PAR JULES BERTAUT
La critique littéraire a toujours été l'enfant sacrifié de la famille des lettres, mais jamais, sans doute, comme dans les vingt-cinq années dont nous nous occupons.
Les uns après les autres, la plupart des grands quotidiens ont évincé de leurs colonnes la prose de ce gêneur qui émettait la prétention, en dissertant sur les œuvres des autres et en les jugeant, d'être en désaccord avec le chef de la publicité. Successivement sont tombés les grands feuilletons de naguère où la pensée critique pouvait s'étaler à l'aise, les articles copieux où étaient traités les mêmes matières et parfois jusqu'aux compte-rendus minuscules, tardifs et incomplets des bibliographes les mieux intentionnés.
Si nous mettons à part quelques journaux comme le Temps, les Débats et le Figaro qui toujours ont eu à honneur de conserver cette libre tribune de la pensée française, on peut dire que partout elle a été sacrifiée à la publicité.
Pourchassé des grands journaux dans les feuilles moindres, puis dans les petites gazettes, le critique littéraire a fini par se réfugier là où on voulait bien l'accueillir, c'est-à-dire dans les revues.
Les revues auront été, dans ces vingt-cinq années, l'asile ordinaire et extraordinaire de l'écrivain assez audacieux pour consacrer ses loisirs à disserter sur les lettres contemporaines. C'est là qu'il faudra fouiller plus tard si l'on veut retrouver et suivre la filière ininterrompue des successeurs de Sainte- Beuve et de Taine. Toutes n'auront pas compté, parmi leurs rédacteurs, des écrivains retentissants, mais toutes auront marqué leur volonté de ne pas laisser dépérir cette branche de l'art français. Surtout, pourra-t-on dire, les petites revues, les plus humbles, les moins puissantes, celles qui n'avaient qu'une existence précaire, mais où les rédacteurs pouvaient s'exprimer en toute liberté....
Il est donc équitable de leur rendre hommage et nous n'y manquerons pas au cours de ces pages. De même, nous serons heureux de constater que de l'excès du mal a fini par naître sinon le bien, du moins une amélioration sensible de la situation de la critique littéraire et que cette situation n'est plus tout à fait la même à l'instant présent qu'à la veille de la guerre, par exemple.
Sans avoir retrouvé dans les quotidiens la grande place à laquelle elle a droit dans une nation aussi intellectuelle que la nôtre, la critique a récupéré, du moins, une partie de celle qu'elle avait perdue. On ne la pourchasse plus, on la tolère, parfois on la rétablit, souvent on la consolide.
Bien des causes ont déterminé cette évolution. L'abaissement du niveau théâtral a ramené au livre quantité d'auditeurs écœurés, le bruit fait autour des prix littéraires a eu au moins ce bon effet d'apprendre au public que les romanciers existaient, enfin la publicité elle-même qui a le dernier mot en toute cette affaire a compris que son auxiliaire le plus précieux était le critique indépendant et sa tribune. D'autre part, ce dernier s'est efïorcé, lui aussi, de s'adapter aux conditions nouvelles de son existence. Dédaignant pour l'instant le feuilleton trop long et trop lourd, il n'a revendiqué qu'une modeste place et un médiocre nombre de lignes. Certaines tentatives dans ce sens, comme celle de M. Paul Reboux au Journal (1907), ont été caractéristiques et mériteraient d'être reprises. Elles constituent probablement la formule la plus nette et la plus pratique de critique au jour le jour, qui n'exclut ni le coup de dent ni le coup de griffe.
Nous suivrons l'évolution de la critique littéraire dans les journaux et les revues en commençant par ces dernières.
La Revue des Deux-Mondes a tenu à honneur de conserver intacte sa rubrique de critique littéraire. Depuis vingt-cinq ans, des titulaires successifs se sont partagé la tâche de tenir les lecteurs au courant du mouvement contemporain.
Le plus ancien en date, Ferdinand Brunetière, n'y a donné, pendant ce laps de temps, que des articles isolés. Mais, prématurément vieilli, l'auteur du Roman Naturaliste était demeuré le lutteur implacable de jadis qui ne perd pas une occasion d'affirmer ses idées et de croiser le fer avec ses adversaires. S'il y eut critique agissant, on peut dire que ce fut celui-là, les qualités d'homme d'action étant égales, chez lui, aux qualités d'homme de pensée. C'était un passionné qui aurait risqué sa vie, son honneur ou sa fortune pour une théorie ou une idée. Sans rancune, du reste, sans amertume, il se consolait d'être un vaincu en s'enrôlant sous une autre bannière, pour le simple plaisir de la bataille. Il aura apporté dans la critique une intransigeance totale au service d'une personnalité débordante et qui, sous couleur d'art objectif, aura fait la littérature la plus subjective qui soit.
Beaucoup plus modéré dans le fond et dans la forme apparaît M. René
LA CRITIQUE
Doumic qui succéda à Ferdinand Brunetière. N'apportant pas des théories littéraires strictes sur lesquelles modeler toute sa pensée, il n'est pas davantage parti en guerre contre des adversaires bien désignés. Cependant sur certaines questions de morale, il a manifesté une intransigeance semblable à celle de son prédécesseur.
A M. Doumic, prenant la direction de la Revue, s'tst substitué comme critique littéraire M. André Beaunier. Très fin et parfois fort acerbe, très informé et d'esprit nuancé, ce dernier sait allier aux dons du critique ceux du romancier. Il sait avoir des vues larges et trouve des points de vue neufs, il ne s'entête pas dans les formules toutes faites et a eu déjà l'occasion de montrer qu'il savait élargir le champ, un peu borné jadis, des horizons familiers aux lecteurs de la Revue.
L'entreprise de la Revue latine, fondée, dirigée et écrite presque en entier par Emile Faguet est une des plus caractéristiques de celles qui aient vu le jour depuis vingt-cinq ans. Dévoré, on le sait, d'une manie d'écrire et d'une fièvre de l'encre devenue à la fin une véritable maladie, Emile Faguet ne pouvait se contenter des innombrables journaux et périodiques où il déversait sa copie. Il éprouva le besoin d'une sorte de bloc-notes où il pût jeter les idées que lui suggérait la lecture de tel livre, l'audition de telle pièce. Ce bloc-notes, ce fut la Revue latine.
On y trouvera de tout, en la feuilletant, du meilleur et du pire. On y découvrira aussi le schéma de son mécanisme d'esprit. Emile Faguet ne trouvait pas du premier coup la formule cherchée, il ne l'atteignait qu'après des tâtonnements plus ou moins longs. « Sa phrase, disait Jean-Marc Bernard, est une phraseaccordéon. Elle trahit un esprit qui cherche sa pensée. L'auteur pense au fil de la plume. «C'est ce qu'il sera facile d'apercevoir en feuilletant la Revue latine. On y verra aussi combien Emile Faguet était vivant et comme, avec une simple notice sur un livre, il trouvait le moyen de buriner le portrait d'un écrivain ou de faire saillir sa qualité principale. C'est un des traits les plus significatifs de son esprit.
A l'époque même où ce critique s'efforçait d'éclaircir les idées et les sujets que lui apportait l'actualité (car Emile Faguet fut surtout un éclair cisseur), M. Charles Maurras, dans la Gazette de France, dans la Revue encyclopédique et dans les premiers numéros de la Revue critique, s'employait à cette besogne dans un tout autre sens.
Celui-là, on peut vraiment dire qu'il est le critique inteUigent en soi. Comme Taine, mais avec plus de logique encore et avec une autorité incontestable, il part d'une doctrine à la lumière de laquelle il se propose de vérifier
tout ce qui passe à la portée de son observation. Systématique, tranchant dans ses conclusions, il ne s'en laisse imposer par aucun nom et par aucune gloire. Il est particulièrement sévère pour Baudelaire qu'il appelle le « mauvais enchanteur », il est dur parfois pour Mallarmé, pour Verlaine. Il réserve toutes ses préférences à ce qui est classique ou à ce qui fait figure de classique, même si c'est à la manière de..., comme les disciples de l'école romane.
Moins partial peut-être quand il s'agit des prosateurs, il fait preuve d'une singulière lucidité lorsqu'il analyse un livre : il y découvre ce qu'on cèle le plus soigneusement et le met en évidence, il fait miroiter la vérité au soleil de la raison ainsi qu'on fait briller un joyau. S'il eût continué à faire de la critique littéraire, il y eût conquis et gardé une des premières places.
Nulle opposition n'est plus absolue à sa figure que celle de M. Léon Blum. Celui-là caractérise essentiellement l'esprit de la Revue Blanche, dont il fut le critique attitré avant de devenir celui de VHufnaniiê.
Très libéré dans ses opinions, curieux avant tout de partir à la découverte de terres vierges, ou, du moins, peu explorées, sachant à fond les littératures étrangères, sans parti-pris devant le livre non coupé, dégagé de tout esprit de nation ou d'école, poussant parfois la coquetterie jusqu'à s'attarder louangeusement sur des écrivains dont le ternpérament est hostile au sien, M. Léon Blum a fait, pendant plusieurs années, figure de grand critique. La bonne foi fut probablement sa qualité principale. Toujours pesant les arguments de ses adversaires il tâcha, autant qu'il lui était possible, de se mettre à leur point de vue dans la discussion. Toujours il fit le plus sincère effort pour épouser les pensées qui lui étaient hostiles et en tirer le suc. Sans préjugés, il fut aussi sans entêtement, et il reste que sa collaboration à la Revue Blanche demeure, en définitive, essentiellement représentative du milieu et de l'époque.
Auprès de M. Léon Blum, socialiste, se place la figure de M. J. Ernest- Charles, radical-socialiste.
Si l'on voulait définir d'un mot le critique de la Revue Bleue, il faudrait dire que ce fut un ricaneur qui, en feuilletant les livres nouveaux, lançait, au passage, un trait, décochait une épigramme, risquait un sourire pincé ou laissait passer un petit rire prolongé. La nécessité d'attirer vite l'attention sur lui l'incitait tout de suite à se choisir des têtes de Turcs. Il en trouvait aussitôt : les femmes de lettres, M. Paul Bourget, M. Marcel Prévost, M. Abel Hermant, Lucien Mulhlfeld, entre dix, devenaient les buts familiers de sa satire. Reprenant une vieille idée de Sainte-Beuve, il dénonçait la littérature industrielle de certains et s'attirait de vertes réponses auxquelles il faisait de sanglantes répliques.
Jean Moréas n'était pas un critique-né, mais sa connaissance parfaite de
LA CRITIQUE
la langue française, sa culture intense, ses origines grecques en font le plus intéressant des critiques littéraires lorsqu'il prend la plume pour parler d'une œuvre ou d'un écrivain. Dans la Plume, dans la Gazette de France, dans la Renaissance Latine, dans Vers et Prose, il a publié un certain nombre d'articles qui attestent son goût si sûr, sa connaissance si parfaite des littératures et aussi le côté un peu gamin de son esprit. Vingt années passées sur les bancs des cafés donnent à une pensée une tournure particulière : celle de Jean Moréas se distinguait par une ironie bouffe, une philosophie doucement amusée par le spectacle des idées et un goût de la forme parfaite que les vulgarités d'alentour n'ont jamais pu lui faire perdre.
Entre les revues, le Mercure de France est peut-être celle où l'analyse de tous les livres parus se fait avec le plus de détails et le plus de soin :
Mme Rachilde, devenue, en quelque sorte, le bibliographe romanesque par excellence, a réalisé chaque quinzaine, pendant des années, ce tour de force de donner son opinion sur tous les romans parus en ce laps de temps. Exacte ou fantaisiste, logique ou illogique, son opinion avait toujours le mérite de la sincérité. Avec cette nervosité trépidante, cette absence de vulgarité, cette vivacité perpétuelle qu'elle apporte à tout ce qu'elle touche, Rachilde faisait un peu l'effet de l'enfant terrible, qui casse les vitres en s 'amusant avec son ballon. Elle avait, du reste, une façon très originale de décortiquer un livre, de le disséquer, de le comprendre.
Pendant longtemps, M. Pierre Quillard a assuré la critique des poètes. Le symboliste qu'il avait toujours été demeurait dans ses goûts et ses préférences, mais son sens très sûr de la poésie lui permettait de s'élever au-dessus des théories d'écoles.
A M. Pierre Quillard succéda M. Georges Duhamel. Cette foi intense en tout ce qui est vivant, la noblesse et la pureté de sa pensée, on les retrouve dans sa critique, large d'inspiration et riche en nuances. Le bienveillant M. Fontainas a suivi. M. Jean de Gourmont assure la critique de la Littérature, c'est-à-dire des ouvrages de critique et d'histoire littéraires, avec le concours de M. Emile Magne, l'érudit et consciencieux évocateur du xvii^ siècle.
La Revue Hebdomadaire, dès ses débuts, avait confié la rubrique des livres à un écrivain, presque inconnu alors, qui était M. Henry Bordeaux. Nourri des théories de Taine et de Paul Bourget, désireux de les appliquer à la production livresque courante, M. Henry Bordeaux, durant plusieurs années, a analysé avec soin la plupart des romans et les livres d'histoire qui paraissaient. Sa causerie était ingénieuse et la culture réelle dont il y faisait preuve ajoutait à l'agrément d'une pensée claire.
Pbot. Manuel frères
Paul Reboux
Pbot. Caries
Jules Bertaut
Après M. Henry Bordeaux, la critique littéraire de la Revue Hebdomadaire passa aux mains du signataire de ces lignes, puis fut exercée par Jean Lionnet, catholique d'un grand libéralisme d'esprit, que la mort a ravi prématurément aux lettres. Edouard Rod prit sa succession, apportant à suivre le mouvement contemporain cette attention passionnée qu'il accordait aux idées. Il fut lui-même remplacé par MM. André Chaumeix, puis par M. François Le Grix, puis par M. Edmond Jaloux,
Aux Annales politiques et littéraires^ pendant vingt ans et plus, M. Adolphe Brisson a été, chaque semaine, le guide d'un immense public, guide de toute sécurité, qui ne s'égara jamais et conduisit toujours sa caravane où elle voulait aller, au pied des très hauts sommets, dans les larges vallées où l'on peut circuler sans danger. A la revue Les Lettres^ M. Paul Reboux faisait ses débuts dans le compte-rendu du livre du jour avec le regretté Charles MûUer et avec M. Fernand Gregh. Ce dernier parlait surtout des poètes avec cet enthousiasme et cette foi solide qu'il a apportés plus tard dans les notes critiques sur le même sujet parues à la Revue de Paris et à la Revue des Revues.
Dans cette dernière publication où les compte-rendus littéraires ont toujours été très nombreux, il faut citer, avec les articles de M. Frédéric Loliée et ceux de M. Léo Claretie, la série d'essais sur le Prolétariat intellectuel q\i^ y donna M. Henry Bérenger. On se souvient du retentissement qu'eurent ces études parfaitement documentées, où, pour la première fois, était soulignée la condition misérable de la plupart des écrivains français. La critique littéraire, après avoir été assurée à la Revue pendant plusieurs années par M. Jules Bertaut, l'est maintenant par M. Nicolas Ségur.
Dans la Revue de Paris peu de temps avant 1920, Fernand Vandérem a
Phot. Manuel
L'Abbé Bremond
Fernand Vandérem
LA CRITIQUE
commencé la publication d'un « miroir des lettres » amusant, primesautier, renseigné, d'un genre nouveau très séduisant.
Au Correspondant, M. l'abbé Bremond a longtemps assumé la tâche de parler des livres à ses lecteurs. Il l'a fait avec cette érudition légère, avec cette ingéniosité d'esprit un peu précieuse et cette orthodoxie impeccable qui sont de mise en ce milieu.
h'Opinion a connu des critiques littéraires assez intermittents (dont M. Georges Grappe qui y donnait de solides études sur les écrivains de l'âge classique) jusqu'au jour où M. Jean de Pierrefeu, s'amusant dans un article à définir la manière de M. Fernand Gregh, se découvrit soudain des qualités de critique littéraire. Très montées de ton, parfois très spirituelles, toujours averties, ces études hebdomadaires ([ui suivaient le mouvement au jour le jour se réclamaient d'un tour d'esprit fort moderne. Avec une surabondance d'images, une grande richesse de mots et un entrain endiablé, M. Jean de Pierrefeu vagabondait à travers les romans, les livres de poésie et les essais des écrivains contemporains. Sans beaucoup de méthode, mais presque toujours avec bon sens, il musait à droite et à gauche, rapportant de ses investigations des documents variés sur la littérature d'aujourd'hui. Cette manière qu'il a continuée au Journal des Débats, a beaucoup de vie, elle est digne d'obtenir le plus grand succès.
A la Renaissance Latine, M. Gaston Rageot a fait sur le mouvement littéraire contemporain, à propos des livres nouveaux, d'excellents articles. La Revue du Temps présent a, pendant plusieurs années, avec M^^^ Henriette Charasson, pour la poésie, M. François Mauriac pour les romans, suivi de très près le mouvement contemporain. A la Revue du Mois, M"^® Camille Marbo a, pendant toute la durée de cette publication, donné des notes particulièrement intéressantes sur les romans nouveaux, tandis que M. Alphonse Séché analysait les livres de vers.
Un éditeur, M. Rey, imagina une sorte de recueil critico-bibliographique, VEcho littéraire du Boulevard, confiant l'analyse des livres nouveaux à M.André Billy et à M. Emile Magne. Le premier y faisait preuve des brillantes qualités de critique que nous retrouverons dans ses articles de VŒuvre, et le second faisait bénéficier ses lecteurs de son érudition sur les choses du xvii^ siècle. M. Henri Bachelin remplaçait au bout de quelques temps M. André Billy dans cette tâche littéraire. Cependant M. Pierre Dauze, aidé de B.-H. Gausseron, entreprenait un travail à peu près similaire avec sa Revue Biblio-Iconographique .
Au Divan, M. Henri Martineau et M. Eugène Marsan ont donné des articles de critique littéraire qui ont toujours été d'une haute tenue et d'une forme impeccable.
Henri Clouard
M. Marsan avait d'ailleurs su s'entourer à la Revue critique des idées et des livres d'un groupe de jeunes critiques remarquables tels que Jean-Marc Bernard, André du Fresnois, Pierre Gilbert, Jean Longnon, Henri Clouard, Gilbert Maire, Maurice de Noisay. La Revue critique, revue de doctrine, ne laissait passer sans l'analyser aucune manifestation de la pensée contemporaine.
M. Henri Ghéon a confié à V Ermitage les notations subtiles de son esprit original, cependant que, dans ce même recueil M. Edmond Pilon, analysant les ouvrages de poésie faisait preuve de ce charme des mots, de cette pensée ornée qui ont assuré le succès de ce parfait historien littéraire.
A la Plume, M. Adolphe Retté apportait, à parler des poètes, le sens du rythme, la passion des idées qu'on s'était plu à reconnaître en lui dès ses débuts, et M. Stuart Merrill cette fougue d'un beau tempérament d'artiste qui se manifeste aussi bien dans des articles littéraires que dans ses poèmes colorés. M. Maurice Le Blond y publia aussi, au temps du Naturisme, une série d'études remarquées.
La Phalange a vu passer un grand nombre d'écrivains qui ont apporté à cette publication le meilleur d'eux-mêmes. J.-A. Nau et Guillaume Apollinaire y ont parlé des romans, Jean Royère, Georges Périn, Tristan Klingsor, Roger Frêne, Guy Lavaud, Louis Mandin, de littérature. Enfin M. Thibaudet qui y fit ses débuts et que nous retrouvons plus tard à la Nouvelle Revue française où, parmi de nombreux critiques, comme Jacques Copeau et Jean Schlumberger, le principal fut avant la guerre Michel Arnauld, et depuis Benjamin Crémieux.
La Grande France de Marius-Ary Leblond groupa de son côté d'intéressants critiques, et André Germain, dans son Double Bouquet, témoigna de la plus fine sagacité.
Enfin les Marges ont toujours été la gazette littéraire par excellence où la liberté d'opinion la plus grande était laissée aux écrivains chargés de rendre compte des livres ou des théâtres. La critique y a été tenue soit par des professionnels, soit par des romanciers ou des poètes qui, d'occasion, se sont exercés au dur métier de juger les autres. Toujours il y est fait preuve non seulement d'équité, mais d'originalité. Les Marges pourraient bien être la revue où, depuis vingt ans, le mouvement littéraire a été jugé avec la plus d'imp'artialité.
Photo Manuel
Benjamin Crémieux
LA CRITIQUE
M. Eugène Montfort en a donné l'exemple, ne s'improvisant chef d'aucune école, se contentant de signaler les belles œuvres au fur et à mesure de leur apparition, sans se faire le pionnier d'une théorie ou le complice d'une opinion.
Après lui, il faut citer M. Pierre Leguay, un des premiers rédacteurs de la petite revue, qui, d'une plume incisive y a analysé de nombreux livres, ainsi que M. Pierre Lièvre qui a débuté aux Marges et y a acquis d'emblée sa réputation de critique.
On ne doit pas oublier que M. Jean Viollis a interrompu souvent la construction de ses romans délicats pour mener aux Marges une campagne vigoureuse en faveur de la bonne littérature et que M. Edmond Sée y a fait avec éclat ses premières armes de critique dramatique. Enfin l'on ne saurait passer sous silence la campagne critique de M. Georges Le Cardonnel qui fut si bien conduite, avec tant de goût et de mesure.
Phot. Arrago
Pierre Leguay
Si, des revues, nous passons aux journaux, nous sommes obligés de faire à nouveau les constatations que nous avions indiquées en tête de cette petite étude.
A part certaines feuilles qui ont tenu à honneur de conserver, envers et malgré tout, le cadre traditionnel du feuilleton pour leur critique littéraire et
leur critique dramatique, la plupart des autres ont considéré ces rubriques comme insignifiantes et les ont rayées de leurs colonnes ou ont maintenu la seule critique dramatique en supprimant délibérément la littéraire. Le Temps est le premier journal qui doit être cité parmi ceux qui ont toujours réservé une place importante au mouvement des lettres.
La critique littéraire, après le départ de M. Anatole France, y a été tenue régulièrement par M. Gaston Deschamps ; on a reproché à celui-ci de ne pas parler assez de certains jeunes, de se tenir dans les limites d'un horizon trop académiquement borné.
A l'inverse de M. Gaston Deschamps, M. Paul Souday s'enquiert, cherche, flâne un peu partout. Il s'est plu à disserter sur un Paul Claudel ou sur un Marcel Proust, admet presque les dadaïstes, consacre des lignes importantes à M. Jean Cocteau. Mais son domaine véritable est celui des
Phot. An\is;o
Paul Souday
idées. Intellectuel passionné, si parce qu'il a l'esprit ouvert, les formes nouvelles de l'art sollicitent sa curiosité, c'est un Gobineau qu'il s'attachera à étudier, à faire connaître, à définir, car il possède l'intelligence sérieuse et réfléchie d'un homme d'étude.
Il faudrait le rattacher à la filière des encyclopédistes du xviil^ siècle : il en a l'esprit libéré, la passion de la critique, le goût de l'imprimé. Aussi l'extrême combativité et l'ardeur dans la polémique. Seul un souci perpétuel de la forme, ou, peut-être plutôt de la grammaire, le sépare de ceux qui édifièrent trop vite et dans un style lâché de vastes ensembles de philosophie et d'histoire. Homme de lettres véridique, avant même d'être un critique, c'est un journaliste, trait par lequel il rejoint une fois de plus les contemporains de Diderot. L'autorité qui s'attache à son nom prouve que le journalisme n'est pas si décrié que d'aucuns le prétendent.
Le Journal des Débats a toujours consacré à la critique littéraire un certain nombre de colonnes hebdomadaires. M. Antoine Albalat s'y montre, depuis des années, un bibliographe aussi précis que consciencieux.
Pendant longtemps Henri Chantavoine y a publié de longues études sur les livres du jour. M. Raoul Narsy y commente la production littéraire à intervalles irréguliers. De même, M. André Chaumeix a eu l'occasion d'y parler d'un certain nombre d'ouvrages confinant à la politique.
La critique théâtrale n'a été négligée ni dans l'un, ni Antoine Albalat dans l'autre de CCS grands journaux. Au Temps, après la sorte d'intérim exercée par Gustave Larroumet, à la suite du célèbre Francisque Sarcey, la rubrique fut confiée à M. Adolphe Brisson. Très informé des choses théâtrales, connaissant parfaitement le répertoire classique, soucieux non seulement de donner dans ses articles des notes critiques, mais encore de reconstituer l'atmosphère dans laquelle les pièces de jadis furent montées, la suite de ses feuilletons constitue un chapitre d'histoire littéraire autant qu'un chapitre de critique au jour le jour. Ce qui y manque, peut-être, c'est le ton nouveau d'observation, la marque moderne, la griffe originale à quoi se reconnaît un esprit neuf.
Au Journal des Débats, au contraire, la critique de M. Henry Bidou qui a succédé à Emile Faguet, se distingue par un accent tout nouveau. M. Bidou, en général, ne s'inquiète guère du passé. Ce qu'il veut surtout rendre, c'est le présent, la vision que lui apporte la scène d'aujourd'hui, et il le fait avec un luxe de détails extraordinaire. Il regarde une pièce pour ses côtés extérieurs
Pbai. Mjrtiiice
LA CRITIQUE
Phot. H. Manuel
Francis Chevassu
si Ton peut dire. Il décrit le décor avec minutie, s'appesantit sur le costume et les gestes des personnages, souligne leur accent. Il pénètre ainsi du dehors au dedans et arrive à l'âme même de la pièce en analysant sa forme extérieure. En appliquant ce procédé au théâtre classique, M. Henry Bidou a eu d'heureuses trouvailles.
Au Figaro, d'une plume élégante et prudente, M. Marcel Ballot a longtemps tenu le sceptre de la critique littéraire, confié un peu plus tard à Francis Chevassu, chroniqueur non dénué d'ironie, mais qui apportait à ses lectures hebdomadaires un scepticisme un peu désuet. Ce fut l'un des derniers représentants des boulevardiers.
M. Abel Hermant succéda plus tard à Francis Chevassu. Il apporta, à juger les livres des autres, cette observation aiguë, ce ton de pince-sans-rire, ce style impeccable et volontairement plaqué qu'il dédie à l'étude des âmes d'autrui. Henri de Régnier, qui avait déjà parlé des pièces de théâtre dans le Journal des Débats, et dont les souvenirs et les impressions littéraires sont toujours d'un goût très sûr, analysa les livres au Figaro, après Abel Hermant.
h' Echo de Paris a compté longtemps comme critique littéraire M. Charles Foley qui se spécialisait surtout dans les livres et les études d'histoire. C'est M. Franc-Nohain qui l'a suivi dans cette rubrique qu'il a élargie avec discernement.
Au Journal, le nom de Catulle Mendès domine dans l'une et l'autre branches de la critique. Avec une belle indépendance de pensée, exprimant dans une forme contestable qui touchait parfois au pathos un certain nombre d'idées originales, inspirées toutes par un souci de noblesse d'art, la prose de Catulle Mendès était souvent obscure, difficile à suivre pour les lecteurs d'un quotidien à grand tirage, mais elle séduisait les artistes et satisfaisait les lettrés. L'auteur y affirmait à chaque instant, et à propos de chaque vaudeville ou de chaque méchant livre dont il était contraint de s'occuper, son amour ardent pour le beau et son horreur du bas métier. Toujours il cherchait dans l'ouvrage livresque ou théâtral dont il s'occupait le côté un peu élevé qu'il pourrait louer sans s'abaisser à la flatterie du chef de claque. Il avait de nobles ambitions pour tout le monde et pour tous les genres, et c'est cette noblesse même
Phot. Manuel frères
Franc-Nohain
qui empêchera peut-être son nom de critique de sombrer dans l'oubli. A Catulle Mendès succéda, au Journal, pour la critique des livres, M. Paul Reboux dont Tesprit inventif et malicieux tout à la fois ne tarda pas à découvrir la vraie formule journalistique, celle des petites notes critiques paraissant régulièrement à une place déterminée et résumant, sons une forme
elliptique, une opinion sincècritique littéraire, si imparfaite par son imperfection même, grands quotidiens et eut cet un genre qui leur apparaissait
Moins habile, M. Guslongtemps au Matin les notes donner. Intéressantes et consprécisément de cette concimordant nécessaire pour une avait là une nécessité de forjamais pu s'habituer.
Le Gil Blas et Paris-Jourlittéraires dont le souvenir de-
Phot. H. Manuel
LÉON Werth
re. Cette forme nouvelle de la qu'elle fût, ou, précisément, plut fort aux directeurs des eflPet de réhabiliter auprès d 'eux antédiluvien.
tave Lanson ne put maintenir critiques qu'on l'avait prié de ciencieuses, elles manquaient sion, de cette rapidité, de ce lecture toujours hâtive. Il y me à laquelle M. Lanson n'a
nal furent des journaux très meure vivace dans la mémoire des gens de lettres. Les livres nouveaux y étaient non seulement analysés dans le feuilleton hebdomadaire, mais faisaient l'objet d'innombrables chroniques, et ce sera là, dans cette collection de quotidiens, que les historiens futurs des lettres iront [puiser leurs meilleurs renseignements.
Au Gil Blas, c'était M. Gustave Kahn qui apportait, en parlant de la littérature contemporaine, sa grande culture et le goût de son esprit. L'infortuné André du Fresnois que la guerre devati sacrifier s'y passionnait, d'une charmante façon, pour les écrivains néo-royalistes et envoyait des boutades continues aux romantiques impénitents. M. Léon Werth y était sombre et tourmenté, M J.-J. Brousson sarcastique, M. André Salmon personnel. A Paris- Journal, M. Georges Le Cardonnel dirigeait avec compétence la partie littéraire, et, en des études judicieuses, remettait d'aplomb les hommes et les idées. Il est maintenant au Journal où, sous
Pbot. Martince
Brousson
Pbot. Manuel frères
Georges Le Cardonnel
L'A CRITIQUE
l'autorité bienveillante de Lucien Descaves, bref et avisé critique, il continue à servir les Lettres.
A V Intransigeant , à Paris-Midi, opéraient deux hommes d'esprit : M. Henri d 'Aimeras s'amusait, avec une verve méridionale très poussée, à confectionner de petites notes sur les livres du jour, et le talent pince-sans-rire de M, André Billy trouvait des formules neuves pour définir les écrivains nouveaux. En outre, à V Intransigeant, s'ouvrait une rubrique bibliographique signée Les Treize, qui devait être appelée à une belle fortune. De même, à Comœdia, M. Gaston de Pawlowski débitait de la critique littéraire en petites tranches minces, saupoudrées d'un sel imprévu où il y avait de tout, même des plai^î^nteries de savant et des images échappées des sciences exactes.
Pendant longtemps, M. Henry Lapauze fit la critique littéraire au Gaulois, secondé, du reste, par une légion d'écrivains qui consacraient nombre d'articles et même des études copieuses aux questions littéraires du jour et du passé. M. Léon Blum apportait, à V Humanité, les mêmes qualités que nous avons signalées plus haut à propos de sa collaboration à la Revue Blanche.
A la Petite République, M. Paul Abram appréciait finement les œuvres littéraires une fois par semaine et M^^*^ Henriette Charasson s'emparait du rez-de-chaussée du Rappel où, succédant à M. Hugues Destrem, elle faisait profession de foi de critique de droite, ce qui ne devait pas manquer de surprendre quelque peu les abonnés de ce vieux journal et ce qui eût fait tressaillir dans sa tombe feu Au-
•'7 G. DE Pawlowski
guste Vacquene.
Nous ne devons pas oublier M. Louis Lumet qui, à V Aurore, s'occupa des lettres avec M. Maurice Le Blond. Et il nous faut faire une place au D^ Albert Robin qui, sous le pseudonyme de Mongenault, fit très longtemps une critique intéressante et toujours exactement informée des productions nouvelles dans l'édition européenne du New-York Herald.
A V Action Française, l'activité de M. Charles Maurras ne s'est pas seulement exercée dans le domaine de la politique, elle a envahi aussi celui de la littérature, et, en de substantiels articles, l'auteur de V Avenir de V intelligence a exposé ses doctrines en les confrontant avec la production littéraire du moment. Dans ce même journal, M. Pierre Lasserre a écrit de fortes études sur certains livres qui lui ont paru particulièrement caractéristiques et M. Lucien Dubech a fait ses débuts de critique dramatique, tandis que M. Marsan y poursuivait sa carrière.
A VŒuvre, enfin, après une originale campagne critique de Laurent Tailhade, M. André Billy a déployé pour juger les livres toutes les claires ressources de son esprit logique et précis. Il s'est attaché à l'étude des écrivains nouveaux qu'il a largement contribué à faire connaître au public.
Cette revue rapide des principaux critiques littéraires qui ont écrit dans les journaux entre 1895 et 1920, nous montre que, malgré l'effort accompli ici et là, la revue l'emporte souvent sur le quotidien dans cet ordre d'idées. Il était inévitable, malheureusement, qu'il en fût ainsi dans une presse plaçant au-dessus de tout la grande information et disposant son texte comme une manière de magazine destiné à amuser de grands enfants. Les seuls endroits où la littérature pouvait se maintenir et où elle s'est maintenue, en effet, sont les journaux ayant conservé l'aspect et la disposition de jadis, où toute nuance n'est pas absorbée et où tout ne se mesure pas à la dimension des caractères d'imprimerie. Joignons-y ceux qui se firent de la clientèle littéraire une spécialité et nous aurons ainsi fait très vite le tour de la presse contemporaine.
Cependant, pour être équitable, il convient de signaler l'apparition — très rare — dans ces organes de grand lancement copiés sur la presse américaine, de quelques articles isolés qui rendirent un service considérable à ceux qui en furent l'objet. La présentation au public de Pierre Louys par François Coppée, dans le Journal, celle de M. Fernand Vandérem par le même, celle d'un certain nombre de jeunes par Octave Mirbeau valait un long feuilleton d'antan, faisait le même efïet. Cette tradition n'est pas entièrement perdue, puisque M. Léon Daudet, de nos jours, la continue parfois avec succès. C'est un service d'importance que le grand journalisme rend aux lettres françaises et dont celles-ci peuvent lui demeurer reconnaissantes.
LE ROMAN