M'"'^ AUBERNON
Communiqué par L'Illustration
dans les bureaux de brasseries, et il semble se détournent de uniquement mondaicultivées se font de Si les dernières nous présentent enlittéraires assez imtrouvons plus, vers daires, et presque plus à l'influence des uns lettres, elle est extrêiiscerner. Elle peut le plus heureux, comfemme de mérite sur teurs, ou sur un seul à son tour sur les
autres. Les exemples de M^e de Caillavet et d'Anatole France, de M"^^ de Loynes et de Jules Lemaître paraissent justifier cette opinion. Malheureusement la politique tint souvent une place trop considérable dans ces milieux, et l'on y perdit beaucoup de temps à concerter des élections académiques. Une toute récente parmi ces élections est un succès éclatant de l'influence féminime dans Içs salons ; le soir de l'élection de l'abbé Brémond, une grande poétesse disait, enthousiaste, à un écrivain : « Les femmes ont bien travaillé ! »
En 1895, nous trouvons constitués, et brillant depuis longtemps d'un prestige remarquable, trois grands salons où se joue encore un reflet des salons littéraires d'autrefois : le salon de M"^^ Aubernon, celui de M"^^ de Loynes, et celui de M"^^ Arman de Caillavet.
Le Salon de M""® Aubernon
Il fut incontestablement l'un des plus importants parmi ceux de l'époque étudiée ici. Jusqu'aux environs de 1902, la plupart des notoriétés littéraires et mondaines y parurent. Tout salon littéraire a son grand homme en chef. Alexandre Dumas fils tint longtemps ce rôle chez M"^^ Aubernon. Mais la brouille survint un jour entre elle et lui, à propos, dit-on, de Paul Deschanel, alors fort répandu dans ces milieux, où on le surnommait « le sous-préfet des salons ». Les habitués les plus connus furent : Renan, Thiers, Labiche, Brunetière, Anatole France, Henry Becque, Sardou, Ludovic Halévy, Albert Vandal, Pozzi, Jules Lemaître, Alfred Mézières, Paul Hervieu, Robert de Fiers, Fernand Gregh, A. de Caillavet, Victor Brochard, Louis Ganderax, J. du Tillet, M. Le Corbeiller, Auguste Dorchain, Marcel Proust, Jacques Normand, le Comte de Germiny ; M"^es Louis Ganderax, de Saint-Victor, de Pierrebourg, de Gévrie, Arvède Barine, A. de Caillavet, M^ies Suger et Ch. Roux.
Ce salon avait une nuance politique marquée. M"^e Aubernon et sa nièce, M"^e (le Nerville, se montraient si républicaines qu'on les surnommait Les Précieuses radicales.
Mme Aubernon était la nièce du banquier Laffitte. Elle s'appelait Lydie, de son petit nom. C'était une grosse femme. Les bras ressemblaient à de petits jambonneaux. Cependant, elle aimait les lettres. Elle essaya même d'écrire, malgré les durs conseils que de bons juges lui donnèrent. Mais son sourire charmait, et elle était toute pleine d'un enthousiasme ingénu. Elle avait un mari, d'avec lequel elle vivait séparée depuis très longtemps, et elle disait, parlant de lui et d'elle : « Nous célébrerons bientôt les noces d'or d'une séparation sans nuages. »
Elle recevait surtout à Paris, dans son hôtel du square de Messine (puis rue d'Astorg, et enfin rue Monchanin). L'été, elle habitait la campagne, et quelques intimes continuaient de se retrouver auprès d'elle, à Louveciennes, dans sa propriété du Cœur Volant.
Mme Aubernon figurait assez bien la bourgeoise du règne de Louis-Philippe. Chez elle, on se sentait en province. Et rien, peut-être, ne le fera comprendre mieux que ce détail infime : il y avait quelque part sur un meuble un assortiment
LES SALONS LITTÉRAIRES
de ces fruits en cire que l'on fabriquait jadis. Et c'était le jeu rituel des familiers, que d'y conduire les nouveaux venus et de les engager à y mordre. Le cadre était plus cossu qu'élégant, et la table simplement bonne, sans recherche. (Elle était splendide, prodigieuse, chez M"^^ de Loynes.)
Ce qui donne au salon de M"^e Aubernon une véritable importance, ce qui lui assigne un rôle assez bon dans l'histoire littéraire de notre temps, c'est la place que le théâtre y tint.
]y[me Aubernon faisait jouer la comédie chez elle, très souvent, et avec un grand souci de la mise en scène. Elle donna des pièces de l'ancien répertoire, et aussi de Feuillet, de Sardou, de Godfernaux (le futur auteur de Triplepatte, avec Tristan Bernard), d'Edmond Sée. Elle eut la primeur de La Parisienne de Henry Becque, et ce fut M"^^ Aubernon qui fit représenter, avant le Théâtre de l'Œuvre, des drames des écrivains Scandinaves, entre autres : Borckmann et Maison de Poupée, d'Ibsen. M. Victor du Bled assure que, pour Borckmann, les répétitions durèrent quinze mois, et qu'il y en eut cent seize.
Parmi les acteurs de ces pièces, on peut citer M"^^ A. Trousseau, M^^® Suger, le Comte de Germiny (excessivement remarquable, dit-on), Paul Deschanel, MM. Robert de Fiers, Arman de Caillavet, Le Labez, Sautereau, etc.
C'est, répétons-le, par son amour du théâtre, par le souci qu'elle apporta dans le choix et la réalisation de pièces nouvelles, que M"^^ Aubernon exerça une influence sur la littérature de son époque.
Elle aimait à causer, elle savait faire causer. Tous ceux qui fréquentèrent chez elle, ceux surtout, qui y dînèrent, ont gardé le souvenir des brillantes conversations qu'ils y entendirent. A ces fameux dîners, où l'on était prié spécialement par un billet^ il n'y avait au plus que douze à quatorze invités.
jYjmc Aubernon veillait à ce que la conversation fût générale, qu'il n'y eût point d'aparté. Un convive, — un orateur, plutôt — parlait, et tous écoutaient. Malheur à qui se permettait d'interrompre. La maîtresse de la maison agitait une sonnette en porcelaine et enjoignait à l'imprudent d'attendre son tour.
Un jour, dit-on, que Renan dissertait, Labiche osa élever la voix.
— Mais M. Renan n'a pas fini! s'écria M"^^ Aubernon. Labiche, confus, se tut. Renan poursuivit. Et lorsqu'il eut terminé :
— Eh bien, reprit M"^^ Aubernon, à présent nous vous écoutons, Monsieur Labiche.
— Mais non... Mais non..., répondit ce dernier. M'"« Aubernon insistait; -^ il avoua :
— Je voulais seulement redemander des petits pois...
Elle préparait d'avance ses causeries, piochait un sujet, et le proposait
ensuite à ses convives, assez brusquement parfois pour les prendre au dépourvu. Un jour, comme elle avait réussi à faire venir à sa table Gabriele d'Annunzio, de passage à Paris, elle lui demanda soudain, avec autorité :
— Monsieur d'Annunzio, que pensez-vous de l'amour?
D'Annunzio hésita. Sans doute craignait-il, en une telle matière, et devant des étrangers, de prêter à rire. En tout cas, il répliqua, sans politesse :
— Madame, lisez mes livres, et permettez-moi de déjeuner. Une autre fois, elle interrogeait M"^^ Henri B... :
— Que pensez-vous de l'adultère ?
— Excusez-moi, répondit cette dame ; pour ce soir je n'avais préparé que l'inceste...
On cite souvent aussi la réplique de Renan, à qui elle demandait son opinion sur Shakespeare. Renan feignit l'embarras, et dit, doucement :
— Pardon, Madame... Est-ce pour un mariage?
Mme Aubernon avait de l'esprit, et elle y ajoutait celui qu'elle trouvait dans ses lectures. Elle tenait des carnets, qu'elle remplissait des mots plaisants ou singuliers recueillis çà et là, et qu'elle plaçait ensuite quand l'occasion s'en présentait. Mais elle avait, d'elle-même, le brillant et la promptitude du langage.
Au moment de l'affaire Dreyfus, quand il commençait de devenir difficile de réunir certaines personnes, elle déclarait :
— Moi, je garde mes juifs.
Elle persistait à s'environner de quelques vieilles amies de sa mère, et pour s'en excuser, elle murmurait :
— Que voulez- vous ce sont mes monstres sacrés.
Ce salon fut toujours, sinon austère, du moins fort sérieux et entièrement consacré à la causerie littéraire ou philosophique. M"^® Aubernon n'appréciait pas les jolies femmes, elle les écartait de ses dîners. Elle soutenait ce principe que les corsages trop capiteux sont les ennemis de la conversation générale.
Elle disait aussi :
— Je donne à causer, je ne donne pas à aimer.
Le Salon de M"*® de Loynes
Parmi les présidentes de salons contemporains, M'^^ de Loynes apparaît comme la plus singulière et la plus attachante. Ceux qui l'ont vue, même âgée, en parlent avec admiration et avec ravissement. L'un d'eux nous disait, à propos d'elle : J'ai connu M^^ de Maintenon.
Ses origines sont obscures. On raconte que Dumas fils la rencontra
LES SALONS LITTERAIRES
au bal Mabille, alors qu'elle venait de débarquer à Paris, et qu'elle se faisait appeler.Mnie de Tourbey. Comme il écrivit vers ce temps La Dame aux Camélias, on n'a pas manqué d'établir un rapport de ressemblance entre Marguerite et la future M^^e de Loynes.
Alexandre Dumas fils la confia à Sainte-Beuve, " maître excellent et averti.
C'est à ce dernier qu'elle déclarait ainsi son ambition :
— Je veux avoir tout Paris à mes pieds.
Elle y parvint, à tel point que la personnalité de cette femme extraordinaire déborde le cadre dessalons, s'étend sur une époque, et même, pour la longévité de sa royauté, sur plusieurs époques.
A l'origine, Emile de Girardin prétendit faire d'elle une sorte d'Egérie pour le prince Napoléon, qui se trouvait incompris de la princesse. Ce prince, Jérôme, fils du roi de Westphalie, et l'ami de Sainte- Beuve et de Taine, était alors le chef des anti-cléricaux et des démocrates dressés contre l'Empire.
Dès l'Empire, donc,
-xir^r. 1 T • M™e DE Loynes, par Amaury DuvaF
M"^e de Lovnes tmt un
salon oii se mélangeaient le monde des lettres, celui de la presse et celui de la Cour. Après 1871, il marqua plus encore son orientation politique, en se dévouant à Gambetta et à Jules Ferry. Il offre ici une certaine analogie avec le salon de M"^^ Edmond Adam, analogie qui se prolonge, puisque ces deux salons évoluèrent plus tard vers l'opposition au régime républicain. Cepen-
Photo Ministirc des Be.iux-Arti
dant, chez M"^^ jg Loynes, les tendances politiques s'enveloppèrent toujours du manteau littéraire.
C'est cette dernière période du Salon de l'avenue des Champs-Elysées qui entre exactement dans l'époque étudiée ici, en l'écourtant toutefois, puisque M"^® de Loynes mourut dans l'hiver 1907- 1908.
On allait chez elle de cinq à sept heures, sauf le dimanche. Elle se tenait à droite de la cheminée, avec un bichon sur les genoux. Les visiteurs s'installaient au petit bonheur, et non point en rond, selon la tradition observée ailleurs. Ces réunions, paraît-il, étaient infiniment délicieuses, et d'un bon ton complet. M"^6 de Loynes savait exciter la conversation, et elle possédait absolument ce don qui permet de la diriger. Sans presque qu'il y parût, elle prononçait un mot, et l'on glissait sur le sujet en débat. Un autre mot, et l'on reprenait. Elle avait l'art de faire briller les causeurs. Lorsque l'un d'eux, parlant encore, semblait près de se taire, et trop tôt, elle lui touchait l'épaule, et exclamait en riant :
— Ah! qu'il est bête, ce Barrés! (ou « ce Rochefort », ou tel autre). L'interpellé, remis en train, et flatté, se lançait de nouveau, avec plus
de verve.
Elle donnait un dîner chaque mardi. Les principaux convives étaient Renan, Clemenceau, Jules Lemaître. Ce dernier se plaçait au bout de la table, car il était en toute manière le maître de la maison.
M"f^^ de Loynes l'avait connu à une redoute chez Arsène Houssaye, dans ce même hôtel de l'avenue Hoche où M"^e a. de Caillavet transporta plus tard son salon.
Jules Lemaître était alors dans tout l'éclat de sa jeune gloire universitaire. M"^c de Loynes le servit utilement, et le poussa même jusqu'à une situation de chef de parti pour laquelle il ne semble pas qu'il ait été fait. Bien qu'il y eût entre eux une différence d'âge considérable, ils furent de très tendres amis de cœur, et ils se prouvèrent une fidélité si longuement prolongée que Henry Becque disait :
— Que voulez-vous, pour Lemaître, elle a toujours soixante ans!...
La plupart des écrivains connus, quelques artistes aussi, les directeurs et les grands rédacteurs des journaux importants furent les familiers quotidiens, ou les convives hebdomadaires de M"^^ ^e Loynes. Flaubert y avait autrefois introduit G. de Maupassant, Renan y amena Anatole France, qui lui-même présenta M. Maurice Barrés. Léon Daudet y fut traité en fils chéri.
Les purs hommes politiques, sans attaches, ni ambitions Httéraires, n'entrèrent point dans ce salon. Cependant la politique française y tint un rôle
LES SALONS LITTERAIRES
de premier plan, non point tant la politique agissante, électorale, que celle émanée des hommes de pensée qui voulaient une rénovation nationale.
Durant les toutes dernières années, si agitées, du xix^ siècle, et sous les pressions du siècle nouveau, le salon de M^^ de Loynes fut le point de départ de deux actions : l'une dirigée dans le sens traditionnel, et l'autre vers une institution également traditionnelle. La Patrie française naquit là, et continua d'y garder son état-major intellectuel : J. Lemaître, Coppée, Déroulède, Brunetière, Forain, Détaille.
Dans ce salon, d'autre part, se fomentèrent de nombreuses accessions à l'Académie. Certainement, pour \â Patrie française, plusieurs habitués de la maison ne ressemblaient point à des amis. On les retenait par l'espérance d'un fauteuil. Ils demeuraient, liés par la flatteuse promesse que l'on leur avait faite, et ils complétaient ainsi une réunion où l'on entendait ménager quelques divergences sans rudesse. On vit là, en même temps : Clemenceau et Rochefort, Paul Deschanel et le Général Boulanger.
La Patrie française, après avoir exercé une influence sérieuse, échoua aux élections, et cet échec retentit directement dans le salon de M"^^ de Loynes. Elle-même ne dut pas s'en formaliser à l'excès, et sans doute n'éprouva-t-elle que le regret de n'avoir pas, pour cette fois, réussi dans une entreprise.
Dans son effort, moins ardent et plus désintéressé pour les écrivains, M"^® de Loynes trouva davantage de joies et de récompenses. Les grands amis et les plus hautes pensées de son cénacle étaient parvenus à l'Académie bien avant la fondation de la Patrie française (1899). Maurice Barrés, seul, n'y arriva qu'ensuite.
Autour de ces écrivains à tendances politiques définies, beaucoup d'autres gravitaient, dont les opinions étaient moins marquées. L'extrême goût littéraire de Lemaître, étroit souvent, et partial, se corrigeait par l'aménité, la largeur de vues de M"^^ de Loynes. Elle ne méprisa pas l'âpre sévérité de Paul Hervieu, et pourtant l'esprit et la valeur de ce dernier étaient détestés par les principaux du salon. Mais elle ne restait point prisonnière de ses intimes, elle reconnaissait volontiers la culture des hommes qui se tenaient sur la réserve devant les idées professées par son entourage le plus proche. Peut-être même fut-elle trop indulgente à quelques-uns, dont le talent se montra ridiculement inférieur à leur ambition. L'encouragement qu'ils reçurent ainsi ne servit qu'à rendre leur chute plus cruelle et plus lourde.
De ce coin charmant et varié partirent bien des résolutions qui influencèrent les choix de l'Académie. Car ce salon ne fut point indépendant, bien que l'on y ait, remarqué de vifs pamphlétaires, qui combattaient l'académisme.
M"^6 ç\q Loynes, ramenée ou élevée à la bourgeoisie, observa toujours une attitude très bourgeoise dans ses penchants littéraires.
Sans doute, la vivacité de son esprit, son intelligence, les éléments dont elle disposa eussent dû faire d'elle une femme plus librement active. Mais elle craignit toujours de diminuer son influence, de perdre quelque province de son royaume. Elle voulut rester une directrice, retirée derrière ses illustres amis, et elle s'ingénia pour éviter ou pour adoucir les heurts entre tant d'hommes si divers qui, sans elle, ne se fussent jamais fréquentés. C'est surtout son habileté qu'il faut admirer, sa diplomatie de salon, aimable et délicate. M'"^ de Loynes eut l'ambition de régner, et elle la réalisa. Elle demeura charmante jusque dans la vieillesse, et nous pensons que l'avenir se souviendra d'elle, et qu'il lui accordera un peu de cette douce gloire qui pare encore pour nous M"^^ Récamier.
Le Salon de M*"* Arman de Caillavet
M^i^ Lippmann, dont le frère était gendre d'Alexandre Dumas fils, épousa M. Arman. Le père de ce dernier, riche propriétaire viticulteur à Capion, dans le Bordelais, s'était donné le plaisir facile d'ajouter à son nom celui décoratif de Caillavet, qui fit plus tard au théâtre une assez belle fortune. Ces légers détails dessinent d'avance l'aspect profondément bourgeois du lieu où nous pénétrons maintenant.
Dans son hôtel de l'avenue Hoche, M"^^ a. de Caillavet tint, dès avant 1895, et longtemps après, un salon littéraire des plus fréquentés, tellement fréquenté que, vers la fin, elle en disait elle-même :
— C'est une gare.
Il faut remarquer que le personnel des principaux salons de ce temps est à peu près le même. Ajoutons ici, au nombre des habitués les plus assidus : MM. Adrien Hébrard, Pierre Veber, Marcel Proust, de Fiers. Celui-ci devint l'ami du fils de la maison, Gaston A. de Caillavet, et ils furent bientôt des collaborateurs inséparables. On rencontrait aussi, là, beaucoup de personnalités mondaines.
Mais ce qui assure à ce salon son rang et son importance particuliers, c'est qu'il eut Anatole France pour maître spirituel et pour grand homme.
M"^6 de Caillavet l'avait connu chez M"^^ Aubernon. Elle s'éprit absolument de l'auteur de Thaïs et lui sacrifia Victor Brochard, son galant philosophe.
Les témoins nous représentent M. Anatole France, au moment où il prit place chez elle, comme un homme timide, presque craintif. Sous l'influence de cette femme, on le vit se redresser. Elle lui insufila la confiance en soi, et l'ambition
LES SALONS LITTÉRAIRES
qui lui manquaient. M^e A. de Caillavet fut pour lui une directrice et une inspiratrice. Enfin, chose immense, elle le contraignit à travailler.
Il y avait chez elle, au deuxième étage, un petit salon où il écrivait. Elle s'y tenait le plus souvent. Mais le Maître, lorsqu'il descendait l'escalier pour se rendre aux réceptions, ne manquait pas à se coiffer de son chapeau. Les invités étaient donc bien obligés de croire qu'Anatole France arrivait du dehors.
Mme de Caillavet réussissait à le mettre en belle humeur, à le faire parler.
— Allons, Monsieur France, disait-elle, racontez-nous donc telle histoire...
Et il parlait, délicieux.
M'"e Arman de Caillavet, dans son salon.
Elle-même écrivait, et fort bien sans doute, puisque M. Anatole France signait parfois sa prose. Elle fit pour lui un assez grand nombre de préfaces, notamment celle des Plaisirs et des Jours, de Marcel Proust. Elle publia de plus, sous un pseudonyme, un roman : Le Roman d'une demoiselle de modes.
Quant au mari, il rédigeait, sous l'étiquette de Djeb Topsail, la chronique du Yachting, au Figaro. C'était un fort bon homme. Il portait de singulières cravates blanches que M. Pierre Veber comparait aux ailes d'un moulin à vent. Il avait une très grosse verrue sur le nez, et il possédait une voix tonitruante. Mais il était antidreyfusard, et passait son temps à se disputer avec M. Anatole
France, au sujet de V affaire. Ils se lançaient l'un à l'autre des pointes, même pendant les grands dîners. M"^^ de Caillavet ne parvenait que difficilement à faire régner la paix.,
Toutes les notabilités de la littérature et de la politique défilèrent chez M"^6 A. de Caillavet. On y vit souvent des étrangers notamment Johan Bojer, Brandès, Guglielmo Ferrero.
C'est chez elle que M. Fernand Gregh, l'excellent poète, se souvient d'avoir entendu certain soir, au moment du café et du cigare, Clemenceau et Adrien Hébrard se rappeler leurs souvenirs de l'Empire et de la guerre, et dire ensemble, à propos des Allemands :
— Que ne nous ont-ils pas fait subir! Le Destin doit un jour nous payer de ces souffrances...
Les Salons de M"™* de Saint-Victor, de M*"* de Pierrebourg
et de M™* Bulteau
Deux salons littéraires, moins importants sans doute que les précédents, les rappellent en ceci qu'ils en furent l'émanation et le prolongement. Celui de M"^^ de Pierrebourg (^) se montra peut-être le plus nettement académique. Paul Hervieu en fut le Président respecté. La mort de cet écrivain anéantit, dispersa cette réunion, fort brillante, paraît-il, et très choisie.
M"^6 de Saint-Victor était surtout éprise de politique, sans s'y mêler activement. Elle suivait avec passion les séances de la Chambre. Très liée avec M"^^ Aubernon, elle recevait chez elle à peu près les mêmes invités que celle-ci.
Tandis que le salon de M"^^ de Loynes réunissait des littérateurs à tendances conservatrices, et quelques hauts fonctionnaires, amis des lettres, un autre salon, celui de ]\/[me Bulteau (alias Fœmina, alias Jacques
l'h,i/i} Boissonii.i:
et Tii/oiiier
M'n^ la Baronne A. de Pierrebourg (Claude Ferval)
(i) En littérature Claude P\^rval.
LES SALONS LITTÉRAIRES
Vontade), mettait en rapport, vers le même temps et un peu après, les hommes politiques et les écrivains dévoués au régime actuel. Cependant un assez bel éclectisme laissait se côtoyer là un garde des sceaux de la République et un pamphlétaire royaliste, sans qu'ils se dédaignassent. En outre, à l'opposé de ce que l'on pouvait voir chez M"^® ^ig Loynes, on rencontrait chez M"^^ Bulteau
Photo Elli.
Réunion dans le salon de la Comtesse DE Noailles des Femmes écrivains qui ont décerné à Myriam Harry le prix de 5.000 francs de La Vie Heureine.
de nombreux étrangers, Italiens, Roumains, Espagnols, Argentins. Ce qui caractérisait l'esprit de Fœmina, c'était l'intérêt constant pour les problèmes intellectuels et moraux. On acclimatait dans ce milieu des esprits divers, rares, quelquefois assez excentriques. Médecins, artistes, journaHstes, mettaient là
en commun leurs expériences du cœur, de la psychologie et de la physiologie de l'homme, pour le plus grand plaisir de la maîtresse de la maison.
Assurément, ce salon cosmopolite, original, rassemblait des personnalités que l'on n'a pas accoutumé de rencontrer partout. Son influence compta. Fœmina disposait de chroniques dans les journaux mondains, et par là elle pouvait faire connaître au public des artistes et des auteurs, parfois français, mais le plus souvent étrangers.
Nous ne pouvons ici que citer, en signalant leur mérite et leur intérêt, les salons de M"^^^ Muhlfeld, Daniel Lesueur, Guillaume Béer (la poétesse Jean Dornis), Alphonse Daudet, Démange et Greffulhe.
Le Salon de M*"* Rachilde
Depuis la fondation du Mercure de France, M"^'^ Rachilde (femme de M. Alfred Vallette, Directeur de cette revue), reçoit chaque mardi dans les salons attenants à la Direction. Ce fut d'abord rue de l'Echaudé-Saint-Germain, ensuite rue de Condé. Ainsi, certaines revues aiment à grouper leurs collaborateurs et les amis de ceux-ci. On sait que, du temps de Ferdinand Brunetière, la Revue des Deux- Mondes possédait aussi son salon.
Au Mercure, il semble que les personnages particulièrement illustres de la maison (Rémy de Gourmont et M. Henri de Régnier) n'aient pas fréquenté très assidûment ces mardis. On y rencontrait surtout les rédacteurs réguliers des chroniques de quinzaine, des poètes non encore parvenus à la grande notoriété, et des débutants qui profitaient avec empressement de l'aimable accueil que leur réservait le Mercure de France. Enfin, c'était, et il faut en louer M"ie Rachilde, un salon de jeunes. M. Guy-Charles Cros en fut l'enfant gâté (on disait : génial enfant). M. Francis Carco y fit ses premiers pas.
L'aménité et la bonne hardiesse de M^^^ Rachilde tolèrent autour d'elle une conversation fort libre et le récit d'anecdotes, voire personnelles et fraîches de l'instant d'avant, qui ne seraient point à confesser partout. M. Fagus ne UQus contredira pas. Cela ne signifie point que l'on soit là comme entre hommes et au café, mais on n'y manifeste aucune hypocrisie.
Lss Salons d'hommes de lettres
Il est sans doute nécessaire de parler ici des salons tenus par quelques littérateurs célèbres, ou simplement connus. Ce ne sont peut-être point des salons, au sens strict du terme, puisqu'il leur manque à l'ordinaire une direction féminine. Une telle direction amplifie beaucoup les entretiens des hommes, ces
LES SALONS LITTERAIRES
derniers fussent-ils préoccupés par des travaux semblables. Une femme ne tolérera point que la conversation roule pendant une soirée entière sur le même sujet étroit, professionnel. Sous la présidence d'une femme, et environnés d'autres femmes, écrivains et politiques deviennent aussitôt des hommes du monde. Telle est, nous senible-t-il, l'opération magique qui s'accomplit dans les salons, et qui les caractérise le mieux.
Les salons d'hommes de lettres, assez peu nombreux, présentent un intérêt
tout différent. Un Maître y rassem-
ble, tantôt quelques-uns de ses pairs, de la même génération que lui, et tantôt un certain nombre de jeunes admirateurs de qui les talents pour- 1 ront être influencés par ce commerce périodique et assez familier. Du reste, ' ces maîtres qui reçoivent leurs confrè- \ res préfèrent en général que ces confrères soient des jeunes, à notoriété naissante et incapables encore de balancer leur propre gloire. Avec ceux de sa génération qui sont aussi célèbres que lui, le Maître se retrouve de préférence en des dîners où ne fréquentent pas les disciples. Ceux-ci, il les accueille dans son salon, où il règne, seul de son rang.
Ainsi les dîners de Magny réunissaient ses égaux : Flaubert, Concourt, Taine, Renan, Cautier, et d'autres. Mais Edmond de Concourt ne priait pas ses amis illustres aux dimanches de son Grenier, qui ne voyaient guère que les nouveaux venus au monde des lettres. Ces réunions du Crenier, à Auteuil, sont à l'origine de notre période, le dernier quart de siècle. Edmond de Concourt mourut pendant l'été de 1896. Mais l'hiver précédent, s'il fut la dernière saison du Crenier, en fut peut-être aussi la plus peuplée Concourt vieilli se piquait de rassembler autour de lui tous les talents nouveaux qui se levaient. Il ne méprisait aucune tendance. Les symbolistes, les anti-naturalistes n'étaient pas moins bien reçus que leurs opposants. Le fond de l'assemblée se composait
José-Maria de Hérédia (Communiqué par L'Illustration)
cependant des disciples directs que Concourt croyait tous marqués par son esthétique. Et l'on peut penser qu'au boulevard Montmorency, les naturalistes, plus que les autres, devaient se croire chez eux.
On aperçoit ici un caractère de ces salons présidés par un écrivain : ils prennent l'apparence d'écoles littéraires, et ils acquièrent une importance certaine dans les lettres, en encourageant des auteurs dont la direction est la même.
C'est pourquoi nous rappellerons aussi les réceptions du samedi chez José-Maria de Hérédia, d'abord rue Balzac, puis à l'Arsenal, quand le poète fut devenu le conservateur de cette bibliothèque. Hérédia, quoique marié, tenait seul son salon. M^^ de Hérédia, dans le même moment, recevait ses amies dans une autre pièce. Pourtant, il faut supposer que la famille n'était pas sévèrement tenue à l'écart des réunions littéraires, puisque trois des plus aimés habitués de celles-ci, Maurice Maindron, M. Henri de Régnier et M. Pierre Louys devinrent ensuite les trois gendres de l'auteur des Trophées.
Hérédia accueillait non seulement de purs hommes de lettres, mais encore des voyageurs, des explorateurs, dont les récits plaisaient sans doute au poète d'origine exotique. Des romanciers aussi se rencontraient chez lui, Paul Hervieu, par exemple, que le maître de la maison chérissait. On y trouvait également des critiques qui s'étaient fait apprécier par quelque étude laudative sur l'école parnassienne. Mais les poètes, avant tout, formaient chez Hérédia le groupe le plus brillant.
La conversation roulait de préférence sur la technique des vers ; Hérédia se montrait fort pénétrant pour analyser les éléments poétiques d'un morceau. De plus, on y citait sans cesse mainte et mainte poésie. Ainsi, les jeunes rimeurs qui venaient chaque semaine fumer, pendar^t quatre heures, des cigares chez Hérédia, acquirent une science plus profonde de leur art. Véritablement, ils prirent là les leçons d'un maître excellent, plus enthousiaste que ne pourrait l'imaginer le simple lecteur des assez froids Trophées.
Hérédia parlait avec une fort grande liberté. Souvent son esprit s'aiguisait contre autrui. Mais, avant d'avouer une vérité cruelle, il prenait la précaution de feindre qu'on l'y poussait. Les anecdotes curieuses émaillaient ces palabres, et, après que le poète eut pris séance à l'Académie (1895), il se plaisait à en conter à ses invités les plus plaisantes histoires.
Stéphane Mallarmé tint aussi chez lui, rue de Rome, des réunions régulières, qui ont laissé à ceux qui y ont fréquenté le souvenir le plus délicieux et le plus noble.
Autour de lui se groupait en effet une véritable cour de poésie; la conver-
LES SALONS LITTERAIRES
sation ne devait pas avoir de généralité frivole et libre, comme il se voit dans les salons ordinaires ; on questionnait le Maître, on lui soumettait ses derniers écrits et on lui demandait des leçons. Et Mallarmé enseignait ; il y avait là un spectacle d'allure antique et discipliné par la pensée.
Mallarmé n'avait point de salon et recevait dans une salle à manger, au poêle de faïence, où les sièges manquaient aux visiteurs qui, en nombre, s'asseyaient à terre, ramenant, par l'image de cette attitude, l'entretien au sens primitif des échanges d'idées platoniciens. Les parnassiens, les symbolistes, l'étrange aîné Villiers de l'Isle-Adam, tout ce qui avait quelque ferveur pour la poésie, se pressait en ce logis et en emporta pour l'avenir le précieux viatique d'une parole désintéressée, savante et obligeante.
Moroses et collet-monté, intéressées, de plus, furent les réceptions chez un autre poète, Charles de Pomairols. Il était assisté de sa femme, qui menait, dit-on, sévèrement et tambour battant, les évolutions de son mari et les opinions des assistants. Dans ce salon florissait la littérature dite spiritualiste. Ces réceptions avaient pour but une réussite académique, qui ne vint jamais.
Les Salons de M""^ Aurel et de la duchesse de Rohan
]y[me Aurel est parvenue à fonder une nouvelle espèce de salon, un type du genre : salon à récitations poétiques, à conférences. Ici, un écrivain en présente un autre à un public déjà initié aux choses littéraires. On est toujours dans un salon entre soi, et non dans une salle ouverte.
On se célèbre fraternellement et réciproquement, chacun à son tour.
L'initiative de M"^^ Aurel est aimable.
Chez elle, du reste, on ne se borne pas à écouter un conférencier. Les invitations, libéralement distribuées, indiquent un emploi du temps bien découpé : Causerie particulière, Causerie générale. Récitation. Cette «causerie générale » et cette « causerie particulière » sont d'assez curieuses trouvailles, et qui plaisent d'abord.
AnuL
Le salon de M"^^ Aurel, en somme, est moins un endroit oii elle reçoit qu'un endroit où le poète, héros de ce lieu pour un jour, reçoit. Cette mode royale a été adoptée par quelques autres depuis.
La duchesse de Rohan, qui admet aussi chez elle des récitations poétiques, demeure bien la présidente de son salon, où elle groupe les lettrés et les écrivains que sa double habitude du monde et de la muse lui font agréer.
Conclusion
Tels furent, depuis 1895 jusqu'à 1920, les principaux salons littéraires. Si on les considère dans leur ensemble, il apparaît que leur éclat, vif encore au début de ce siècle, s'est affaibli depuis jusqu'à s'obscurcir presque absolument. Cette considération pourrait affliger, si l'on ne songeait que ces fameux cénacles n'agirent presque aucunement sur les lettres. D'autre part, on bavardera toujours en France, et la littérature est un sujet de conversation qui ne risque point de périr.
Les CAFÉS littéraires
par ANDRÉ BILLY
La date de 1895 marque assez exactement l'origine de la réaction contre le Symbolisme. Rapprochez-la d'une autre date avec laquelle elle peut, dans l'éloi-
gnement , dre : 30Juin meture de Son proretire des sans qu'il y reur , un de chaustalle dans le laissé, sous de UEcho Boulevard meurt dans que le symson irréennemi, à vieillir.
Chat Noir, tre ont don-
Le Café Procope au xviii" siècle
se confon- 1893, fer- Tortoni .
priétaire se a ff a ires ait acquémarchand sures s'inslocal déles fenêtres de Paris, le meurt, et il le moment bol isme , conciliable commence Avec le l'un et l'auné au café
et à la brasserie littéraires leur plus vif éclat. Il faut noter que l'école goncourtiste a peu fréquenté les cafés, ayant son « grenier d'Auteuil» et faisant volontiers bande à part.
Le Boulevard
En 1895, presque tous les établissements de l'ancien Boulevard existent encore. Le Café de Madrid n'a disparu qu'en 1897 ; le Café de Suède en 1901 ; le Café anglais en 19 10 ; le Café des Variétés en 19 11 ; la Maison Dorée en 191 2 ; Durand, la même année ; le Café Riche qui disparut deux fois, d'abord en 1900, puis en 191 6 ; le café VÉron plus tard. Voilà pour les grandes
maisons, auprès desquelles Calisaya et Bols font figure de petites chapelles, mais Oscar Wilde et Ernest La Jeunesse ne les consacreront qu'aux approches de 1900. En 1895, donc, l'armature, si l'on peut dire, du Boulevard subsiste encore, du Weber (rue Royale) au Croissant (rue Montmartre). Le règne de Mendès et de Courteline est à son apogée. Ce boulevard « fin de siècle » a sa physionomie bien particulière, non moins diflPérente du boulevard romantique que du boulevard actuel. C'est le temps des hauts de forme à bords plats et des pardessus à pèlerine. L'omnibus Madeleine-Bastille est encore le maître de la chaussée où roulent les fiacres de l'Urbaine surmontés du bizarre tromblon blanc porté par les cochers en carrick beige. C'est la belle époque de l'absinthe, dont les relents anisés se mêlent à ceux du crottin, et c'est, hélas, l'époque de l'Affaire...
Nous commencerons par le Weber, le plus occidental des cafés littéraires. On a choisi pour cette étude, dont ses dimensions forcément restreintes feront souvent une simple nomenclature, l'ordre géographique, de préférence à l'ordre chronologique presque impossible à établir en cette matière.
Sur le Café Weber, nous avons quelques pages amusantes de Léon Daudet dans Salons et Journaux. Là fréquentaient avec lui, il y a quelque vingt ans, Marcel Proust, Toulet, Curnonsky, Maxime Dethomas, Santiago Rusinol, Claude Debussy, Forain, Mariéton ; groupe isolé, peu ouvert, auquel se joignaient pourtant Jean de Tinan, Henri Albert, Pierre Louys, Paul-Louis Garnier, et qui ne frayaient pas avec le boulevard de Mendès, de Courtehne, de La Jeunesse {^).
Au coin de la rue Scribe et du boulevard, voici maintenant le Grand Café,
bas si r/fofr.Vnr^^f;''''"' -'^ ^"ï"^ ^^^ permissionnaires en bleu horizon, le Weber vit, sous son plafond ioumal I'œTZ ZIT. socete de gens de lettres et de journalistes, dont beaucoup appartenaient au puTstan?irHên?rBér:ud:etc°/^ '^ ^"^ ^"^^'^ ■ ^°'^" ^•^"'^°"'^^' ^^-°"^ Sée,'ch'aSes Derennes.
Grenet-Dancourt Mendès Courteline Dierx
(Croquis de H.-G- Ibels)
LES CAFÉS LITTÉRAIRES
« que fonda » — vous entendez bien comment — Courteline, dégoûté du Napolitain où on lui avait volé son pardessus. Un portrait de Courteline au café s'imposerait ici, mais l'auteur de Bouhouroche n'aime pas qu'on dise qu'il est un homme de café, cela le met en rage : « Au café, je n'y f... jamais les pieds! J'y vais bien tous les jours faire la manille avec les copains, mais ça ne compte pas! » Nous éviterons donc d'insister sur les manilles de Courteline au Grand Café, où le rejoignaient les habitués du Clou et du Napo.
Laissant à notre droite la rue Duphot et le bar du Chatam, nous arrivons place de l'Opéra. Au Café de la Paix, rien, ou rien qui vaille, mais au Bar de LA Paix, nous retrouvons Toulet, qui l'a illustré, et c'est tout un chapitre de la vie de café littéraire qui tient dans le cadre vaguement second Empire de ce petit établissement, remis aujourd'hui à neuf dans le goût pompéien. Toulet, christ hargneux, féroce, replié sur lui-même, l'œil luisant, s'y tenait de minuit à l'aube, mais plus volontiers le jeudi, ou, à parler exactement, le vendredi matin. Une petite cour l'entourait : Henri Chervet, André du Fresnois, René Dalize, Louis de La Salle, tous les quatre tués à la guerre. On nomme aussi Jean-Louis Vaudoyer, Edmond Jaloux, Eugène Marsan, Jacques Boulenger, Henri Clouard, François Fosca, et d'autres...
Près du Bar de la Paix, Wetzel, un des cafés de La Jeunesse. De là, nous passons derrière l'Opéra et nous sommes devant Sylvain. Aujourd'hui, naturellement, c'est une banque. Chez Sylvain, on soupait avec Mendès et aussi avec Georges La Bruyère qui y avait sa « fine ». Nous prenons la Chaussée d'Antin et rallions le Boulevard des Capucines. Vers 1900, le Café Jullien occupait le local actuel de la maison Liberty. Cet établissement fut éphémère, c'était un rendez-vous de poètes : Ponchon, Bergerat, MarsoUeau, Delorme. auxquels se joignaient Alphonse Allais, George Duval, et plus tard Rip, Robert Dieudonné, Paul Ardot. Les fidèles du Jullien marquaient à l'égard de la bande du Napo un certain éloignement et, quand Mendès avait un mot à dire à Ponchon, à Bergerat, c'était toujours lui qui se dérangeait ou qui leur dépêchait un garçon. Au demeurant, le Jullien a laissé peu de trace dans l'histoire du boulevard.
Par contre, le Napolitain, son voisin, est encore le café le plus fréquenté des gens de plume et de théâtre ; de théâtre surtout, et de cinéma. De petits messieurs photogéniques y tiennent bureau de potins, tous les soirs de 6 à 8. Il y a vingt ans, la présence d'un Moréas, d'un Courteline, d'un Tailhade, donnait à ce lieu une autre allure. La Jeunesse y avait sa table. S'y asseyaient Apollinaire, Maurice Montégut, Gustave Kahn, Gomez Carrillo, Marcel Batilliat, Georges Pioch, Eugène Brieux, Claude Terrasse, Gabriel Astruc, Léon Hennique, Prod'homme, Ogier d'Ivry, Charles-Henri Hirsch, Armand
Sylvestre, Georges Maurevert, et le trio des « mousquetaires » : Rouzier-Dorcières, Henri de Bruchard et Laberdesque qui prétendaient faire régner du Napolitain au Cardinal je ne sais quelle chevalerie de bravaches. Tous ces gens formaient de belles tables qui n'ont plus leurs pareilles de nos jours.
A deux pas de là, de l'autre côté de la rue de la Michodière, Calisaya, qui devint dans la suite la Boite a Fursy, abrita le prestigieux exil d'Oscar Wilde. Autour de lui se tenaient les collaborateurs de la Revue blanche^ Jean de Mitty, Jarry, Soulaine, Capus, Bonnefon, Fénéon, Toulouse-Lautrec,
Sarluis... On remarquait aussi Léon Parsons et quelques-uns de ses amis du parti guesdiste. La Jeunesse aussi, jusqu'à 6 heures, à moins qu'il ne fût en face, chez Bols, son domaine particulier. Chaque heure de la journée voyait ce diable d'homme dans un café différent où son extraordinaire voix de fausset, sa face informe et bouffie, ses épingles de cravate, ses bagues, ses cannes, ses familiarités avec les garçons, le faisaient aussitôt le point de mire de toute la salle. La génération littéraire d'aprèsguerre a peine à s'imaginer ce que fut de 1896, date de la publication des Nuits et Ennuis, jusqu'à sa mort, la situation de La Jeunesse. On ne le lit plus, et pourtant il avait fait un début foudroyant, sur lequel il eut l'habileté de vivre en se créant une légende. Bref, un drôle d'esprit dans un drôle de corps. Avec Mendès, blond, olympien, solaire, La Jeunesse, le poil noir et embroussaillé, les pieds contournés, formait un contraste surprenant. Ces deux boulevardiers de la décadence sont maintenant bien oubliés, peut-être à tort.
Le Cardinal, au coin de la rue de Richelieu, rassemblait les rédacteurs du Journal. C'est à la terrasse du Cardinal, en prenant un demi par cinq degrés de froid, que le mélancolique Alphonse Allais aurait contracté la pneumonie dont il est mort, à l'hôtel, place Louvois, loin de son cher Honfleur.
A présent, nous remontons le boulevard Montmartre. Nous parvenons
■ri A
Catulle Mendhs
(Croquis de Cazals)
LES CAFÉS LITTÉRAIRES
au VÉRON (coin de la rue Vivienne). Il a fait place depuis peu à un tailleur. Qu'est devenue sa jolie décoration de style empire ? Ses derniers fidèles furent, à ma connaissance, le poète Marsolleau et Jacques Dyssord, un peu déplacés au milieu des journalistes... financiers qui composèrent, sur le tard, la principale clientèle de la maison.
Sur l'autre trottoir, le Café de Madrid et la Brasserie Maxéville furent par intermittence, et sans éclat, des cafés de journalistes. Enfin, achevant la longue ligne du boulevard, il convient de mentionner le Croissant où fut tué Jaurès, le Coq d'Or dans la rue Montmartre et, dans la rue du Croissant, le Petit Trou, où, à deux heures du matin, des journalistes mêlés à des typos arrosent d'un aigre petit vin blanc des huîtres et du fromage.
Montmartre
A mi-chemin de Montmartre, une station s'impose à la Taverne Pousset du carrefour Châteaudun, première du genre et surnommée le « cul de bouteille », où, tout le Théâtre Libre, Antoine en tête, venait boire des bocks après la représentation.
« J'y ai vu, m'a dit quelqu'un, Villiers de l'Isle-Adam, qui venait de toucher par hasard des droits, distribuer des louis d'or aux mendigots. » Mais cela nous remonte au delà de 1889. Rappelons au surplus que le père Pousset est mort en léguant à Mendès une somme vraisemblablement égale à celle que lui devait le poète.
La rue des Martyrs nous conduit tout droit au Clou fondé par l'acteur Mousseau, près de la Grande Pinte, devenue sous la direction de Gabriel Salis L'Ane Rouge (sobriquet donné par Willette à Rodolphe Salis, frère de Gabriel). Le Clou, dans les années 1897, 1898, 1899, 1900 et suivantes, vit arriver tous les soirs régulièrement à 9 heures et demie, Georges Courteline, retour de Saint-Mandé où il était allé dîner après l'apéritif du Napolitain ou du Grand Café. Bertrand Millenvoye, son collaborateur pour La Conversion d'Alceste, Robert Charvay, collaborateur de Paul Gavault pour L'Enfant du Miracle, Grenet-Dancourt, Paul Delmet, Georges Docquois, Robert Dieudonné, l'inévitable La Jeunesse, y paraissaient avec une régularité presque égale à la sienne. De temps à autre Léon Dierx venait prendre place sur la banquette de Courteline, mais le plus souvent on allait voir le vieux poète au café Victor, boulevard des Batignolles, qui peut être considéré comme l'extrême pointe occidentale de Montmartre, le café du Delta (Léon Bloy, Saint-Pol-Roux, etc..) figurant l'extrême pointe orientale.
Du Clou, le Chat Noir de la rue Victor- Massé n'était pas loin. Non, je ne raviverai pas des souvenirs cent fois rebattus. Au demeurant, Salis ferma boutique en janvier 1897, et le mouvement chat-noiresque ne rentre pas dans notre propos. Mais, vers 1896, le café du Chat Noir (la salle du bas) fut un des nids de la nouvelle couvée littéraire... Il y avait, le long de la rue, sous le grand vitrail, une immense et lourde table de chêne rectangulaire. C'est là que prenaient place les naturistes : Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Le Blond, Eugène Montfort, Albert Fleury, Georges Pioch, avec le meublier Francis Jourdain, les peintres Bottini, Launay, le graveur Delcourt, avec Pawlowski, Léon-Paul Fargue, Maurice Cremnitz... On vit à la grande table du Chat Noir le jeune
Le Veau d'Or. — Vitrail de Willette (Le Chat Noir)
lord Douglas dans le temps le plus exécrable de sa renommée, dans l'année du procès d'Oscar Wilde, Léonard Sarluis qui avait alors une réputation de beauté, Ernest La Jeunesse, avant l'explosion des Nuits, Ennuis, etc., bien différent de l'homme que l'on a connu plus tard, long et maigre, avec une serviette énorme sous le bras. Aussi, Tinan et Jarry. Tous ces jeunes gens avaient de dix-huit à vmgt-deux ans. L'époque était littéraire. C'était le beau temps du Mercure, de la Revue blanche, des premières années du Journal. On ne parlait pas de prix à cette époque-là, non plus de tirages, d'éditeurs, etc., mais de Verlaine et de Mallarmé, des grands Parnassiens encore tous vivants, Leconte de Lisle, Hérédia, Dicrx, Coppée, Mendès ; des symbolistes : Griffin, Régnier, Moréas,
LES CAFËS LITTÉRAIRES
sous l'influence desquels certains étaient encore entièrement, alors que d'autres désiraient et pressentaient autre chose, de Mirbeau, d'Huysmans...
Les naturistes allèrent ensuite place Pigalle, au café de la Nouvelle Athènes, qui avait déjà bien souvent servi de lieu de réunion à des groupes d'artistes
C'est une entreprise un peu vaine que de distinguer, à Montmartre, les cafés littéraires de ceux qui ne le sont pas ou ne l'ont pas été. Littéraires, tous l'ont été, le sont ou le seront. Et artistiques par surcroît. Nous nous bornerons donc aux principaux en nous excusant auprès des autres et de leurs habitués, morts ou vivants.
Il y a deux IMontmartre : le haut et le bas. Le bas, nous venons de le parcourir. Le haut, c'est l'autre côté du boulevard extérieur, la rue Lepic, la place du Tertre, etc..
Au temps du Chat Noir, le mouvement n'a guère dépassé le boulevard extérieur. Mais avec les années 1900, il a gagné peu à peu les hauteurs de la Butte pour s'achever vers 1907 dans la grande vogue du Lapin Agile où les contemporains d'André Gill, parrain de l'établissement, ne firent que des visites très espacées. Mais revenons à l'ordre géographique.
Nous quittons le boulevard extérieur à la Place Blanche, nous montons la rue Lepic. Voici à gauche le Restaurant des Artistes tenu par la Mère Coconnier.
Tout Montmartre, tout le Paris des arts et des lettres y a défilé. A -
noter particulièrement, les dîners des Marges en 1909, 1910 et 191 1. Y venaient Apollinaire, Marc Lafargue, Jean Viollis, Louis Rouart, Emile Vuillermoz, et, naturellement, Mont^rt. Plus haut, passé la rue des Abbesses, Chez Arthur ou A LA P0MPONNETTE a connu le succès grâce au dessinateur Poulbot. Je me souviens d'un soir qui n'est pas si loin, où Jean Richepin et Gustave Téry y
Un coin de Montmartre : la rue des Saules
attendaient patiemment près du zinc leur tour de s'attabler. Plus haut encore dans la rue Lepic, Antoine, un ancien garçon du père Baty, de Montparnasse, a ouvert la Vigne aux Moineaux dont Jean Giraudoux fut un des premiers
clients. Enfin, tout en haut de la rue Lepic, le café à l'enseigne Au Téléphone, tenu par Courcial qu'on a surnommé, on ne sait pourquoi, Bidochard. Dans ses Bals, Cafés et Cabarets, André Warnod, le charmant historiographe des modernes curiosités parisiennes, a consacré plusieurs pages au Téléphone. J'y relève les noms de Paul Fort, de Forain, de Picasso, de Mac Orlan, de Poulbot. La prospérité du Téléphone semble avoir précédé de peu la révolution cubiste. Celleci vit ses adeptes se réunir rue Ravignan, à I'Ami Emile où, là encore, les doctes et subtils propos Depaquit, par H. P. Gassier d'Apollinaire firent merveille. Au coin de la rue des Saules et de la rue Norvins, la maison des Billards en bois abrita sous ses tonnelles de lyriques beuveries. Place du Tertre, c'est Bouscarat. « Delaw, dit Warnod » (19 13), y vient en voisin avec sa femme et son grand chien Jap ; Jules Romains y dîne souvent avec toute sa bande... Jules Depaquit en est un des plus anciens clients, il y habitait déjà au temps où logeaient dans ce café-hôtel ce pauvre Gaston Coûté, le poète beauceron mort récemment. Pierre Mac Orlan, avant qu'il n'ait quitté Montmartre, en fut aussi un fidèle client. » Enfin, par la rue du Mont-Cenis et la rue Saint-Vincent, nous atteignons le Lapin Agile, auquel revient la place d'honneur dans l'histoire des cafés littéraires du haut Montmartre, pour la période des dix années qui ont précédé la guerre.
Guillaume Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Gaston Coûté, André Godin, Roland Dorgelès, Francis Carco, Jean Pellerin formaient vers 1907 le gros de la clientèle littéraire du Lapin. Il ne faut pas oublier non. plus Jehan Rictus qui venait assez régulièrement « essayer » ses soliloques sur le pubHc déjà fort mêlé que Frédé, l'avisé patron du cabaret, costumé en vieux loup de mer
Gaston Coûté, par M. Dubray
LES CAFÉS LITTÉRAIRES
groenlandais ou napolitain, ralliait chaque soir autour de sa guitare. C'est à cette époque que le Lapin fut le théâtre d'un suicide, celui d'un jeune peintre allemand qui se pendit, ivre de cocaïne ou de hachich, à l'espagnolette de la fenêtre, et d'un meurtre : celui d'un des fils de Frédé, tué dans un combat livré à des souteneurs qui avaient envahi la maison. Il est difficile à un cabaret d'être plus villonesque que ne l'était alors le Lapin...
Nous avons vu les premières réunions des Marges se tenir en 1909, 19 10 et 191 1, rue Lepic, chez la Mère Coconnier. C'était alors des dîners. En janvier 1914, au premier étage du Café de l'Univers, place du Théâtre- Français, se donnèrent des soirées hebdomadaires que la guerre n'allait pas tarder à interrompre. Après la paix, en avril 19 19, commença aux Deux-Magots, devant Saint-Germain des Prés, sur la rive gauche, une nouvelle série de rendez-vous des Marges qui se tenaient le vendredi après-midi. Revenues à I'Univers, en décembre 1920, ces réunions eurent lieu dès lors le jeudi soir très régulièrement. Le groupe des Marges ne constitue pas un cénacle, ainsi que le montre la liste des écrivains qui s'y sont sentis attirés par ces réunions Q) où règne un air de libéralisme, de désintéressement et de profond amour des lettres.
Avec le café de I'Univers, voisine l'illustre café de la Régence, hanté par les gens de la Comédie-Française et en général par les personnalités théâtrales, mais on a toujours vu les écrivains s'y arrêter volontiers. La Régence est le café préféré de M. Paul Souday qui ne dédaigne pas d'y rédiger ses chroniques et ses feuilletons du Temps.
Notre itinéraire se poursuivra désormais de l'autre côté de l'eau.
La Rive Gauche
Pour plus de clarté et de commodité, nous diviserons la rive gauche en trois secteurs : le faubourg Saint-Germain auquel, venant des environs du Palais- Royal,
(0 Pierre Champion, Guy Lavaud, Jean Royére, Pierre Lièvre, Fernand Fleuret, Henri Bachelin, Marc Lafargue, Paul ^.schimann, Pierre Leguay, Michel Puy, André Warnod, Louis Chadourne, André BiUy, Jule-. Bertaut Pierre Billotev, Frick, Fagus, de Faramond, Léautaud, des Omhiaux, Pol Nexeux, Julien Ochse, Raoul Narsy,' Jean Paulhan, Georges Le Cardonnel, René Fauchois, Marcel Martinet, Jaloux, Pierre Camo, Muselli, Edmond Pilon, Martial Piéchaud, André ^Fhérive, P.-P. Plan, Mario Meunier, Dumont-VVilden, Eyquem Derennes, André Marv, François Fosca, Ernest Tisserand, André Fontainas, Max Daireaux Robert Campion, Benjamin Crémieux, Philippe Chabaneix, Tristan Derême, Elie Richard, Léon Deffoux, Jacques Dyssord, Claude Berton, Maxime Revon, Jean Cacrère, Louis Piérard, etc..
Le Lapin Agile (Croquis d'A. Warnod)
nous aurons accès par le pont des Saints-Pères, le quartier Latin et Montparnasse. Dans Le Vrai J.-K. Huysman, M. Gustave Coquiot mentionne un certain petit café « paisible et fané ». De quel café s'agit-il donc ? Je l'ai demandé à M. Gustave Coquiot qui a eu l'obligeance de me répondre : « Le café dont je ne sais plus le nom aujourd'hui, sans doute très transformé ou disparu, oii j'allais vers 1894, 1895 et 1896 retrouver Huysmans, se trouvait rue des Saints-Pères, au coin de la rue Jacob. Nous nous tenions dans une sorte de box où ne venaient que quelques petits bourgeois du quartier, occupés toute une soirée à approfondir la science redoutable et mystérieuse des dominos. Souvent un nommé Stanislas Vaudois nous y rejoignait. C'était ce bonhomme-là, sexagénaire sans un poil sur la tête, un fou furieux d'occultisme, qui réjouissait fort
Huysmans. Il est mort maintenant. On restait là, des heures, à entendre vraiment d'extraordinaires choses. Huysmans souriait, fumant de perpétuelles cigarettes.
Nous allions dans ce petit café assez régulièrement, à cause de Vaudois. Un soir ou deux peut-être, Remy de Gourmont fut là, et aussi, plus souvent, Jean Lorrain qui apparaissait entre deux équipées nocturnes . . .»
De Remy de Gourmont, le café de prédilection fut le Café de Flore, boulevard Saint-Germain. « Depuis qu'il habitait rue des Saints-Pères, m'écrit son frère, Jean de Gourmont, depuis 1898, c'est au Café de Flore que Remy venait quotidiennement en sortant du Mercure où il allait passer une heure avec Vallette. A Flore, dès qu'il arrivait, le garçon lui apportait tous les journaux disponibles. Absorbant un vague Dubonnet ou un amer (il méprisait absolument l'absinthe dont l'odeur l'incommodait) il lisait et rêvait, étranger au bruit et aux conversations, et puis notait sur le papier de l'établissement des idées qu'il développait chez lui et qui se transformaient en Epilogues. Parfois, il
Le café Procope vers 1895
LES CAFÉS LITTERAIRES
donnait à Flore des rendez-vous à des amis, à de jeunes littérateurs, ou bien, sachant qu'on le trouvait là vers 6 heures, on y venait. Mais il était fort peu expansif et décourageait volontiers les inutiles conversations. Il écrivit beaucoup de lettres à Flore, et je sais une correspondance féminine quotidienne qui fut écrite là... »
C'est au Café de Flore qu'eut lieu en 19 12 la réunion constitutive des Soirées de Paris, à laquelle prirent part Guillaume Apollinaire, André Salmon, René Dalize, André Tudesq, et l'auteur de ces lignes. Plus tard, quand il eut pris personnellement la direction de la revue, Apollinaire tint ses assises à ce même Café de Flore où il était entouré surtout de peintres. A quelques mètres plus loin, les Deux-Magots avaient la préférence de Charles Derennes, de Pierre Benoît, de François Bernouard.
Des « marchands de vins » littéraires achèvent de donner à ce quartier Saint- Germain-des-Prés une physionomie particulièrement intéressante du point de vue auquel nous nous plaçons dans cette rapide esquisse : je citerai les Trois Portes, au coin de la rue de Buci et de la rue de Seine, et le Père Jean, rue de Seine, chez qui, vers 1903, se groupaient autour d'Alfred Jarry, Apollinaire et les collaborateurs de son Festin d'Esope : Max Jacob, Nicolas Deniker et Salmon.
Soirées de La Plume
Caveau du Soleil d'Or