‹ Vingt-cinq ans de littérature française (volume 2)Chapitre 4 sur 74 · livre sur le · texte numérisé non relu

livre sur le

Rationnel

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sa contribution à ce genre

d'études : Leçons sur les

origines de la

science grecque. — Les philosophes géomètres de la Grèce. — Le positivisme et les progrès de l'esprit. — Etudes sur la pensée scientifique chez les Grecs et chez les Modernes. —

( Photo Régis)

Edmond Goblot

A. Lalandh

Descartes savant.

Ihaud, cette idée que ques (définitions ou tructions formées de riaux : les données et les formes logiques Ces formes, s 'apnées, leur confèrent lité de contour, une que d'elles-mêmes elqui sont donc contie, telle que la mécaune chose qui sans

Gaston Milhaud

Je relève chez Miles notions scientifilois) sont des consdeux sortes de matébrutes de l'expérience de l'esprit.

pliquent à ces donune fixité, une stabisimplicité de contenu les n'auraient pas et ventionnelles. L'inernique la définit, est

doute n'existe pomt en soi et qui n'exprime, à la vérité, que certaines conditions de fait où il est plausible et où il sera convenu de dire que toutes les forces qui agissent en des

sens divers sur un corps s'équilibrent et se neutralisent réciproquement. Les déductions que l'on tire de cette propriété conventionnelle ou demi-conventionnelle de l'inertie satisfont l'esprit, si elles sont tirées avec correction. On ne peut prétendre qu'elles soient moulées sur le réel et en épousent les méandres et la mobilité, puisqu'à strictement parler, l'inertie même n'est point, et n'offre qu'une approximation. Le système de la science et le cours de la nature font deux. Cependant Milhaud ne trouve là aucun sujet de scepticisme scientifique. Une perpétuelle reprise de contact avec l'expérience, l'abondance des ressources et des points de vue de l'esprit pour s'en adapter les données et en tirer parti concourent à conférera un système scientifique, à défaut delà certitude théorique stricte qu'il ne comporte pas, la plus haute probabilité.

A peu près contemporain de Milhaud, et mort comme lui avant d'avoir donné sa mesure, Arthur Hannequin (1856-1905) fit paraître en 1896 son Essai critique sur Vhypothèse des atomes. Il y montre la fatalité à la fois et le caractère factice de cette hypothèse. Les notions de quantité et de nombre sont les plus claires et les plus familières à notre esprit, celles qu'il manie le plus aisément. C'est une nécessité pour lui de les appliquer à toute réalité. C'est ainsi qu'il ne peut concevoir la matière que comme composée d'atomes et les phénomènes matériels que comme des mouvements ou des combinaisons de mouvements atomiques. « C'est en vertu de sa constitution même, et non par l'effet d'une sorte de hasard, que la science trouve dans l'atomisme l'expression la plus haute à la fois et la plus complète de ses explications. Œuvre de l'entendement, qui ne conçoit clairement et distinctement, selon la pensée de Descartes, que le nombre, elle ne parvient que par le nombre à se rendre maîtresse de l'obscure et confuse variété du réel.» (Essai, p. 129). Maîtrise toute relative et apparente. En soi, la réalité n'est pas atomique. Elle est continue. Ses flots débordent les réseaux de la conception atomistique et passent de toutes parts au travers. D'ailleurs, cette conception, quoique indispensable, aboutit à des contradictions internes, à d'insolubles difficultés si l'on en pousse trop loin l'application. Comme Boutroux, et contrairement à une des données fondamentales du cartésianisme, Hannequin estime que l'élément quantité, l'élément mesurable des phénomènes a quelque chose de relativement superficiel, et que la perception immédiate et naïve que nous en avons comme qualités nous met bien plus en rapport avec leur réalité substantielle. Toutes ces considérations sont la porte ouverte à une métaphysique que Hannequin n'a pas définie, mais que l'on pressent pénétrée d'individualisme moral et, comme on dit vulgairement, de spiritualisme.

Dans un ouvrage plus récent, Identité et Réalité (1907) qui l'a classé au premier rang des philosophes contemporains, M. Meyerson montre à son tour et par ses voies propres, l'opposition entre ce qu'est le train réel de la nature et ce qu'il devrait être pour se prêter à l'inévitable forme d'une représentation

LA PHILOSOPHIE

propre à contenter la raison. La nature procède, selon toutes les apparences, de l'hétérogène à l'hétérogène. La causalité physique enchaîne des phénomènes différents et irréductibles entre eux. La science expérimentale relève les successions des phénomènes, satisfaite si elle y trouve quelque chose de constant et de régulier. Cependant l'histoire de la physique et plus généralement, l'histoire de l'esprit humain nous découvre son penchant fondamental, qui est d'enchaîner les choses par une causalité intelligible et non point par un lien empirique. M. Meyerson altère peut-être l'usage habituel moderne du terme de causalité en lui faisant signifier non pas simplement une relation constatée, quoique non comprise, mais une relation comprise et parfaitement assimilable à la raison, c'est-à-dire la relation entre deux états tels que nous apercevions clairement tout le passage de l'un à l'autre et puissions intellectuellement réduire le second au premier. Mais peu importe que le nom de causalité convienne ou non à ce genre de rapport. Les définitions de mots sont libres. Retenons qu'un tel rapport est en réalité statique et qu'il s'établit du même au même. Il est le type du rapport rationnel. Si les rapports constitués, mais non intelligibles, que la science appelle des lois sont tout l'objet possible des sciences de la nature, c'est qu'il y a opposition entre la nature et l'intelligence et que nous sommes rejetés aux antipodes du point de vue cartésien, lequel identifie l'être et la pensée. Cette opposition peut-elle être surmontée par des interprétations nouvelles des lois physiques, qu'une mathématique plus approfondie ramènerait à des rapports d'identité } On a reproché à M. Meyerson de laisser sa pensée en suspens là-dessus et de ne pas dégager la métaphysique que sa critique enveloppe et fait pressentir. Mais sans doute son livre n'est-il qu'une pierre d'attente.

Les points de convergence de ces diverses doctrines sont assez apparents. Elles vont toutes à distendre la rigidité du dogmatisme scientifique issu de Descartes et à contester à la forme du déterminisme scientifique, fondée sur la traduction mathématique de l'expérience, sa prétendue universalité de portée et d'application. Celui qui, à cause de l'éclat de son nom, a donné le plus de crédit à ces tendances critiques et les a peut-être, en dépit des rudesses et même des gaucheries de son langage de mathématicien, raisonnées de la manière la plus pénétrante, c'est Henri Poincaré (1854- 19 12). Les ouvrages, adressés au grand public, où s'exprime sa pensée à cet égard sont les suivants : La Science et V Hypothèse (1902). La Valeur de la Science (1905). Science et Méthode (1909).

Henri Poincaré n'a pas été le premier à dire que les « vérités » scientifiques les mieux acquises ont quelque chose de conventionnel. Mais c'est par lui que cette idée a été répandue dans le public, qui l'a naturellement interprétée d'une manière frivole. Dans le temps où parut La Science et VHypothèse, nous avons pu lire dans les journaux que Poincaré avait dénoncé comme fausse la rotation de la terre autour du soleil, ou qu'il n'y voyait, tout au moins, qu'une

affirmation convenue. De plus avertis, il est vrai, ajoutaient que, selon l'illustre mathématicien, cette affirmation possédait, au moins, sur l'affirmation inverse la supériorité d'être plus « commode », c'est-à-dire que, la première supposée, l'explication générale des mouvements célestes était plus facile et se déroulait plus aisément. En fait, l'idée de commodité se joint, chez Poincaré, à celle de convention pour caractériser la nature de certaines données scientifiques fondamentales et en justifier le crédit. Ces propositions sont conventionnelles. Et elles représentent la convention la plus commode, la plus avantageuse par ses conséquences et ses suites, que l'esprit humain puisse établir sur une certaine

question. Mais il s'agit, dis-je, de propositions fondamentales, c'est-à-dire de ces axiomes, postulats, définitions premières que chaque science suppose à son point de départ et à sa base. Il ne s'agit pas de propositions concrètes et particulières. Poincaré ne dira pas qu'il est convenu et commode d'admettre qu'une éclipse de soleil aura lieu tel jour et à telle heure, ce qui n'aurait aucun sens : l'éclipsé aura lieu ou n'aura pas lieu. Il dira que le système ou postulat général de la gravitation (les corps s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances) système ou postulat par application duquel cette éclipse peut être prévue, n'est pas proprement une vérité, bien qu'il soit encore moins une invention arbitraire, mais qu'il s'est révélé jusqu'ici la plus commode des formes sous lesquelles on puisse conventionnellement se représenter la raison et l'économie générale des mouvements des corps célestes. L'intelligence conçoit la possibilité logique de plusieurs conventions différentes, mais moins commodes que celle-là, c'est-à-dire moins appropriées aux faits tels qu'ils sont et au tour de notre esprit.

Voici un vaste ensemble d'objets semblables à compter. Je puis choisir arbitrairement l'unité, compter par un ou par deux ou par sept ou par quinze ou par vingt. Je puis même prendre un nombre fractionnaire. Selon la base de numération adoptée, le même groupe d'objets pourra être représenté par un nombre très petit ou très grand, par une formule mathématique simple ou complexe. Cette formule ne pourra être dite vraie à l'exclusion des autres for-

( Photo H. Mmtuel)

Henri Poincaré

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LA PHILOSOPHIE

mules possibles. Elle ne pourra être que la plus commode, en ce sens qu'elle ouvre la voie à des calculs relativement simples et non pas, comme l'eût pu faire quelque autre formule, à des calculs d'une effroyable complication.

Encore l'exemple est-il trop simple lui-même, puisque ces divers systèmes de numération possibles seraient tous empruntés à la normale et commune arithmétique. Considérons l'espace géométrique, c'est-à-dire cet espace idéal dans lequel la géométrie construit ses figures. Nous lui attribuons trois dimensions, c'est-à-dire que la position d'un point demande pour y être fixée trois droites qui se coupent perpendiculairement eu ce point. Des géomètres modernes ont imaginé un espace à deux ou bien à quatre, à cinq, à n dimensions. Ils n'ont assurément pas pu tracer les figures de cet espace, ni s'en donner imaginativement l'intuition sensible. Ils ont pu du moins représenter ces figures algébriquement par les procédés de l'analyse. Et ils ont constitué par là des géométries aussi riches en théorèmes que notre géométrie euclidienne, et où tout se déduit rigoureusement. Ces géométries supposent des sortes d'espaces qui seraient l'espace réel pour des êtres d'une constitution physique différente de la nôtre, pour des êtres, par exemple, fluides et non solides, ou bien complètement plats ou bien convexes ou concaves. Jeux de mathématiciens, dira-t-on. Sans doute. Mais que veut en conclure Poincaré ? Simplement ceci : que notre espace à trois dimensions est l'espace vrai pratiquement, mais non pas métaphysiquement. Il confirme la thèse par des analyses psychologiques d'où il résulte que cet espace n'est pas une donnée immédiate et primitive de l'esprit humain, mais une combinaison de son art, combinaison sans doute la plus conforme à notre nature, puisqu'elle a réussi et développé heureusement ses conséquences. L'idée des trois dimensions déterminantes de l'espace est chose trop abstraite pour l'homme sans études. Il en est d'elle comme de toutes ces abstractions savantes du langage, familières à l'homme cultivé, au point de lui paraître des produits spontanés de l'intelligence, et dont il a fallu beaucoup de travail et de développement intellectuel pour composer et fixer le contenu et le sens.

Les formules algébriques, les figurations linéaires des données de la mécanique et de la physique mathématique supposant l'espace euclidien à trois dimensions, ces sciences elles-mêmes participent au caractère de relativité de la géométrie euclidienne. Mais il n'y aurait pire trahison de la doctrine de Poincaré que de prendre son relativisme, défini et limité d'une manière si subtile et si précise, pour du scepticisme. Cette doctrine va contre une certaine mythologie, une certaine idolâtrie mathématiques, (on dirait avec plus de précision : contre un certain ontologisme mathématique) qui remonte à Pythagore et qui a séduit l'école cartésienne. Elle ne va pas contre l'autorité de la raison même qui domine les mathématiques, les manie, les fait, pour ainsi parler, et ne s'y incorpore pas, tant s'en faut, tout entière. Ce qu'il y a de proprement rationnel dans les mathématiques, ce n'est pas, comme le croyait Descartes, leur objet

même, physique et idéal à la fois, c'est l'ordre, l'enchaînement, la déduction, l'induction que la raison y apporte de son fond, comme elle les peut apporter dans toute matière à quoi elle s'applique.

Voilà l'acte propre de la raison. Elle l'exerce en vertu d'une décision intuitive de confiance en elle-même et en la valeur de ses opérations essentielles. La forme scientifique est un chef-d'œuvre de la pensée humaine. Mais la pensée n'est pas asservie à cette forme qui convient à l'explication des phénomènes physiques et, en général, des réalités données à l'expérience. Elle plane au-dessus. Et si dans le domaine de la métaphysique, de la poésie, de la morale, elle n'est certes pas affranchie du bon sens, elle l'est des liens du déterminisme physique.

Bergson

Ce serait une totale erreur sur la philosophie de M. Bergson que d'y voir un phénomène singulier, sans analogie ni attache aucune dans la philosophie moderne ou dans la philosophie contemporaine. Et ce ne serait certes pas pour elle une louange. Il en est du vrai génie philosophique comme du génie scientifique. Il n'y a jamais d'abîme entre son œuvre et celle de ses prédécesseurs ou de ses voisins. Il reprend les questions à un certain point où elles ont été conduites. Il est un continuateur, ce qui n'affaiblit aucunement (bien au contraire !) sa personnalité de physionomie.

Ce qu'il y a précisément de frappant dans la doctrine de M. Bergson, c'est le nombre et la complexité de ses points d'adhérence aux doctrines de l'époque et du milieu oii elle s'est produite. D'une part, elle se relie à ce mouvement de critique des sciences, de réaction contre le dogmatisme scientifique que nous avons esquissé à gros traits. D'autre part, elle continue d'une manière originale ces théories de métaphysique psychologique qui s'illustrent chez nous principalement des noms de Maine de Biran et de Ravaisson et qui ont joui de la plus grande faveur dans l'Université française au xix^ siècle. L'idée de ces penseurs, c'est que, par la conscience interne, nous ne nous saisissons pas seulement dans nos états successifs et multiples, mais par delà ces états, dans le fond même et les sources de notre être. Enfin on a noté l'influence décisive que peuvent avoir eue sur la pensée de M. Bergson les conceptions évolutionnistes de la biologie et de la cosmologie modernes. S'il s'agissait de faire de sa philosophie un exposé général qui la parcourût et la traversât en tous sens, on pourrait, me semble-t-il, le faire avec une égale facilité (facilité extrêmement difficile d'ailleurs) en partant de ses idées sur la mesure et la nature de vérité des sciences expérimentales, de ses idées sur les « données immédiates de la conscience » ou de ses idées sur l'évolution des choses.

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LA PHILOSOPHIE

La philosophie bergsonniene a joui d'une rare fortune. Le pubHc ne s'y est pas moins intéressé que les philosophes. Non pas, sans doute, que beaucoup de gens aient été capables de suivre la pensée du philosophe dans ses méandres profonds. Mais beaucoup du moins ont pu, en effleurant ses ouvrages, goûter le charme d'une diction merveilleusement ingénieuse à rendre à fond les plus subtiles idées et à revêtir de rythme et de couleur les démarches de la technique intellectuelle la plus ferme et la plus sûre.

Mais plus encore que le talent personnel de M. Bergson, l'aide que certaines causes, étrangères à la philosophie même, se sont flattées de trouver dans sa doctrine en explique la faveur et le retentissement par delà le cercle des initiés.

Tout d'abord elle a paru favorable à la religion. Et ce n'est point sans motif. Le christianisme présuppose une certaine autonomie, une [certaine liberté métaphysique de l'âme individuelle, une certaine faculté pour elle de prendre élan au-dessus du réseau de la nature qui l'enveloppe et la conditionne, pour prendre contact avec Dieu. A défaut de Dieu, dont M. Bergson ne s'est point occupé, encore qu'on puisse, moyennant une certaine interprétation qu'il n'avouerait peut-être pas, le trouver dans sa philosophie ; à défaut de ce terme fixe, idéal et suprême de l'élan, nous avons chez lui du moins l'élan même. M. Bergson a combattu et refoulé avec une singulière puissance d'observation et de raisonnement, les théories longtemps florissantes et quasi populaires du déterminisme psychologique, ces théories pour lesquelles le psychologique n'est en

quelque sorte que le revers du physiologique, et nos états d'âme des reflets, des efflorescences, ou mieux, des interprétations sui generis de ce qui se passe dans notre corps. Au gré de ces théories, nos événements corporels et nos événements psychiques forment substantiellement une seule et même série sous deux faces ; et cette série n'est qu'une phase, une zone de déroulement des forces et actions générales de la nature ; l'âme n'a rien de créateur ; elle n'est pas un foyer spontané, une source d'être. M. Bergson lui restitue ce pouvoir et cette indépendance. Par là il sert, si j'ose me servir d'une terminologie fort grosse et dont l'inexactitude est indigne de lui, mais qui se

(Photo H. Manuel)

Bergson

fait vulgairement entendre, la cause du « spiritualisme ». C'est ce dont leschrétiens lui ont su gré. Et la séduction qu'il a exercée sur certains catholiques a été à ce point que l'Eglise l'a mis à l'index. En effet, la philosophie bergsonienne n'offre aucune base à la construction d'une métaphysique dogmatique. La métaphysique, entendue dogmatiquement, c'est la connaissance de certaines réalités supra-sensibles supposées exister éternellement et toujours constantes à ellesmêmes dans un monde transcendant. La métaphysique, au sens bergsonien, c'est la vie perpétuellement créatrice et ascendante (non pas d'ailleurs fatalement) de l'esprit.

La philosophie bergsonienne a également éveillé des espérances chez certains novateurs politiques et sociaux qui ont cru y trouver une défense contre le reproche fait à leurs constructions utopiques de contredire aux leçons de l'histoire et aux enseignements d'une expérience constante. Ils s'en sont autorisés pour alléguer la possibilité de transformations, de nouvelles « poussées » de la nature humaine qui rendraient praticables et viables des modes de vie collective que ne purent être essayés jusqu'ici.

Enfin on a voulu faire parler la philosophie bergsonienne en faveur de certaines esthétiques dissolvantes qui prétendent bannir de l'œuvre d'art toute préoccupation d'ordre rationnel et de construction logique pour la vouer à l'expression de l'indéfini, considéré comme une réalité psychique beaucoup plus profonde que toute représentation limitée et définie, et comme la forme authentique et pure de nos sensibilités et impressions poétiques.

Renfermé dans l'étude de la métaphysique, qui sans doute lui donne assez à faire, M. Bergson ne s'est jamais prononcé pour ou contre ces commentaires du dehors. Peut-être sont-ils aussi étrangers à sa pensée que le seraient à un géomètre les conclusions que l'on prétendrait tirer de ses inventions algébriques dans le domaine de la stratégie ou de la jurisprudence. Du moins, entre ses principes et les conséquences que l'on en prétend déduire sur des questions dont il ne s'est jamais occupé formellement, réclamerait-il l'intercalation d'une foule de moyens termes, dont des commentateurs expéditifs n'ont eu aucunement cure, et qui sans doute modifieraient ou déplaceraient d'une manière considérable les conséquences elles-mêmes. Ce qu'on peut noter, c'est que M. Bergson a pris indirectement, mais nettement position contre ces esthétiques dissolues qui se réclamaient de lui, quand il a plaidé avec autant de finesse que de vigueur la cause des humanités classiques.

Aussi, quelle que soit notre attitude à l'égard de sa doctrine, nous séparonsnous nettement de ceux-là qui, sans l'avoir probablement méditée en elle-même, en ont fait le procès, au seul vu de ce qu'on lui fait dire sur ce dont elle ne parle pas. Le bergsonisme est une métaphysique et pas autre chose. Voilà ce qu'il est jusqu'ici. On dit M. Bergson occupé depuis des années à une œuvre sur la morale.

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LA PHILOSOPHIE

Cette métaphysique, on n'en cherchera pas ici l'exposé. Il serait trop long. Et, pour être exact, il devrait être trop technique. J'en toucherai seulement, et sans pousser l'analyse à fond, une des idées les plus connues et qui y tient, il est vrai, un rôle central : la fameuse distinction du temps et de la durée.

Tandis que l'aiguille de l'horloge a parcouru une certaine partie du cadran j'ai, moi, éprouvé telles et telles sensations, et impressions, conçu telles et telles volontés ou velléités, formé telles et telles imaginations. On dira que la suite de ces états de conscience a occupé un certain temps déterminé. C'est une manière de parler. Consultons-nous : toute notion de temps proprement dite fut étrangère à la conscience que nous eûmes de ces états et elle est absente du souvenir qu'ils nous laissent, à moins qu'ayant consulté après coup notre montre, nous ne l'ajoutions surérogatoirement à ce souvenir. La preuve, c'est que tantôt cinq minutes nous font, comme on dit vulgairement, l'effet d'un siècle, au lieu que d'autres fois un temps très long a passé pour nous très vite. Cela dépend de la qualité de ce que nous avons intérieurement vécu dans les deux cas. Et c'est là le pur et immédiat sentiment de la durée. La durée n'est pas une quantité. C'est une pure qualité. Elle ne se compte pas. Elle s'éprouve. Elle est intuition.

Le temps est la mesure de la durée. Mais comment la mesure-t-il ? Par l'espace. Un temps donné, c'est un espace donné, parcouru par l'aiguille du cadran. Si l'on veut appeler le temps durée, il faut dire que c'est une durée susceptible d'être découpée en tranches entièrement homogènes. Mais rien de plus contradictoire, la durée étant essentiellement l'hétérogène. L'homogène c'est l'espace. Et il est, dans la nature, le seul homogène. C'est pourquoi il est le type de la quantité. On peut parler d'une unité de temps qui sera, en réalité, une portion d'espace. On ne peut parler d'une unité de durée. Pour transformer en temps connu la durée vécue, pour la rendre évaluable, il faut donc que nous lui fassions subir une opération de morcellement et de découpage, que nous divisions ce qui est de soi fondu et indivisible et qui ne peut être divisé qu'au prix d'une certaine altération de nature. Les états de conscience qui composent une certaine durée ne sont pas plusieurs, pas plus qu'ils ne sont un. Ils sont un tout dont toutes les parties s'entrepénètrent et s'infusent les unes dans les autres comme les notes d'une mélodie dont aucune n'a dans notre sensibilité d'existence individuelle ; car la mélodie, qui est expression, n'est faite que de la répercussion sonore et expressive qu'elles ont toutes dans chacune et chacune dans toutes. La durée est un devenir. Le temps est un « donné ». Pas une durée n'est identique à une autre durée. Le temps est universellement identique à lui-même. La durée rapportée au temps, c'est de la durée dont nous avons séparé, découpé, juxtaposé par artifice les éléments constitutifs, pour les mettre comme bout à bout, mais nous avons à demi tué dans cette opération

ce qu'ils avaient de vivant ; nous avons, du vivant fait de l'inerte, du fluent nous avons fait de l'immobile et du fixé. Mais le réel c'est le fluent, le vécu et non pas le fixé. Il est vrai que le fixé est plus facile à exprimer. Et les besoins du langage, le besoin social de communication par le langage est précisément la raison de cette fixation qui nous permet de nommer et de définir, qui nous donne prise intellectuelle. Mais il est vrai aussi que le langage parvenu à sa perfection a d'infinies ressources et que manié par un esprit d'une pénétration et d'une imagination supérieures, il peut exprimer beaucoup au delà de ce qu'il exprime, être évocateur autant qu'il est clair.

La distinction psychologique de la durée et du temps a une signification universelle. Elle équivaut à la distinction entre la réalité et les concepts ou relations de concepts qui l'expriment. En soi la réalité est une genèse incessante, une assimilation perpétuelle qui fond du nouveau dans l'existant et transforme celui-ci par ce nouveau. Les concepts, les définitions, les lois sont une stabilisation au moyen d'un morcellement, d'une délinéation habile, de ce que la réalité nous oflFre bouillonnant et flot sur flot. Théoriquement parlant, ils n'ont qu'une valeur schématique. Au point de vue de l'action, rien de plus nécessaire. Car nous ne pouvons manier que du défini. Définir, séparer, fragmenter, enfermer dans des contours solides, c'est nous donner prise. Tel est le propre rôle de l'intelligence. Par elle-même elle ne saisit pas le réel qui est objet d'intuition. Mais elle le débite en quelque sorte et en compartimente les éléments. Comme d'autres philosophes de son temps, M. Bergson oppose l'inévitable rigidité du système scientifique et de tout système de représentation intellectuelle en général à la productivité, à la plasticité débordante de la nature. Ce qui lui est propre, c'est de s'appliquer à concevoir, à côté du procédé analytique de l'intelligence ou plutôt en opposition avec lui, une démarche inverse par laquelle l'intelligence, une fois familiarisée avec tous les renseignements secs et distincts de l'analyse, s'eff^orcerait de reconstituer l'unité vivante de ce que l'analyse sépare et, cessant de regarder du dehors le mouvement créateur de la nature, de la saisir au dedans en y liant, en quelque sorte, son mouvement propre. Peut être les expressions dont le philosophe s'est servi pour rendre ce desideratum, par exemple celle de « torsion de la pensée sur elle-même » sont-elles un peu singulières. Il s'agit de choses diflîciles à rendre par les mots. Mais je pense que ce dont il veut parler n'est pas sans beaucoup d'analogie avec cette espèce de frisson illuminateur que de grands esprits nous ont confié avoir éprouvé quand, ayant longuement scruté les détails d'un sujet, ils y découvraient soudain des profondeurs qui allaient bien au delà de tous ces détails. Ils en touchaient les sources. La métaphysique de la question s'entrouvrait à leurs regards.

Je m'arrête là. Ces indications sont suffisantes pour donner un aperçu de la méthode générale du bergsonisme. Montrer l'application de cette méthode aux grands problèmes qui ont principalement occupé M. Bergson nous entraî-

LA PHILOSOPHIE

nerait fort loin. En étant trop bref nous serions inintelligible. Au premier rang de ces problèmes sont ceux de la liberté humaine et du déterminisme, et des rapports de l'âme et du corps. Nous avons voulu suggérer, pour ainsi dire, Tesprit bergsonien et nullement exposer la philosophie de M. Bergson, ce qui, dans le cadre dont nous disposons, en eût été la mutilation inévitable.

Les ouvrages célèbres où se développe cette philosophie sont les suivants. Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) '> Matière et Mémoire (1896) ; V Evolution créatrice (1907). Il faut y ajouter une très importante Introduction à la métaphysique parue dans la Revue de métaphysique et de morale, un essai sur le Rire ; une toute récente étude : Durée et simultanéité à propos des conceptions d'Einstein. L'énumération n'est pas complète. Il y manque maints articles non recueillis en volume.

On peut être adversaire ou partisan de la philosophie bergsonienne. On peut y trouver à prendre et à laisser. On peut même juger qu'elle donne lieu à certains reproches graves. Nul de ceux qui ont pris la peine d'étudier l'œuvre de M. Bergson n'y méconnaîtra le sceau brillant d'un génie à la fois solide et fin, non plus qu'il n'aura manqué d'y goûter le fruit d'une culture intellectuelle merveilleusement sûre, approfondie et variée.

Autres métaphysiques

Dans un ouvrage, comme celui dont la présente étude est un chapitre, consacré à l'histoire de la littérature, je ne saurais m'étendre sur des doctrines dont la réputation a pu être imposante parmi les philosophes professionnels, mais n'est pas sortie de ce cercle spécial, et qui n'ont, par conséquent, exercé aucune influence générale sur les esprits. Encore a-t-il fallu que, pour ne pas pénétrer jusqu'au public, même le plus cultivé, les doctrines auxquelles je fais allusion ne prissent pas beaucoup d'influence sur les philosophes euxmêmes et qu'elles se fissent chez eux plus d'admirateurs respectueux que d'adeptes. La plus importante dans ce genre est celle de Octave Hamelin (1856- 1907) dont la mort prématurée et cruellement accidentelle fut pour l'Université un grand deuil. Professeur à la Faculté de Bordeaux, puis à la Sorbonne, Hamelin nous a laissé un grand ouvrage dogmatique. Essai sur les éléments principaux de la représentation^ auquel s'ajoutent deux très remarquables études historiques sur le système de Descartes et sur celui d'Aristote.

Hamelin a repris la tradition, qu'on eût pu croire périmée, de la métaphysique de Hegel. Sa doctrine est un idéalisme absolu qui donne pour principes générateurs à l'univers de pures abstractions et les plus abstraites de toutes, si l'on peut dire. La constitution de l'univers, les hiérarchies des êtres qui le

composent, des idées qui le représentent en son développement ont leur raison premières dans les rapports et le jeu logique de ces abstractions. Hegel fondait tout sur l'antithèse originelle de Vêtre et du non-être qui trouvent leur synthèse dans le devenir. C'est un peu le même rôle génétique et universel que Hamelin fait jouer au posé, à Vopposé et à la relation. Par la savante combinaison de ces éléments il engendre tout d'abord le nombre qui a ce caractère, que «les éléments qui le constituent restent discrets jusque dans leur union » ; puis le temps « rapport de répulsion réciproque qui sera en même temps une impossibilité d'isoler et de disjoindre « ; ensuite le mouvement, la spécification, le genre, la vie, la personnalité.... Sans contester la force et l'acuité d'esprit de Hamelin, dont j'admire les travaux d'histoire de la philosophie, je ne crois pas que la profondeur de ces sortes de spéculations s'égale de beaucoup à la contention qu'elles doivent coûter aux esprits qu'elles séduisent; je ne doute pas d'ailleurs qu'il n'y ait à leur point de départ un gros et fallacieux paralogisme.

Je ne puis, à mon grand regret, que mentionner le nom du regretté Louis Couturat, auteur de V Infini mathématique, mathématicien et métaphysicien dont la doctrine d'un rationalisme audacieux détonne un peu dans notre époque. Couturat prétend que « la raison peut reconstruire le monde des sens avec des idées a priori y), et cela ne l'étonné point, puisque « la nature est déjà l'œuvre de la raison ». Ce philosophe avait un sentiment rigide de la dignité philosophique. L'idée que la nature se fût permis d'y attenter en n'étant pas rationnelle de tous points, lui eût causé d]u scandale. C'est encore, de ma part, une injustice forcée de me borner presque à signaler le nom de M. Léon Brunschwig, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut, auteur de La modalité du jugement (1897) et des Etapes de la philosophie mathématique. Je ne saurais mieux faire que d'emprunter au méritoire ouvrage de M. Parodi sur La philosophie contemporaine en France la caractéristique suivante : « La doctrine de M. Brunschwig est une sorte d'idéalisme nouveau, idéalisme devenu infiniment prudent et modeste, tout prêt à s'effacer devant la science positive, bornant son ambition à en comprendre les démarches, mais revendiquant pourtant encore le point de vue essentiel de la grande philosophie et les droits de la raison. » C'est une noble revendication qu'on ne peut qu'honorer, quand même on la souhaiterait plus précise.

Psychologie

Une lutte s'est poursuivie pendant le xix^ siècle, dans le domaine de la psychologie philosophique, entre la conception subjectiviste et la conception objectiviste de cette science et de sa méthode. La première se fie à l'observation

LA PHILOSOPHIE

intérieure ou introspection de nous faire connaître, autant qu'il soit possible, les phénomènes de l'âme, leurs corrélations et leurs lois. La seconde affirme l'insuffisance de l'introspection et ne lui reconnaît qu'un rôle d'aide. Elle veut que les faits psychiques soient observés du dehors comme les faits physiques. Comment l'entend-elle ?

Auguste Comte demande que le fonctionnement de l'esprit humain soit étudié dans ses produits. Il ne croit pas à la possibilité d'une investigation directe de l'esprit par l'esprit, se reployant sur lui-même, pour surprendre, ses propres opérations. Mais l'esprit agit, il construit. Il organise des méthodes pour trouver le vrai dans les sciences physiques. Il a sa part dans les fondements et les principes de l'institution sociale. C'est en analysant ces méthodes, en explorant les mœurs et les principes qui soutiennent la vie collective qu'on parviendra indirectement à la connaissance de ses propriétés, à la connaissance de la nature humaine. Celle-ci se révèle à l'œuvre. Philosophie des sciences, sociologie, voilà les véritables sources, les seules sûres de la psychologie, le détour par où il faut passer pour la bien aborder.

L'école empirique, école beaucoup plus florissante en Angleterre que chez nous, parce que sans doute son point de vue général correspond plus à l'esprit des Anglais qu'à celui des Français, et dont le plus brillant représentant en France au xix^ siècle a été Taine, l'école empirique, dis-je, semble partir de cette idée que les faits psychologiques qui paraissent, à l'observation intérieure, simples ou du moins irréductibles, sont en réalité composés et que nous en pouvons, du moins dans bien des cas, saisir les éléments composants. La combinaison de ces éléments composants donne le fait, comme la combinaison des atomes donne la matière. Nul besoin de recourir à un dynamisme mystérieux, à un facteur métaphysique. Ce qui revient à dire que cet empirisme doctrinaire repose sur une hypothèse mécaniste générale qui serait le premier postulat de la science psychologique.

Dans la période qui nous occupe, ni l'une ni l'autre de ces deux manières de concevoir et de pratiquer l'objectivisme psychologique n'a été précisément rejetée. Elles ne l'ont été qu'en ce qu'elles ont d'exclusif. Analyse des procédés logiques inscrits dans les créations de l'intelligence, analyse des mœurs et recherche de ce qu'il y a de « social » dans la pensée et les sentiments de l'individu, essai de décomposer tous les états mentaux en leurs facteurs génétiques et, pour cela, recours constant aux données physiologiques et pathologiques, voilà ce que, depuis trente ans, la psychologie savante n'a pas cessé de pratiquer. Elle n'a certes rompu avec Comte ni avec Taine. Mais elle refuse de s'en tenir aux limites qu'ils traçaient et aux moyens qu'ils préconisaient. Tous les moyens d'aborder son objet lui sont bons, et au premier chef, l'observation interne, dont il était singulièrement systématique de vouloir se passer. Il n'y a rien de moins systématique, de plus ouvert, que la psychologie scientifique contemporaine, dans son ensemble.

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Ce qu'on pouvait reprocher à la méthode d'observation intérieure, telle que la pratiquèrent Maine de Biran, Ravaisson, JoufFroy, Garnier et, avant eux, les Ecossais, c'était qu'elle ne fût pas naïve et sans prévention. Elle enveloppait une métaphysique cachée. Elle présupposait la « spiritualité » de l'âme, le libre arbitre, l'origine transcendante des principes rationnels. Ces idées sont si naturellement reçues par la généralité des esprits, par le « sens commun », comme on dit, qu'on doit bien admettre qu'elles répondent à de fortes apparences. Mais il appartient à la science d'aller au delà de ces apparences, pour en expliquer l'illusion, si elles sont illusoires, et, si elles recouvrent des réalités, pour se rendre compte de la manière qu'ont ces réalités d'exister. Dire de l'âme qu'elle est immatérielle, c'est n'en rien dire du tout. Il s'agit de montrer quels modes d'être, de se produire caractérisent les phénomènes matériels en général et ne se retrouvent pas dans les phénomènes psychiques, quels modes d'être caractérisent les phénomènes psychiques, qui ne se retrouvent point dans les phénomènes matériels. C'est ce que fait M. Bergson. Si l'on peut l'appeler spiritualiste et défenseur du libre arbitre, c'est en ce sens qu'il remplit de quelque chose de concret les notions un peu vides de spiritualité et de libre arbitre et qu'il décrit avec candeur des processus réels auxquels on peut, si l'on veut, donner ces noms usuels ; noms plus ou moins pesants et déformants d'ailleurs et antipathiques , comme les noms contraires, à tout vrai philosophe.

Mais l'école de l'empirisme systématique, a elle aussi, sa métaphysique, son présupposé dogmatique dépassant les faits et imposé en quelque manière aux faits : à savoir sa conception toute mécaniste et déterministe de la vie intérieure, sa préalable définition de la conscience comme un « épiphénomène », la négation anticipée de toute indépendance, de toute autonomie dans le psychique. De cette métaphysique également une science entièrement libre doit se défaire.

L'homme qui a le plus fait pour rendre à la psychologie cette pleine liberté, cette entière souplesse d'inspection, est Théodule Ribot (1839-1916), grand esprit discret, de qualité très française, qui a laissé une œuvre considérable, universellement lue. Ribot débuta par deux ouvrages la Psychologie anglaise contemporaine (1872) et la Psychologie allemande contemporaine (1879) ^o^^t les préfaces fort importantes annonçaient son originalité de chercheur. Puis ce furent ses études, toutes devenues célèbres sur les Maladies de la mémoire ^

Théodule Ribot

LA PHILOSOPHIE

les Maladies de la volonté, les Maladies de la Personnalité, l'Attention, V Evolution des idées générales, la Psychologie des sentiments, V Imagination créatrice, la Logique des sentiments. Ces ouvrages clairs, d'une exposition élégante et facile qui n'exclut pas le sérieux et le serré de l'étude ni le poids substantiel de la pensée, ont eu le plus grand succès. D'une forme moins éclatante que V Intelligence de Taine, mais d'une plus grande valeur d'observation, ils ont à peine moins séduit le public et n'ont pas moins fait pour l'intéresser aux questions de la psychologie et y répandre une juste notion de cette science.

Ribot a laissé deux disciples insignes qui ont continué son œuvre avec une forte originalité et sont devenus eux-mêmes des maîtres. Normaliens, philosophes d'origine, le D^Pierre

Janet ,

professeur

au Collège

(Photo Piiou)

Pierre Janet

(Pholo Pirou)

George Dumas

de France

et le D^" George Dumas, professeur à la Sorbonne, ont complété par les études médicales leur culture philosophique. L'esprit médical les a tournés vers la psychologie pathologique qui est, selon l'expression de M. Parodi, comme « une expérimentation opérée par la nature elle-même », en ce sens que la maladie décompose les faits psychiques, nous permet d'en apprécier la complexité et de discerner le rôle de chacun des facteurs qui y concourent. Mais il faut noter à l'avantage de M. Pierre Janet et de M. George Dumas, que recueil d'une interprétation trop étroite, trop spéciale, trop peu vraisemblable, où tombent souvent les psychiatres exclusivement médecins, leur est évité par le tact qu'ils tiennent d'une culture littéraire première puisée aux sources et par ce large sens de l'humain qui ne va pas sans la familiarité de

l'histoire et de la philosophie. Leurs ouvrages ne sont pas moins séduisants que savants et méritent les mêmes louanges que ceux de Ribot. Je citerai du Dr Janet V Automatisme psychologique et les Névroses ; du D^" Dumas, une magistrale thèse sur la Tristesse et la joie.

Je citerai, dans le même ordre et, si je puis dire, dans la même veine, le remarquable travail de M. Revaut d'Ollones, philosophe et médecin lui aussi, sur les Inclinations, les ouvrages, d'un caractère et d'un esprit plus parti culièrement médical du D^" Sollier {Psychologie de Vidiot et de Vimbécile) et l'œuvre de M. Alfred Binet (les Altérations de la Personnalité ; la Psychologie

du Raisonnement). Le mouvement des études psychologiques est suivi par deux périodiques : V Année Psychologique de M. A. Binet et le Journal de Psychologie de MM. Janet et Dumas.

A côté de ces psychologues, armés de toutes les ressources de la physiologie et de la médecine, d'autres, sans retomber dans le vieil a priorisme tant reproché à l'école universitaire de jadis, pratiquent une méthode plus littéraire dont la liberté et l'ingéniosité n'excluent pas nécessairement la pénétration des vues et la valeur substantielle des résultats. Leur position est intermédiaire entre celle du savant proprement dit et celle du moraliste. Le plus notable de ces esprits est M. Paulhan, auteur de V Activité mentale et les lois de V esprit, de la Psychologie de F Invention et de bien d'autres études fines et nourries. On a fait grief à M. Paulhan d'être trop ambitieux de synthèses. C'est une querelle d'autant plus honorable pour lui qu'on ne saurait le présenter comme un esprit téméraire et précipité. Il faut bien que le goût des synthèses demeure, à côté et je dirai même au-dessus de celui des monographies.

Si nous avons dit qu'une saine psychologie exclut tout présupposé métaphysique sur lequel se régleraient et modèleraient d'avance la description et l'explication des faits, nous n'avons pas dit, pour autant, qu'il ne pût s'établir entre la psychologie et la métaphysique aucun contact, aucune communication légitime. Mais cette communication, pour être acceptable, doit, si j'ose ainsi parler, avoir lieu en avant et non pas en arrière de la psychologie. La psychologie ne saurait partir d'une certaine métaphysique. On ne saurait certes exclure en

(Photo Pitou)

Alfred Binet

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LA PHILOSOPHIE

principe qu'elle n'y puisse justement aboutir. En fait, certains philosophes contemporains, observateurs psychologiques sans a priorisme ont comme cueilli aux données mêmes d'une observation suffisamment poussée une véritable métaphysique ou les rudiments d'une métaphysique. Au premier rang, M. Bergson.

M. Bergson ne dit pas : « L'homme est doué de libre arbitre ; c'est de sens commun ; donc l'observation psychologique doit constater des actes de liberté ». Il ne dit pas : « L'âme est immatérielle ; donc l'observation doit constater que les faits de l'âme sont sans corps et sans figure. » Des constatations ainsi conçues seraient d'ailleurs impossibles. M. Bergson constate que les mouvements psychologiques, au lieu d'être complètement réductibles à des mouvements antérieurs qui les détermineraient, se produisent par une sorte de poussée jaillissante et autonome. Il constate que le contenu ou, pour mieux dire, les disponibilités de la mémoire sont infiniment trop nombreuses et trop riches pour se laisser concevoir comme des traces mécaniques laissées dans nos organes cérébraux par nos perceptions. Il en conclut que le cerveau est l'instrument et non pas le siège de la mémoire, qui repose sur un autre fond, et dont le jeu commande aux mouvements du cerveau plus encore qu'il n'en est commandé. Nous sommes conduits de la sorte à des idées de dynamisme, d'existence supra-sensible qui sont des idées métaphysiques en ce sens au moins que l'objet s'en dérobe à l'application des méthodes de dissection et de recomposition expérimentale. Mais nous y sommes conduits (il n'y a là aucune contradiction) expérimentalement.

Certains psychologues ont abouti à des vues du même ordre par leurs études sur les dispositions religieuses et mystiques de l'esprit, soit qu'ils les étudiassent en eux-mêmes, comme William James, soit qu'ils les étudiassent historiquement chez des sujets privilégiés comme M. Delacroix, professeur à la Sorbonne, auteur d'un Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV- siècle, d'Etudes d'histoire et de psychologie du mysticisme. Ces travaux et d'autres analogues ont introduit dans la pensée contemporaine la notion, nécessairement obscure, mais singulièrement intéressante d'une zone de vie psychologique qui existerait et s'étendrait profondément au-dessous de la zone de la

Henri Delacroix

conscience claire et distincte. Il ne s'agit pas de Vinconscient, au sens ordinaire de ce mot, qui désigne une manière d'être accidentelle de certains états qui ont été conscients, comme les actes d'habitude, et qui sont devenus automatiques, ou bien d'états trop faibles pour être perçus, mais qui se laissent reconnaître au prix d'une attention concentrée. Il s'agit d'états inconscients de nature, destinés à le demeurer, qui ne sont aucunement réductibles à des troubles physiologiques ou sensoriels, qui ne sont pas morbides, et bien au contraire, car ils constituent une source d'énergie et d'action saine, et qui ne le cèdent pas en qualité morale aux états conscients les plus élevés, puisque ceux-ci, par une génération mystérieuse, en naîtraient plutôt. Etats durables et forts qui, chez certains êtres, sous-tendent, pour ainsi parler, toute la vie intérieure, la mènent et l'inspirent.

Morale et Sociologie

L'œuvre la plus considérable qui se soit produite au cours de ces trente dernières années, dans le domaine de la sociologie et de la morale, est celle d'Emile Durckheim. Elle a pris du moins une grande importance dans l'institution universitaire. Des chaires officielles de sociologie ont été fondées à la suite des travaux de Durckheim. On peut dire que, dans cette période, l'influence sur les jeunes étudiants de l'Université, voués à la philosophie, s'est partagée entre lui et Bergson.

Professeur à Bordeaux, puis à la Sorbonne, décédé en 19 17 à l'âge de soixanteneuf ans, Durckheim nous a principalement laissé sa thèse sur la Division du travail social (1893), les Règles de la méthode sociologique, le Suicide, les Formes élémentaires de la vie religieuse. Il a fondé V Année sociologique, recueil annuel de travaux de sociologie, conçus selon sa méthode, et rédigés par ses élèves parmi lesquels je nommerai MM. Fauconnet, Mauss, Simiand.

Mais Durckheim a eu un autre élève plus insigne et bien inattendu qui est venu à lui à un âge où les changements d'orientation des idées et de l'activité intellectuelle sont plutôt rares. C'est M. Lévy-Bruhl. Dans la première partie de sa carrière, M. Lévy-Bruhl s'était fait connaître par des travaux historiques fort distingués tels que V Allemagne depuis Leibniz et la Philosophie de Jacobi, sans parler de sa thèse sur la Responsabilité. En 1893, la Division

(Photo H. Manuel)

Lévy-Brulh

LA PHILOSOPHIE

du travail social, coup d'essai et coup de maître de Durckheim, qui instituait vraiment une doctrine (je dirai même un dogme), une méthode, une école, le conquit. Et le fruit de cette séduction fut la Morale et la science des mœurs (1903), étude inspirée par Durckheim avec des vues personnelles que celui-ci n'approuva pas toutes. Les Fonctions mentales des sociétés inférieures (19 10) sont un second résultat fort notable de cette inspiration, que M. Lévy-Bruhl était homme à enrichir de son fond propre.

Rien de plus dogmatique que les conceptions de Durckheim. J'essaierai

de les résumer (de sentences.

une science entièreson objet spécial et sociaux. Elle n'est pas tion de la psychologie si l'on veut, une psyneris. Une psychologie clairer en partie par la mais non pas réci- Les faits sociaux lois, rites religieux, des communautés ils consistent essenidées communes qui jets communs chez groupe. A ces idées contrainte et d'oblitoutes les manières de l'individu conçoit pour lui. «Tout ce qui source en dehors de voir d'obliger se re-

(Phoio H. M.nniel)

Emile Durckheim

fort loin) en quelques La sociologie est ment distincte qui a irréductible : les faits du tout une applicaindividuelle. Elle est, chologie, mais sut geindividuelle peut s'épsychologie sociale ; proquement.

sont les institutions, mœurs et coutumes humaines. Ou plutôt, tiellement dans les s'attachent à ces obtousles membres d'un se lie un sentiment de gation. Sont sociales penser et d'agir que comme obligatoires est obligatoire a sa

l'individu Ce pou-

connaît lui-même à sanction. »

l'existence de quelque

Les faits sociaux sont purement des faits, des faits bruts, des choses. La science, dit Durckheim doit les traiter comme des choses. C'est-à-dire qu'elle ne doit pas les expliquer par des besoins conscients, par des vues d'utilité ou de bien à quoi ils correspondraient, par des leçons d'expérience dont ils seraient le fruit. Toutes ces manières de les justifier et de leur trouver une raison d'être viennent après coup. Si ingénieuses soient-elles, elles sont illusoires. Les faits sociaux (droit, morale, institutions de la propriété et de la religion, sentiments de patrie) qui régnent aujourd'hui nous viennent du fond des âges. Ils ont évolue et se sont transformés avec la constitution des sociétés elles-mêmes. Mais,

pour leur origine, ils la tirent de superstitions religieuses que nous n'entendons même plus et qui leur confèrent leur vrai sens. Ce sens, la sociologie le restitue. Elle montre par exemple que la prohibition de l'inceste, dont nous nous plaisons à rendre compte par des considérations d'hygiène, de psychologie et de morale, se rattache au culte fétichiste des animaux {totémisme) et à la vénération, à la crainte superstitieuse du tabou. Ce qui est vrai de V inceste est vrai de toutes les règles sociales, de celles-là mêmes qui nous paraissent refléter le plus de civilisation acquise. Le droit romain, les canons de l'art grec, la morale chrétienne, la sociabilité française sont du totem et du tabou qui s'ignorent.

Toute subordonnée au fait (à ce qu'elle croit du moins), la sociologie durckheimiste ramène la distinction du bien et du mal à celle du normal et de l'anormal. Le normal, c'est tout ce qui forme lien social entre les consciences. L'anormal, c'est ce que la société repousse et réprime. Il se définit par cette répression même. Il ne faut pas dire que le crime est puni parce qu'il est crime. Il faut dire qu'il est crime parce qu'il est puni. Aussi y a-t-il des crimes qui perdent avec le temps ce caractère : le crime d'hérésie, par exemple. (Bien que j'expose sans critiquer, me sera-t-il permis de remarquer que l'hérésie était qualifiée crime par une application très logique d'idées fort nettes ? Nous n'avons plus et ne pouvons plus avoir ces idées, soit. Mais l'idée que la répression du vol, de l'assassinat, de la violence contre les personnes se justifie rationnellement en ce qu'elle procure la sécurité et protège le travail des honnêtes gens, cette idée est-elle destinée à disparaître quand la science aura dissipé les dernières obscurités du totem })

Pour rendre raison de l'infinie diversité des règles sociales dont l'humanité a vécu, Durckheim passe en revue les divers types sociaux qui se sont succédé depuis les plus anciennes époques connues de son existence. Au commencement la horde ou le clan^ type de la société la plus élémentaire. Puis les sociétés à segmentation simple (tribus) à segmentation double, etc. C'est un progrès du simple au complexe, de l'homogène à l'hétérogène, assez analogue à l'évolutionnisme universel, selon Spencer,

Plus on remonte dans l'histoire des sociétés humaines, vers les formes primitives, plus on observe que le lien qui les unit et les cimente est, comme dit Durckheim, répressif. C'est-à-dire qu'il tient à l'accord très énergique des consciences sur ce qui est normal et anormal, sur ce qu'il faut réprimer. A mesure que la constitution des sociétés se complique, le lien répressif fait place au lien « contractuel ». Les superstitions s'aff^aiblissent, les croyances totémiques, dont la communauté créait dans le corps social une unité aussi puissante que ténébreuse, vont déclinant de plus en plus. Il y aurait là un terrible risque de dispersion et d'anarchie, s'il n'y était paré par les liens contractuels, c'est-à-dire réfléchis, volontaires, reposant sur un échange conscient que les individus, à partir de cette phase, nouent de plus en plus et entre eux et avec la collectivité.

LA PHILOSOPHIE

C'est l'ère rationnelle de la vie sociale qui commence après de longs siècles de totémisme plus ou moins sauvage. Nous sommes à son début. La « division du travail social », faible dans les sociétés anciennes médiocrement peuplées, agricoles, patriarcales, devenue très importante dans nos sociétés regorgeantes et industrielles, favorise éminemment ou plutôt exige de plus en plus cette transformation. Si Durckheim ne dit pas formellement avec Karl Marx que l'humanité sort à peine de sa période préhistorique, toute son œuvre suggère cette idée. La sociologie est l'Evangile du monde moderne rationnellement régénéré.

J'ai à peine besoin de faire remarquer que cet ensemble d'idées, qui se présente sous un gros appareil scientifique, est bien plutôt un produit instinctif de l'esprit de son auteur. Fils d'un rabbin, Durckheim porte en lui l'âme des prophètes. C'est un nabi du vieil prinel, tout frotté de positivisme. C'est par ce caractère qu'il m'intéresse, c'est par son messianisme. Et les ironies que ses théories pourraient m'inspirer je suis fort loin de les adresser à sa personne dont je respecte, au contraire, l'ardeur et la gravité passionnée. Après tout, Durckheim a profondément senti la grandeur des périls que l'individualisme moral, suscité par l'affaiblissement des vieilles croyances et auquel le romantisme a prêté tant d'équivoque séduction, fait courir à notre pays. Son livre sur le Suicide, démontrant que la principale cause de ce mal est l'isolement moral de l'individu, est fort bon et fort sain. Pour son système général, je suis frappé, en l'étudiant, par le constrate entre son apparence de construction forte et le pullulements de difficultés qui surgissent contre lui de toutes parts et qu'il foule superbement aux pieds. S'il est vrai, comme je l'entends dire, qu'on en ait tiré un catéchisme pour les instituteurs primaires, je suis effrayé à la pensée de ce que ce catéchisme va leur mettre dans la tête. Ne nous étonnons pas que Durckheim ait fondé une école. Il a au plus haut point les deux qualités voulues pour cela. Il est impérieux et il est scolastique. J'entends par ce dernier mot (qui a également un sens plus favorable) une grande puissance de raisonner à partir de définitions et d'abstractions artificiellement simplifiées.

Ce n'est point la rigidité doctrinaire dont on pourrait faire grief au brillant et fertile Gabriel Tarde (1843 -1904) auteur de ces ouvrages si connus : les Lois de Vlmitation, la Logique sociale, VOpposition universelle. L'école de M. Durckheim témoigne à l'égard de Tarde un dédain rituel et pontifical auquel cet observateur si libre et si intelligent, à qui l'exercice de fonctions judiciaires en apprenait plus sur les réalités humaines que tous les traités d'anthropologie, ne répondait, je pense, que par un sympathique sourire. Il aimait les faits. Et le durckheimisme, certes, en est un. L'entité « fait social », telle que Durckheim la définit, n'eût rien dit de bon à Gabriel Tarde. Il ne sépare pas l'observation sociale de l'observation psychologique ordinaire. Il les pratique l'une et l'autre avec une admirable souplesse. Chez lui elles s'éclairent réciproquement.

S'il n'a rien d'un systématique, ses vues ne sont pas toutefois dénouées et sans unité. Le rôle prépondérant qu'il attribue à Vimitation dans la formation et les transformations des idées collectives et des mœurs, est bien connu. Nous ne pouvons entreprendre de le suivre dans le détail de ses ingénieuses théories dont l'abondance et la richesse sont remarquables. Tarde n'a pas fondé d'école. Les écoles passent vite ! Il a trouvé et trouve encore beaucoup de lecteurs intelligents qui lui doivent le plus substantiel surcroît de culture et de réflexion.

Si, dans cette partie de mon esquisse, j'ai donné le pas à la sociologie sur la morale, ce n'est point du tout en vertu de quelque idée théorique de préséance qui serait mienne, c'est parce qu'en fait, dans la période qui m'occupe, les spéculations sociologiques ont tenu plus de place et montré plus d'originalité que les recherches de pure morale. On voudra bien n'entendre qu'en un sens relatif cette dernière expression ; il est trop clair qu'une doctrine morale construite sans égard formel aux conditions particulières de la civilisation et de l'état social d'un temps, serait en l'air. Les deux ordres de considérations ne peuvent se séparer. Si la morale repose sur des données universelles (ce qui n'est pas douteux) le bon sens indique que ces données doivent se composer avec les possibilités et les exigences de la vie d'une époque et d'un milieu.

Victor Brochard, professeur à la Sorbonne, qui s'est illustré dans l'histoire de la philosophie, a, dans deux articles qui firent sensation {Morale ancienne et morale moderne, 1901) critiqué avec force la morale kantienne de 1' « impératif catégorique », très en faveur alors dans l'Université. Il a préconisé la conception morale des philosophes antiques, principalement d'Aristote, fondée sur la recherche raisonnable du bonheur. A force de fréquenter les anciens, Brochard avait pris quelques chose de leur âme. Comparable à Condorcet, qui dans les prisons de la Terreur, écrivait un livre sur le progrès de l'humanité, Brochard enseignait la morale du bonheur sous les coups d'une inguérissable maladie qui le vouait aux pires souffrances.

Frédéric Rauh (i 861 -1909) professeur à Toulouse, puis maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, a exercé sur ses élèves l'action d'une noble personnalité, sincère à un degré rare, et à qui son inquiétude de pensée et de cœur prêtait quelque chose de prenant. Son livre sur V Expérience morale (1903), œuvre d'un esprit tendu, mais de beaucoup de mouvement, est l'œuvre de philosophe la moins froidement composée qui se puisse. Il atteste une personnelle anxiété sur les principes à tenir dans la vie. Il accuse partout la préoccupation des « conflits de devoirs », comme on disait autrefois, que les agitations de l'aiïaire Dreyfus avait fait surgir dans beaucoup de consciences. Il est, pour un certain milieu, un témoin expressif de cette époque troublée. Rauh se prononce contre les métaphysiciens et les dogmatiques de la morale en faveur d'un empirisme qui amasse, pour se décider, tous les faits, toutes les impressions, aussi

LA PHILOSOPHIE

bien celles que lui apporte le tumulte de la vie contemporaine que celles qu'il trouve dans la lecture des grands méditatifs.

Ce regret de toute systématisation rationnelle de la morale n'est pas approuvé par M. Paul Lapie, auteur de la Logique de la volonté (igoz) dont M. Parodi résume en ces termes exacts l'idée la plus générale et la méthode : « Pour M. Lapie, les principes les plus universels de l'entendement, le principe d'identité et de raison suffisante, suffisent à expliquer tous nos jugements pratiques ; il y a une logique de la volonté, faillible, sans doute, mais intelligible, et la morale n'est que cette logique amenée à un plus haut point de perfection et de précision : la morale est déductive. » Il y a évidemment du vrai dans cette vue. Obser-

(Ploto Pitou)

Frédéric Rauh

Paul Lapie

(l'hoto H Manuel)

vons cependant que,commeondit,

la vie est difficile, qu'il est très souvent malaisé de discerner où est le bien et que cet embarras s'expliquerait mal si le principe d'identité, qui est la plus simple chose du monde, «suffisait)) toujours à nous fournir le ^ «jugement pratique )) désiré.

Une observation, que le lecteur approuvera ou n'approuvera point, lui fera du moins comprendre le médiocre intérêt que j'attache à ces sortes d'ouvrages. Héritiers des plus grandes civilisations et de la plus haute religion de l'humanité, nous regorgeons d'idées morales et juridiques. C'est une mer qui recouvre et déborde tous les cas pratiques que la vie privée et publique peuvent nous proposer à résoudre. La difficulté est dans l'application. Elle est concrète, non abstraite. Ce ne sont donc pas tant les philosophes que les moralistes, les romanciers.

les auteurs dramatiques (je dirai aussi les casuistes) qui la traitent d'une manière vivante et réelle. En général, ces essais de reconstruction doctrinale de la morale me paraissent pauvres et insipides. Je dis cela beaucoup moins pour des hommes comme Durckheim ou Rauh, familiarisés par l'âme même de leur race errante et le sentiment qu'ils ont de sa destinées avec les mouvements du genre humain et la psychologie des peuples, que pour nos honnêtes radicaux universitaires qu'une culture aride a, si j'ose ainsi dire, desséchés de tout ce passé, et qui s'ôtent ainsi à eux-mêmes l'eau où ils devraient nager pour parler morale d'une façon quelque peu égale à la richesse de cette matière.

Histoire de la philosophie

ii^ -^

Les travaux sur l'histoire de la philosophie ne sont pas quelque chose d'étranger au mouvement des idées philosophiques contemporaines. Ils l'influencent et ils en sont influencés dans leur esprit. Je ne puis malheureusement, en ce domaine, procéder guère que par énumération.

Sur la philosophie ancienne je citerai

principalement les Sceptiques grecs de Victor

Brochard ; la thèse de Rodier sur la Physique

de Straton de Lampsaque et une magistrale

édition du Traité de Vâme, d'Aristote, où l'on

peut toutefois lui reprocher d'avoir laissé de

côté le plus fort commentateur d'Aristote,

qui est saint Thomas. J'ai mentionné les

écrits de G. Milhaud, sur la science grecque

étudiée aussi par M. L. Brunschwig dans les Etapes de la philosophie mathématique.

Nous devons à M. Robin, successeur de M. Rodier, à la Sorbonne, la Théorie

platonicienne des idées et des nombres, d'après Aristote.

Sur le moyen âge, la période qui nous occupe a été peu fertile, du moins du du côté laïque. Le P. Sertillanges a donné une brillante étude en deux volumes, sur la Philosophie de saint Thomas. Le P. Pègues, publie un Commentaire général sur la Somme théologique dont plusieurs volumes ont paru. La Revue Thomiste, poursuit assidûment l'étude du grand scplastique. Dans l'université M. Picavet a donné une étude sur Rosçelin philosophe et théologien, qui est loin d'éclipser les pages admirables de Victor Cousin dans sa Philosophie du moyen

(Photo Valois)

F. Picavet

LA PHILOSOPHIE

âge, très injustement oubliée. Les dernières années ont vu se produire dans l'Université même, une renaissance des études de philosophie médiévale autrefois supérieurement cultivéees par Cousin et Hauréau. Il en faut faire principalement honneur à M. Gilson, professeur à la Sorbonne, dont les ouvrages déjà nombreux sont en dehors de notre cadre. (Je dois citer de Picavet encore l'esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales). Le moyen âge est le centre du célèbre et vaste ouvrage de Pierre Duhem sur Le système du monde, histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic, dont il a paru cinq volumes, mais qui est resté inachevé.

Pour la période moderne, nous paraissent mériter surtout l'attention : la thèse de M. Gilson : La Liberté chez Descartes et la théologie, et son Index scolastico-cartésien, très spécial mais très précieux travail sur les significations comparées des notions les plus abstraites chez les scolastiques et chez Descartes ; la grande édition des Œuvres complètes de Descartes par MM. Adam et Paul Tannery ; celle de Pascal par M. Brunschwig et les études sur Pascal de MM. Boutroux et Strouski ; les travaux de Couturat sur Leibniz {La logique de Leibniz), ceux enfin, très remarquables de M. Pierre Tisserand sur Maine de Birun, dont il nous donne une édition définitive, après l'avoir supérieurement exposé et commenté.

Le travail le plus considérable sur la philosophie allemande est sans conteste la Philosophie pratique de Kant par Victor Delbos auquel je tiens à adjoindre une étude juvénile mais curieuse de M. E. Charles parue dans la Revue de philosophie, du P. Peilhambe. De M. Xavier Léon, directeur de la Revue de métaphysique et de morale, un vaste ouvrage sur Fichte. De M. H. Delacroix, le Mysticisme spéculatif en Allemagne au xiv^ siècle. Sur l'Angleterre la Philosophie de Newton de M. Bloch et l'histoire du Radicalisme philosophique en Angleterre de M. Elie Halévy.

Je m'excuse de beaucoup d'omissions inévitables.

Si nous essayons d'embrasser sous une vue générale le mouvement philosophique français de cette période, nous y éprouverons quelque embarras. Ce mouvement ne se trouve pas, comme au temps de Descartes ou encore de Kant, dans la dépendance de quelque grand système qui le domine et par rapport auquel ses directions diverses se coordonneraient. Il est assez dispersé. Néanmoins une tendance y paraît prépondérante : c'est la mise en question d'un dogmatisme rationaliste, cette expression s'appliquant ici à un dogmatisme qui prétendrait faire participer la vérité expérimentale et scientifique au caractère absolu de la vérité métaphysique. Tendance critique qui ne

2 s ANS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE

va jamais, chez un philosophe digne de ce nom, à contester à la raison et à l'expérience aucun de leurs droits, lesquels s'étendent exactement aussi loin que leur réelle puissance investigatrice et constructive, mais qui va seulement à se rendre compte des limites de cette puissance et à ne s'embarrasser d'aucun préjugé pour les défi-

ou l'inconnu pur, ou nous ne pouvons troules décisions de la les inspirations mystition intellectuelle sut sitions, le dogmatisme d'un Hamelin, contique hégélienne, le tique d'un Couturat se Je veux dire que, valeur, ils n'ont pas été n'a pu lutter avec celle « renaissance » du thoune illusion, ce qui ne reconnaître la grandeur tions générales que la peut encore en tirer de

Pierre Lasserre, par Alex Hervey

nir. Au delà commence un domaine sur lequel ver de clarté que dans volonté morale, dans ques, dans une intuigeneris. Contre ces pologique ou antilogique nuateur de la scolastidogmatisme mathémasont montrés faibles, quelle qu'en soit la suivis. Nulle influence de M. Bergson. La misme est, à nos yeux, nous empêche pas de et l'utilité des inspiraphilosophie moderne saint Thomas, entendu

dans l'esprit, non dans la lettre. Le dogmatisme «sociologique » n'a eu non plus aucune prise sur l'esprit public. Il ne conserve quelque crédit que pour l'action officielle qui s'exerce en sa faveur, notamment quand on essaie de l'imposer aux esprits sans défense des jeunes instituteurs primaires. Quant à l'école psychologique française, ses qualités natives de finesse et de tact, jointes à la solidité et à la prudence de l'esprit scientifique qu'elle a définitivement acquis, lui assurent en Europe le premier rang.

PAR

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