PÉGUY
Ah! ce mois de septembre, particulièrement au moment même et dans les semaines qui suivirent le « redressement » de la Marne, que de pertes il nous coûta! Le 8 septembre, le lendemain même du jour où mourait Deroure, trois jours après Charles Péguy, tombait le lieutenant Pierre Gilbert. C'était au combat de Chatel-Raould, encore dans la Marne. Et ce même mois de septembre, qui devait voir, le 26, à Longueval, le sacrifice de Charles Muller, nous valait encore deux des deuils les plus cruels de ces débuts d'une longue guerre: d'abord la disparition, au combat de Courbessaux, d'ANDRÉ du Fresnois; puis, un peu plus tard, le 22 septembre, au bois Saint-Remy, dans la Meuse, celle d'Alain-Fournier.
Ainsi commençait la guerre : en enlevant aux lettres françaises les principaux de ceux qui nous étaient chers. La mort de Louis Codet, celle de Léon BoNNEFF, celle de trois poètes : Charles Perrot, Charles Dumas, Jean de La Ville de Mirmont devaient ensanglanter la fin de la même année 1914. On sait que c'est à l'hôpital du Havre, le 27 décembre, que succomba Codet, blessé en Flandre depuis le 5 novembre. Le 29 décembre, à l'hôpital de Toul, LÉON BoNNEFF expirait tandis que son frère, Maurice Bonneff, depuis le 25 septembre, était porté disparu. Le 23 octobre, Perrot était tué auprès d'Arras. C'est le 31 octobre que Charles Dumas était frappé. Enfin, à Verneuil, dans l'Aisne, dans l'après-midi du 28 novembre, Jean de La Ville, sergent au 57^ régiment d'infanterie, se trouvait, par suite de l'éclatement d'un obus de gros calibre, enseveli avec deux de ses hommes. Il eut les reins brisés et succomba, dit Georges Le Cardonnel, son biographe, sans avoir repris connaissance.
De tels sacrifices sont sans prix. De toutes les années de la guerre, l'année 19 14 fut celle qui préleva, sur l'art et les lettres, le plus lourd tribut ; même l'année 191 5 qui, pourtant, nous prit Despax, des Rieux, Sailhan, Pergaud, Thierry, d'Humières, Drouot, Bernard, Gauthier-Ferrières, Acker, Lafon et Jean Florence, ne nous frappa pas aussi intimement, aussi durement dans nos afi^ections et dans nos cœurs. C'est qu'aussi bien ceux-là, ceux de 1914, n'étaient pas seulement, pour la plupart et par la date, les premiers de nos morts ; mais aussi ils l'étaient par les réalisations, par le talent, enfin et surtout par cette sorte d'influence vraiment souveraine que deux ou trois d'entre eux, et d'abord Psichari et PÉGUY, exerçaient sur les générations grandissantes. Vis-à-vis de ceux-là, a dit François Porche une fois en pensant à Péguy, « nous étions comme
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des recrues vis-à-vis du soldat qui a déjà vu le feu ». Péguy était un chef, Psichari en était un autre.
Petit-fils de Renan, par sa mère, Noémi Renan, Ernest Psichari était né le 27 septembre 1883 ; et l'on eût dit que son grand-père, par cette sorte de
prescience qui avertit les
plus grands comme les plus j
humbles, avait prévu le des- '
tin d'Ernest. C'est quand, dans une lettre adressée de Paris au D^ Fuquet, et récemment exhumée, il écrivait à son ami, en lui annonçant, le 28 septembre 1883, la naissance d'un petit-fils :
« Pauvre enfant ! Quel avenir verra-t-il ? Quelle France aura-t-il pour patrie ? »
Au moment de la déclaration de guerre, Ernest Psichari avait just^ dépassé la trentaine, et pourtant, par la maturité de son talent, la pureté et l'élan de sa foi, la décision de ses actes, on peut dire que, déjà, c'était un maître. Les armes, les lettres et la religion devaient solliciter tour à tour et souvent à la fois cette âme soulevée d'un feu inextinguible. «Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un
combat d'âme », a dit de lui Henri Massis. Nous savons aujourd'hui — et cela Jacques Maritain nous l'a depuis confirmé — que l'intention d'ERNEST Psichari était, si la guerre ne se fût point produite, d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique. Pourtant, ce qui chez l'auteur de V Appel des armes et du Voyage du centurion était une intention, ne devait jamais se réaliser. Et ce n'est
Ernest Psichari, à dos de chameau.
pas le moins poignant du livre de M^e Goichon : Ernest Psichari d'après des documents inédits, que tout ce chapitre relatif au combat de Saint- Vincent- Rossignol, et dans lequel nous voyons le jeune lieutenant d'artillerie soutenir, du feu de sa batterie, la marche en avant des i^r et 2^ régiments d'infanterie coloniale, du 3^ chasseurs d'Afrique et des dragons détachés à la manœuvre. Refoulées par un ennemi supérieur en nombre, ces troupes ne tardèrent pas à faiblir. C'est pour assurer leur protection que - dit la citation — le lieutenant Psichari, du 2^ régiment d'artillerie coloniale, fit mener « à bras une pièce de 75 qu'il plaça dans le village et avec laquelle il tira efficacement sur les masses
ennemies qui cherchaient à y pénétrer ». Atteint par une balle, Ernest Psichari, dit simplement son biographe, tout comme le canonnier Lintier, comme le lieutenant - colonel Patrice Mahon (romancier, en littérature : Art Roe) fut tué sur sa pièce.
Et, comme si cela n'était pas suffisant, comme si le deuil d'une illustre famille n'était pas assez grand, le frère cadet d'Ernest, Michel Psichari, promis à un destin semblable, paraissait, lui aussi, marqué déjà. Quand Michel Psichari succomba à son tour, en 1917, quelqu'un put dire (M. André Fribourg, dans le Bulletin des écrivains, juin 1918), de l'âme subtile et résignée de Michel qu'elle alla rejoindre « l'âme mystique de son frère Ernest ». En ce qui concerne Charles Péguy, chacun se souvient que son rôle d'animateur, « d'embaucheur de dévouements », comme dit Barrés, particulièrement depuis 1900, n'avait cessé de grandir. Grâce à son enthousiasme d'apôtre, Péguy était parvenu à grouper autour de lui, nombre d'auteurs désintéressés, de talents divers et qui se reliaient à lui, en dehors de tout esprit de doctrine, par le sentiment de la probité intellectuelle. Ainsi Romain Rolland, Moselly, Lavergne, Daniel Halévy, François Porche, les frères Tharaud, Suarès, Benda, Schlumberger, Spire, Vuillaume, etc., avaient été appelés à se rencontrer plus d'une fois dans ces bureaux de la rue de la Sorbonne, demeurés légendaires, et dans lesquels ses amis nous ont représenté tant de fois Péguy ordonnant et dirigeant cette grande œuvre des Cahiers de la Quinzaine demeurée attachée à son nom.
Charles Péguy.
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M. René Johannet, qui Ta bien sincèrement dépeint, a dit de l'Orléanais PÉGUY, têtu et résistant comme les sarments des vignes de sa contrée : « // voulait toujours partir en bataille^ former des ligues. » Un combatif : oui, c'est bien cela qu'était cet écrivain, toujours à la défense et à l'attaque, fils de France et de Jeanne d'Arc, vrai paysan. « Un vigneron des côtes et des sables de la Loire », voilà comment Péguy s'intitulait.
Comme Paul-Louis } Non, pas comme Paul-Louis. Péguy avait moins d'aigreur que Courier. De plus, il était pauvre, et il savait bien que, dans ce siècle, dur aux penseurs, ingrat aux écrivains, il n'avait rien à attendre. Plus tard, disait-il, «je serai un vieux cassé, un vieux courbé^ un vieux noueux. Je serai un vieux retors... ie serai un vieux rompu, un vieux tordu, un vieux moulu, un vieux tortu, toutes les rimes (populaires) en u, sauf deux (ou trois) dont Vune est que je ne serai certainement pas un vieux cossu... »
Pauvre et glorieux Péguy! les événements ne lui permirent pas de devenir tout cela qu'il énumérait.
Dans un livre plein de piété et d'évocation : Avec Charles Péguy de la Lorraine à la Marne (août-septembre 19 14), M. Victor Boudon, témoin de la fin émouvante du poète, a raconté, avec tous les détails, comment celui-ci tomba, un peu au-dessus de Meaux, entre Monthyon et Villeroy, le 5 septembre 19 14, en plein champ de bataille de la Marne. De son côté, un autre soldat écrivain, le capitaine Claude Casi- MIR-PÉRIER, qui devait succomber peu après sous les balles allemandes, rapporta en ces termes, à la veuve du maître, les derniers moments de son ami : « Madame, mon cher ami et camarade Péguy a été tué en brave, debout
La tombe de Pkguy.
devant ses hommes, face à T ennemi. C'est moi qui commande maintenant, et j\ai eu le douloureux devoir de reconnaître son corps le surlendemain, fai eu soin qu'il reposât dans un cimetière de village... »
Sur l'humble, sur la vieille maison du faubourg Bourgogne, à Orléans, cette maison que M. André Mabille de Poncheville, dans son petit ouvrage : Charles Péguy et sa mère, a décrite avec un soin attendri, la municipalité de la vieille ville aimée de Jeanne d'Arc a depuis fait apposer cette plaque commémorative :
Ici naquit le 7 janvier 1873
Charles Péguy
Homme de lettres et poète français
Mort au champ d'honneur à Villeroy
(Seine-et-Marne)
le 5 septembre 19 14.
Issus de famille ouvrière, appliqués, sérieux, d'une grande netteté d'âme et d'un parfait courage, Maurice et Léon Bonneff sont dignes de prendre place, dans cette liste funèbre, auprès du rural qu'était Péguy. Tous deux Franc- Comtois, les Bonneff étaient nés à Gray (Léon le 20 septembre 1882, Maurice le 28 décembre 1884). Les Métiers qui tuent, enquête menée, auprès des Syndicats ouvriers, sur les maladies professionnelles, fut leur ouvrage de début. Peu après, parut La Vie tragique des travailleurs, leur « chef-d'œuvre » dit M. Lucien Descaves qui en écrivit la Préface. Enfin, de Maurice tout seul, nous eûmes Didier, homme du peuple, puis, de Léon : Aubervilliers, sorte de tableau de la vie suburbaine d'avant-guerre, retrouvé et publié après la mort de l'auteur.
Comme celle de Péguy et d'AuAiN-FouRNiER, mais dans un autre ordre, la perte de Louis Codet a été très vivement ressentie par ceux qui avaient lu cet exquis et fort chef-d'œuvre qu'est La Petite Chiquette, enfin par ceux à qui avait souri La Rose du jardin et dont La Fortune de Bécot et César Capéran, ces œuvres posthumes, avaient ajouté encore à tous les regrets. Il est vrai de dire que Codet n'était pas seulement le cœur le plus capable d'émotion. C'était aussi « une intelligence merveilleusement fine, souple et armée » (Eugène Montfort), et Jean Viollis, qui a présenté cette petite merveille de philosophie souriante qu'est César Capéran, a écrit de Codet, non sans vérité, qu' « il avait
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Louis Codet.
l'esprit le plus délicat, le goût le plus sûr, le
cœur le plus rare ». « C'était, a dit encore
Viollis, qui l'a compris on ne peut mieux, un
frère puîné de La Fontaine ; il aimait le
plaisir, la fantaisie, les voyages, la compagnie
des femmes. » Et Montfort, qui l'a beaucoup
connu, et qui avait reçu de lui, sous forme de
dédicace, en partage avec Louis Bausil et
Daniel Lantrac, le beau don de La Petite
Chiquette, a pu ajouter, de cet écrivain d'une
si rare vibration et d'une tendresse si juvénile :
« Il avait quelque chose d'aérien à la façon
du doux Gérard. Il paraissait à peine et il
s'envolait. » Comme Gérard, Louis Codet
avait connu la Bohême galante. Il est vrai de dire que la sienne était plus
moderne et reflétait, avec beaucoup de grâce et de finesse, du moins dans les
images qu'il en a laissées, tout ce monde vivant de Montmartre dont Renoir et Maurice Donnay s'étaient, avant lui, montrés le peintre et le poète classiques.
Puisque Montfort, en nommant Codet, a rappelé le fragile et charmant Nerval, comment, tout naturellement, à propos de l'un et de l'autre, ne pas évoquer ici cet Alain- FouRNiER dont la guerre ne laissa nulle trace et qui, le 22 septembre 19 14, au bois Saint-Remy, dans la Meuse, dans une embuscade tendue par des soldats des régiments poméraniens, disparut dans ce même mystère des choses et dans cette nuit des éléments qui avaient saisi autrefois Gérard à son heure dernière }
PÉGUY (selon M. René Johannet, qui le répéta dans un article du Correspondant) disait, après avoir lu Le Grand- Meaulnes, qu'il avait reconnu, dans FouR- Alain-Fournier nier, le « siguc du génie » ; génie très
particulier, il est vrai, que Barrés situe auprès de celui de Nodier, et dont M. Julien Benda, qui en reconnut, aussitôt la publication, « le mélange singulièrement heureux de rêve et de réalité » ajoute qu'en présence de l'extraordinaire sécheresse des récits psychologiques et cérébraux d'alors, ce livre surprit pai sa fraîcheur et sa poésie « comme une source au milieu du désert ».
M. Ja( ques Rivière, dans une étude où l'affection se complète des éléments les plus étendus de l'information, a parfaitement dit comment Alain-Fournier en écrivant Le Grand- Meaulnes, n'a fait que représenter un état d'âme et relater des circonstances, enfin des habitudes de vivre et de penser qui lui étaient ordinaires. « Mon livre sera peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité. »
C'est dans un tel sentiment, selon M. Rivière, que Fournier conçut et réalisa ce récit nouveau et si prenant que fut Le Grand- Meaulnes. C'est également dans ce sentiment qu'il ébaucha Colombe Blanchet, un roman auquel il travailla activement pendant les années I9i3eti9i4,et dont il ne laissa que des fragments. Pour nous, nous sommes assurés que les critiques futurs placeront très haut le seul livre achevé que Fournier a laissé. Moins justes que ne le seront leurs successeurs, les membres de l'Académie Concourt n'ont pas su, l'année où Le Grand- Meaulnes parut, discerner tout ce que ce délicieux livre, sous son air de féerie, renfermait de charme et de nouveauté.
Comme Alain-Fournier avait eu son berceau dans le Berri, le berceau des ancêtres de Maurice Deroure avait été l'Auvergne. « Le don de créer des êtres vivants », écrit M. Henry Bordeaux (dans son livre : Trois tombes) appartenait à l'auteur de L'Eveil, Maurice Deroure. Et c'étaient aussi des êtres vivants que l'auteur de La Maison de danse, de Rikette aux enfers, et de plusieurs séries de pastiches littéraires : A la manière de... (écrits en collaboration avec M. Paul Reboux) tantôt fantaisistes et tantôt sérieux, savait camper dans ses ouvrages. « Une cervelle claire de Français, avec un rire d'honnête homme » (Louis Thomas), mais un rire qui avait bien des nuances, voilà Muller. Sous le titre : Charles Muller et sts amis, a paru, en 1918, un recueil mémorial dans lequel Edmond Rostand, Henri de Régnier, Pierre Mille, Tharaud, Reboux, Mme Tinayre et quelques autres ont exprimé leur chagrin de la disparition d'un ami si rare et d'un écrivain si particulier.
Si nous avons vu, dans L'Appel des armes, Ernest Psichari rendre justice aux qualités, à la résignation et aux croyances des Maures, nous pouvons assurer que nul, autant qu 'Emile Nolly (capitaine Détanger), un autre écrivain tué en 19 14, ne surprit plus justement le secret du caractère subtil et compHqué de la race annamite. Dans un style d'une grande sobriété, un peu sévère, mais
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dont la sévérité même est rachetée par un pittoresque bien observé, une grande vérité dans l'étude des âmes et la peinture des caractères, ce romancier sut intéresser passionnément le public français à la psychologie de tout un peuple extrême -oriental. A ce point de vue, ce sont des livres tout francs, d'une seule venue, écrits et pensés par un homme robuste, ardent pionnier et lettré délicat, que ces récits qui retinrent aussitôt la faveur : Hiên le Maboul, Le Chemin de la Victoire, La Barque annamite, enfin ces Heures Khmères, son premier livre, plus volontiers descriptif mais dans lequel la nostalgie de l'Asie apparaît déjà.
Dans Hiên le Maboul, c'est lui, Emile Nolly, qui, confiant au papier à quel point il abhorrait une vieillesse, cause de toutes les déchéances et qu'il sentait venir, avait formulé le vœu de « s'en aller tout d'un coup, un jour, au grand soleil, le long d'un talus, le front brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre... » Une mort militaire, une mort de soldat, voilà ce que souhaitait, bien avant que la guerre vînt, ce mâle officier et ce maître écrivain. Cette mort, à laquelle il avait pensé en Annam, si loin de la France, c'est le 3 septembre 1914, sur le champ de bataille, en Lorraine, que Nolly la rencontra. Une balle de shrapnell, qui vint le frapper derrière l'épaule, auprès de la nuque, l'abattit raide. Né à Irieux, dans la Loire, en 1880, Emile Nolly (capitaine Détanger) avait à peine trente-quatre ans. « Ceux qui ont eu le privilège de son amitié le pleurent », a dit Georges Lecomte, au moment même.
L'Académie française, dans sa séance du 29 juillet 191 5, en attribuant son grand prix de littérature à l'auteur de Hiên le Maboul et de La Barque annamite n'a fait que renforcer et confirmer un jugement et des regrets que tous partagent.
Avec Charles Dumas, Charles Perrot et Jean de La Ville de Mirmont, tombés, eux aussi, à l'automne 1914, ce sont des Muses moins martiales qui sont en deuil ; mais ce deuil même n'est pas moins lourd aux fronts inspirés.
«Pur comme cristal, écrit Léo Larguier dans des lignes émouvantes, Charles
Charles Muller.
Dumas était un beau chevalier mystique, un jeune prince romantique ». Sa poésie était à sa ressemblance et participait de sa personne si distinguée et si charmante. Avec U Ombre et les proies, avec UEau souterraine, on peut dire que Charles Dumas était parvenu à ce haut degré de perfection qui donnait tant de prix à ses ouvrages. « Sens de la musique, de l'harmonie, du rythme... », comme l'a fait remarquer Charles Derennes, inspiration dégagée de toute bassesse, une tenue irréprochable dans son œuvre comme dans sa vie, voilà ce fier poète, tombé le 31 octobre 1914, à l'âge de trente-trois ans, en accomplissant, dans la Somme, comme capitaine au 102^ régiment d'infanterie, une reconnaissance des plus périlleuses.
Lié étroitement avec Charles Perrot, le romancier du Printemps sans
soleil et le poète de La Plainte intérieure, Charles Dumas n'avait fait que suivre de quelques jours le sort de son ami. C'était, en effet, une semaine avant que Dumas pérît, devant Arras, le 23 octobre, que Charles Perrot était tombé. Sa poésie, a écrit M. Edmond Gojon (le Bulletin des écrivains) avait un « accent de douleur contenue ». Malgré tout, ajoute M. François de Tessan (Préface au Printemps sans soleil) « qui se bornerait à lire La Plainte intérieure — le seul volume qu'il ait publié de son vivant — n'aurait, de Charles Perrot, qu'une idée bien incomplète ». C'est qu'en Charles Perrot habita un homme d'action que la guerre révéla ; « son mépris total du danger, sa crânerie, son savoir militaire l'avaient porté au premier plan. » (F. de Tessan.)
Si Charles Dumas, lorsque la guerre éclata, avait atteint trente-trois ans, et Charles Perrot vingt-six, Jean de La Ville, né à Bordeaux, le 2 décembre 1886, en avait à peine vingt-huit. Fils de M. de La Ville de Mirmont, professeur de lettres à la Faculté de Bordeaux, Jean de La Ville avait eu pour maître, dans cette dernière cité, M. André Le Breton. Grâce à M. Le Breton, qui préfaça, de façon si touchante, les Lettres de guerre que le jeune poète adressa à sa famille, nous savons que Jean de La Ville était « un grand jeune homme svelte et élégant, aux cheveux noirs, au teint mat, un grand jeune homme pensif qui marchait la tête inclinée en avant ». « Nature inquiète et tendre, d'une sensibilité presque excessive, la rêverie avait de tout temps été son refuge. »
Mon Dieu, vous le voulez, je suis né dans un port...
Jean de La Ville de Mirmont.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Pierre Gilbert.
avait écrit Jean de La Ville. Et c'est de ces rêveries, de ces songeries devant
les cartes marines, les récits de voyage et les mappemondes que cette âme,
avide d'infini, rapporta ces très beaux vers réunis depuis sous le titre L'Horizon
chimérique, et dans lesquels Jean de La Ville, avec une sobriété toute baude-
lairienne, chanta tant de beaux voyages qu'il
n'accomplit pas, monta sur tant de vaisseaux
imaginaires, et, comme une sorte de Gordon Pym
adolescent, appareilla vers des continents que nul
ne visita jamais et d'où ne revint jamais aucun
vaisseau.
Cette magnificence des horizons, cette beauté des couleurs, enfin ce chant des vocables qui enchantent l'esprit, c'était moins à des vaisseaux et à des Océans qu'à des œuvres humaines et au génie des poètes que venaient les demander un Pierre Gilbert et un André du Fresnois, ces deux autres disparus de 19 14. Ici, nous ne nous
livrerons pas au travail vain de confronter l'un par l'autre deux esprits si exceptionnels, deux intelligences d'une telle qualité. Sans doute, il y avait plus d'art chez DU Fresnois, et, chez Gilbert, plus de construction et d'équilibre ; mais tous deux venaient des mêmes sources, tous deux avaient bu à la coupe française.
Ici, je pense à ces « fruits délicieux de l'expérience », à ces manifestations d'une race polie et d'une pensée prudente qui enchantaient chez Lemaître et dont Gilbert faisait sa délectation. Mais comment ne pas songer, en même temps, à ce que du Fresnois, huit ans plus tard, dans la Revue critique , devait écrire sur le même auteur : « Voici les fruits nouveaux du loisir studieux de M. Jules Lemaître. Le vieil arbre les a portés... » En vérité, c'était sur ce vieil arbre qu'étaient nés et qu'avaient grandi l'un et l'autre. Tous deux, du Fresnois et Gilbert combattaient sur les mêmes frontières, et c'était le plus souvent avec ces deux armes : l'ironie et l'admiration, que tous deux faisaient les francs-tireurs.
« Délicieux du Fresnois, pour qui tout était scintillement, sourire, vous qui compreniez tout » ; c'est ainsi, dans Le Divan, peu de temps après sa
André du Fresnois.
mort, que Louis Thomas a parlé de son ami. Mais Eugène Marsan n'a pas parlé moins bien de Gilbert, ni avec moins d'affection : « Une intelligence lumineuse, un goût hautain, l'esprit le plus orné, une âme très claire... », voilà ,au seuil de La Forêt des Cippes, recueil en deux volumes des essais et des travaux de son ami, comment il nomme ce dernier. Sans cesser de s'appuyer sur la raison, la dialectique de Gilbert ne renie ni les passions ni les mouvements que suscitent celles-ci ; mais seulement elle les discipline. « Sourire de franchise et de grâce », a dit, en nommant Gilbert, M. Frédéric Plessis. Et de cet être si subtil et si ferme à la fois, martial et juvénile ensemble, Marsan a montré le « profil si pur et si viril qu'on le verrait dessiné sous le casque romain ». Cela rappelle le mot de Maurras sur son grand ami, sur cet animateur de ses idées : « Né de famille militaire, il eût été soldat de métier. » Cela se vit bien, quand, le 2 août 1914, d'un seul élan, « il se donna à sa patrie et à la guerre ». Un peu plus tard, le 8 septembre, « ce sacrifice d'une génération rédemptrice », dont il avait parlé huit ans plus tôt, s'accomplissait sur les champs sanglants.
Les Grands Morts des années 1915 à 1918
Après que son ami Antoine Chasteignier eut été tué au siège de Thérouanne, Pierre de Ronsard lui éleva en vers un très beau tombeau. Ainsi, lors de la récente guerre, ont fait nombre d'écrivains survivants pour leurs amis morts. M. Henry Nocq lui-même, dans la très artistique composition qu'il grava pour la Médaille des écrivains tombés au champ d'honneur, s'est inspiré de cette idée, il a repris le thème du grand poète. C'est lorsqu'il a représenté la victoire, ainsi que l'a dépeinte Barrés (^), « assise avec la plus belle expression de tristesse sur un tombeau qu'elle enveloppe et protège de ses grandes ailes. La tête courbée, elle appuie son visage sur le revers de sa main gauche. C'est le geste familier de l'art antique pour représenter la douleur pensive ». De plus, sur ce tombeau, sont posés un livre ouvert, une épée, un képi, pour caractériser l 'écrivain-soldat. Ces divers attributs constituent, dans leur réunion, un emblème immortel. Oui, ceux qui sont tombés étaient des soldats. Ils l'étaient comme tous les Français ; mais aussi ils étaient des écrivains. C'est ce qu'a entendu dire M. Emile Henriot quand il a écrit que des morts comme Emile Despax, comme Alain- Ci) Maurice Barres : La Médaille des écrivains tombés au champ d'^honneur, un opuscule chez RoUin et Feuardent, Paris, 191 5.
LES ECRIVAINS MORTS A LA GUERRE
FouRNiER, comme Paul Drouot « dépassent leur propre gloire... Sous la dépouille du soldat, à côté de leur fusil tombé, c'est une lyre brisée que l'on relève ».
Cette lyre, il faut le dire ici, elle n'avait jamais retenti plus sonore et plus pure que sous les doigts des poètes épargnés en 19 14 et que la mort atteignit durant la longue période qui s'étend de 1915 à 1918 : un Despax, un des Rieux, un Sailhan, un Drouot, un Jean-Marc Bernard.
Emile Despax, pour le nommer d'abord, puisque c'est lui le premier qui tomba en cette année 191 5 (le 23 janvier), vivait comme Alain-Fournier sous l'empire d'un monde de rêves. Ces rêves habitaient une sorte de demeure enchantée, claire, rustique et pourtant élégante dans son agencement qu'il appelait La Maison des Glycines : car tel est le titre de son recueil principal de poèmes.
Le charme de la mort et celui de la vie Mêlaient leur influence en toi, cœur inquiet...
ces deux vers de Paul Guigou me semblent à merveille caractériser cette poésie d 'Emile Despax, cette poésie qui, sous une apparence nonchalante et des dehors souriants, dissimule une âme d'une grande vibration douloureuse. A vrai dire, l'idée de la dispersion ne cessa jamais de hanter ce poète qu'on croyait voué seulement aux Muses de Chénier et d'Anacréon.
... J'ai fait ma couche Bien étroite et je l'ai mesurée à mon corps, Ainsi, déjà, je suis couché comme les morts...
avait-il écrit une fois. Ou bien encore :
Maître, je veux souflfrir et mourir en poète...
Emim; De-spax.
C'est en s'adressant à Jean Moréas qu'EMiLE Despax, dès l'année 1905, exprimait déjà ce vœu funèbre. Et ce vers, ce grand beau vers, qui traduit avec émotion l'angoisse informulée encore d'un destin fragile, on pourrait très exactement en faire l'application à ce puissant et fort des Rieux qui devait succomber, un mois après Despax, le 27 février 191 5, en vue de la forêt de Malancourt.
Issu d'une famille provençale, Lionel des Rieux avait été, de bonne heure, marqué du sceau divin. A défaut de l'épée, qu'avaient portée ses aïeux, l'auteur du Chœur des Muses et de La belle saison, choisit la lyre française ; car c'est bien française qu'il faut dire, et telle que Malherbe et Chénier en eussent aimé la vibration. « Mistral, a écrit Charles Maurras, dans le parfait tombeau élevé
LiONFl. DES RiEUX.
à la mémoire de son ami, Mistral qui aimait Lionel comme Lionel aimait la Provence, souhaitait de lui voir employer la langue de Miréio. » Cependant, DES RiEUX, de préférence, choisit celle de Jean Moréas. Et c'est dans cette forme concentrée que le poète composa ces vers d'une ligne sobre, d'un pur
métal, et dont quelques-uns sont dédiés à ces riantes cités du Midi français dont il aimait tant les jardins parfumés, les fontaines qui jasent et les murs antiques : Avignon, Marseille, Maillane, Aix, les Martigues, enfin et par-dessus les autres, cette ville romaine d'Orange où l'on représenta plusieurs de ses œuvres tragiques : Hécube d'abord, puis, en 1921, ce Guillaume d'Orange, dont Marsan a dit que c'est, dans son développement tout héroïque, « le poème de l'honneur français ».
Un autre poète que la vieille terre de France avait nourri de sa riche sève, et qui publia deux recueils remarqués : P^^îV^ poèmes et Paysages intérieurs^ n'a, comme des Rieux, et comme Despax, laissé que des regrets à ceux qui attendaient de son évolution des œuvres décisives. Nous voulons parler de Louis SAiLHAN,tombé àPerthes le 11 mars 191 5, originaire de la Gascogne et dont l'abbé Henri Brémond écrit (dans Le Correspondant) qu'il était « simple, modeste, généreux », et que de ses chansons exquises, fleurant le miel et le terroir, se dégage un accent virgilien plein de force et de sincérité.
Avec Eurydice deux fois perdue, son œuvre posthume, que M. René Boylesve présenta, dans sa grâce d'anthologie,comme un petit ouvrage mutilé «par l'obus allemand qui ensevelit son auteur », nous avons le sentiment qu'un sourd travail s'accomplissait en Paul Drouot, et que c'était de plus en plus vers la perfection que tendait l'auteur de La Grappe de raisin et de Sous le vocable du chêne. « Le destin de ces pages, a fait remarquer le compagnon fraternel du poète, M. Jean-Louis Vaudoyer, est certainement immortel! La joie et la détresse de l'amour n'ont pas souvent inspiré de pareils accents. » Le fait
est que les fragments que nous possédons de ce livre exhalent ce que la passion concentre en soi de plus déchirant et de plus tendre. Emile Henriot, qui a tracé de Paul Drouot un portrait vivant et qui nous le représente tel qu'il était
Louis Sailhan.
LES ECRIVAINS MORTS A LA GUERRE
avant que s'accomplît son destin, c'est-à-dire « grand, fier comme un dieu^ rieur, la main nerveuse, l'œil plein de flamme et de tendresse », Emile Henriot écrit qu'un si charmant aède, tout en nuances et en sentiments, n'était pas fait pour la guerre. « Cependant, dit-il, il s'est donné à elle. » C'est qu'il était porté par ce nom, ce grand nom de Drouot que son aïeul (le général du Premier Empire) lui avait transmis.
On sait comment le commandant Madelin, frère de M. Louis Madelin, étant tombé dans une charge, en avant des lignes, Paul Drouot se porta en plein jour, sous le feu, et fut assez heureux pour ramener, au prix d'efforts surhumains, le corps de son officier. Lui-même, le 9 juin 191 5, tomba atteint par un obus, devant Notre-Dame-de-Lorette. Et ce fut un obus également, mais, cette fois, à Carency, non loin de ce même plateau de Lorette, qui vint, sans pitié, briser cette « chère tête gauloise, ronde et bonne » de Jean- Marc Bernard.
Fagus n'a pas en vain nommé Ariel ce gentil trouvère, ce franc garçon « la générosité du cœur dans la raison ailée ». Ah! celui-là! Par ses vers juvéniles, sa tendre plainte, ou parfois sa moquerie à l'adresse des cuistres, on peut dire qu'il était vraiment le sylphe, et de toute cette génération si spontanée, et qui se levait pour tous les combats, un peu le préféré. Qu'on se rappelle Les Guêpes, et la querelle incessante, hardie, que ce petit provincial menait en faveur de ses idées. Cela, c'était Bernard partisan, Bernard combatif, celui à qui son ami, Raoul Monier, avait montré la voie royale.
Des rêveries qu'il avait menées, auprès de Saint-Rambert d'Albon, sur les pentes de l'Ardèche, nous savons que Jean-Marc a composé un livre qui
appelle toutes les sympathies et provoque tous les regrets. C'est ce recueil d' « Amours, Bergeries et Jeux » intitulé Sub tegmine fagi, signé Jean-Marc Bernard, Dauphinois, dédié à Fagus et duquel s'élève, avec un accent à la fois mélancolique et tendre, le chant de ce jeune homme qui semblait fait pour vivre bien plus volontiers au temps de courtoisie et des cours d'amour qu'en ce siècle de meurtre et de brutalité.
Paul Drouot.
Tout récemment, MM. Henri Martineau et Henri Clouard ont publié, augmentée des Reliquiœ de Raoul Monier, une édition complète, établie avec soin, des Œuvres du poète. De plus, la Revue critique (6 novembre 19 19), le Revue fédéraliste (avril 1921) ont réuni, sur les circonstances de l'engagement, du départ au front et de la mort de Jean-Marc Bernard, les souvenirs et les renseignements les plus touchants et les plus précis. D'un tel poète, le nom ne mourra pas. Déjà, sur la maison habitée en dernier lieu par lui, à Saint-Rambert d'Albon, non loin de Lyon, au bord du Rhône, des mains amies ont apposé avec solennité une plaque revêtue de l'inscription suivante :
Ici habitait le poète Jean-Marc Bernard
Dauphinois
Mort pour la France
Tous ceux qui aiment les beaux vers rehront à jamais, dansxS'wô tegmine fagiy l'inoubliable épître, offerte par Jean-Marc à son frère en
^ poésie :
Je veux — et la mort le veuille — Que votre nom, mon cher Monier.
S'en vienne aussi m'accompagner Jusqu'à ce jour qui nous accueille...
C'est le 4 juillet 1916, un an pour ainsi dire jour pour jour après Bernard, que Raoul Monier mourut des suites de ses blessures reçues devant Thiaumont. Ne pas faire figurer le nom de Raoul Monier à côté de celui de Jean- Marc Bernard, c'est comme si, par exemple, dans l'ombre de PÉGUY on se refusait à dresser celle de Jean Lotte, l'écrivain religieux, son ami, son compagnon, tué lui aussi dans la guerre :
Du plus profond de la tranchée, Nous élevons les mains vers vous, Seigneur !
La vie terrible des tranchées, cette vie de pluie battante, de froid mortel,
d'enlisement et de boue dont Jean-Marc Bernard dut supporter le supplice
et qu'il évoque ici, elle fut longtemps le lot d'EMiLE Clermont, tué le 5 mai 1916.
^ « Clermont, note Daniel Halévy dans une pathétique préface au Passage
de V Aisne, un écrit posthume de l'auteur de Lame donné dans Les Cahiers verts,
Jean-Marc Bernard.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Clermont n'a pas connu, comme un Fournier, un Psichari, un Péguy, le sacrifice éclatant des premières batailles. Il a vécu quinze mois dans la tranchée... » Et cette vie, nous savons comment elle s'acheva : par la plus atroce des morts. C'était près de Maisons de Champagne. « On s'attendait à une attaque. Emile Clermont, qui avait été récemment promu sous-lieutenant, se haussa un moment au-dessus du parapet de la tranchée pour surveiller les mouvements de l'ennemi. Un obus éclata tout près qui lui emporta la tête... » {Etienne Rey, le Bulletin des écrivains, avril 19 16.)
Comme pour Bernard, il n'y avait rien qui fût plus contraire à la nature délicate, affinée de Clermont que ce sauvage corps à corps des tranchées. L'auteur de tant de pages belles et frémissantes, pour ne pas succomber aux visions dantesques que la guerre lui offrait alors, dut accomplir un effort surhumain. C'est ce que, vraiment stoïque, il appelait « se bien tenir ». « Ne pas avoir d'autre témoin que soi-même, se bien tenir ! » Quelle sublimité !
Cette mort que, d'abord, il abhorrait, bientôt, par une sorte de mâle accoutumance, il en vint à la regarder en face », voire à s'en expliquer. « Libéré par la mort, mort militaire, mort par la guerre, de cette manière que je n'avais pas prévue, qui sort de tous les cadres et de toutes les lois, mais belle, même volontaire. » Voilà, selon M^i^ Louise Clermont, qui le relata dans le beau livre consacré emile Clermont.
à la mémoire de son frère (Emile Clermont, sa
vie, son œuvre), au bout de peu de temps, ce qu'il écrivait. Et ce qu'il ajoutait de PÉGUY, sur son carnet de guerre, en pensant à la mort de ce poète qu'il admirait, ne fait que renforcer encore son idée dominante : l'idée de sacrifice. « Transformé au jour de sa mort, écrit-il de Péguy ; un point final à son œuvre, tout à coup complète, détachée de la matière, détachée des choses terrestres, signée : un ensemble clos, vivant, achevé ! »
Aller « aussi loin dans le don de soi qu'aucun homme est jamais allé » et cela d'autant plus que cet homme « sait le prix de son sang », le prix du sang qu'il « offre », ainsi, d'autre part, s'exprime Henri Ghéon en pensant à son ami le lieutenant de vaisseau Dupouey dont les Lettres posthumes, présentées par André Gide, sont si admirables. Le don, le sacrifice, l'offrande, voilà -presque joyeusement -- ce qu'ont apporté, à leur patrie et à leur Dieu, un Péguy, un Clermont, un Psichari ; voilà ce que le poétique et frêle André
Lafon, mort en juin 191 5, dans un hôpital de Bordeaux, des suites de maladie contractée dans le service, affirmait à son tour par ces mots : « Je me mets disait-il, aux mains de Dieu, et me tiens prêt à répondre à son appel. »
Après L'Elève Gilles, qui semble un peu son portrait vivant, et qui avait obtenu à l'Académie française le grand prix de littérature, Lafon avait publié' La Maison sur la rive, « une grave, douce et virile nouvelle » (Henri Brémond) dont le charme austère étonna de la part d'un si jeune écrivain. Mais, entre temps, André Lafon, auteur de La Maison pauvre et de Poèmes provinciaux^ n'avait cessé d'être cet intimiste lyrique dont Barrés a écrit qu' « il appartient à ce petit groupe dont Francis Jammes est le représentant le plus caractérisé et que l'on peut rattacher aux inspirations religieuses, domestiques et passionnées de Lamartine dans son sublime Jocelyn. »
Travaillant de jour et de nuit, absorbé tout
entier dans son obscur labeur du Ministère de la
Guerre, Pierre Fons, le parfait prosateur de La
Divinité quotidienne et de UOjfrande au mystère ^ le
poète inspiré de L'Heure amoureuse et funéraire,
laissa lui aussi, comme Lafon, loin du front des
armées, sa vie s'épuiser dans une tâche ingrate.
Admis en février 1917, à l'hôpital militaire du
Val-de-Grâce, il fut, peu de temps après, transporté
à Cambo, et c'est là qu'il succomba, le 23 avril de
André Lafon ^^ même année. Peu de temps avant sa mort, son
évolution mystique s'était accentuée. Pour cette
raison, dans le cortège des écrivains croyants, à côté d'un Péguy, d'un Dupouey,
d'un PsiCHARi, d'un Lotte, nous n'avons garde d'oublier Pierre Fons.
Ici, cependant, nous touchons à une autre catégorie d'écrivains, non moins vaillants, abattus comme les précédents dans le combat farouche ou morts des suites de leurs blessures : le puissant, le divers, l'original Guillaume Apollinaire (dont il sera parlé dans un autre fascicule de cette collection) ; Adrien Bertrand, le plus gentil esprit vohairien qui fut jamais ; Albert Thierry, qui avait reçu l'enseignement révolutionnaire et dont les Carnets de guerre, publiés par la Grande Revue, retracent le stoïcisme, la grandeur d'âme et le dévouement; enfin Louis Pergaud, un maître romancier, peintre animé de la vie rustique et des animaux, et dont le moins qu'on puisse dire est qu'il faisait de la nature sa seule croyance.
« U Appel du sol, qui obtint le prix Goncourt, très noble et très fier ouvrage
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
où les pages descriptives sont parmi les plus poignantes que les combattants aient produites. » Ainsi s'exprima M. André Billy, dans la notice qu'il écrivit à la mémoire d 'Adrien Bertrand. Prosateur, ce dernier était également poète. Il l'était avec cette pointe de paganisme marquée au coin du bon lettré dont ses deux recueils lyriques : Les Jardins de Priape et Les Vergers de Cypris demeurent l'expression élégante ; enfin, il l'était encore jusque dans ces exquises réminiscences voltairiennes qu'il assembla, avant d'expirer, dans cet ironique, amer et souriant recueil qu'il intitula UOrage sur le jardin de Candide. Atteint, dès 19 14, d'une blessure qui finit par être mortelle, Adrien Bertrand se savait depuis longtemps condamné. « Il fallait l'opérer toutes les semaines », dit son ami, M. Billy. Malgré tout, avec un surprenant courage, Bertrand écrivait encore. « Il écrivait dans son lit, au crayon. C'est dans son lit que fut composé U Appel du sol. Le même hiver, il fit représenter au Théâtre Français La Nouvelle Bérénice. Triomphant hiver! Hélas! le dernier... »
Non moins que Bertrand, et tout autant que lui, sinon dans une forme aussi raffinée au moins dans un style impec- /40^
cable et d'une trame robuste, un autre écrivain combattant, ^ jiv*^^ Albert Thierry, tué le 26 mai 191 5, à Aix-Noulette (il était ^^
né à Montargis en 1881), avait, l'un des premiers, répondu à cet Appel du sol dont Bertrand a parlé. Aussi socialiste que Bertrand était républicain, élevé à cette grande école de PÉGUY qui fut si féconde et dont les lettres de tout un temps reçurent l'empreinte, Albert Thierry avait éprouvé, aussitôt Albert Thierry le début des hostilités, la nécessité d'accourir à la défense de tout cela qui est notre patrimoine : non seulement les monuments et les chefsd'œuvre, mais « ces belles campagnes moissonnées », et « ces belles eaux, et ces chers arbres ! « Ah ! mourrai-je, disait Thierry, sans pouvoir dire combien faime la douce douceur de la terre? » Ou bien, encore dans le même carnet, il écrit jusqu'à quel point il aime « cette lumière française qui fait tout voir et par qui tout est voilé. »
De tels accents sont poignants, et chez l'auteur du Sourire blessé et de L'Homme en proie aux enfants, révèlent une âme haute, et dont on n'a pas dit assez, peut-être, tout ce qu'elle renfermait de ferveur et d'amour. Pour moi, tout comme Paul Desjardins, tout comme Barrés qui lui rendirent, hommage, je ne sépare pas le souvenir d 'Albert Thierry de ces Carnets de guerre où il mit le meilleur de lui, ces Carnets où il tint à rendre un hommage si fervent et si simple à la mémoire des écrivains qui le précédèrent dans
mfm
Louis Pergaud.
l'hécatombe : Alain-Fournier, Ernest Psichari ou Charles Péguy. « Je l'aimais, dit-il doucement de ce dernier, je devais beaucoup à son génie. »
Louis Pergaud, de même qu 'Albert Thierry, avait été instituteur ; ainsi qu 'Adrien Bertrand, il avait reçu le prix Concourt. Si je le place ici auprès d'eux, c'est que, comme eux, il avait un idéal, si j'ose dire, démocratique, et que, comme eux, il avait un grand talent.
M"^^ Rachilde, qui l'appelle maternellement notre prix Concourt (et de fait, Pergaud était le prix Concourt du Mercure de France, année 1910) a laissé de l'auteur de Goupil à Margot, du Roman de Mirant, de La Revanche du Corbeau, de La Cuerre des boutons et de tant d'autres écrits voués à l'étude de l'homme et des animaux, un portrait où elle le représente « droit et haut, de cette race de chefs primitifs qu'on nommait chefs parce qu'ils dépassaient les autres de tout le front et que leurs yeux étaient exercés à voir de loin. »
La caractéristique d'une telle guerre, en qdi se confondirent, sous le même uniforme, toutes les conditions, tous les états, ce fut d'établir un rapprochement entre les castes, ce fut de créer, devant le danger et devant la mort, cette sorte de lien venu de la ressemblance des épreuves et de la communauté des souffrances. A ce point de vue, rien n'est plus éloquent que de voir se rapprocher, se confondre et souvent s'unir dans un destin unique beaucoup de ces écrivains dont l'origine était si dissemblable : à côté d'un Thierry ou d'un Bon- NEFF, le comte Lionel des Rieux, auprès d'un Péguy un Léon de Montesquiou, non loin d'un Pergaud, ce vicomte Robert d'Humières dont l'illustre écrivain anglais Rudyard Kipling, qui l'avait connu et apprécié, a dit que c'était une grande âme et un gentilhomme chevaleresque : « ...Créât mind, a chivalrous gentleman... »
RoBHRT d'Humières.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Lucien Rolmf.r.
Placer à la suite de Robert d'Humières, traducteur des Limes de la Jungle, auteur du Livre de la Beauté, des écrivains de caractère si différent, mais reliés entre eux par ce même sentiment d'idéal, de noble élévation qui animait ce fin poète, ce pur prosateur et ce grand lettré, c'est ce qu'approuveront tous ceux qui approchèrent de Lucien Rolmer et de Jean Florence, enfin quiconnurent Gauthier- Ferrières et Paul Acker.
A Lucien Rolmer, M. Camille Mauclair, qui avait élevé déjà un beau tombeau à Robert d'Humières (Préface au Livre de la Beauté), dressa aussi un cénotaphe. C'est dans ce Bulletin des écrivains d'août 1916, dans lequel sur l'enthousiaste poète des Chants perdus, le romancier des Héritiers de Madame Fornoul, il rappela de pieux souvenirs et définit le talent sincère et fougueux de cet écrivain. M. J.-Jean Desthieux a, d'autre part, dans la revue Le Divan (novembre 1917) relaté les circonstances dramatiques de la mort de ce petit Provençal nerveux et trapu : la tranchée dans laquelle il se battait ayant été prise, et « comme il refusait de se soumettre, l'officier prussien, froidement, lui brûla la cervelle. »
C'est également la tête brisée, mais dans un accident d'automobile qui se produisit en service commandé, à Neuhausen,en Alsace, le 27 juin 1915, que mourut Paul Acker. Par des interviews d'une charmante malice, d'élégantes comédies, mais surtout des romans ayant pour cadre l'Alsace, notamment Les Exilés, Les Demoiselles Bertram, etc., ce subtil conteur avait conquis une réelle notoriété. (Voir, sur Paul Acker : Henry Bordeaux, Trois tombes, Paris, 191 5.)
Pour Gauthier-Ferrières, n'est-ce pas lui qui avait rapporté, dans un charmant livre consacré à l'auteur de Sylvie, ces propos de Gérard de Nerval : « Où vais-je? Oii peut-on souhaiter d'aller? Je vais audevant du printemps, je vais au-devant du soleil... Il flamboie à mes yeux dans tes brumes colorées de VOrient. » Hélas! en écoutant l'insidieux conseil, en deman-
Paul Acker.
dant à partir comme brancardier à l'armée d'Orient, le poète des Ombres heureuses, de La Belle matinée, de La Romance à Madame, du Miroir brisé, allait pour ainsi dire, de lui-même, au-devant de son destin. On connaît la fatalité de celui-ci ; ce n'est pas sans une ironie assez crâne que l'accueillit Gauthier-Ferrières :
Comme mon fusil, ma pipe est bouchée, Je n'ai plus de feu, même en amadou, Et j'attends la mort dans quelque tranchée Par un coup tiré nul ne saura d'où...
Ainsi, le 17 juillet 191 5, dans le cimetière même de Sebdul-Bahr, aux Dardanelles, fut tué, d'une balle au ventre, celui dont son ami, M. Albert-Emile Sorel, a dit qu'il achevait « sa vie terrestre par le seul acte qui parût digne de sa belle âme, et qui faisait, de son dernier geste, le plus beau poème qu'il eût rêvé jamais d'écrire. »
Autant qu'un Robert d'Humières, un Gauthier-Ferrières, un Lucien Rolmer, tant de ceux enfin que moissonna la guerre en ces années de deuil et de sang, Jean Florence avait placé son idéal dans la Beauté. Cette beauté insaisissable, cette eurythmie, au radieux visage, d'une perfection impossible, Florence savait bien qu'il n'appartient pas aux hommes de la saisir. « La beauté parfaite n'est pas de ce monde, disait-il. La vie est une poésie parfaite. Mais la parfaite beauté n'est pas vivante, et c est peut-être la mort. » {La Phalange y 20 juin 1910.) Ainsi cet écrivain délicat, ce savant lettré, auteur des essais les plus subtils, des dissertations métaphysiques les plus ingénieuses, avait abouti à cette découverte décevante, à cette conclusion hautement baudelairienne d'une mort et d'une beauté sœurs, en quelque sorte fondues dans une image unique, et telles qu'un poète peut les imaginer en rêvant à Platon et à Vinci. Et c'est ce qui fait que M. Jean Royère, en étudiant tous les aspects de cette pensée si personnelle, a été amené à dire : « A y regarder de près, la théorie de Jean Florence est une doctrine de droit divin de l'Art et de la Pensée et comme une sorte de classicisme éternel. »
Cette éternité, à laquelle il rêvait pour l'œuvre d'art d'un parfait contour
Gauthier-Ferrières.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
et d'une sereine beauté, on peut dire que Jean Florence en résolut l'énigme obscure au combat de Neuville-Saint-Vaast, le 6 juin 1915,1e jour 011, frappé par une balle ennemie, il tomba à trente-deux ans.
De divers écrivains politiques, sociaux, régionalistes ou religieux tués à la guerre.
Le biographe informé de Jean Florence, et son confrère à La Phalange, M. Jean Royère a pu, non sans un certain accent véridique, écrire, de cette pensée si souple et si déliée de son ami, qu'elle ne répugnait pas, par le jeu de ses nuances mêmes, le prisme de ses mille facettes, à ceux que cet auteur appelle « les théoriciens de V Action française y. Et théoriciens de V Action française, voilà ce que se trouvent être, précisément, à côté d'un des Rieux ou d'un Gilbert, ces écrivains si hautement combatifs et si nettement Français, tous immolés dans le sacrifice : un Alfred de La Barre de Nanteuil, un Octave de Barral, un Léon de Montesquiou, voire un Noël Trouvé, un Maurice Luthard, un Joseph de Bonne, un Louis de La Salle, un André Fernet.
De ce dernier, l'un de ses amis, M. Gilbert de Voisins, a montré la fin audacieuse. « Vous savez, dit-il, comment il est mort. Près d'un mois, on fut à son sujet dans la plus noire incertitude. Aucune nouvelle. On le croyait prisonnier, on le croyait disparu, on le croyait sauvé, on se leurrait de n'importe quel espoir... et puis on sut, qu'aviateur, il avait été frappé en plein vol, qu'il était tombé les ailes brisées. » {Le Divan, mars 1917.) André Fernet avait publié, en 1910, un roman, V Ascète, et trois ans plus tard, fait représenter à l'Odéon un drame en trois actes : La Maison divisée, dont le succès fut réel. A Louis de La Salle, on devait également un roman : Le Réactionnaire, deux recueils de poèmes charmants et singuliers : Impressions de voyage et autres et Les vaines Images.
A Noël Trouvé, tué au combat de Dannevoux, dans la Meuse, le i^'' septembre 1914, Charles Maurras a consacré un monument. Je dirai que c'est dans ce recueil de Tombeaux (Paris, 192 1), si nostalgique — hélas! — et si nombreux, que je ne puis jamais l'ouvrir sans penser à cette allée des Alyscamps où vint Mireille, cette allée funéraire que j'ai vue à Arles et que le vent de la Provence, en passant au travers des cyprès, emplit de je ne sais quelle plainte
sourde et majestueuse. Dans ce recueil, M. Charles Maurras n'a pas rendu justice au seul Noël Trouvé. Il a célébré aussi, comme il convenait, non seulement La Salle et Trouvé, mais Barral, mais Nanteuil, mais Maurice LuTHARD, et ce vicomte Joseph de Bonne, auteur de La Lumière de Sicile^ récits de voyage, lequel, devenu lieutenant de tirailleurs, fut tué, le 25 septembre 191 5, en entraînant sa compagnie ; enfin, il a rendu hommage à ce Charles Benoît, que M. André Thérive, d'autre part, a représenté « Provençal de vieille souche, pèlerin de Maillane, assidu aux Martigues, féru de félibrige » et qui, dans de fines pages sur Racine à Uzès ou La Tristesse d'Aigues-Mortes, enfin le Tamaris et r Olivier, a donné la mesure de son talent. ^
Frappé le même jour que Joseph de Bonne, Léon de Montesquiou, dont la place dans ce choix de Tombeaux est si magnifique, fut tué à Souain, à la tête d'une compagnie du 2^ régiment étranger, également à l'automne de 191 5 (le 25 septembre). D'une âme naturellement noble et nette comme un fer d'épée qui n'a jamais failli, il avait donné à ses livres toute sa pensée, communiqué à ses écrits toute sa ferveur. Son Système politique d'Auguste Comte est si admirable que les positivistes mêmes sont, à tout moment, appelés à s'y reporter. Les Raisons du nationalisme, Le Réalisme de Bonald, UŒuvre de Frédéric Le Play, des Notes sur la Roumanie, demeurent parmi les principaux de ses écrits. Mais, surtout, comment négliger cet ouvrage si courageux, si franc, d'une portée historique si vaste : 1870, dans lequel l'auteur étudie avec tant de conscience ces « causes du désastre » d'hier, génératrices fatales des catastrophes et des deuils d'aujourd'hui ?
Puisque LÉON de Montesquiou comprenait si bien Auguste Comte, et puisqu'il avait su, de sa doctrine, tirer de si justes conclusions, n'allons pas plus avant, dans ce champ des martyrs, sans nous rappeler un mot que le grand philosophe positiviste a prononcé une fois en parlant de cette « armée invisible des morts » qui, sur le champ de bataille « a plus combattu que celle des vivants ». Ces morts, avait dit Emile Clermont, cité par Daniel Halévy, peu de temps avant d'en rejoindre lui-même « l'armée invisible », « il faudra y penser ». Et c'est bien ce que nous voulons faire, en nous efi^orçant à nommer ici, non seulement les personnalités très hautes dont furent privées les lettres françaises, mais encore en essayant de grouper, dans ce fascicule, nombre de ceux — moins connus — qui étaient appelés dans l'avenir à donner à celles-ci un éclat et un rayonnement insoupçonnés.
Après nous être incliné devant les écrivains qui avaient fait leur mot d'ordre de la tradition, comment ne pas saluer maintenant ce groupe des poètes et des
LES ECRIVAINS MORTS A LA GUERRE
prosateurs israélites dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ont aidé par leur geste à cette tradition à se maintenir? Tout à l'heure, c'était Jean Florence dont M. Bergson lui-même n'a pas craint de dire que c'était « un esprit de premier ordre, pénétrant, vigoureux, original ». Et maintenant, nous voulons penser à Georges David qui, sous le nom de Jacques Balder, avait publié de chantants poèmes ; à Georges Lévy, professeur et esthéticien, à Roger Cahen, à Robert Hertz, enfin à Amédée Rothstein, physionomies affinées, délicates, savantes, et dont M. Maurice Barrés (Les diverses Familles spirituelles) a dit qu' « elles offrent quelque chose de rare et de singuHer ». Enfin, Maxime David est là, qui avait écrit des études sur Hume ; et Robert Eng, qui était socialiste aussi sincère qu'excellent poète ; Emile Hayem, tué le 23 août 1914, à Brunstatt, près de Mulhouse, en menant la charge ; enfin, le ravissant poète d'Et puis voici des vers, Au souffle des mois, Joseph Cahn, mort des suites de ses blessures en 1917!
« C'est l'attente d'une France nouvelle qui nous tient tous en suspens. » Voilà ce qu'auraient pu dire alors ces soldats ; et voilà les mots — vraiment pathétiques en leur signification — que, d'après Pierre Foncin, Henry Cellerier, l'auteur de La Politique fédéraliste, avait placés précisément en épigraphe à cet ouvrage qui ne fut pubHé qu'après la mort de l'auteur (disparu le 27 septembre 19 14).
De la terre provinciale, de la vieille et forte glèbe, de même que Cellerier, était venu aussi Paul Cornu, Paul Cornu que Péguy avait estimé, et dont Les Cahiers du Centre n'étaient pas sans ressembler, par plus d'un détail, aux Cahiers de la Quinzaine. Enfin, originaire du même Centre (puisque c'est de l'Auvergne!) était accouru Jean l'Olagne, de son véritable nom Jean Angeli, à qui M. Henri Pourrat, dans son livre Les Jardins sauvages, a rendu justice et dont le lyrisme populaire, gonflé de l'air des montagnes, avait comme cet air même, quelque chose d'âpre et de salubre.
D'autres montagnes, puisque c'étaient lesPyrénées, Louis Dulhom-Noguès, l'un des soldats de la Marne (tombé à Marcilly, le 8 septembre 19 14) avait gardé la nostalgie et, dans La première Gerbe, chanté la splendeur. Mais Joseph DE Joannès-Pagan, venu de Marseille comme Noguès des Pyrénées, dans son recueil : Les Sons graves et doux, s'était montré poète. Enfin, Joseph Compagnon, dans ses juvéniles Poèmes, avait célébré la Comté ! Cependant que, de la Vendée, Raymond Cottineau, (qui signait Jean L'Hiver) avait répondu à l'appel des armes. Raymond Cottineau avait appartenu à ce groupe des « Loups » dont Belvai^tDelahaye, tué lui-même à la guerre, avait été l'animateur.
Mais de toutes nos provinces, si souvent atteintes, il semble que ce soit celle-là, la patrie de Mireille, la terre du félibrige et des cigales, la Provence enfin, qui ait été frappée le plus durement. De cette contrée des parfums et du soleil, de ce domaine des fleurs et des belles filles — on ne le dira jamais assez! — les fils d'Aubanel, de Roumaniiie, de Mistral, sont venus en nombre! Et, quand nous disons « fils de Misiral », cela est vrai. Mistral, peu d'années avant sa mort, avait donné l'accolade à l'un de ses jeunes compatriotes tué à la guerre, cet inspiré Ali.xandre Peyron, dont Lou Pœmo di sqiilitudo avait conquis son suffrage. Et de même à Frédéric Charpin, sorte d'apôtre, esprit religieux et fort, le maître de Maillane, avait tendu la main : « Vivo Frédéric Charpin, vive Frédéric Charpin, ni ennuyeux ni maussade, vif et gai comme une fauvette sur un pin ! » s'était-il écrié une fois. Hélas! le lieutenant Frédéric
Charpin, le 27 août 1914, devait succomber à Courbessaux, auprès de Nancy, atteint d'une balle à la tête.
Ainsi, plus de vingt-cinq écrivains et poètes du FéHbrige tombèrent au champ d'honneur. C'est un lourd tribut ; et elle est bien poignante l'inscription placée par Marcel Provence en tête de Lou Deluhre, le bulletin consacré à la mémoire de ses compatriotes et de ses amis, les aèdes et les prosateurs de la revue Les Quatre Dauphins : « An douna soun sang pèr la Grando Franco » (« Ont donné leur sang pour la Grande France »). Et là se lisent, à côté des noms de Charles Benoît, de Charpin, de Dulhom-Noguès, de Lionel des Rieux, ceux d'ALPRED Gabourdès, Elisée Gonnet, Paul Véran, Octave de Vitrolles, de Roger Brunel, de Pierre Jourdan. « Jourdan, des Rieux, Lombardon, Arné, Bernard, l'Allemagne (dit Marcel Provence) nous a tué tout cela, le meilleur de notre espoir, la moisson promise à la terre provençale. Que penser ? Qu'écrire } Ces pertes sont irréparables. »
FitÉDÉRic Charpin.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Toujours la grande hécatombe :
Historiens, Critiques, Philosophes, Voyageurs, Sociologues, Journalistes, Romanciers.
Montrons maintenant comment la guerre, après avoir durement frappé nos provinces géographiques, nos collectivités nationales, appauvrit de même ces autres provinces de l'intelligence que sont — à nos yeux — tant de beaux domaines du talent et de la création.
Historiens, archivistes, érudits, légion admirable de ceux qui remontent dans le passé pour rechercher et découvrir les assises du présent, voilà ce que furent ces autres écrivains ravis par la mort à notre gratitude. D'abord Albert Malet, sorte de fils spirituel de Michelet, mais avec plus de science, et dont un écrivain qui fut son élève attentif, M. René Bizet, a pu écrire « qu'il aimait l'histoire comme on aime un art ; il en devinait les mystères ». Puis François- Laurentie, tué en 191 5, à Blangy, devant Arras, dont toutes les pages étaient judicieuses ; enfin Joachim Merlant, dont le livre sur Senancour, le travail intitulé De Montaigne à Vauvenargues sont de premier ordre. Ce sont, certes, de grands vides que laissa leur départ.
Mais Charles-Léon Bernardin, capitaine comme Joachim Merlant, et qui succomba comme lui des suites de ses blessures (en 1914), était un des bons historiens de la Lorraine. L'un des futurs maîtres de l'histoire était aussi René Sturel. M. Gustave Lanson, qui avait aidé à la formation de cet esprit si laborieux, a montré quel désastre, pour l'étude de notre xvi*^ siècle, amena la disparition d'un écrivain à qui nous devions déjà d'importants mémoires sur Amyot et sur l'hellénisme au temps de la Renaissance. Collaborateur au Correspondant, Max Doumic, à qui ses mérites d'architecte permirent d'être, à côté de Barrés, l'un des défenseurs des églises menacées, eut ce sort singulier de tomber, pour ainsi dire, en vue de la plus belle de toutes nos églises de France, cette cathédrale de Reims qu'à la tête de ses braves légions de volontaires polonais il projetait de délivrer. Pour Robert Cernay, de son véritable nom Robert DE Fréville, dans le sillage de Taine, il était venu aussi à l'histoire. La guerre le ravit à l'avenir qui l'attendait.
L'avenir! C'était lui qui devait couronner le puissant effort critique de Pierre-Maurice Masson, professeur de littérature française à l'Université de Fribourg, auteur d'une étude sur Fénelon et Madame Guy on, d'un Ouvrage sur Madame de Tencin, enfin de trois volumes consacrés à la Religion de Rousseau
et dont un éclat d'obus, reçu en Lorraine, le i6 avril 1916, vint interrompre brutalement la carrière. A ses côtés, méritent de prendre place ces brillants écrivains d'art : Emile Bertaux, pour qui l'Italie de la Renaissance n'avait plus de secrets ; Jean de Foville subtil critique de la peinture ; Jules Ecorcheville, le musicographe si informé, dont M. Vincent dlndy, au nom de tout le monde musical, a pleuré la perte ; Joseph Déchelette, honoré par Camille Jullian, en raison de ses travaux sur la Gaule primitive, d'un splendide hommage.
Mais ici se pressent, en farouches cohortes, ces morts, tous ces autres morts : un historien comme Georges Mathieu, salué aussi par Jullian ; un avocat lettré comme Eugène Nolent, le critique Pighetti de Rivasso, Claude Lefilleul (pseudonyme de Philippe Gonard) dont le poète lyonnais Louis Pize a écrit que le nom « ne doit pas être séparé de ceux de Péguy et de Lotte ». Pour le P. Gilbert de Gironde, l'écrivain catholique, M. Armand Praviel n'a pas failli à retracer sa fin sublime. Atteint « d'une balle au front au moment où, à genoux dans une tranchée, il priait devant le corps d'un de ses hommes qui venait d'expirer », le P. de Gironde succomba en donnant l'exemple de ce sacrifice auquel il s'était voué depuis longtemps en entrant dans les ordres.
Ecrivain catholique était de même Pierre Rousselot, disparu aux Eparges en 191 5 ; enfin, ces autres moralistes et philosophes bien dignes de figurer à côté de tels émules : Augustin Cochin, fils de feu M. Denys Cochin, dont les travaux sur la formation révolutionnaire depuis 1789 font autorité ; puis son cousin Claude Cochin, lequel, avec une forte maîtrise, en étudiant le Jansénisme et en se faisant le publicateur de Lettres inédites du Cardinal de Retz, s'était tourné, lui aussi, du côté de l'histoire. M. Abel Lefranc, professeur au Collège de France, a pu exprimer à quel point ce dernier, bon travailleur des lettres et loyal écrivain, laissa, après lui « avec des travaux qui feront vivre son nom, un grand exemple ».
Un grand exemple! c'est ce que transmirent après eux, autant que les écrivains que nous venons de nommer, tant de romanciers, tant de poètes, non dénombrés encore dans ce fascicule, et dont il serait injuste de taire le souvenir : Jacques Nayral, tué le 20 décembre 1914, d'un, coup de baïonnette dans une charge, à qui nous ne devons pas que des œuvres en prose, mais La Dentelle des heures, fort aimable poème ; Sylvain RoyÉ, auteur du livre de U Holocauste, et qui n'avait pas moins de courage que de talent ; Gustave Valmont, tombé à trente-trois ans, le 6 septembre 1914, auteur d'un recueil qui ne portait guère un titre guerrier : UAile de V amour ; Georges Audibert, tué le 28 septembre 191 5, et qui, par une sorte de fatale prescience, avait donné
LES ECRIVAINS MORTS A LA GU1<:RRE
à son choix de poèmes juvéniles, ce titre effrayant : Sous les yeux de la mort ; André Bréval, tué à Nieuport dans une tranchée; Gérard Mallet, qui avait pubhé un recueil plein de mâles promesses : Heures et Rêves ; enfin, Roger Vincent, Français d'Afrique, tué le 9 mai 191 5, devant Neuville-Saint- Vaast et dont de chauds et vivants poèmes empêcheront la mémoire de périr.
C'est à propos de Gérard Mallet que M. Jean-Louis Vaudoyer put écrire justement, en nommant cette foule des écrivains qui n'avaient pas atteint encore à la renommée et au grand public : « Guynemer exista ; Gouraud, Foch existent ; mais il y a surtout la Figure innombrable et innommée. » Cette Figure anonyme et majestueuse des morts, c'est la même que l'inspiré poète et valeureux combattant Gabriel-Tristan Franconi avait entendu caractériser par cette autre appellation : Un tel de Varmée française, dans laquelle il semblait qu'il eût voulu magnifiquement (lui qui vécut et mourut en brave!) enfermer le symbole de la foule immense à laquelle se trouvent confondus tant des nôtres, tant d'écrivains, de rimeurs charmants, de conteurs adroits ou forts dont il n'a été que peu parlé : depuis l'auteur des Ombres tremblantes ou des Pavots gris, le souple et fin Pierre de Rozières, lequel nous promettait également un roman : Le Vendangeoir aux Trois-Fontaines : ou bien ces poètes encore : Marcel Toussaint, tué à Saillv-Sallisel sur la Somme comme. Louis Gendreau l'avait été à Crouy, jusqu'à Jacques Baguenier-Desormeaux, dont Marjolaine ou les Songes au Bois-dormant annonçait un fier et gentil poète !
Et là encore ce n'est point tout. Et il serait injuste de méconnaître Julis DupiN, Georges Pancol (Virginy, tombe 556J, dont les Journaux posthumes témoignent, autant que les vers, d'un don ineffable et d'une parfaite noblesse ; Pierre Corrard, prosateur et romancier ; Louis Champeaux, Paul Feuillatre, Charles d'Ollone, également poète ; Joseph Brydon, Robert Drouin, Olivier Diraison-Saylor, auteur des Maritimes ; Paul Fiolle, tombé à Herbécourt, dans la Somme, où il servait en qualité d'aide-major (au 4^ colonial) et dont le talent était tout balzacien ; Léo Byram (capitaine Brevet), dans le roman colonial un émule d'EMiLE Nolly ; puis ce vaillant Maxence Legrand» auteur de La Bataille perdue ; Raymond Guasco, secrétaire du journal L'Opinion, le fin conteur de John BidVs Island, porté d'abord disparu ; enfin, maints journalistes et non des moindres : Hugues Destrem, Guy de Cassagnac, Henri
Gabriel-Tristan Franconi.
Chervet, dont M. Jacques Boulenger, qui Ta bien connu, a dit que « c'était un homme de grand cœur et que son amitié était délicieuse ; » Henry du Roure célébré par l'abbé Brémond comme André Dupont, au talent si puissant et si divers, l'avait été par Léon Bloy.
O terre,
avait chanté, dans une élévation, bien avant qu'une balle le frappât lui-même, mais en pensant à tous ces morts dont nous venons d'assembler les cohortes, le jeune Charles de Fontenay :
O terre que nous défendons, nous f avons creusée comme pour nous planter vivants, nous enracinant en toi, afin de te mieux défendre, barrière volontaire des pieux de nos corps respirants reliés entre eux par V enchevêtrement des inextricables fils de notre amour...
L'appel du sol, n'est-ce pas Bertrand ? L'appel des armes, n'est-ce pas Psichari ? Voilà, depuis le début jusqu'à la fin du grand conflit, ce qui rassembla tous ces enfants des lettres. Le dernier qui l'entendit, le dernier qui succomba — ô ironie amère — le ii novembre 191 8, fut encore l'un des nôtres, ce jeune poète François Lafond, dix-huit ans, si doué et si charmant, lequel, comme marqué par son destin, avait devancé l'appel! Jusqu'à la fin il avait rimé :
Adrien Bertrand
... Les morts que l'on oublie Surgissant tout poudreux encor du sol natal, Ivres, se pencheront dans le vent matinal Pour y surprendre un peu de fanfare affaiblie...
L'Oubli des morts ! Montfort aujourd'hui s'insurge contre lui. Il s'est rebellé, Maeterlinck! Et c'est quand il a écrit, si justement : « Ils ne meurent pas à Vheure qu'ils descendent dans la terre, mais à mesure qu'ils descendent dans l'oubli. » C'est pour nous élever contre un pareil oubli, contre la mortelle indifférence dont sont menacés tant des nôtres que ce chapitre, tout imparfait, tout incomplet qu'il soit, a été composé, très humblement.
LES SALONS LITTÉRAIRES
MAXIME REVON & PIERRE BILLOTEY
Les salons littéraires de notre époque ne laisseront pas vraisemblablement dans l'histoire la trace éclatante qu'y ont laissée ceux de M"^^ du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de M"^© GeofFrin, de M^e Necker, de M^e Récamier. Le temps est fini d'une civilisation délicate et supérieure, limitée au cercle d'une société choisie. Les journaux ont tué les salons. Les écrivains se rencontrent et
causent, aujourd'hui, rédaction et dans les bien que la plupart réunions devenues nés où les personnes plus en plus rares, années du xix^ siècle core quelques salons portants, nous n'en 1914, que de seconaucunen 1920. Quant et des autres sur les mement difiicile à se définir, dans le cas me l'influence d'une un groupe de littérad 'entre eux qui agit