‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 42 sur 83 · PARTAGE DE MIDI · texte numérisé non relu

PARTAGE DE MIDI

les bons écrivains, sauf de rares exceptions, ne gardent leur place, ou ne se voient exaltés aux enchères par une tardive justice.

Le bibliophile contemporain est en général clairvoyant; il est aussi prévoyant. Dès que le livre nouveau d'un auteur célèbre, ou, seulement, en veine de le devenir, est annoncé, avec quelle promptitude la rafle s'opère chez les libraires ! Nous connaissons des amateurs, — je ne dis pas des amoureux du livre, — qui essaient de se procurer deux ou trois originales du même ouvrage tout comme les bouquinistes mettent de côté quelques premières éditions en attendant la hausse. Les éditeurs ont profité de cet engouement. Avant la guerre, déjà, la maison OllendorflF mettait en vente une édition spéciale de quelques-uns de ses ouvrages, agrémentés d'un autographe et d'un portrait; Philémon, vieux de la vieille^ de M. Lucien Descaves, par exemple, plusieurs romans de M. Claude Farrère parurent de la sorte. Depuis deux ans une règle générale semble s'établir peu à peu. En dehors des exemplaires de luxe sur papier de Chine, de Hollande ou du Japon, sur papier vergé Lafuma, sur papiers de couleur bleu, vert, gris ou jonquille, pour lesquels, soit dit en passant, les demandes ont décuplé, — tel roman de M. Henri de Régnier, tel recueil de M. Francis Jammes ou de Verhaeren comporte deux cents Hollande! — on tire le premier mille des œuvres des écrivains connus sur beau papier, et ce premier mille constitue la première édition, l'édition originale. Beaucoup d'éditeurs s'en tiennent à la couverture ordinaire, pour leurs originales, et n'en modifient ni la couleur, ni la typographie. D'autres, au contraire, adoptent une couleur et une typographie spéciale, poussant même la coquetterie jusqu'à placer un signet dans le volume. Bref, les derniers livres de la Nouvelle Revue française, du Mercure de France, de Fayard, d'Albin Michel, de la librairie Pion, signés de noms fameux, ont été édités selon ces principes. Et ils sont excellents, ces principes. Grâce à eux, l'édition originale devient quelque chose de spécial,

BIBLIOTHEQUB DE VOCCIDEUI ij. ri.« ZhU

PAUIS M CM VI

de distinct, qui a un caractère personnel. Auparavant on tirait d'un seul coup cinq ou dix mille exemplaires d'un livre, et la seule chose qui différenciât l'originale était que le chiffre d'édition ne fut pas mentionné. La nouvelle façon de procéder confère à l'originale sa marque particulière et significative.

Il est temps. En effet, le propre de l'histoire de l'édition originale depuis vingt-cinq ans est de n'avoir aucune originalité, passez-moi la plaisanterie. Que ne nous inspirons-nous de la période romantique, de cette charmante époque où les livres de Victor Hugo, de Lamartine, de Sainte-Beuve, de Lamennais, de Théophile Gautier, de Henri Heine, de Paul et Alfred de Musset, de Gérard de Nerval, d'Alfred de Vigny, de Jules et Paul Lacroix, de Charles Nodier, de Pétrus Borel, de Frédéric Souhé, d'Eugène Sue, paraissaient avec des encadrements gothiques et des vignettes mélodramatiques ou d'un sentimentalisme moyenâgeux. Les éditeurs comprenaient, à ce moment-là, que la présentation du volume doit correspondre au sujet traité, à l'esprit de l'œuvre, et se renouveler sans cesse. Regardez, par exemple, la vignette dessinée par Tony Johannot pour La Danse macabre du bibhophile Jacob parue chez Renduel, en 1832 ; regardez encore la vignette du même Tony Johannot pour Les Ecorcheurs du vicomte d'Arhncourt pubhé à la librairie Renduel, en 1833. Avant que nous les ayons ouverts, les deux ouvrages nous sont révélés et l'on peut dire la même chose de la plupart des éditions romantiques. Elles expriment leur époque. Le livre moderne, au contraire, est quasi anonyme. Couverture jaune, blanche, grise, avec une disposition typographique toujours semblable, nous ne sortons pas de là, sauf de rares exceptions, et je ne vois guère que M. Emile Paul et M. Piazza qui se soient préoccupés de donner à leurs livres quelque originalité. On m'objectera que les couvertures illustrées abondent dans les ouvrages modernes. Hélas! Pourquoi faut-il que ces illustrations soient presque inévitablement conçues, non à la manière d'un décor, mais d'une tapageuse réclame }

LA BIBLIOPHILIE

Les beaux livres

Nous en avons très peu, incroyablement peu, veuillons le reconnaître, et si la joie ne nous est pas refusée de feuilleter de temps à autre de beaux livres longuement préparés et patiemment réalisés par des imprimeurs sûrs de leur technique et respectueux de leur métier, ce sont en général des produits d'une médiocrité prétentieuse qui encombrent les étalages et les vitrines des libraires. Il règne un déplorable esprit de lucre et l'on s'adresse de préférence au bibliophile dont Sénèque disait dans De Tranquilla anima : « C'est ainsi que bien des gens qui n'ont même pas autant de littérature que les esclaves ont des livres, non comme objets d'études, mais pour en orner leurs salles à manger. » L'occasion est trop séduisante de spéculer sur les engouements naïfs d'acheteurs non moins ignorants de l'intérêt littéraire d'un texte que de la valeur de sa présentation. Et, première conséquence d'un tel état de choses, danger qu'il importe de dénoncer, les plaquettes se multiplient.

La plaquette n'assure-t-elle pas, avec le minimum d'efforts et bénéfices ?

Heureux le Capitaine, enfant de la Victoire, Qui montre pour la brigue un vertueux dédain, Elt d'un Cincinnatus prétendant la mémoire, Tresse de ses lauriers le mur de son jardin !

M. DE Preux bois gravé par Hermann Paul (Léon Pichon).

de risques pécuniaires, le maximum de

Est-ce à dire que nous condamnons les plaquettes et que nous épousons ici la querelle des bibliophiles qui, comme leurs frères du xvi^ siècle, méprisent les livres de petit format et jugent digne de leur sollicitude les seuls monuments de la typographie et de l'illustration ? Nous commettrions une erreur en montrant cette intransigeance. Les origines de la plaquette sont des plus vénérables. Ne sait-on pas qu'à Herculanum certains manuscrits atteignant à peine la grosseur d'une petite baguette voisinaient avec les copieux rouleaux longs de vingt mètres et davantage ? Le xviii^ siècle, le début du xix^ siècle nous ont laissé, dans cet ordre d'idées, d'exquises œuvrettes d'une délicate harmonie et du sentiment le plus juste. Ce que nous blâmons, ce n'est pas du tout la plaquette en soi, mais le déséquilibre, l'emphase, le mauvais goût, le maniérisme et la préciosité de ce que la plupart des éditeurs nous offrent aujourd'hui. Pour un Louis Rouart qui garde le sens des proportions et établit avec une vigilante sévérité les textes de M. Paul Claudel et de M. Francis Jammes, à la Librairie de l'Art cathoUque,

pour un Emile Paul qui emprunte à la meilleure tradition la grâce discrète de ses caractères, de ses titres et de ses couvertures, pour un Jean Variot et un Guy de Pourtalès qui témoignent d'une érudition certaine à la Société littéraire de France ^ pour un Louis Doyon qui nous a présenté, à La Connaissance, plusieurs plaquettes, en une architecture solide et légère, combien avons-nous de plaquettes où les erreurs et les bévues foisonnent !

Ici, l'éditeur oubliant que les marges sont au texte ce que l'encadrement est au tableau, et qu'une des lois élémentaires de l'impression consiste à régler ce rapport, nous offre des marges démesurées ou absurdement réduites. Là, on s'est servi d'un caractère de carrure massive, lourdement encré, pour imprimer une plaquette de vingt pages à peine, sans se douter que le corps du volume doit correspondre à la solidité du caractère. Ce troisième, intrépide, orne d'entêtés et de cul-de-lampe du xvi® on du xyii® siècle un texte moderne, et, par contre, ce quatrième demande au cubiste le plus déterminé de décorer un texte ancien. Et voici, illisible, la plaquette bijou, ou bien, avec le ruban qui lui sert de signet, soit toute en hauteur, soit toute en largeur, la plaquette-album qui évoque irrésistiblement la réclame d'une bonne parfumerie ou le prospectus d'une couturière élégante. Et voilà, en leurs formats, énormes ou minuscules

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ambitieux ou timides, fioriturées des grâces et des attributs d'un xviii® siècle pour confiseurs, ou alourdies de gentillesses munichoises, ou enjolivées des arabesques saugrenues d'un modem' style exaspéré et exaspérant, des plaquettes, encore et toujours des plaquettes. D'ailleurs, ces conceptions hardies n'ont pas de quoi nous étonner.

Quelques éditeurs déclarent, en effet, que leurs livres et leur§ plaquettes, destinés aux tables des élégants studios et des boudoirs de nos jolies madames, sont composés dans le but exprès de parer ou de ne pas déparer un intérieur de Mam ou de Francis Jourdain.

Livres et plaquettes sont, dans leur intention, un art d'ameublement, un ornement au même titre que le bibelot, le vase de fleurs, la lampe.

Allons-nous protester et nous irriter.'* A quoi bon! Mais il nous sera bien permis de proposer à notre tour que la lampe et le vase de fleurs soient désormais exécutés afin de figurer agréablement dans la bibliothèque, ce qui est, à n'en pas douter, leur place indiquée.

Hélas! les éditeurs improvisés ou cupides ne se contentent pas de publier des plaquettes afin de répondre à l'empressement de leur naïve clientèle de faux bibliophiles.

Certains fabricants qui, dans l'épicerie, rendraient de meilleurs services à leur pays, haussent leurs prétentions jusqu'à vouloir nous offrir ce qu'ils croient de beaux livres, et vous entendez que pour les livres qui procèdent

Illustration de P. Laprade

pour Sous le clair regard d'Athene, de Lamandé.

(Bernheim jeune)

de cette conception et résultent de ces compétences, le beau livre est un livre luxueux, r « article riche » dans sa brutale horreur. Rien n'y est épargné. L'illustration surgit à chaque page ; les hors-texte dont on a dit qu'ils étaient un repos dans la lecture et qui constituent la pire erreur en bibliophilie parce que le livre, justement, est destiné à la lecture, les hors-texte, dis-je, foisonnent, et, ce qui aggrave la maladresse, sur un papier différent de celui du volume ; les encadrements ingénieux s'enjolivent autour du texte ; les plus riches couleurs prodiguées dans ces encadrements produisent à côté du texte un effet désolant ; lettres ornées, fleurons et bandeaux abondent au point d'étouffer et, en quelque sorte, de confisquer l'impression. Rien n'est épargné, je le répète, et, comme vous le voyez, on ne nous épargne rien, car ces livres opulents, ces faux beaux livres assurés, du reste, de trouver d'opulents acheteurs, utilisent, en outre, à tort et à travers et dans un indescriptible tohu-bohu, toutes les ressources de l'illustration, sans distinction de lieu ni d'époque ; la gravure sur bois est employée, — comble d'horreur, inexprimable sottise, — simultanément avec l'eau-forte, ou la lithographie, ou l'aquarelle, dans un même ouvrage. Nous avons vu de ces monstres.

Beaucoup d'éditeurs d'art, ou, ce qui est mieux, beaucoup de gens qui souhaitent d'obtenir la réputation d'un éditeur d'art, pèchent, à notre époque, par défaut de culture générale, d'humanités, si vous préférez, et ils manquent aussi d'une préparation technique suffisante. Et alors, qu'arrive-t-il ? Les uns, appréhendant de se tromper et de faire un choix malheureux, s'en tiennent aux chefs-d'œuvre classiques, aux ouvrages consacrés, et les publient indéfiniment. Que de Werther, que de Candide, que de Daphnis et Chloé, que de Neveu de Rameau, que de Fleurs du mal nous avons vu paraître depuis vingt ans! Le nombre en est effarant. Or, il y a là une indéniable erreur. Un livre n'a d'intérêt que s'il est représentatif de son époque et, pour qu'un livre soit représentatif de son époque, soit le témoin du temps, il importe, de toute nécessité, que la sensibilité de l'auteur et celle de l'illustrateur coïncident et correspondent, il importe, par conséquent, qu'un contemporain collabore avec un contemporain. Cette loi que suggère le simple bon sens n'a pas été méconnue dans les siècles précédents ; elle l'est, aujourd'hui, sans cesse. D'autres éditeurs, parmi les médiocres dont je parle, avec une superbe affligeante, un risible aplomb, choisissent selon leur goût, en se fiant au succès et à la renommée des auteurs qu'ils éditent, sans se douter une seule minute que toutes les belles œuvres ne sont pas illustrables. Il n'est pas plus possible d'illustrer n'importe quel livre que de tirer une pièce de théâtre de n'importe quel roman. Un ouvrage très draraatique, ou très idéaliste, ou très pittoresque, se suffit à lui-

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même, et rillustration, dans ce cas, déforme ou caricature le texte. Les exemples ne manquent pas qui le prouvent, et nous en connaissons d'une gaieté involontaire,

mais irrésistible, dans ^iq^^ ^ njj, J^çgf ^^ /^ yg^jjg^ ^^^ regardant uers le le domaine du roman ^^^^^^ '^^ m'indiquait, faterçm en effet une eWèce de

surtout. Il sied donc, t\ j .1 ■ v r -j- 1 j^ 1 ■

,, j calèche gothique, dune forme ridicule çy" bnarre.

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prendre ses précau- " ^'^' ^^'^^^''^ ^P^^^^ -^^^^^^ ^'^ ^'^'^'' '^^

tions, et d'user d'une prudence et d'une réserve extrêmes.

Encore faut-il savoir lire avant de se décider et le malheur, je le répète, est que beaucoup d'éditeurs ne savent pas^lire.

Il est facile de s'en rendre compte, beaucoup d'erreurs et d'abus irritent et attristent, chaque jour, l'amateur véritable de beaux livres contemporains. Hâtons-nous d'ajouter

que les occasions de ^^^^^^^^ f^^^p^ ^^^^ ;;^^^^ Q'^ff ^qjjç qu'elle nous suivait „, ^^ ^^^^^^ ^///-/^//^^ de diffin^er les uisages qui voyagent, dans cette machine. J'en ai de rinquiêtude. N'eft-elle point coiffée d'une capote étroite (& haute? Elle ressemble à la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite, a Paris, après, avoir tué le Portugais. Elle

s'enthousiasmer lui sont également offertes, et d'abord, et surtout grâce à la renaissance de la gravure sur bois.

Bracquemond répétait souvent :

Ea Rôtisserie de la Reine Pédauque (Pelletan).

« Quand on voudra de

beaux livres il faudra les demander encore et encore à la gravure sur bois. »

Bracquemond serait heureux. De jour en jour, nous voyons s'affirmer, avec

leurs qualités respectives, des talents fort divers et inégaux sans doute, mais dont quelques-uns méritent de nous retenir. Cette faveur accordée tout à coup à la gravure sur bois, et par des artistes si nombreux, nous évoque le mouvement analogue qui s'accomplit en 1830, lorsque l'on vit renaître dans les livres de Curmer et de Paulin, dans les croquis de Daumier, de Gavarni et de Grandville, de Meissonier et des Johannot, la xylographie dédaignée au xviii^ siècle et que l'effort même de Papillon n'avait pu, sous Louis XV, remettre en honneur. Le rapprochement, je l'accorde, n'est pas d'une complète exactitude et, au cours de ces dernières années, la gravure sur bois a eu chez nous d'illustres représentants tels que Vierge et Lepère, mais il est certain aussi que, depuis la période romantique, on n'avait pas vu un tel nombre d'artistes

Dessin de Maxime Dethomas, gravé par Léon Pichon.

adonnés à ce mode d'expression, et, non plus, de la part du public, un tel empressement et une telle curiosité à les suivre.

Rien n'est plus naturel. Le renouveau de la gravure sur bois devait nécessairement coïncider avec l'initiative de nos éditeurs d'art. Toute l'histoire du

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livre est là qui atteste, en une suite de chefs-d'œuvre, que le bois est par excellence le mode d'ornement et d'illustration de la typographie.

Toutefois, lorsque nous nous félicitons de ce retour et lorsque nous parlons d'illustration moderne, il s'agit de nous entendre et de décider d'abord à quelles conditions la xylographie peut et doit être la parure du livre. Les excentricités et les erreurs sont, malheureusement, nombreuses et fâcheuses dans les récentes tentatives. Trop d'artistes, quand ils manient le canif ou la gouge et attaquent le bois de bout ou de fil, le cerisier ou le poirier, le sycomore ou le tilleul, confondent les techniques, oublient la matière dont ils se servent, et, dédaigneux d'un long et nécessaire apprentissage, soumis à leur vision de peintre, se contentent d'oeuvres qui ne nous satisfont pas. Tandis que certains s'attardent à un archaïsme inspiré des gravures au criblé du xv^ siècle, qu'ils croient savoureux et qui n'est qu'agaçant, d'autres essaient de transposer les estampes du xviii^ et d'autres encore dépensent une patience inlassable à réaliser des bois qui jouent le cuivre. Disciples simultanés de Gustave Doré et de Picasso, croirait-on, ils poussent au noir ou à des demi-teintes ternes et sans expression leurs géométries compliquées et leurs cubes enchevêtrés au lieu de garder au dessin ses caractères de franchise, de décision, de force et de lumière qui sont toute la noblesse et la beauté réelle du bois. Certains graveurs, au contraire, désireux de conserver ces caractères à leur œuvre exagèrent dans le sens opposé et,

Les Philippe, de Jules Renard.

Bois gravé par Paul Colin (Helleu et Sargent)

voulant appliquer avec intransigeance les principes de Bracquemond qui supprimait de la composition lumineuse d'un sujet tout ce qui n'a qu'une valeur secondaire ou transitoire, ils simplifient outre mesure, synthétisent à force et procèdent par larges entailles donnant de puissants contrastes. Rien de mieux à la condition de connaître les ressources et toutes les ressources de son métier, à la condition aussi de ne pas négliger le dessin et de ne pas s'imaginer qu'un schéma sommaire, parce qu'il s'harmonise avec la matière typographique, est une œuvre d'art, un bois véritable. Trop de graveurs s'en tiennent à ce point de vue médiocre, et, pressés d'expédier une besogne rémunératrice, bâclent leurs illustrations.

N'empêche que, malgré tout, ils comprennent et respectent les lois de l'illustration moderne. Ils savent que le beau livre, tout en gardant un caractère traditionnel, est représentatif, significatif de son époque, je ne me lasserai pas de le répéter, qu'une page typographique étant une franche opposition de blanc et de noir, les bois doivent être, eux aussi, une franche opposition de blanc et de noir, d'un accent typographique par conséquent, ensemble massive et linéaire, à l'image du caractère, et formant avec le texte où ils s'incorporent un tout homogène. Si nous avons des artistes trop expéditifs ou ignorants, nous ne manquons pas, heureusement, d'artistes consciencieux qui appliquent ces principes et qui obtiennent des réussites de premier ordre.

Ils sentent, ceux-ci, que le texte importe en premier lieu en vertu de cette loi fort simple, mais qui a grand besoin d'être rappelée, qu'un livre est un livre, non un album de gravures soulignées de légendes, et, le sentant, ils ne prétendent ni commenter, ni interpréter, ni se tailler à côté ou aux dépens de l'auteur leur petit succès personnel comme un chanteur d'opéra ajoutant à la mélodie des variations imprévues ou un comédien agrémentant son texte des boutades que lui inspire sa fantaisie, et, dès lors, ils se bornent à orner le livre, à nous récréer, à nous reposer au cours de la lecture, sans gêner ni détourner notre attention, ce qui est leur seul rôle, un rôle assez beau, assez ardu, pour ne point en ambitionner d'autre.

Il ne s'agit point ici de dresser un palmarès ni de distribuer des récompenses, mais, bon gré mal gré, nous sommes obligés de reconnaître que les plus beaux livres de ces dernières années sont dus à la xylographie et nul éditeur, à mon sens, n'a dépassé M. Léon Pichon, Pelletan, et, son gendre et successeur, M. Helleu. Chez M. Pichon, La Campagne romaine de Chateaubriand, illustrée par Maxime Dethomas, Daphnis et Chloé et le Discours sur les passions de V amour ^ de Pascal, illustrés par Carlègle, La Main enchantée^ de Gérard de Nerval, illustrée par Daragnès, La Ballade de la geôle de Reading, d'Oscar Wilde, illus-

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trée par Daragnès encore, sont autant de volumes qui ne laissent rien à reprendre et rien à désirer. M. Léon Pichon unit un goût infaillible aux ressources d'une science approfondie, et il sait, tout en usant d'une prudence, d'une modération et d'un tact parfaits, donner à ses ouvrages cet indispensable caractère de modernité dont je parlai plus haut. En leur austérité tempérée des agréments permis, en leurs proportions savantes, en leur bel et judicieux équilibre, les livres de M. Léon Pichon apparaissent solides, raisonnes, construits, et gardent un style que l'on égalera peut-être, en l'imitant, mais qu'il ne me semble pas possible

Les Villes tentaculaires, bois originarde Brangwyn (Helleu et Sargent).

d'améHorer. Trois ouvrages surtout, parus chez M. Pichon, sont incontestablement; hors pair, L^ Doctrinal des Preux, d'André Mary, Le Gargantua et La Danse macabre, que M. Hermann Paul a illustrés avec la force, l'ampleur, la richesse et la profondeur de son vigoureux réalisme. Ces trois livres ne périront pas, mais La Danse macabre a un caractère pathétique qui classe ce recueil tout à fait à part.

Parlons maintenant de Pelletan et de M. Helleu. Vingt années durant, avec une patience et une persévérance que ne surent ni ne purent rebuter l'incompréhension des amateurs et une certaine malechance, Pelletan, se livrant à des recherches assidues, ne laissant rien au hasard, soucieux de se renouveler et de se perfectionner sans cesse, publia une soixantaine de volumes et de plaquettes qui révèlent une intelligence et un goût indiscutables dans la diversité des impressions et du sentiment décoratif. Cet opiniâtre effort dirigé dans divers sens, et où Pelletan semble avoir voulu jouer la difficulté en choisissant tour à

tour les œuvres les plus opposées d'esprit et d'inspiration, aboutit à des réalisations d'inégale valeur, il sied de le reconnaître, et, malgré sa volonté réfléchie, sa lenteur patiente et passionnée, l'éditeur du boulevard Saint-Germain se trompa quelquefois, mais il demeure un maître dans l'adaptation de la typographie au caractère d'un ouvrage, et, comme le dit M. Clément Janin, on devrait réunir les meilleurs livres sortis de chez Pelletan pour y chercher un enseignement à ce point de vue, une méthode utile à raisonner, à décomposer, à méditer. Tout n'est point admirable dans ces soixante volumes et plaquettes ; néanmoins les vrais bibliophiles ne sauraient refuser leur estime, voire leur respect aux Philippe de Jules Renard illustrés dans un sentiment si juste de bois et de camaïeux par Paul Colin, à La Chanson des Gueux de Jean Richepin, illustrée par Steinlen, à L'Affaire Crainquebille d'Anatole France illustrée par Steinlen, et surtout à La Rôtisserie de la reine Pédauque, véritable monument typographique auquel collabora Auguste Leroux, et qui demeure l'un des plus beaux efforts de l'édition française.

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M. Helleu assume la tâche de reprendre ce difficile héritage et de continuer ces glorieuses traditions. De même que Pelletan il désire approprier la typographie à l'œuvre, et il nous déclare dans la préface de son catalogue : « En réimprimant parallèlement des ouvrages anciens et des œuvres contemporaines, nous mettrons mieux en valeur la logique et l'intérêt de notre recherche : dans l'unité du format éviter l'uniformité coutumière de la typographie, et donner à chaque ouvrage la « couleur », l'aspect livresque qui lui conviennent le mieux. »

Fidèle à son programme, M. Helleu réédite les livres de Mme de Noailles, de Verhaeren, de Jules Laforgue, de M.Maurice Barrés, de M.Paul Géraldy, dans le même temps qu'il imprime du Diderot, du Mérimée, du Baudelaire, du Montesquieu, du Lafontaine, du Chateaubriand, du Balzac.

Ainsi que pour Pelletan, l'effort de M. Helleu est plus ou moins heureux, mais il im- ^ /

porte de lui savoir gré d'utiliser presque toujours la gravure sur bois. /

Un très beau livre, Les Villes tentaculaires de Verhaeren, illustrées par

Bois gravé de Daraonès pour l'Étoile Matutine (Crès).

l'étonnant Frank Brangwyn, a paru chez M. Helleu, et nous devons, en outre, féliciter celui-ci de ce qu'il appelle ses essais de bibliophilie populaire. Pour une somme relativement modeste il arrive à nous offrir des ouvrages, non pas d'art, bien entendu, mais d'une présentation honorable, sur papier soHde et parfaitement imprimés.

M. Helleu n'est pas le seul éditeur qu'il convienne de louer de ses essais de bibhophilie populaire. Plusieurs de ses confrères ont pris une initiative semblable, et par exemple, M. Jean Variot, qui dirige la Société littéraire de France. Jadis, M. Variot exposant ses idées au sujet du livre écrivait avec bon sens : «Tout serait pour le mieux si les livres de luxe pouvaient être les régulateurs du goût dans l'édition. Malheureusement, il n'en est rien. Tirés à fort peu d'exemplaires qui dorment sur les rayons de certains bibliomanes, ces livres ne ,„„^jjjjj.j peuvent exercer aucune influence

sur le goût public et ils ne peuvent donner aucune idée de la supériorité française à l'étranger. Ce n'est pas avec trois cents volumes que l'on peut créer une influence à l'extérieur. Il y a deux clientèles bien distinctes : celle qui ne s'intéresse qu'aux éditions spéciales, faites pour elle et qu'elle seule a pouvoir de connaître ; et celle du public qui achète ce qu'il peut acheter. » Voici pourquoi la Société littéraire de France publie simultanément des livres consciencieux, mais d'un prix modéré, et des ouvrages de luxe. On connaît mes goûts et que l'illustration en couleurs ne m'agrée pas. Pour les raisons que j'ai exposées, la Sylvie de Gérard de Nerval ornée de bois gravés en couleurs par M. Robert Bonfils, non plus que La Reine de Saba, décorée d'aquarelles de M. Bourdelle ne me plaisent, mais Le roi Lear avec les bois de M. Jean Lébédeff et Le jaloux Corrizalès d'Estramadure, avec les compositions gravées sur bois par M. Louis Jou me paraissent dignes d'estime. Ces deux œuvres nous permettent d'espérer que La Société littéraire de France nous donnera, un jour prochain, de beaux livres. Là où il convient de ne faire aucune réserve, c'est au sujet des collections dont je viens de parler. Les œuvres choisies de M. Georges Courteline, Les Amitiés françaises de M. Maurice Barrés, La double Maîtresse de M. Henri de Régnier, Tête d'or

Bois de Lebedeff pour le " Roi Lear " (Société Littéraire de France) .

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de M. Paul Claudel justifient l'ambition de M. Jean Variot de montrer à l'étranger la supériorité française dans le domaine de la librairie, et Dieu sait si elle a besoin d'être montrée quand on constate l'effort des Anglais et des Allemands à ce point de vue!

Le programme de la maison Crès est analogue à celui de la Société littéraire de France. Sous diverses rubriques M. Crès publie de bons livres solidement construits, dans une sobre formule, et que les amateurs se disputent. Je n'ai pas besoin de rappeler, puisque je m'adresse à des bibliophiles, l'accueil accordé aux Maîtres du livre, ouvrages établis par les soins de M. Van Bever dont la compétence est remarquable. On sait que les volumes de cette collection atteignent, dans les ventes publiques et chez les libraires, des prix impressionnants. Les esprits chagrins parlent à ce sujet de spéculation effrénée et je crois qu'ils n'ont pas absolument tort, étant données quelques preuves irréfutables qu'il me serait aisé de fournir. Mais laissons là cette querelle. Outre les Maîtres du livre, M. Crès et ses collaborateurs éditent une Bibliothèque de F Académie Concourt, Les Maîtres belges, Les Maîtres et Jeunes d'aujourd'hui, une collection particulièrement réussie, imprimée dans le format in-8° carré, sur vélin pur fil des papeteries du Marais, et qui nous a valu et nous vaudra des ouvrages de M. Alexandre Arnoux, des frères Tharaud, de M. Jean Giraudoux, de M. Pierre Mac Orlan, de M. Francis Carco. Vous trouverez encore à la librairie Crès une série de Livres catholiques. Le Théâtre d'art qui comprend, parmi les ouvrages les mieux venus, la Salomé d'Oscar Wilde et La Princesse Maleine de M. Maurice Maeterlinck, et vous trouverez également des livres de luxe de style et de conception très dissemblables où l'eau-forte, l'aquarelle, l'héliotypie, les bois en couleur sont employés tour à tour. Accusez-moi d'être grincheux et taxez-moi de parti pris. Je m'en tiens à mon point de vue d'impénitent xylographe.

N'empêche que M. Crès a été un initiateur et que sa collection des Maîtres du livre demeure une belle et bonne chose. On s'en est inspiré d'ailleurs et, pour estimables qu'ils soient, encore qu'ils révèlent du soin, de la patience, beaucoup de goût, un amour sincère des œuvres éditées, les volumes de M. Mornay empruntent quelques éléments aux Maîtres du livre. M. Mornay

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