‹ Vingt-cinq ans de littérature française (volume 2)Chapitre 56 sur 74 · PAR EUGÈNE MONTFORT · texte numérisé non relu

PAR EUGÈNE MONTFORT

La génération de 1895.

Mon propos est de parler principalement de la génération qui avait dixhuit ans aux environs de 1895. J'estime que l'histoire des années 1895 à 1920, c'est surtout son histoire : l'histoire de sa jeunesse et de sa maturité. Cette génération forme comme l'épine dorsale, ou la moelle, de cette période. Ses idées, sa façon de sentir, de comprendre les hommes et la vie, ses vérités nous régissent encore ; elles restent dominantes malgré le bouleversement formidable de la guerre, et son rôle est loin d'être entièrement joué puisqu'elle approche seulement de la cinquantaine.

Singulière destinée que celle des romanciers de cet âge! Ils survenaient à la fin d'un siècle littéraire incomparable, et dans un temps où tout semblait se renouveler. L'époque débordait d'espérance. Les jeunes hommes de 1895 avaient été confondus, enfants, par les merveilles de 1889. La Galerie des Machines! La machine alors n'était pas encore écrasante, elle n'avait pas arbitrairement transformé toutes les conditions de la vie ; elle paraissait fabuleuse, elle charmait l'imagination, elle faisait rêver, elle était amusante. Ces enfants avaient vu et enfourché les premières bicyclettes, ils avaient commencé à aimer le grand air.

Un édile de Paris, Paschal Grousset, qui d'autre part, sous le nom d'André Laurie, était un écrivain lu parmi les jeunes garçons, ne luttait-il pas alors pour le développement de l'éducation physique dans les lycées } Ceux-ci possédaient une piste cycliste au Bois de Boulogne ; au milieu de cette piste on jouait au ballon. Déjà un « stade » ! Mais le sport semblait encore un jeu pour des adolescents sains qui ne faisaient pas de phrases. La boxe n'était pas née en France, — la boxe, qui a introduit l'idée de combat dans le sport, et tout ce qui s'ensuit. Un jeu, comme le canotage pour l'âge précédent...

La génération, qui apparaissait vers 1895, était donc saine, robuste, émerveillée par la vie, croyante en les hommes, ardente et enthousiaste. La France semblait si forte, alors — relevée de 70 — l'univers si sûr, que la jeunesse pouvait être anarchiste, antimilitariste, s'enivrer sans danger d'idées et de mots. Elle se passionnait pour l'Affaire Dreyfus, elle se battait, emportée par sa fièvre, elle était un peu folle et très peu pratique. On n'avait pas encore inventé les prix littéraires, et quant aux éditeurs, au lieu de courir aveuglément après les

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jeunes, ils les fuyaient éperdûment. On n'écrivait donc que parce que l'on aimait à écrire, car on ne pouvait escompter aucun bénéfice. Le public n'existait point, il ne pouvait pas être question de l'atteindre pour un écrivain nouveau de la fin du xix^ siècle. Il n'y songeait donc pas. Et s'il écrivait, c'était pour soi, parce qu'il avait ça dans la peau.

Aussi tout l'attirait, tout l'intéressait. Il se sentait à une grande époque, époque vibrante, époque de vie débordante, de vastes préoccupations sociales, de profondes secousses politiques, d'inouïes découvertes scientifiques. Au seuil d'un nouveau monde, il était sollicité de toutes parts, en proie à mille tiraillements, livré à tant d'attractions, à tant de surprises !

C'est peut-être à cause de sa curiosité constamment éveillée et surexcitée, de son extrême sensibilité, de ses émotions non disciplinées, de ses transports précurseurs, que cette génération généreuse a donné l'impression d'être éparpillée, et que le public a pu supposer qu'elle s'était imparfaitement réalisée. Impression fausse, jugement prématuré et superficiel qui vient de ceci qu'au moment où arrivant à la maturité, elle allait offrir à la critique attentive le moyen de jeter sur elle un regard d'ensemble, déjuger son œuvre, 1914 éclate et disperse tous ces écrivains à la veille de conquérir la grande illustration. Ils doivent tout quitter pour aller se battre. Un abîme se creuse. Parmi les meilleurs, plusieurs restent sur les champs de bataille. Cette génération est décimée.

Mais pour l'observateur impartial et renseigné, aucune n'a été plus riche en talents, ni plus désintéressée: on s'en apercevra chaque jour davantage, à mesure que le temps passera.

Combien de romanciers de cette génération ont écrit de maîtres livres, et n'ont pas fourni de carrière! Je pense à Philippe, à Yell, à Talon, à Daguerches, à Roupnel, à Louis Codet, à vingt autres. Cette étude va essayer de montrer l'opulence, la richessse magnifique et les réalisations de la génération qui avait dix-huit ans aux environs de 1895.

La situation du roman en 1895.

Quel spectacle le roman offrait-il à un jeune homme en 1895 ?

Commençant à ouvrir les yeux à la littérature, voilà ce qui frappait son regard :

Zola à l'apogée de sa renommée. Mais les Rougon-Macquart terminés, La période combative, l'époque conquérante du Naturalisme close. Son chef, fort attaqué par la génération nouvelle, par les jeunes de 1885, qui réagissaient violemment contre sa doctrine littéraire, avait commencé la publication des Trois Villes : Lourdes, Rome, Paris. L'effort de Zola, jusqu'à sa fin (1902),

LE ROMAN

allait devenir de plus en plus social.

Maupassant était mort (1893), l'inimitable Maupassant.

Une autre forme romanesque florissait :

le roman psychologique qui entrait à l'Académie, cette année même, avec M. Bourget, dont les chefs-d'œuvre pour gens du monde. Mensonges^ Cruelle énigme, etc., étaient célèbres depuis déjà longtemps. On sentait déjà que l'œuvre laborieuse de ce bon critique et médiocre romancier risquait fort de ne pas lui survivre.

Loti aussi était célèbre et Académicien. Le public avait consacré le succès de ces deux romanciers.

Anatole France était moins avancé.

Bien que sensiblement plus âgé que ces écrivains, il venait seulement'd 'obtenir avec

Zola, par Léandre

Alphonse Daudet, par André Gill

Xç^Lys Rouge (1894), le premier de ses grands succès. Il n'avait pas comme eux organisé sa carrière, et il avait flâné en chemin. C'est ainsi qu'il appartient à notre histoire, parce que c'est précisément pendant la période que nous étudions qu'il a conquis sa gloire.

Alphonse Daudet avait à peu de chose près terminé son œuvre. Dans deux ans il allait disparaître, un an seulement après le vieux Concourt, lequel avait survécu si longtemps à son frère Jules, à son frère au très grand talent. Alphonse Daudet, en imitant un peu Dickens, mais sans la profondeur dramatique de l'Anglais, avait édifié une œuvre fine, riche en jolis détails. Au-dessus de ces maîtres, enfin, planait l'ombre majestueuse de Barbey d'Aurevilly qui avait disparu depuis plus d'un lustre.

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Mais entre ces grands noms, dont tous les échos retentissaient, le jeune homme de 1895 entendait prononcer faiblement encore ceux de ses aînés immédiats, mêlés à ceux d'écrivains plus âgés, que le public n'avait pas encore complètement adoptés : les Huysmans, les Rosny, les Lorrain, Octave Mirbeau (l'aîné de tous, mais n'ayant encore renom que de journaliste) ; avec ceux-ci nés entre 1860 et 70: Barrés, Gourmont, Paul Adam, Tristan Bernard, René Boylesve, Jules Renard, Hugues Rebell, Abel Hermant, Henri de Régnier, Marcel Schwob, Maurice Maindron, Pierre Loûys

Ces écrivains étaient plus artistes, et généralement plus cultivés, que les romanciers naturalistes. Leurs tendances semblaient diverses, et pourtant en y regardant de près on pouvait assez facilement reconnaître les influences qu'ils subissaient et comprendre la formation de chacun. Les plus anciens avaient subi l'influence de Concourt ; les suivants issus du symbolisme : Courmont, Régnier, Schwob , puis Jammes , Cide , Jarry , — précédemment Laforgue — n 'écrivaient point de romans véritables, mais des contes poétiques, allégoriques, recherchés, hors la vie, nettement opposés au naturalisme. Un autre groupe était celui de la Revue Blanche, quelque peu mêlé, où se confondaient sans se heurter l'humour de Tristan Bernard, l'anarchisme de Paul Adam, le sourire pincé de Jules Renard, la sentimentalité de René Boylesve, la frénésie d'Hugues Rebell. Ce groupe était un groupe de prosateurs assez différent du précédent, formé plutôt de poètes devenus prosateurs.

Un peu à l'écart, on voyait Maurice Barrés, Léon Daudet, qui se moquait dans les Kamtchatka de tout ce monde-là, Abel Hermant.

Mais examinons ces romanciers que le jeune écrivain de 1895 distinguait autour de lui à son entrée dans la vie littéraire. Ils ont été ses contemporains, ils ont fait et achevé leur œuvre, tandis qu'il poursuivait la sienne. Ils ont exercé de l'ascendant sur son esprit. Il convient de les étudier avant de passer à l'étude de sa génération.

Les descendants de Concourt et ses familiers.

Les Concourt, et surtout Edmond, le survivant, avaient créé une certaine façon de mal écrire, dans une langue tarabiscotée, remplie de néologismes non étudiés et superflus qui, sous le nom de style artiste, connut la plus grande vogue: il se donnait comme plus apte à rendre la multiplicité des sensations. Joris- Karl Huysmans, néerlandais d'origine, curieux esprit, aux tendances les plus contradictoires, à la fois réaliste et mystique, crut aux vertus du style artiste, et ce fut lui sans doute qui, grâce à des dons d'écrivain remarquable, l'employa avec le plus d'autorité.

LE

ROMAN

En 1895, si Huysmans avait depuis jlongtemps déjà publié son célèbre : A Rebours, le monde littéraire était encore occupé de lui : il se convertissait, sa conversion faisait grand bruit ; on en avait suivi les étapes dans Là-Bas, dans En Route, et l'on se demandait si Huysmans, amateur d'art, avait été séduit par la pompe extérieure, le décor, toutes les magnificences du catholicisme ou si son âme de vieux célibataire endurci et de rond-de-cuir lettré avait vraiment été touchée par la grâce. Au moment d'entrer en religion, il écrivait à son ami l'abbé Mugnier (^) : « Je me roule dans les vêpres, dans les suffrages des Saints. Je hume les vieux encens, les relents des vraies cires. » Catholicisme bien sensuel et littéraire. Mais est-il interdit à un croyant de garder son tempérament, de ne pas renoncer à tous ses goûts, surtout lorsque la foi lui vient sur le tard, et, comme à l'auteur d'En Route, après trente-deux ans de bureaucratie (dont il espérait bien qu'ils lui seraient comptés là-haut comme purgatoire).

Huysmans avait choisi les Bénédictins où il était oblat, — c'est-àdire vivant hors clôture et sans l'habit, mais en suivant la règle et les offices du couvent — parce que, expliquait-il, les Bénédictins menaient à la fois la vie contemplative et la vie studieuse, que c'était un ordre de luxe en ce sens qu'il paraissait ne servir à rien directement. Les Bénédictins, vrais artistes, non seulement célébraient l'office liturgique avec autant de science que de ferveur, mais ils avaient restauré le plainchant, et les anciennes et belles formes des vêtements sacerdotaux.

Tel était le Huysmans qui intéressa les jeunes écrivains depuis 1895 jusqu'à sa mort survenue en 1907. On raconte {^) qu'avant d'écrire la vie de Sainte Lydwinne de Schiedam, il avait hésité entre plusieurs saintes, dont Christine de Stumbèle, à laquelle les diables faisaient des farces scatologiques, qu'ils se plaisaient à couvrir d'ordures. Il disait de cette sainte qu' « elle avait vécu dans une gloire d'étrons ».

Voilà sa manière. Le naturaliste n'a pas renoncé. D'ailleurs, dès les pre-

(') Note citée dans Le Figaro par M. Julien de Narfon.

(') Cf. Georges Aubault de la Hauite Chambre : Huysmans, souvenirs.

Huysmans, par Achille Ouvré

mières pages de Là-Bas, Durtal cherchant à définir vers quelle doctrine littéraire il se sentait de plus en plus porté, avait prononcé le terme de naturalisme spiritualiste. Le naturalisme d'Huysmans finit en naturalisme spiritualiste.

D^A Rebours à En Route, à La Cathédrale, son œuvre raconte l'histoire intérieure d'un homme, et d'un homme d'une originalité certaine. Document psychologique, en même temps que peinture des petits côtés d'une époque. Il existe dans Huysmans un goût de la sincérité, de la véracité qui, uni à son inquiétude, émeut.

Cependant on peut se demander si ce qui restera le plus sûrement de lui, ce n'est pas plutôt certains petits livres de description comme La Bièvre et Saint- Séverin. Ayant médité longuement sur les choses et les paysages qu'il regardait, il décrit avec amour. Alors il atteint tout naturellement un style pur, fort éloigné du style artiste.

D'ailleurs, tel qui se plaisait à employer le style artiste ne l'appréciait pas toujours chez les autres. Huysmans, dans Là-Bas, place dans la bouche de des Hermies, ce jugement sur Rosny : « Zola n'a. Dieu merci, pas suivi jusqu'au bout dans ses romans les théories de ses articles qui adulent l'intrusion du positivisme en l'art. Mais chez son meilleur élève, chez Rosny, le seul romancier de talent qui se soit en somme imprégné des idées du maître, c'est devenu, dans un jargon de chimie malade, un laborieux étalage d'érudition laïque, de la science de contre-maître ! ». Huysmans traite le style de Rosny de jargon de chimie malade, mais il écrit : « des articles qui adulent V intrusion du positivisme en Vart.)) La Paille et la poutre. D'ailleurs Rosny, en effet, dans le Termite, auquel s'applique si l'on veut la phrase de Là-Bas, parle d^ association idéennes, ou bien il dit que « A^oé'Z identifia toujours V ambiance à sa philosophie dévoreuse)).

En 1895, Rosny avait à peu près abandonné ce style, il apparaissait bien plus alors un descendant de Zola, comme l'avait écrit Huysmans, que de Concourt, qui n'était intervenu que pour tarabiscoter et enlaidir son langage.

J.-H. Rosny, bien qu'il ait fait partie des Cinq, qui rompirent avec l'école de Médan, a hérité de Zola son goût pour la science, et un certain penchant à philosopher. Mais la science et la philosophie de Zola demeuraient simples, populaires, vulgarisatrices. Celles de Rosny sont plus ambitieuses, en n'offrant peutêtre pas, avouons-le, beaucoup plus de sécurité. C'est que la philosophie, en art, ne doit pas se voir. Le lecteur tirera lui-même d'un roman sa pensée philosophique: que le romancier donc se garde de nous exposer plus ou moins directement son système du monde, nous le déduirons des actions de ses personnages, des situations, de la vie qu'il place sous nos yeux.

LE ROMAN

Chez Rosny, le philosophe et le savant se voient, au lieu de se laisser apercevoir. Dans Torches et Lumignons, il parle de son goût extrême pour la métaphysique et pour la science. Peut-être ce goût extrême qui souvent apparaît dans ses livres, et sa langue aussi qui s'est toujours ressentie, malgré tout, de son origine « artiste », ont-ils empêché que soit mise à sa place dans la littérature contemporaine une œuvre considérable, et variée, puissante, éblouissante, qui comprend, depuis de curieux romans préhistoriques comme F^wzV^A, jusqu'à de grands romans sociaux comme La Vague rouge, sans oublier un nombre infini de nouvelles dont maintes remarquables. En 1920, J.-H. Rosny avait publié soixante-quinze volumes.

Des Rosny (^), Léon Blum a dit : « Leur cerveau agite évidemment, avec des trépidations fort sincères et un bel enthousiasme, des fragments d'encyclopédie mal digérée. Si, outre ce qu'ils ont, ils avaient encore ce qui leur manque, ils compteraient parmi les plus grands artistes de tous les temps ».

J.-H. Rosny aîné, par Don

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Autographe de J.-H. Rosny Aîné

(') Cf. Nouvelles conversations de Goethe avec Eckerniann.

Je ne parle que de Rosny aîné parce que, dans son livre de souvenirs, Rosny aîné dit toujours je, son frère ne paraît pas exister. Il semble bien que, dans les ouvrages qu'ils ont signés ensemble, Justin Rosny (le jeune) apportait quelque chose d'anodin, d'assez superficiel, tandis que les conceptions vastes et la profondeur de l'observation appartenaient à l'aîné.

ANS

Jean Lorrain lui, ne marquait aucune prétention philosophique : c'était un chroniqueur de talent. Il tenait aussi des Concourt le style artiste, étant exactement le contemporain de Rosny, mais un style artiste, plus artiste que celui

de Rosny. Avant d'être journaliste, il avait été poète : il aimait le mot rare, l'épithète voyante, mais avec finesse. Il ne faut pas oublier des romans comme M. de Bougrelon, comme M. de Phocas où l'on retrouve, parmi le papillotement des phrases et le chatoiement des images, l'atmosphère exacte d'un certain moment assez dépravé de la vie parisienne.

Jean Lorrain, par Henry Bataille

Je ne crois pas arbitraire de rattacher à Concourt tous ceux qui, n'ayant pas été contaminés par sa déplorable écriture, ont subi son influence personnelle, étant de ses familiers, fréquentant assidûment son grenier, devenant plus tard même — quelques-uns — Académiciens de son Académie. Je cite donc à cette place Elémir Bourges dont l'œuvre romanesque avait déjà paru en 1895, et qui de plus en plus a pris figure d'érudit pour qui l'œuvre d'imagination est surtout un délassement, Lucien Descaves, que le théâtre a peu à peu enlevé au roman, mais qui, dans la période qui nous occupe, a publié un livre solide : La Colonne (1902), le fécond Paul Margueritte, avant les pâteux Tronçons du glaive, écrits avec son frère Victor, Jean Ajalbert qui, étant allé en Extrême-Orient, en a rapporté des ouvrages colorés comme Raffin Su-Su et Sao Van Di, et j'arriverai à Léon Daudet et Abel Hermant.

Léon Daudet, enfant de littérateurs, élevé au cœur du monde littéraire, traité par le vieux Concourt comme un petit-fils, ï s'était tourné d'abord vers la médecine. Il écrivit sur les mé- ^ decins un roman satirique. Ayant alors découvert en lui le don héréditaire et le goût d'écrire, il abandonna l'hôpital, mais non pas une certaine vision médicale. Tous ses personnages sont des clients : physiologiquement tarés, malades, ou pervertis. De ses années d'externat il a gardé encore un rire assez cruel, une

Lucien Descaves par H. Reboul

LE

ROMAN

certaine insensibilité et le goût de la scatologie courants dans les salles de garde. On a dit que c'était un brouillon qui avait gâté beaucoup de beaux sujets* En réalité, sollicité par tant de choses : politique, polémique quotidienne, journalisme, il n'a guère le temps de faire des romans. Un roman ne s'improvise pas. Les plus grands génies romanesques, s'ils écrivent vite, portent longtemps leurs sujets, accouchement parfois rapide, parturition longue et laborieuse. L'auteur des Kamtchatka est trop bousculé pour pouvoir méditer. On regrettera que, poussé par une sorte de fièvre, de surexcitation peut-être morbide, il se soit ainsi dispersé. Car il aurait sans doute pu réaliser un grand roman. Avec son don de vie extraordinaire, sa verve incomparable, il a su tracer dans ses volumes de souvenirs des portraits que l'on ne peut plus oublier. Mais son imagination, dérivée sur les intrigues delà police, obsédée par l'adultère, l'inceste et la luxure, est Léon Daudet, par Don

-, Autographe de Léon Daudet

monotone, tandis que son observation est toujours prête. Il possède, au

point le plus aigu, le sens du ridicule. M. Jules Bertaut a bien marqué quel avait été pour Léon Daudet, l'héritage de son père, l'usage qu'il avait fait

de cet héritage : « Cette tendance subtile qui poussait Alphonse Daudet à observer très exactement et de très près les petites manies de chaque individu, avec un sens très fin des ridicules, est devenue chez le fils une véritable manie à quérir les traits comiques de l'humanité ; les traits menus que le père rendait si justement, apparaissent, derrière les verres grossissants du fils, comme d'énormes tares qui défigurent l'humanité entière, des vices prodigieux, des défauts inouïs qui deviennent le Défaut, le Vice, la Tare (^) ».

La surexcitation maladive de Léon Daudet, son manque d'impartialité dans l'observation, l'ont avec la hâte, la précipitation dans la composition, empêché de nous donner l'œuvre que nous aurions pu attendre de lui. Il l'a bâclée.

Si le fils d'Alphonse Daudet se (p,oto MartM) ^oyalt traité par Edmond de Concourt,

Abel Hermant

comme un de ses petits-enfants, Abel

Hermant était un des jeunes gens les mieux accueillis au Crenier, par

(^) Jules Bertaut : Chroniqueurs et Polémistes.

LE ROMAN

le vieux Maître dont le souvenir est conservé dans la Journée brève (1920).

« Mémoires pour servir à l'histoire delà Société », tel est le titre général dont M. Hermant a baptisé la série de ses romans de la maturité. Celui d'entre eux qui semble doué de l'existence la plus durable, c'est Courpière. Dans les Souvenirs du Vicomte de Courpière, l'écrivain a créé un type. Ce livre est réussi, léger, mais non pas superficiel, comme Transatlantiques et Trains de luxe; là M. Hermant se montre en possession de tous ses moyens. La dure satire est souriante, et si mesurée dans l'expression qu'on l'accepte paisiblement. Il n'effraie pas. Cette œuvre pénétrante et spirituelle a de la portée.

On a reproché à M. Hermant d'avoir outré ses personnages. Il a lui-même répondu à ce reproche en disant d'une de ses héroïnes : « Je certifie qu'on n'a jamais articulé sur cette femme que des mensonges, mais que les calomnies la peignent au vif, et, en fin de compte, telle qu'elle est... » La vérité, en effet, importe peu, à condition que la transposition de la vérité soit juste.

Après la Guerre, M. Abel Hermant, a voulu traiter des sujets sérieux, ou qui en aient l'air. Il est devenu grave, phraseur, parfois oiseux. Ses anciens lecteurs le suivent difficilement. Cependant l'auteur de Courpière écrit avec aisance de la façon la plus classique, et il a mis dans la bouche d'un de ses personnages, le littérateur Philippe Lefebvre, à quelqu'un qui lui disait : « Vous écrivez. Monsieur, comme si les Concourt n'avaient jamais existé, cette réplique : « Mais je l'espère fichtre bien!... »

En 1895, le jeune écrivain se trouvait donc en présence, d'abord, de ce qui restait des naturalistes et des réalistes, et de leurs descendants. Il avait aussi en face de lui des parnassiens qui s'adonnaient, sur leurs vieux jours, au roman : Catulle Mendès {La Maison de la Vieille), François Coppée (Toute une Jeunesse,) et des écrivains sans âge, destinés de toute éternité à l'Académie, comme Paul Hervieu (Peints par eux-mêmes, U Armature).

Mais ce qui représentait pour lui la nouveauté, ses aînés immédiats, ses grands frères, ceux qu'il suivait et qu'il étudiait avec le plus d'intérêt, c'était les écrivains nés à peu près entre 1860 et 1870.

Les romanciers du Symbolisme et de la " Revue Blanche *\

Il semblait que l'on se trouvât à un tournant de l'histoire du roman. Des influences contradictoires jouaient. Ce qui restait du naturalisme et du réalisme à la Concourt, nous venons de le voir. A ces formes survivantes, une génération qui environnait la trentaine allait mêler ses tendances, ajouter son apport. Des prosateurs issus du symbolisme, originellement poètes, artistes raffinés, d'autres

groupés à la Revue blanche ou autour de cette revue, plus réalistes, observateurs et ironistes, allaient élargir le cadre du roman, le transformer, sous la poussée de leurs talents si variés, en un genre infiniment souple, presque indéfinissable, limité par rien, voué pour un temps au rêve et à l'invention poétique en même temps qu'à la description de la vie, et dans lequel pouvaient rentrer toutes sortes d'œuvres, sans aucune ressemblance, sans nulle parenté les unes avec les autres. Le roman redevenait un art. Mais après cette débauche, quand cette sorte d'insurrection intellectuelle serait réduite, à la fin de cette bataille des tempéraments les plus contraires, aurait-il trouvé une orientation nette ? Pourrait-on de nouveau le définir? Nous chercherons plus loin à répondre à cette question.

Un poète comme Henri de Régnier, un essayiste comme Rémy de Gourmont, un très rare artiste comme Marcel Schwob, s'ils abordaient le roman, c'était en réaction absolue contre le naturalisme. Extrêmement lettrés, érudits, ayant écouté la leçon de Mallarmé, hantant les bibliothèques, vivant dans un monde illusoire et précieux, le naturalisme leur était odieux. Ils mettraient dans un récit du rêve, de la poésie, une sorte de 'vérité supérieure, volontairement fort éloignée, très ignorante, de l'existence quotidienne. Ils y introduiraient quelque métaphysique. Ils composeraient une œuvre d'art hautaine et mélancolique, pâle princesse songeant dans un parc d'automne. Ainsi les Contes à Soi-même ou le Trèfle noir, d'Henri de Régnier.

Mais Henri de Régnier devait subir une évolution remarquable. De La Double Maîtresse (1900) à la Pécheresse (1920), il parcourt une longue route où le souvenir du point de départ symboliste se perd complètement. Le Grand Siècle, voilà l'époque, Versailles, Venise, voilà les villes dont la méditation a mûri son aristocratique talent. Dans le Bon Plaisir, dans le Mariage de Minuit, on trouve un art distingué, qu'une pointe de libertinage pimente parfois. On le sent moins à l'aise dans le roman moderne qu'il traite nonchalamment et, semble-t-il, avec l'ennui même dont l'accable le temps où il lui a fallu vivre.

Rémy de Gourmont sacrifia peu au roman. Après les « proses » de ses années d'apprentissage, de la période pendant laquelle il se cherchait, les Histoires magiques ou les Chevaux de Diomède, il n'a guère écrit qu^ Une Nuit au Luxembourg et Un Cœur virginal, délassements, jeux, intermède dans une vie laborieuse et consacrée tout entière aux plus graves problèmes de la pensée.

Le conteur issu du symbolisme vraiment caractéristique demeure Marcel Schwob. L'auteur de Cœur double et du Roi au masque d'or restera. Il a écrit des contes d'une fermeté magnifique ; sous l'influence de Poë et de Baudelaire sans doute, mais dans un style si sûr, avec un tel amour et un tel respect de la langue, émanés d'une si haute culture, sachant si bien rejoindre V humain à travers tous

LE ROMAN

les livres que la sécurité, à son sujet, est complète. Marcel Schwob plaçait haut l'intelligence. Il ressentait une horreur profonde pour la sottise, le lieu commun, le journal {Mœurs des diurnales). Sa formation complexe : culture grecque, culture du moyen-âge, culture anglaise, habillait d'une vaste imagination très colorée une belle sensibilité. Marcel Schwob n'a pas composé d'ouvrages de longue haleine, mais il avait réfléchi à l'avenir du roman, et dans la préface de Cœur double, il écrivait : « Si la forme littéraire du roman persiste, elle s'élargira sans doute extraordinairement.... Le roman sera sans doute un roman d'aventures dans le sens le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et du monde extérieur... » Zola disait de son côté : « Je crois à une sorte de classicisme du naturalisme (^) ».

Avant d'en arriver là, notons comme romanciers ou conteurs issus du symbolisme, mais cadets des précédents : André Gide {V Immoraliste, les Caves du Vatican) ^ auteur subtil, curieux, mais décevant, sophistique et d'une pensée fuyante, affligé de sérieuses tares morales et intellectuelles, écrivain d'ailleurs surfait, Camille Mauclair de qui le Soleil des Morts demeurera comme un document important sur Mallarmé et son entourage, Alfred Jarry dont la célébrité d'Ubu-Roi ne doit pas faire oublier Les Jours et les Nuits, ni surtout le Surmâle, roman étrange, d'une langue forte et savante, et parvenons à deux écrivains qui se dégagent complètement de l'esthétique symboliste : Pierre Loûys et Francis Jammes.

Le roman le plus connu de Loûys, Aphrodite, n'est pas son meilleur ; c'est le premier qu'il ait écrit, étant fort jeune et non point encore en pleine possession de son art. Mais il devait vite acquérir la maîtrise, car deux ans après Aphrodite, en 1898, paraissait la Femme et le Pantin, ouvrage durable. C'est Sanguines, cependant, un recueil de plusieurs nouvelles parfaites, d'une langue pure, qui fait le plus profondément regretter qu'un tel artiste ait si tôt cessé d'écrire.

Pierre Loûys, par Henry Bataille

(0 Enquête sur l'Evolution littéraire, de Jules Huret.

Francis Jammes, on l'a dit souvent, est un prosateur délicieux. Sa Clara d'Ellébeuse conserve toujours, malgré les années, la jeunesse, le charme, la fraîcheur d'autrefois.

Contemporainement, parallèlement à ces écrivains, travaillaient les jeunes gens de la Revue blanche. Ceux-ci, alors que les prosateurs venus du symbolisme étaient pour la plupart primitivement des poètes, ceux-ci étaient de bons et de solides prosateurs. Ils considéraient volontiers la poésie comme un exercice d'assouplissement, mais convaincus [de l'excellence, sinon de la prééminence de

la prose, ils l'avaient toujours pratiquée, et, attachés à la réalité, à l'observation, comme un de leurs aînés qui devenait un de leurs maîtres : Octave Mirbeau, ils étaient des romanciers, à tel point même que c'est de leur groupe qu'allaient s'élever deux des trois plus importants romanciers de cette génération-là.

Dans ce groupe de la Revue blanche^ on ne rêvait pas parmi des paysages de songe, on ne s'abandonnait guère à la mélancolie de l'automne, et l'on pratiquait peu la métaphysique, mais on cherchait à voir la vie et à la peindre, chacun avec son tempérament, chacun selon ses moyens. On distinguait là un Maindron, un Rebell, un Boylesve, un Paul Adam, un Jules Renard, un Tristan Bernard.

Assez dissemblables, ces auteurs avaient toutefois des points communs : une certaine liberté d'esprit, de l'aversion pour tous les préjugés, le goût de la clarté, le respect de la langue française, une tendance, tout en aimant la nouveauté, à un retour vers une certaine tradition. Le bouillonnant Paul Adam, d'ailleurs, grand amateur de paradoxes, pratiquant une syntaxe très personnelle, faisait un peu figure à part dans ce milieu.

Maurice Maindron, de beaucoup le plus âgé, mais qui avait donné son premier livre : le Tournoi de Vauplassans, en 1895 seulement, a montré dans ses romans de reconstitution historique Saint-Cendre ou Blancador V Avantageux, la plus franche humeur. Il connaît parfaitement la vie familière et l'apparence extérieure du passé. Sans doute est-ce au xvi® siècle qu'il eût préféré venir

{Photo H. Manuel)

Maurice Maindron

LE ROMAN

au monde, mais la petite erreur de date commise à son détriment par la destinée, ne lui a pas donné uncœur nostalgique, ni l'air ténébreux. Il s'est accommodé tout de même d'une époque où l'on trouve encore de belles armures chez les brocanteurs, et où, pour peu que l'on possède un goût de collectionneur et de l'imagination, on peut retrouver les ivresses du temps passé et courir, assis dans son fauteuil, les plus fracassantes aventures.

Hugues Rebell est bien différent. S'il place à Venise, et au xvi^ siècle lui aussi, les personnages de la Nichina, en les peignant il pense à des contemporains : « Les héros sont de notre temps, disait-il... Ah! si on les connaissait! » (^) Il ne fait pas d'archéologie, mais comme l'action est violente, il l'a reculée dans le temps, à une époque où elle devenait plus vraisemblable. Hugues Rebell montrait une invention assez frénétique, parce qu'il avait le sang ardent, et un cœur passionné. Avant d'écrire des romans, il avait publié les Chants de la Pluie et du Soleil, poèmes en prose d'un accent éclatant. Sa mort prématurée (1905) | est infiniment regrettable.

Le plus original du groupe était Jules Renard, qui s'était créé une manière, et avait inventé son ' art. Si l'auteur des Bucoliques a beaucoup aimé La Fontaine, il ne lui ressemble guère. Seulement, comme le Bonhomme, il haïssait toute redondance, il avait besoin de vérité et de naturel. Son sourire

est pincé ; c'est qu'il démonte tous les sentiments, ■ ■

et leur applique une méticuleuse analyse, afin de

les rendre avec une exactitude scientifique. Mais Hugues Rebell. par Pierre Veber

il lui arrive quelquefois, en voulant éviter le faux,

l'exagéré, de dépouiller à l'excès et d'appauvrir la vie intime de ses personnages. Quand il est bon, il est excellent. Sa phrase courte est définitive. Elle aboutit au chef-d'œuvre d'expression. Jules Renard sait découvrir des rapports nouveaux, imprévus, qui amènent sur nos lèvres un sourire étonné et ravi. Il y a en lui quelque chose de Japonais, une ingéniosité, un amour et une intelligence des détails, une certaine poésie courte et irréfutable qui saisissent. D'ailleurs on sent au fond une souffrance : à l'origine de cette sensibilité si fine, si subtile, une blessure. Poil-de-Carotte a toujours renfoncé ses envies de pleurer, il s'est moqué de lui-même en même temps que de M. et de M"^^ Lepic, mais ça lui a fait mal. Il se mordait très fort les lèvres. D'où cette amertume

(') Georges Le Cardonnel et Charles Vellay : La Littérature contemporaine.

Photo H. Manuel)

pudique — cette émotion qui nous touchent si profondément, et qui humanisent

tant de pages de Jules Renard.

Tristan Bernard l'admirait profondément.

Tristan Bernard a d'autre part subi l'influence des humoristes anglais. On trouve dans son esprit une bonhomie qui vous approche de lui. Il semble naïf, on dirait que tout ce qu'il découvre l'étonné, et cet étonnement devant tant d'absurdités et de paradoxes, cet étonnement, que nous partageons tout de suite, détermine notre rire. Mais Les Mémoires d'un Jeune homme rangé et Un Mari pacifique, d'une observation un peu terre-à-terre ne faisaient pas prévoir Amants et Voleurs, admirable recueil de contes pour la plupart tragiques, où l'auteur a montré sa maîtrise. Tristan Bernard est singulièrement pénétrant, son regard va loin ; mais une certaine nonchalance naturelle l'a empêché, hélas ! de persévérer dans une voie qui lui appartenait en propre et où il eût peut-être — en employant l'art le plus sobre — égalé les Russes.

Sans doute peut-on, sans trop d'arbitraire, rattacher à ce groupe de la Revue blanche, à cause de nombreuses affinités, deux écrivains qui ont suivi chacun plus tard une route éloignée du roman, mais dont la contribution passagère à ce genre a marqué : Alfred Capus, indulgent observateur des faiblesses humaines {Années d'Aventures, Robinson) et Fernand Vanderem [Les Deux Rives) lettré sans peur et sans reproche.

Mais de ce groupe sont sortis deux romanciers, exclusivement romanciers, René Boylesve et Paul Adam auquel je vais joindre Louis Bertrand, bien que venu d'un autre horizon, parce que tous les trois sont les plus représentatifs romanciers et les plus importants de leur génération.

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Autographe de Tristan Bernard '

LE ROMAN

Paul Adam, René Boylesve, Louis Bertrand*

Paul Adam semble primer. Son labeur considérable, sa fécondité, le nombre de ses livres, imposent tout de suite l'idée que la première place lui revient. Quand on a lu ses romans, on est plus hésitant. Comment prévoir ce qui reste n de tant de pages écrites dans la fièvre ; celt2 œuvre, hâtivement construite, durera-t-elle beaucoup plus que le temps qui l'a vu s'édifier ?

En 1895, Paul Adam sort de la période tâtrunante de ses débuts. Il est en possession de luimême. Le Mystère des Foules, le premier de ses grands ouvrages, contient des pages puissantes,

Paul Adam vers 1890, par Zed

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ANS

et correspond à son tempérament, lequel le pousse à peindre plutôt des ensembles que des individus, une foule, un pays plutôt qu'un homme. Il s'attaque quelques années plus tard à une « Tétralogie » : La Force, VEnfant d'AusterlitZy La Ruse, Au Soleil de Juillet, dans laquelle il veut ressusciter presque un demi-siècle de vie française, la gloire militaire de Napoléon, le retour des Bourbons, les barricades de 1830, puis les Orléans. Son Orner Héricourt, fils d'un soldat républicain, finit ministre après avoir traversé

tous les régimes, avoir subi toutes les secousses de ces époques troublées. Certes il y a de la grandeur dans la conception de cette « tétralogie », mais pour la réaliser, Paul Adam était-il à la tailled'un Victor Hugo ou d'un Balzac.^ Il le pensait.

Ce qui lui manque, pour être le grand romancier qu'il avait la noble ambition d'être, c'est la sensibilité. Paul Adam ne croit qu'à l'intelligence. Or, pour un créateur, c'est la sensibilité qui doit ouvrir la porte à l'intelligence (^). Il doit se soumettre humblement à la vie. Il doit avoir éprouvé les émotions, les sentiments communs à tous les hommes.

Les personnages de Paul Adam ne vivent pas, ils sont sortis de l'imagination de l'auteur, laquelle n'est pas fondée humainement. Il croit copier la vie, il la refait, et selon ses thèses. Comme il sent qu'il est incapable de créer des personnages vrais, de chair et de sang, il se compose une doctrine pour masquer cette faiblesse, pour la déguiser en vertu : « Il ne se soucie guère de creuser la psychologie d'une âme : il juge le drame du moi achevé par nos grands classiques », dit un de ses admirateurs, M. Jean Royère (2). A Jules Huret jadis, il avait confié, que l'art est «un moyen pour faire prévaloir un système et mettre au jour des vérités », et que pour lui l'homme est « une cellule cérébrale ». Jugeant le

(') « L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes! » (Maurice Barrés). (0 Préface de Dieu.

(Pboto Crevaux)

Paul Adam, par J.-E. Blanche (Musée du Luxembourg)

LE ROMAN

drame du moi achevé par les classiques ^Fa.u\ Adam veut écrire le drame des groupes. Il se sent fait pour décrire des ensembles, des foules, des forces naturelles et non pas l'homme, car pour décrire l'homme, il faut le voir d'abord autrement que comme une cellule cérébrale. Des ensembles, des foules, des forces... mais l'homme est à la base : il faut d'abord le peindre, pour peindre un groupe ou une race. Et Paul Adam échoue là.

Il crée arbitrairement un univers non conforme à la réalité. Lyrique, il n'est pas poétique. Intellectuel, naturellement synthétique et abstrait, le théoricien ne devient que par volonté concret et analytique, c'est-à-dire romancier. Idéologue, son idéologie est intarissable. Il s'est passionné pour Byzance. Puis du VIII® siècle, il est allé promener sa fièvre créatrice dans le xiv®. L'Italie, la France, l'antiquité, le moyen-âge, les temps modernes et ceux à venir ont tenté son abondance. Et s'il a regardé vivre des financiers et des acteurs, il sonde aussi l'âme de Lertineaux, meneur de grèves (^).

Ses amis s'extasieront devant l'universalité de ses connaissances (Lucien Corpechot), mais ceux qui le goûtent moins, soutiendront avec irrévérence qu'il est l'homme « qui a mis le plus de désordre dans le Larousse ».

Il n'en est pas moins vrai que l'auteur de la Bataille d'Uhde, possédait un magnifique tempérament. De la puissance, de la couleur, parfois une remarquable force d'évocation. Pourtant M. Martin Mamy a bien dit que, constamment sous pression, il n'avait pas le temps de « décanter ses impressions ». Son œuvre considérable et qui de loin semble si écrasante perd quand on s'en approche son apparence robuste.

Mais ce qui a peut-être le plus décidément écarté de lui les lecteurs, c'est son style, style qui se souviendra toujours de Concourt et des temps décadents et symbolistes, le « chantournement (2) » de son style. M. Mauclair, qui aime profondément Paul Adam, reconnaît que l'abondance des détails, des détails non choisis, dans ses descriptions, rend fatigante la lecture de certains de ses morceaux (*). Manque de choix dans les détails, pêle-mêle barbare. Répondant à cette critique qu'avait formulée M. Faguet, l'auteur de la Ruse écrivait : « Quand vous me reprochez, cher Monsieur, d'employer quarante mots pour un, c'est que vous refusez de constater que j'ai tenté de traduire en même temps le geste, la pensée, la vision, le réflexe de l'inconscient, la divination du futur prochain ou immédiat, les sentiments perçus chez les interlocuteurs du personnage, et selon sa perception particulière, enfin les lignes du décor, du paysage, ou l'agitation de la foule, etc., etc. Vous m'opposerez que Voltaire faisait un choix, et que ce choix

(0 Martin Mamy : Les Nouveaux Païens.

(») Camille Mauclair : Paul Adam, p. 173. (") Id. ibid., p. 201,

plaisait. Oui pour ses lecteurs ; non pour les miens. Je ne réprouve pas le choix. Mais je réclame le droit de ne pas le faire....»

Eh bien, nous, nous réclamons de l'écrivain qu'il fasse ce choix, et nous sommes parfaitement sûrs que Voltaire écrivait mieux que Paul Adam. D'ailleurs, nos cadets penseront peut-être autrement, peut-être liront-ils un jour Paul Adam avec délices. L'un d'entre eux a remarqué, en effet, l'étroite parenté qui, dit-il, unit le style de Paul Adam et celui de Paul Morand {^). Qui sait donc si demain l'auteur de V Année de Clarisse ne connaîtra pas quelque vogue ?

L'idée de la conquête du monde par l'idéal méditerranéen, l'idée de Latinité, c'était la grande idée de Paul Adam. Cette idée-là, nous la retrouvons chez un romancier qui, dans la même génération, nous semble tenir une place non moins importante, nous la retrouvons développée, idée centrale, idée-mère, chez Louis Bertrand.

Bertrand était venu d'un tout autre point de l'horizon littéraire. Tandis que Paul Adam à Paris, hante les cénacles, fréquente les célébrités des cafés du quartier latin où il fait des entrées sensationnelles, et qu'il se développe peu à peu {^) et forme son goût littéraire au milieu du fracas des querelles d'écoles, Louis Bertrand, universitaire, élève à l'Ecole Normale, puis agrégé, petit professeur dans des lycées de province, fait son apprentissage tout seul, loin du peuple des écrivains, qu'il ne connaît pas et qu'il a, comme tout bon pédagogue, tendance à dédaigner. Il a connu à Aix-en-Provence où il enseignait, il a eu comme élève Joachim Gasquet. Professeur à peine plus âgé que l'élève, il s'exaltait avec lui à propos des poètes, de la littérature. Il nourrit un culte pour Flaubert, qui lui paraît encore excessivement audacieux. Envoyé à Alger, là, en homme du Nord — il est Lorrain — '- il est pris par le soleil, transporté par la beauté méditerranéenne. Il travaille, travaille patiemment, et publie enfin son premier livre, un roman : Le Sang des Races. Il a trente-trois ans, il n'a point, comme Paul Adam, marqué par des ouvrages les étapes de son développement. Il a œuvré dans le silence. Du premier coup, il donne un livre fort, solide, construit, composé — il a bien étudié Flaubert — - qui fait sensation aussi bien près de la critique sérieuse et doctorale que chez les artistes. M. Jean Lorrain est enthousiasmé par la couleur, par les belles descriptions du livre, et La Revue des Deux-Mondes est rassurée par la redingote de l'auteur, par ce qu'elle sait de ses origines. Un succès authentique, à une époque où les succès ne s'imitaient pas, succès de critique et succès de confrères. Louis Bertrand écrira donc des romans. Et

(') René Schwob : Paris-Journal (9-1-25).

{^) Il n'a guère que vingt-deux ans quand il publie son premier livre : Chair molle. Il y a du chemin entre ce livre et le Mystère des Foules (1895).

LE

ROMAN

d'abord il se consacrera à l'Afrique du Nord, à l'Algérie. Cette race nouvelle en formation, mêlée de Provençaux, d'Italiens, d'Espagnols, l'intéresse. Il ne l'abandonne pas, il reste le romancier ethnique qu'il veut être — après avoir voulu devenir seulement un romancier héroïque (^). Quand il passe en Espagne {le Rival de don Juan), ou à Marseille [V Invasion), sur toutts ces côtes éblouissantes, il observe les éléments qui ont formé le peuple méditerranéen au sang fort, les hommes sains et violents qu'il admire.

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/•tfîV/-. Autographe de Louis Bertrand

(') « Faire un roman héroïque, est-ce que^cela ne serait plus possible ? » Propos rapporté dans la Littérature contemporaine de Georges Le Cardonnel et Charles Vellay.

Son maître Flaubert le soutient qui a profondément senti et aimé l'Afrique, et peut-être la thèse de Paul Adam contribue-t-elle à arrêter définitivement ses idées sur le sujet. Pour lui l'Afrique du Nord, l'Algérie est une possession romaine. Partout elle est marquée du sceau de Rome. Elle était aux Romains, elle nous appartient maintenant à nous, plus qu'aux autochtones, plus qu'aux Kabyles, aux Berbères, plus qu'à tous les peuples arabes, qui n'ont rien su fonder et qui ne sont sur leur sol que pour subir notre loi, la loi du nouveau peuple latin, émancipé, formé là, amalgamé sous le soleil. Comme Paul Adam, c'est l'idée de latinité que soutient Louis Bertrand sur la terre d'Afrique. Après avoir étudié l'Algérie contemporaine et son mélange de races latines, il étudie en Saint Augustin le Saint Africain. Et quand il se convertit, il voudrait substituer aux dieux de la Rome antique qu'on avait transportés autrefois et qu'on adorait à Thégeste ou à Madaure, l'unique Dieu de la Rome chrétienne.

Le système de Louis Bertrand a de l'unité. Il en donne après coup à son œuvre. Ses romans, à l'exception du Sang des Races, sont généralement mal composés et verbeux. A côté de passages magnifiques, ils contiennent de fastidieuses dissertations professorales. L'auteur de la Cina, comme celui de la Force, possède un tempérament incontestable, mais l'universitaire nuit chez lui à l'artiste. Il pratique le développement, l'amplification, et même les « élégances ». Ses personnages, en général, ne vivent pas. Lui qui d'abord suivait Flaubert, qui a de toutes ses forces attaqué le naturalisme (^), finit par employer surtout les procédés, les méthodes et la technique des naturalistes. Il a, comme Paul Adam, de la grandeur dans la conception, son ambition est élevée, mais il n'est pas très artiste, son goût n'est jamais pur, la réalisation est trop souvent imparfaite.

René Boylesve possède plus de mesure, de discrétion, de finesse. Son ambition étant moins vaste, il a plus de chances de la réaliser. Un Paul Adam, un Louis Bertrand, exubérants, touffus, désordonnés, réussissent rarement un chef-d'œuvre. Ils produisent des ouvrages intéressants, qui contiennent d'excellents éléments, de beaux morceaux, parfois somptueux, mais il manque un pied à la table sortie de leurs mains, ou le dossier de leur chaise est fragile : on ne peut pas s'y appuyer. Un Boylesve est capable d'écrire un jour un petit livre parfait. Celui de cet auteur que, pour ma part, je place au-dessus des autres s'appelle le Meilleur ami, sans que je méconnaisse d'ailleurs la réussite de Mademoiselle Cloque ou de la Becquée.

René Boylesve est le romancier renseigné, réfléchi et souriant de la bour-

(*) Cf. Préface aux Chants séculaires, de Joachim Gasquet.

LE ROMAN

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Une page autographe de René Boylesve

geoisie provinciale. Issu d'une famille d'hommes de procédure (^), on imagine assez son père, son grand-père, notaires ou avoués, au courant par leur profession des secrets des familles, des drames cachés, discrets et parlant sur un ton paisible et volontiers confidentiel. Originaire de Touraine, il possède le calme, la modération, l'équilibre, la clarté des paysages de son pays. Chez lui pas de grands gestes, ni de grands mots, aucun éclat de voix, il redoute avant tout l'exagération. Si ses personnages ont de la passion, ils ont d'abord de la tenue, ils redoutent les mauvais propos de leur ville, éprouvent la terreur du scandale, et pratiquent à fond la prudence provinciale. On comprend combien un tel romancier est loin d'un Paul Adam ou d'un Louis Bertrand.

René Boylesve a réintégré l'art dans le roman, un certain art fait de choix, judicieux, guidé par une sage critique, et à des sujets guère différents en somme de ceux d'un Octave Feuillet, peuplés de personnages moyens, volontiers médiocres, il a apporté le style, une atmosphère littéraire. On lui est reconnaissant, tandis qu'il fait se mouvoir des héros de si bonne compagnie, toujours cossus, traditionalistes et juste milieu, tandis qu'il s'adresse à un public si modéré, d'avoir su conserver un esprit libre, de n'avoir pas flagorné les bourgeois, en les exaltant comme M. Bourget, de s'être gardé de poser au bon apôtre, comme M. Bazin ou M. Bordeaux, qui s'adonnent sous couleur de conter des histoires à la propagande pieuse, d'avoir fui les récits d'almanach destinés à faire naître, croître et multiplier les lauréats des prix Monthyon. Jamais il n'a pris le ton cafard, il a toujours proclamé sa soumission à la réalité, si sa nature est pondérée, si elle lui commande de parler doucement, de ne rien prendre au tragique, elle est honnête, elle aspire d'abord au vrai (2). Et il a dit lui-même : « Ce n'est pas leur moralité que je reproche aux ordinaires romans moraux, c'est d'être écrits pour la morale et non pour la vérité (^) ».

Un isolé : Maurice Barrés.

D'où Maurice Barrés venait-il? Il ne sortait pas des cénacles, comme Paul Adam. S'il avait traversé les cafés de la Rive gauche, c'était en dissimulant son sourire dédaigneux, c'était sans se mêler passionnément aux discussions d'écoles. Il n'était pas non plus, comme Louis Bertrand, issu de l'Université. Bien que connu de tous les jeunes de sa génération, si, avec politesse, il ne s'était pas écarté d'eux, du moins était-il intérieurement demeuré solitaire, avec sa pensée

(0 Maxime Revon : René Boylesve.

(^) « J'oserai dire de lui que ce n'est pas seuiement un écrivain, mais aussi, mais surtout un honnête homme. » Louis Thomas : Vingt portraits. (') Maxime Revon : René Boylesve,

LE ROMAN

en formation, qu'il sentait fort différente de celle des autres. Au lieu de collaborer aux jeunes revues, il avait créé sa revue personnelle, Les Taches d'Encre^ puis il s'était efforcé de voir clair dans son moi. On ne pouvait guère le classer sous une des étiquettes alors en faveur. Était-ce un philosophe ? Il imitait avec grâce le sourire de Renan ; la psychologie de M. Bourget l'intéressait ; il était attiré par les philosophes allemands.... Mais le boulangisme arrive, et soudainement, voilà notre précoce penseur député. La politique va décider de l'orientation de sa carrière littéraire, sans elle, peut-être, fût-il demeuré un essayiste, une sorte de grand dilettante. Elle lui a permis d'écrire son œuvre capitale, l'ouvrage qui semble avoir le plus de chances de durée et qui est un roman et un grand roman : « Le Roman de l'Énergie nationale », les Déracinés^ V Appel au Soldat, leurs Figures.

Les premiers livres de Barrés ont un intérêt d'époque, ils conservent leurs caractères de curiosités, mais la partie lyrique de son œuvre, est le plus souvent caduque : l'enflure, l'ampoule, la « littérature » en un mot, dont elle déborde, la rendront vite d'une lecture pénible. Pour ses romans nationalistes, Au service de r Allemagne, ou Colette Baudoche, ce sont des livres de circonstance, des romans à thèse dont l'intérêt ne se soutiendra guère, leur cause ayant disparu ou s'étant transformée. Car les thèses de Barrés ne sont pas philosophiques, elles n'ont aucun caractère scientifique; ni objectivité, ni mesure; passionnées, excessives, ce sont des thèses de partisan, ce sont des opinions politiques, cela n'a qu'une valeur électorale ou parlementaire. Si la politique a servi Barrés, en lui permettant de se trouver aux premières places pour voir un spectacle d'un profond intérêt, en le mettant à même, à l'âge où l'homme, non encore blasé, non encore usé, est capable de regarder d'un œil neuf, et prodigieusement curieux, des scènes dramatiques, des hommes en état de crise intense, gonflés de haine, d'ambition, d'orgueil, de terreur, dans des assemblées traversées par des souffles puissants, soulevées par des mouvements d'enthousiasme, ou de peur, si la politique l'a servi encore en l'échauffant, en le grisant, en lui faisant oublier son moi, son analyse égoïste et limitée, en ouvrant ses yeux sur un monde plus vaste, infini, sur la mer des passions humaines, elle lui a nui aussi en tarissant chez lui la source des recherches désintéressées, en le détournant de la pensée pure. Elle a taré une partie de son œuvre. Mais comment peser la perte et le gain } Qu'aurions-nous eu sans elle ; nous l'ignorons. Et du moins nous savons qu'avec elle, nous tenons Leurs Figures.

Il est impossible de conjecturer quoi que ce soit, relativement à une nature aussi complexe que Barrés. Entré à la Chambre au cœur de sa jeunesse, plein d'ardeur, curieux, avidç de voir, de sentir, de comprendre, il s'y est magnifi-

quement développé. Encore près de ses souvenirs d'école, ayant beaucoup réfléchi à sa formation, non pas encore en possession d'une doctrine qui devait le serrer comme un carcan, il a pu écrire Les Déracinés — puis avec ses émotions et son intense observation parlementaire Leurs Figures. Il vivait, et Barres adore l'action, qui lui fait oublier le fond dé lui-même, fond ravagé par la notion du néant, de la vanité de tout, que sa sensibilité lui a apportée de très bonne heure, et dont il souffre quand l'action ne l'en distrait pas.

Ce sentiment douloureux du néant, qui pour développer sa poésie le conduisait, comme Baudelaire, vers les ruines, la pourriture et la mort, était bien éloigné du renanisme du début : il lui a inspiré quelques beaux cris, des cris inoubliables.

Maurice Barrés ressentait une grande volupté devant la mort ; il savourait le poison dont elle assaisonne la vie. L'odeur de la décomposition éveillait en lui une abondante vie sentimentale, et il la recherchait soigneusement (La Mort de Venise), mais ce désenchantement, d'où venait-il, et cette apparence d'exilé que présentait Barrés avec sa grande figure ovale, brune, au grand nez, aux grands yeux... Quelle était la lointaine origine de^ce mélancolique ? On l'a prétendu sémite.

M. René Jacquet, son biographe, nous dit que les Barrés sont originaires d'Auvergne, et que ce pays a été pénétré par de fortes infiltrations de Sarrazins (^). L'auteur des Déracinés souffre-t-il d'une si ancienne hérédité ? Il s'est enraciné en Lorraine. Mais cette recherche obstinée de ses racines semble de quelqu'un d'égaré ; il se fabrique un pays, mais ce pays, la Lorraine, en dépit de toute la littérature dont il le couvre, ne lui inspire pas une émotion aussi profonde que l'Espagne par exemple. Il y a chez Barrés quelque chose d'étrange : ce fond négateur, nihiliste, désespéré, qu'il combat avec méthode, avec acharnement, quand il ne s'y abandonne pas pour faire de la poésie, des « cadences », qui deviennent trop souvent à la fin de la littérature.

Deux grands aînés : Anatole France et Octave Mirbeau.

Nous nous rapprochons de la génération de 1895. On vient de Yoir les groupes divers de ses aînés. Aux plus voisins de ceux-ci, il faut joindre deux écrivains dont l'importance a été considérable, et qui, hortimes d'âge, ne connurent cependant leur plein développement que pendant la période étudiée ici.

Anatole France était contemporain d'Alphonse Daudet, mais il s'était mis à écrire tard et d'abord avec nonchalance, et son succès n'était qu'à son aurore quand s'achevait la carrière de Daudet. Sa grande réputation, en effet, préparée

(0 René Jacquet : Notre maître Maurice Barres.

LE ROMAN

par Thaïs, par la Rôtisserie de la Reine Pédauque, date surtout du Lys Rouge (1894). Quant à Mirbeau, contemporain de Maupassant, de Bourget, de Loti, c'est sa pièce Les Mauvais Bergers (1897), puis le Jardin des Supplices (1899), enfin le Journal d'une Femme de Chambre (1900) et parallèlement sa collaboration au Journal de cette époque qui font rayonner son nom et lui donnent tout son lustre. Octave Mirbeau est adopté par les écrivains nouveaux, par La Revue blanche. Anatole France, tous les jeunes écrivains l'admirent ; il possède leur audience comme celle du public. Beaucoup, séduits par sa forme, enchantés par son tour d'esprit, subissent longtemps son influence directe.

On l'observe dans un remarquable roman de Georges Le Cardonnel Les Soutiens de F Ordre (1909), dans les ouvrages de Coulangheon, et jusqu'en 191 1 dans La Demoiselle de la Rue des Notaires de Louis Latzarus.

Fils de libraire, Anatole France passe une partie de sa jeunesse dans la boutique paternelle, respirant l'odeur paisible des vieux livres. Après le collège, il use un an et plus à rédiger des catalogues, et cette besogne ne lui déplaisait pas (^). A cette époque, il rêvait de devenir « un de ces vieillards courtois et proprets », comme il en voyait beaucoup au sortir des Académies voisines.

Écrire une savante histoire, vivre hors de son siècle (^). Tout, ses goûts comme son entourage, le portait vers la patiente étude et vers l'érudition. 11 semble que la connaissance qu'il fit de Renan élargit son horizon. D'autre part, il hantait des poètes et se sentait pour l'art une vive inclination. Cependant Renan, qui professait un assez grand mépris de la littérature, le poussait à embrasser les

(') Jean- Jacques Brousson : Anatole France en pantoufles. Page 305. Ô) Id., Ibid. Page loo.

(Fhot. yi\iiinvoHa)

Anatole France

études historiques (^). Anatole France, qui aimait les contes, en écrivait, cherchant une forme sous laquelle il pût employer toutes ses connaissances, un genre littéraire qui permettrait de s'exprimer au savant et au lettré comme à l'artiste. Il s'agissait pour lui de composer des romans où mettre en valeur ses dons, selon son goût, en produisant toutes ses acquisitions de bibliothèque, en utilisant son immense lecture. Thaïs ^tt d'autre part La Rôtisserie de la Reine Pédauque furent dans ce genre de parfaites réussites. On en savourait le ton, le style, l'esprit. Un murmure d'admiration s'élevait, sortant des doctes comme des gens de bonne et de moyenne culture. Mais c'est à partir de 1894, année du Lys Rouge, que ce maître atteignit le grand public. Son récit voluptueux touchait les femmes et les jeunes gens. Enfin, avec les quatre romans de V Histoire contemporaine où, dans la langue la plus limpide et la plus sûre, comme la plus charmante aussi, il donnait, pendant la violente crise de l'Affaire Dreyfus, sa pensée sur les événements, sur la société, sur la vie, son autorité devint considérable. La souriante sagesse des propos de M. Bergeret séduisait, persuadait les Français. Ils étaient infiniment sensibles à son aisance, à sa mesure, à sa grâce. On se pressait, pour l'entendre, autour de l'auteur de VOrme du Mail. Des disciples l'entouraient, recueillant pieusement sa parole. Il semblait éclaircir tous les problèmes. Son prestige alors devint immense. Les hommes d'État lui soumettaient leurs projets, lui demandaient avis. Il était devenu le penseur et le pape de la République.

Anatole France sut jouer ce rôle avec autant d'adresse que de nonchalance. On demeura longtemps captivé par les sortilèges de son merveilleux humanisme. Il représentait l'esprit le plus poli de chez nous, il était celui qui savait le mieux, le plus délicieusement, manier notre langue : sourire et musique de mots, la fleur parfaite d'une race. On le considère maintenant comme le dernier Sage. On lui a reproché ses contradictions, l'instabilité de ses opinions. Mais lorsqu'on se trouve au sommet d'une montagne, on en découvre tous les versants. Anatole France dominait les questions. Il avait l'esprit libre. Mais insensible aux opinions, dont il pensait au fond qu'elles se valent toutes, comme les intelligences (les intelligences moyennes) (2), d'un caractère faible et très bon (3), il se montrait volontiers de l'avis des personnes qui lui étaient chères.

Il y avait aussi en lui un amour vrai du peuple, de l'affection pour les petites gens, pour les simples. Rien de démagogique, rien de « politique » dans ce pen-

(') Nicolas Ségur : Conversations avec A. France.

(0 « Cela me surprend lorsqu'on déclare devant moi qu'un tel est bête. Je trouve à peu près tous les gens intelligents, je veux dire pareils...». Nicolas Ségur.

(') « Son immense bonté, sa tendresse qui s'émouvait de tout et compatissait à tout...» Ségur, Id.

LE ROMAN

chant. Anatole France éprouvait du plaisir dans la société des gens du peuple, parce qu'il avait le cœur peuple, le cœur bon (^).

Sa gloire peut subir une éclipse. Si la France subsiste, l'auteur du Lys Rouge demeurera. L'histoire littéraire est remplie des aventures surprenantes de nos plus grands écrivains. Soleils qu'un nuage couvre parfois, mais qui ensuite se remettent à resplendir. Ronsard ou bien Racine sont tantôt l'objet de soins empressés, tantôt délaissés. Chaque époque a ses goûts, ses préférences, qu'elle tient de sa vie. Cependant les grands, si ballottés qu'ils soient par les flots, ne font jamais naufrage.

Autant Anatole France était mesuré, souriant et disert, autant Octave Mirbeau était ardent, brutal, entier.

L'un parlait doucement dans une librairie où brillaient à peine parmi les meubles anciens de vieux maroquins et des dorures fanées, l'autre s'exclamait, s'emportait, dans une vaste et lumineuse pièce ornée de tableaux éclatants.

L'auteur de Thaïs avait mené une jeunesse paisible d'homme d'études et de philosophe, l'auteur du Calvaire sortait du journalisme et de la politique, du fracas des polémiques, du cliquetis des épées, des duels. Impossible d'imaginer deux natures plus opposées, deux écrivains plus dissemblables. Mais ils avaient la même haine des préjugés et des opinions toutes faites, ils n'acceptaient point la société telle qu'elle était, ils se plaisaient à la reconstruire.

On a souvent comparé Anatole France à Voltaire, il y avait du Diderot dans Octave Mirbeau. Comme Diderot, il est fougueux, passionné, plein de verve.

(') « Sa sensibilité le livrait à toutes les influences. On l'a toujours vu sous la domination ou le pouvoir de quelqu'un », dit M. Nicolas Ségur. C'est ainsi qu'il a subi, vieillard, la domination d'un entourage communiste. Mais en 1912, à une époque où il était dans l'entière possession de lui-même, il condamnait dans Les Dieux ont soif les Terroristes : « De ce chef-d'œuvre, il ressort avec évidence que M. Anatole France n'aime pas la Révolution », écrit M. Paul Souday {Les livres du Temps : Anatole France et la Révolution) qui ajoute : « Anatole France est essentiellement un adorateur de la sagesse et de la beauté grecque. Toute évolution brusque et violente doit l'e-Kcéder par son désordre brutal et son impertinente prétention de bouleverser le cours des lois historiques ».

(Pbot. Giraudon)

Octave Mirbeau, par Rodin

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Une page autographe d'OcTAVE Mirbeau

LE ROMAN

Il écrit une langue claire, directe et solide. L'injustice le bouleverse ; tous les ridicules le frappent. Il n'a jamais fini de railler. Et sa raillerie est dure, violente, cruelle, elle blesse, elle cherche à tuer. On trouvait quelque chose de trouble, d'un peu sadique dans l'auteur du Jardin des Supplices. Mais ce riche tempérament flambait aussi souvent, et aussi fort, d'amour que de haine. Son enthousiasme n'était pas moins fort que sa colère.

Octave Mirbeau éprouvait un amour profond pour la nature et pour tous les mouvements de la vie. Il adorait les bêtes et les fleurs, il ressentait une pitié intense pour les déshérités, pour les misérables. Une photographie de Tolstoï, qui d'ailleurs goûtait ses ouvrages, ne quittait jamais sa table de travail. Le Journal d'une Femme de Chambre est un beau livre, palpitant de vie, d'une observation puissante et d'une complète liberté d'esprit. Si Mirbeau se plaisait, emporté par sa fougue, à prendre le contre-pied des idées reçues, à soutenir de brillants paradoxes, son grand bon sens normand l'empêchait toutefois de verser dans l'absurde, dans le déraisonnable, il se maintenait toujours sur un plan largement humain. Et si quelque affirmation excessive avait frappé le lecteur, celui-ci comprenait bientôt que cette exagération n'était placée là que pour lui faire apercevoir dessous quelque vérité indiscutable. La caricature aboutit au portrait. Mirbeau était un écrivain de la meilleure tradition, un peintre de mœurs et un peintre de caractères, ce qu'il a prouvé non seulement dans ses romans, mais dans son théâtre semé de traits profonds à la Daumier. Venu du naturalisme, il était parvenu peu à peu, guidé par un sûr instinct, soutenu par son style très ferme, simple, mais jamais abandonné, à un certain classicisme.

Cette évolution vers le classicisme, c'est-à-dire vers un art sobre, délivré du mauvais goût et de la grossièreté naturaliste et de la surcharge de Concourt, et vers une expression plus française, une langue meilleure, est très sensible chez les écrivains que nous venons d'examiner. S'ils suivent toutes sortes de voies, ces voies aboutissent les unes et les autres à un même carrefour. Certains sont plus grecs, certains plus latins. Ils rejoignent différentes traditions, mais la littérature française n'est pas une, et elle est assez vaste pour que plusieurs traditions y aient place. En tout cas un Henri de Régnier, un Pierre Loùys, un Jules Renard, un Boylesve, un Anatole France, un Mirbeau montrent que l'art de la prose, que la façon de mener un récit, de faire agir des personnages et de comprendre la vie ont bien changé depuis Zola. L'auteur de La Terre avait d'ailleurs prévu cette évolution, quand il disait à Jules Huret, en 1891 : « Je crois à une peinture de la vérité plus large, plus complexe, à une ouverture plus grande sur l'humanité, à une sorte de classicisme du naturalisme » (^).

(') Jules Huret : Enquête sur Vé%)olution littéraire.

La génération nouvelle.

En 1895, la génération nouvelle, tous ces jeunes gens épars à Paris, en province, frais émoulus du lycée, qui dévorent des livres dans la fièvre de leurs dix-huit ans, qui se sentent attirés par la littérature et voudraient écrire, respirent donc un certain air de renaissance. Le naturalisme est à peu près délaissé, on s'en détourne. Les maîtres : un France, un Mirbeau même, en sont bien éloignés et quant aux écrivains jeunes, aux aînés immédiats, que les adolescents découvrent chaque jour (^), que ce soit Barrés, que ce soit Jules Renard, que ce soit Boylesve, ils font tous autre chose.

Vers quoi marche-t-on ? Sans doute vers ce classicisme du naturalisme que Zola prévoyait, et le roman naturaliste classique, il est possible que ce soit cette génération de 1895 qui le réalise.

Elle est très vivante, cette génération, elle est intéressante. Et quand elle travaille depuis déjà dix ans, quand elle a déjà produit des œuvres, elle commence à savoir 011 elle va, ce qu'elle fait, et il peut être profitable de l'interroger elle-même. En 1905, c'est ce que font MM. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, dans une enquête sur La Littérature Contemporaine, qui fut ce qu'avait été quinze ans auparavant pour la génération précédente l'enquête de Jules Huret. Et en rapprochant les réponses de plusieurs romanciers qui marquent en cette génération toute neuve, il semble qu'on commence à voir clair et qu'on puisse essayer de définir, si voisine qu'elle soit encore de nous, l'œuvre de cette génération.

C'est ainsi qu'on remarque une singulière concordance d'opinions entre un Delbousquet, par exemple, et un Charles-Louis Philippe, cependant si différents l'un de l'autre, le premier disant : « Il faut enclore le plus d'émotion et de réalité dans le roman et pour cela faire directement participer à notre sensibilité les personnages et les décors où nous les situons... » et le second : «Il faut recréer des personnages qu'on a vus. Il faut les sentir (2), se rendre compte de leurs raisons d'agir.... Un romancier doit décrire son personnage comme s'il s'agissait de lui-même. Il doit surtout l'aimer, ou bien encore le haïr, ce qui revient au même. » Et n'est-ce pas le même son chez Viollis : « Que l'art reste tout simplement humain : sachons bien comprendre pour savoir aimer...» Et encore, la même idée sous une autre forme lorsque Charles-Henry Hirsch déclare : « Dans le roman, il semble qu'on mette un peu de lyrisme dans une observation scrupuleuse de la vie. » ?

(0 « J'ai devant les yeux le volume de Poil— de-Carotte que j'ai acheté, étant collégien, dans une librairie toulousaine...» Jean Viollis: Jules Renard (Les Marges, juillet 1910). {') Les mots soulignés le sont par Delbousquet et par Philippe.

LE ROMAN

Voilà donc, déjà, ce que semble apporter cette génération nouvelle. Une intimité plus grande entre l'auteur et ses personnages, de l'amour, le besoin d'être humain. Nous voilà loin du réaliste qui se voulait impassible, du naturaraliste qui se prétendait scientifique.

Et quant à la forme. Jaloux répondra : « Le roman se dirige vers une conception plus classique de la composition... » Delbousquet : « Seuls les livres écrits dans une langue forte et pure résisteront à l'oubli... » Les Concourt et le style artiste sont bien morts (^).

D'où donc sortait cette génération de 1895 qui, après dix années de travail, définissait ainsi sans y prendre garde ses tendances et son apport? Comme la précédente, issue de la Revue blanche ou du Mercure de France, elle avait eu ses revues : U Effort, la Revue naturiste, U Enclos {^). Dans ces revues elle avait exprimé ses sentiments, ses idées voués à la vie, à l'observation et l'amour de la vie. Ses tendances « naturistes » s'opposaient en même temps au symbolisme, quand elle repoussait la littérature artificielle, et au naturalisme, quand elle magnifiait l'homme et qu'elle célébrait la nature avec un lyrisme tout panthéiste.

Nous allons la voir jusqu'en 1910 travailler, donner des œuvres importantes, puis en 19 10 de nouveaux romanciers naîtront et s'attèleront à la tâche que poursuivent en même temps leurs aînés.

Charles -Louis Philippe.

Charles-Louis Philippe est un des romanciers les plus singuliers de cette génération. Je l'y placerais volontiers à l'un des pôles, mettant à l'autre les frères Tharaud, Il représenterait la sensibilité, l'intuition, un certain désordre, eux la composition, l'art conscient, la volonté. Les Tharaud ont été classiques en venant au monde : ils sont classiques de tempérament comme de culture. Philippe est un barbare, un révolté, mais riche de la matière humaine qui doit être coulée dans une œuvre classique.

Charles-Louis Philippe, fils d'un sabotier du Bourbonnais, petit-fils d'un mendiant, était profondément peuple. Élevé dans son village de Cérilly par sa mère, il avait été un enfant maladif et extrêmement sensible. Quand il arrive à Paris, aux alentours de sa vingt-cinquième année, il est devenu un petit homme râblé, « au regard perçant, pénétrant derrière le lorgnon jusque dans les profondeurs de votre pensée et descendant ensuite à votre cœur pour y déshabiller

(') On ne trouve dans cette enquête que les Leblond — parmi les romanciers de la génération — pour prôner l'art des Concourt.

(*) Voir dans le tome II du présent ouvrage le Chapitre sur les Revues littéraires.

l'âme » (^). Il a acquis une apparence de santé appréciable. Il est petit, « mais costaud », comme il se plaît à le répéter. Il subsiste d'un petit emploi à l'Hôtel de Ville. Il vit seul, tristement, dans un hôtel garni, rue des Mauvais -Garçons; il lit beaucoup. Il trouve enfin des camarades, des amis ; il fait partie du groupe de V Enclos (1896), connaît des Naturistes, travaille. D'abord il avait aimé René Ghil et Stéphane Mallarmé. Mais très vite il se dégage de ces influences, dont il conserve seulement un certain maniérisme, une affectation littéraire qu'on lui a beaucoup reprochés (^). Son émotion qui est profonde se complique d'un verbalisme artificiel qui en gâte l'expression, mais tout à coup un éclair jaillit qui illumine le fond d'un être.

La Bonne Madeleine et la pauvre Marie, La Mère et F enfant (^), petits livres attendris 011 se montrent beaucoup de douceur et de tristesse, de fraîcheur et de poésie, avaient déjà attiré l'attention des lettrés quand il publia Bubu de Montparnasse (1901), histoire d'une pauvre fille et d'un souteneur, dont le sobre pathétique, en certains passages, et l'originalité émurent tout un public de raffinés. Il s'était alors dépouillé, et par instants rejoignait la pure et puissante simplicité qu'il cherchait. Le Père Perdrix, dont le sujet est plus ingrat, appartient aussi à cette bonne époque de l'écrivain. Il traversera ensuite une période troublée, hésitante, pendant laquelle il s'efforce de développer son art, de l'approfondir, de le durcir aussi; de la lecture de Dostoïewski, il était arrivé à celle de Nietszche, période de recherches, période d'efforts (Marie Donadieu, Cro- Charles-L. Philippe, q^ig^Qi^-^^ jont il allait sortir victorieux, lorsque la mort le saisit prématurément (1909). Plusieurs de ses nouvelles écrites au cours de la dernière année de sa vie, et réunies en volume sous le titre : Dans la petite ville, montrent qu'il était sur le point de se réaliser entièrement. Il obtient là, en effet, sans effort, en confrontant simplement des personnages en de grandes minutes psychologiques, avec une simplicité sublime, des scènes d'une émotion intense, admirable. Il met les cœurs à nu. Cela est supérieur à Charles Blanchard, son roman posthume, et donne plus sûrement la promesse d'une perfection renouvelée.

La perte de Charles-Louis Philippe, mort à trente-huit ans, a été déplorable. Son œuvre, si loin d'être terminée, aurait réalisé non seulement sa personnalité,

(') Charles Max, dans le numéro des Cahiers nivervais sur Ch.-L. Philippe. (") Pierre Lasser re : Portraits et discussions.

(") Cf. Paul Souday : Les livres du Temps. « C'est un tout petit livre, très simple et très beau, profondément humain et absolument original. »

LE ROMAN

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des possibilités, une des tendances profondes de notre génération. Il lait parfaitement un aspect. Francis Jammes, M^e de Noailles s'émer-

mais une

en exprimait parfaitement un aspect. Francis Jammes, M^^ de Noailles s'émerveillent devant la nature, Philippe éprouvait le même émerveillement devant les sentiments. Il était profondément humain. Intuitif, il devinait d'une manière

presque féminine les sentiments de ses personnages et les traduisait en y participant.

Il disait volontiers qu'il était un romancier de classe, mais s'il aimait les humbles et les pauvres, si c'est d'eux qu'il se sentait le plus près, il n'en était pas moins, cependant, un artiste raffiné. Il disait encore : « Je ne crois pas qu'il soit nécessaire à un écrivain d'avoir une culture. Je le vois comme un sauvage, comme un barbare. Il faut qu'il ait le goût de sauvage... » {^). Cela, c'est le sentiment naturiste, le besoin de voir et de sentir directement, d'éprouver des sensations simples et puissantes, de se sentir vivre intensément, sentiment qui a caractérisé ses contemporains, qui leur a fait aimer Walt Whitman et Gauguin. C'est la glorification de l'instinct, comme moyen de comprendre, de l'instinct qui plus ou moins consciemment a été adoré par cette génération, et qui lui a fait apporter en art quelque chose de nouveau. A Philippe, cet instinct faisait découvrir dans l'existence des choses qui restent pour nous enveloppées. Il allait d'un coup au fond, au point central des êtres et apercevait leurs raisons essentielles de vivre. C'est en le considérant sous cet angle que Léon Bloy a pu dire de lui qu'il avait du génie {^).

« Cependant, écrit M. Michel Arnauld, l'amour des pauvres, en concentrant sa vision, lui fixe des bornes étroites. Le monde où se meut Philippe n'est pas un monde à la Balzac, où des êtres de toute classe gardent, malgré leur dissemblance, un même air de réalité. Lui voit les pauvres du dedans, les riches seulement du dehors » (^).

Cela est vrai, mais précisément c'est cela qui a paru le plus nouveau dans les romans de Charles-Louis Philippe. Il a parlé des pauvres et des humbles avec une vérité que nous ignorions, hors de toute convention. Son point de vue est à lui. Il a rompu complètement avec le réalisme ; son art n'est ni impassible, ni impartial : il a arraché ses livres de son cœur. « Écris avec du sang, dit Nietszche, et tu sentiras que le sang est esprit. »

Autour de Charles-Louis Philippe.

Si Charles-Louis Philippe est bien, comme il se voulait, un romancier de classe, on pourrait rattacher à lui des écrivains comme Léon Frapié (La Maternelle), Emile Guillaumin (L<2 Vie d'un simple) huciti]. Jean, Yell, Henri Bachelin, Pierre Hamp.

Henri Bachelin a beaucoup aimé Charles-Louis Philippe, mais aussi Jules

C) Le Cardonnel et Vellay : La littérature contemporaine, p. i68.

{') Id. ih., p. 219.

(') Michel Arnauld dans le N" de la Nouvelle Revue française sur Ch.-L. Philippe.

LE ROMAN

Renard dont l'art était achevé. Si ses personnages comme ceux de Philippe sont des humbles, ce n'est point de l'amour qu'il leur porte. Lui-même raille légèrement dans la préface qu'il a écrite pour Les Cloportes de Renard « cette sympathie de l'auteur pour ses héros qui depuis nous est venue de Russie, à moins que ce ne soit des cieux ». Point de l'amour, mais du respect, remarque M, Marcel Cou- Ion (^), qui ajoute: «Respecter quelqu'un, c'est le prendre tel qu'il s'offre, et juger que tel qu'il s'offre il est comme il faut qu'il soit. C'est par conséquent, romancier, chercher à le rapporter dans sa vérité qu'on estime parfaite et n'avoir pas plus de disposition à l'embellir qu'à l'enlaidir. »

Henri Bachelin est donc objectif. Il peint ^ des villageois, qu'il

""^KII^IIIl--. ^oit t^ls qu'ils sont, ^ sans s'attendrir sur

eux, ni les railler. Il est ému, cependant, il est touché dans Le Serviteur, récit de la vie de son père, à propos duquel il a écrit autre part'dans Sous d'humbles toits : « Ce n'est point par une espèce de forfanterie à rebours que je me réclame de toi. Les pauvres ne sont pas tout... ». Bachelin, dont l'esprit est solide, possède une philosophie moins fragile que celle de Philippe. Il est doté de raison autant que de sensibilité, bien équilibré. Mais « romancier de classe », si l'on veut, étant sorti de l'humble peuple qu'il décrit en le connaissant bien, il ne défend aucune doctrine sociale, son origine et ses goûts ne l'ont, pas plus que Philippe (2), conduit à un art qui de « classe », devient de lutte de classes avec Pierre Hamp.

Marée fraîche (1908), Vin de Champagne (1909) furent accueillis avec faveur par le public lettré. Marée fraîche, c'est l'his- Michel Yell

Henri Bachelin

(') Dans Les Marges du 15 juin 1919.

('') « Philippe est aux pauvres. Je dis aux pauvres, et m'étonne que l'Humanité ait presque osé dire : au Paiti socialiste unifié ». Nouvelle Revue jrançaisc citée.

toire d'une sole, depuis le moment où elle est pêchée en pleine mer, jusqu'à celui où elle est servie sur la table d'un grand restaurant. « Seulement que de souffrance humaine entre le départ et l'arrivée ! Pêcheurs, mareyeurs, trimardeurs, hommes, femmes, enfants, la pluie, le froid, les attentes sans fin — pour

aboutir à des croquis de grande vie aussi acerbes que des Forains » (^). Même procédé, qu'il s'agisse du Champagne ou d'un parfum. «Pierre Hamp a surtout considéré l'industrie, mise au service du luxe et de la jouissance, opposition brutale entre les épisodes de la production qui sont douloureux :t ceux de la consommation qui sont frivoles » (2). A douze ans, apprenti pâtissier, puis cuisinier, ensuite au Chemin de fer du Nord, à l'exploitation, puis à l'École des Travaux Publics, d'où il sort ingénieur et devient inspecteur du travail, son vrai mérite, dit M. Benjamin Crémieux(3), sera d'avoir été le premier ouvrier à parler de soi avec son âme d'ouvrier. « Toute la vie humaine lui apparaît en fonction du travail et de la peine des hommes ». Aussi l'auteur des

(Photo Martine)

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Métiers blessés est-il socialiste avec passion, et se fait-il de sa mission d'écrivain une idée mystique.

« Son verbe se veut action. »

Le goût de ces écrivains pour les humbles gens, les personnages et les milieux qu'ils peignent permettrait semblet-il, de les relier, au naturalisme. Cependant, comme ils en sont déjà loin! Quel naturalisme trans- ^ t,ié^^ ^ ^^^'^^^lu

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formé, développé, ici éclairé par l'amour, z'^--là fortifié par une documentation précise, fondée sur de réelles connaissances techniques. C'est un naturalisme nouveau de même que celui d'un Roupnell (Nono), celui encore d'un Viollis, d'un Géniaux, et celui plus tard, d'un Jean-Richard

(') Fernand Vanderem : Le Miroir des Lettres. (") Pierre Lièvre : Les Marges, octobre 1923. (') B. Crémieux : xx^ Siècle.

LE ROMAN

Bloch, de même aussi que le naturalisme catholique d'Emile Baumann (V Immolé) .

Il y a, dans Jean Viollis, un poète d'une sensibilité délicate et un observateur de race. Le poète se révèle dans son premier conte L'Emoi, puis dans Petit Cœur. Ayant beaucoup médité sur son art, il n'aborde le roman qu'après s'être exercé patiemment, qu'après avoir développé ses forces. Il écrit alors Monsieur le Principal. Il a parlé lui-même « d'une formule de roman qui permette d'échapper à ce que le naturalisme avait de morne et de glacé tout en maintenant ses méthodes de documentation» (i). Formule qui pourrait s'appliquer à la plupart des romanciers de cette génération. Depuis ses petits livres de début, un peu timides, il grandit et se développe, prend de l'ampleur, s'enrichit, approfondit son observation, et donne enfin La Flûte d'un sou, un roman puissant, qui sera un jour mis à sa place, mais que je puis seulement citer, parce que, encore qu'écrit avant la guerre, la date d3 sa publication est très postérieure à la période étudiée ici.

Charles Géniaux qui, depuis L'Homme de peine (1907), est un romancier excellent, a placé les épisodes de ses récits en des paysages très divers. Son Océan est le drame âpre et sobre de la mer bretonne.

Jean Vignaud(L^ Terre ensorcelée), Gaston Chérau (Champi-Tortu), Paul Reboux (Maison de danses), Charles-Henry Hirsch (Eva Tumarche), sont de bons écrivains et de parfaits lettrés.

Jean et Jérôme Tharaud.

En plaçant Charles-Louis PhiHppeàl'un des pôles de la génération de 1895, j'ai indiqué qu'à l'autre pôle on trouverait les Tharaud.

Le premier en effet s'abandonne à sa sensibilité. Il se laisse gouverner par elle, proclame qu'un écrivain doit être un sauvage, et d'abord sentir. A ce titre il est représentatif d'une des tendances dominantes

0) Article sur Charles-Louis Philippe, dans Vers et Prose (janvier-mars 1910).

Emile Baumann

Gaston Chérau

(Phot. Manuel frères) JÉRÔME ThARAUD

de son époque littéraire : la subordination de la raison à l'instinct, la souveraineté des sens.

Mais les seconds mettent au-dessus de la sensibilité la raison.

Ils sont équilibrés. Opposés à tout dérèglement, maîtrisant leurs sensations, ils veulent penser. Méthodiques, ils pratiqueront un art où primera la composition. A un interviewer, ils déclarent : « Ce

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qui nous intéresse, tellectuelle : tout ce sensiblerie, de la moins que celle-ci Nous répugnons ture de gens exci- Tandis que lippe, et les romantours, modernisent poursuivant la traliberté, de vérité, art, somme toute, laire, les Tharaud classicisme, réintétellectualisme dans tent des formules novent cependant vie contemporaine, des âmes étrangequêtes à travers que du Nord (2), par leur goût de l'exotisme. Ils tendent vers un art aristocratique.

(0 Jean A-Iuller et Gaston Picard • Les tendances présentes de la littérature française.

C) « Il y a un abîme entre cette attirance vers la réalité et l'ancienne documentation des écoles naturalistes. Ces reporters de génie (car bien souvent les Tharaud sont cela) ont l'esprit trop clair, la qualité du talent trop fine, le sens artiste trop développé surtout, pour se laisser prendre à toutes les plates histoires de cahiers de notes.... S'ils se déplacent, c'est qu'il leur est nécessaire pour décrire de s'imprégner de la réalité, de pénétrer en elle par un effort de sympathie, comme dirait M. Bergson, de s'y installer à jamais ». Jules Bertaut : Le roman nouveau.

Autographe de J.-J. Tharaud

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(Phot. Manuel frères)

Jean Tharaud

c'est l'émotion inqui s'évade de la sentimentalité, à soit intellectualisée, surtout à la littératés (ï) ».

Charles-Louis Phiciers de ses alenle naturalisme, dition d'un art de d'humanité, d'un de tendance popuveulent revivifier le grer un certain inle roman ,et ils adopanciennes qu'ils répar leur étude de la par leur curiosité res, par leurs enl 'Europe et l'Afri-

LE ROMAN

Dans le roman ils apportent le sérieux de l'Université, semblant mieux préparés d'ailleurs à l'étude des pièces d'archives, à l'examen des documents d'histoire, qu'à déchiffrer les hommes. Leurs ouvrages les mieux réussis ont toujours un peu l'air de seconde main, et souvent l'on sent en eux des historiens plutôt que des romanciers. Aussi peu à peu abandonnent-ils le roman, qui d'abord semblait leur principal objet, pour des ouvrages d'observation politique, de grandes investigations menées à l'étranger afin d'expliquer des événements historiques {La bataille à Scutari d'Albanie. Quand Israël est roi).

Mais ils disaient en 191 3 : « Nous recherchons avant tout une histoire vivante et simple à raconter... » (^). Histoire qui fut Dingley, V illustre écrivain, petit livre bien fait, mais froid, apparaissant précisément comme une reconstitution contemporaine plutôt que comme un récit romanesque.

Cet aspect guindé, livresque et artificiel, se retrouve dans la plupart de leurs romans, dont la perfection est laborieuse. L'histoire contée dans La Maîtresse servante peut être vraie, elle est invraisemblable, hors de la vérité humaine. Dans La Fête Arabe, au contraire, où le penchant des Tharaud pour le pittoresque oriental se donne carrière, on approche davantage les auteurs.

Ce sont des descriptifs, des visuels, plutôt que des psychologues. Sur la façon de dépeindre des auteurs de Dingley, peut-être que la vérité a été énoncée par M. Armand Praviel (2) : « Ils voient merveilleusement, certes, mais leur peinture trop savante n'a pas l'étonnante vie du croquis enlevé dans la hâte et la fièvre par celui qui communie sans apprêt avec le paysage. Ils voient avec une singulière acuité filer devant eux les peuples divers, ils ne laissent échapper ni une papillotte, ni une boucle, ni un éperon, ni une bague ; ils savent étudier les hommes et les races avec les patientes méthodes de l'ethnologue et de l'historien, mais, malgré tant de science et ajoutons-le, aussi, tant d'art, certains de ces volumes de voyages où ruissellent de si beaux soleils, demeurent un peu froids. Et l'on n'a pu manquer de s'apercevoir que, si les Tharaud ont eu des marins pour ancêtres, ils ont eu aussi quelques professeurs ».

On a d'autre part reproché aux Tharaud leur sobriété excessive. « Ne confondons pas sobriété avec ellipse », écrit à leur propos M. Lasserre.

Mais l'un des ouvrages de ces écrivains où la sobriété n'apparaît point comme un signe de pauvreté, comme un manque, mais au contraire comme la réalisation parfaite de leur art, de leur conception de l'art, c'est Une Relève, un petit récit de la guerre qui est un chef-d'œuvre. Les Tharaud réussissent, en effet, le chef-d'œuvre. Ils peuvent avoir du mouvement, de l'aisance, et s'exprimer

(0 Muller et Picard : Les tendances présentes de la Littérature française.

(') Dans le Correspondant : « Deux grands lettrés limousins, les frères Tharaud ».

{Pbot. Gerscbd\

Julien Benda

dans une très belle prose. Ce sont des auteurs pour anthologies, « un peu trop

conscients peut-être, mais sérieusement organisés » (^).

Si leur art est plus intellectuel que sensible, c'est bien de l'art. Par leur

exemple, ils ont rappelé l'importance de la composition. Toujours ils se sont appliqués à faire du roman une œuvre d'art. Ils ont excercé une influence bienfaisante et, parmi les romanciers de leur génération, il convient de les placer au rang des plus respectables artistes.

D'où venaient les Tharaud, quel était leur milieu .'' Ils sortaient des Cahiers de la Quinzaine, de Charles Péguy. C'est là qu'ils avaient débuté, qu'ils avaient commencé à se former, avant de connaître Maurice Barrés, dont leur style, plus tard, allait subir l'influence. Il y avait là un groupe très intellectuel, universitaire ou de tendance universitaire, en tout cas de culture supérieure, et dont certains représentants : Jean Schlumberger (Heureux qui comme Ulysse, Uinquiète paternité), Julien Benda {U ordination) devaient écrire des romans remarquables.

Aux Cahiers de la Quinzaine, ils rencontraient aussi Romain Rolland, lequel a édifié, avec Jean-Christophe, un monument qui, si toutes les parties n'en sont pas également solides, témoigne d'une générosité et d'une abondance sentimentale parfois admirable. Ils pouvaient aussi rencontrer aux Cahiers de la Quinzaine, Pierre Mille, fonctionnaire colo-

(Photo yi\iavoiia)

Romain Rolland, par F. Voulot

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niai, voyageur, avide comme eux d'exotisme et qui, dans Barnavaux, a su créer un type.

Le goût de la composition, la recherche de la sobriété qui ont distingué les frères Tharaud, je les retrouve, par exemple, dans les Métèques de Binet-

C) Paul Souday : Les livres du Temps.

LE ROMAN

Valmer, roman fort, dramatique, d'un art beaucoup plus brutal sans doute que celui des écrivains de la Fête Arabe, mais qui faisait espérer de son auteur une œuvre moins théâtrale, moins extérieure, que celle qu'il a donnée par la suite.

Exotiques et Voyageurs.

Si les écrivains que j 'ai placés dans les environs de Charles-Louis Philippe se sont bornés à peindre ce qui vivait autour d'eux, entre les limites de leur horizon, retrouvant le monde immense dans le plus étroit coin de la terre, estimant que si l'on se penche avec amour sur l'âme la plus humble, on y fait de merveilleuses découvertes, bien des romanciers de cette génération ont été comme les Tharaud, comme Pierre Mille, attirés par les terres lointaines, amoureux de visages inconnus, curieux de sensations étranges i ^ / ■* ^ •. /

sous des cieux neufs. Les uns, un Claude '>- *-^ Xt a ^^^t^n . L 2> 'jUm^ Farrère un Daguerches, doivent à leur ^^^^ /hû^tU iÂ^nÙ- ^ okIL métier la connaissance et 1 amour des riva- / ^

ges tropicaux, d'autres, comme les frères (jU^j^ /^ lictnJ^-^îKiv cL ï ÏJi't Leblond, les doivent à leur naissance, mais > r à , f

plusieurs âmes inquiètes, cœurs nomades ^ /rauAJb . \1<^ àtiS y2A4U*'i<f*xx^ remplis toujours d'un désir d'évasion et de . - i - v - j -

dépaysement, ont sans cesse la nostalgie ^^^^^^^ ^ waJ^ U*' U ^r^fu^^caU^ d'autres terres, semblent constamment / . . , ^ .

chercher leur patrie, ne peuvent se nxer F y

nulle part. ^ ol' qujU 44/4

John -Antoine Nau était peut-être le ]

plus original de ce ax-là. Né à San Francisco ^ ^ r\ /^

de parents français, dès l'âge de trois ans et ^tKA4 A{cJ\/\^e/i^

demi, son père mort, il était rentré en France. ^ . .,, „ , , ^

. ^ . , . , Fac-similé d un autographe de Binet- Valmer

Mais il gardait un souvenir précis de ses

premières impressions. Élevé au Havre, puis à Paris, il s'embarque à vingt-et-un ans, en qualité de pilotin, à bord d'un voilier. Il accomplit plusieurs voyages aux Antilles, et découvre la Martinique qui, a écrit Jean Royère (^), « devait demeurer toute sa vie le phare de sa nostalgie. » Il abandonne la marine, mais devenu libre ne cesse de voyager. Quand Nau n'est pas en Bretagne ou en Provence, on le trouve en Espagne, aux Baléares, aux Canaries, ou bien là-bas aux Antilles, à moins qu'il ne soit en Corse ou à Alger. C'est en Corse qu'il habita le

(*) Préface de Thérèse Donati.

plus longtemps : près de sept ans. Porto- Vecchio l'enchanta. « Il y retrouvait presque ses Antilles ».

Il a écrit un roman de mœurs corses : Thérèse Donati, et un roman (que je préfère), de mœurs algéroises, Cristobal le poète. Ses nouvelles, composées avec ses souvenirs de marin, sont entièrement évocatrices et saisissantes, ses lettres (^), fort belles. John- Antoine Nau est un artiste personnel. Sa langue à la fois difficile et très familière, patoisante, argotique et littéraire, convient à ses personnages d'une fantaisie savoureuse et qui appartiennent à toutes les races blanches ou noires. Son invention est cocasse et poétique. C'est un de ces écrivains, que non seulement on lit, mais encore avec qui l'on vit ; il vous entraîne dans son existence vagabonde.

Claude Farrère, qui avait débuté par Fumées d'opium et Les Civilisés, a vite tourné au romancier professionnel, feuilletonesque et facile (^). Il a toutefois écrit un bon roman : La Bataille. Mais ses types sont généralement conventionnels et ses paysages sans accent.

Henry Daguerches est un écrivain d'une autre qualité. Consolata, fille du Soleil et surtout Le Kilomètre 83 demeureront. Dans ce dernier livre, l'histoire de la construction d'un kilomètre de chemin de fer dans le Cambodge, les passions d'une poignée d'Européens, mêlés aux travailleurs indigènes dans la forêt marécageuse, et minés par la fièvre, sont décrites avec force.

Marius-Ary Leblond n'ont pas découvert les Tropiques, Claude Farrère ' ^^ qualité d'officicrs de marine ou de soldats coloniaux. Nés là-bas, aux Iles, ils sont créoles. Dans leur œuvre qui est importante et variée, je crois que l'on remarquera surtout La Sarabande, où ils dépeignent avec intensité les mœurs électorales de la Réunion, et le Zézère. Ils connaissent à fond les noirs des Antilles, savent faire parler leurs étranges personnages, mettre à nu leurs sentiments violents et primitifs. Les livres des Leblond sont à la fois des documents et des œuvres d'art, d'un art très personnel.

Dois-je placer ici un écrivain, qui a écrit sur l'Espagne un roman admirable, La Marquesita, Jean-Louis Talon, dont lamort prématurée est une perte considérable pour les lettres ?

C'est la place en tout cas d'Emile Nolly {Hien le Maboid).

Le roman de mœurs exotiques qui avait été renouvelé, rajeuni et comme

(') Publiées par Les Marges et par Belles-Lettres.

(=>) Voir sur Claude Farrère l'étude de M. Pierre Lièvre dans ses Esquisses critiques.

LE

ROMAN

recréé par Pierre Loti, a pris une extrême importance dans la période que nous étudions. Bien des causes y ont contri- ^

bué. Le Français, devenu moins casanier, le voyage beaucoup plus facile, nos colonies s'étendant toujours, ayant besoin d'hommes. Enfin une grande vague de littérature étrangère, qui a roulé jusqu'à nous : Tolstoï, Dostoiewski, Ibsen, d'Annunzio, Nietzsche, Whitman et Thomas Hardy, excitant notre curiosité, nous poussant au dehors.

Le romancier doit varier ses points de vue, multiplier les comparaisons. Le voyage, enrichissant sa connaissance des hommes, élargit sa vision. Qu'il observe des races différentes, en concevant l'infinie diversité des existences, il se délivre d'une pensée étriquée, d'une conception étroite du monde, il élargit

Ary Leblond, par Odilon Redon

Marius Leblond, par Odilon Redon

et humanise sa philosophie.

S'il est permis de parler de soi, — mais cela est prescrit, car il faut parler de ce que l'on connaît, et ce que l'on connaît le mieux c'est encore soi-même — s'il est permis de parler de soi, disons combien pour notre art le voyage a été bienfaisant. Partant du pôle Philippe, nous nous sommes portés vers le pôle Tharaud, c'est-à-dire que partant d'une vue sentimentale de l'art {Sylvie, Chair, Essai sur V Amour), nous sommes parvenu à la conception d'un art équilibré où l'intuition est réglée par la raison, où la dictée du Démon doit être constamment corrigée par le goût.

De subjectif notre art est devenu objectif. DansL<2 Turque, nous dessinons

les attitudes du cœur humain autour d'une fille, essayant de rendre les diverses faces de l'amour, mais quand nous allons à Naples, nous ne cherchons plus qu'à peindre la ville. Dans La Chanson de Naples comme dans La Belle-Enfant j les personnages, le drame n'existent que pour exprimer les cités. Ah ! cités remuantes, cités éclatantes sous l'azur ! Toute notre étude est subordonnée à cet objet. Beaucoup d'observations (^), des croquis nombreux, puis nous dessinons notre tableau, et commençons à peindre. Faire le portrait d'une ville ; portrait vivant, vrai et ressemblant. Du goût de la sensation pure, de la religion de l'instinct (religion commune à toute notre panthéiste génération), nous nous sommes haussé à l'œuvre d'art, objective, créée, vivant sa propre existence, au roman détaché de l'auteur, au roman qu'on pourrait comme un marbre poser sur un socle pour tourner autour. Or c'est le voyage qui nous a instruit : c'est

la Méditerranée, sa lumière, son mouvement, ses couleurs.

Voyage, dépaysement, évasion, la génération de 1895 ^ beaucoup pratiqué cela ; ceux qui n'ont pu partir ont toujours rêvé au départ. Les générations actuelles sont voyageuses aussi. L'un de ceux qui les aura le plus entraînées, c'est Valéry Larbaud, dont il sera plus loin parlé, et qui figure un pont entre les deux époques.

La Fantaisie.

Eugène Montfort

Le voyage enlève à la vie quotidienne, morne et maussade. Un coup d'aile, tout disparaît, le passé s'évanouit. On s'élance vers le songe, vers l'inconnu, vers l'avenir rose et vaporeux comme l'aurore. En route pour des réalités belles comme des rêves. Voilà le chemin de la Fantaisie. Si la génération de 1895 est riche en voyageurs, elle comprend aussi nombre de romanciers fantaisistes, d'écrivains qui, dans leur description de la vie et la composition de leurs personnages, ont introduit beaucoup de fantaisie; elle compte nombre de rêveurs. Il est bon d'abord de noter que tous ces romanciers dans leur vingtième année étaient mêlés aux poètes, et poètes eux-mêmes pour la plupart. Les revues de l'époque résonnent de leurs vers. Ils formaient en province, àParis, des groupes où littérature et poésie se confondaient. A Toulouse un ViolHs, un Delbousquet, qui écrira plus tard ces beaux romans \Le Mdzareilh.UEcarteur, sont étroitement

(') Voir pour la Chanson de Naples et les Noces folles « Naples et les Napolitains » dans En flânant de Messine à Cadix et pour la Turque : Montmartre et les Boulevards.

LE ROMAN

liés à Magre, à Marc Lafargue ; ils rédigent ensemble UEffort^ écoutant la parole d'un maître : Emile Pouvillon, l'auteur admirable des Àntibel, Pouvillon à qui Pol Neveux dédie Golo. Jaloux est l'ami de Gasquet, il collabore aux Mois Dorés, au Pays de France. Poètes et romanciers dans cette génération ne sont pas ennemis : ils se comprennent, ils parlent la même langue. C'est un romancier, Louis Bertrand, qui écrira la préface des Chants Séculaires de Joachim Gasquet. Et Gasquet s'essaiera dans le roman (Tm ne tueras point), comme Maurice Magre {La Tendre camarade, U Appel de la Bête), ou Saint-Georges de Bouhélier {La Route noire). A Paris, la Revue naturiste réunit ainsi jeunes poètes et jeunes prosateurs. Charles-Louis Philippe, qui collabore à L'Enclos, est l'ami très cher des nouveaux poètes belges, d'Arthur Toisoul, d'Henri Vandeputte, de Georges Rency.

Les mêmes sentiments font donc palpiter toute cette jeunesse, l'animent. Un seul souffle la gonfle. Elle vit dans une atmosphère particulière. Elle est exaltée, elle croit que s'ouvre une ère nouvelle, qu'un monde nouveau va naître de son généreux panthéisme.

Cet état lyrique de la jeunesse, de 1895 à 1900, éclaire, explique la fantaisie, le fond poétique qu'on rencontre chez beaucoup de romanciers de cette génération.

Je distingue d'ailleurs plusieurs groupes de fantaisistes, très différents les uns des autres. L'un qui d'abord vivait à Marseille, puis venu à Paris, qui se reforme autour d'Henri de Régnier, et dans lequel on peut remarquer Edmond Jaloux, Francis de Miomandre, Gilbert de /^ j ^

Voisins, Albert Erlande. Un autre qui -^ Ci^^rs^^ùt-^ ^Ct^ ^ était très parisien, moins littérateur,

fréquentait le monde des journaux et les boulevards et où je placerai Henri Duvernois, Ernest La Jeunesse, Henri Barbusse, puis deux écrivains fort dissemblables, mais auxquels le Quartier Latin confère une sorte de parenté : Jean de Tinan, P.-J. Toulet. Enfin, hors de cette classification, un peu arbitraire, si l'on veut, je nommerai fantaisistes ces isolés : un Louis Codet, un Pierre Villetard {La Maison des Sourires) et un Charles Derennes, poète qui sans y paraître attacher d'importance a écrit maints petits romans.

Edmond Jaloux, hantant les salons marseillais, désireux d'élégance, soucieux de dandysme, semble n'avoir été informé des tendances de sa génération que par Joachim Gasquet, qui défendait alors et répandait en Provence les idées naturistes. Sensible aux charmes symbolistes, il demeurait alors réfractaire aux

idées nouvelles. L'attitude hautaine d'Henri de Régnier le séduisait. D'autre part Francis de Miomandre, scn ami, vivait dans l'intimité de Camille Mauclair, héraut du symbolisme et l'influençait. Il était d'ailleurs poète, poète avant d'être

romancier, et ses romans les plus séduisants, comme Fumées dans la Campagne^ sont bien d'un poète. Il possède une sensibilité fine, un peu anglaise, une imagination vaporeuse, et c'est quand il s'y laisse aller qu'on mesure ses dons. Est-il né romancier ? On dirait qu'il l'est volontairement devenu. Un bon roman comme les Sangsues n'est pas personnel et ressemble à un exercice intelligent. Mais c'est une figure complexe que celle d'Edmond Jaloux, nonchalant plein de passion, paresseux laborieux, ambitieux conscient de la vanité de tout. Extrêmement cultivé, sa culture a pu nuire à son œuvre personnelle ; il semble l'avoir incomplètement assimilée, avoir subi successivement, simultanément parfois, diverses influences. Généralement il est trop littéraire, plus intéressé peut-être par la littérature que par la vie, attiré davantage par les livres que par les hommes, curieux de science psychologique plutôt que d'observation directe. Il paraît se livrer avec dégoût à un métier qu'il n'aime guère, flatter le public en le méprisant, et fait penser qu'il se retire parfois dans une pièce secrète — comme le cabinet caché dans le mur de la maison de Michel-Ange — - pour y être enfin lui-même, s'y adonner à l'art qu'il aime, rêver profondément, écrire pour lui seul le livre qu'il porte dans son cœur et dont il ne parle à personne.

La personnalité de Francis de Miomandre est plus apparente que celle d'Edmond Jaloux, Mais elle est plus s'mple, mieux définissable. C'est un fantaisiste charmant que tout porte à sourire, d'un sourire gracieux, sans méchanceté,

Edmond Jaloux, par Favory

LE ROMAN

d'un sourire surpris, enfantin. Il déforme aimablement la vie, et, créant les personnages les plus baroques, les laisse vraisemblables. Le livre de Miomandre que je préfère, c'est Le Veau d'Or et la Vache enragée^ roman excellent où tous les types sont pittoresques et amusants sans outrances. L'humour léger, le romanesque un peu facile et la sentimentalité touchante de l'auteur d'Ecrit sur de l'Eau ont un ton quelque peu anglais. Je me demande si dans ce groupe de Marseille, Edmond Jaloux et Francis de Miomandre n'ont pas été influencés par leurs amis Albert Erlande, poète à ses débuts sous le nom de Brandimburg, et Gilbert de Voisins l'un et l'autre à demi anglais,

Gilbert de Voisins, {Le Bar de la Fourche) est un artiste dont les poèmes en prose plutôt que les romans montrent le raffinement. Quant à Albert Erlande, lyrique à l'ardente imagination, il a écrit comme en se jouant des romans animés.

On pourrait rattacher Jean-Louis Vaudoyer à ce groupe, non qu'il soit Marseillais, mais il s'y agrégea lorsque ses membres installés à Paris entourèrent Henri de Régnier. Les premiers récits de M. Vaudoyer, La Bien-aimée, La Maîtresse et F Amie exhalaient un parfum voluptueux original. Amateur d'art .élégant distingué, dilettante et voyageur, l'auteur L'Amour masqué adore l'Italie.

P.-J. Toulet, poète aux vers si adroits, recherché, mais qui cherche et trouve, a peut-être exercé une influence sur M. Vaudoyer.

Son esprit brillant, ses paradoxes, son amertume provocante, son léger sardonisme et sa raillerie étaient séduisants.

La prose de ses romans (Mon Amie Nane, Le Voyage de don Quichotte y La jeune fille verte) est un régal très fin, elle en-

et de

Albert Erlande, par Pierre Girieud

[Photo Pestre)

Jean-Louis Vaudoyer

2 5 ANS

chante les lettrés. Il a été assis longtemps à la table de Moréas, au café Vachette, il a aimé les bars et le Quartier Latin, ce qui me le fait rapprocher de Jean de

Tinan, d'un talent bien différent, d'un barrésisme assez frivole (Penses-tu réussir?) mais qui, mort à vingt-trois ans, n'a pu donner sa mesure.

Il y a du parisianisme dans Tinan et dans Toulet. Dans M. de Comminges aussi. Dans Paul Léautaud. Nous en trouvons davantage encore et d'une autre sorte, dans Henri Duvernois, écrivain fécond, qui a écrit des centaines de nouvelles, a observé beaucoup de types, en a imaginé d'innombrables. Il les situe généralement dans un milieu moyen et leur prête des sentiments très ordinaires, mais sa fantaisie souriante le sauve de la platitude. Il a débuté par des histoires ironiques [et spirituelles à la Capus , comme Le Mari de la Couturière y pour s'élever au drame, au roman touffu et fort comme Faubourg Montmartre. Edgar fait comprendre l'épithète de romantique que lui a décernée M. Benjamin Crémieux (^). Henri Duvernois a été très mêlé au monde des journaux. Ernest La Jeunesse, de même, qui fut un de nos derniers boule vardiers. Mais La Jeunesse, qui aimait passionnément les lettres et qui possédait le sens critique le plus sûr, n'était point né romancier. Son Inimitable n'est pas à imiter. Il ne se lit qu'avec

Jean de Tinan, par Henry Bataille

peme.

Henri

rédactions, visionnaire

Barbusse hantait aussi les r ^"" K Il est déjà, dans VEnfer, le /-^ wc^^ „ nous retrou-

Ut, A*^ ^**^it i*-Cn^ ^Ci^ .^/ù '*t>'/^*=**«Mtx»*-*^

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puissant que xiuu» icuuu- //^^^^ 2)

verons plus tard. Enfin, je n'oublie pas M. de Pawlowski, l'original inventeur des Contes singidiers et de Polochon. Duvernois a peint surtout des Parisiens. C'est une petite Parisienne,

C) B. Crémieux : XX^ Siècle.

un

LE ROMAN

franc moineau de Paris que Louis Codet nous montre dans ce roman délicieux : La Petite Chiquette. Louis Codet, tué dans les premiers mois de la guerre, n'était pas Parisien, et il n'appartenait à aucun groupe. Entouré seulement de quelques amis qui le chérissaient, il s'était formé lui-même, guidé par le goût le meilleur. S'il n'était pas Parisien, il était profondément et admirablement Français. Tout ce que renferme de tendre et de souriant le mot de Français, il le faisait comprendre. Toute la grâce, toute la mesure, tout l'esprit de chez nous, il les possédait. C'était un écrivain exquis, d'un art achevé, dont la perte sera toujours ressentie par ceux qui conservent le culte des ouvrages aisés et parfaits, fleurs d'une sensibilité sans tare et d'une intelligence harmonieuse.

Je tiens César Capéran pour son chef-d'œuvre. Mais aucun livre n'est plus aimable que la Rose du Jardin.

1910 à 1914 : Une va^ue de nouveaux Romanciers.

Les romanciers dont je viens de parler étaient nés entre 1875 et 1880. Aux environs de 1910, on sent les frémissements d'une nouvelle couvée, une éclosion : les cadets de la génération tous nés entre 80 et 85. Ils s'affirmeront avec éclat en

191 3. Au cours de ces pages, nous verrons ce qu'ils ont apporté de nouveau, comment ils ont complété l'apport de leurs aînés et préparé les voies à la génération suivante.

1909, Jean Giraudoux publie Provinciales ; 1910, Louis Pergaud : Goupil à Margot \ 191 1, Valéry Larbaud : Fermina Marquez ; 191 2, Alexandre Arnoux : Didier Flaboche ; Jean-Richard Bloch : Lévy \ mais c'est 1913 surtout oui est une grande année pour les nouveaux romanciers, 191 3 où paraissent Jeu i Barois, de Roger Martin du Gard, Le Grand Meaulnes d'Alain F ournier, Les Copains de Jules Romains, L'Enfant chargé de chaînes de François Mauriac, Le Manuscrit trouvé dans une île de Luc Durtain, Du côté de chez Swann, de Marcel Proust, La Maison Blanche de Léon Werth, Les Hasards de la Guerre de Jean Variot, les deux parties de Barnabooth de Valéry Larbaud, ouvrages suivis, au début de

1914, du Jésus la Caille, de Francis Carco et du Cabinet de Portraits d'Ernest Tisserand. Voici un ensemble de romans, d'ouvrages d'imagination, remarquables qui se groupe dans l'espace d'une seule année et témoigne, si je puis dire, de l'arrivée d'un contingent important de troupes fraîches sur le champ de bataille littéraire.

Au vrai, ces écrivains pour la plupart ne sont pas des débutants. Mais ou bien ils se sont essayés jusque-là dans un autre genre que le roman, ou bien ils ont travaillé longtemps sans rien publier ; ils ont mûri une œuvre. Tous sont

ANS

sortis de l'âge des tâtonnements, loin des ébauches de l'adolescence et de la première jeunesse. François Mauriac, Alexandre Arnoux ont publié plusieurs volumes de vers, Jules Romains a fondé une école littéraire, Léon Werth est déjà connu comme chroniqueur et polémiste, Roger Martin du Gard plusieurs années auparavant a donné un livre, Valéry Larbaud a fait en 1908 éditer la première partie de son Barnahooth.

Quant à Marcel Proust, s'il se trouve dans ce groupe de romanciers, c'est par un singulier anachronisme. Il est né bien des années avant eux tous. Mais son œuvre importante commence à paraître seulement en même temps que les leurs. On ne peut guère parler de lui avant 191 3, et sa notoriété comme son

Influence date de cette année-là pour s'épanouir

après la guerre.

Jean Giraudoux, Valéry Larbaud, Marcel Proust.

Les débuts de Jean Giraudoux étaient charmants. On retrouvait dans Prozinciales (1909), puis dans V Ecole des Indifférents, qui deux ans après suivit, des voix déjà connues, celle de Jules Renard, celle de Charles-Louis Philippe, mais mélangées et harmonisées selon un goût personnel. M. Giraudoux disait, à la manière de Jules Renard : « Un moineau nous effleurait d'un vol déraisonnable et saccadé qui semblait tenir au ciel par une élastique...». Il écrivait, à peu près comme Charles-Louis Philippe : « Ma maladie appuyait sur un point donné de mon corps ; ma convalescence, au contraire, m'entoure d'un manteau léger, ou bien elle me semble une force douce qui met tout à niveau dans mon corps étendu, qui distribue jusqu'à mes genoux la chaleur amassée, pendant deux mois, au cœur, et elle circule dans la plus petite de mes veines. » Mais c'était un Philippe sans la naïveté, sans l'inexpérience et les hésitations qui font le charme de l'auteur de Croqiiignole , et c'était un Jules Renard, moins sa mesure, son goût parfait. Bientôt ce qu'il y a de précieux dans Charles- Louis Philippe va se développer exagérément, tout envahir dans l'esprit trop délié de Giraudoux. Sa fantaisie se forcera ; on le sentira pédant, avec quelque chose de didactique, de professeur. Il deviendra superficiel et peu humain. Jules Renard s'arrêtait toujours juste à la limite. Giraudoux ne se souciera d'aucune limite. L'influence de Renard sera vite déformée. L'écrivain finira

(Phot. Mcirtiiiic)

Jean Giraudoux

LE ROMAN

par accumuler les images sans se soucier de leur justesse, sans se préoccuper d'un choix. Le brillant deviendra clinquant, et Giraudoux en arrivera à se parer de n'importe quelles images comme un sauvage qui indifféremment se pare de rondelles de fer blanc et de purs diamants. Ce délicieux écrivain finira par jouer un jeu de mandarin, fatigant, par jongler pour jongler et par user jusqu'à la corde tous ses procédés.

Jean Giraudoux, dans VEcole des Indifférents, se plaisait déjà à mettre en scène bien des variétés d'étrangers ; il se donnait l'air Européen, même l'air citoyen du monde, il prenait le ton voyageur. Ce cosmopolitisme, qui plus tard devait si vivement impressionner la génération suivante, c'est dans Valéry Larbaud qu'il s'épanouit. Larbaud a l'amour des voyages, il est infiniment curieux des âmes étrangères. Les symbolistes avaient fort contribué à introduire en France la connaissance des littératures d'importation. Dostoïewski, Ibsen, Nietzsche, Kipling avaient éveillé chez les lettrés un intérêt qui, se développant, finit par se transformer en une curiosité intense pour les êtres qui vivaient dans leurs livres, pour les âmes si différentes des nôtres qui y respiraient. Comme Dickens a donné jadis à beaucoup le besoin de Londres, la curiosité de Londres, Dostoïev^ski attirait violemment vers la Russie. Je crois que l'amour de l'Europe de Larbaud est d'une origine littéraire. Extrêmement cultivé, et possédant toutes sortes de cultures, polyglotte, les livres lui ont inspiré une curiosité profonde pour les hommes. Beaucoup d'écrivains de la génération de 1895 avaient éprouvé cette curiosité : que Philippe n'aurait-il pas donné pour pouvoir accomplir de grands voyages ! — mais il leur manquait la connaissance des langues étrangères et la fortune : ils demeurèrent ; Valéry Larbaud, lui, plus jeune, a réalisé totalement cette aspiration de ses aînés. Il voyagera comme ils auraient aimé voyager : transmettra aux générations suivantes leur goût nouveau pour les voyages, leur conception inédite du voyage. Son Barnabooth, un livre remarquable, vient éclairer celle-ci. Larbaud ne s'éloigne pas comme on s'évade : il ne voyagera pas comme Nau, qui partout semble chercher son indéfinissable patrie, et auquel ce qui d'abord importe, c'est la nature, c'est le charme d'un pays : les êtres, les habitants ne font en effet, pour John-Antoine Nau, que compléter la nature, que la prolonger. Il ne voyagera pas non plus comme les Tharaud qui ont des conceptions politiques, quelque chose à expliquer, à prouver, qui sont sous pouvoir de système, en puissance de doctrine, il voyage lui en curieux des âmes, en avide étudiant des êtres, en vrai cosmopolite. Tour à tour Espagnol, Russe, Anglais. S'il est curieux de la vie étrangère, c'est qu'il est curieux de la vie humaine, de l'âme humaine, des multiples façons de ressentir l'amour, les passions, c'est qu'il

ANS

demande à chacun son mot, et qu'il sait qu'étant homme il découvrira, il retrouvera en lui-même, tour à tour, un être espagnol, un être anglais pour vivre avec ses compatriotes, pour les comprendre, les deviner.

Ce qu'il y a de neuf encore dans Larbaud, c'est qu'avant l'avion, avant la T. S. F., avant l'automobile devenue universelle, avant la guerre grande mélangeuse de races, il a su rapetisser le monde. Ce sentiment de la petitesse du monde devenu commun chez les jeunes gens, grâce à tous les nouveaux engins de déplacements rapides qui leur en ont imposé la notion, Valéry Larbaud est un des premiers à l'avoir éprouvé et exprimé.

L'univers que Valéry Larbaud parcourt en tous sens pour l'interroger avec avidité, Marcel Proust lui tourne le dos délibérément. Il n'en a pas du tout la

curiosité. Il reste en France, et en France à Paris, et à Paris, dans quelque salon, sauf l'été, où il villégiature, retrouvant là oii il va la même société qu'à Paris. L'horizon de Marcel Proust est fort restreint, et son champ d'observation tout petit. Aussi ne se lasse-t-il pas de le creuser et recreuser, et en examine-t-il les moindres parcelles au microscope.

Du côté de chez Swann paraît en 1913. Le livre étonne et déjà séduit (^), mais reste le régal d'un petit nombre. Il faut laisser passer la guerre et arriver jusqu'au prix Concourt de 1919, qui couronne yî Vomhre des jeunes filles en fleurs et rend célèbre le nom de Proust, pour voir son œuvre se répandre et dégager son influence.

Marcel Proust, par J.-E. Blanche ^^^ , . . ,. ,.,,., ,

De cet ecrivam on a dit qu il était le créateur d'une nouvelle psychologie, l'inventeur d'une nouvelle introspection, le découvreur d'un nouveau monde intérieur. D'autres ont émis l'opinion que ses livres étaient écrits d'après des rapports de domestiques avec lesquels il entretenait d'étroites relations. La vérité, c'est qu'on y trouve des morceaux passionnants au milieu d'autres infiniment fastidieux. Marcel Proust est intarissable, parce qu'il est retourné à l'observation des primitifs. Si le plus grand art est le plus dépouillé, celui qui évoque le plus de choses avec le moins de mots., l'art de Proust est véritablement inférieur. Il est l'artiste qui ne choisit pas,

(0 Non sans soulever déjà les critiques que l'on reprendra plus tard, Paul Souday écrit : « Français et Latins, nous préférons un procédé plus synthétique. Il nous semble que ce gros volume de M. Marcel Proust n'est pas composé, et qu'il est aussi démesuré que chaotique, mais qu'il renferme des éléments précieux dont l'auteur aurait pu former un petit livre exquis ». Les livres du Temps.

LE ROMAN

r^^re.^ ^^ '■TLJZIZ4- '^h^^ ,y^.jLc^ où^ ^i^

^ oV <^ /fïonquel'conque dans le fait de quitter son travail pour siler voir un ami et w - l"-*^ . ^ 'jr leurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de l'incendie du Louvre. ^y/w •'^/7-//l!'en étais arrivé à Balbec, à trouver le plaisir de jouer avec des jeunes CiAjA^ r^ . JTTP^^^^ moins funeste à la vie spirituelle, à laquelle du moins il reste fJllA^ A^ Étranger, que l'amitié dont tout l'effort est de nous faire sacrifier la

artie seule réelle et incommunicable (autrement que par le moyen C-/ e rart)/de nous-même, à un moi superficiel, qui, ne trouve pas comme (J * , . autre ae joie enlui-mcme, mais trouve un attendrissement confus à se -^ /Jj— entir soutenu sur des étais extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère, où, heureux de la protection qu'on lui donne, il fait rayonner î on bien-être en approbation et s'émerveille de qualités qu'il appellerait défauts et chercherait à corriger chez soi-même. D'ailleurs les contempteurs de l'amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être les meilleurs amis du monde, dcjnême qu'un artiste portant en V .i- u 1^ ./'"' "" chef-d'œuvre et qui sent que son devoir serait de vivre pour tra- ^(jj-t- ')f^'>^/lvaillea^malgré cela pour ne pas paraître ou risquer d'être égoïste, donne At^^^CuJj^ \^^ viépour une cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que O^^i^cL ^*7*f les raisons pour lesquelles il eût préféré ne pas la donner étaient des ''h^cr^f faisons désintéressées. Mais quelle que fût mon opinion sur l'amitié.

/j^X^a^^^J] même pour ne parler que du plaisir qu'elle me procurait/d'une qualité si

médiocre qu'elle ressemblait à quelque chose d'intermédiaire entre la

itigue et l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines

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^*^^-neures devenu précieux et réconfortant en nous apportant le coup de

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rouet qui nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas (trouver en nous-même.

J'étais bien éloigné certes de vouloir demander à Saint- Loup comme le désirais il y a une heure de me faire revoir des femmes de

*ivebelle, le sillage que laissait en moi le regret de Mme deStermaria

le voulait pas être effacé si vite, mais au moment où je ne sentais plus

lans mon cœur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut

\q mme une arrivée de bonté, de gaîté, de vie, qui étaient en dehors de

moi sans doute m.ais s'offraient à moi, ne demandaient qu'à être à moi.

{fo^o^frnX^^cÙ^^ "^ comprit pas lui-même 1 ^U-^^^ /^çi'attendrlssement. Qu'y a-t-il

mon cri de reconnaissance et mes larmes

^0^. ^u y a-t-il de plus paradoxalement affectueux d'ail-

/ • ^ C-A^^ I leurs qu'un de ces amis — diplomate, explorateur, aviateurf militaire \\v L,t)^ Tvvv^ Ja^"*^ ^^^^^comme l'était Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour la cam-^

f-^^'''^''''^'^^gJXX^^yV^'g'^^ et de là pour Dieu sait où semblent faire tenir pour eux-mêmes, & P'^'^'^flJ^^T^^ dans la soirée^qu'ils nous consacrent, une impression qu'on s étonne de j.^

Fac-similé d'une épreuve d'imprimerie corrigée par Marcel Proust

celui qui veut dire tout (^). Or l'art, c'est choisir. On a publié jadis la traduction intégrale des œuvres de Tolstoï, la Guerre et la Paix en six volumes au lieu de trois, Anna Karénine en quatre volumes au lieu de deux. Cela n'est pas lisible : la minutie des descriptions est insupportable, Tolstoï ne passe rien, rien de ce qu'il faudrait passer. Ce grand romancier est barbare. La barbarie de l'observation du Russe pour les choses extérieures, Marcel Proust l'a transportée dans l'observation de la vie intérieure. De là des volumes entiers qu'on ne peut supporter que, comme le veut un de ses admirateurs, M. Bernard Fay, dans les temps infiniment inactifs et vides des convalescences. On ne peut nier la sorte de génie de Proust, mais il faut s'élever contre son art, contre sa négation de l'art. Un bavardage intarissable, qui de temps en temps contient autre chose que du bavardage, ne forme pas réellement, authentique et impérissable, un livre. En outre, ses personnages, le monde auquel il s'attache, est excessivement médiocre, il est ridicule {^). On ne peut dans la vie s'intéresser à de telles gens. Ils ne méritent qu'une satire sans pitié. Proust est snob, il a un goût incroyable pour le protocole mondain, et toutes ces choses infiniment petites apparaissent comme la préoccupation centrale d'un individu oisif, vaniteux, qui admire démesurément, désirant de toutes ses forces y pénétrer, une société restée à demi fermée pour lui (^).

Henri de Régnier a dit justement que l'œuvre de Marcel Proust est « une immense préparation à quelque chose, une gigantesque exposition du travail sous-jacent que chaque romancier réalise instinctivement avant que d 'écrire... ))(^).

Les ouvrages de Proust semblent marquer l'extrême aboutissement et la fin du roman psychologique. Sa vogue qui a été considérable passera. Et l'on réduira ses livres si intolérablement compacts à une anthologie de leurs meilleurs morceaux, dont plusieurs sont admirables.

Plusieurs autres Romanciers d'avant 1914.

Nous l'avons dit, en ces années 13 et 14, nombre d'écrivains intéressants débutent dans le roman. Naturellement ils sont arrêtés par la guerre, et pour la

(') » C'est plus que de la psychologie au microscope ; c'est de la psychologie en pellicules de cinéma, où un pas, un geste se décomposent en vingt clichés. » Fernand Vanderem : Le Miroir des Lettres.

(^) » La faute en est aussi à Proust qui n'a pas su isoler la toute petite part d'éternité que La Bruyère ■ aurait peut-être découverte chez les Swatm et les Guermantes et qu'il aurait seule exposée à nos yeux. » Henry Charpentier, dans Les Marges.

(') « Et puis, à force d'inventorier le détail, on perd la faculté de contempler l'ensemble et de dresser le bilan. Proust, chroniqueur inimitable du snobisme, n'a pas su en être le philosophe. « André Germain De Proust à Dada.

(') Dans une interview de l'Eclair.

LE

ROMAN

plupart ne développeront leur talent, ne connaîtront la réputation qu'après celle-ci. Il faut hélas! mettre à part Alain Fournier, disparu en septembre 14 et Louis Pergaud, disparu en avril 15.

Alain Fournier est l'auteur d'un seul livre : Le Grand Meaulnes. Mais ce livre est d'un si poétique accent, il possède quelque chose de si vaporeux et de si rêveur, un ton si gracieux, tant de jeunesse et de distinction, que la perte de son auteur inspire les plus grands regrets. Louis Pergaud, lui, était râblé, rustique, chasseur et coureur de bois, et c'était un écrivain dru, un bon et sain observaleur des bêtes et des gens.

Dans Jean Barois, un roman

dialogué sur ^ 0. .

1 'Affaire ^^ ^ ^'^'^^ l'otriAo^culuM d>, it^i(A^ (vt dU (ujihour

DrevfuS Ro- ÔO^W^r '\(0^ ^''^i'^ t&i^ (l^>ÛU^\^^<■ Ud^ àjjt'iu^CCuj)

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déjà de ce [.^uQcha.fO'^^

sérieux dans

l'observation et de cette force intellectuelle qu'on devait retrouver beaucoup plus tard dans les Thibault. On rencontrait dans Mort de Quelqu'un, de Jules Romains, les dons incontestables, la personnalité accusée, mais un peu primaire, l'esprit au tour pédagogique, le talent raide et volontaire, mais d'une singulière vigueur, qu'on avait déjà remarqué ^^^n^wT/) dans ses drames et dans ses vers. François Mauriac,

dont les débuts de poète avaient intéressé Barrés, préludait à ses romans par quelques exercices délicats, sur son enfance et son adolescence. Jean Richard Bloch,

<l^rvt.«-^KA^ 9^ ^ ^ L,ryCè diL/3 ô.-Afi-^^ c/â. «SXU' o*~^ *• ( C /"iC^rucoftxa / U9i-# cet )

dans son premier récit, Lévy, histoire d'un petit commerçant juif en province pendant l'affaire Dreyfus, avait montré un accent saisissant, une force amère, une sorte d'émotion condensée très puissante.

La'guerre allait suspendre les travaux de ces nouveaux romanciers, ainsi

ANS

" Ernest Tisserand

que le labeur du pittoresque Jean Variot, du vivant et ironique Léon Werth, de Francis Carco, dont le Jésus la Caille venait de révéler un artiste original, aigu et souple, en même temps que le Cabinet de Portraits d'Ernest Tisserand avait montré un tempérament riche, d'âpre psychologue et de visionnaire.

La Guerre. Livres de Guerre.

Oui, La Guerre. La Guerre : un silence immense ; le fracas des armes, mais les hommes muets. Toute cette génération est partie.

A l'arrière, non mobilisés, ne restent plus que les vieux écrivains, les infirmes et les débiles. Ceux-ci se prodiguent dans les journaux, dans les revues qui paraissent encore. Il s'agit de « maintenir le moral du pays ». Le premier livre de guerre qui sort des presses, Gaspard^ de René Benjamin, chante dans le ton. C'est en 1915. La guerre sera longue, il faut parer à l'impatience, au découragement. Gaspard est donc un joyeux poilu qui ne s'en fait pas, pour lui la guerre est une bonne partie de rigolade, il est réconfortant. Mais le temps passe, les mois succèdent aux mois, on étouffe de plus en plus dans cette atmosphère de mensonge, la censure militaire fonctionne avec entrain. Elle arrête au passage tout ce qui ressemble au réel. Peu de choses se glissent à travers ses mailles. On est excédé par le bourrage de crânes. On est altéré de vérité, avide, enfin, d'un cri. Et le Feu paraît.

Le Feu était l'ouvrage d'un homme qui avait fait la guerre, pas en seconde ligne, ni à l'arrière, mais partageant l'affreuse misère des soldats dans les tranchées, dans la boue. Et il disait tout, il disait ce que c'était, en réalité, que la guerre. L'immonde saleté, les poux, l'enlisement dans la fange, l'épouvante, la souffrance, la mort sans gloire, l'assassinat. Il disait tout ce qu'on voulait cacher, tout ce qu'on s'efforçait constamment de déformer, de transformer, de transfigurer, et ce que chacun |au fond de son cœur cependant savait. Il crevait et dégonflait le mensonge. Et la guerre, dans les tableaux de Barbusse,

Georges Duhamel, par Don.

LE ROMAN

était ce qu'elle est, quelque chose de honteux et d'ignoble, l'opprobre et le déshonneur de l'espèce humaine. Et dans toute l'œuvre circulait une sourde et profonde indignation, l'accent était humain, les évocations dressées avec la force et l'élan lyrique d'un poète.

On attendait ce livre. Son horreur même était un soulagement. Tout un peuple se jeta sur le Feu.

La brèche ouverte, Georges Duhamel y passa (L<2 Vie des Martyrs). 'Lt ton de M. Duhamel était bien différent de celui de Barbusse, peut-être plus objectif. Attaché au service de santé, c'est surtout dans les hôpitaux qu'il avait observé les soldats. Il s'était penché sur la pauvre chair sanglante, sur les misérables corps broyés. Il avait vu toutes ces faces crispées par la souffrance. Il avait longuement respiré l'odeur du chloroforme et de l'éther. Il avait ressenti une profonde, une amère pitié. Et sa réprobation^de la

Henri Barbusse

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Autographe d 'Henri Barbusse

ANS

guerre, pour être moins éclatante que celle d'Henri Barbusse, n'était pas moins

forte.

Puis du temps passe encore. L'armistice. La Guerre déjà s'éloigne ; déjà la voilà du passé.

Les souffrances endurées commencent à s'estomper, à perdie de leur âcreté : il y a eu des hors moments aussi. On s'ensouvient, une moyenne s'établit. Il y a place pour une vision vraie entre Gaspard et Le Feu. Et ce sont les Croix de bois de

C<2 C-i^^a-^oW^ <jùn.à-

{Pbot. Miiiiiicl frères)

Roland Dorgelès

Ro 1 a n d Dorgelès, livre modéré, sans grossissement, et qui pour la majorité des contemporains, demeurera sans doute semblable au souvenir qu'ils conservent de la guerre.

Le Cabaret d'Alexandre Arnoux apporte de la guerre une vision sincère et artiste. Les Mémoires d'un Rat de Pierre Chaîne sont d'une observation très spirituelle. Et il ne faut pas omettre de citer, pour la guerre sur mer, L'Odyssée du Transport torpillé de Maurice Larrouy.

Après la Guerre.

A la fin de la Guerre un roman paraît que le public accueille avec enthousiasme. C'est Kœnigsmark, de Pierre Benoît. Enfin voici un auteur qui amuse, dont les histoires tiennent éveillé, qui sait distraire son lecteur de la funèbre réalité. Il l'enlève à ses soucis, à ses chagrins. Il conte, et nous l'écoutons comme des enfants. Pierre Benoît a du mouvement, du brio, ses romans sont bien agencés, il en ménage

(Phot. Remy)

Pierre Chaîne

(Pb. H. Mail ici)

Maurice Larrouy

LE

ROMAN

Louis Chadourxe

{["bot. \I ni

Pierre Benoit

habilement les péripéties. Après Kœnigsmark, U Atlantide (1919), qui conquiert les plus récalcitrants ; en 1920 Pour don Carlos.

Ce dernier roman est nettement cinématographique. 11 justifie la critique de M. Lièvre qui estime la psychologie rudimentaire des personnages de Pierre Benoît analogue à celle des héros de « cinéromans » (^), D'ailleurs « il est incapable d'animer des personnages vivants, humains. Tous ses héros sont des fantoches purement conventionnels » dit M. Benjamin Crémieux {f) qui reprochera encore à l'auteur de Kœnigsmark de ne pas croire à ses inventions, d'ignorer le feu de l'inspiration, de travailler à froid sur une table couverte de fiches, d'être essentiellement un universitaire condamné avoir à jamais la réalité à travers les livres. M. Souday n'est guère plus favorable. Critiques sévères, à côté desquelles il est juste d'inscrire l'opinion de Fernand Vanderem : « Nous avons là un des tempéraments de romanciers les plus originaux et les plus luxuriants qui se soient révélés depuis longtemps (^))), et de rappeler que Kœnigsmark fut véritablement une sorte de coup de foudre.

A la suite de Pierre Benoît, de nombreux écrivains jeunes se lancent dans le roman d'aventures. Mais aucun, malgré leuis talents,, n'y rencontre de triomphes comparables aux siens. Je cite Louis Chadourne {Le Maître du Navire) d'une imagination singulièrement attirante, Gérard Bauer {Sous les Mers), René Bizet, André Billy, critique qui parfois se délasse en contant. André Salmon, coloré, sensible,

paradoxal et inquiétant dans la Négresse du '^^f^^^^ o^^'^^ <^ K^ iS^cre-Ccewr, enfin Pierre Mac Orlan qui, ayant "^ débuté avant la guerre comme humoriste, est peu à peu devenu l'un des meilleurs parmi les écrivains nouveaux, Mac Orlan avec

(') Pierre Lièvre : Esquisses critiques. (-) Benjamin Crémieux : xx*^ Siècle.

(") Le Miroir des Lettres.

[Fb. ÀLiinui frcrc,)

André Salmon

Le Chant de l'équipage, L'Etoile matutine, Le Nègre Léonard, qui témoignent d'une curieuse imagination très littéraire. Avant 1914, d'ailleurs, un romancier

qu'on a pu appeler notre Wells français (R. de Souza), avait déjà acquis une sorte de maîtrise dans la composition des romans d'imagination fantastique, c'est Maurice Renard, l'auteur du Docteur Lerne, sous-dieu. Pour conquérir la grande notoriété, sans doute lui a-t-il manqué d'apparaître après la Guerre, au moment où le public ressentait un si impérieux besoin d'oublier...

(Phot. Talbot)

André Maurois

OÀ (A-i*.

L ti'i

A côté de cette poussée de romans d'aventures et d'imagination, les écrivains dont les débuts avaient été si brillants aux environs de 1913, reprenaient leur labeur interrompu. François Mauriac publiait La Chair et le Sang, le plus original de ses livres, le plus riche et

le plus aigu, Francis Carco {Les Innocents) affirmait

dans un genre équivoque et savoureux, sa souveraineté

sur un territoire bien à lui. Léon Werth publiait

Clavel, Ernest Tisserand ses Contes de la Popote.

Edouard Schneider {L'Immaculée, Ariane, ma Sœur),

montrait ses dons pour le roman d'idées, son goût

pour les milieux exceptionnels. Enfin deux écrivains

orientaux d'expression française, MM. Adès et Josi-

povici publiaient un roman remarquable Goha le

Simple, pour lequel Octave Mirbeau marquait de

l'admiration, tandis que M. André Maurois, avec les

Silences du Docteur Br amble, révélait un talent fin,

mesuré, ironique, et de la plus rare qualité.

Jean de GouRMONt

L< Cl t* (AJi CcVU. W-» i^lA^v

Ainsi passent les mois, entre l'armistice et l'année 1920. La vie littéraire a repris peu à peu sa grande activité. Une nouvelle génération s'apprête à s'élancer,

LE ROMAN

De la précédente, va-t-elle tenir un ardent amour de la vie, une sensibilité frémissante, de la raison aussi ? Et la guerre aura-t-elle ajouté aux cadets coup d'œil et sang froid, les aura-t-elle inclinés à suivre leurs aînés dans la belle voie réaliste et classique ? Ou bien le détraquement général qu'a déterminé cet ébranlement formidable, l'immense incertitude de l'époque poussera-t-elle la jeunesse inconnue à un lyrisme désespéré, à quelque inédit romantisme ? Nous nous trouvons au bord d'un temps nouveau.

Attendons. C'est après 1920 que tout se décidera.

(Pbot. Manuel ficrcs)

Pierre Villetard

Pour nous, parvenu à la fin d'une époque, nous nous arrêtons, avec le regret d'avoir — limité par la place et submergé par l'avalanche des talents — été

Claude Anet

souvent contraint de parler à peine, de citer bien trop brièvement nombre de très bons romanciers. Encore n'avons-nous pas nommé un Claude Anet, un Pierre Level, un Marcel Berger, un Marc Elder, un t'Sterstevens, un Machard, un Robert Dieudonné !

C'est un très vaste ouvrage qui conviendrait pour étudier, dans cette période qui va de 1895 à 1920, les romanciers. Ils foisonnent et sont originaux. A propos du peintre La Tour, Barrés un jour a écrit : « Il se préoccupe des pensées et des affections de l'âme, car il voit combien elles modifient les physionomies, mais il n'a pas l'amour de l'âme ; il ne s'émeut pas des passions qu'il épie... » Les romanciers de cet âge ont eu pour la plupart l'amour de l'âme, ils se sont émus des passions qu'ils épiaient. L'art n'a pas été pour eux un divertissement de mandarin. Faire soupirer, rire, rêver, pleurer, cela demande une observation de soi-même et des autres inouïe, passionnée et

[fb. Patbe-Cincma)

Alfred Machard

GrAéT^'o/

incessante, un sentiment de la vie aigu à en être douloureux. Ils ont éprouvé ce sentiment. Plus qu'à aucune autre époque, ils se sont incorporés à leurs personnages, ils ont voulu se confondre avec eux, ils ont su être à la fois objectifs et subjectifs.

Il faut souhaiter aux nouveaux romanciers de sentir la même passion pour leur art, mais ils se pressent déjà, ils foisonnent ! Voici un Jacques Chardonne, un Louis Hémon, un Lucien Fabre, un Paul Morand, un Lacretelle, tant d'autres que la date à laquelle finit cette histoire m'interdit d'analyser. Si peu d'années depuis 1920, et déjà de si beaux noms nouveaux!... En vérité, notre roman français détient une vertu, possède des richesses inépuisables!

BIBLIOGRAPHIE DU ROMAN

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