle ou qu'il se trouve dans un appartement chaud, il doit donc se soigner beaucoup et éviter avant tout de se refroidir.
Nous attendons d'un jour à l'autre le duc de Frias comme ambassadeur d'Espagne à Paris. Je ne crois pas que ce soit une bien grande acquisition pour la société ; il est très fier et très capricieux ; ce sont deux bien mauvaises qualités pour réussir à Paris. Il est très petit, très noir, très laid, et comme il portait, pendant qu'il était ambassadeur à Londres, un uniforme jaune, on l'appelait le Nain jaune.
Nous attendons encore un autre ambassadeur, celui de Naples, le prince Partana ; pour celui-là, il a, au moins, de bonnes intentions pour nous donner des fêtes. Il se marie tout exprès pour cela à Naples avec la riche Mme Polie, que j'ai beaucoup connue ici comme comtesse Schouwaloff . Elle est née princese Galitzine et nous a donné de charmants bals, il y a sept ans de cela ; puis elle a épousé en secondes noces un Suisse, nommé Polie, que l'empereur de Russie, à la suite de son mariage avec Mme de Schouwaloff, a fait comte. Cependant, le mariage et surtout le climat de Saint-Pétersbourg lui ont fait tant de mal qu'il est mort une année après son heu-
reux hyménée. Depuis ce temps, la veuve inconsolable voyage pour se distraire, et c'est probablement par distraction qu'elle épouse un ambassadeur après avoir été la femme d'un précepteur qui donnait des leçons à tant par heure. Au reste, c'est une bonne femme et je suis bien aise de la revoir.
18 mars.
Les nouvelles d'Espagne sont bonnes ; le parti carliste se fortifie, se propage, s'affermit ; l' Aragon se met en mouvement ; Merino (1) agite les deux Castilles ; Valence recommence, et la Catalogne est disposée à s'entre-battre dans les deux opinions qui la divisent. Zavala a adopté, par une proclamation vigoureuse, le système des représailles. Les carlistes ont brûlé deux manufactures ; c'est servir les Anglais, mais c'est un moyen de dompter l'industriel, cette partie lâche de toutes les nations ayant le cœur dans la bourse, aussi les industriels sont-ils à tous les gouvernements de fait, à toutes les révolutions, pourvu qu'il y ait cinq sous à gagner et l'espoir de ne pas perdre. Honneur à eux qui savent s'appuyer sur la propriété, qui la partagent ; qui savent tenir l'industrie en bride.
Le poète Martinez est plus heureux en faisant des vers qu'en gouvernant son pays. Je suis fâché de lui voir faire
(1) Partisan de Don Carlos, très populaire en Espagne. Sa popularité datait de 1808 où, de simple curé de village, il était devenu chef de guérillas et avait résisté aux armées de Napoléon. En reconnaissance de ses services, Ferdinand VII l'avait nommé général.
tant de bêtises ; il m'avait charmé pendant mon séjour en Espagne, par son agréable conversation et ses élégantes manières. M. de Brunetti l'aimait beaucoup.
Le duc d'Orléans disait dernièrement à une dame de ma connaissance qui m'a répété le propos, que les apparences annonçaient le renvoi prochain de la reine Christine à Naples. Le gouvernement d'ici se fait déjà à l'idée de la chute de celui d'Espagne, mais il ne sait trop comment faire pour se rallier à celui qui succédera, sans trop se compromettre vis-à-vis de l'opposition.
Le Portugal prend aussi une meilleure tournure ; ce serait une base solide que le rétablissement de la légitimité dans la péninsule ; je ne crois pas, comme beaucoup d'autres et peut-être Charles X lui-même, que Louis- Philippe traitera avec lui de gré à gré, mais il est telle situation donnée où cette chance deviendrait possible. Au reste, il me semble qu'il faut regarder les noms comme la monnaie, c'est un signe représentatif ; il a bien une valeur intrinsèque quelquefois, mais plus souvent, il a une valeur de convention. En France, il faudrait reprendre le trône et la société en sous-œuvre, si l'on veut fonder un État durable.
Le gouvernement de Juillet comprend très bien sa position vis-à-vis des puissances. Le duc d'Orléans, dans sa conversation précitée avec la dame que je ne puis nommer, lui parla des affaires de la France, et lorsque cette dame lui conseilla de réunir autour du trône de son père la noblesse, les grands noms du pays, il lui dit que dans ce moment cela était absolument impossible.
— Mais alors, Monseigneur, reprit la dame, votre gouvernement finira aussi par devenir impossible.
— Que voulez- vous, madame, répliqua le prince, je
dirai avec Royer-Collard : « Cela marche, mais c'est impossible, » et cela le sera bien plus pour moi que pour mon père, car je suis persuadé que les cours étrangères sont bien plus pour le duc de Bordeaux que pour moi. Elles tolèrent mon père parce qu'elles ne peuvent faire autrement, mais moi, si jamais j'arrive à monter sur le trône, aurai-je les mêmes chances favorables? Ce principe, si difficile à soutenir déjà à présent, ne sera-t-il pas usé?
Jules Janin devient de jour en jour plus fou ; c'est un homme qui a de l'imagination, qui écrit de belles pages, mais ses ouvrages ne sont point cousus ensemble. Il excite des émotions, parce qu'il y vise et qu'il aime à en éprouver lui-même, mais rien de ce qu'il a écrit jusqu'à présent ne restera, il le sent lui-même. L'année dernière, où il fut bien plus en vogue que cette année-ci, au moins dans notre société, et où c'était à qui en obtiendrait un article « élogieux », on le payait ce qu'il voulait. Un jour qu'il avait enchéri sur lui-même en formulant des exigences qu'on trouvait excessives, comme on se récriait :
— Monsieur, dit-il, je suis comme les femmes entretenues, je suis à la mode ; il faut que j'exploite la folie ; dans un an, je serai peut-être à cent sous.
Et on lui donna mille francs.
Cet homme est si avide d'émotions qu'il a voulu dîner en tiers avec Yidocq et le bourreau Sanson ; je ne conçois pas trop ce que le romantisme peut gagner dans cette compagnie. Cela me rappelle un trait qu'on m'a conté de la jeunesse de Lally-Tollendal, le père de celui que j'ai connu et qu'on appelait le plus gras des hommes sensibles. A la suite d'un souper fort gai, se retirant très en gaieté avec un ami, ils entendirent des violons vers
la place de Grève. Ils frappèrent à la porte de la maison ; on ouvre ; ils entrent, et voilà ces extravagants en danse. Un homme s'approche de M. Lally-Tollendal.
— Savez- vous où vous êtes, comte?
— Non, mais cette soirée me paraît très joyeuse.
— Monsieur, je suis le bourreau, et vous comprenez combien vous êtes ici déplacé ! Puis il reconduit très poliment les jeunes gens à la porte. Et s'adressant à M. de Lally : Et tout ce que je désire, monsieur le comte, c'est de ne jamais vous revoir.
Ce fut ce même Sanson qui lui coupa la tête quelque vingt ans après, à la suite de son procès de l'Inde (i).
J'ai vu dernièrement un portrait du duc de Bordeaux, il ne ressemble plus à sa mère, il a pris la figure et le nez aquilin des BourVus ; c'est Louis XV dans sa jeunesse, dont Mme de Puisieux parlait en répondant un jour à ce roi :
— C'est vous, Sire, qui étiez beau, alors, beau comme l'espérance.
Il est bien, fort, agile, hardi et spirituel ; ce n'est pas un enfant ordinaire, on devrait lui faire quitter sa famille, le faire voyager.
(i) Gouverneur des possessions françaises dans l'Inde, le comte Lally-Tollendal avait fait la guerre aui Anglais et d'abord avec succès. Vaincu ultérieurement, fait prisonnier et transféré à Londres, il obtint sa liberté sur parole pour aller se défendre en France contre les accusateurs que lui avaient suscités ses défaites. Arrêté à Paris l'année suivante, il fut traduit devant le Parlement comme coupable d'avoir trahi les intérêts du roi. Après une longue et inique procédure, il fut condamné à mort et décapité le g mai 1766. Ultérieurement, à la suite d'une très active campagne conduite par son fils et à laquelle Voltaire contribua, l'arrêt de condamnation fut déclaré nul et-la revision du procès ordonnée. Quoiqu'elle n'ait pas été menée à bonne un, il est resté établi que Lally- Tollendal avait été condamné injustement.
19 mars.
Chateaubriand vient d'annoncer ses Mémoires d'outretombe, en publiant sa préface testamentaire. Outre le mauvais goût de ces deux titres, il est impossible de réunir en quatre pages plus de fatuité, d'insolence et de présomption ; Louis XIV et Napoléon n'auraient osé écrire un pareil morceau de vanité. Il ne pouvait sortir que de la plume d'un poète en démence.
L'archevêque a fait continuer les conférences à Notre- Dame ; elles sont fort suivies. Il y a assisté lui-même dimanche dernier. L'auditoire de treize cents personnes, dont mille jeunes gens, écouta avec attention et silence. Le sujet du discours était la vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ et la considération dont il jouissait parmi les anciens. L'orateur ecclésiastique a un organe et une diction purs ; il a fort bien rempli son texte.
Le comte de Thiars, connu par son libéralisme despotique, recevait il y a quelques jours une députation de la garde nationale de Châlons ; on lui rendait compte de la nomination des officiers.
— Nous avons choisi d'abord tout ce qu'il y avait de plus républicain.
— Bon, après?
— Nous avons complété avec des Juste Milieu.
— Imbéciles, il fallait prendre des carlistes !
Puis se retournant vers une visite qui faisait galerie :
— On ne peut leur faire comprendre cela ! Il nous faut soixante carlistes aux prochaines élections ; ce sont des
4oo VINGT-CINQ AXS A PARIS
imbéciles dont nous nous déferons après le renversement de Louis-Philippe.
Mme de G... avait rêvé de se faire épouser ; elle voulait devenir la Maintenon de Charles X, tout vieux, tout dépouillé qu'il est. Il a eu le bon sens de ne pas ajouter cette tribulation à ses infortunes.
M. de Chateaubriand a vendu ses Mémoires d'outretombe; il les revend en détail aux journaux quotidiens et périodiques ; il cherche maintenant un nouvel acquéreur en gros ; il demande douze mille francs de rentes viagères, cent mille écus comptant et qu'on paye ses dettes.
Voici le cancan qu'on colporte à la suite du dernier voyage de la reine des Français à Bruxelles. La reine des Belges est fort dévote, de plus, Mmes de Mérode et Vilain XIV lui ont mis dans la tête de convertir le roi Léopold à la foi romaine. Après une scène théologique entre les deux époux, la reine a voulu terminer dramatiquement ; elle s'est jetée à genoux. S. M. Léopold, à la fin, ennuyé, a fini par un : « Laissez-moi tranquille. »
Je viens de lire une lettre du comte de Villemur à son fils. La reine Christine avait exilé le lieutenant général à Saragosse ; il avait acheté une maison et quelques terres près de la ville et semblait n'être occupé que de travaux d'agriculture ; cependant, il préparait un mouvement, que devait soutenir l' Aragon le 27 février. Le 26, il apprit qu'il était dénoncé, que l'ordre était donné de l'arrêter et de le passer immédiatement par les armes. A l'aide
d'un brave soldat, il trouva le moyen de se sauver au travers de mille dangers et des plus grandes fatigues. Il est arrivé à Elissondo, où il a été nommé président de la junte de Navarre, et son sauveur eut la promesse d'être fait officier. Sa lettre du n mars est pleine d'espérance; il annonce que partout les Christinos fuient devant les Carlistes; il ajoute qu'il apprend au même instant que le levain qu'il avait pétri commençait à faire du bon pain ; il croit qu'il sera bientôt appelé pour commander les troupes de l'insurrection aragonaise. Cette lettre d'un vieillard de soixante-douze ans est pleine de vigueur, d'âme et d'honneur. Rien n'est perdu dans un pays qui conserve de tels hommes.
Les nouvelles du Portugal arrivées ces jours derniers sont très favorables à Dom Miguel ; il rapproche une de ses divisions par la rive gauche du Tage, de manière à envelopper Lisbonne par un mouvement coïncident qu'il projette. Le découragement et l'indiscipline augmentent journellement parmi les aventuriers de Dom Pedro.
Les libéraux espagnols se rapprochent, à ce qu'il paraît, de Don Carlos : les désordres de la reine Christine compromettant sa réputation politique. Don Carlos est un très honnête homme, sa parole est sacrée ; on lui demande, m'assure-t-on, les anciennes Cortès, les vieilles franchises des provinces, de choisir autant que possible le mérite pour les emplois, une amnistie ; on insinue une réforme dans le clergé, mais sans en faire une condition. Si l'on s'en tient à ces propositions raisonnables, c'est restaurer la monarchie dans le pays et je regarderais les malheurs et les folies de la régence comme un bienfait pour l'Espagne. Ce récit m'expliquerait la volte-face du gouvernement de Juillet sur les affaires de la Péninsule et la n. 26
croyance où il est, si vainement exprimée par le duc d'Orléans, que la reine Christine reprendrait bientôt la route de Naples.
30 mars.
Depuis quelques jours, l'on ne parle que d'assassinats : ce sont des domestiques qui volent, qui assassinent leurs maîtres. C'est épouvantable! Ce pauvre M. de Lagarde vient de mourir tragiquement. Je l'avais vu, il y a très peu de jours, chez la marquise de Bellissen. Il nous dit qu'il allait à la campagne pour surveiller des travaux qu'il faisait faire dans son château et dans son parc. Il ne se doutait pas que ce serait pour y être assassiné par un jeune homme qu'il avait élevé et dont les parents et frères et sœurs étaient à son service.
Ce jeune homme avait commencé par voler des bijoux de Mme de Lagarde ; il servait comme valet de pied et était chargé de soigner les appartements de la comtesse, ce qui lui rendait ce vol très facile. On avait la plus grande confiance en lui, à ce point qu'on refusa de croire aux soupçons que les autres domestiques avaient conçus contre lui, jusqu'à ce qu'enfin sa culpabilité eût été constatée par des preuves irrécusables. C'eût été un homme perdu, on l'aurait envoyé au bagne si M. de Lagarde l'avait fait arrêter. Le comte se contenta de le renvoyer à la campagne auprès de ses parents, mais en lui refusant un certificat de bonne conduite que ce misérable avait eu l'audace de lui demander.
Irrité de ce refus, le valet congédié, profitant de
AXXÉE 1834 - 403
l'arrivée du comte au château, réitéra sa demande, et comme M. de Lagarde lui faisait la même réponse, il le suivit au jardin et lui tira un coup de pistolet par derrière. La balle atteignit M. de Lagarde au cou et le renversa. L'assassin était au moment de tirer une seconde fois, lorsque les gens, accourus aux cris de leur maître, l'en empêchèrent. Se voyant au moment d'être pris, il se fit sauter la cervelle. On transporta M. de Lagarde à Paris ; les médecins et chirurgiens qu'on appela déclarèrent que la plaie n'était pas grave ; lui-même n'en éprouvait que très peu de douleurs. Mais, quelques jours après, une fièvre violente se déclara, puis le tétanos, et le comte est mort ce matin.
On n'a jamais rien vu de plus extraordinaire, en fait de tournure et de manières, que le comte de Sabran. Il a la figure d'une vieille femme, des cheveux très clairs et qui lui cachent la moitié du visage ; ses habits lui sont ou trop larges ou trop étroits ; il n'y voit pas, se fait très rarement la barbe et ne se lave les mains que le jour où il ht la Passion de Notre-Seigneur, à propos de Ponce- Pilate. Il se rappelle alors que cet usage s'est perpétué jusqu'à nos jours, et, comme il a la prétention de faire comme tout le monde, il se fait apporter de l'eau et du savon. C'est l'homme le plus distrait qui existe : il ne sait jamais quelle heure il est, et s'il n'était pas dans une maison amie où on le soigne, où on lui apporte son déieuner et son dîner, il mourrait de faim.
Cet être si singulier a beaucoup de sensibilité, beaucoup d'esprit, et qui plus est, une conversation charmante, remplie de grâce et d'un goût exquis. Il fait des vers admirables ; ses lettres sont d'une élégance de style, d'une richesse de jolies pensées et d'une gaieté incom-
parables. Il a l'air d'avoir soixante ans, mais il en a à peine cinquante ; il a des connaissances profondes et une naïveté d'enfant, le cœur le plus aimant, les sentiments les plus nobles et une constance dans ses affections que ni le temps ni les événements n'altèrent jamais.
La mémoire de ses parents, bien qu'il ait eu le malheur de les perdre bien jeune, lui est sacrée ; il en parle toujours les larmes aux yeux ; c'est comme s'il les avait perdus hier. L'anniversaire de leur décès est pour lui une semaine de deuil ; il passe alors les nuits à pleurer sur leur tombeau au Père-Lachaise. Après y avoir bien pleuré, bien prié, il tire de ses poches toutes sortes de boîtes ; il les met les unes sur les autres, puis il verse de l'eau dans une bouilloire à l'esprit de vin et enfin il se prépare quelques tasses de thé. En attendant, le soleil s'est levé, il fait grand jour, et voilà qu'il se met à la recherche d'une âme aussi triste que la sienne qui, comme lui, pleure la perte d'un père, d'une mère chéris ; s'il en trouve, il pleure avec ces malheureux ; il partage leur chagrin, et enfin, il les invite à déjeuner.
Il y a quelques jours, il se trouvait dans son ht, un madras autour du cou, un bonnet de nuit à pointe sur la tête, orné d'un large ruban bleu avec un beau nœud par devant. Sa bonne venait de le lui acheter à la place d'un autre qui, à force d'être porté, était devenu tout fripé et tout sale. Un petit miroir à la main, il se contemplait, lui, son bonnet de nuit tout blanc, et le beau ruban surtout avec une véritable satisfaction, n'ayant pas vu depuis longtemps un ensemble aussi parfaitement propre et élégant sur sa tête. Tout malpropre, tout mal peigné qu'il soit, il aimerait assez à être propre et même élégant, mais, pour cela, il faut y penser tous les jours, et voilà
ce qui lui est absolument impossible. Cependant un bruit inaccoutumé, des cris épouvantables se font entendre, et la bonne se précipite dans la chambre du comte en poussant avec violence la porte derrière elle. Elle arrache M. de Sabran à sa douce rêverie. Pâle, tremblante, hors d'haleine, elle ne peut s'expliquer, tant elle a peur. M. de Sabran ouvre la porte pour voir ce qui arrive. Mais voilà que son domestique se présente, un couteau à la main, se précipite sur lui, le terrasse, lui taillade les mains et la figure et lui frappe la tête à coups redoublés ; heureusement, on vient à son secours et on l'arrache aux mains du furieux, qui n'était pas un malfaiteur, mais qui était devenu fou subitement. Le pauvre M. de Sabran a été entre la vie et la mort ; il n'y a que peu de jours que les médecins répondent de sa vie.
Mme de Nansouty éprouvant dernièrement, dans la nuit, un violent malaise, voulut se lever pour prendre une tasse de thé. Mais la lampe de nuit se trouvait éteinte ; elle sonne sa femme de chambre. Celle-ci ne venant pas, elle commence à se troubler ; elle saute en bas de son lit, cherche un briquet pour allumer sa bougie qui d'ordinaire se trouvait sur sa table de nuit dans un bougeoir, mais la bougie avait disparu. Alors, clans l'obscurité, elle croit apercevoir un gros mollet, celui d'un voleur, penset-elle. Et la voilà à pousser des cris affreux, à tirer tous les cordons de sonnette. Bientôt, tout l'hôtel est en alarme ; on accourt de tous côtés dans des costumes inconcevables. M. de Nansouty arrive aussi, criant comme un sourd :
— Qui est-ce qui en veut à ma femme? Où est-il l'assassin?
Il avait perdu une de ses pantoufles et paraissait ne
4o6 VINGT-CINQ ANS A PARIS
plus pouvoir perdre grand" chose, tant il s'était hâté de venir au secours de sa femme. Celle-ci, loin d'en être touchée, se met à rire comme une folle, car son mari avait pour tout vêtement une robe de chambre, mais il la portait sous son bras.
— Vous riez, madame, dit-il tout fâché, voyant que tout le monde qui l'entourait en faisant autant. Vous riez, c'est bien, si tel est votre bon plaisir, mais qu'est-ce qui vous prend de nous éveiller au milieu de la nuit et sans motif aucun?
Alors, madame raconte son histoire de la bougie qui, effectivement, n'était pas dans le bougeoir, et puis l'affaire du mollet.
On découvre aussi que ce qu'elle avait pris dans sa frayeur pour un mollet n'était autre qu'un gigot de sa robe qui s'en était détaché et qui gisait par terre à côté de la table. Cependant, surprise de ne pas voir sa femme de chambre, Mme de- Nansouty l'envoie quérir. On y va, on trouve la chambre vide ; mademoiselle s'est absentée pour la nuit.
— C'est un peu son habitude, dit un des domestiques.
Enfin, à force de perquisitions, on découvre qu'elle avait volé une chaîne en or et autres petits bijoux. Elle a été renvoyée. Mme de Nansouty prétend que cette femme voulait l'assassiner et qu'elle en avait été avertie par un « pressentiment » ; elle appelle ainsi la vue de ce prétendu mollet, l'événement de la lampe éteinte et celui de la bougie qui manquait à son bougeoir.
2 avril.
L'abbé Lacordaire prêchait et prêche encore au collège Stanislas ; il y a une teUe foule qu'on a beaucoup de peine à trouver une place. Il parle dans le genre de l'abbé de La Mennais et pour les hommes surtout. C'est de la philosophie, de la morale parfois, mais toujours de l'éloquence. Il veut prouver avant tout que la religion catholique est tout particulièrement compatible avec les principes républicains.
Les conférences de notre curé, M. Landrieu, ont pris fin et n'ont pas cessé d'être fort suivies par beaucoup de nos belles dames. Un jour, M. Landrieu a parlé sur le danger des bals masqués et a dit combien c'était mal d'y aller. Il a développé ce sujet avec beaucoup d'esprit et d'une manière fort intéressante. Or, il y avait dans l'auditoire force belles dames qui les ont beaucoup fréquentés cet hiver, sans trop en convenir toutefois. Leur figure devint couleur pourpre, tant elles se trouvaient embarrassées, ce qui fit le bonheur de celles qui auraient bien voulu y aller, mais à qui leur mari l'avait défendu.
Le jour des morts, l'abbé Landrieu a si bien dit tout ce qu'il y a à dire sur ce triste sujet que la pauvre Mme de Dolomieu, qui a perdu sa fille l'année dernière, et M. de Saint-Maurice, son gendre, ont tant pleuré, qu'ils ont fait pleurer tous ceux qui étaient autour d'eux ; bientôt tout le monde pleurait dans notre petite paroisse et l'abbé Landrieu lui-même au point qu'il a dû quitter la chaire.
4o8 VINGT-CINQ ANS A PARIS
Hier, nous avons eu un grand bal par souscriptions pour les malheureux de la liste civile de Charles X, c'est-à-dire ceux qui avaient des places dans la maison du roi et qui, par les événements de Juillet, ont été réduits à la mendicité. Le Juste Milieu a été de très bon goût dans cette occasion. Le gouvernement a fourni toutes sortes de choses pour ce bal, tels que des banquettes, des troupes, en cas de besoin, des gardes municipaux, etc. M. de Rambuteau, préfet de la Seine et autres personnes du Juste Milieu ont paru à ce bal ; toute la société du faubourg y avait été en force. M. de Balincourt s'est chargé de la décoration des salons ; M. de La Marre a prêté le rez-dechaussée de sa maison, la grande galerie et un ou plusieurs salons. Il y avait une foule superbe pour la recette mais insupportable pour les assistants ; une chaleur étouffante, aussi n'ai-je dansé qu'une seule valse, n'étant arrivé que fort tard après avoir été à plusieurs autres soirées. J'ai passé le reste de mon temps à aller d'une salle à l'autre, à promener, çà et là, des dames de ma connaissance, et j'ai fini par accepter un petit souper que M. de Contades devait arranger.
Nous nous sommes mis à table à trois heures environ. Mmes de Guichen, de Contades, de Jobal et MM. d'Offémont, de Villeneuve, d'Alton, Berryer et moi. Le prince de Hénin soupait à une autre table au bout de la nôtre avec quelques petits jeunes gens qui ont commencé à boire à la santé de Henri V. Contades, un des commissaires du bal, leur imposa vivement silence en leur disant qu'on ne devait point manifester, que ce n'était nullement convenable dans ce moment et dans ce lieu. Nous avons été fort reconnaissants tous à M. de Contades qu'il soit parvenu à calmer ces jeunes gens. M. Berryer
et moi surtout, lui comme député et moi comme appartenant au corps diplomatique, nous aurions joué un fort triste rôle.
Ce matin enfin, le Conseil nous a annoncé le résultat de ses couches laborieuses. Voilà donc Rigny aux affai^s étrangères et Tanneguy-Duchâtel dans le ministère ; on m'a dit que ce dernier avait bien des connaissances, des doctrines, mais aucun esprit pratique ; je ne le connais que pour l'avoir rencontré dans le monde et pour lui avoir dit bonsoir. Ses amis regrettent qu'il n'ait pas attendu un peu pour avoir le portefeuille des finances : voilà son métier, mais maintenant, ils ont peur de le voir usé avant qu'il n'y arrive.
8 avril.
Cette nuit, vers deux heures, j'ai quitté le bal Chellincourt pour me rendre à une invitation du prince Tufiakin chez sa belle, Mme Durand. En fait d'hommes, il y avait la meilleure compagnie de Paris, les Blancmenil, les Noailles, les Jumilhac, les Richelieu, les Larochefoucauld, les Lagrange, et puis tous mes collègues de Russie, d'Angleterre, de Bavière, de Suède, de Danemark, de Wurtemberg, etc., etc.
Il y avait de fort jolies, de très aimables femmes, très bien mises et imitant à ravir les manières et le bon ton de nos dames les plus distinguées, les plus nobles du noble faubourg. Le pauvre vieux marquis de L... n'en pouvait plus ; il dormait debout, et une fois assis tenant le gros bouquet, le châle et le boa de sa belle à la main,
4io VINGT-CINQ ANS A PARIS
il s'endormit tout de bon. Ces dames se moquaient de ce malheureux ; j'en aurais eu pitié s'il n'y avait pas quelque chose de bien dégoûtant à voir un homme d'un âge aussi avancé se donner en spectacle, voulant se parer des attirails du vice, lorsque le vice lui-même l'a déjà abandonné, faute d'y trouver nourriture. Au moment où ces messieurs et leurs dames me demandaient de diriger le cotillon, je me suis échappé par une petite porte dérobée. Lyonel de Bonneval voyant ma retraite assurée entra dans la salle, déclara à haute voix mon départ et fit mes excuses.
J'ai été ce matin chez la duchesse de Poix, où j'ai trouvé Mme de Davidoff ; il y a trois ans que je ne l'avais vue; elle n'a pas changé d'un jour; c'est encore cette belle taille, cette jolie petite figure ronde et fraîche ; elle a l'air plus jeune que sa fille, Mme de Gabriac. Je lui ai demandé, ainsi que Mme de Poix, si elle recevait déjà les compliments.
— Non, pas encore, nous dit-elle, mais l'affaire marche.
Elle va donc devenir la femme de M. Sébastiani, ambassadeur futur à Naples ; les bans ne se publieront pas ici, la fille du général étant contraire à ce mariage. C'est toujours désagréable pour une fille de voir son vieux père se marier, mais au moins trouvera-t-il en Mme de Davidoff une femme bien bonne, bien douce qui le soignera comme une sœur grise. Au reste, M. Sébastiani a fort bonne mine à présent. On prétend que c'est depuis qu'il s'est jeté dans le parti doctrinaire, car il se nourrit de la doctrine, et cette nourriture, dit-on, produit absolument le même effet que le lait d'ânesse.
Pour moi, je me déclare en faveur du lait d'ânesse; je vois tous les jours de nouvelles preuves de l'efficacité
de ce moyen pour reprendre des forces. Mlle S..., mourante, abandonnée par tous les médecins, que je croyais même déjà morte et enterrée, nous arrive hier soir en visite, toute pimpante, toute joyeuse, après avoir souffert pendant plusieurs années mort et martyre, des douleurs, des faiblesses épouvantables, une humeur de chien, ne vivant que de remèdes que les médecins lui administraient par toutes les voies possibles, puis des expériences sans fin, des moxas, des sinapismes d'une force à tuer un bœuf, du calomel, du je ne sais quoi, tout cela pour donner du ton ; mais rien dans la malade n'annonçait ce résultat. Enfin on renvoya médecins et remèdes et on alla chercher une ânesse. Mlle S... ne se nourrit que de ce lait, mais en grande quantité, et depuis, plus de douleurs, plus de langueur, rien de tout cela.
14 avril.
Le Moniteur nous a appris hier que tout est terminé à Lyon (1). Mais comme cet article et la nouvelle télégraphique se trouvent datés de Villefranche, ville située à plusieurs postes de Lyon, on doute de l'authenticité de la nouvelle, et ce qui confirme les incrédules dans leur opinion, c'est que la malle n'est point arrivée et que, par conséquent, nous sommes sans lettres particulières.
Le roi a passé hier une revue sur la place du Carrousel.
(1) Le 9 avril, une tentative insurrectionnelle préparée de longue main avait éclaté à Lyon précédant de quelques jours seulement l'insurrection qui eut lieu à Paris les 13 et 14 du même mois. Dans les deux villes, la victoire resta au gouverneur, grâce à la vigueur de la répression. Ce terrible drame eut son dénouement en février 1835 à la Cour des pairs, devant laquelle les conspirateurs avaient été traduits.
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Il en a gardé deux régiments et une grande quantité de pièces d'artillerie nécessaires pour la défense du château ; il avait été averti que l'émeute annoncée depuis plusieurs jours allait effectivement avoir lieu. A cinq heures, en effet, on commença à construire des barricades comme cela se pratique dans ces occasions. Il y avait eu avant des coups de fusil dans la rue Saint-Denis et autres. Après notre dîner, j'ai parcouru à pied avec Rodolphe II et Georges tous les boulevards. Il y avait quantité de troupes sur pied ; c'étaient des marches et des contremarches de cavalerie, d'infanterie et de gardes nationaux, mais il n'y avait plus de rassemblements, si ce n'est de curieux qui se racontaient ce qui arrivait dans le quartier Latin et à la Bastille.
— Je n'ai pas vu la Tribune, ce soir, disait l'un.
— Je le crois bien, lui répond un petit garçon de sept à huit ans, on l'a saisie ce matin; j'ai vu enlever les presses par pièces et morceaux.
— Je viens du côté du quartier Latin, dit un autre ; j'ai monté au troisième, chez un de mes amis; nous avons distinctement entendu des coups de fusil.
Hier soir et pendant toute la nuit, il y a eu beaucoup de troupes sur les quais et nommément du côté de la Chambre des députés, puis sur la place Bourbon et aux coins de notre rue et de la rue de Bourgogne. Sur la place Bellechasse, il y avait un grand bivouac qui faisait passablement peur aux personnes qui allaient chez Mme de Bellissen ; elle reçoit les dimanches ; elle-même en a eu une frayeur terrible, d'autant plus-que l'officier qui commandait ce détachement est entré chez elle et lui a demandé la permission de faire une reconnaissance dans la cour et dans le jardin.
AXXÉE 1834 413
— En cas de retraite, lui a-t-il-dit, je compte me jeter avec ma troupe dans votre hôtel, madame la marquise, car il me paraît le plus propice à une défense vigoureuse.
Le soir, la marquise a fait fermer sa grille ; les dames qui allaient la voir étaient obligées de descendre et de traverser la cour à pied.
— C'est pour avoir de la place pour les soldats, nous a dit la marquise avec inquiétude.
Le marquis était en bottes, avec un pantalon gris, espèce de costume de voyage ; cela nous a fait rire et nous nous disions qu'il était en petit costume d'émeute. Au surplus, on n'avait, pour nous recevoir, ouvert qu'un seul salon, où il y avait une telle cohue, une telle presse, une si forte chaleur que c'était à n'y pas tenir.
Ce matin, j'ai parlé à quelqu'un qui venait précisément du théâtre de la guerre. On tirait beaucoup, mais seulement avec des fusils. Les soldats du roi fusillaient tous ceux qu'ils prenaient. Un insurgé qui venait de blesser un garde national a été poursuivi par un détachement de la ligne. Il courait du côté du pont Notre-Dame ; se voyant cerné de près, il se précipita dans la Seine pour se sauver à la nage, mais il y trouva la mort : on a tiré sur lui plus de soixante coups de fusil. Enfin, il disparut, atteint de plusieurs balles. Cette scène irrita un tant soit peu ceux qui en furent les spectateurs, et des protestations se firent entendre contre le gouvernement.
— Est-ce ainsi qu'on juge les délits politiques?
— Est-ce là la justice du roi citoyen?
A l'heure qu'il est, on se bat encore. Le roi est à l'Hôtel de Ville. On ne sait trop ce qu'il compte y faire. Si c'est un nouveau programme, il sera conçu dans d'autres termes que le premier. On a tiré dans la rue
Saint-Denis sur le prince royal. On prétend que des agents de police avaient été payés pour cela et qu'on n'a tiré sur lui qu'avec de la poudre. On a visité de la cave au grenier la maison d'où, disait-on, les coups étaient partis, mais on n'y a trouvé personne de suspect, ce qui n'a pas empêché d'y sabrer ferme.
Il est une heure et l'on vient de me dire que le roi passait en revue ses troupes sur la place Louis XV, après une victoire complète qu'elles ont remportée sur quinze cents malheureux républicains qui ont bien voulu se faire assommer, fusiller pour le bon plaisir de leurs chefs. Il y a eu plus de soixante mille hommes sur pied dans Paris et, encore ce matin, on faisait venir des renforts de tous les côtés, entre autres tout le parc d'artillerie de Versailles, qui est arrivé ici vers six heures.
Les chefs républicains ont dit qu'ils savaient très bien qu'ils ne pouvaient réussir, mais qu'il leur suffisait de forcer Louis-Philippe à baigner sa couronne dans le sang. C'est bel et bon pour les chefs qui ne prêtent pas le leur, mais pour les malheureux qu'ils font immoler, c'est tout différent ; aussi n'ont-ils pu réunir que quinze cents individus de bonne volonté, et encore est-ce à force d'argent et de promesses.
Paris est tellement gardé, que tout ce que la République peut tenter ici est et sera en pure perte. Ces jours derniers, en empoignant plusieurs des rédacteurs de la Tribune, on a trouvé un gouvernement provisoire tout arrangé. Cabet, Marrast, Carrel et Cie y figurent, ce qui n'a étonné personne ; mais ce dont quelques personnes se sont indignées, c'est d'y trouver le nom de M. de Chateaubriand ; indignation sans cause, du reste, car c'est assurément sans son aveu qu'on l'a fait figurer sur cette
liste. Quoi qu'il en soit, toujours fait-on mieux ici qu'à Bruxelles, où le roi Léopold n'a pu empêcher le pillage des hôtels qui avoisinent sa résidence. Le ministre de Prusse, M. de Werther, disait l'autre jour, en ma présence, à M. Lehon, qui tâchait de justifier son souverain :
— Vous avez raison ; tout ce que vous dites est fort juste, mais ne vous faites pas illusion, votre gouvernement aura bien du mal à se relever vis-à-vis de l'Europe du coup qu'il s'est porté en laissant voir sa faiblesse. Lord Durham est toujours ici ; il partira prochainement. Il a une assez belle figure, mais elle est gâtée par une très mauvaise expression de fausseté et de dureté. La marquise de Caraman, qui aime à recevoir tous les arrivants, vieux ou jeunes, ne le lâche plus. Il se laisse faire et n'a pas l'air de s'en soucier.
Vendredi dernier, au bal de lady Gran ville, j'ai revu le duc de Devonshire ; il n'a pas changé à son avantage. Sous son grand nez très rouge, il porte de grosses moustaches, ce qui ne lui va pas du tout. De plus, il est sourd comme un pot, et comme je n'ai pas la voix très forte, il ne comprend que la moitié de ce que je lui dis. Sa toilette était singulière : il avait un gilet blanc parsemé de bouquets en or, des boutons en diamant à la chemise, et le ruban de l'ordre de la Jarretière sous le genou, aussi en diamant; tout cela m'a paru bien drôle pour un wigh aussi prononcé que lui.
18 avril.
Nous sommes allés hier soir porter nos félicitations à la reine et au roi ; il y avait beaucoup de monde : Mmes de
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Rambuteau, de Lobau, de Marmier, de Boigne, de Valençay, de Werther, lady Granville, plusieurs membres du corps diplomatique, puis le duc de Devonshire, qui ne comprenait pas un mot de ce que l'on disait. La reine lui demanda en criant de toutes ses forces s'il venait de 'la Sicile, et il répondit qu'il ne pouvait rester longtemps à Paris. Moi aussi, j'ai tenté une petite phrase, mais comme on ne peut crier dans le salon de la reine, je ne suis pas parvenu à me faire entendre. J'ai eu pour réponse un sourire gracieux et un shake hand par-dessus le marché.
Parmi les personnes notables, il y avait encore M. Pasquier, président de la Chambre des pairs, qui, bientôt, va jouer un grand rôle : on a décidé dans le Conseil que cette Chambre sera érigée en cour de justice, devant laquelle seront traduits les provocateurs des derniers désordres. M. Gisquet, préfet de police, m'a dit qu'on avait arrêté ces jours derniers cent quarante chefs de sections révolutionnaires et saisi les archives de ces sections, que MM. Laffitte, Odilon Barrot, La Fayette, Garnier-Pagès étaient fortement compromis, qu'il avait proposé d'arrêter Laffitte et La Fayette, mais que le Conseil avait rejeté sa proposition. Il m'a dit aussi que Garnier-Pagès avait provoqué et dirigé l'affaire de Lyon.
La reine avait l'air bien content, bien heureux ; elle se flatte que de semblables scènes ne se renouvelleront plus. Elle a horriblement souffert de voir ses fils mêlés à ces sanglants épisodes de guerre civile dans les rues étroites et tortueuses. On raconte, mais je ne sais si c'est vrai, qu'elle a tout fait pour les empêcher de s'éloigner d'elle.
— Il faut avoir vécu de telles heures, me disait-elle,
pour juger de ce qu'elles ont d'affreux pour une mère. Ah! que de cruelles heures j'ai passées jusqu'au retour de mes fils. Chartres m'est revenu couvert de gloire ; il a été si courageux ; tout le monde le proclame ; il se porte bien et je ne pense plus à mes angoisses.
Madame Adélaïde avait les yeux battus. Elle n'a cessé de s'entretenir avec Mme de Boigne ; je n'ai donc pu lui parler. Mme de Lobau, qui réside au château et dont les croisées donnent sur la place du Carrousel, n'a pas fermé l'œil de toute la nuit ; le maréchal entrait et sortait à tout moment ; c'était des ordres à donner, des ordres à recevoir de la part du roi, etc. Chez Mme de Rambuteau, c'était pire ; elle loge avec son mari, le préfet de la Seine, à l'Hôtel de Ville, c'est-à-dire tout près du champ de bataille. De chez elle, on entendait les fusillades ; on y apportait des blessés auxquels, aidée de ses filles, elle prodiguait des soins. Parmi ces victimes de la guerre civile, il y avait aussi des insurgés que la troupe et les gardes nationaux, dans leur exaspération, voulaient achever. Mme de Rambuteau m'a dit qu'il a falluses supplications, celles de ses filles et toute l'éloquence de son mari pour sauver ces malheureux, jeunes gens de quinze à dix-huit ans pour la plupart, ayant sous leurs blouses en lambeaux du linge très fin qui prouvait, ainsi que la blancheur de leurs mains et leur manière de s'exprimer, qu'ils n'étaient pas des ouvriers.
Le roi m'a demandé si j'avais assisté à toutes ces épouvantables scènes ; je lui ai répondu que je n'avais été que sur les boulevards jusqu'à la porte Saint-Martin, et que je n'avais pas poussé la curiosité jusqu'à m'embarquer dans les petites rues.
— Je n'ai pas suivi l'exemple de Votre Majesté, ai-je n. 27
4iS VINGT-CINQ ANS A PARIS
ajouté, et surtout pas celui du duc d'Orléans. A mon avis, Son Altesse Royale a été un peu trop loin.
— Vous avez raison, comte Rodolphe ; je trouve moimême que son courage l'a entraîné au delà de ce qui était
-aire.
— C'est un brillant défaut pour un prince que d'avoir trop de courage.
— Oui, reprit le roi, mais cela n'est pas moins un défaut.
Sa Majesté a bien voulu me dire encore qu'Elle venait de recevoir des nouvelles de Lyon qui lui apprenaient que finalement tout était terminé et que la prise du dernier retranchement de l'insurrection avait été bien moins sanglante que tout ce qui l'avait précédée. C'était comme au siège de Saragosse, chaque maison était transformée en forteresse ; les républicains occupaient les croisées et tes toits et comme les maisons à Lyon sont de six à sept étages, aucun fusil ne portait jusque-là. Les soldats ont été obligés de monter sur les toits, qui sont devenus ainsi le théâtre de combats sanglants. Il est même arrivé que les soldats, en voulant précipiter leurs ennemis du haut des combles, tombaient en même temps avec eux.
Ce qui s'est passé dans les églises fait frémir ; la troupe en a pris quatre d'assaut. Il y a eu des tués en grand nombre, voire des femmes et des enfants. Derrière les autels, dans les confessionnaux, le sang ruisselait ; tout fut détruit, renversé ; çà et là gisaient pêle-mêle des candélabres, des calices ; la lampe éternelle fut brisée, et l'huile se mêlait au sang des victimes. Les cadavres étaient ensevelis sous les décombres de colonnes et de statues brisées et sous le tas des aubes et autres ornements d'église déchirés et ensanglantés. Il a fallu déchirer les surplis
pour en faire des bandages pour panser les blessés. Qu'on ajoute à ce tableau les cris de détresse et de vengeance, le son du tocsin, le bruit des canons et des fusils, les gémissements des blessés, le râle des mourants, et il sera complet.
A notre petite émeute à Paris, le même acharnement, la même cruauté se sont manifestés ; on tuait des deux côtés autant qu'on pouvait. Le général de Rumigny, qui avait son commandement à la Bastille, m'a donné cet épouvantable détail : un soldat de sa troupe venait d'être atteint au bras par une balle qui le lui fracassa ; le malheureux tomba évanoui. Pendant que M. de Rumigny donnait des ordres pour le faire transporter dans un hôpital, un petit monstre de quinze ans vint lui couper la tête et s'enfuit après.
— J'ai vu cette tête détachée du corps rouler dans le ruisseau, m'a dit M. de Rumigny.
Et sa figure exprimait toute l'horreur qu'il éprouvait encore en se rappelant cette scène. On a trouvé des poignards à barbes qui, en les retirant de la plaie, déchiraient tellement les chairs, que ces blessures étaient presque toujours mortelles. M. de Merey m'a dit qu'on lui avait montré une maison où l'un des malheureux habitants, entendant du bruit dans la rue, mit sa tête en dehors par une petite lucarne pour voir ce qui se passait. Ne voilà-t-il pas qu'un des gardes nationaux lui tire un coup de mousquet sous le menton de si près qu'il lui enlève et fracasse toute la tête et que le sang du malheureux coule de la lucarne comme d'une fontaine, en faisant un large sillon de sang du haut en bas de la maison ; tout le monde se le montrait hier matin. Voilà assez d'horreurs ; qu'il n'en soit plus question, et tâchons de les oublier, s'il est possible.
Le maréchal Soult est dans la joie de son âme. Il espère que les Chambres lui voteront les trente mille hommes pour l'augmentation de l'armée ; il ne les mettra pas tous sur pied ; mais il lui faudra une augmentation à son budget, sans quoi il ne saurait comment couvrir le déficit qui devient de jour en jour plus grand.
Le gouvernement profite autant qu'il peut de ce moment d'exaspération pour arrêter tous les individus suspects ou qu'il présume dangereux. On dit que s'il avait pris plus tôt cette mesure, il aurait empêché les troubles à Paris. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il a cru que ces événements lui seraient utiles pour assurer son autorité.
M. Berryer s'est approché hier, à la Chambre, de M. Laffitte. et lui a demandé, avec un air de malice, s'il ne ressentait plus rien de la foulure qu'il s'est faite aux barricades de 1830.
Je n'ai pas encore vu mon connétable de Castille, ce nouvel ambassadeur d'Espagne, chevalier de la Toison d'or, trois fois duc et six fois comte pour le moins, duc de Trias enfin, qui a eu tant d'obligeance pour moi pendant mon séjour à Madrid. C'est lui qui me fit, avec tant de politesse, les honneurs du Palais, qui me montra les gardes et me présenta, de concert avec le duc de Villahermosa que j'avais connu à Paris, toutes les personnes de la cour qui se trouvaient réunies dans la Caméra, puis aux grands d'Espagne et, entre autres, au général Palafox, si fameux par sa défense de Saragosse. Je n'ai pas oublié ses bienfaits et certainement ce n'est pas de ma faute si je n'ai pu encore, depuis son arrivée à Paris, lui exprimer ma reconnaissance ; c'est de la sienne ; il est introuvable chez lui et invisible ailleurs. J'ai passé maintes
fois à sa porte sans le rencontrer, et comme il ne va pas dans le monde, je suis déjà tout résigné à ne le revoir qu'à la fête du roi Louis-Philippe. Il se trouvera placé au cercle précisément à côté de lord Granville, un des plus grands de tout le corps diplomatique. Mon pauvre duc ! Quelle mine il aura, avec sa petite taille, sa grosse tête noire et sa figure toute jaune ! Sa fille et sa belle-sœur sont avec lui. Comme elles s'ennuieront à Paris! Si encore le duc donnait des fêtes, mais son gouvernement le paie bien mal, ce qui le mettra dans l'impossibilité de tenir maison. Du reste, il est indignement logé et dans la rue Taitbout, par-dessus le marché.
Le jour où il a présenté ses lettres de créance, le roi l'a envoyé chercher dans ses équipages avec deux voitures à huit chevaux, ainsi que cela se faisait sous Charles X. M. Lehon, ministre plénipotentiaire de S. M. le roi Léopold, s'en est excessivement formalisé, trouvant cela d'un ridicule achevé, parce qu'on n'a pas fait la même chose pour lui qui se croit, de bonne foi, ambassadeur de famille.
Depuis qu'il a été question d'une alliance plus étroite entre les puissances du Nord, M. de Talleyrand n'a cessé de représenter à son cabinet combien il serait nécessaire, afin de contre-balancer l'influence de ces puissances sur la destinée de l'Europe, de tâcher d'en former une entre les États qui sympathiseraient avec les principes démocratiques de la France et de l'Angleterre. Le Cabinet
français donna dans ce but des instructions à tous ses représentants accrédités auprès des petites cours d'Allemagne et nommément à M. de Bouille, son ministre à Karlsruhe, pour essayer de détacher ces petits princes des intérêts généraux de l'Allemagne et de les soustraire à l'influence de l'Autriche et de la Prusse. M. de Bouille, de bonne maison d'ailleurs, a professé de tout temps les plus détestables principes ; on l'a vu mêlé aux héros de Juillet, combattre dans leurs rangs et faire valoir ses exploits auprès du gouvernement.
Il en a été récompensé par le poste de ministre plénipotentiaire auprès du grand-duc de Bade. Là, il s'est cru le plus fin, le plus roué des diplomates, se flattant de tout savoir et d'exercer une influence irrésistible sur l'esprit du grand-duc et sur ses ministres. Dans ses rapports à Paris, il assurait que tout irait au gré de son gouvernement, qu'il en répondait et qu'il ne doutait nullement du mauvais tour qu'il allait jouer à l'Autriche. Mais, quel n'a pas été son étonnement lorsque, dix jours après, il s'aperçut qu'il avait été joué lui-même, et que toute l'Allemagne, par sa déclaration, se trouvait solennellement engagée contre les principes que professait la France.
Une telle méprise et une correspondance que M. de Bouille entretenait avec le comité révolutionnaire et qu'on a fini par découvrir, ont eu pour suite son rappel. Cependant, le gouvernement français, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir pour l'Allemagne, tourna ses regards d'un autre côté, du côté de "l'Espagne et du Portugal. Ce fut au printemps dernier, lors de mon voyage en Espagne. Louis de Noailles, attaché à la mission de M. de Talleyrand à Londres, m'a dit que son ambassadeur
avait rendu son gouvernement attentif, par une très belle note toute remplie de suppositions sur ma prétendue mission auprès du gouvernement espagnol, et que le prince avait été fort inquiet quant aux suites funestes que mon voyage pourrait avoir sur son projet d'alliance entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal. Effectivement, Stralford Canning, qui y avait été envoyé par l'Angleterre dans le même but, échoua dans sa mission, non pas par mes intrigues, puisque je n'en ai pas fait, ni même par mes conversations avec M. Zéa, puisque je n'ai été chargé d'aucune communication pour ce ministre, qui eût trait au susdit traité, mais bien par la manière gauche dont cet ambassadeur s'y était pris et peut-être par l'ordre des choses alors existant.
Quoi qu'il en soit, l'Espagne a subi depuis ce temps de grands changements ; sa politique a dû changer avec sa position. Si, de mon temps, une armée se trouvait prête pour aller au secours de Dom Miguel, maintenant, il y en a une qui a pénétré en Portugal pour en chasser Don Carlos, qui y avait pris position contre l'Espagne. La présence de Don Carlos a depuis servi de prétexte à l'Angleterre pour rompre la neutralité qu'elle avait gardée jusqu'à présent, au moins directement et ostensiblement vis-à-vis du Portugal, en proclamant ce ridicule principe de non -intervention. Mais, aujourd'hui, elle dit avoir un droit incontestable d'intervenir en faveur de Dom Pedro, puisque Don Carlos se trouvait avec une armée espagnole sur le sol portugais et défendant la cause de Dom Miguel.
De plus, l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal ont toujours basé sur cette présence de Don Carlos en Portugal et sur l'entrée de l'armée espagnole dans ce pays, leur droit de former une quadruple alliance dans
le but de pacifier la péninsule et de la préserver des horreurs de la guerre civile, guerre désastreuse pour ce pays autant qu'elle peut devenir dangereuse au maintien de l'ordre et de la tranquillité en France et même au maintien de la paix générale si désirable pour toute l'Europe.
Si Don Carlos avait plus d'énergie, il devrait entrer en Espagne ; il a pour lui presque toute la nation et il lui serait facile de culbuter le gouvernement de la régente. Un pareil événement changerait toute la question et mettrait dans un cruel embarras la France et l'Angleterre. Le parti carliste en France fait passer beaucoup d'argent en Angleterre pour faire arriver du secours par mer à Don Carlos. Si le bateau qu'il a frété à cet effet pouvait se mettre en route avant la ratification du traité de la quadruple alliance, il pourrait encore arriver à temps à Don Carlos, sans quoi il tombera infailliblement entre les mains de la flotte anglaise qui va au secours de Dom Pedro. Il était réservé à la gloire de l'Angleterre, à la gloire d'un gouvernement libéral d'imposer à un pays un souverain dont il ne veut pas et des principes de gouvernement qui ne conviennent ni aux mœurs, ni aux institutions, ni à l'esprit de ce paj^s. C'est ainsi que les gouvernements représentatifs entendent la liberté des peuples ; ils la leur donnent à coups de sabre et de baïonnette. Tout cela finira par la défaite de Dom Miguel et, ce qui sera très plaisant, par le renvoi de Dom Pedro, car il me paraît impossible qu'on laisse la régence entre les mains d'un semblable brouillon.
Ceci fait, il surgira encore une autre difficulté ; ce sera celle de trouver un mari à la jeune reine. Si les Portugais n'avaient pas une aussi grande répugnance à être gouvernés par un étranger, Louis-Philippe serait tout prêt à
leur fournir un roi dans la personne d'un de ses fils. Rien ne serait plus cruel pour Dom Pedro qui s'est donné tant de peine pour avoir une pauvre petite couronne, et qui, au moment où il croit la tenir, la verrait adjugée au duc de Nemours qui, pendant que lui (Dom Pedro) s'est battu, a passé son temps entre le pavillon de Marsan et Saint-Cloud, et Neuilly. Je permets à la Majesté de Bragance de s'en fâcher tout rouge, il y a de quoi ; mais qu'elle me permette de rire de tout mon cœur du tour qu'on lui aura joué et qui sera la seule satisfaction que j'aurai pour tout le mal qu'il aura fait à l'Europe.
3 mai.
Il y a deux jours que l'abbé de La Mennais nous a régalés d'un ouvrage de sa façon ; il est écrit avec une élégance, une élévation de style comparable à Bossuet, mais les principes qu'il y énonce, qu'il y professe, sont le républicanisme le plus affreux, le régicide, le renversement de tous les principes existants, au point qu'un de ses éditeurs du National disait à Renduel, éditeur de l'ouvrage :
— Vous publiez un livre de M. de La Mennais, dont, à ce qu'on prétend, les lettres brûlent les doigts de vos imprimeurs.
— Oui, monsieur, lui répondit Eugène Renduel, ils bondissent de joie en plaçant l'une après l'autre les lettres d'un livre qui fera trembler les souverains sur leurs trônes ébranlés.
Le duc de Noailles arriva avant-hier à l'Abbave-au-
Bois, chez Mme Récamier ; il avait dans sa poche ce livre intitulé : les Paroles d'un croyant, et comme il fut question de M. de La Mennais, M. de Noailles fit lecture de plusieurs chapitres. Le vicomte de Chateaubriand et le duc de Laval écoutaient avec attention ; les deux ducs et Mme Récamier se récrièrent sur l'épouvantable tendance de ce livre ; Chateaubriand n'en paraissait pas trop mécontent et se contenta de dire :
— C'est pourtant encore bien plus fort que tout ce que j'ai dit dans mon Avenir.
— Oui, certes, lui répondit M. de Laval, c'est bien plus fort encore ; mais permettez-moi de vous faire observer, cher vicomte, que M. de La Mennais n'a pas été, comme vous, ministre et ambassadeur, chargé, sous Louis XVIII et sous Charles X, de maintenir les droits de la couronne de saint Louis, et telle est la confiance qu'on a en vous et en vos principes monarchiques, que vous vous trouvez, à l'heure qu'il est, chargé, de la part de Charles X et ae la part de la duchesse de Berry, de veiller aux progrès du parti de Henri V en France et de donner aux affaires de ce parti la direction la plus avantageuse, afin d'effectuer le retour de ce jeune prince dans sa patrie et de le rétablir dans ses droits par la grâce de Dieu.
— C'est vrai, c'est vrai, lui répondit M. de Chateaubriand.
Et la conversation en resta là.
Les deux grands démolisseurs de l'ordre social, La Mennais et Chateaubriand, se sont parfaitement rencontrés dans leurs principes ; ils ne diffèrent que par la manière dont ils les ont énoncés. Chateaubriand fait le prophète ; il nous dit que les trônes seront renversés ;
AXXÉE 1S34 427
que beaucoup de sang sera répandu, et il déplore ce qui se fera. La Mennais, au contraire, conseille le renversement des trônes et représente l'ordre social d'aujourd'hui comme intolérable, injuste et impossible à supporter par le peuple et surtout contraire à la religion catholique et au christianisme en général qui en souffre et qui gémit sous cette oppression tyrannique autant et plus que le peuple lui-même.
M. de La Mennais commence sa brochure : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. » D'un bout à l'autre, il imite le style de l'Écriture sainte : « Vous êtes, dit-il dans son quatrième chapitre, fils d'un même père, et la même mère vous a allaités ; pourquoi ne vous aimez-vous pas les uns les autres comme des frères? Et pourquoi vous traitez-vous bien plutôt en ennemis? »
C'est à M. de La Mennais à répondre à cette question et à nous apprendre, à nous tous, aux hommes de notre siècle, si éminemment égoïstes, à nous aimer comme des frères, et c'est cependant sur cette supposition que se trouve basée l'argumentation de tout son livre. Un homme d'esprit, prenant une semblable utopie pour point de départ de tous ses raisonnements, peut être accusé, avec justice, de mauvaise foi ou de folie.
Hier soir, il était question chez nous des progrès que fait le magnétisme et des résultats inconcevables qu'on en obtenait. Le duc de Laval, qui aime à faire l'esprit fort, nia tout ce qu'on disait là-dessus et soutint qu'il n'en était rien.
— Il y a deux ans que je pensais exactement comme M. le duc, observa M. de Balzac qui était là ; il m'aurait fallu toutes sortes de preuves évidentes pour me résoudre à croire à une chose dont on voit les résultats sans qu'il soit humainement possible de les expliquer. Je me trouvais à la campagne, poursuivit-il, avec quelquesuns de mes amis. Le soir, on parla de magnétisme ainsi que nous en parlons en ce moment. Je m'énonçais contre, dans le même sens que M. le duc. Il se trouvait parmi nous un médecin qui soutint avec force que le pouvoir du magnétisme existait réellement et qu'il ne tenait qu'à moi ou à une autre personne de bonne volonté de lui donner le moyen de prouver la vérité de son assertion. Une des dames qui se trouvaient comme nous en visite dans ce château fut déclarée par lui comme très sensible au magnétisme. Il fallut quelque temps et mille promesses et assurances de notre part et de son amie, la maîtresse de maison, avant que cette dame consentît à se prêter à cette expérience. Le médecin commença donc à la magnétiser ; il ne lui fallut que quelques minutes pour l'endormir. Elle répondit alors à toutes nos questions exactement comme si elle était éveillée ; elle nous reconnut sans ouvrir les yeux ; elle nous dit toutes les cartes que je lui présentais, tout cela ne me suffit pas encore ; je voulus que la voyante me dît des choses qu'elle n'aurait pu nous dire dans son état naturel. Je tirai donc cinq cartes au hasard, sans les regarder ni les montrer à personne ; je les mis dans ma poche, puis je demandai à la somnambule quelles cartes j'avais. Sans trop hésiter, elle me les nomma toutes. J'allai ensuite dans la chambre voisine, je tirai une carte après l'autre et elle les nomma toutes.
— Maintenant, me dit le médecin, touchez-la et demandez-lui des renseignements, quelques détails sur ce qui se passe dans l'intérieur de la maison et une personne qui se trouve en ce moment à Paris et dont vous désirez avoir des nouvelles.
Sur ma prière, tout le monde se retira, excepté la maîtresse de maison, qui, selon la volonté de la voyante, devait rester auprès d'elle. Lorsque nous fûmes seuls, je la priai de me dire ce qui se passait en ce moment dans le salon d'une dame de mes amies, à Paris. Elle me répondit qu'il y avait plus de monde que de coutume ; elle me nomma toutes les personnes. Comme il s'en trouvait dans le nombre que mon amie ne voyait pas habituellement, je crus que la voyante se trompait ; je le lui dis, ce qui parut la fâcher, et lorsque je lui demandai pourquoi tout ce monde était réuni, elle me répondit qu'on venait de demander la fille de mon amie en mariage, que les personnes que je paraissais ne pas connaître étaient le futur et ses parents. Ceci me parut une mauvaise plaisanterie, je savais positivement qu'il n'était point question de marier la jeune personne et que si cela avait été, on m'en eût certainement prévenu. Le médecin rentra sur mon invitation ainsi que toutes les autres personnes. Je lui dis ce qui venait de m'être raconté et que pour le coup, cette fois-ci, le magnétisme était en défaut. Le médecin m'assura qu'il était persuadé du contraire et que je ne devais porter aucun jugement avant de m'être renseigné. Son air d'assurance me piqua si vivement, que je pris sur-le-champ une chaise de poste et me rendis à Paris. Jugez de mon étonnement et de celui de mon amie lorsque je lui détaillai tout ce qui s'était passé chez elle la veille et qu'elle me dit que tout avait été exactement ainsi,
que le mariage de sa fille avec ce jeune homme était chose décidée, quoique inattendue et qu'au moment où j'arrivais, elle m'écrivait pour me donner cette heureuse nouvelle. Depuis ce jour, il m'est impossible de douter de l'existence de la force surprenante du magnétisme, et une fois convaincu, je suis devenu un des plus zélés défenseurs. Je suis donc magnétiseur moi-même et j'ai une telle force qu'il y a bien peu de personnes qui me résistent, puisque toutes deviennent chez moi somnambules, pas toujours à la première séance, mais infailliblement après les avoir renouvelées plusieurs fois de suite. En mettant une personne en rapport avec ma somnambule, je lui ferai dire par elle jusqu'à ses pensées les plus secrètes.
— Mais, dit M. de Laval, s'il en est ainsi, il me semble que, pendant les années où j'ai été ambassadeur en Espagne, à Rome, à Vienne, à Londres, j'aurais beaucoup mieux fait de me procurer à la place de tous mes secrétaires une bonne somnambule de votre façon, mon cher Balzac, et je le conseillerai beaucoup à M. l'ambassadeur d'Autriche ici présent.
Nous nous mîmes tous à rire de cette phrase de M. de Laval. Balzac nous donna encore une foule d'autres exemples dans le genre précité, tous également étonnants. Mais ce qui me déplaît surtout, c'est cette influence que conserve le magnétiseur sur la personne magnétisée ; elle est son esclave ; il la force à se soumettre à sa volonté ; point de temps, point de distance ne détruit cette influence qu'il a sur vous. Vous restez son esclave, lui à Saint-Pétersbourg et vous en Amérique ; il vous forcera, par sa seule volonté, à penser à lui dans le moment où il l'exigera de vous.
M. de Balzac nous a dit qu'il avait bien souvent fait
cette expérience; qu'il avait, par exemple, fortement désiré que la personne qui se trouvait sous son influence magnétique, et absente en Angleterre ou partout ailleurs, pensât à lui au moment même, et qu'elle le lui prouvait en lui écrivant et en lui donnant de ses nouvelles.
— J'inscrivais, continua-t-il, la date du jour dans mes tablettes, et je ne manquais jamais de recevoir la lettre voulue et portant la date que j'avais inscrite. C'est une expérience très facile, très licite et que je me suis permise souvent pour convaincre les personnes qui ne voulaient pas croire à mes assertions.
La propagande dans les régiments fait un désastreux progrès parmi les sous-officiers surtout ! Ce corps, travaillé pendnat la Restauration, est attaqué profondément. On va essayer d'enrayer le mal, mais si une refonte de l'armée n'en change le système et l'esprit, on jouera un va-tout très problématique, et encore n'aura-t-on fait qu'ajourner la crise. Plusieurs m'assurent qu'on prépare, pour la session prochaine, un projet de réforme se rapprochant de mes idées ; mais sur l'aperçu qu'on m'en donne, il me paraît mal dirigé, incomplet et d'une dangereuse exécution. On mêlerait le privilège et la révolution, idées incompatibles.
L'armée, dans l'état où elle est, nous menace peut-être d'une défection impromptue ; à Lyon, les premiers cinquante hommes postés en face des ouvriers remirent la baïonnette au fourreau et retournèrent les crosses. Le
bataillon, sur la place de l'Hôtel-de- Ville, avait fraternisé et bu avec les mécontents ; ces troupes ne voulaient pas engager l'action, et les officiers restaient forcément spectateurs de cette lutte muette ; ils attendaient tout du hasard, parce qu'ils doutaient de leur influence. On distribua de l'eau-de-vie, mais le soldat, ne trouvant pas la distribution assez abondante, s'exaspérait contre les autorités siégeant à l'Hôtel de Ville, menaçait de les jeter par les fenêtres; déjà, il se disposait à enfoncer les portes pour exécuter ce beau projet, lorsque les ouvriers attaquèrent dans les rues adjacentes ; quelques balles perdues vinrent blesser des hommes du bataillon. On apporta de l'eaude-vie à discrétion, et montées par la poudre et les liqueurs, les troupes combattirent, malgré leur première résolution. Le gouvernement a échappé à cette échauffourée, mais elle est une des plaies de son origine. Sous une forme ou sous une autre, elle accompagnera constamment la royauté des barricades jusqu'à sa catastrophe, si cette royauté ne se sépare pas de ses serviteurs actuels et n'entre pas dans une voie monarchique en reniant son origine et en prenant une robe virile d'aristocratie.
Maintenant, voici les élections. Chateaubriand et le duc de Fitz- James sont, à ce qu'on dit, sûrs d'être députés; ils veulent, l'un et l'autre, avant de prêter serment, le motiver par un discours très incisif contre le système actuel. La Chambre se propose de leur imposer silence, en les forçant à prêter serment et en ne leur permettant de parler que lorsqu'ils se seront soumis à cette formalité indispensable pour devenir député.
14 mai.
Notre déjeuner dansant, qui aurait dû avoir lieu hier, a été remis à aujourd'hui, à cause du mauvais temps. C'est très contrariant pour l'ambassadrice ; ces fêtes la fatiguent horriblement, se trouvant sur ses jambes depuis deux heures jusqu'à huit, et demain, elle est obligée de se lever à six heures du matin, à cause de la première communion de Marie (1), qui aura lieu à Saint-Thomas d'Aquin, à sept heures. Notre pauvre Marie n'assistera donc point au déjeuner comme bien vous le pensez, mais elle ira chez l'abbé Landrieu, curé de Sainte- Valérie, pour ne point être distraite par le bruit, la musique, la danse, les fleurs et tout cet attirail de frivolité ; sa mère est bien fâchée de ne pas pouvoir être avec elle, lui parler du grand acte qu'elle va faire et exalter sa bonne petite âme par ce feu religieux qui anime ce cœur si pur, cet esprit si juste, si orné.
15 mai
J'ai assisté ce matin, avec l'ambassadeur et l'ambassadrice, à la première communion de notre chère Marie. Mme de Yignolles nous avait cédé, pour ce jour, sa jolie petite tribune à Saint-Thomas d'Aquin. Rien n'est plus
(1) Sa fille, Marie Apponyi.