ANS DE
qui n'ont jamais connu que l'honnête pénombre et, suivant le mot que Veuillot appliquait à Leconte de Lisle, qui sont surtout « connus comme ignorés ».
Sans doute, Jules Renard remplaça J.-K. Huysmans {') (31 octobre 1907) et l'auteur de Poil de Carotte n'est pas un écrivain ignoré ; mais M^e Judith Gautier remplaça Jules Renard {^) (28 octobre 1910) ; Jean Ajalbert succéda à Octave Mirbeau (^) (28 novembre 1917) ; Henry Céard prit la place de W^^ Judith Gautier (*) (29 avril 19 18) ; Emile Bergerat vint occuper le siège de Paul Margueritte (s) (21 mai 1919) et, quelle que soit l'estime littéraire qu'on professe pour Mine Judith Gautier, pour MM. Jean Ajalbert, Henry Céard et Emile
10 liai 1918
ACADK OONCOURT
Le prochain déjeuner aura lieu le mercredi 29 Mai, au restaurant Drouand, à midi et demi
Prière de répondre à:
M.Jean AJALBERT, Secrétaire de l'Académie,
à Beauvais (Oise)
Bergerat, on peut, sans diminuer leurs mérites, qui sont grands, les considérer comme des écrivains dont les œuvres n'ont pas toujours rencontré le succès auquel elles pouvaient légitimement prétendre.
Il n'est pas à croire qu'avec l'âge les écrivains de cette catégorie se montrent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire mieux prémunis contre l'injustice de la
(•) Par cinq voix à Jules Renard contre deux à Henry Céard et deux à Victor Margueritte.
(») Par sept voix à M""» Judith Gautier contre deux à Paul Claudel. Rémy de Gourmont était candidat (Cf. Epilogues, volume complémentaire, p. 203, 16 septembre 1910. Mercure de France).
(*) Par cinq voix à Jean Ajalbert contre trois à Georges Courteline et une à Raoul Ponchon. C'est à partir de l'avantdernier scrutin pour cette élection que M. Lucien Deséaves, partisan de Georges Courteline, cessa de prendre part aux délibérations de l'Académie Goncourt (Voir Cri de Paris, 18 novembre 1917).
(•) Par six voix à Henry Céard contre trois à Georges Courteline.
(') Par six voix à Emile Bergerat contre luie à Raoul Ponchon et une à Han Ryner. Paul Adam, pressenti par les Dix, avait refusé à cause de ses projets d.e candidature à l'Académie française.
L'ACADÉMIE CONCOURT
foule à leur endroit ; du moins n'est-il pas consolant pour eUx, qui n'ont jamais cherché que l'estime de leurs pairs, de trouver cette estime, au bout de leur carrière, mensuellement ?
Un calculateur mal intentionné ayant établi que l'âge moyen de l'Académicien Concourt est de soixante-six ans, demandait un jour si Edmond de Concourt ne le trouverait pas trop élevé pour le rôle qu'il lui a assigné de juger les jeunes écrivains. Il fut rappelé au calculateur que Concourt, dans son journal, avait spécifié, à la date du 14 juillet 1882, qu'il voulait — nous le savons — faire une pension de six mille francs à dix hommes de lettres pour éviter à ceux-ci de « perdre leur temps et leur talent dans le travail d'un ministère ou dans les œuvres basses du journalisme » et que, sauf rares exceptions, à soixante-six ans on ne travaille plus dans un ministère, ni dans les œuvres basses du journalisme. A soixante-six ans, on a pris sa retraite. Et Concourt ne voulait pas faire de son Académie une maison de retraite, puisqu'il parlait, dans son testament, de la « réalisation de ma jeune Académie » et, plus précis encore, pour désigner les membres de cette jeune Académie : « les jeunes Académiciens » (cf. Testament du 16 novembre 1884).
Faut-il donc conclure que ces probes littérateurs ont tort de vieillir? Certes non!
Tout au plus pourrait-on déplorer que Concourt n'ait pas prévu pour que sa jeune Académie restât vraiment jeune, une limite d'âge, cinquante-cinq ans, par exemple, au delà desquels la Société fût obligée de pourvoir au remplacement de ses Anciens. Cela eût été au moins original et neuf. Puisqu'au contraire on vieillit dans cette compagnie, ce n'est qu'une compagnie comme tant d'autres ; d'honorables personnalités de second plan y prennent l'illusion de prolonger leur autorité httéraire non par leurs œuvres, mais par le fait d'être groupées à dix d'une même génération obstinée à se défendre, résolue à ignorer, par exemple, que les romans des Concourt n'ont pour la plupart qu'un intérêt « d'époque littéraire » et que leurs rééditions, avec ou sans postfaces, sont accueillies en toute indifférence.
L'influence des Concourt } Nous l'avons vu décroître en même temps que diminuait le nombre de leurs lecteurs et qu'augmentait le rendement commercial du prix qu'ils ont fondé. Leur écriture artiste, leur recherche de l'épithète rare, leur tarabiscotage de la phrase sont actuellement considérés comme des curiosités un peu byzantines ; leur système littéraire est mort, leur nom survit grâce à leurs recherches d'historiens, de collectionneurs et surtout, grâce à leur
Académie.
« Une Académie de plus.... » C'est l'expression même du désenchantement
de Jules Renard lorsqu'il fut élu en remplacement de J.-K. Huysmans et qu'il écrivit (1) certain dialogue qui pourrait prendre place dans les Sourires pinces .
— « Qu'est-ce donc que cette Académie Concourt ?
— « Une Académie de plus, exactement une Société littéraire.
— « Et vous en êtes ?
— (' Par hasard ! Un coup de veine !
— « Que d'Académies ! N'importe qui peut donc en f9nder une ?
— « Oui, s'il est riche et s'il obtient l'agrément du Conseil d'Etat.
— « Je ris, parce que je pense que, si je voulais, moi, sans me ruiner, je pourrais tout comme urt autre créer une Académie nouvelle.
— « Certes ! Mais vous vous en gardez bien.
— « A quoi sert la vôtre ?
— « Elle nous offre quelques rentes.... »
Lui parlait-on du fameux prix annuel, Jules Renard provoquait de la part de son auditeur hypothétique, d'irrespectueuses questions afin d'y trouver prétexte à exprimer, non moins irrespectueusement, son opinion :
— « Qu'est-ce qu'un bon livre ?
— « Isolément, chacun des Dix le sait, mais, réunis, pourraient-ils se flatter de le savoir encore ? »
L'opinion désabusée qui se reflète dans les propos de Jules Renard, n'est pas particulière à cet « Académicien » ; J.-K. Huysmans, premier président, 1903, de la Compagnie (le second fut Léon Hennique, 1907 et le troisième Gustave Gefïroy, 19 12) avait décelé dans celle-ci « quelque chose de bien peu pratique et de singulièrement mal organisé » {^) ; nous avons vu qu'Alphonse Daudet lui-même, exécuteur testamentaire, s'offusquait de la solennité de ce mot « Académie » ; M. J.-H. Rosny aîné, qui a bien connu Concourt, nous a montré le caractère mystique de sa conception : « Il souhaitait, a écrit M. Rosny, l'immortalité de la gloire comme un chrétien souhaite le Paradis (^) » ; M. Henry Céard, enfin, un des premiers inscrits sur les listes, estimait, après la mort du maître que M. de Concourt « avait pris simplement des précautions d'outretombe pour le maintien de sa gloire (*) ».
Il convient de s'en tenir à cette dernière définition, saisissante en son raccourci et qui a comme l'odeur des fleurs funéraires. En somme, Edmond de Concourt édfiia lui-même un temple à son souvenir, un gracieux monument dont les proportions et le style évoquent moins la majesté conventionnelle des Palais à coupole que le charme rococo de ces petits temples à colonnes comme les beaux esprits du xviii^ siècle en dédiaient à l'amitié ou à l'amour et qu'on ne rencontre plus guère que dans les parcs abandonnés — ou dans les cimetières.
(') Paris- Journal, 14 décembre 1908.
(') Lettre du 9 mars 1900. Cette lettre d'Huysmaus répond à des déclarations de Léon Hennique publiées par Le Tcwt/js du 7 mars 1900. ~
(•) Lm, Presse de Paris, 29 novembre 1919. (') Le Paris, 20 août 1896. ' '
LA LITTÉRATURE FÉMININE