‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 31 sur 83 · PAR EDOUARD SCHNEIDER · texte numérisé non relu

PAR EDOUARD SCHNEIDER

Qui se douterait, à voir aujourd'hui le poète de La Dame à la Faulx rivé à la solitude de son rocher breton, qu'il fut jadis l'une des figures éminemment

parisiennes du Quartier Latin et de Montmartre ? Saint -Pol- Roux le Magnifique ! Un son d'épopée rayonnait de son nom fièrement serti. Feutre en couronne, pipe aux lèvres, barbiche au menton, le geste auguste et l'œil plein de mélancolie, dès ces années où il naissait à la vie littéraire, tout de lui en imposait par son allure qui tenait du mousquetaire et du rapin.

Sa passion esthétique ne s'affirma-telle pas avec éclat le soir fameux où le Théâtre d'Art présenta le Cantique des Cantiques de J.-P. Napoléon Roinard ?

L'orchestration symbolique se renouvelait à chaque phase au milieu de l'enthousiasme général. Seuls l'oncle Sarcey et un inconnu qui siégeait à son côté demeuraient silencieux. Saint-Pol placé au-dessus des deux hommes déclara que si cette indifférence continuait il allait choir de tout son poids sur la tête des philistins. A l'entracte suivant il courut prendre le fossile au collet : — Qui es- tu, toi qui restes inerte devant la beauté ? — Effaré, l'infortuné de soupirer : — Moi? Je suis le père de l'auteur...

Familier à quiconque fréquentait les cafés du Quartier, il ne l'était pas moins aux fervents de la Butte. Musant un jour à la fête de Montmartre en compagnie de Gustave Charpentier, il aperçut sur les planches d'une baraque une fort belle fille qui conviait les badauds à entrer pour « voir le nègre qu'on n'avait jamais vu. » Une curiosité légitime poussa le poète auprès d'elle après

Saint-Pol-Roux

TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES

le spectacle. Elle dit qui elle était, d'où elle venait. C'est ainsi que Saint-Pol- Roux apprit l'existence de Camaret et d'autres villages de la presqu'île de Crozon, ainsi que le désir lui vint de gagner les côtes du Finistère. A Roscanvel on le vit suivre à peu près seul, nu-pieds et cierge en mains, les processions du curé. Divine, sa fille, après Lorédan et Cécilian les garçons, venait de naître. Mais il quitta bientôt la chaumière de Roscanvel pour la falaise de Camaret. Là, son rêve opérant, les quatre murs d'une habitation de pêcheur connurent peu à peu les dimensions d'un manoir. Ue Boultous, c'est le nom du lieu, n'a cessé depuis lors d'abriter Saint-Pol-Roux le Magnifique. Au fronton d'une porte le poète inscrivit les mots de Platon : « La Beauté, c'est l'exaltation de la Vérité ». Mais le Boultous étant l'asile des nobles idées, l'argent n'y afl[luait guère ! Malgré les soins amicaux d'un notaire brestois exceptionnellement compréhensif de l'âme des poètes, que de fois Saint -Pol s'est-il demandé, le 15 du mois, comment attendre le i®^ du suivant? Pourtant, allait-il à Brest avec la faible somme qui lui restait, il l'y abandonnait en échange d'une superbe poupée pour Divine. « La fille d'un poète ne peut jouer qu'avec de la beauté ! » déclarait-il. Ainsi désarmait-il toute critique. Espérons qu'un humoriste délicat nous rapportera quelque jour les soirées du Boultous. La servante Da, seconde mère des enfants, les amis, les camarades, tous les êtres vivants y compris les chiens, les chats et la chèvre Toulinguette y formaient une touchante sainte famille.

On y lisait les poèmes du maître, on y évoquait les heures héroïques des luttes littéraires, on y chantait, on y contait cent histoires, et bien que certain accent montmartrois n'y perdît jamais ses droits, une sorte de souffle évangélique y battait son rythme. La guerre, hélas ! a éteint la belle gaieté du manoir en enlevant au poète son fils aîné. Deux fois cigale, par son caractère idéaliste et par ses origines marseillaises, Saint-Pol-Roux déplore aujourd'hui sans doute la misère d'un temps aux soucis essentiellement bas. Ne montrait-il pas un jour à l'un de ses familiers une auto qui gravissait péniblement la route de Crozon ? — Pourquoi avance-t-elle si lentement.? Parce que le moteur en est faible, répondait-il lui-même. Pourquoi le moteur est-il faible.? Parce que son propriétaire ne s'en peut payer un meilleur. — Et pourquoi le propriétaire n'en

Edouard Schneider

peut-il acquérir un meilleur ? • — Parce que, directeur de théâtre, il ne joue pas les poètes !...

Toujours Magnifique, mais blessé par la Destinée, le généreux Saint-Pol- Roux tiendrait-ii encore le même langage en cet après-guerre où il apparaît que les poètes, ses frères, sont à jamais dépossédés de leur royauté ?

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