PAR MICHEL PUY
Dans la seconde moitié du xix^ siècle, les Essais de critique et d^histoire de Taine, les Essais de psychologie contemporaine de Bourget avaient illustré un genre littéraire qui tient une place importante dans l'histoire des lettres françaises.
Ce genre n'a pas périclité depuis 1895. Il est bien peu de poètes ou de romanciers qui ne s'y soient quelque jour adonnés et qui n'aient exposé leurs vues sur l'art, sur les mœurs, sur la vie. D'autres écrivains sont connus surtout comme essayistes. Certains d'entre eux, comme Daniel Halévy, André Suarès, Elie Faure, Camille Mauclair, se sont classés au nombre des personnalités les plus marquantes de la littérature contemporaine. Enfin Remy de Gourmont a mérité d'être rangé sur la liste de ces esprits lucides qui renouvellent la pensée de leur époque en la clarifiant, à la suite de Sainte-Beuve, de Renan et de Taine.
Remy de Gourmont
Remy de Gourmont était connu comme l'un des principaux collaborateurs du jeune Mercure de France ^ organe de l'école symboliste, et comme l'auteur de romans et de petits ouvrages dramatiques qui se signalaient par de curieuses recherches d'idées et de style, lorsqu'il publia ses deux Livres des Masques (Le livre des Masques, 1896 ; Le deuxième Livre des Masques, 1898) ; ils formaient une galerie de portraits où les plus notoires des littérateurs nouveaux étaient groupés autour de quelques-uns des maîtres admirés par eux.
Quoiqu'il y eût apporté beaucoup de fantaisie et d'ironie, Gourmont ne s'attarda pas à ce jeu d'étudier et de juger les écrivains. La critique des idées l'attirait. Dans cet ordre, il a composé deux séries d'ouvrages : l'une consacrée à des réflexions sur la vie, ayant un caractère d'actualité, publiées chaque mois, puis chaque quinzaine, sous le titre d'Epilogues, dans le Mercure de France ; l'autre formée d'une suite d'études se rapportant le plus souvent à la littérature et au style ou à d'autres questions propres à retenir un littérateur ou un philosophe : la langue, la versification, le travail de la création artistique, les problèmes d'esthétique {Esthétique de la langue française, 1899 ; La culture des idées, 1900 ; Le chemin de velours, 1902 ; Le problème du style, 1907).
Le trait commun des études et des épilogues, c'est de viser à des dissociations d'idées. L'auteur se propose « de séparer les vieilles idées, les images unies par la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération désunira encore. »
La manière de Gourmont est tout l'opposé de celle des créateurs de systèmes. Au lieu de poser quelques principes et d'en tirer un ensemble de déductions formant une construction logique qui pourrait être complétée, non reprise, il regarde les choses, les compare et les juge d'après les rapports qu'il a surpris entre elles et d'après les impressions qu'il en a reçues. Aussi long qu'ait été son examen, il est toujours prêt à le recommencer et à conclure différemment, pour peu qu'il entrevoie du nouveau.
Observer et conserver sa liberté d'esprit, voilà les deux règles qu'a suivies Remy de Gourmont. Avant lui, elles l'avaient été par son compatriote, le Normand Saint-Evremond, et par Montaigne. Nul davantage que lui n'a refusé de subir une contrainte de pensée, d'emprunter aux commandements d'une religion, d'une morale ou d'un parti politique les motifs de ses opinions.
Il y a un mot : L'Idéalisme, qui revient souvent sous sa plume et qui risquerait de le faire paraître inféodé à une doctrine. Il s'en sert surtout pour marquer son indépendance et se défendre contre les entreprises du dogmatisme. L'idéalisme, tel qu'il le comprend, se résume dans la formule de Schopenhauer : le monde est ma représentation. Nous ne connaissons rien directement, sauf notre intelligence, et par suite « la seule réalité, c'est la pensée ». Chaque homme se représentant le monde d'une manière différente, comment s'opposer au libre et personnel développement de l'individu, du moins au point de vue intellectuel ?
Le sentiment du relatif, si simple, si pauvre au premier regard, est plus fécond qu'il ne paraît, car il aide à renverser les obstacles qui barrent l'horizon de la pensée. Dans le domaine de la littérature, comme dans le domaine scientifique, Gourmont s'est élevé contre l'absolu des doctrines et il a contribué au renouvellement des formes littéraires et des conceptions sur les sciences.
Si l'on établissait un parallèle entre Gourmont et certains critiques qui ont eu leur heure de célébrité, Brunetière ou Faguet par exemple, il se distinguerait d'eux tout d'abord en ce que, sous ses opinions, on discerne toujours une mentalité et une sensibilité d'artiste. Il n'oublie jamais la valeur de la beauté ni celle des moyens d'expression grâce auxquels elle prend corps. Par là il évite les fautes de goût, les erreurs auxquelles d'autres n'ont point échappé. Chez lui pas de tendance à prêcher ni à morigéner. Dans le fait de pensée, il n'y a rien de supérieur au plaisir même de la pensée. Ce plaisir est de ceux qui grandissent l'homme ; on s'abaisse en voulant l'amoindrir. « On ne lui reprochera jamais d'avoir diminué l'esprit », a dit Gourmont à propos de Vigny. Cet éloge, il a mérité qu'on le lui applique.
Remy de Gourmont avait longtemps écrit pour un petit nombre de lec-
LES ESSAYISTES
teurs cultivés. Dans la dernière période de sa vie, les amis qu'il avait dans la presse lui demandèrent sa collaboration pour leurs journaux. Il publia dans divers quotidiens des articles sur des sujets généraux et dans le Temps des études sur la littérature qui ont été réunies sous le titre de Promenades littéraires.
Que va donner cet écrivain qui, au lieu de continuer à écrire pour une élite, s'adresse à un public étendu ? Dans l'effort d'adaptation indispensable pour être compris d'un lecteur moyen, ne perdra- t-il pas ses qualités de style et de raffinement intellectuel ? Plus d'un auteur, en abandonnant le ton et la manière qui sont prisés d'une petite chapelle, s'est révélé plat et banal. Or Gourmont, en se pliant aux exigences d'un cadre nouveau, a affirmé ses dons plus pleinement. Il a dû renoncer à ces tours qui séduisent un public averti, s'astreindre à être plus simple, plus clair, et il a entamé son sujet plus profondément. On peut estimer que les cinq volumes des Promenades littéraires^ joints aux trois volumes des Promenades philosophiques, constituent la partie la plus solide de son œuvre.
La série, qui s'ouvre par deux articles sur Renan, traite tantôt des écrivains contemporains, tantôt des écrivains d'hier, tantôt de ceux d'autrefois. Gourmont essaye de reconstituer, dans ses traits véridiques, la figure de ses aînés immédiats, un Villiers de l'Isle-Adam, un Huysmans, un Mallarmé, et il y apporte un soin de naturaliste et d'historien préoccupé de dégager une parcelle de vérité. Puis, en face des romantiques qui ont eu la plus grande influence sur les générations suivantes. Chateaubriand, Hugo, Renan, Flaubert, il s'applique à définir leur talent, à caractériser la nature de leur esprit, et il profite de ses découvertes pour aboutir à des observations générales sur l'intelligence humaine. Enfin il prend prétexte de la publication d'un texte ou d'une réédition pour explorer les régions de l'histoire littéraire et il y jette un rayon de lumière qui s'insinue à travers les gloses et les opinions consacrées et sous lequel s'animent soudain des paysages figés dans les brumes du passé.
« Remy de Gourmont est le plus grand écrivain français vivant. A nous tous, il nous est arrivé d'écrire des bêtises. Gourmont, jamais ! » Ces paroles prêtées à Anatole France, qu'elles aient été ou non prononcées, tendent à remettre à son véritable rang un écrivain qui est resté trop ignoré en dehors de l'élite du public. Elles nous permettent de rapprocher deux hommes qui ne se sont pas toujours rendu mutuellement justice et qui pourtant sont parents par la méthode et qui sont l'un et l'autre représentatifs d'une époque où notre littérature, portée vers l'analyse, a été particulièrement lucide, raisonnable et sceptique. L'un et l'autre ont été suivis par la jeunesse et lui ont appris à considérer les choses en dehors des préjugés et des sentiments. Sans fuir l'atmosphère
esthétique qu'a créée le romantisme, ils ont réagi contre l'ivresse romantique et ont retrouvé la netteté de vues et l'allure dégagée du xviii^ siècle.
Le style de Gourmont, moins sec et peut-être moins pur que celui de France, se distingue par le mouvement naturel de la phrase, gonflée de sens, exempte de mots vides et d'effets oratoires. Les images y naissent sans effort. La même sûreté avec laquelle il conduit sa pensée donne de la force à ses jugements. Se défiant des généralisations faciles et alliant à un rare bon sens beaucoup d'indépendance et de hauteur d'esprit, il n'aborde aucune question sans la dégager de l'enchevêtrement d'opinions reçues et de formules qui la masquent.
Aux yeux d'un lecteur désireux de tirer des livres un enseignement positif, Gourmont, si enclin à contredire, à mettre en lumière l'insuffisance de toute affirmation sans contre-poids, se présentera sans doute comme un esprit purement négatif. Sa négation ne s'exerce que contre des propositions trop hâtives et trop étroites. Il est hostile à tout ce qui limite l'effort de la pensée et qui conseille à l'homme de se contenter des résultats obtenus. D'une curiosité inlassable, il a contribué à former des esprits ouverts et curieux. Mis en présence d'une doctrine qui tend à systématiser, il a vite fait de discerner la brisure qui commande des retouches. Imbu de matérialisme, il a été attentif à toutes les découvertes qui obligeaient à élargir, à renouveler la conception de la matière. On peut dire de lui qu'il ne touche à aucun sujet sans y apporter une nuance de compréhension personnelle, et ses livres sont émaillés de réflexions qui supporteraient d'être séparées du contexte et qui invitent le lecteur à méditer et à réviser ses jugements.
Remy de Gourmont, par Raoul Dufy
LES ESSAYISTES
Essais de poètes et de romanciers. — L'essai et le roman
L'essai est avant tout le domaine de l'indéfini. Il se confond tour à tour avec la philosophie, avec l'histoire, avec la critique. Quand un ouvrage ne se classe pas dans un genre déterminé, on le range parmi les essais.
Au cours de la période de refonte qui a succédé au naturalisme, la démarcation entre les genres a tendu à s'effacer. Chacun ambitionnait de renouveler les moyens de son art et s'eflForçait d'en pénétrer le mécanisme. Citer les noms des poètes qui ont disserté sur la technique du vers, des romanciers qui se sont transformés en critiques ou en essayistes serait dénombrer toute la littérature d'hier.
Retenons ceux de Paul Adam, qui consacrait ses Lettres de Malaisie à la description d'une société utopique, privée des hypocrisies ordinaires de la vie sociale ; Hugues Rebell, écrivain puissant, défenseur des légitimes plaisirs humains rabaissés par les sectaires de la morale et qui rêva /' Union des trois aristocraties, celle de la race, celle de la richesse et celle du talent ; André Gide, dont les Prétextes annoncent par leur titre même les tendances d'un esprit plein de détours; enfin plus récemment André Spire, vibrant héraut de la grandeur juive.
L'œuvre critique d'Henri de Régnier et de Jean Moréas est plus importante. Poète amoureux des beaux décors, romancier ingénieux qui a créé des types comiques et fouillé des psychologies délicates, Henri de Régnier a apporté dans ses jugements sur la littérature une compréhension très fine et un sens très sûr de la beauté. Il a manifesté, ainsi qu'il le déclare, « le respect où il tient l'art qu'il exerce et qu'il se doit, en toutes circonstances, de pratiquer de son mieux ». Il a montré qu'un artiste, s'il n'est pas toujours enclin à grouper ses idées sur un plan systématique et à mettre en évidence le lien qui les unit, exprime tout naturellement, par le seul jeu de sa personnalité, sur les œuvres et sur les hommes, des vues propres à renouveler des sujets rebattus. Au lieu de se préoccuper, comme tant de critiques professionnels, de faire le procès des écrivains qu'il étudie, il vise à faire ressortir des traits qui nous aident à les comprendre.
Comme les Figures et Caractères d'Henri de Régnier, les Variations sur la vie et sur les livres de Jean Moréas et ses Esquisses et Souvenirs méritent une place de choix dans une bibliothèque. Moréas a consacré son existence à la poésie et a lu assidûment les poètes. Il s'est formé sur eux une opinion qui n'est ni celle des manuels ni celle des novateurs enclins à s'élever contre les idées reçues : il remet avec beaucoup d'équité chacun à son rang. Dans ce labeur, il se révèle comme un prosateur d'une rare qualité. Il est bien loin du style oratoire et se livre peu. Sa phrase est courte, nette, presque sans incidentes. En quelques lignes un point
de critique littéraire est tranché d'une manière si clairvoyante qu'il doit y avoir désormais chose jugée. Moréas apporte dans sa tâche l'esprit d'un philosophe résigné et sans illusions, mais sensible à la grâce des choses et qui sait jouir de l'instant cjui passe.
Le goût de jouer avec les idées, d'exposer des vues originales, perce souvent dans les romans. L'intrigue s'affaiblit et devient pour l'auteur le motif de digressions sur des sujets divers. Les personnages les plus typiques de Huysmans se préoccupent moins de vivre que d'exprimer leurs opinions sur l'art, sur la littérature, sur la religion ; l'auteur a donné dans A rebours le modèle du roman où la fiction se subordonne à la présentation d'une esthétique rehaussée de boutades et de paradoxes. Et Hugues Rebell, dans des romans dont l'action est fortement soutenue, jette sans cesse des aperçus sur la vie et sur la morale, qu'il développera dans ce beau livre inachevé, Le diable est à table, œuvre d'essayiste bien plutôt que de romancier.
Par contre la confusion des genres nous réserve une autre surprise : celle de l'essai qui emprunte les caractères de l'œuvre de fiction. Des ouvrages de Marcel Schwob, d'Emond Pilon, en offrent les exemples les plus frappants. Marcel Schwob, écrivain épris de pittoresque et d'aventure, dont les personnages frissonnent d'inquiétude, a écrit, entre autres essais, de remarquables pages sur Villon dont il a cherché à rétablir la vie « si mystérieusement compliquée ». S 'appliquant à reconstituer autour du poète des Lays et du Testament les milieux auxquels il a été mêlé, il décrit l'existence des coquillards du xv^ siècle en insistant sur l'étrangeté des faits et des individus. Il recueille avec soin le détail qui fait image et qui concourt à évoquer tout un monde mystérieux .et émouvant. Il a le don de retourner les idées générales suivant la courbe de l'humour et de faire sourdre les désirs obscurs qui dorment dans les profondeurs du cœur humain. Son Spicilègey qui débute par des études sur Villon, puis sur Stevenson et Meredith, prend des allures de conte ou de légende. C'est que, pour Schwob, l'art ne décrit que l'individuel. « Que tel homme, dit-il, ait eu le nez tordu, un œil plus haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse ; qu'il ait eu coutume de manger à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait préféré le Malvoisie au Château-Margaux, voilà qui est sans parallèle dans le monde ». Il dit encore : « Les idées des grands hommes sont le patrimoine commun de l'humanité ; chacun d'eux ne possède réellement que ses bizarreries ». On devine quel tour romanesque une conception de ce genre peut imprimer à une biographie.
Phot. Manuel
Marcel Schwob
LES ESSAYISTES
Marcel Schwob aimait à marier le terrible et l'étrange. Edmond Pilon au contraire se complaît dans un rêve de tendresse et de douceur. A la manière de Renan racontant la vie de Jésus d'après quelques traits des Evangiles et d'après ce qu'il connaissait de l'atmosphère de la Palestine, des mœurs et du caractère de ses habitants, il a peint des figures empruntées à l'histoire en complétant et en animant les renseignements qu'il possédait sur ses personnages par une hypothèse sur leur psychologie. Il laisse dans l'ombre ce qu'il y eut de trouble dans l'existence d'une Madame d'Aulnoy ou d'un Daniel de Foë pour ne considérer que la grâce de leur sensibilité et de leur imagination. Les nombreuses études qu'il a publiées sont singulièrement touchantes. Les titres mêmes de ses livres en révèlent les tendances : Portraits de sentiment, Portraits tendres et pathétiques. Son art est d'un portraitiste aimable, trop partial à l'égard de ses modèles pour ne pas leur prêter les délicatesses de sa propre nature.
Un amateur : Jean Dolent
Les écrivains que nous avons nommés se rattachent généralement au mouvement symboliste. Jean Dolent (il était né en 1835) appartient à une génération antérieure, mais ses œuvres n'ont guère attiré l'attention que lorsqu'il eut dépassé la soixantaine. D'ailleurs son désintéressement, son parti pris de ne rien écrire qui pût être goûté en dehors d'une élite de lecteurs, son amour pour une forme si condensée que la pensée qu'elle revêt se dégage seulement peu à peu, l'apparentent aux symbolistes.
Jean Dolent a parfaitement défini sa propre personnalité : « Je ne suis pas un puriste, je ne suis pas un critique, je suis un amoureux d'art. » A une époque où le goût pour les tableaux, et surtout pour ceux des novateurs, était regardé comme une étrange manie, il a suivi avec persistance l'efïort des peintres qui tentaient de se libérer des conventions. Il a traversé la vie en regardant les êtres et les choses qui l'entouraient et en s 'ingéniant à enfermer dans une phrase nette, concise et, autant que possible, lapidaire, chacune de ses remarques sur les attitudes des hommes et sur leur conduite, comme sur le mouvement de sa pensée propre. Ce Parisien de Belleville, qui connaît et chérit son quartier, est doué d'une sensibilité à la Coppée, fine, malicieuse et un peu populaire,
Jean Dolent
et qui est compensée par le souci du bien dire et de la nuance dans l'expression. Il a horreur du remplissage et son esprit très réel se disperse en mille traits piquants et pénétrants. On croirait qu'il n'écrit que pour se renseigner sur ce qu'il sent. « J'écris, déclare-t-il, non pour enseigner, pour m 'instruire. » Et chacun de ses mots invite à réfléchir.
Un politique : Charles Maurras
Voici un homme au contraire dont toutes les idées se rapportent à une conception politique. Charles Maurras est célèbre comme journaliste et comme homme de parti. Ce Provençal, qui croit à la valeur du principe d'autorité et qui est armé d'une logique si solide qu'il lui est arrivé de convaincre les gens les plus éloignés de lui par leurs opinions, s'est montré, dans le domaine littéraire, partisan de la beauté classique. De même qu'il faisait front contre l'anarchie, contre le socialisme, contre ce laisser-aller et cette indolence qui caractérisent trop souvent les tendances de la politique moderne, il n'acceptait pas les modes d'idées et de style qui prévalaient au temps de sa jeunesse. Chargé de la critique des livres dans divers périodiques et en dernier lieu dans la Revue Encyclopédique^ il affirmait l'attrait d'une pensée claire et d'une phrase nette. Tout n'était pas louable dans l'œuvre des symbolistes. Maurras semblait croire que rien n'y méritait d'être loué. A cette esthétique de l'incertain, nuageuse, vaporeuse, qui présentait parfois de charmants effets de lumière, il opposait la beauté d'un ciel clair du Midi sous lequel les paysages disposent un ensemble de lignes harmonieuses. Rebuté par le maniérisme des poètes en vogue, par la complication de leur poétique, il prônait l'art sobre de Moréas, alors discuté, la sûreté de rythmes et la pureté de sons de ses poèmes. Toutefois il échappait aux défauts des critiques universitaires dont les jugements étaient dictés plutôt par des habitudes d'esprit prises à l'école que par un goût personnel. Après avoir bataillé contre de Régnier, Paul Adam ou Rosny, il savait reconnaître ce qu'il y avait chez eux d'intéressant et de valable. A distance la série de ses articles semble singulièrement forte, sérieuse et intelligente.
Dans ses volumes d'essais, dont Vun, l'Avenir de V intelligence, a eu un grand retentissement, il s'est dressé contre la sentimentalité moderne sans défiance contre les entraînements du cœur et a raillé cette persuasion naïve où nous vivons que tout est mieux aujourd'hui que dans le passé. Il a introduit dans la critique des idées les vues d'un Méditerranéen traditionaliste et artiste, apte à étudier les faits et à en indiquer le sens, doué des qualités de l'homme d'action et peut-être de celles de l'homme d'Etat. Qu'on partage ou non ses doctrines,
LES ESSAYISTES
LÉON Bloy
Charles Maurras est une de ces personnalités qui commandent l'estime et le . respect. Disons plus : c'est une des grandes figures de ce temps.
Écrivains catholiques : Bloy, Péladan.
Les écrivains qui se sont posés en défenseurs du catholicisme forment, au xix^ siècle, le plus curieux des groupes littéraires. Libres d'allures, volontiers excentriques, unissant au respect du dogme une humeur frondeuse, enclins au paradoxe et intransigeants dans leurs partis pris, soucieux d'exprimer leurs opinions d'une manière originale et non de porter des jugements équitables, d'ailleurs épris de littérature et plus riches d'invention que d'espèces sonnantes, ils mettent dans l'histoire des lettres une note pittoresque. Barbey d'Aurevilly, dont les nombreux livres de critique sont, comme ses romans, empreints d'un romantisme forcené, a été reconnu comme chef de file par Villiers de l'Isle-Adam,
Léon Bloy, Joséphin Péladan. On rapprocherait de ces noms ceux de Baudelaire, de Verlaine, de Huysmans. Aucun d'eux n'a eu de son vivant le succès auquel il aurait eu droit et, malgré le prestige qu'ils ont conservé, ils sont aujourd'hui un peu délaissés par les lecteurs, sauf Baudelaire et Verlaine.
Ces écrivains ne tentent pas de dissimuler leurs désaccords avec l'Église. Léon Bloy a consacré un volume à Un Brelan d'excommuniés (J. Barbey d'Aurevilly, Ernest Hello, Paul Verlaine), s 'indignant de la méfiance qu'inspiraient au monde catholique ces maîtres du verbe. Lui-même a montré à quelle intempérance de langage peut atteindre un croyant qui se réfugie dans l'absolu de sa foi en se refusant aux compromissions avec le siècle. Les titres de ses premiers ouvrages révélaient la fureur d'anathème qui animait ses écrits : Propos d'un entrepreneur de démolitions. Ici on assassine les grands hommes. Il a introduit dans l'essai les brutalités de ces frères prêcheurs du moyen-âge qui terrorisaient leur auditoire. Il a vitupéré la bourgeoisie dans L'exégèse des lieux communs et les littérateurs de sacristies dans Les dernières colonnes de l'Eglise. S 'attaquant à toutes les classes sociales et même au clergé, il a apporté dans le combat la
Pbot. Manuel
Joséphin Péladan
puissance d'un prosateur formidable, plein, mouvementé, imagé, coloré, auquel il faudra bien qu'un jour la postérité rende justice.
Joséphin Péladan avait débuté dans la carrière littéraire avec un penchant marqué pour le rare et l'artificiel. Il arborait des costumes étranges, se faisait appeler « le Sar Péladan », et commençait, en même temps qu'une suite de romans, « L'Ethopée », une série d'essais, « L'Amphithéâtre des sciences mortes », dont le premier volume s'intitulait : Comment on devient Mage.
Il joignait à ce penchant une culture étendue et une passion sincère pour l'art auquel il attribuait un sens religieux, répondant aux aspirations les plus pures de l'âme, aux conceptions les plus hautes de l'intelligence. « Je suis entré dans les lettres par l'esthétique, a-t-il écrit, et dans l'esthétique par cette première phrase : Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie ». Ces trois grandes idées, auxquelles la religion catholique assure un refuge, sont en opposition avec les tendances les plus communes de la société moderne. Péladan fut en hostilité avec une époque dominée par le matérialisme et qui, en art, accordait beaucoup d'importance à la technique et très peu à l'esprit.
De Courbet aux impressionnistes, toute la peinture postérieure à Delacroix, ce génie étincelant, lui a paru mériter d'être condamnée. Sans doute il était plus sensible à la signification intellectuelle et morale de l'art qu'à sa valeur plastique et il s'est attaché souvent à défendre des artistes dont les réalisations n'étaient pas à la hauteur de leurs intentions. Cependant il voyait avec justesse quand il jugeait que les peintres se contentaient à peu de frais et s'adonnaient à des recherches trop dénudées de spiritualité.
Il déclarait dans L'Art idéaliste et mystique que « l'essence de l'œuvre d'art est dans le sentiment de volupté spirituelle qu'elle produit ». Il cherchait à dégager la leçon qui est contenue dans l'œuvre de ces grands créateurs, Michel- Ange et Léonard de Vinci. Il se dressait contre le moralisme évangélique que Tolstoï introduisait dans l'esthétique et soulignait les ignorances qui apparaissaient à travers les théories trop systématiques de Taine.
Pendant les premières années du xx^ siècle, Péladan a écrit un grand nombre d'articles de revues animés d'un souffle généreux. Esprit généralisateur, érudit, ayant exploré les bibliothèques, imbu de la pensée des humanistes, psychologue apte à disserter sur de subtils cas de conscience, il a laissé une œuvre abondante, parfois négligée ou prolixe, mais pleine de discussions serrées, de remarques justes, de vues fécondes.
LES ESSAYISTES
Edouard Schuré, Adolphe Retté, Léon Blum
Plus d'un penseur, sans perdre de vue la réalité, s'est inspiré d'une foi qui domine ses œuvres. Cette foi peut revêtir un caractère mystique ou social ou purement humain. Elle constitue un indice personnel qui renseigne sur le tempérament d'un écrivain et sur la manière dont sa pensée réagit devant les faits.
Edouard Schuré appartient à la série de ces hommes d'étude qui cherchent sur la nature et sur l'humanité d'autres explications que celles qui ont généralement cours. Il est plus mystique que religieux, car il est disposé à accepter les grandes vérités qui sont au fond de toutes les religions, tout en gardant sa liberté d'appréciation à l'égard de chacune de celles-ci. Dans les dogmes religieux, il distingue ce qui est pour la masse des croyants et ce qui est pour les initiés. Les textes sur lesquels ils s'appuient doivent être étudiés dans leur sens ésotérique et non pas pris à la lettre. Le principe essentiel qu'on retrouve dans les différentes doctrines est celui-ci : « L'esprit est la seule réalité. La matière n'est que son expression inférieure, changeante, éphémère, son dynamisme dans l'espace et dans le temps. » Grâce à une large interprétation des vieux poèmes et des livres révélés, Edouard Schuré a pu esquisser une histoire de l'numanité qu'il est difficile de croire très véridique, mais qui a l'avantage d'éviter les resserrements de la science historique et de nous offrir l'enivrement de magnifiques hypothèses. Malheureusement Edouard Schuré la pensée de l'auteur est insuffisamment soutenue par son style.
Qui aurait cru, lorsqu 'Adolphe Retté tenait à la Plume un rôle semblable à celui de Gourmont au Mercure, que cet écrivain violemment humanitaire, qui fraternisait avec les anarchistes et avait été condamné pour outrage à l'autorité, se convertirait comme Verlaine ou Huysmans.'* « On le reconnaît entre tous, disait Gourmont dans son Livre des Masques, à son allure dévergondée et presque sauvage... Il aime les idées et les aime neuves et presque excessives ; il veut se libérer de tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères en esclavage social ».
Retté n'est plus guère connu que comme écrivain catholique. Sans nous attarder à ses idées sociales qui furent celles de l'époque, il convient de rappeler que, dans sa campagne de critique vivante et passionnée de la Plume, il fut l'un des premiers à réagir contre le maniérisme et le contourné de l'expression en honneur vers 1895, à revenir au sentiment de la nature et à prôner une forme
plus pure, plus simple, plus directe. Aspects (1897), XIU Idylles diaboliques (1898), Arabesques (1899) sont l'œuvre d'un critique ardent et judicieux qui a des dons de poète.
Léon Blum, qui donna à la Revue Blanche de nombreux articles de critique littéraire et de critique dramatique, a consacré à la critique des mœurs un livre qui a eu quelque retentissement : Du mariage. Constatant qu'il est peu de ménages heureux, il regrettait que les mœurs ne tiennent pas compte de l'instinct qui, chez la femme comme chez l'homme, est de s'essayer dans des aventures amoureuses avant de se fixer dans une union définitive. On trahirait l'auteur si on lui prêtait des visées de réforme sociale et si on voyait dans son livre autre chose qu'une étude psychologique et qu'un pronostic sur l'évolution des habitudes de la société. En fait la coutume se répand de plus en plus, pour les jeunes filles, de prendre une profession, et le monde est disposé à accorder une grande indépendance à la femme qui est capable de subvenir à ses besoins par son travail. Notons pourtant qu'à l'heure actuelle jeunes gens et jeunes filles semblent suivre la règle inverse de celle proposée par Léon Blum ; ils entrent dans le mariage comme dans une aventure amoureuse.
Charles Pé^uy, Han Ryner
Phot Martinée L'cssaylstc, commc le philosophe, regarde la vie
LÉON Blum ^vec un esprit critique et généralisateur qui le porte à
formuler des règles, à prononcer des jugements. En tant qu'homme, il ne lui est pas permis de se détacher des intérêts humains. Jusqu'à quel point doit-il se mêler à l'existence du groupe auquel il appartient ? Voici deux écrivains qui ont résolu le problème de deux manières opposées : Charles Péguy est toujours prêt à prendre parti, à donner de sa personne, Han Ryner regarde la mêlée et demeure à l'écart. L'un a foi dans l'homme, partage ses passions, l'admire dans l'effort. L'autre estime que tous les gestes sont vains et raille toutes les croyances. Ils sont également convaincus, l'un de la vertu de l'action, l'autre de la beauté du renoncement.
Péguy aime à persuader, à entraîner les hommes. On le rencontre partout où il y a une belle cause à défendre. Il s'enflamme pour la justice, se sent lié à sa patrie. C'est un apôtre, rude et cordial, qui a le goût des choses de l'intelligence et, plus encore, de celles du sentiment. Il a écrit des vers, il a composé des drames
LES ESSAYISTES
plutôt pouf exprimer ce qu'il avait sur le cœur que pour imposer à ses réflexions une forme durable. Il discute sans lassitude. Il jette sa pensée sur le papier, sans bien discerner où elle le conduit. Il a réuni les matériaux d'une grande œuvre dont tout est resté à faire. Il a le sens de la lutte, mais loyale et généreuse. Il est peuple, mais de cette partie du peuple qui incarne les vertus de la vieille France et qui est une aristocratie du labeur, de la droiture, et du courage. Fondateur d'une publication, les Cahiers de la Quinzaine^ qu'il a soutenue avec une admirable ferveur, il y a donné lui-même de nombreux essais, entre autres Notre Jeunesse^ Notre Patrie, où se reflètent l'ardeur et le foi d'une génération qui a été trop souvent calomniée.
Han Ryner débuta dans la littérature (et signait alors Henri Ner) en lançant une volée de flèches contre les femmes de lettres : ce fut le Massacre des Amazones. Cette frénésie des femmes qui écrivent des livres pour tromper un besoin d'excitation et de mouvement, était bien cequi pouvait le plus déplaire à un écrivain féru de philosophie. Quoiqu'élu plus tard prince des conteurs, Han Ryner est surtout un essayiste et un philosophe. Il a recueilli les traits les plus purs de la sagesse antique. Il se prodigue en apologues, en paraboles, et énonce des vérités dont le sens est multiple. Ayant horreur du dogmatisme, il se propose seulement de « jouir de la réalité changeante » et répète : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien ». L'adoration de la nature l'a conduit au culte de l'individualisme et à une aversion insurmontable pour les lois, les religions et pour « toutes les docilités qui font marcher, tête basse, le troupeau ». Et, pour lui, le dernier mot de la sagesse réside dans l'attitude dédaigneuse d'un Diogène|qui considère avec pitié l'agitation tragique de la cité.
Les Essayistes d'aujourd'hui
Parmi les auteurs d'essais que nous avons nommés, Gourmont, Schwob, Dolent sont morts. Maurras met en action la formule : Politique d'abord. Seul Edmond Pilon continue à prodiguer des pages d'un tour aisé, poétique et romanesque. D'autres écrivains, Daniel Halévy, Gonzague Truc, Camille Mauclair, André Suarès, Elie Faure, sont en pleine production et semblent faire la liaison, par-dessus cinq années de guerre, entre deux époques dissemblables.
La plupart des ouvrages de Daniel Halévy sont des biographies. Nietzsche, Péguy, le président Wilson, Vauban, voilà les personnalités dont il a tenté de restituer les traits et le caractère. Il excelle à saisir ce qui mérite d'être retenu
Phot. Manuel
Han Ryner
dans la vie d'un homme, dans ses idées, dans ses œuvres, et à le replacer dans l'atmosphère où il a vécu. Il apporte dans ce travail des qualités de critique et de philosophe apte à voir les faits, à en dégager le sens, et, grâce à sa compréhension, à son habileté dans le choix des détails, il arrive parfois à donner un portrait plein de vie et dans lequel se révèle ce drame intime qui naît du désaccord entre les sentiments, les tendances de l'individu, et ses moyens physiques et intellectuels. Sa Vie de Frédéric Nietzsche est un des très beaux livres qu'on a publiés depuis vingt ans, un de ceux qu'on ne peut se dispenser de faire entrer dans sa bibliothèque. En suivant Nietzsche dans son existence, Daniel Halévy nous montre le développement de ses conceptions et il dissipe la brume dont les enveloppaient ses nombreuses contradictions, ses violences de langage, son accent enflammé et prophétique. Nietzsche est avant tout un poète qui a la vision des idées, qui sait en deviner la portée, mais qui est trop étranger aux systèmes pour qu'on puisse se proposer de découvrir la continuité de sa pensée. Il se rapproche davantage des moralistes français qu'il aimait que des philosophes allemands. L'étude consacrée par Daniel Halévy à un auteur si fougueux et si vibrant est elle-même animée de ce mouvement et de cette passion qui rendent les œuvres vivantes. Doué d'une activité cérébrale et d'une force de labeur peu communes, Gonzague Truc entre tour à tour dans la peau d'un critique, d'un philosophe, d'un sociologue, voire d'un romancier, et ce qu'il écrit n'est jamais indifférent. Ayant mis en lumière l'opposition qui existe entre l'esprit de culture et l'esprit pratique (D^une organisation intellectuelle du pays)^ il ne laisse passer aucune question plus ou moins d'actualité sans essayer de la traiter à la fois au point de vue de la culture et au point de vue de la pratique. Après avoir disserté sur la Psychologie de la Grâce ou le Retour à la scolastique, il se pique d'éclaircir le Cas Racine. Ce qu'il voit de particulier chez notre grand tragique, c'est qu'ayant été dans sa jeunesse une manière de séminariste et destiné à tourner à l'oblat sur ses vieux jours. Racine ait été un psychologue de génie. Gonzague Truc s'intéresse moins à la valeur d'une œuvre en elle-même qu'au mécanisme intellectuel et à la mise en œuvre des facultés humaines. Il poursuit ses recherches avec une grande bonne foi, plus soucieux d'atteindre une vérité objective que de faire valoir ses qualités personnelles.
On a dit de Julien Benda qu'il était le premier essayiste de ce temps et on lui a prêté cette définition de l'essai : « L'essai est un écrit idéologique,
Pbot. Mjitiiice
Gonzague iTruc
LES ESSAYISTES
ordonné, peu étendu et exempt de dogmatisme. » Ces termes s'appliquent surtout à l'essai philosophique, genre auquel appartiennent ses principaux ouvrages : Les sentiments de Critias et Belphégor. Il a pris position contre les doctrines qui accordent la prééminence au sentiment sur l'intelligence et il a dénoncé l'impuissance de la société moderne à manier les idées, sa tendance à demander à l'art des émotions plutôt que des motifs de penser et à donner la première place dans la littérature au théâtre où l'acteur, par ses gestes, par ses cris, exerce une emprise physique sur les spectateurs. Il a manifesté un esprit clair, passionné pour la discussion et servi par des qualités de style dignes de ces philosophes de jadis qui écrivaient pour être compris.
Les essais de Daniel Halévy, comme de Gonzague Truc, sont l'œuvre d'intellectuels appliqués à découvrir un lien de causalité entre le caractère, le tempérament des hommes et leurs actes. Ceux de Mauclair, de Suarès, d'Elie Faure, sont dominés par un sentiment intime autour duquel gravitent leurs idées.
La pensée de Mauclair, n'est pas très éloignée de celle d'Edouard Schuré ; mais la sagesse profonde qu'aux yeux de celui-ci se transmettaient les initiés comme les prophètes de la Renaissance, s'exprime pour lui, d'une manière plus familière, par la bouche des grands artistes d'hier et d'aujourd'hui : « Je sens, dit-il dans la préface de VArt en silence, que toute œuvre de l'esprit est vaine qui ne sert pas à l'élévation de l'âme, à un état constant de prière au sens absolu du mot. »
Camille Mauclair a été retenu, dans ses nombreux volumes d'essais, par deux grands sujets, l'amour et l'art. Il y a chez lui un révolté, un réformateur, qui désirerait transformer l'existence sociale et améliorer l'homme au point de vue moral. Il déclare qu'il ne croit pas à la morale courante. Il confesse un spiritualisme passionné et un déisme fervent et se propose « l'élucidation profondément fraternelle de la moralité humaine )).
Il a très bien vu que l'amour physique a la même nature chez l'homme et chez l'animal, mais que la supériorité du premier est d'avoir fait jaillir du jeu d'une fonction une signification supra-charnelle. Il a suivi cette tendance de l'homme à s'élever au-dessus des nécessités matérielles qui tiennent à sa constitution pour atteindre des régions où peuvent s'arrêter seulement des individus d'exception. Il possède une conception religieuse de l'art duquel
Pb(,t. Martiiiée
Camille Mauclair
s'échappe une force qui dépasse l'homme et qui l'enlève à sa médiocrité originelle. Il donne aux grands artistes le titre de « princes de l'esprit », parce qu'ils sont en relation avec un monde qui échappe à nos sens et que nous ne pouvons connaître que par une sorte d'expansion mystérieuse de notre sensibilité.
Les artistes qu'il aime par- dessus tout sont ceux qui ne se sont pas complus dans la représentation matérielle ou le rendu pittoresque des choses, mais qui ont cherché dans les choses des concordances avec l'infini : Edgar Poë dont l'imagination procède du simple au profond et de l'ordinaire à l'inquiétant, Flaubert qui décrit le seul drame intellectuel véritable, celui qui met l'homme en face du sentiment de l'infini, Mallarmé dont la parole rêveuse et lumineuse ne se retrouvera plus, Villiers de l'Isle-Adam qui associe à un lyrisme éperdu une sombre ironie, Delacroix dont l'âme, avec celle de Liszt, est la plus belle qu'ait connue le romantisme. Autour de ces maîtres, il y a un rayonnement spirituel, parce que, sous la réalité visible, ils ont su voir une seconde réalité plus profonde, plus vraie.
Mauclair a vu dans l'art l'expression la plus pure et la plus haute des aspirations humaines. Des livres comme VArt en silence et les Princes de P esprit ^ sont peut-être les écrits les plus compréhensifs et les plus attachants qu'ait donnés la critique littéraire et artistique de notre temps.
« Seules les passions fécondent l'intelligence du poète, proclame André Suarès dans le Portrait d'Ibsen, et c'est aux passions seulement que les idées empruntent la vie. » Cette grandeur de l'art que Mauclair tire d'une entrée en communication avec un monde invisible et silencieux, Suarès la fait naître d'un soulèvement des forces intérieures de l'homme. Il y a chez lui, comme chez Chateaubriand, un débordement de passion, le frémissement d'un être qui se nourrit de son moi, qui s'alimente sauvagement de ses sentiments et de ses pensées.
Il regarde l'univers avec une sombre tristesse, qui ressemble au désespoir produit par la contemplation du néant. Cette tristesse ne va pas sans délectation. « Les plus tristes, dit-il, aiment le plus la vie ». Elle s'accompagne d'un orgueil sans bornes, d'une fierté qui ne veut pas capituler : « Je ne céderai pas aux puissances, quelles qu'elles soient ».
Dissertant sur la vie, sur les œuvres des écrivains, Suarès raconte avant tout les mouvements de son cœur. Il n'est jamais impassible et ses effusions, ses colères, même s'il s'agit d'un lointain passé, le transportent jusqu'à la souflFrance. Avec quel amour il a parlé de ceux qu'il aime : Pascal, Stendhal, Dostoïewski ! Il y a porté une force d'expression, un génie de trouvaille, une ardeur qui auraient fait de lui le premier écrivain de son temps s'il avait su se contenir et se posséder.
LES ESSAYISTES
Malgré le raccourci de sa phrase et de sa pensée, malgré ses vues saisissantes sur les choses, il lasse souvent par une certaine uniformité de ton ; il est trop constamment tendu et il n'est pas exempt de rhétorique. Ces défauts sont ceux des gens qui s'adressent trop à eux-mêmes. S'il avait eu devant lui un public étendu, il aurait été obligé^de se détacher de sa propre personne et de consentir à l'effort nécessaire pour être compris d'un lecteur moyen.
Il a de l'accent, du trait, une allure classique. Il voit tout de suite sous un jour nouveau les événements, les personnages qu'il regarde. Sa phrase unit la force à la pureté et les images s'y croisent en produisant comme un jeu de lumières. Quand il décrit un paysage, il n'en retient que de quoi définir son état d'âme du moment : « Nous étions assis devant la mer. Les nuages violets couraient sur le ciel, et le ciel violet courait sur les vagues ».
Il a porté dans son œuvre des sentiments de poète tragique. Il vise toujours à s'élever. Mais trop souvent il dépasse son but et il devient plus acteur que poète. Il joue un rôle, il interpelle, il se plaint, il se répand en éclats de voix. Dans sa production abondante et touffue, il y aurait la matière d'un très beau livre, s'il consentait à résumer et à élaguer, et à présenter sa pensée dans ses lignes essentielles.
Avec l'ardente générosité d'un écrivain philosophe et artiste, Elle Faure a voulu embrasser l'ensemble des civilisations humaines en s'attachant aux signes qui en sont l'expression la plus riche et la plus fidèle : les formes et les couleurs. L'histoire générale de l'art qu'il a entreprise est autre chose qu'un résumé des notions acquises sur les monuments et les œuvres par lesquels s'est manifesté le génie des races qui ont peuplé l'univers ; elle abonde en idées générales, en jugements originaux. Corrigeant les arrêts de la critique par des intuitions d'artiste et ajoutant à une vision du passé l'interprétation des vestiges qu'il a laissés, l'auteur, sur plus d'un point, donne des indications qui méritent de n'être point négligées. Comme les historiens de la première partie du xix^ siècle, il donne à l'histoire le caractère d'une suite de tableaux pleins de vie. De plus il a le mérite de relier le passé au présent et de voir dans l'art, au lieu d'un prétexte à de froides discussions, une merveilleuses extériorisation des sentiments humains.
La Sainte Face d'Elie Faure mérite une mention spéciale parmi les livres parus pendant la guerre, parce que ce livre touche à des sujets multiples et que l'émotion de l'auteur, devant les faits regardés, aiguise sa pensée au lieu de l'obscurcir. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent lui est motif pour faire un retour sur lui-même, sur la nature humaine et pour dégager de ses remarques particulières des considérations d'un ordre plus vaste. Plus récemment, étu-
diant Napoléon, il s'est rendu compte qu'on ne pouvait comprendre un tel homme sans le replacer au milieu des passions d'une période troublée et il a su restituer cette étonnante figure dans ses traits les plus significatifs.
Il y a chez Elie Faure quelque chose d'un esprit universel et, quoique dans la hâte et l'ampleur de son travail la pensée et le style aient conservé parfois une certaine imprécision, son œuvre est une des plus attirantes d'aujourd'hui.
Si nous revenons aux écrivains dont nous avons essayé de caractériser les tendances, nous constatons que, d'une manière générale, ils ont étudié l'homme considéré dans sa vie intellectuelle et sentimentale et dans les créations de son esprit. Un seul, Remy de Gourmont, a vu l'homme dans la nature et a regardé les manifestations de son activité comme le prolongement des forces qui agissent l'univers.
Il a eu ainsi le mérite de renouer la tradition du xviii^ siècle qui tendait à unir la culture littéraire à la culture scientifique. Il nous semble que par là son œuvre a une portée plus vaste que celle des essayistes de son temps, et que quoiqu'elle ne corresponde pas aux besoins intellectuels de la société d'après guerre, éprise d'action et absorbée par des conflits d'intérêts, elle conservera une valeur d'enseignement pour tous les esprits qui se piquent de juger avec clairvoyance et de subordonner le sentiment à la raison.