A LYON
Chez HENRI LARDANCHET Rue Président-Carnot, n° io
M. CM. XXll.
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fantaisistes créés par M. Louis Thomas), de M. Bernheim, de M. Jules Meynial, de M. Coq, de M. Camille Bloch ? Bien sûr, j'en oublie et je n'en ai pas trop de contrition. De ce vigoureux et multiple effort que restera-t-il ? Je n'en sais rien et je défie bien que l'on m'apporte la moindre précision permettant d'en décider. Un si grand labeur, tant de recherches, d'investigations sont, à coup sûr, très sympathiques et attestent d'une façon splendide notre vitalité au lendemain de la guerre. On me permettra toutefois de déplorer la hâte, la précipitation que manifestent nos éditeurs d'art. Nous succombons sous l'avalanche des livres de luxe et de demi-luxe ; il ne se passe pas de semaine qu'il n'en paraisse deux ou trois. C'est trop et c'est beaucoup trop. Un livre de luxe n'est pas nécessairement un beau livre, je l'ai déjà dit. S'agit-il de nous donner des œuvres d'art longuement méditées, patiemment mûries et réalisées, ou de nous étonner et de nous amuser par l'imprévu d'un modernisme cocasse } Toute la question est là. Veut-on nous surprendre à la faveur d'une originalité de plus ou moins bon aloi ou forcer notre admiration 1 Toute la question est là. Nos éditeurs ont trop de malice et de finesse et d'adresse ; ils possèdent tous les tours dans leur sac, et aussi, ils possèdent un autre sac qu'ils sont un peu trop pressés de remplir!... Oui, mais Pelletan mettait dix ans à établir La Rôtisserie de la reine Pédauque; il y consacrait sa fortune et laissait une œuvre impérissable, honneur et gloire de l'édition d'art française. Je ne demande pas à nos éditeurs de se ruiner ; au contraire, je leur demande de ménager leurs intérêts, à défaut de considérations plus hautes et plus nobles. Qu'ils y prennent garde, en effet, il y a, dans la vente du livre de luxe, un ralentissement sensible. Une si grande multiplicité effare et déconcerte le public, et le voici qui résiste en attendant qu'il se désiste.
La Vie organisant, jadis, une enquête sur le beau livre, demandait à des hommes de lettres, à des éditeurs, à des relieurs quels étaient, selon eux, les plus beaux livres illustrés publiés de 1890 à 1920. On ne saurait s'empêcher de sourire en lisant les réponses. Les uns se défendent d'exprimer leur opinion ; les autres y apportent mille réticences. Mais il y a les braves, les intrépides qui tranchent et décident sans barguigner. Et alors, passez-moi la trivialité de l'expression, quelle salade! A ceux-ci, tout est bon. Les Fioretti, illustrés par M. Maurice Denis, voisinent avec La Vie de Bohême, illustrée par M. Léandre ; Les Fleurs du mal, illustrées par M. Rassenfosse avec A Rebours, illustré par Lepère ; La Cathédrale, illustrée par M. Jouas, avec UAntar, illustré par M. Dinet ; la Madame Bovary de Ferroud, avec Le Rouge et le Noir de Conquet ; le Zadig des Amis des Livres, avec le Daphnis et Chloé de Launette, et ainsi de suite. Que nous sommes donc riches en beaux livres, mon Dieu, et combien
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cette profusion conseille la prudence dans nos choix et la modération dans nos jugements. Il n'en reste pas moins que les éditeurs d'art ont accompli un grand effort depuis vingt-cinq ans. Nos beaux livres, durant cette période, n'ont pas toujours été réalisés selon les principes que je crois justes, mais les amateurs moins intransigeants, les bibliophiles éclectiques peuvent réunir une nombreuse bibliothèque. Les Histoires naturelles de Jules Renard, illustrées de lithographies
de Toulouse-Lautrec ; Au pied du Sinaï
A^ de M. Clemenceau, également illustré par
^^ Toulouse-Lautrec; L'Image, cette revue si
^^^11^^ précieuse pour les amateurs de la gravure
^^^ffty sur bois, et que nous souhaiterions voir
^Kf ^ continuée, font assurément grand honneur
■ _____5m^^ÉBP^ à m. Floury dont les monographies con-
'^"""'^"^^BiP ^" sacrées à Rops, à Legrand, et aux artistes
contemporains ont aussi la réputation d'une présentation irréprochable.
On peut discuter la technique et les méthodes de M. Ambroise Vollard; il est certain, toutefois, qu'en s'en tenant à son point de vue, il a obtenu de parfaites réussites avec Daphnis et Chloé et Parallèlement de Verlaine, décorés de lithographies de Pierre Bonnard, avec Sagesse de Verlaine, illustré d'images en couleurs de Maurice Denis, gravées sur bois par Pierre Beltrand, avec Le Jardin des Supplices d'Octave Mirbeau où nous trouvons vingt compositions originales de Rodin, avec le Villon illustré de bois d'Emile Bernard. Certains livres de la maison Piazza, sont, eux aussi, très appréciés de quelques amateurs si l'on en juge par les prix qu'atteignent ces ouvrages dans les ventes publiques Ce critérium admis, il importe de signaler Antar avec les illustrations de E. Dinet, Le Roman de Tristan et Iseult de M. Joseph Bédier, illustré par Robert Engels, La Femme et le Pantin de M. Pierre Louys, illustré par P. Roig.
Les Cent Bibliophiles, les Bibliophiles contemporains, le Livre contemporain, la Société de propagation des livres d'art, la Librairie de la Collection des Dix (Romagnol), les Amis des livres, la Société artistique du livre illustré nous ont valu bon nombre de volumes qu'il est indispensable de connaître si l'on veut être informé de l'histoire du livre d'art durant ces dernières années. Qu'on les
Couverture de Toulouse-Lautrec (H. Floury)
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aime ou non, que l'on souhaite ou ne souhaite pas les posséder, nous avons là des œuvres qui comptent. Comment les citer tous! Notons du moins Le Puits de Sainte-Claire de M. Anatole France, illustré d'eaux-fortes de T. Polat (Le Livre contemporaitî), Dominique de Fromentin, décoré d'un frontispice et d'eauxfortes de Gustave L>eheutrc (Le Livre contemporain), U Immortalité de M. Edmond Haraucourt, avec illustrations de Carlos Schwabef'Le^ Bibliophiles contemporains), Les Camelots de la Pensée de M. Camille Mauclair avec bois en couleurs de Maurice Delcourt (Les Cent Bibliophiles), la Vita Nova de Dante, avec illustrations de Maurice Denis gravées sur bois en couleurs par Camille et Georges Beltrand (Le Livre contemporain). La Vita Nova est l'un des livres illustrés modernes les plus recherchés et les Petites Fleurs de Saint François d'Assise, illustrées encore par Maurice Denisf'P^m, Jacques Beltrand, graveur - imprimeur éditeur) jouissent d'une semblable réputation. Ai-je besoin d'ajouter que tous les volumes illustrés par Lepère sont ardemment disputés, qu'il s'agisse des Paysages parisiens d'Emile
Crayon de Naudin (Bouvard et Pécuchet).
Goudeau (Paris, imprimé pour Henri
Beraldi).
d'A Rebours de Huysmans (Les Cent Bibliophiles), de La Bièvre, Les Gobelins, Saint Séverin de Huysmans (Société de propagation des Livres d'art), des Dimanches parisiens de Louis Morin (Paris, Conquet), de Nantes en dix-neuf cent (Nantes, Grimaud et fils), de Paris vivant (Société artistique du Livre illustré). Deux livres de Lepère ont paru « aux dépens de la Société Normande du Livre illustré ». Il y aurait toute une étude à faire sur les Sociétés de bibliophilie régionale où l'on accomplit de bonne besogne, mais nous serions entraînés trop loin. Signalons du moins les plus actives : la Société des Bibliophiles lyonnais qui vient de nous donner récemment Amoureuse de M. de Porto- Riche, illustré de bois de Galanis et la Société des Bibliophiles normands. N'oublions pas, enfin, les noms de Pelet, de Belin, de Bosse, de Carteret, de Rey, à qui nous devons quelques livres qui témoignent d'une consciencieuse bonne volonté. N'oublions par surtout, en regrettant sa disparition, la bibUothèque de la revue L'Occident, où ont paru plusieurs beaux livres sévères et scrupuleux.
Il serait injuste de ne pas parler, dans ce chapitre, des ouvrages consacrés à l'art et qui sont si précieux pour la connaissance de nos chefs-d'œuvre en peinture, sculpture, architecture, etc., dans les études d'érudition et de critique. Nous avons poussé à un tel degré de perfection les procédés mécaniques que nous obtenons aujourd'hui des reproductions de la plus scrupuleuse, de la plus minutieuse exactitude, et que nous sommes en mesure de lutter avec l'Angleterre et l'Allemagne dont nul n'ignore la maîtrise dans ce domaine. L'effort n'est pas négligeable et vaut d'être signalé. Que d'étapes franchies depuis les zincs de Daniel Vierge parus dans La Vie Moderne en 1880, depuis l'emploi du papier Gillot que l'on travaillait au grattoir et à la mine de plomb en photographiant ensuite, depuis la grille américaine qui permit d'obtenir vraiment des modelés, des nuances et des valeurs! Vint l'héliogravure, cette taille-douce mécanique donnant des épreuves en noir, en bistre et en couleurs, et, enfin, la phototypie. On en connaît les étonnants résultats. Ouvrez les recueils de M. Daniel Jacomet, ou le Quantin de la Tour de M. Henry Lapauze, et vous les apprécierez. Livres de vulgarisation, diront quelques sots dédaigneux ; oui, d'une vulgarisation qui nous a permis de réaliser L'Histoire générale des Arts appliqués à l'industrie, la Galerie des Modes et Costumes français, L'Œuvre complète de Rembrandt, Les Etoffes japonaises tissées et brochées, La Céramique musulmane. Les Crayons français du Musée Condé, et quantité d'autres ouvrages d'une inestimable valeur documentaire publiés par la Librairie Larousse. Il ne s'agit pas là de beaux livres ; il s'agit d'une besogne considérable réalisée par nos éditeurs depuis vingt-cinq ans et réalisée à merveille. Comment aurais-je pu m'abstenir de les signaler?
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Le Bibliophile d'aujourd'hui ou le Bibliomane de toujours
Connaissez-vous ce collectionneur qui n'a ni le goût ni l'envie de lire, qui ne pense qu'à accumuler les volumes, qui s'encombre de doubles, qui recherche indéfiniment les premières éditions d'un même livre, qui est capable de détruire un ouvrage ancien pareil à celui qu'il possède pour garder un exemplaire unique et ajouter à la valeur de cet exemplaire, qui se préoccupe de singularités typographiques, qui emprunte des bouquins et n'a pas le courage de les rendre? C'est le bibliophile d'aujourd'hui. Non, je me trompe. C'est le bibliomane d'aujourd'hui puisque la race des bibliophiles est presque éteinte.
Bibliophile et bibliomane n'ont aucun rapport. Le bibHophile, il est vrai, de même que le bibliomane, vérifiera l'impression d'un volume, en palpera le papier, en détaillera la reliure, en examinera le titre et la date, et tiendra à constater dans Brunet l'excellence de son acquisition. Il ne dédaignera ni le vélin, ni les gravures avant la lettre, ni les éditions rares, ni les maroquins timbrés d'armes célèbres ou signés d'un relieur fameux, mais il se moquera absolument des fautes de texte, des passages ajoutés ou supprimés, des paginations interverties, et autres détails infimes et saugrenus qui passionnent le bibliomane parce qu'ils confèrent au livre une valeur fictive et factice. Le bibliophile n'a cure ni de la rareté, ni de la bizarrerie, ni des anomalies d'un ouvrage. Le bibliomane, sa fiche établie, classe et range son nouveau livre qu'il n'ouvrira plus ; le bibliophile, au contraire, ne recherche un volume d'une présentation et d'un vêtement de choix que parce qu'il en aime le texte, et, en quelque manière, pour en honorer l'auteur. Il lit et se plaît à relire, semblable à Urbain Chevreau, lequel, se délectant dans sa solitude de la compagnie de ses écrivains préférés, les voulait néanmoins « dans un fort grand état de propreté ». Paul Lacroix disait : « Tout le monde peut être bibliomane, mais n'est pas bibliophile qui veut. » Bref, le bibliophile se double d'un lettré et se satisfait d'une peu nombreuse bibliothèque à la condition qu'elle soit excellente ; le bibliomane, c'est le maniaque réunissant toutes les éditions d'Horace ou de la Bible, c'est Boulard, d'étonnante mémoire, achetant une maison de six étages afin d'y entasser ses six cent mille volumes qu'il ne regardait point, c'est l'illustre Pococuranté de Voltaire disant à Candide qui s'extasiait devant un Homère magnifiquement relié. « Tous les gens sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque comme un monument de l'antiquité et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. » Le parallèle ne vous suggère-t-il pas quelques réflexions
sur nos contemporains ? Vous allez voir, en outre, que nous découvrirons à travers le passé le portrait des faux amateurs modernes.
La sotte passion d'acheter des livres par vanité, de s'entourer inutilement et stérilement d'éditions de luxe et de reliures splendides, l'idée absurde de ne considérer ces éditions et ces reliures que comme des œuvres d'art ou des objets d'ameublement bons à faire parade de richesse, ce qui constitue les caractéristiques du bibliomane, a été justement bafoué et ridiculisé de tout temps. Ouvrez Sénèque, Lucien, Cicéron, et vous en jugerez. Déjà, parmi les Romains, les bibliomanes étaient nombreux. Le goût des livres leur était venu d'Orient par l'Asie-Mineure et la Grèce. Certains patriciens les recherchaient, non par amour des lettres, mais de la même façon qu'ils se plaisaient à acquérir des vases de Corinthe, des tableaux ou des statues, et Sénèque, considérant ces collections comme une preuve de l'amollissement, du relâchement des mœurs romaines et de la revanche de l'Orient vaincu, pestait contre les bibliothèques d'apparat : « Qu'est-ce qui le rend si indulgent, se révoltait-il, pour ceux qui achètent des armoires de cèdre ou d'ivoire, font des collections d'auteurs inconnus ou méprisés, bâillent au milieu de cette foule de livres et n'en apprécient que le dos et les titres } »
De l'aristocratie, la mode de posséder des livres descendit aux classes moyennes, aux fonctionnaires, aux financiers, aux industriels enrichis. Quantité de libraires grugeaient de leur mieux les bibHomanes romains. Il est fort amusant, et très actuel, de relire Lucien se moquant de ces amateurs improvisés qui achètent au hasard, dit-il, ne savent pas distinguer un livre d'un autre et se fient, pour juger de l'ancienneté et de la valeur d'un ouvrage, à ses taches de moisissure. Les bibliomanes, déclare encore Lucien, évoquent ces chasseurs qui ont des armes richement ciselées et n'en restent pas moins maladroits. Ils ressemblent au toqué qui, ayant payé trois mille drachmes la lampe d'argile qui servait à Epictète, espérait que la sagesse stoïcienne lui viendrait en dormant. A quoi sert-il de rassembler chez soi les ouvrages de Démosthène et de Thucydide quand on est ignorant.? interroge Lucien, et il avertit aimablement le pauvre bibliomane : « En vain tu les étendrais et te coucherais dessus ; en vain tu te les appliquerais autour du corps et t'en habillerais comme d'un vêtement. Le singe, dit un proverbe, est toujours singe, eût-il des ornements d'or. » Le bibliomane ne ressemble pas seulement à un singe ; il ressemble à un homme chauve qui achète un peigne. Le voici bien arrangé! Ausone lui décoche une épigramme d'un genre analogue : « Ces Hvres chèrement payés, bon Philomus, dit-il malicieusement à son voisin, ne feront pas de toi le favori des Muses. » Cicéron n'est pas plus tendre à l'égard des bibliomanes. S'il estime que sa
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bibliothèque est, pour un homme instruit et studieux, « un paradis, un Heu de déhces, d'effusion, de contemplation, le tabernacle de ses pensées », il n'hésite pas à traiter les bibliomanes de helluones librorti?n, de gloutons de livres. Comment ne point rappeler ici Louis XI se moquant des ignorants qui n'ont jamais assez d'histoires, de poèmes, d'ouvrages de théologie, et comparant ces fanatiques du livre à de malheureux bossus. « Chacun voit leur bosse, raillait Louis XI ; ils sont seuls à ne pas s'en apercevoir. »
Ces impitoyables moqueries se succèdent de siècle en siècle. Nous nous souvenons tous du portrait du bibliomane qu'a tracé La Bruyère. Sa galerie est remplie de bouquins « dorés sur tranche, ornés de filets d'or et de la bonne édition », mais, ces bouquins, il se garde de les lire, et, cette galerie, il n'y met pas les pieds. Au xviii^ siècle, le nombre des faux amateurs augmentant sans cesse et, leur faste ne connaissant plus de bornes, l'ironie redouble. Voltaire, dans son Temple du Goût, s'amuse de cet étrange besoin d'empiler de vieux auteurs ignorés et dont on persévère à ne rien savoir. « L'amour des livres, constate d'Alembert, quand il n'est pas guidé par la philosophie et par un esprit éclairé, est une passion des plus ridicules. » Ménard de Saint- Just, dans sa Lettre au comte Auguste Nadaillan sur le goût des livres (1785), se divertit fort que des gens de cour, de haute finance ou de haut clergé se croient tenus par l'engouement général à laisser de côté les classiques grecs et latins, à ne composer leur bibliothèque que de livres écrits en langues étrangères, s'imaginant de la sorte mériter la réputation d'érudits. Ils savent à peine parler leur langue, sont incapables de l'écrire correctement, mais, au heu d'acheter Pascal, Racine, Montesquieu, ils s'enorgueillissent de montrer dix mille volumes anglais ou italiens. Les ouvrages d'histoire n'ont pas droit de cité sur leurs rayons s'ils n'ont au moins deux mille ans d'existence : « Certains amateurs, dit Ménard de Saint-Just, s'embarrassent peu que les livres soient bons, pourvu qu'ils soient anciens ou rares, exigent, pour en faire emplette, qu'on les convainque que ces livres uniques ou presque uniques, ou extrêmement chers, ou des commencements de l'imprimerie, ne peuvent vraiment appartenir qu'à des curieux distingués, titre auquel ils se reconnaissent. » Ces niais, employant mal leur fortune, entassent à gros frais quantité de livres avec la certitude de n'en jamais faire usage. Ils sont identiques à l'avare enfouissant son trésor ; l'un et l'autre ont des richesses en pure perte.
Et ne pourraient-elles être d'hier, les épigrammes inspirées par les réjouissantes bévues des nouveaux riches dont on criblait les « gloutons de livres » du xvilie siècle.? L'une d'elles, très savoureuse, nous montre un officier bibliomane qui, armé d'un catalogue, exhibe ses richesses à son curé, et se donne à bon
compte l'avantage de paraître savant. Le prêtre ayant observé qu'il manquait là Les Commentaires de César ^ livre très utile à un militaire :
Quoi! dit l'officier en colère, Me prenez-vous pour un busard ?
Je lis bien, moi, sans commentaire.
Ne vous récriez pas et interrogez les libraires. Ils gardent le souvenir de réparties analogues, voire beaucoup plus cocasses et ahurissantes. De quoi, d'ailleurs, un libraire pourrait-il s'étonner puisqu'il cause chaque jour avec ces doux maniaques que le bibliophile Jacob s'amusait, vers 1830, à passer en revue ? Toutes les variétés des bibliomanes d'aujourd'hui, de demain et de toujours existaient déjà en 1830. Voici le bibliomane enfermant ses livres à triple serrure, les cachant derrière ses rideaux, les gardant pour lui seul et refusant même de convenir qu'il les possède. Cet autre, à l'opposé du premier, ne collectionne qu'afin de s'accorder la satisfaction vaniteuse de montrer ses bouquins à tout venant, voire à ceux qui s'en moquent. Il n'y connaît rien, mais, grâce à son bouquiniste, il a changé une fortune en grands papiers, vélins et maroquins, comme ses amis achètent des chevaux ou des chiens, et il se déclare ravi. Ce troisième ne désire que ce qu'il ne possède pas. Comment aurait-il le temps de jouir de ses trésors ? Seule, une nouvelle rareté lui importe et le sollicite. Ce quatrième passe son temps à revendre ses bibliothèques successives. Ce cinquième se spécialise, refuse de sortir de sa spécialité, et méprise ce qui ne concerne pas sa marotte. En dehors de Voltaire, ou de Pétrarque, ou de la Révolution française, il n'existe point de livres à ses yeux. Le bibliophile Jacob n'est pas complet. Il en passe, et de pires, ou de meilleures, à votre gré.
Avais-je raison de prétendre que nous découvririons dans le passé toutes les caractéristiques du bibliomane moderne, et le bibliomane moderne c'est, si l'on peut dire, le bibliophile d'aujourd'hui, le seul homme qui aime encore un peu les livres, car il n'y a plus de bibliophiles, au sens véritable et noble du mot. Où sont-ils, je vous le demande ? Où trouvez-vous un amateur qui chérit les bouquins pour eux-mêmes, qui sent et comprend la noblesse de les sauver, de les préserver, de les léguer aux siècles futurs, qui en savoure, comme un Jules Lemaître ou un Anatole France, les textes originaux d'une émotion et d'une suggestion si puissantes, les maroquins polis, les dos aux ors ternis, les nobles caractères, les papiers d'une intacte fraîcheur? Jules Claretie raconte que Cuvillier Fleury, devenu aveugle, éprouvait une consolation à palper le Cicéron en reliure pleine qui avait été son prix au grand Concours. L'anecdote ne manquerait pas de faire sourire nos plus déterminés collectionneurs de
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même qu'ils hausseraient les épaules si on leur évoquait le souvenir du bon M. de LigneroUes, vivant en anachorète, déjeunant chez le marchand de vins et consacrant son existence entière à réunir une bibliothèque magnifique.
Ne vous y trompez pas, le soi-disant bibliophile contempor-ain, celui qui s'en donne les allures et en emprunte les apparences, a d'autres idées en tête. Henri Béraldi écrivait autrefois : « La bibliophilie de 1875 ^st une bibliophilie à part, particuUère à ce temps, et qu'on ne reverra peut-être jamais. C'était la fièvre, la surexcitation à son paroxysme, la spéculation effrénée, le système de Law : la salle de vente ressemblait à la rue Quincampoix pendant l'agiotage ; les livres à vignettes du xviii^ siècle étaient de vraies actions du Mississipi ou de l'Union générale. Quand on vit qu'il y avait uh bénéfice à faire sur ces livres, tout le monde s'y mit ; cela coïncidait d'ailleurs avec une énorme prospérité financière : les amateurs ne se ménageaient donc point. La cote était une fantaisie, ou plutôt il n'y avait plus de cote. On voulait jouir vite. Aux gens d'autrefois les collections lentement formées ; à nous les bibliothèques instantanées surgissant toutes faites, toutes choisies, toutes reliées comme par un truc de féerie. »
Chaque jour, les ventes de la rue Drouot illustrent ces lignes et leur redonnent une vivante actualité. Mais, ici, distinguons s'il vous plaît. Il y a les amateurs qui achètent les livres pour les garder et ceux qui les achètent pour les revendre. Les amateurs qui achètent les livres pour les garder, et, comme l'a écrit M. Béraldi, qui veulent des « bibliothèques instantanées », ce sont les nouveaux riches. Les beaux livres sont un luxe comme un autre et nos seigneurs entendent se passer celui-ci puisqu'ils ne se passent de rien, d'autant qu'ils risquent d'être crus gens de goût. Le moyen de résister à cela et de ne point sourire à une si aimable perspective ? Ils sourient et ne résistent pas. Au reste, que leur en coûtet-il.-^ La hmousine arrêtée devant la porte du libraire, ce dernier reçoit des instructions péremptoires. On paiera ce qu'il faut, mais il s'agit de rafler tous les romantiques, ou tous les symbolistes, ou tous les beaux exemplaires du xviii^. L'épicerie, la literie, l'ameublement s'en donnent à cœur joie ; le libraire également, vous le pensez bien. Alors on assiste à des surenchères qui seraient bouffonnes si elles n'étaient pas navrantes, et elles sont navrantes parce que les cours sont faussés, parce que les libraires, forts de l'appui qu'ils sentent derrière eux et avides d'augmenter leur commission, perdent toute mesure dans la lutte qui les met aux prises, et, possédés d'une sorte de sadisme de l'ostentation vis-à-vis de la galerie et des confrères, poussent les prix à l'absurde quand ce n'est pas à la folie. Qu'importe au nouveau riche, n'est-ce pas.? Sa joie, à cet homme, ne réside pas dans la possession du volume rare ; elle consiste
à le montrer, à frapper les plats d'une robuste main endiamantée et à déclarer, après déjeuner, entre deux bouffées de cigare : « Vous voyez ça, mon cher. Eh bien ! j'ai payé ça dix mille francs. )) Qu'ils puissent être grugés, ils n'y pensent pas ou ne s'en soucient guère. J'ai assisté, dans une vente célèbre, à ce petit manège. On savait que le libraire X... devait acheter, coûte que coûte, certains ouvrages pour un fastueux industriel. Mon voisin, dont je tairai le nom « poussa » férocement chacun des livres convoités, et il les « poussa » au point de tripler leur valeur normale. « Oui, je sais, me dit-il en me quittant, je fais le jeu de X... et j'agis mal à l'égard des autres bibliophiles, mais cet imbécile aura du moins payé ce que mérite son imbécillité. » Je livre ceci aux réflexions des amateurs de « bibliothèques instantanées », certain, d'ailleurs, de ne pas les désoler non plus que de ralentir leur zèle.
Dans ces conditions il n'est pas mauvais de vendre sa bibliothèque à l'hôtel Drouot et nous passons, du coup, à ceux qui achètent des livres pour les revendre. La persévérance et la compétence de ce genre d'amateurs sont indiscutables. Ils utilisent leur fructueuse oisiveté à compulser les catalogues, à courir les bouquinistes et à s'attarder dans les boutiques des libraires avec lesquels ils causent utilement. Sur les quais où personne ne découvre jamais rien, la trouvaille rare leur est inévitablement réservée. Ils lisent ; ils lisent même beaucoup et les livres, et les revues et les journaux. Ne faut-il pas connaître le goût du jour et s'approvisionner à temps de profitables éditions originales ? Leur admiration pour certains auteurs va jusqu'à acheter deux ou trois exemplaires d'un même ouvrage, sur grand papier. Ils sont les souscripteurs bénis de toutes les plaquettes, des tirages restreints, de la moindre singularité typographique. Une belle reliure romantique, un curieux manuscrit ne les effarouchent point, à l'occasion, en passant dans quelque ville de province. Entre temps ils font des échanges, de petits échanges, car ils joignent l'obligeance à la persévérance et à la compétence, une obligeance très clairvoyante, il est vrai. Au bout de quelques années, la bibliothèque est pleine. D'autres amateurs sont venus la visiter ; on en a parlé ici et là. Les chroniqueurs, en mal de copie et poussés par une habile suggestion, ont mentionné quelques-unes des merveilles de l'étonnante collection. Bref une réclame insinuante, adroite, a été organisée et se propage à coup sûr. Chacun sait que Z... est un bibliophile passionné et expert. L'idée inconvenante, presque criminelle, que cet amoureux sincère des livres puisse, un jour, vendre sa bibliothèque ne viendrait à personne. Et puis, on rédige un beau catalogue ; la vente est annoncée ; le tour est joué.
Qu'ils achètent pour vendre ou qu'ils achètent pour garder tous sont bibliomanes, vous dis-je.