PAR PIERRE LASSERRE
Philosophie des sciences
Si, parmi les rubriques dont se composera cette très rapide étude, la philosophie des sciences s'inscrit la première, ce n'est point que nous lui attribuions en droit la première place dans la hiérarchie des disciplines philosophiques ; c'est parce qu'en fait, dans la période qui nous occupe, les travaux qu'elle a suscités, les doctrines qu'elle a inspirées ont eu une importance prépondérante et exercé une dominante influence sur tout le champ des idées philosophiques en général.
A la fin du moyen-âge, lorsque la philosophie gréco-scolastique perdit son empire traditionnel pour faire place au cartésianisme triomphant, ce furent les données nouvelles fournies par les sciences de la nature, données incompatibles avec la commune métaphysique de Platon, d'Aristote et de Saint-Thomas, qui opérèrent cette grande révolution doctrinale. Fondées sur le fait et le calcul, ces données furent plus fortes que des constructions systématiques modelées sur les convenances du sentiment poétique et religieux et agencées par le jeu abstrait des idées. Je ne dis pas, pour autant, que les inspirations religieuses et esthétiques ne doivent avoir aucune part aux vues les plus générales que nous puissions nous former sur l'univers. Ce serait une thèse bien forcée et bien exclusive. Encore faut-il que ces inspirations qui ont, par elles-mêmes, quelque chose de mouvant, se mettent d'accord avec les exigences intransigeantes de la raison et avec les enseignements irrécusables de la science expérimentale.
Il semble que nous voyons depuis une quarantaine d'années se passer en philosophie l'inverse de ce qui advint quand le mathématisme et le mécanisme de l'école cartésienne détrônèrent la vieille scolastique. La conception de l'univers qui s'était fondée sur les résultats et les méthodes de la physique et de la mathématique modernes, prises comme arbitres exclusives du vrai, se voit attaquée de toutes parts. Et ce qui est nouveau, c'est qu'elle est attaquée au nom de ces mêmes sciences qui lui avaient servi de fondements et dont l'autorité la couvrait. Tout un travail de critique s'est produit, d'où il y aurait, d'une manière générale, à conclure que le cartésianisme a fait dire aux sciences mathématiques
et physiques beaucoup plus qu'elles ne disent en réalité, que leur sphère de juste compétence est plus bornée qu'on ne le croyait et qu'elles sont fort loin de pouvoir servir de support à un dogmatisme universel articulé comme elles et enchaînant uniquement les idées et les faits de la manière dont elles les enchaînent. En un mot, la portion de réalité qui s'explique et s'élucide par l'application des méthodes et des formes d'analyse propres aux sciences serait beaucoup plus restreinte qu'on ne se l'était longtemps figuré.
L'origine de cette critique se trouve chez Kant, qui, sans mettre en doute la rigoureuse exactitude des lois de la physique mathématique, s'est cependant appliqué à rendre manifeste la part des formes et données propres de l'intelligence humaine dans la construction de ces lois. Celles-ci sont vraies rigoureusement, mais pour nous, et une fois donnée la structure de notre esprit. Elles ne sont pas vraies absolument, vraies telles quelles, en Dieu, comme l'enseignaient Descartes, Spinoza et Malebranche.
Deux grands esprits, Augustin Cournot et Charles Renouvier, ont continué chez nous et poussé plus avant cette critique, établissant, chacun à sa façon et en son sens, que non seulement les lois scientifiques ne sont pas des vérités absolues qui exprimeraient le fond des choses et, pour ainsi dire, les volontés immédiates de Dieu, mais encore qu'elles ne sont pas des vérités entièrement rigoureuses et qu'il y a dans leurs formules bien de l'approximatif, encore qu'on s'y puisse fier pratiquement. Mais Cournot ni Renouvier n'appartiennent à la période dont nous devons esquisser ici l'histoire.
Dans cette période, Emile Boutroux ne se rangerait qu'à moitié, si l'on a égard aux dates de ses principaux écrits: la Contingence des lois de la nature (1874) et Vidée de loi naturelle (1894). Mais la profonde influence qu'il y a exercée, l'importance du mouvement d'idées parti de sa thèse fameuse sur la Contingence^ que Renouvier, dans sa Philosophie analytique de l'histoire^ caractérise comme une « renaissance de l'aristotélisme », nous incitent à l'y inscrire.
Le titre de cette thèse en indique assez la doctrine. La notion usuelle que les hommes cultivés se forment des lois de la nature se ramène à l'idée de nécessité. Si la chute d'un corps en mouvement uniformément accéléré, si l'augmentation de volume d'un corps échauffé et la proportionnalité exacte entre cette augmentation et la quantité de chaleur reçue, si la gravitation des astres, l'égalité de l'action et de la réaction mécaniques, la conservation de l'énergie et autre relations physiques de même sorte ne sont pas des nécessités, qu'est-ce donc que nous pourrons qualifier de nécessaire? Dire que tout cela est contingent, n'est-ce pas renverser l'opinion la plus assurée.?
Remarquons toutefois que cette conception des lois de la nature est moderne et que les anciens s'en formaient une bien diff'érente. L'esprit le plus « positif » de l'antiquité, Aristote, admet que la suprême raison d'être des lois, ordonnances
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et corrélations de la nature, c'est la bonté, la beauté des effets qu'elles tendent a réaliser. La nature est comme une artiste inspirée de Dieu qui porte en elle les images latentes de mille ouvrages harmonieux à construire. Ces images sont des forces actives, immanentes qui s'exercent sur la matière universelle, pour v soulever les mouvements, pour y établir les dispositions par lesquelles la matière se modèlera, autant que possible, sur elles-mêmes. Ces mouvements, ces dispositions ne sont certes pas arbitraires, étant orientés et comme canalisés vers es contours du modèle à l'effigie duquel ils s'organisent et qui constitue leur loi. Mais ils n obéissent pas davantage à une contrainte mécanique, pas plus que les mouvements du peintre qui choisit ses lignes et ses couleurs en vue de l'expression dont il pense animer une scène ou une figure. Pour le dire dans les termes précis de l'école, tous les phénomènes, tous les mouvements de la nature ont, chez Aristote, une cause finale, proche ou éloignée, qui est leur véritable cause, et à laquelle leurs causes efficientes ou mécaniques sont subordonnées. Or, une cause finale est chose contingente, en ce qu'elle est une chose choisie et que choix et nécessité s'excluent. Des raisons esthétiques, morales, l'attrait de ce qui est senti comme le meilleur, l'ont fait choisir. Sa nature limite assurément les moyens capables de la réaliser au moins approximativement. Mais elle ne les commande pas d'une manière rigide. Elle y laisse du jeu. Les phénomènes et corrélations naturelles s'expliquent secondairement par des actions mécaniques qui y représentent la part de la nécessité. Ils s'expliquent principalement par une action comme psychique qui y forme la part de la contingence.
Telle était, dis-je, la conception des métaphysiciens grecs, conception continuée chez les scolastiques. Depuis le xvi^ siècle, depuis Kepler, Copernic, Bacon, Galilée, Descartes, la science l'a rejetée. Elle a condamné l'aristotélisme. Elle a radicalement exclu la considération des causes finales. Pourquoi.'' parce que la découverte des instruments d'investigation physique qui avaient manqué à l'antitquié et au moyen-âge a ouvert un champ infini aux recherches expérimentales que ces époques n'avaient pu pratiquer que dans une mesure comparativement très chétive. Or l'expérience scientifique est une autorité souveraine sur son terrain et contre les arrêts de qui rien ne vaut. Quand l'esprit humain a goûté aux
Emile Boutroux
certitudes qu'elle lui procure, il se sent enclin à traiter de vaines ou d'insolubles les questions qu'elle ne saurait résoudre. La question des causes finales est l'une d'elles. Les causes finales sont l'objet d'une conjecture, d'une appréciation de l'esprit ; elles ne peuvent l'être d'une constatation de fait. La seule causalité que nous puissions constater en fait, c'est la causalité mécanique ou physique. Mais il y a plus. Est-ce que la question de la cause finale n'est pas supprimée, même en droit, par la connaissance de la cause mécanique ? Quand nous savons que la chaleur dilate universellement la matière, qu'elle la dilate dans le minéral, le végétal, l'animal, partout et toujours, est-ce que le problème de savoir en vue de quelle fin elle la dilate peut encore se poser et conserve un sens ? Pas plus que celui de savoir en vue de quel efi^et ultérieur un corps abandonné à lui-même tombe par terre. Il tombe parce qu'il est pesant, et quand même sa chute devrait occasionner des désastres. La recherche ou la supposition de la finalité ne peut engendrer que des erreurs de physique. Elle en avait peuplé la médecine des anciens et du moyen-âge. La conception finaliste de la nature était un rêve métaphysique auquel l'avènement de la science expérimentale a coupé court. Et d'autant que la science expérimentale achevée n'est pas constatation seulement, mais calcul. Elle ne se contente pas de savoir que le phénomène-cause détermine le phénomène-effet. Elle les ramène tous deux à leurs éléments mesurables, de manière à se rendre compte combien d'unités de l'un sont requises pour produire une unité de l'autre. Elle formule entre eux une relation mathématique. C'est le type même de la nécessité.
Ce que se propose Boutroux, ce n'est point de réintroduire dans la physique positive, dans la physique du physicien, la considération des causes finales, des raisons de convenance esthétique ou religieuse ; c'est de conserver ou de rendre à ces raisons et à ces causes leur droit de cité dans la pensée humaine. Ce droit, si la science expérimentale le leur a ôté, au regard du grand nombre des esprits modernes, c'est par une conclusion tout abusive. Ni les exigences de sa méthode, ni la teneur de ses résultats les plus sûrs ne prouvent qu'elles n'existent point, qu'elles n'opèrent point, qu'elles n'aient point leur part dans la génération des choses de la nature. La science expérimentale n'a pas à en tenir compte dans ses explications propres, qu'une telle préoccupation ne pourrait que troubler, et qui sont, sans cela, pratiquement suffisantes. Mais ces mêmes explications sont théoriquement incomplètes et offrent toujours une lacune que des considérations métaphysiques peuvent seules combler. La démonstration de Boutroux est, en quelque sorte, négative. La finalité admise, comme l'admettaient les métaphysiciens grecs et scolastiques, il en résulte la contingence. Pour lui, il prouve la contingence et par là il insinue, d'une manière générale, la finalité et le rôle des raisons morales. Il veut établir que le lien de pure nécessité que les lois empiricomathématiques posent entre les phénomènes n'est pas aussi rigoureux de beau-
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coup qu'il en a l'air à première vue, et qu'une inspection plus approfondie met en lumière ce qu'il a d'approximatif et de relativement lâche.
Je n'aurai garde d'entrer dans le détail trop technique de cette argumentation. Je me bornerai à en indiquer les principaux thèmes.
Les axiomes logiques, tels que A = A, sont sans doute d'une nécessité absolue. Mais ils ne s'appliquent à rien de réel. A est A. Mais dans la réalité, il n'y a sans doute rien qui reste identique à soi-même en deux moments consécutifs. L'univers, dans son existence, est contingent et non nécessaire ; impossible de prouver et même de concevoir qu'il ne pouvait pas ne pas être. Dans ce système contingent, comment y aurait-il place pour des rapports de pure nécessité ? Une telle nécessité ne caractérise pas à la rigueur le principe de causalité lui-même. En gros et selon l'apparence, la même cause produit toujours le même effet. Mais est-ce absolument le même effet ? Du moment qu'il est hétérogène à sa cause, comment oser dire qu'il le soit toujours au même degré, et qu'il n'y ait pas, dans chaque cas, un peu de différent, un peu de nouveau ? Ce différent, ce nouveau nous échappent. Ce peut être à cause de la grossièreté de nos sens et de l'insuffisante délicatesse de nos instruments. Ou bien ils ne nous échappent pas tout à fait. Mais alors notre besoin pratique de régularité dans l'enchaînement des choses nous fait supposer quelque facteur nouveau qui rende raison de la part d'imprévu et assure la constance de la loi. Cela va très bien, quand il s'agit de phénomènes physiques et l'usage de cet expédient a fait faire bien des découvertes et dévoilé bien des ressorts. Mais quand il s'agit de faits psychologiques et moraux, il peut être bien trompeur. Le mécanisme d'un Taine, appliqué à l'explication des âmes et du monde spirituel, est une grosse exagération. La nature spirituelle a mille subtilités pour passer à travers ses mailles. Les principes les plus généraux de la statique, qui nous sont donnés comme régissant l'économie universelle du monde, se présentent comme des théorèmes d'arithmétique où un terme de l'énoncé commande d'une manière absolue les autres termes. A y bien voir, ils ne sauraient posséder ce caractère. Ainsi le principe de la conservation de l'énergie. Tout d'abord, quel est le procédé expérimental qui nous permettrait de constater que la somme d'énergie qui circule et se dépense, sous diverses formes, dans l'univers, à un certain moment de son être, s'y retrouve à un autre moment et qu'il ne s'en est rien perdu, qu'il ne s'y est rien ajouté entre temps ! Cette énergie étant supposée éternelle, on en concevrait l'éternelle égalité à elle-même. Mais l'hypothèse est gratuite et elle serait aisée à réfuter. Si cette énergie a jailU de quelque source qui la contenait implicitement, pourquoi le jet qui l'a lancée se serait-il arrêté soudain } Elle s'est équilibrée. Mais un équilibre peut garder une certaine mobilité et n'être pas constance et identité absolue. Pour établir entre les phénomènes physiques des corrélations tout à fait fixes et rigoureuses, nous les rapportons à leurs éléments mesurables (ainsi nous ramenons la chaleur, le son aux mouvements moléculaires ou vibratoires qui les pro-
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duisent), nous les traitons comme des quantités. Artifice très utile, mais artifice. Les phénomènes sont avant tout des qualités et les qualités échappent à la définition mathématique. Elles échappent à la définition en général. Elles ont toujours du nouveau. D'une manière générale, un fait scientifique, un fait qu'on appelle d' « expérience » n'est pas la même chose qu'un fait réel. C'est comme un extrait plus ou moins artificiel prélevé sur le tissu mystérieux de la nature et adapté d'avance à nos méthodes explicatives, de telle sorte que ce qui se soumet à nos lois physiques, ce n'est pas absolument la nature même dont les profondeurs et les intimes économies se dérobent aux prises expérimentales, ce sont certaines circonstances choisies et séparées du tout et dont cette séparation altère plus ou moins la qualité. En poussant à fond cette dernière idée on arriverait à dire que la science a une valeur pratique beaucoup plus qu'une valeur de connaissance et qu'elle est, dans son ensemble, une sorte de construction industrielle.
L'arrière-pensée religieuse de cette doctrine est manifeste. On ne saurait la reprocher à Boutroux. Comme dit Platon, il faut philosopher avec toute son âme. Le tout est que la vue du vrai, de ce qui est, ne soit pas faussée par le souci de quelque intérêt moral, même élevé et pur. Boutroux ne prête pas à ce grief. Sa pensée est honnête et limpide. Quant à connaître positivement le fond de sa pensée métaphysique et religieuse, ce n'est pas fort aisé. Il ne s'est pas étendu làdessus. Son ouvrage Science et Religion, recueil d'études assez maigres, est, à cet égard une déception. Ce qu'on peut dire, si l'on ne donne pas trop de précision aux mots, c'est que Boutroux est chrétien dans une nuance discrètement catholique.
Il n'est d'ailleurs pas besoin d'une intention bien déterminée de dogmatisme religieux ou métaphysique pour inspirer la critique des sciences. Un dessein purement critique y suffit. J'entends par là le besoin de restituer l'air, l'espace, toutes les voies d'accès de la vérité, à l'intelligence humaine un peu étouffée depuis trois siècles par le dogmatisme mécaniste.
Mais de tels travaux exigent des conditions d'autorité difficiles à réunir. Il faut être, pour les mener à bien, savant et philosophe à la fois. En apparence, la culture philosophique, qui a un caractère de généralité, est plus facile à acquérir pour le savant que la culture scientifique, avec son caractère spécial, ne l'est pour le philosophe. A la vérité, la difficulté est égale des deux parts. De même que le philosophe est fort exposé à trébucher dans la technique scientifique, de même le savant risque de patauger dans le maniement si délicat des abstractions et généralités de la philosophie.
Prami les philosophes d'origine qui, dans la période qui nous occupe, ont marqué dans la critique et la philosophie des sciences, nous citerons au premier rang, MM. Hannequin, Goblot, Couturat, Lalande ; parmi les savants qui se sont faits philosophes, en vue de la même tâche, soit d'une manière habituelle, soit incidemment MM. Henri Poincaré, Milhaud, Duhem, Meyerson, Lechalas, Le Roy.
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Gaston Milhaud, esprit fin, averti, flexible, professeur à l'Université de Montpellier, puis à la Sorbonne, prématurément enlevé à la science, a principalement
exprimé sa
pensée dans
sa thèse sur
Les conditions
et les limites
de la certitude
logique (i^()^)
et dans son