‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 4 sur 83 · AUTOGRAPHE DE M. ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE M. ANATOLE FRANCE

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et pour l'homme de gauche, on le laissa en plan avec ses concurrents.

Quelquefois, l'un des deux clans se montre mauvais payeur, et il arrive qu'un groupe fasse élire son client, avec la complicité de l'autre groupe,

et qu'il lâche, l'heure d'après, le candidat adverse, ou le malmène cruellement. Ainsi, en 1897, Albert de Mun passa dès le premier tour ; mais ensuite M. Hanotaux fut balloté quatre fois, avant de l'emporter, bien juste, la droite ayant voté massivement en blanc. La même aventure s'est récemment reproduite, après de longs pourparlers, cependant, et alors que l'on croyait assurée l'élection de deux romanciers. La droite excelle particuHèrement dans ces plaisanteries. On ne s'en veut point pour cela, et, à l'issue de ces séances, les académiciens de droite et de gauche se sourient comme des gens qui se sont mutuellement donné la comédie.

Photo Manuel

René Doumic t->w h / •

Ue telles opérations ne s exécutent stratèges ; les partis ne se meuvent point sans directeurs. Il existe à l'Académie de grands électeurs, en attendant qu'on y trouve des boîtiers comme à la Chambre. Ce sont souvent les immortels les moins notables. M. Anatole France, M. Loti, semblent posséder peu d'influence. Les politiques, les prélats, les militaires, ont de plus vastes champs pour exercer leur protection. Mais, au contraire, c'est une joie pour les hommes de lettres, les professeurs, que de jouer aux grands chefs dans ce petit espace où sont rangés en bataille les quarante fauteuils. Naguère, des poètes étaient fort écoutés : Sully-Prudhomme avec respect, Hérédia et Coppée avec attention. Leur influence, d'ailleurs

pomt sans

sagace,

D'après le tableau de Zuloaga.

se fit surtout sentir dans

l'attribution des prix. La Hste des poètes lauréats, vers 1900, en témoigne. Mais pour les élections, Hérédia et Coppée se démenaient aussi. Ils se renvoyaient

les candidats bien notés : « Voyez donc Hérédia », conseillait Coppee. « Voyez donc Coppée », disait Hérédia.

Durant toute sa vie académique, Brunetière dirigea les votes d'une partie de la droite. La gauche même lui prêtait l'oreille, car il était le directeur de la Revue des Deux-Mondes. Et puis, il possédait un tempérament d'orateur, et la volonté de convaincre. Il était impérieux, et il passait pour omniscient. Il voulut le cardinal Mathieu, et Hervieu, quoique ce dernier fut de gauche.

Douze années durant, il fut le principal électeur de l'Académie ; il n'y en eut peut-être pas, dans tous les temps, de si docilement suivi. L'influence de Brunetière, considérable, fut celle d'un esprit étroit, entêté, épris d'académisme et de classifications arbitraires.

A gauche, on discerne souvent l'ascendant de Paul Hervieu. Il avait, lui aussi, sa clientèle. Cet homme politique sait qu'Hervieu le servit à l'Académie, et le fit élire ; ce romancier, également. Le respect pour Hervieu était si vif, dans le monde académique, que lorsque l'auteur des Tenailles disparut, son crédit ne s'éteignit pas aussitôt. Un candidat, malheureux d'ailleurs, tenta de s'imposer en insinuant, par des échos de presse, qu'Hervieu, avant de mourir, l'avait affectueusement désigné pour son successeur. D'autres, heureux, ceux-là, proclamèrent dans leurs discours de réception, comme un titre au choix dont ils bénéficiaient, l'amitié dont Hervieu les avait honorés.

Auprès de Paul Hervieu, il faut placer Ernest Lavisse qui conjugua souvent son autorité avec celle du dramaturge pour faire aboutir telle ou telle candidature.

Enfin, il est possible que M. Masson, le secrétaire perpétuel, ait souvent déployé, déploie encore, continue de déployer jusqu'à la mort, une activité brusque et grognonnante pour imposer ses préférences. S'il ne réussit pas toujours dans le sens positif, au moins est-il parvenu à écarter ou à retarder l'élection des gens qui lui portent ombrage.

Pour se rallier des voix, un candidat empressé doit fréquenter certains salons que l'on a pu appeler des fabriques d'académiciens. Le plus heureux fut

Maurice Barres Croquis d'Ernest La Jeunesse

René Doumic Croquis d'Ernest La Jeunesse

Ferdinand Erunetière

celui de M^^ de Loynes, aux Champs-Elysées. La Patrie française y naquit.

Au point de vue académique, l'action de ce salon et celle de cette ligue

sont inséparables. Lemaître, le préféré de la maison, y tenait son quartier général, et c'est de là qu'il exerça une influence sérieuse sur les choix élaborés au Palais Mazarin.

C'est sur son conseil que M. Maurice Donnay se déclara candidat ; avec son assentiment et sa protection, le marquis de Ségur, Faguet, Etienne Lamy, Henri Roujon lui-même, accédèrent à l'immortalité viagère. Un seul échec réel, dit-on, marqua les assauts partis de ce salon : celui d'Edouard Drumont. Au reste, la société de M"^^ de

Loynes était si nombreuse qu'il ne suffisait pas d'en faire partie et de convoiter

l'Académie pour arriver à celle-ci. Un grand nombre de candidats toujours

refusés s'asseyaient chez cette femme

bienveillante et délicate. Chez elle, on

faisait un premier tri, et l'on s'engageait

seulement avec les favoris, sans que le

autres aient à s'en piquer. Ce salon à

préoccupations politiques manifestait

une finesse littéraire, qui était celle de

Lemaître. Le critique des Contemporains

empêcha son parti même, à l'Académie,

de montrer trop d'indulgence pour des

amis politiques, mauvais écrivains.

Ainsi, M "^6 de Loynes, durant de

longues années, et par le truchement de

Jules Lemaître, put se dire à bon droit

grande électrice académique. Ce trait

est parfaitement dans la tradition.

Ferdinand Brunetière tint salon,

et même salle à manger en l'hôtel de la

Revue des Deux- Mondes. Là se fomentèrent avec succès quelques élections.

Mais on eut le tort, dans ce coin, de vouloir repêcher les laissés pour compte

du salon de M"^<^ de Loynes.

Dessin original de H. -P. Gassier

Certains, en ouvrant salon, ou tenant table eux-mêmes, espèrent se préparer un fauteuil académique. On ne sait si quelques-uns gagnèrent à ce

jeu ; mais on en connaît qui perdirent. Parmi ces derniers, l'on cite un vicomte qui aime la statistique. Et Charles de Pomairols désola ses dernières années en recevant à tour d'invitations les ingrats Académiciens.

Le Journal des Débats servit aussi, longtemps, d'antichambre au Palais Mazarin. Le grand « patron » du journal, Léon Say, était des Quarante, et il faisait entrer dans la rédaction les écrivains qu'il jugeait dignes de siéger plus tard près de lui. Faguet, fort subtil et qui ne négligeait aucun genre de préparation (salon de M'^® (\q Loynes, bureaux de la Revue des Deux-Mondes) assuma pendant quelque temps la critique dramatique des Débats. En 1910, M. H. de Régnier s'imposa la même épreuve, si éloignée de ses habitudes, pour mériter un habit vert. Il y eut des moments où la rédaction des Débats était bondée de candidats à l'Académie. Mais la vieille maison a fatigué son influence, qui prépondérante encore vers 1 898 , s'effrita brusquement, et n'est plus, à présent, qu'intermittente.

Maurice Donnay (par Léandre. — Le Rire)

Photo Dar

Henri Bergson

Telle est, entre 1895 et 1920, l'histoire succincte de l'Académie.

Cette dernière y apparaît toujours fidèle à sa tradition ; au premier regard on dirait qu'elle n'a point changé. Cependant il faut marquer que cette période est pour l'Assemblée une période ascendante. Elle y a vu grandir sa puissance.

i5 ANS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE

C'est que les Quarante, depuis 1895, se sont, plus encore qu'autrefois, préoccupés de politique. D'autre part, de riches dons ou legs sont venus augmenter

leur fortune, dont l'usage est en partie obscur, mais dont les revenus, dans l'ensemble, sont affectés à la propagande académique et rétribue une clientèle de plus en plus vaste. Enfin, et surtout à la faveur de la guerre, elle a pu s'adjoindre les personnages les plus puissants de l'Etat. On y a vu siéger, récemment, et ensemble, le Président de la République, celui de la Chambre, et le Généralissime.

Mais, à mesure qu'elle donnait davantage au désir de régner, l'Académie négligeait de plus en plus les lettres. Si l'on songe aux grands écrivains qui honorèrent la langue française depuis 1895, on trouve que peu d'entre eux s'assirent sous la Coupole Mazarine.

Un Octave Mirbeau, un Jules Renard, un Gourmont, lui eussent prêté devant l'avenir, plus de lustre qu'elle n'en doit attendre de tels de ses membres à la renommée trop passagère. Un Moréas, eût mieux servi sa gloire qu'un Jean Aicard ou qu'un Bornier. Mais le royaume de l'Académie est autant tem- ^j^^, . porel que spirituel.

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L'ACADÉMIE CONCOURT

Par Léon DEFFOUX

Ses origines légales. -= Les mobiles des Concourt. Le premier projet d'Académie.

LE 5 août 1897, la première Chambre du Tribunal Civil déboutait de leurs demandes, « tant principales que subsidiaires », les héritiers naturels d'Edmond de Concourt et estimait que la création d'une Académie de ce nom ne présentait « rien d'impossible en soi ni de contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs » (^).

Dans cette

tice, confirmée en 1900, l'Académie vait la première tence légale. Elle plus tard, sur avis seil d'Etat, obtede l'Intérieur, le le décret la reconpublique et lui cevoir, selon le dateur, «tous au- « Ai-je beque le jugement Seine me comble rait le lendemain un rédacteur du Champrosaypour

Edmond de Concourt, par Jules de Concourt (1860)

décision de jusappel, le i^^ mars Concourt trouforme de son exispouvait, un peu favorable du Connir du Ministère 19 janvier 1903, naissant d'utilité permettant de revœu de son fontres dons et legs ».

soin de vous dire du Tribunal de la de joie » .'' décla- (6 août 1897), à Gaulois, venu à l'interviewer, Al-

phonse Daudet, co-légataire universel, avec Léon Hennique et chargé, ainsi que celui-ci, d'exécuter les dispositions contenues dans le testament.

(') Cf. Gazette des Tribunaux, 15 et 16 juillet, (i et 7 août 1897. Revue des grands Procès, tome XV, année 1S^7. Pour le texte complet du testament et des différents codicilles, voir le Mercure de France du 15 juillet Wl\.

L'auteur de la Petite Paroisse se félicitait de voir « la chère pensée, la volonté suprême » de son vieil ami « respectée, approuvée, affirmée, officiellement affirmée ! »

Toutefois, il faisait une légère réserve, inspirée par cette amitié même autant que par les railleries de M^ Chenu, lequel, au cours du procès, avait comparé la future Compagnie tour à tour à^ l'Académie de Théophraste, à une école d'enfants de troupe et au Palais des Invalides. Alphonse Daudet trouvait, en effet, le mot Académie « bien gros, bien solennel, bien officiel ». Il espérait lui substituer bientôt, en souvenir des dîners Magny et des dîners Flaubert, l'appellation plus simple de « dîners Concourt ».

« Et même, ajoutait-il, j'ai l'intention de demander, à notre première réunion, qu'il n'y ait pas de Président. Oh! non, pas de présidence, aucun apprêt, aucune solennité... » (^).

Ce vœu d'Alphonse Daudet paraissait bien répondre à la pensée intime des deux frères dont le grand souci, lorsqu'on se reporte à leur journal publié, semble être de ne pas « académiser » {^) leur pensée ni leur forme et qui avaient maintes fois répété que les « Académies ont été uniquement inventées pour préférer Bonnassieux à Barye, Flourens à Hugo, et tout le monde à Balzac » (^).

Cependant, le vœu d'Alphonse Daudet se trouvait en contradiction formelle avec le testament Concourt, charte et statut de l'association nouvelle, testament qui prescrit de nommer un Président, « le plus âgé de ses membres », testament où le mot « Académie » et non le mot « Dîner » est employé pour désigner la Société littéraire, dont la fondation avait été, selon l'expression du testateur, la pensée de son frère et la sienne tout le temps de leur vie d'hommes de lettres.

Ainsi, pour incompatible que cela paraisse, il n'est pas douteux que les Concourt, écrivains indépendants, grands contempteurs des Académies, ont eu, toute leur vie, la volonté de créer une Académie. A cette volonté, ils ont sacrifié, écrit l'aîné, « des désirs de mariage, des envies d'avoir une affection, une compagnie douce dans la dernière heure ». Ils ont voulu, disent-ils encore, attacher leur nom à « une fondation perpétuelle libérant dix hommes de lettres forcés de perdre leur temps et leur talent dans le travail d'un ministère ou dans les œuvres basses du journalisme » (*).

Pensée louable et généreuse! Sans doute. Pensée aussi vaine que présomptueuse! C'est également bien certain. Mais l'adversaire de M^ Chenu, le représentant, devant le Tribunal, des légataires littéraires institués" par Concourt,

(') Gaulois, 7 août 1897.

(') Journal des Concourt, tome I, Préface. 1872.

(*) Journal des Concourt, tome III, 31 juillet 1866.

{*) Journal des Concourt, tome VI, 14 juillet 1882.

L'ACADÉMIE GO N^C O U R T

M® Raymond Poincaré, s'est efforcé de justifier par avance cette double attitude lorsque, dans la péroraison de sa plaidoirie, il s'est exprimé en ces termes :

« Dira-t-on, Messieurs, comme M" Chenu le disait hier, qu'à cette idée si noble et si désintéressée, il se soit mêlé, dans l'esprit d'Edmond de Goncourt, quelque mouvement d'orgueil, ou quelque souffle de passion ? Prétendra-t-on que, dans les désignations successives des membres de sa société littéraire se soit glissée parfois l'influence de ses haines ou de ses préjugés ? Soutiendra-t-on que, tout en voulant fonder une institution de secours aux lettres, il ne s'est pas suffisamment défendu de vouloir élever également en face de l'Académie [française] autel contre autel, « petite paroisse » contre grande paroisse et qu'il a cédé (on a prononcé le mot) à l'attrait d'une révolte facile et confondu avec les ardeurs de l'indépendance, les suggestions de la vanité? Eh! si même il y avait, dans cette supposition désobligeante, une parcelle de vérité, qu'en faudrait-il conclure au procès actuel, sinon que les mobiles de la volonté de Goncourt pour n'être pas tous de même sorte et de même élévation morale n'en ont été que plus nombreux et plus concordants. »

Pour rechercher l'origine de ces « mobiles nombreux et concordants », il nous faut sortir un peu du cadre des Vingt-cinq ans de littérature française et remonter en deçà de l'année 1895.

Dans le journal des deux frères, « leur livre préféré, leurs confessions » (^) nous voyons qu'en créant une Académie, de même qu'en rédigeant ces mémoires de la vie littéraire, ils croyaient sincèrement travailler pour la postérité la plus lointaine. C'est une tendance naturelle chez l'homme de chercher à se survivre. Elle possédait d'autant plus les Goncourt qu'ils s'imaginaient avoir contre eux l'indifférence, sinon l'hostilité de leurs contemporains. Nul plus qu'eux ne souffrit de « ce silence si bien organisé contre tous ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité » {^) ;

(') Préface de Chérie, 1884.

(«) Journal des Goncourt, tome I, 3 avril 1857

Edmond de Goncourt en 1895.

(Photo, du peintre Ph. Zilcken)

nul n'avoua plus sincèrement, plus ingénument : « Allons, il est temps d'arriver et de toucher notre gloire » (^). Mais cette gloire vers laquelle ils marchent, plus souvent désespérés que confiants, recule comme tout mirage bien machiné, à mesure qu'ils avancent. En mars 1860, ils constatent qu'après « dix ans de travail, la publication de quinze volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès même, une œuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman même [Les Hommes de Lettres] dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent une force magistrale, il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue à nous ». Un seul réconfort : leur amitié fraternelle « il est bon d'être deux pour se promettre de violer la fortune » (^) ; toutefois « hormis la mise en commun de [leurs] orgueils, il n'y a eu, dans [leurs] vies, ni chance, ni hasards heureux » (^). Leurs plaintes redoublent en 1861, ils jugent que, décidément, hommes et choses, éditeurs et public, tout conspire « à faire la carrière littéraire plus semée d'échecs, de défaites, d'amertumes... » (^). Un peu plus loin, cet aveu, non sans grandeur, déconcerte

par l'exceptionnelle rancœur qu'il contient : « Notre plaie, au fond, c'est l'ambition littéraire insatiable et ulcérée et ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres où le journal qui ne parle pas de vous vous blesse et celui qui parle des autres vous désespère... » (^).

Pour faire parler de soi, les livres suffisent-ils } Ne peut-on pas imaginer — et il faut employer ici un de leurs plus significatifs néologismes — un autre « outil d'immortalisation .? » ("). Leur première inquiétude à ce sujet se trouve formulée, à la date du 13 octobre 1855 (Edmond de Concourt avait alors trente-trois ans et Jules vingt-cinq) alors qu'ils évoquent certain « rêve d'une dictature », à laquelle ils demandent « une dotation de cent mille francs par an pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands artistes ». L'expression même de ce rêve, son caractère un peu « grandiloque », indique bien qu'il doit être attribué à Jules,

Les frères Concourt par V. Collodion (1868)

(') Journal des Concourt, tome I, 12 avril 1857.

(-) Journal des Concourt, tome I, 10 mars 1860.

(») Journal des Concourt, tome I, 23 décembre 18(S0.

(*) Journal des Concourt, tome I, 17 mars 1861.

{') Journal des Concourt, tome II, 9 avril 1864.

C) Journal des Concourt, tome I, mars 1859.

L'ACADÉMIE CONCOURT

esprit vif, imaginatif, fantaisiste, plutôt qu'à Edmond, homme de complexion plus réaliste. Et l'on sait que le projet, l'outil d'immortalisation, devait être repris et mis au point par Edmond de Concourt seul, Jules étant mort le 20 juin 1870 et le premier testament (l'un de ceux trouvés dans le pavillon d'Auteuil) étant daté du 14 juillet 1874.

Ce testament de 1874 désignait comme exécuteur testamentaire Eugène Labille de Breuzé, cousin d'Edmond de Concourt. On y trouvait la liste des titulaires initiaux de l'Académie d'Auteuil : Custave Flaubert, Paul de Saint- Victor, Louis Veuillot, Théodore de Banville, Barbey d'Aurevilly, Eugène Fromentin, PhiHppe de Chennevières, Emile Zola, Alphonse Daudet, Léon Cladel. Dans sa plaidoirie, M^ Raymond Poincaré a indiqué que, de cette première liste plusieurs noms ont été rayés par la suite : à la mort de Fromentin, M. Paul Bour-get remplaça l'auteur de Dominique ; Maupassant succéda à Flaubert ; Céard à Saint- Victor ; Pierre Loti à Veuillot. Ces modifications sont faites, dans le testament de 1874, à des dates indéterminées, de même que le remplacement de Chennevières par Huysmans.et de Cladel par Jules Vallès. Mais, des remaniements plus profonds devaient intervenir, avec une nouvelle rédaction du testament (16 novembre 1884) après les premières « indiscrétions » qui révélèrent au public qu'Edmond de Concourt, conformément au projet arrêté avec son frère, avait, par disposition testamentaire en due forme, institué une Académie littéraire.

Laissons la responsabilité du mot « indiscrétion » à Alidor Delzant (^), lequel avait le respectable souci de ménager la susceptibilité de son ami. Et voyons, sans autre commentaire, le texte auquel il fait allusion.

(') Les Concourt, par Alidor Delzant, 1889, p. 279,

Comment fut accueilli le projet d'Académie.

Comment il fut modifié. » L*état d'esprit des candidats

à l'Académie en formation. " L'état de la dernière liste

à la mort d'Edmond de Concourt.

C'est à la suite d'un article du journal Le Bien Public (23 juin 1882) qu'il fut question pour la première fois, dans la presse, du projet des Concourt ; et, c'est par un poète, Ernest d'Hervilly, l'auteur de la Belle Satnara, que le public fut informé de ce projet d'Académie dont les poètes devaient, par la suite, être exclus :

« Nous tenons de source certaine, avec les détails qui la complètent, la grosse nouvelle que nous donnons aujourd'hui», écrivait d'Hervilly, en détachant de son article, par des caractères italiques, les phrases suivantes :

« Chacun des dix membres sera doté d^une rente viagère annuelle de six mille francs.

« Tous les ans un prix de cinq mille francs sera donné, par les membres de V Académie, à la meilleure œuvre d'imagination. »

Cet article fit sensation.

Sur les préoccupations intimes de Concourt, Ernest d'Hervilly se montrait fort bien renseigné ; en effet, lorsque, beaucoup plus tard, en 1891, parut le tome VI

Les Concourt, par Gavarni. (années 1 878- 1 884) du Jour-

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L'ACADÉMIE CONCOURT

date du 14 juillet 1882, Edmond de Concourt écrivait à peu près dans les mêmes termes que d'Hervilly et parlait, nous l'avons dit, du sacrifice qu'il faisait à l'Académie de ses désirs de mariage, de ses envies d'avoir à son chevet de mourant une affection, une compagnie de la dernière heure. Toutefois, il ne semble pas avoir communiqué à d'Hervilly le nom des bénéficiaires du legs. L'article du Bien Public ne donne aucun nom. Mais d'innombrables articles en d'innombrables journaux suivirent celui-là ; des polémiques s'engagèrent ; on réclama des précisions, de nouvelles « indiscrétions » et Concourt, à qui cette publicité n'était pas pour déplaire, d'écrire dans son Journal : « Ces jours-ci les journaux font grand bruit de mon testament. Ça me donne r impression de me survivre (Journal des Concourt, 24 juin 1882). »

On apprit bientôt, ou on crut apprendre, que le nom de Jules Vallès figurait sur la première liste. Et Vallès de s'insurger; lui qui vitupérait, comme l'on sait, toute rhétorique, fit appel au classique « parallèle » pour traduire son indignation. Tout le monde parlait, à ce moment, d'une certaine affaire criminelle Fenayrou, l'histoire d'un guet-apens tendu au Pecq par le pharmacien Fenayrou et sa femme à l'amant de celle-ci.

— Utilisons l'affaire Fenayrou, se dit le polémiste. Et voici ce qu'il écrivit dans le Réveil du 3 juillet 1882, sous le titre : Les Dix.

Jules de Concourt, par Edmond de Concourt (1857).

« Paris littéraire n'est pas encore revenu de l'impression de stupeur qu'a produite la divulgation du secret académique d'Edmond de Concourt. C'est un pendant à l'affaire du Pecq. L'auteur deGerminie Lacerteux tend à la littérature le même piège que Cabrielle (Fenayrou) à Aubert. Il la chatouille sur le refuge du palais Mazarin, au lieu de la cajoler sur le refuge de la place du Havre, mais il l'entraîne pareillement dans un coin obscur, où l'on assassinera les écrivains avec un maillet d'argent comme on a tué le pharmacien avec un marteau de vingt sous.... »

Le parallèle continuait ainsi durant deux colonnes et demie.

Vallès reprochait encore à Concourt d'offrir une prime à la servilité, de présenter aux loups la pâtée des chiens ; il estimait, en bon romantique qui s'ignore, « qu'à ce capitaine des idées qui s'appelle l'écrivain, il faut, pendant ses années de conscrit, le lit dur, le rata maigre, le jeûne même et la nuit à la sale étoile passée avec des souHers troués dans la boue !... La misère est la grande nourrice ! Je devrais dire la souffrance, etc., etc.. ».

Comment Concourt put-il s'émouvoir de cette bruyante manifestation d'indépendance? Il s'en émut cependant, son Journal nous le prouve (14 juillet 1882). Pourtant son attitude fut, en cette circonstance, fort élégante : c'est seulement après la mort de Jules Vallès (4 février 1885) que, dans l'un des codicilles de son testament de 1884, il substitua au nom de Vallès celui de Custave Ceffroy.

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Faut-il donc croire avec Paul Alexis (qui, plus tard, fut candidat malheureux au Cénacle) que « ni le ressentiment, ni la camaraderie, ni l'amitié, ni des préférences politiques ou littéraires, ni des préoccupations mesquines qjuelconque^ n'ont guidé le fondateur dans ses choix ?»(')•

Ç) Paul Alexis, journal Le Réveil 23 juillet 1882.

L'ACADÉMIE CONCOURT

Ce serait s'avancer plus que n'a osé le faire M^ Raymond Poincaré luimême, défenseur des volontés de Concourt et qui a loyalement reconnu que les mobiles de son client n'étaient pas tous « de la même sorte et de la même élévation morale ».

Cela au surplus importe peu. Pour se faire une opinion et pénétrer, sinon les motifs des choix de Concourt au moins le sens des événements qui aboutirent au jugement du 5 août 1897, il est autrement profitable de continuer, suivant la méthode recommandée par les deux frères (^), à dépouiller, avec impartialité, les journaux de l'époque, « ce monde de papier mort » où apparaît, de temps à autre, comme sur un écran poussiéreux et jauni, le visage même du passé.

Nous noterons donc que, vers le même temps et par une rencontre qui semble bien faite pour entretenir la vigilance des indiscrets, le Figaro publie (25 décembre 1885 et 18 juillet 1886) des fragments du journal qui, dans la pensée de leur auteur, ne devait tout d'abord paraître que vingt ans après sa mort (2).

Nous constaterons que les « indiscrétions » se multiplient à tel point qu'il devient impossible d'en établir une simple liste ; Edmond de Concourt peut enfin mordre, comme il le souhaitait trente ans plus tôt, au « gâteau de la publicité )). Il n'est pas de semaine où quelque nouvelle information ne tienne le public en haleine. Tantôt, on apprend que Daudet, par respect pour la volonté de son ami, refuse toute candidature à l'Académie française, — car, si Concourt se défendait de vouloir dresser une Académie en face de l'autre, quiconque se présentait à la sienne devait renoncer à l'habit vert ; tantôt c'est Zola qui, ayant posé sa candidature à l'Académie française, s'est du même coup exclu de l'Académie Concourt. Ce dernier événement motive une déclaration attristée d'Edmond de Concourt au Gaulois :

« Je perds en Zola, je l'avoue, un des plus beaux fleurons de notre couronne académique, mais je n'y puis rien, malheureusement (^). »

Le journaliste, M. Mario Fenouil, note que, lorsqu'on parle à M. de Concourt de son Académie « ses yeux s'illuminent, sa face grave et pâle s'anime, le sang afflue aux tempes » (*).

L'écrivain ne se fait pas faute, dans cette interview, de préciser sa pensée :

« L'Académie des Concourt, à part trois ou quatre noms célèbres, sera accessible aux jeunes littérateurs que les hasards de la fortune, les nécessités de la vie, mettent dans une situation inférieure et obligent d'accepter pour vivre un emploi quelconque décroché au hasard des découvertes. Notre idée a été d'aider à l'éclosion des talents, de les tirer des difficultés matérielles de la vie, de les mettre en mesure de travailler efficacement, en un mot, de leur faciliter la tâche de produire une œuvre littéraire. »

(') « Il [l'historien] feuilletera les journaux et descendra à ces feuilles éphénrière^ et vo^ntes, jouets du vent, tn'-sofs du curieux, etc., etc. » (Les Maîtresses de Louis XV. Préface. 1860.) {*) Préface de Chérie. 1884.

(') et (*) Le Qaulois^ 6 uovcnibre 1889.

Les commentaires du Gaulois sont aujourd'hui non moins précieux que les déclarations de Concourt, car ils nous renseignent sur l'état d'esprit de certains candidats à qui le maître faisait discrètement entrevoir une place à prendre sur la fameuse liste :

« Cette liste peut être modifiée en ce sens que tel talent, que M. de Concourt croit supérieur, peut prendre la place primitivement réservée à un talent moindre. De là, on le devine, des appréhensions, des transes continuelles dans le camp des jeunes gens qui ont l'habitude de se réunir chez le maître, le dimanche, dans le grenier du boulevard de Montmorency. Cette rivalité est fort amusante à observer. Quand un nouveau venu frappe timidement, le dimanche, à la porte du maître, il est immédiatement le sujet de toutes les conversations, l'objet de toutes les suspicions. Que vient-il faire ici ? Est-ce un concurrent ? se demandent, avec inquiétude, MM. X., Y., Z. Et de faire le vide autour de lui et de chercher à savoir qui il est, ce qu'il vient faire et quelles sont ses intentions. Cette comédie est vraiment drôle. Elle donne bien la note, le la de l'égoïsme littéraire. Notez que cette place d'Académicien vaut une rente annuelle de six mille francs.... »

Eh oui ! six mille francs à cette époque, c'était le traitement d'un souschef de bureau dans un Ministère ; cela explique les convoitises ; cela explique aussi le mot d'un autre journaliste, Edmond Lepelletier : « Ce que ce testament a désarmé de jeunes manieurs de plumes !... (^) »

Les convoitises, les rivalités n'étaient pas moindres parmi les privilégiés à qui Concourt avait « jeté » un mot leur permettant de croire qu'ils figuraient sur le testament. La grande question, pour ceux-là, était d'évincer les concurrents empressés à les supplanter et à entrer plus avant qu'eux dans les bonnes grâces du futur défunt. On devine bien que, pour obtenir ce résultat, tout leur était bon. Une lettre inédite que M. Henry Céard, aujourd'hui membre de l'Académie Concourt, nous adressa à ce sujet est particulièrement significative :

« Pour ce qui me regarde, écrit M. Çéard, c'est en janvier ou février 1887, après Renée Mauperin, que je fus rayé d'abord comme exécuteur testamentaire [du testament daté 16 novembre 1884]. On me fit informer de la mesure. Comme je répondais ne pas m'en soucier le moins du monde, que je cessais d'aller à Auteuil et témoignais hautement que je ne retournerais jamais au Grenier où j'aurais l'air de mendier ma rentrée en grâce, alors, après le manifeste des Cinq, le promoteur de la protestation me remplaça et reçut ainsi sa récompense ("). »

Le manifeste des Cinq, « afi^aire combinée au cours d'un séjour chez Edmond de Concourt » (^),est du 8 août 1887 ; M. Henry- Joseph Rosny (l'aîné), promoteur du manifeste fut effectivement substitué à M. Henry Céard, comme membre de la future Académie Concourt, le 5 novembre de la même année.

Des incidents de ce genre se produisirent jusqu'au 16 juillet 1896, date de la mort d'Edmond de Concourt ; car celui-ci resta fidèle au système qui veut que l'on se prépare des héritiers littéraires lorsqu'on souhaite un enterrement suivi par une quantité convenable de personnes.

« Tous ceux à qui l'homme avisé laisse entendre que, à un titre quelconque, ils figureront sinon dans le corps du testament, au moins dans le codicille mettent des gants noirs, arrivent et leur avidité donne de

(') L'Echo de Paris, 6 août 1888. .

C) Lettre inédite de M. Henry Céard, 25 août 1916.

(') Le Manifeste des Cinq et la Terre par M. Maurice Le Blond. Les Marges, 15 septembre 1921,

L'ACADÉMIE CONCOURT

l'importance au cortège. M. de Concourt n'a pas oublié de prendre cette précaution suprême, aussi la foule fut-elle grande à ses obsèques. Quelques-uns n'eurent pas à se plaindre de leur déférence. Le notaire, la tombe close, ne tarda pas à leur faire savoir que leurs noms étaient inscrits sur un papier, où, dans des conditions déterminées, des rentes viagères leur étaient attribuées (')... ».

Mais, selon son humeur, Concourt avait inscrit et rayé des noms sur la liste des bénéficiaires de la fondation. D'où ces chevauchements de dates constatés, au cours du procès, dans une pièce authentique sans cesse modifiée de 1874 à 1896. Edmond de Concourt songeait même à des réformes plus profondes tenant à la construction et au fonctionnement de ,1a fondation qu'il rêvait ; trois jours avant sa suprême maladie, il avouait à Alphonse Daudet : « Ah! si Jules vivait encore, nous aurions à modifier bien des articles... » (^).

Et aussi, très probablement la liste des Académiciens....

« Vous avez de la chance ; il est mort au moment où il commençait à effacer.... »

Par ces paroles, M. Lefebvre de Behaine, ancien ambassadeur de France près le Saint-Siège et cousin du défunt, salua les membres de l'Académie future (^).

(') Henry Céard, Evénement, 24 octobre 1893.

(*) Notes sur la Vie (Ulttma), par Alphonse Daudet, 1C99, page 262.

(*) Paroles rapportées par Reiny de Gourmont, Mercuie de France, 30 septembre l89fi.

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Octave Mirbeau, Par Henry Bataille (Figures et Pensées).

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OCTAVE ««RtF.iU

ï^'Académie Goncoun, à s^ naissance, d'après l'msmion du jer Août 1896.

Premières réunions. -» Premières élections.

En effet, ils n'étaient déjà plus que huit à figurer sur le fameux testament : Alphonse Daudet, J.-K. Huysmans, Octave Mirbeau, Rosny aîné, Rosny jeune, Léon Hennique, Paul Margueritte, Gustave Geffroy.

Alphonse Daudet mourut dix-huit mois plus tard, le i6 décembre 1897. Il fallut pourvoir à trois remplacements. Les élections eurent lieu chez M. Léon Hennique, 11, rue Decamps, le 7 avril 1900.

Les journaux avaient amorcé de nombreuses candidatures, celles de Jean Lorrain, de Georges Rodenbach, de Paul Alexis, de Maurice Barrés, etc. ; Octave Mirbeau, bon libertaire, avait mis en avant le nom d'Elysée Reclus ; le Gaulois avait même prononcé les noms de Léon Tolstoï et d'Henrik Ibsen.

La discussion, commencée dans le salon de M. Léon Hennique à 3 heures, se prolongea jusqu'à 6 h. 20. J.-K. Huysmans, qui avait obtenu, du prieur de Ligugé, une autorisation spéciale pour assister à cette réunion, présidait. MM. Léon Daudet, Elémir Bourges et Lucien Descaves furent élus.

Les dix tabourets de l'Académie Goncourt se trouvaient donc occupés par J.-K. Huysmans (Président) ; Léon Hennique ; Gustave Geffroy ; Octave Mirbeau ; Paul Margueritte ; Rosny aîné ; Rosny jeune ; Elémir Bourges ; Léon Daudet et Lucien Descaves.

Malheureusement pour les Dix, l'héritage d'Edmond de Goncourt, la vente des collections — dessins et estampes du xviiie siècle, livres anciens et modernes, objets d'Extrême-Orient, etc. — n'avait produit, défalcation faite des droits de succession, qu'un miUion trois cent cinquante mille francs, somme insuffisante pour servir les legs, décerner le prix et payer la pension viagère des Académiciens. Ceux-ci décidèrent alors de maintenir la valeur du prix annuel tandis qu'eux ne toucheraient que trois mille francs au lieu des six mille prévus (^). En même temps, ils réservaient une somme de deux cent mille francs qui, s'accroisaant des intérêts composés, constituerait un jour un capital permettant de remplir intégralement les intentions du testateur.

En outre, toujours pour déférer à la volonté de Goncourt « les exécuteurs testamentaires et les associés à la création de la Jeune Académie » avaient le devoir de la faire reconnaître d'utilité publique, afin de « recevoir tous autres dons et legs ». Ils obtinrent l'avis favorable du Conseil d'Etat le 8 janvier 1903,

(1) Cette somme put être portée bientôt à quatre mille rancs,

et le décret de reconnaissance d'utilité publique signé du Ministre de l'Intérieur, le 19 du même mois.

Ainsi — 1897 ^ ^9°3 — ^^ n'avait pas fallu moins de six années pour régler les conditions d'existence légale et de vie civile de la Société. Restait à remplir l'agréable obligation, différée jusque-là, de se réunir en un dîner mensuel, à vingt francs par tête. Au cours d'une réunion qui se tint, le 12 janvier 1903, 60, rue de Babylone, dans l'appartement, siège de la Société à ce moment, où Huysmans, quittant la rue Monsieur et les Dames du Saiiit-Sacrement, venait de s'installer, on décida d'organiser le dîner à partir du mois suivant.

M. Lucien Descaves a conté (^) que les « nouveaux-nés » prirent ce premier repas en commun, le 26 février 1903, au Grand-Hôtel « où les avait attirés l'art consommé d'un queux insigne. Maître Escofîier ».

« Mais, écrit-il, à la rentrée d'octobre, nous allâmes demander l'hospitalité au restaurant Champeaux, place de la Bourse. C'est là que le Prix Concourt fut décerné, pour la première fois, à notre cher John- Antoine Nau. »

Les Prix Concourt.

Les Candidats. « Brigues et intrigues.

Anecdotes et Incidents.

1903, 21 décembre. — Cette première attribution du prix eut lieu sur le coup de dix heures du soir ; car, c'est seulement à partir de novembre 191 2 que le dîner Concourt se transforma en déjeuner, par suite des préférences personnelles de quelques Académiciens, habitant de lointains quartiers.

Seul M. Rosny jeune ne put assister au dîner ; J.-K. Huysmans vota pour lui, par procuration.

Le dîner terminé, on procéda au vote ; en cinq minutes le choix fut fait. M. John Antoine Nau, l'auteur de Force Ennemie, obtint le prix par six voix contre quatre à M. Camille Mauclair (La Ville Lumière).

(') Almanach de Cocagne, année 1920, page 96 et suivantes.

L'ACADÉMIE CONCOURT

La veille, le Gil Blas avait provoqué une consultation d'écrivains n'appartenant pas à l'Académie Concourt ; Maurice Barrés avait voté pour la Comtesse de Noailles, Romain Rolland pour Dingley, Vilhistre écrivain des frères Tharaud, œuvre publiée par les Cahiers de la Quinzaine ; mais le plus grand nombre des suffrages s'était porté sur Charles-Louis Philippe (Le Père Perdrix) .

1904, 7 décembre. — Ce fut avenue de l'Opéra, au Café de Paris, établissement où ils devaient venir chaque mois jusqu'à la guerre et qu'ils ne quittèrent plus que pour le restaurant Drouant de la place Gaillon, que les Dix décernèrent le prix pour la seconde fois.

Parmi les candidats (^), Charles-Louis Philippe présentait Marie Donadieu, Guillaumin La Vie d'un Simple, les frères Marins et Ary Leblond La Sarabande, Léon Frapié La Maternelle.

Au premier tour, Frapié obtint quatre voix, Marins et Ary Leblond trois, Guillaumin deux et Charles-Louis Philippe une ; au second tour, Frapié six et Marins et Ary Leblond quatre.

J.-K. Huysmans, qui avait horreur de Charles-Louis Philippe, avait présenté et défendu la candidature de Frapié.

Le Temps, du 8 décembre 1904, rapporte qu'un petit incident se produisit sur le mode de transmission de ce résultat. Les Dix refusèrent de recevoir les journalistes. Un maître d'hôtel vint annoncer à ceux-ci : « Le résultat est à la caisse. » Et ce fut la caissière qui proclama le nom du gagnant.

19015, 6 décembre. — Les candidats ne manquaient pas. Les frères Leblond, Charles Géniaux, Pierre Villetard, Claude Farrère, Hugues Lapaire, Marcel Batilliat, René Behaine, André Chevrillon (qui, depuis, fut élu à l'Académie française), Charles Henry-Hirsch, C. Poinsot et Normandy eurent des défenseurs le jour du scrutin.

Au premier tour, les frères Marins et Ary Leblond (Les Sortilèges) obtinrent quatre voix, Claude Farrère (Les Civilisés) quatre, Jules Hurct (De San-Francisco au Canada) une et André Chevrillon (Sanctuaires et Paysages d'Asie), une.

Au second tour Claude Farrère, qui avait été recommandé aux Académiciens par M. Pierre Louys, emporta le prix à l'unanimité.

1906, 14 décembre. — En 1905, M. Paul Léautaud avait publié dans le Mercure de France des fragments de son In Memoriam. Ces pages plurent beaucoup à M. Lucien Descaves et celui-ci vint en novembre 1905 au Mercure de France dire à l'auteur :

(') Nous employons ce mot bien qu'en principe il n'y a pas à faire acte de candidat pour concourir au pris Concourt. C'est aux Dix de chercher suivant le vœu de Concourt « le meilleur ouvrage d'imagniat.on en prose paru dans I année ».

JuLFS Renard, par Henry Bataille.

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« Pourquoi ne feriez-vous pas quelque chose de plus long ? Nons pourrions poser, avec beaucoup de chances, votre candidature au prix Concourt, l'année prochaine.... »

« Là-dessus, raconte volontiers M. Léautaud, je me mis à travailler dare-dare à quelque chose (à quoi ?

je ne vous le dirai pas, car je n'en suis pas fier) mais au bout de très peu de temps, j'ai été dégoûté de ce que je faisais et, alors que tout était prêt, que j'avais les épreuves du livre, je refusai de rien laisser paraître. »

— « Vous avez donc bien du mépris pour le prix Concourt ? » me demanda l'année suivante Jules Renard, qui venait d'être élu en remplacement d'Huysmans.

— « Certes non ! je trouve, au contraire, que M. Lucien Descaves a bien du mérite de chercher ainsi l'auteur à couronner. Mais, en ce qui me concerne, si j'avais été jusqu'au bout de cette aventure, j'aurais aujourd'hui une saleté, — je veux dire un méchant livre quoi ! — à me reprocher. Ah !

je suis bien content de m'être arrêté en route.... »

Vers la fin de cette même année, à propos des Métèques de M. Binet- Valmer, différents journaux mirent en avant le nom de ce romancier.

Celui-ci a rappelé dans Comœdia (21 novembre 1920) que, par son ami François de Curel, il apprit l'opposition faite à sa candidature par M.

Lucien Descaves et par la plupart des

L'ACADÉMIE CONCOURT

Académiciens, opposition visant non l'écrivain, mais sa qualité d'étranger (M Bmet-Valmer est né à Genève).

Le prix fut décerné le 14 décembre 1906, après trois tours de scrutin à Jérôme et Jean Tharaud pour Dingley, Villustre écrivain, par six voix contre quatre se répartissant sur les noms de M. André Suarès, auteur de Voici l homme et de Gaston Chérau, auteur de Champi-Tortu.

Avaient voté par correspondance : J.-K. Huysmans, Paul Margueritte et Rosny jeune.

Les journaux rapportèrent que les candidatures suivantes avaient été très sérieusement discutées : Charles-Louis Philippe ( Croquignolle ) ; Jehan Rictus (Fil-de-Fer) ; Jane Landre (La Gargouille) ; Pierre Villetard (La Montagne d'Amour) ; Jean Bouvier (Les Abandonnés) ; Edouard Quet (En Correction) ; Lucien Rolmer (U Hôtel de Sainte- Agnès et des Célibataires) .

Peu après, les dessous de cette attribution nous furent révélés par un article signé de Charles-Louis Philippe et Eugène Montfort (OU Blas, 16 décembre 1906).

« Le prix Concourt a été décerné avanthier, après un dîner de délibération, écrivaient Philippe et Montfort. Or, nous savons qu'il y a une quinzaine de jours, l'éditeur Pelletan (éditeur du livre des frères Tharaud) a fait photographier un portrait des frères Concourt destiné à figurer sur le volume devant obtenir le prix. Et, hier matin, dès huit heures, c'est-à-dire tout juste la moitié d'une nuit après la délibération des Dix, le volume a fait son apparition chez les libraires orné du portrait en question et de la mention : prix Concourt 1906 ! Que signifient alors ces délibérations ? Le prix était-il donc donné d'avance ? »

Octave Mirbeau, à qui un rédacteur du Cil Blas montra cet article de Charles-Louis Philippe et Eugène Montfort, se contenta de dire, d'un air sincèrement désolé :

« Charles-Louis Philippe... on aurait bien dû lui donner ce prix. Aux deux premiers tours de scrutin, j'ai voté pour lui, avec Justin Rosny.... Au troisième tour, j'ai voté pour Dingley. »

Ohx^^-^XJy^.

Et Mirbeau énumérant les prix donnés les années précédentes ajoutait, avec une moue significative :

« Nau, Farrère, Frapié.... Ah ! cette année-là, — il y a deux ans, l'année de Frapié, — pourquoi n'avonsnous pas donné le prix à Guillaumin ? Sa Vie d'un Simple est une chose admirable, rare, délicieuse, un des plus beaux livres qu'on ait faits depuis longtemps.... Oui, jusqu'à présent nous n'avons pas donné les prix que nous aurions dû donner. Je crois que, ce que nous devons faire, en effet, c'est couronner des livres qui ne pourraient, en aucun cas, être couronnés par l'Académie française. Tout ce qu'on peut dire de celui de cette année, c'est qu'il aurait pu être également couronné par l'Institut.... » (')

Cet article de Charles-Louis Philippe et Eugène Montfort provoqua, sur la

question du prix Concourt, en même temps que la réponse de Mirbeau, toute une enquête bien curieuse à relire aujourd'hui (^).

Dans la conclusion qu'ils donnèrent au Gil Blas, le 4 janvier 1907, Charles-Louis Philippe et Eugène Montfort s'exprimaient en ces termes :

« Ayant compris que le prix Concourt était une mauvaise plaisanterie, nous avons cru bon de le dire. Et il nous a semblé plus crâne de le dire nousmêmes que de recourir à des tiers. Nous avons, nous comme les autres, à nous défendre contre une Association qui dessert gravement les jeunes romanciers en désignant chaque année, comme le meilleur du pays, un écrivain plus ou moins médiocre, ce qui fait que le public suggestionné, se détourne de tous les autres, à certains desquels, cependant, il aurait peut-être pu s'attacher. »

^907» 5 décembre. — Les frères Tharaud avaient été les secrétaires et étaient restés les amis de M. Maurice Barrés ; de même, M. Emile Moselly avait été en relations avec l'auteur des Déracinés lequel avait écrit la préface de Jean des Brebis. On en déduisit, ces années-là, que M. Barrés jouissait de quelque influence chez les Dix ; cette réputation fut faite, à

tort ou à raison, un peu plus tard, à M. Pierre Mille.

C'est au quatrième tour de scrutin que M. Emile Moselly, patronné

(') Gil Blas, 18 décembre 1906.

(') Voir Gil nias, 16, 17, 21, 24, 25, 26, 29, 30 et 31 décembre 1906 ; 2 et 4 janvier 1907.

L'ACADÉMIE CONCOURT

par M. Lucien Descaves, obtint le prix pour son livre Terres lorraines par six voix contre quatre à M. Jean Vignaud, auteur de la Terre Ensorcelée.

Au cours des conversations qui précédèrent le vote, les noms de C.-F. Ramuz, Louis Thomas, Edmond Jaloux, Doderet, Simone Bodève furent prononcés platoniquement.

Le Gil Blas avait annoncé les candidatures d'Eugène Montfort et Gaston Chérau ; M. Montfort répondit : « Il y a erreur » et M. Gaston Chérau écrivit : « Souffrez que je me promette ici de n'être plus candidat à aucun prix. Cette aventure m'est arrivée deux fois, mais tout a son temps. Celui de telles cueillettes est passé pour moi. »

1908, 3 décembre. — Deux Académiciens votèrent par lettre : Octave Mirbeau souffrant et Paul Margueritte, qui, d'après le Temps (5 décembre 1908), avait cessé d'assister aux réunions de ses collègues depuis l'élection de Jules Renard (31 octobre 1907).

Trois tours de scrutin eurent lieu le 3 décembre. Francis de Miomandre, ancien secrétaire de M. Camille Mauclair, qui, au premier tour, n'avait obtenu qu'une voix contre une à Amédée Rouquès {Le Jeune Rouvre), une à Barbusse (V Enfer), et quatre à Jean Viollis (Monsieur le Principal), en obtint cinq au second tour, contre cinq à Jean Viollis et six au troisième tour, pour son livre Ecrit sur de Veau, contre quatre à Jean Viollis.

1909, 8 décembre. — Les incidents consécutifs à l'élection de Jules Renard et qui avaient provoqué, l'année précédente, l'absence de Paul Margueritte, semblèrent oubliés en 1909. Après trois tours de scrutin au cours desquels furent prononcés les noms de Victor Cyril (Une Main sur la Nuque), Gilbert de Voisins (Le Bar de la Fourche), Jean Giraudoux (Provinciales), Emile Nolly (Hien, le Maboul), Charles Petit (Pétales de Rose et quelques Bonzes) et Jean Vignaud (La Passion de Claude Bernier), les frères Marins et Ary Leblond (En France), obtinrent le prix à l'unanimité.

1910, 8 décembre. — Cette année-là, Le Temps (10 décembre) observe que M. Lucien Descaves fait autorité à l'Académie Concourt. « On ne lui résiste point. Il est sans exemple que son influence sur les Dix n'ait été décisive. On l'a bien vu hier soir. Le volume qu'il a présenté a triomphé. »

Cette fois encore le résultat ne fut acquis qu'après trois tours de scrutin. Au premier tour, Guillaume Apollinaire (V Hérésiarque et O^ ) eut trois voix, Colette Willy (La Vagabonde) deux, Marguerite Audoux (Marie-Claire) deux, Poinsot (La Joie des Yeux) deux, Pergaud (De Goupil à Margot) une ; au second tour, Louis Pergaud cinq et Gaston Roupnel (Nono) cinq ; au troisième tour, Pergaud l'emportait avec six voix contre quatre à Roupnel.

Quelques jours après, M. René Benjamin, futur lauréat, alla demandet" à M. Lucien Descaves, puis à M. Elémir Bourges, les raisons de ce scrutin plaisant et bien mystérieux. Tous les élus du premier tour disparus au second.... C'est à croire qu'au second tour il n'y a plus les mêmes votants.... 1*^ M. Descaves rassura M. Benjamin :

« A tous les Dix, dit-il, on n'envoie pas tous les livres et si M™"^ Colette Willy n'a obtenu que deux voix, c'est que tous les Dix n'avaient pas lu son roman. A partir du second tour, on ne s'est battu que sur des œuvres connues de tous. »

De son côté, M. Elémir Bourges déclara :

« Mais, mon cher, c'est toujours ainsi.... Nous votons délibérément au premier tour, pour ceux qui ont le moins de chances. »

— « Et alors ?

— « Alors, nous leur faisons une petite réclame. C'est une compensation ('). »

191 1, 4 décembre. — Octave Mirbeau patronnait la candidature d'une romancière hollandaise, M"^^ Nell Doff, qui, plus heureuse en dépit de sa nationalité, que M. Binet-Valmer en 1906, obtint jusqu'à trois voix au troisième tour, alors que M. Gaston Chérau — déjà nommé (voir années 1906 et 1907) — avait deux voix pour La Prison de Verre et M. Alphonse de Chateau- BRIANT six pour Mousteur des Lourdines.

Avaient été également nommés MM.

Serge Barraux, Valéry Larbaud, Riccioto Canudo et Jean Giraudoux.

191 2, 4 décembre. — Pour la première fois, cette année-là, la voix du président départagea les votants, en

vertu de cette disposition du testament qui veut, qu'en cas de partage, la voix du Président compte pour deux.

Au premier tour, MM. Julien Benda (U Ordination) et Charles Vildrac (Découvertes) obtenaient chacun deux suffrages ; six voix désignaient respectivement MM. André Savignon (Les Filles de la Pluie), Alexandre Mercereau (Les Contes des Ténèbres), Charles Régismanset (Le Bienfaiteur de la Ville), Léon Cathlin (Un Prêtre) et Bernard Combette (Des Hommes).

Au second tour M. Savignon n'eut pas une mention ; M. Benda en obtint

{') Gil Blas, 10 décembre 1910.

L'ACADEMIE CONCOURT

quatre et M. Vildrac deux. Enfin, après plusieurs tours de scrutin, qui accordaient cinq voix à M. André Savignon et cinq à M. Julien Benda, M. Léon Hennique, président, s'étant rangé du côté des partisans de M. Savignon (MM. Bourges, Daudet et les Rosny), celui-ci devint le dixième lauréat du prix Concourt.

Il va sans dire que l'origine Israélite de M Julien Benda, patronné cependant par Péguy, lui avait fait le plus grand tort aux yeux de la droite de l'Assemblée (Léon Hennique, Léon Daudet, M«ie Judith Cautier, J.-H. Rosny aîné, Elémir Bourges). Le résultat acquis, M. Léon Hennique éprouva tout ensemble une grande fatigue et le sentiment que sa qualité présidentielle l'obligeaient à des interventions trop décisives. L'auteur d'Un Caractère démissionna et fut remplacé par M. Custave Ceffroy, homme de gauche (^).

191 3, 3 décembre. — Octave Mirbeau, qui habitait alors Cheverchemont et s'était excusé plusieurs fois dans le courant de l'année pour les dîners mensuels, avait tenu à venir présenter et défendre la candidature de Léon Werth, auteur de La Maison Blanche^ roman dont il avait écrit la préface.

Le vote fut long, la discussion confuse. Onze tours de scrutin furent nécessaires, au cours desquels furent nommés outre Léon Werth^ Ritter, Henry Daguerches, Georges Pioch, Bondy, Valéry Larbaud, Andrée Viollis, Octave

(') En 1920, le bureau de l'Académie Concourt était ainsi composé : MM. Gustave Geffroy, président; Elémir Bourges, vice-président; J.-H. Rosny aîné, trésorier; Jean Ajalbert, secrétaire.

Emile Bergerat

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Aubry, Estervielle, Gaston Roupnel, Marc Elder, Alain Fournier et Lucien Rolmer. A l'avant-dernier tour, Léon Werth (La Maison Blanche) avait cinq voix, Alain Fournier (Le Grand Meaulnes) quatre et Valéry Larbaud (Barnabooth) une ; au dernier tour, Léon Werth deux, Valéry Larbaud une, Gaston Roupnel (Le Vieux Garain) deux et Marc Elder six. M. Marc Elder, qui était soutenu par M. Lucien Descaves, avait présenté Le Peuple de la Mer, ouvrage dont l'action se passe dans l'île de Noirmoutiers. Le prix Goncourt de l'année précédente ayant été attribué à M. Savignon, qui avait placé à Ouessant ses Filles de la Pluie, on se demanda si les préférences de l'Académie Goncourt allaient se porter dorénavant sur les jeunes romanciers qui situeraient leur action dans une île du littoral. On ne pouvait évidemment pas s'imaginer que le prochain prix Goncourt irait à un livre de guerre....

1914. — Les journaux publièrent, les 24 et 25 décembre, le texte ci-dessous : « MM. Gustave Geffroy, Lucien Descaves, J.-H. Rosny aîné et Elémir

Bourges, membres du bureau de l'Académie Goncourt, nous communiquent la note suivante :

« L'Académie Goncourt ne pouvant, sans infraction à ses statuts, attribuer à une œuvre de secours national ou particulier aux lettres le montant de son prix annuel, a décidé de ne point le décerner en 1914. Elle a considéré, d'autre part, l'injustice qu'il y aurait à ne se prononcer que sur les ouvrages publiés jusqu'au mois d'août, beaucoup de volumes annoncés et prêts à paraître étant restés chez l'imprimeur, par suite de la mobilisation des auteurs et des éditeurs. Mais, ce qui est différé n'est pas perdu et le prix Goncourt réservé ne se confondra pas avec celui de l'année prochaine. Il en sera donné deux en 1915. »

1915. i^^ décembre. — Les deux prix annoncés pour 191 5 ne furent donnés qu'en 1916. Les ouvrages publiés étaient rares cette année-là. A la vérité, il n'y eut qu'un candidat, M. René Benjamin (Gaspard). Il obtint le prix à l'unanimité.

« Je l'ai eu une année où il n'y avait positivement aucun concurrent d'aucune sorte, a écrit M. Benjamin lui-même avec une modestie charmante {^). »

Et il ajoute, sur le mode ironique qui lui est particulier : « Mais je l'ai eu, c'est un fait et, naïvement, j'aime ceux qui me l'ont donné. Ce sont tous grands hommes de lettres, inaccessibles à ce qui n'est pas leur conviction !... »

Mnae Judith Gauthier, MM. J.-H. Rosny jeune et Paul Margueritte, absents de Paris, avaient voté par correspondance.

Les ouvrages parus avant la guerre furent réservés. En envisageant l'attribution possible du prix de 1914, il fut question du Retour dans la Nuit de Marcel Piéchaud ; d'Un Cabinet de Portraits, d'Ernest Tisserand et du Carrefour, de Marc Le Goupil.

191 6. 15 décembre. — Etaient candidats : Adrien Bertrand (U Appel

(») \J Eclair, 26 novembre 1921,

L'ACADÉMIE CONCOURT

du Sol) ; Maurice Génevoix (Sous Verdun) ; Henri Barbusse (LeFeu) ; Marcel Berger (Le Miracle du Feu) ; Paul Lintier (Ma Pièce) ; M^^® Harlor (Liberté, Liberté chérie...) ; Paul Géraldy (La Guerre, Madame...) ; Gaston Riou (Le Journal d^un simple Soldat) ; Guillaume Apollinaire (Le Poète assassiné) ; Jean des Vignes-Rouges (Bourru, soldat de Vauquois) .

Les Dix estimèrent que leurs prix (19 14 et 191 6) ne pourraient aller, à mérite égal, qu'à des auteurs combattants.

Plusieurs tours de scrutin eurent lieu donnant une ou plusieurs voix aux Sillons de la Gloire de François de la Guérinière, au Miracle du Feu de Marcel Berger, à Sous Verdun de Maurice Génevoix.

Finalement, Henri Barbusse obtint le prix par huit voix contre deux à M. François de la Guérinière et Adrien Bertrand par neuf voix contre une à Maurice Génevoix.

MM. Elémir Bourges et Léon Daudet avaient voté contre Le Feu; le journal de M. Daudet, L'Action Française, inséra vingt critiques sévères de ce livre et s'éleva avec vivacité contre ce qu'il appela « la fâcheuse récompense ».

IQ17, 12 décembre. — Au premier tour, trois voix allèrent à M. Albert Erlande, pour son livre En Campagne avec la Légion Etrangère ; deux voix à M. Marcel Nadaud, auteur de Chignole ; deux voix à M. Beslière, pour Franzili ; une voix à M. Fribourg pour Croire ; une voix à M. Georges Duhamel, auteur de la Vie des Martyrs ; enfin une voix à M. Henry Malherbe, pour la Flamme au Poing. Au second tour, une voix resta à M. Erlande et une à M. Beslière, ainsi qu'à MM. Duhamel et Malherbe, cependant que M. Fribourg en gagnait deux autres, que M. Frappa pour A Salonique : Sous Vœil des Dieux y en obtenait une et que l'on en donnait deux à M. Jean Giraudoux (Lectures pour une Ombre). Au troisième tour, M. Giraudoux eut trois voix qu'il garda même au quatrième ; MM. Duhamel et Beslière gardèrent chacun la leur et M. Malherbe arriva tout d'un coup à cinq voix. Un dernier tour précisa encore son triomphe et lui donna six voix.

1918, II décembre. — Quatre tours de scrutin. Au quatrième, le prix Concourt' fut attribué par six voix — celles de MM. Ajalbert, Céard, Geffroy, Hennique, Margueritte et Rosny aîné — à M. Georges Duhamel pour son livre Civilisation, pubhé sous le pseudonyme de Denis Thévenin, contre quatre voix — celles de MM. Elémir Bourges, Daudet, Descaves et Rosny jeune — à M. Pierre Benoit, pour Kœnigsmark.

Au premier tour, des voix s'étaient portées sur Abizag, par Alexandre Arnoux ; Nous Autres, à Vauquois, par le lieutenant André Pézard ; Le Travail

Invincible, par Pierre Hamp ; L'Immaculée, par Edouard Schneider ; D'un Vieux Monde, par Jean des Cognets.

Jusqu'au dernier tour, le favori de la course avait été Pierre Benoit et certain journal humoristique (^), comparant le prix Concourt à une épreuve hippique, avait donné l'auteur de Kœnigsmark « à égalité ».

iQiQ. lo décembre— M. Marcel Proust avec A V Ombre des Jeunes Filles

en Fleurs l'emporta par six voix contre quatre à M. Roland Dorgelès, l'auteur des Croix de Bois. MM. Adès et Josipovici (Le Livre de Goha le Simple) , Marcel Martinet (La Maison à VAbri) , Alexandre Arnoux (Le Cabaret) eurent quelques citations platoniques aux premiers scrutins.

M. Marcel Proust avait été patronné par M. Léon Daudet qui avait gagné à sa cause MM. Henry Céard, Rosny aîné et Rosny jeune, Gustave Geffroy et Elémir Bourges.

Le lauréat étant âgé de quarantesept ans, on ne manqua pas de rappeler le vœu suprême de Goncourt « que le prix soit donné à la jeunesse... ».

Peu de temps après cette attribution, M. Albin Michel, éditeur des Croix ■ de Bois, ayant fait imprimer Jean ajalbert. g^j. j^g Mandes entourant le livre l'in-

dication Prix Goncourt et, en plus petits caractères : 4 voix sur 10, M. Gallimard, directeur de la Nouvelle Revue Française, qui avait édité A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, poursuivit M. Albin Michel et gagna son procès.

La première édition du livre de M. Proust avait été établie en un volume à 5 fr 50 '■> les éditions suivantes, après l'attribution du prix, comportèrent deux volumes et coûtèrent 11 francs.

TQ20, II décembre. — M. Gaston Chérau obtint pour son ami, M. Ernest PÉROCHON, auteur de Nêne, ce qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même. Il fut

{') Le Canard Enchaîné, 4 décembre 1918.

L'ACADEMIE CONCOURT

assez heureux pour intéresser à ce livre, dont il avait écrit la préface, M. Gustave Geffroy et par six voix contre deux à M"^e Marcelle Vioux (L'Enlisée), une à M. Louis Chadourne (L'Inquiète Adolescence) et une à Pierre Mac-Orlan (Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin), M. Pérochon se vit décerner le prix.

Personne, ou à peu près, n'avait lu Nêne, livre édité à Niort ; le jour de son triomphe, il fut extrêmement difficile d'en trouver un exemplaire à Paris. L'auteur était instituteur à Vouillé (Deux-Sèvres), c'est-à-dire à cent lieues de Paris, circonstance bien faite pour influencer favorablement les Concourt, lesquels aiment à laisser croire qu'ils découvrent un écrivain que nulle sollicitation ne leur a désigné.

En cette même année 1920, le maître d'hôtel communiqua avec le nom de l'élu et des auteurs favorisés de voix, une note signée du président Geffroy, note relative aux délais de candidature et ainsi conçue :

« Dorénavant ne seront acceptés pour le prix Concourt de l'année que les volumes parvenus aux membres de l'Académie avant le i*''^ novembre.

« L'Académie Concourt rappelle que seuls les volumes parus en librairie sont susceptibles d'être couronnés. Les œuvres manuscrites, dactylographiées ou publiées dans des périodiques ne peuvent être prises en considération. »

Cette volonté de n'avoir de relations avec la presse que par l'intermédiaire du personnel des restaurants est, on le pense bien, assez peu goûtée des journalistes. L'Intransigeant se fit l'interprète de tous ses confrères lorsqu'il protesta à ce sujet, dans son numéro du 13 décembre 1920. L'Académie française ellemême fait meilleur accueil aux chroniqueurs, il faut bien le reconnaître.

D'oii vient donc cette attitude un peu quinteuse des Dix ?

[fiwi^ GeW..

L'Affaire du " Journal des Concourt ".

L'Académie Concourt et la Presse.

Les manifestations officielles de TAcadémie Concourt.

Elle vient tout d'abord de ce que les membres de l'Académie Concourt croient avoir à se plaindre de la position prise par la presse dans l'affaire dite du Journal des Concourt, affaire assez connue pour qu'il soit permis de ne la résumer ici que très brièvement.

Le i6 septembre 1916, le Mercure de France publiait un article pour rappeler aux exécuteurs testamentaires d'Edmond de Concourt que l'échéance fixée par celui-ci pour la publication intégrale de son journal était arrivée. Afin de ménager la susceptibilité des personnes nommées dans ces mémoires, l'héritière littéraire de M. de Concourt, son Académie, sollicita et obtint du Ministre de l'Instruction publique que la publication serait différée.

En même temps, sur démarche des représentants de l'Académie Concourt, la Bibliothèque Nationale se vit interdire de communiquer le manuscrit dont elle a la propriété matérielle. Or, la presse jugea généralement que l'Académie Concourt avait été plutôt mal inspirée en cette circonstance (^), que ses atermoiements n'étaient pas pour servir la gloire de son fondateur. Bien que, dans ce journal resté en souffrance de publication. Concourt se flatte de ne dire que des vérités désagréables et difficiles à supporter, on estima cruel de redouter que ces écrits ne soient que diffamation ; on trouva déplaisant d'entendre les héritiers affirmer que cette publication ne pouvait être faite sans nuire à la

(') Voir notamment : Paris-Midi, 16 et 22 septembre 1916 ; Le Temps, 18 et 22 septembre 1916, 30 septembre 1919 ; Excelsior, 4 mars 1917 ; Mercure de France, \^' avril 1917, 1" janvier 1918, 16 septembre 1919, le^ octobre 1919, 1»' février 1920, etc. ; La Presse, 18 avril 1918 et 28 avril 1920 ; V Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 mars 1919; L'Œuvre, 15 juillet 1919 ; Le Petit Parisien, 21 septembre 1919 ; L'Echo de Paris, 24 septembre 1919 ; Le Journal Officiel, (Interpellation Jean Bon), 1*' octobre 1919 ; La France Libre, 12 octobre 1919 ; L'Homme Libre, 21 décembre 1919 ; La Presse de Paris, 29 novembre 1919 ; La Libre Parole, 6 janvier 1920 ; La Revue Critique, 25 janvier 1920 ; La Nouvelle Revue Française, \«' novembre 1920 ; Les Marges, décembre 1918, octobre 1919, avril 1920, etc., etc.

par Ernest La Jeunesse

L'ACADÉMIE CONCOURT

mémoire de l'auteur. Bref, il y a eu majorité absolue pour désapprouver les Dix. D'où le peu de sympathie que témoignent ceux-ci aux représentants de la presse.

Mais, il y a d'autres raisons pour expliquer, sinon pour justifier, le nouvel esprit de la Société littéraire des Concourt. C'est le caractère officiel, « académique » qu'elle a pris ; conséquence de l'emploi de ce fameux vocable « Aca-

ctru dj, 'ia . 4u *//'oltf// iw» rfrt-o^» yl,»/<V^ <fUa& f'rtAJjftA^: ''<^«/**^ 'c U.a c\r, au^ ^

Autographe de Léon Daudet.

demie », justement redouté par Alphonse Daudet et qui condamne, qu'ils le veuillent ou non, ceux qui s'en servent à « s'officialiser » — ce que craignait tant Concourt lui-même.

Renonçant à sa liberté vis-à-vis des pouvoirs publics, rompant avec cette « indépendance absolue de tout ce qui est officiel, consacré, académiquement reconnu » (i) l'Académie Concourt se fit autoriser par le Ministre de l'Intérieur, en 191 8, à insérer ses communiqués et ses comptes rendus au Journal Officiel — tout comme ceux de l'Académie française, remarqua M. Paul Souday (2). Le critique du Temps commentait cette étrange nouveauté en montrant qu'

« Au fond, c'est peut-être par une secrète logique que ces Académiciens goncouristes s'écartent des volontés de leur fondateur, et l'idée de celui-ci était essentiellement contradictoire. Une Académie qui ne soit pas académique, c'est quelque chose comme la quadrature du cercle.... »

Citons encore, comme geste officiel de l'Académie Concourt, les deux lettres solennelles de félicitations qu'à l'exemple de l'Académie française, elle rédigea, le 18 janvier 1919, à l'adresse : l'une de M. Raymond Poincaré, Président de la République, l'autre de M. Ceorges Clemenceau, Président du Conseil, Ministre de la Cuerre, pour les féliciter « de la victoire du Droit par les Armes ».

(') Journal des Concourt, 14 février 1863, tome II, p. 89 (^) Temps, 9 décembre 1918.

Monogramme des Goncourt.

L'Académie Concourt et l'Académie de Bellesme.

Les caractéristiques du recrutement des

Académiciens Concourt. « Influence de cette Académie.

Opinions d'Alphonse Daudet, J.-K. Huysmans,

Jules Renard, J.»H. Rosny aîné, Henry Céard.

Conclusion.

C'est une question de savoir si Ton ne doit pas reconnaître, dans une certaine Académie provinciale fondée, en 1873, à Bellesme (Orne) par un ami des Concourt, le marquis de Chennevières-Pointel — aimable auteur des Contes de Jean de Falaise et qui fut directeur des Beaux Arts — le modèle sur lequel aurait été calqué l'Académie des Dix.

La date de 1873 a ici son importance, car elle établit que la Société fondée par M. de Chennevières est antérieure d'une année à la première manifestation écrite d'Edmond de Concourt puisque le premier projet de testament — où Chennevières figure parmi les Académiciens futurs — est du 14 juillet 1874.

Or, l'Académie de Bellesme comptait tout juste — Concourt compris — dix membres, chiffre auquel celui-ci devait s'arrêter pour la sienne ; il est même permis de se demander si ce n'est pas en manière d'hommage amical à Philippe de Chennevières qui avait précisé, un peu avant lui, ses aspirations et ses desseins que Concourt avait tenu à inscrire, un moment, dans son projet d'Académie un homme dont les idées étaient si parentes des siennes. Quoi qu'il en soit, s'il apparaît incontestable que l'Académie des Dix doit beaucoup, pour certains détails de sa fondation, à l'Académie de Bellesme, il ne faut pas oubHer que le souvenir des Dîners Magny, des Dîners Flaubert ou Dîner des Cinq (ou encore « Dîner des auteurs siffles »), les concours institués par la famille Pereire (^) en 1880, les réunions dominicales du Crenier, le salon Daudet, etc., ont eu aussi leur part d'influence dans la tentative académique qui nous occupe.

N'oublions pas non plus qu'Edmond de Concourt est un homme d'autrefois, l'homme d'un temps où les grands écrivains comme les chansonniers, les gens de lettres comme les ouvriers, les illustres membres du Dîner de la Soupe

(') « ... C'est en 1880, en causant à bâtons rompus du Concours Pereire que Concourt me fit part de son projet d'association littéraire. » (Lettre du directeur de La Liberté, par Pierre-Charles de Villedeuil, 21 juillet 1896.)

L'ACADÉMIE CONCOURT

à rOignon comme les Amis de la Goguette aimaient à se retrouver, entre gens de même profession, chaque mois, autour d'une table, dans le salon d'un restaurateur ou dans un caveau chantant. On vit même, sous le Second Empire, se constituer des Sociétés dont les membres n'avaient ni qualités, ni tendances, littéraires ou autres, qui motivassent leur réunion. Il y eut ainsi le Dîner des Dufour qui se contentait de rassembler des individus de ce nom. Ce goût du

Le Grenier.

dîner en commun s'est aujourd'hui affaibli, et c'est un des charmes de l'Académie Concourt de nous donner, sous une forme très digne, l'impression de sa

survivance. • ^ j

Cette Société permet en outre d'assurer une honorable consécration a des hommes de lettres supérieurs à la place qu'ils occupent et dont le rare talent n'a pas conquis entièrement l'audience du public. Il n'est pas de plus bel exemple à cet égard que M. Elémir Bourges, haut esprit et bien dédaigneux des succès

de librairie....

Parfois même, pour être Académicien Concourt, une certame malchance littéraire ne messiéd point. Cette compagnie s'honore de choisir des écrivains

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