L'ACADÉMIE FRANÇAISE
de 1895 à 1920
par Maxime REVON et Pierre BILLOTEY
Fondée en 1636 par un homme comme le Cardinal de Richelieu, l'Académie française est demeurée fidèle à ses origines : après trois siècles, elle continue de briguer le gouvernement des lettres, en subordonnant l'art à des considérations morales et politiques. Elle demeure ainsi dans son rôle, qu'on ne
peut critiquer si de son fondateur, pas d'abord littéelle veut être une On sait que, son occupation rédiger une gramun dictionnaire, fut jamais entretionnaire, remis chantier, en est cinquième édisible d'exagérer dictionnaire : car nit le prétexte sous dans l'Assemblée soldats, savants hommes du monme de fournir la
Cliché Laur
Sceau de l'Académie Française (Gravé par Warin)
l'on songe au but L'Académie n'est raire : avant tout, puissance, primitivement, devait consister à maire française et La grammaire ne prise, mais le dicsans cesse sur le aujourd'hui à sa tion. Il est imposl 'importance de ce c'est lui qui fourlequel on attire chefs de l'Etat, illustres, prélats et de. Ils sont à mêdéfinition des ter-
mes spéciaux. Un maréchal de France saura dire, mieux qu'un poète, ce qu'il faut entendre par le mot stratégie, et c'est un mathématicien qui peut expliquer exactement ce qu'est Valgèbre. Ainsi de suite. Mais on sent bien que c'est pour briller, autant que pour s'éclairer que l'Académie s'environne de tant de lumières.
Richelieu montra, dès le début, qu'il n'avait pas entendu créer inutilement une autorité morale si haute. Afin de marquer qu'elle devait régenter le monde de l'esprit, il lui demanda de juger le Cid, et il lui indiqua en même temps le jugement qu'elle devait rendre. L'Académie obéit ; son premier acte fut donc un acte inspiré par des considérations morales, politiques et personnelles. Ce lointain précédent semble gouverner encore l'activité de l'Académie. Ses adversaires s'en indignent, à tort sans doute, puisqu'il n'apparaît point que l'Assemblée ait un réel pouvoir sur l'esprit français, ni qu'elle influence le développement de la littérature.
Il est bon, cependant, d'admettre que l'Académie représente, aux yeux du monde, une gloire nationale indiscutable. Tous les Académiciens qui ont voyagé plus ou moins officiellement à l'étranger, certifient eux-mêmes que leur titre y est encore plus admiré que leur mérite individuel.
Lorsque des souverains amis viennent à Paris, parmi les visites qu'ils font à nos grandes institutions, ils en réservent une à l'Académie.
Rappelons la séance où l'Académie accueillit le Tsar et l'Impératrice de Russie, le 7 octobre 1896. Ernest Legouvé prononça un discours ; François Coppée lut des strophes de sa façon. Evénement considérable dans les annales académiques et qui illustre les vingt-cinq années dont nous parlons ici.
L'influence que l'Académie exerce sur les lettres apparaît faible et plutôt négative. Elle favorise, évidemment, un académisme littéraire assez répandu, et qui dit académisme dit imitation, contrainte, refoulement de l'originalité. Mais les écrivains qui s'adonnent à cette platitude décente seraient sans doute incapables de mieux faire et l'on doit simplement déplorer les encouragements qu'ils reçoivent de l'Institut. Quant aux talents authentiques, ils ne périclitent pas pour cela et ils créent selon leur force, comme s'il n'existait point d'Académie. D'autant que celle-ci ne régente pas, comme celle des Beaux- Arts, une école. Elle n'oppresse personne, elle imite le Diable : elle se borne à tenter les gens.
Il est vrai que l'Assemblée des Quarante égare les lecteurs en leur signalant comme excellentes des œuvres fades de la production contemporaine. Les livres drus en pâtissent, et cela semble fâcheux. Or, c'est ici, justement, que l'Académie joue un rôle supérieurement utile, bien malgré elle : elle oblige les indépendants à se surpasser. Et puis, si pour mieux voir nous prenons un peu de champ, une curieuse vérité surgit : le goût public ne se déforme que momentanément ; il affectionne volontiers les platitudes du jour ; il n'absorbe point celles d'autrefois. L'académisme ne le déprime que passagèrement. Qui donc, à présent, se soucie de Ronsard, de Delille, de Baour-
Lormian ? Pourtant, il y a un siècle, l'Académie les recommandait à l'admiration de nos grands-pères, et nos grands-pères les admiraient!
Il faut le répéter, l'influence académique sur le développement de la littérature est presque nulle. Tout juste la fameuse Compagnie répand-elle, pour un temps, quelques brouillards. Mais ils ne sont pas méphitiques et ne tuent rien.
Cependant, l'Académie est riche. Elle a fait fortune au cours du xix® siècle. Une quantité de bonnes gens lui ont apporté, à pleines mains, le plus puissant des moyens d'action. L'argent est devenu un nerf indispensable pour l'Institut, depuis qu'il y a cent fois plus de travailleurs académiques que d'habits verts à enfiler et de bicornes à coiffer. Quand on a trop de clients pour les inviter tous à dîner, il est bon de leur offrir de temps en temps une boîte de cigares à se partager, ou quelques petits fours.
En 1820, Monthyon léguait à l'Académie une fortune dont les intérêts devaient alimenter des Prix de Vertu. L'exemple fut suivi ; dès lors, les héritages et les dons se multiplièrent. Il semble même que la dernière guerre ait augmenté le nombre des gens qui veulent rétribuer la vertu par l'intermédiaire de l'Académie : on connaît les récentes fondations en faveur des familles nombreuses.
L'idée de charger d'une telle fonction une société littéraire peut paraître étrange. Les bénéficiaires de ces prix moraux ne sont pas tenus, en effet, de savoir lire, ni d'être apparentés à quelque écrivain. Mais l'Académie n'est pas une société professionnelle. Monthyon, parfaitement sage, comprit qu'elle constitue, avant tout, une institution moralisante. Il inventa d'utiliser cette tendance et, du
Cliché iavrrvt
Gravure satirique de 1694.
même coup, la développa. Il rendit ainsi un énorme service, non point peutêtre à la vertu, mais à l'Assemblée des Quarante, confite désormais dans l'austérité, et récompensant le Bien sur la terre.
L'Académie française donne une juste idée d'elle-même par sa principale manifestation officielle : sa séance publique annuelle. Celle-ci comporte deux actes, mis en scène avec ostentation. On lit, premièrement, le rapport sur les prix littéraires ; on proclame, ensuite, les prix de vertu.
Les prix littéraires constituent, en somme, la monnaie d'un fauteuil. Ce sont des acomptes. Les persévérants qui les collectionnent arrivent, sur leurs vieux jours, à posséder le fauteuil lui-même. Bien que les récompenses foisonnent, l'Académie les coupe en petits morceaux, les pulvérise pour contenter le plus grand nombre possible de solliciteurs. Ces prix sont l'engrais de l'académisme. Il y a des historiens, des romanciers, des poètes, qui ne travaillent que pour devenir lauréats de l'Académie française.
Telle est la figure de l'Académie, son apparence extérieure, et, en gros, ses rapports avec la Société, une Société composée, dans le cas qui nous occupe, d'écrivains et de lecteurs, telle est, enfin, son attitude.
Attitude qui n'a guère changé depuis les origines. Les distributions de prix lui ont simplement imprimé leur majesté si spéciale. Le fond demeure le même : respectabilité, recherche des puissances morales. Et, parfois, points d'appui pris sur l'actualité, sur la mode, sur certaines coteries.
Essayons, à présent, de démêler dans quelles circonstances se sont opérés en un quart de siècle les changements du personnel académique. Après avoir dessiné la façade de l'édifice, pénétrons à l'intérieur, étudions ce que fut, dans une période déterminée, la vie de cette compagnie si vénérable par son ancienneté.
En vingt-cinq ans, l'Académie n'a pas le temps de se renouveler entièrement ; une période moyenne de trente-cinq années est un minimum nécessaire. Rares sont ceux dont l'immortalité dure un demi-siècle : tel fut presque pourtant le cas de Legouvé (49 ans tout juste).
Le doyen d'élection actuel, M. d'Haussonville, est académicien depuis 1888. Pourtant, en vingt-cinq ans, la composition de l'Académie a beaucoup changé. Parmi ses membres actuels, quatre seulement siégeaient déjà en 1895. Citons-les : MM. d'Haussonville, de Freycinet, Pierre Loti et Paul Bourget.
Pendant la période qui s'étend du i^r janvier 1895 au i^r janvier 1920, on compte, du fait de nombreux remplacements, 91 académiciens.
Parmi eux, on dénombre : 14 hommes politiques, 4 membres du clergé, 4 soldats, I diplomate, 3 professeurs, 5 essayistes, i journaliste, 2 avocats,
Cliché de l'Illnstration
Réception de M. Maurice Barres le 17 Janvier 1907.
4 scientifiques, 2 philosophes, 6 gentilshommes, i artiste, 4 critiques, 8 historiens, II romanciers, 8 poètes et 13 dramaturges, pour autant que ces divisions peuvent ne pas être arbitraires.
Si l'on tient compte des raisons qui les ont fait élire, ces académiciens se
répartissent en deux groupes : l'un, le groupe des littérateurs, l'autre, le groupe qui rassemble des personnages représentatifs d'un grand corps social, et des
personnages ayant rendu d'éclatants services au pays, ou s 'étant particulièrement distingués dans une profession libérale.
Nous considérons comme littérateurs, non seulement les écrivains d'imagination, mais aussi, naturellement, les historiens, critiques, essayistes, philosophes.
Ils sont 50 (soit 55 %) parmi les 91 académiciens. Les autres,choisis pour leur activité extra-littéraire, sont 41 (45 %). L'Académie se partage donc en deux parties sensiblement égales, avec un léger excès en faveur des lettres.
Au moins, depuis 1895, cette proportion est demeurée constante, à peu près.
L'entrée d'un homme de lettres se prépare généralement par une longue carrière pré-académique où le candidat s'achemine à pas mesurés vers l'Institut. Certains prix attribués aux œuvres valent des promesses aux auteurs ; puis quelques candidatures infructueuses sont un jour — un beau jour! — suivi de l'appel définitif tant attendu.
Rarement un poète, un roman- Gravure de de PoiJiy, d'après Deiamonce. cicr, sc voit admis du premier
coup. Cela, naguère, arriva pourtant à MM. de Fiers, Boylesve, de Curel, et à d'autres, précédemment. Mais l'Académie ne fait point scrupule de laisser patienter un homme de lettres.
Cliché Laurens
Et ceux-là même qui bénéficièrent d'un succès rapide, le préparaient depuis des années. La Compagnie répugne à consacrer la révélation soudaine d'un talent. Rostand, il est vrai, fut élu dans la pleine nouveauté de sa gloire, mais péniblement, après six tours de scrutin où M. Frédéric Masson le menaça gravement. On doit peut-être, d'ailleurs, voir là une bouderie de la droite académique, puisque cette élection date de 1901, et qu'une fameuse affaire nationale s'apaisait à peine, où l'auteur de Cyrano avait pris un parti non tout à fait conforme à celui de la droite.
Au contraire, un soldat, un politique, un diplomate se présente-t-il ? On n'ose le faire attendre, et les candidatures sont manigancées pour que son élection soit sans aléa. Quand un maréchal de France postule, on doit l'élire. Un général n'est pas battu, ou bien c'est un scandale : s'il est fier, comme le général du Barail en 1898, il laisse ces civils, qu'il trouve incivils, à leur courte honte ; s'il est bon enfant, comme le général Langlois en 1910, tout ce qu'il peut concéder, le scrutin étant nul, est de demeurer candidat, mais avec garanties. Le concurrent (M. de Nolhac) qui avait balancé une première fois son élection, dut aller échouer devant un autre fauteuil. Dans les scrutins où l'élection d'un politique est en cause, la science des hiérarchies se manifeste davantage encore. Le vieux mot de Renan doit être rappelé ici. M. de Freycinet, alors Président du Conseil, faisait ses visites académiques. Il va voir Renan : « Certainement, Monsieur le Président du Conseil, ma voix vous est acquise... » lui répond Renan en s'inclinant. Puis, il ajoute avec une extrême douceur : « A moins, toutefois, que M. le Président de la Répubhque ne me la demande.... »
L'Académie respecte énormément les hautes fonctions, les forces sociales, et ce sont elles, surtout, qu'elle veut attirer à soi.
En dehors du lustre de leurs titres et de leurs grades, ces représentants des diverses classes, des activités sociales éminentes sont, autant que possible, choisis avec un certain souci de leur culture et de leur traditionalisme. Si M. Georges Clemenceau n'avait pas conduit la guerre à sa fin, l'Académie n'eût jamais introduit chez elle un radical-socialiste. Mais M. Clemenceau étant devenu l'homme le plus célèbre et le plus puissant en France, on ne pouvait se passer de lui. On alla le chercher, on l'importuna, on finit par lui arracher une lettre de candidature ; malgré son attitude méprisante, et sans qu'il eût fait une seule visite, il fut élu. Il dédaigna d'être reçu, ne prononça point de discours, ne prit jamais séance.
Pour ce qui touche les avocats, on peut observer que les académiciens, membres du barreau, ne pratiquent point l'éloquence des assises, à effets, à grands
Clichc Liureiis
Carte d'Entrée
gestes, mais celle, classique, ordonnée du Civil; ils se recrutent dans cette école de Berryer, dont Henri Barboux fut un représentant remarquable. De
même pour les scientifiques : l'Académie les recrute entre ceux qui ont appliqué leur science aux spéculations philosophiques : Pasteur, Berthelot, Henri Poincaré sont des esprits vastes et géné- ^ raux, et non des hommes de laboratoire, à pensée restreinte.
Les temps, les circonstances influent parfois sur la composition de l'Académie. Depuis l'Ancien Régime, elle boudait l'armée. Nul des grands chefs du Premier Empire ne devint académicien. En 1871 seulement, le duc d'Aumale, général, fut élu, en signe de réaction contre l'abaissement national, puis en 1888, l'amiral Jurien de la Gravière. En 191 1, on renoua la tradition pour favoriser l'effort de redressement français : ce fut alors l'élection du timide général Langlois.
Il meurt, le général Lyautey le remplace. Ce dernier, en même temps que l'armée, représentait, à son élection, l'expansion française dans le monde, comme l'avait précédemment représentée F. de Lesseps, qui fut aussi académicien. La dernière guerre serra, on le sait, les rangs militaires de l'Académie. Enfin, on peut noter la tendance récente des Quarante à clairsemer les gentilshommes, dont l'influence s'aflFaiblit. Le dernier élu fut le marquis deSégur, en 1907. Aujourd'hui, le comte d'Haussonville est le seul mandataire de la noblesse. Il est vrai que l'Académie a accueilli un vicomte, puis un marquis, mais l'un et l'autre sont aussi auteurs dramatiques, et fort connus.
La diflFérence entre les circonstances des élections, selon qu'il s'agit de choisir un homme de lettres ou d'appeler un évêque, un maréchal, un ministre, s'explique par le raisonnement que voici. L'Académie est un salon littéraire.
L'Académie reçoit Paul Bourget (Léandre. — Le Rire)
Les littérateurs doivent en solliciter l'accès, qui peut leur être refusé. Mais les prélats, les militaires, les politiques sont simplement des invités, leur candidature ne saurait être qu'une formalité.
Au fond, il n'y a point d'égalité entre les académiciens. I^es écrivains gouvernent l'Académie. C'est à eux qu'il appartient de prendre les décisions. Mais c'est à eux aussi que sont imposés, avant leur élection, la longue préparation, le labeur, les roueries, et, après, les marchandages et les finasseries.
Salle des Séances de l'Académie Française.