‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 32 sur 83 · PAR PHILOXÈNE BISSON · texte numérisé non relu

PAR PHILOXÈNE BISSON

Nous ne nous proposons nullement ici d'étudier les grandes revues, c'està-dire les publications destinées à un vaste public, sans véritable curiosité intellectuelle, et n'imprimant que des œuvres d'académiciens, ou d'auteurs déjà connus, de tout repos, et comme figés dans un genre ou une manière, leur originalité étant défunte, ou à peu près, avec leur jeunesse.

Ce qui nous intéressera dans les revues, c'est d'y lire l'histoire d'une ou même de plusieurs générations littéraires, histoire qui s'inscrit, au mois le mois, dans une foule de petites brochures multicolores où débutent les écrivains et les poètes qui seront plus tard célèbres, où ils expriment, dans tout l'élan de l'adolescence, leurs aspirations et où ils définissent, où ils s'efforcent de définir le goût nouveau qu'ils trouvent à la vie.

S'il y eut, à toutes les époques du xix® siècle, des jeunes revues, sans doute n'en rencontra-t-on jamais un si grand nombre qu'au cours de ces 25 ans, entre 1895 et 1920. C'est que le goût d'écrire s'est répandu excessivement, qu'il s'est démocratisé, vulgarisé. Il faut donc des revues à tous ces jeunes gens que la gloire littéraire attire ; ils ont de plus en plus besoin de petites publications où ils puissent être accueillis, se grouper, commencer à se faire connaître, afin de forcer ensuite les portes des journaux, des éditeurs, des théâtres.

Nous aurons en conséquence à dépouiller une singulière quantité de brochures pour mener à bien cette étude. Nous la diviserons en trois parties : de 1895 à 1903 ; de 1903 à 1914 ; de 1914 à 1920. Il y a là, en eff"et, trois périodes bien distinctes ainsi que nous comptons le montrer.

ANS

De 1895 à 1903

On a déjà indiqué, en d'autres chapitres, que 1895 avait été l'année où était apparue une nouvelle génération. Cette année-là, des jeunes gens, des

adolescents, très vivants et turbulents, naissent à la littérature. Ils prennent tout de suite position contre le Symbolisme et se mettent à le combattre avec ardeur. En feuilletant les revues de l'époque, on saisira le mouvement dans son ensemble, mieux encore, plus nettement, plus complètement, que dans les livres.

En cette année 95, il se forme trois groupements d'écrivains nouveaux : un à Paris, un autre à Toulouse, le troisième à Bruxelles ; ces jeunes gens se connaissent, correspondent, marquent et proclament des tendances très parentes. La vie, la nature, en réaction contre l'artificiel. A Paris, ils se retrouvent dans les Documents sur le Naturismey à Bruxelles dans VArt jeune , à Toulouse dans V Effort qui ne commencera à paraître, il est vrai, qu'en 96, mais qui a été précédé des Essais de jeunes, dont le premier numéro (mars 92) publié sous la direction d'Emmanud Delbousquet, contenait les poèmes de deux débutants, encore sur les bancs du lycée : Maurice Magre et Marc Lafargue, avec une curieuse et truculente proclamation de Delbousquet, qui déjà déclarait la guerre aux Symbolistes, en ces termes :

«Nous lutterons ardemment, nous ne disons pas contre ceux dits Décadents ou Symbolistes, ces étranges pitres sans idée et sans œuvre, mais contre une nouvelle éclosion de l'anémie actuelle en littérature : contre les Idéalistes a priori, les mystiques, les mages !... Ces tristes inféconds, contempteurs de la Vie, ne seront d'ailleurs qu'éphémères, car voici que les tueurs de Décadents entrent en ^ kf * /]a , campagne !... » J^<Pu\, yKrŒU

Les Documents sur le Naturisme avaient, eux aussi,"" des antécédents. Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Le Blond, encore au collège l'un et l'autre, avaient fondé en 1893 V Assomption, puis V Académie française. L'année suivante ils proposaient au lecteur le Rêve et ridée et enfin, en 95, les Documents sur le Naturisme, dans lesquels on lit, avec

Fmmanuei, Delbousquet

Jean Viollis

LES REVUES LITTÉRAIRES

Georges Pioch

des pages des deux fondateurs, des vers et des

proses de Georges Pioch, Jean VioUis, Albert Fleu-

ry, Eugène Montfort, Michel Abadie. On y trouve

des propos qui concordent avec ceux de Delbous-

quet : « Les contaminés d'Huysmans et de Maldoror, les bâtards du Symbolisme, les Montesquiou en

miniature, tous les fantaisistes de l'étrange, tous les

virtuoses de l'anormal intensifient leur discordant

concert. Certes nous n'avions pas tort de prédire la

mort prochaine de cette morbide littérature. Elle

est aujourd'hui en complète agonie... » Et ailleurs :

« Les jeunes gens désertent les musées, les parlottes

et les bibliothèques pour l'enseignement divin et

sentimental de la Nature et de la Vie Qu'est-ce

donc être naturiste ? C'est ne pas cultiver son Moi,

et c'est, sans cesser de se conformer à l'harmonie de

son destin, se courber pieusement au joug de la

Nature. » (Le Blond, décembre 95).

Et d'autre part : « Nos aînés ont préconisé le culte de l'irréel, l'art du songe,

le frisson nouveau ; ils ont aimé les fleurs vénéneuses, les ténèbres et les fantômes, et ils furent d'incohérents spiritualistes. Pour nous, l'au-delà ne nous

émeut pas, nous croyons en un panthéisme gigantesque et radieux. C'est dans l'étreinte universelle que nous voulons rajeunir et magnifier notre individu. Nous revenons vers la Nature.. Nous cherchons l'émotion saine et divine. Nous nous moquons de l'Art pour l'Art, de toutes ces questions vaines et stériles de ceux qui nous ont directement précédés. » {Id. juillet 96).

lu' Art jeune, de Bruxelles, est fondé par André Ruyters et Henri Vandeputte. Charles-Louis PhiUppe y fait ses débuts. Vandeputte, sous le titre Mes frères aînés , y étudie avec enthousiasme les poètes de la génération nouvelle.

1896. — Une publication, destinée à grouper

les efforts de cette nouvelle génération, le Lime

Emmanuel Signoret d'Art, se crée sur l'initiative de Paul Fort, Charles-

ANS

Henry Hirsch, Edmond Pilon. « Quelque soit notre admiration pour nos aînés, nous devons nous libérer le plus possible de leur action, de manière à conserver la nôtre toujours intacte. » Le Livre d'Art publie des « pages naturistes ». Il insère d'autre part le premier texte complet d'Ubu-Roi. Mais après quatre

numéros in-4, illustrés de gravures sur bois, bien présentés, il expire.

En mars, VEffort, suite des Essais de jeunes, fait paraître son premier numéro. Viollis y écrit : « Le but pour tout être est de se réaliser en joie, en beauté, en harmonie. Il est mauvais de blasphémer la vie. » Au mois de décembre, il propose que la nouvelle génération littéraire se groupe tout entière sous le Yoc^blt naturiste. lu'Effort est surtout une revue de poètes.

On trouve sous sa couverture saumon des vers de Magre, de Charles Guérin, de Pierre Pouvillon, d'Henri Muchart, de Jacques et Marie Nervat, etc.

Fondation de V Enclos où écrivent Louis Lumet et Charles-Louis Philippe, auquel collabore plus tard Léon Frapié. Fondation à Aix-la-Provence des Mois Dorés, de Joachim Gasquet, d'abord consacrés au culte d'Emmanuel Signoret (^), mais qui deviendront bientôt un des organes les plus enthousiastes de la génération naturiste.

En même temps, une revue qui

comptait déjà sept années d'existence,

qui avait été un des boulevards symboUstes, VErmitage, passait sous la

C) Signoret, da son côté, publiait le Saint-Graal : poésie, histoire idéale, science esthétique. V fT^ 7 ^^P^'^"^' ^^ février 98, sur la vanité extrordinaire qu'on lui reprochait : « Le magnifique et linottensit orgueil de mon adolescence ne fut jamais, dit-il, qu'un sentiment de naïve ivresse, l'empourprement du sang nouveau qui resplendit et qui chante à de jeunes tempes. Il manifestait la joie de vivre. » j f j

MU^ . gît y^ At^KA^-nit ■ Ch^'tA^

Portrait de Ch.-L. Philippe, d'après Charles Guérin

et

LES REVUES LITTÉRAIRES

direction d'Edouard Ducoté, lequel secondé par Jacques des Gâchons en ouvrait les portes aux poètes et aux prosateurs de la nouvelle génération.

Jusqu'en 1900, alors, on assiste à une remarquable floraison. La Province nouvelle, à Auxerre ; la Coupe, à Montpellier ; VŒuvre, à Valence ; VAube méridionale, à Béziers ; la Revue méridionale, à Carcassonne ; Méditerranéenne à Marseille ; la Clavellina, à Perpignan ; VAme latine, à Toulouse ; la Revue sentimentale, à Albi, La Revue lorraine à Nancy ; et à Paris La Cité d'Art (^), Matines, VEssor, le Thyrse, les Tablettes mènent le même combat.

Il est poussé à fond par la Revue naturiste dont le premier numéro paraît en mars 97, reproduisant le manifeste de Saint-Georges de Bouhélier que vient de publier le Figaro. En même temps qu'elle polémique avec ardeur, la revue publie des vers des nouveaux poètes. Jaloux, d'Arbaud, Brandenburg, Camo, Amade, etc. Sur la couverture du numéro de février 98, elle annonce sa transformation : elle va devenir l'organe des jeunes écrivains du Languedoc (réd. en chef : J. ViolHs), de la Provence (J. Gasquet), de la Lorraine (J. Weber) tout en conservant sa rédaction parisienne. Nous ignorons ce qui fit échouer ce beau projet, lequel eût pu doter la génération nouvelle d'un organe puissant comme avait été le Mercure de France pour la génération précédente.

Mais cette génération précédente, comment réagissait-elle ? Ses représentants

avaient adopté diverses attitudes, selon le tempérament de chacun. René Ghil donnait son adhésion aux nouveaux venus, marquant avec eux ses dissemblances et ses ressemblances : «Tandis que ma génération pratiqua «l'Art pour l'Art », seul nous proclamions la prépondérance de l'Idée. Et elle était : vouloir l'expression de la Nature et de la Vie. En cela les Naturistes me rencontrent. Mais elle était, en même temps que l'expression de Nature et de Vie en le verbe essentiel leur commentaire et leur réduction à des lois générales, en scientifique Synthèse... En cela nous différons. » (René Ghil, La Critique, 5 mars 1897).

(') Louis Godet, Paul-Louis Garnier, Frédéric Saisset, Daniel Lantrac, etc.

Adolphe Retté

Francis Jammes par Vallotton

Francis Vielé-Griffin lui aussi se tournait du côté des jeunes et les accueillait à bras ouverts : « La Vie au rêve élargi purifie et élève la génération qui vient — disait-il — il n'y aura plus place demain pour « la poésie artificielle »,

pour l'anormal, le bizarre et l'obscène... » Il ajoutait : « Ainsi apparaît plus large la conception esthétique de notre poésie française en 1895... » (Vielé-Grifiin, Mercure de France, octobre 95).

Francis Jammes publiait {Mercure, mars 97) un manifeste littéraire et fondait le Jammisme. Il estimait lui, que, parmi les choses naturelles « bonnes à décrire»; il y avait aussi « des cygnes, des lys, des blasons, des couronnes et la tristesse ». Enfin Henri de Régnier, témoignait de quelque mélancolie dans le Mercure de France du mois d'août 1900, et Stuart Merrill, dans la Plume, montrait une très grande mauvaise humeur. D'ailleurs la Plume, revue déjà ancienne, très vivante, très lue, s'était comme V Ermitage ouverte aux nouveaux venus. Elle avait commencé par publier un numéro spécial sur le Naturisme (i^r nov. 97) puis elle avait confié d'abord sa critique littéraire à Adolphe Retté qui parmi les aînés était l'ami le plus décidé des jeunes.

Il l'était foncièrement, parce qu'il avait subi lui-même une évolution comparable à celle des nouveaux venus. Il s'en expliquait ainsi : « Jadis je prônais le Mallarmisme, le rêve, l'artifice, le dédain du réel et de l'action. Depuis j'ai changé, je me suis mis à préconiser la nature et la simplicité... En 1893, à la suite d'une crise morale, je fis mon examen de conscience... Je me confinai à la campagne... Je découvris le néant de l'art pour lequel j'avais naguère combattu : je m'évadai de l'artifice.,.. Le naturisme, j'ai applaudi à ce mouvement, j'ai cru qu'il serait fécond, et je ne cesse pas de le croire. » [La Plume, i^r janvier 1898).

Ensuite Maurice Le Blond mena dans La Plume une campagne parallèle à celle qu'il conduisait à la Revue Naturiste. Quant à la Revue Blanche qui d'autre part poursuivait le cours de sa bril-

Francis Viélé-Griffin

LES REVUES LITTÉRAIRES

lante existence, Léon Blum y donnait dans sa critique des livres son adhésion entière au naturisme : « Si j'ai bien compris, je le dis bien haut : je suis naturiste et c'est dans le Naturisme qu'est l'espoir et la vie de cette littérature.... » {Revue Blanche, i^r mars 97) et il y avait rattaché André Gide : « Si le Naturisme, comme je le crois, avait-il écrit en juillet 1897, n'est qu'une revendication du droit au lyrisme, un retour aux conceptions les plus larges de la nature et de la vie, et par opposition aux théories individualistes ou mystiques, l'affirmation d'un panthéisme romantique et concret, les Nourritures terrestres sont bien un livre naturiste.... »

La doctrine des jeunes écrivains avait même gagné les contrées lointaines ; au Brésil, à Rio-de- Janeiro, M. Elysio de Carvalho fondait une Revista naturista qui se réclamait de la Revue naturiste de France.

En somme la nouvelle génération, en 1900, avait triomphé. L'état d'âme naturiste, selon l'expression d'Eugène Montfort (^), s'était généralisé.

Mais l'affaire Dreyfus, l'Affaire éclate. Toute la France est bouleversée, à commencer par la littérature. N'est-ce pas, en effet, un écrivain, et l'un des plus considérables, Emile Zola, qui a mis le feu aux poudres. L'effervescence était considérable chez les jeunes gens. Les revues de la nouvelle génération se mêlent à la bataille. La Revue naturiste publie sur sa couverture, en capitales grasses, cette déclaration :

Emile Zola, ayant défendu les droits de Vhomme, une certaine presse Va bafoué, — Emile Zola, ayant proclamé la justice, une certaine presse Va bafoué, — Emile Zola ayant jeté aux vents du monde le cri même de la liberté, une certaine presse Va bafoué.

Quand c'est une gloire comme Zola qu'on outrage, on salit la nation toute entière.

UEnclos fit entendre sa protestation. Joachim Gasquet, enthousiaste, consacra à Zola un numéro de ses Mois Dorés.

Cette agitation, ne devait pas rester sans conséquences. L'affaire Dreyfus avait fait réfléchir tous les Français. L'orientation des idées avait dévié. Maintenant les questions sociales se mêlaient étroitement aux questions littéraires. L'art des nouveaux poètes glissait vers l'art social qui devenait l'objet d'ardentes discussions. 1^ Enclos poursuivait une enquête sur l'Art, intéressante à ce point de vue, et fondait le Théâtre civique qui donnait des représentations dans les

(0 « Ce que je voudrais que l'on sente, c'est que le Naturisme n'est pas une école, mais un état d'âme. » (Revue Naturiste, juin 1897).

A revue blanche

bi-mensuelle

IZ franc s par An

{ rucLaffi tle-

Pa r I S

EMILE ZOLA, AYANT DÉFENDU LES DROITS DE L'HOMME, UNE CERTAINE PRESSE LA BAFOUÉ ;

EMILE ZOLA, AYANT PROCLAMÉ LA JUSTICE, UNE CERTAINE PRESSE l'A BAFOUE ;

EMILE ZOLAAYANTJETÉ AUX VENTS DU MONDE LE CRI MÊME DE LA LIBERTÉ, UNE CERTAINE PRESSE L'A BAFOUE ;

QUAND C'EST UNE GLOIRE COMME ZOLA QU'ON OUTRAGE, ON SALIT LA NATION TOUTE ENTIÈRE.

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