‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 41 sur 83 · BOULEVARD DES ITALIENS, 23 I9OI · texte numérisé non relu

BOULEVARD DES ITALIENS, 23 I9OI

d'un sourire ironique en me reportant à l'époque peu lointaine où je trouvais, soldée à deux francs, La Ville, de M. Paul Claudel, et affichées à cinquante centimes les Quatre histoires de pauvre Amour de Charles-Louis Philippe parues aux éditions de La Plume. Encore le marchand, désireux de justifier cette somme excessive de cinquante centimes, avait-il eu soin d'indiquer sur la page de garde de l'exemplaire : « A failli obtenir le prix Concourt. » Les bouquinistes, actuellement, ne se mettent pas en peine de justifier quoi que ce soit. Ils imposent un auteur et établissent un cours pour ses œuvres, selon leur fantaisie et au gré de leur bon plaisir, tout comme un antiquaire prône un style et dénature sa valeur. Étonné et docile, possédé aussi de l'esprit de lucre et avide d'une heureuse spéculation, l'amateur obéit et paie sans rechigner ou marchander. Ces faits, je les avais constatés dans mes chroniques des Feuillets d'art et de La Minerve française, aujourd'hui disparue. M. Eugène Montfort, à son tour, les a déplorés dans un article paru au Figaro, et il a eu raison. On ne saurait trop redire que de criants abus se sont produits durant ces dernières années, non seulement pour les auteurs que messieurs les bouquinistes inventent, mais pour les écrivains de grande valeur (c'est le cas de le dire). Nous devenons, à l'hôtel Drouot et chez le libraire, absolument déraisonnables. Je vais en fournir la preuve. Prenons le catalogue d'une vente qui eut lieu en 1898 et relevons les prix d'adjudication. La première édition du Capitaine Fracasse est payée quarante-neuf francs, celle de La Dame aux Camélias trente-quatre francs, celle de Tar tarin de Tarascon cinquante francs, celle de Jack quatre-vingt-deux francs, celle du Reliquaire, sur Hollande, dix-neuf francs, celle des Emaux et Camées, sur Hollande, cinquante francs, celle de Renée Maupérin, sur Hollande, soixante-dix-sept francs. Ces sommes minimes feront sourire ceux qui paient sans broncher U Anneau d'Améthyste de M. Anatole France, sept cent cinquante francs. Les Désirs de Jean Servien, d-vec la bonne couverture de Retaux, il est vrai, deux cent quinze francs, La Saison en Enfer, d'Arthur Rimbaud, dix sept cent cinquante francs, VUbu-Roi de Jarry, huit cent douze francs. En novembre 1890, à la vente de la bibliothèque de Louis Ulbach, un exemplaire de la première édition des Fleurs du mal, dans une reliure de Simier, s'il vous plaît, fut adjugé pour soixante-trois francs. Oui, vous avez bien lu. Époque bénie! Essayez à présent d'obtenir l'originale du chef-d'œuvre de Baudelaire sans débourser au moins mille francs. Encore s'agit-il ici de nos grands écrivains, mais, je le répète, les médiocres qui ont la chance d'obtenir la cote d'amour chez les bouquinistes engendrent une semblable fureur. Toutefois, n'outrons pas notre pessimisme et n'exagérons pas nos plaintes. L'astuce des marchands et leurs habiles manœuvres, l'ignorance et la cupidité de beaucoup d'acheteurs n'empêchent pas qu'au demeurant

LA BIBLIOPHILIE

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