‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 45 sur 83 · LES JOURNALISTES · texte numérisé non relu

LES JOURNALISTES

PAR LOUIS LATZARUS

Certains s'étonneront sans doute qu'un chapitre de cette histoire littéraire ait été réservé aux journalistes. De tout temps, il s'est trouvé des critiques pour refuser aux rédacteurs des journaux la couronne de l'homme de lettres, et Théophraste Renaudot, à peine eut-il créé la première gazette, fut contraint de se défendre contre un mépris trop facile : « Je suis bien trompé, écrivit-il, si les plus riches censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui doit se faire en quatre heures de jour... Se peut-il faire que vous n'excusiez pas ma plume si elle ne peut plaire à tout le monde }... Ceux qui me connaissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de l'emploi honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles... »

Ceux qui me connaissent peuvent dire aux autres... Eternelle revendication du journaliste, qui pense cacher au public le meilleur de son esprit, rêve d'une œuvre durable, s'afflige de n'avoir pas le loisir de l'entreprendre, d'être toujours pourchassé par l'article inévitable, et de dépenser son talent en petite monnaie ! Trois siècles après Renaudot, Aurélien Scholl, au comble de sa brillante réputation, sorti, une nuit, de l'imprimerie avec Paul Alexis, et remontant les rues de Montmartre, parlera à son compagnon du roman qu'il a conçu, qu'il porte en lui depuis longtemps, qui peut-être lui vaudra la gloire, et qu'il n'écrira jamais. Lui aussi voudrait faire savoir qu'il n'est pas seulement un chroniqueur condamné à une besogne éphémère. Lui aussi voudrait laisser d'autres pages que ces pages trop vite écrites, trop vite lues, trop vite oubliées. Mais le secrétaire de rédaction attend et le typographe s'impatiente. Encore quelques feuillets périssables avant de commencer la tâche sacrée ! Jetons au public sa pâture quotidienne ! Et puis nous penserons à nous, à notre nom, au lecteur futur. Mais les jours passent sans que le journaliste sache trouver l'occasion de se recueillir, et de travailler pour l'avenir. Il brûle heure par heure ses idées, sa

verve et son style. « J'ai alimenté comme tant d'autres cette fournaise du journalisme... » écrira Zola dans la préface des Nouveaux Contes à Ninon. Fournaise? Le mot est juste et effrayant. Autant que cet autre : « La presse, cimetière de talents. »

Est-ce à dire, pourtant, que le journaliste doive abandonner tout espoir de se survivre, et faut-il assurer, comme tant de jeunes hommes de lettres qui changeront d'avis avant la quarantaine, que le journalisme n'est pas et ne peut pas être littérature } Non, certainement. Ou bien il faudrait soutenir aussi que Paul-Louis Courier, que Louis Veuillot, que Jules Vallès ne furent pas des littérateurs, ce qui est insoutenable. Il faudrait effacer des listes académiques les noms de Prévost-Paradol, de John Lemoine, de Silvestre de Sacy, et, plus près de nous, d'Alfred Capus, d'Henri Roujon et de Jules Claretie. Il faudrait négliger une partie considérable de l'œuvre de Barrés, et des frères Tharaud, ses disciples. Peut-être faudrait-il condamner Rivarol lui-même, et le Beaumarchais des Mémoires à consulter. Et je ne sais pas bien ce qui resterait de M"^® de Sévigné, gazetière sans gazette.

Il est vrai néanmoins que la plupart des articles que nous lisons ont quelque chose d'inachevé, qui justifie l'oubli où ils tombent en vingt-quatre heures. Condamné à l'improvisation, le journaliste — et je ne parle pas ici du littérateur qui confie à un journal le chapitre ou l'essai qu'il a pu longuement méditer — n'a pas la liberté de mûrir sa pensée ni la forme qu'il lui donne. Il est l'esclave du moment, qui lui accordera la verve, ou la lui refusera. Le talent à heure fixe, voilà ce qu'imposerait la profession. Mais le talent, même pour ses favoris, est capricieux. — Comment font-ils ? demandait Jules Lemaître, regardant à Rennes écrire les chroniqueurs judiciaires dans le trouble des audiences du procès Dreyfus. Et il ajoutait : « Je ne pourrais pas ».

Il aurait pu, après quelque apprentissage. Car, en journalisme, l'usage, l'habitude, le métier comptent. Mais il n'est pas sûr que Jules Lemaître eût écrit des compte-rendus supérieurs à ceux d'un Albert Bataille, ou d'un Henri Vonoven ou d'un Edgard Troimaux. Lorsque parfois des directeurs lettrés ont délégué sur les lieux d'un événement des écrivains justement célèbres, le numéro du lendemain n'a pas toujours contenu un chef-d'œuvre, car le grand écrivain peut n'être qu'un petit journaliste. Mais, en revanche, l'excellent journalisme n'est pas toujours de l'excellente littérature. Vous vous passionnerez pour le récit d'une aventure qui s'est passée à votre porte, seulement parce qu'elle s'est passée là, et non ailleurs. Que le narrateur soit plus ou moins habile, n'importe! vous buvez ses paroles. Si vous les trouvez ridicules demain, quand sera dissipée votre émotion, alors ce n'était pas littérature, mais si vous pouvez les

LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

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