‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 56 sur 83 · INTERIEUR D UNE LIBRAIRIE MODERNE · texte numérisé non relu

INTERIEUR D UNE LIBRAIRIE MODERNE

rêver qu'il était un écrivain, un artiste ! Il se voyait, avec émotion, dans ce peuple à part. Aujourd'hui les écrivains ne forment plus un peuple à part. Les uns font partie des riches, les autres des pauvres. La notion de l'argent a remplacé, en effet, toutes les autres. Rien ne ridiculise plus un homme, rien ne le déshonore. Qu'il gagne de l'argent, on l'admirera, on l'honorera, on le respectera. Que devient le rôle de la critique dans cet abaissement général .'' Il diminue chaque jour. Débordée, la critique se borne à signaler les livres couronnés,

ceux qui ont manqué de l'être, et les événements littéraires créés de toutes pièces, à grand frais, par d'audacieux éditeurs. Quelle importance pourrait conserver la critique, si le livre n'est plus qu'un article de spéculation ? Sa voix est étouffée par la réclame. Aujourd'hui un éditeur joue les chances d'un auteur : son entregent, ses relations, ses dispositions à l'intrigue. Le prix littéraire a substitué l'idée de jeu à l'idée de choix, le hasard à la sélection raisonnée. Le prix, c'est la loterie. On ne permet donc plus aux critiques de choisir, d'étudier les talents, de distinguer les bons livres et les mauvais. Ils sont mis subitement en face d'un fait. Tel livre a obtenu tel prix. Il faut qu'ils en parlent, le public a besoin d'être informé. Leur avis n'a d'ailleurs aucune portée: il ne supprimerait pas le fait, qui est que ce livre a eu ce prix. La publicité s'est déjà emparée de l'événement, elle embouche toutes ses trompettes, la réclame pharmaceutique bat son plein. Le public n'y connaît rien, se dit le pharmacien, pardon, l'éditeur : n'importe quoi dans un peu d'eau claire et une jolie bouteille, des affiches sur tous les murs, des annonces dans tous les journaux, et c'est bien le diable si nous ne gagnons pas cette année notre château et notre grosse limousine. Le public n'y connaît rien, c'est ce que se dit, aujourd'hui, l'éditeur comme le pharmacien. Le produit n'a pas d'importance ; le livre n'est rien, la publicité est tout. Comment la critique pourrait-elle lutter, avec ses faibles armes, devant des lecteurs neufs et confiants, contre cet éditeur qui a tant d'argent, qui peut faire tant de tintamarre avec son argent !

Cependant il y a encore, heureusement, des éditeurs qui résistent à cette folie de la réclame, qui en comprennent la vanité, qui savent que ces réputations artificielles, édifiées à coup de banknotes, fondées sous le bluff, s'écrouleront aussi vite qu'elles ont été élevées, qu'il n'en restera très vite qu'un peu de cendre, des noms perdus dans quelques mémoires et dont on ne saura plus exactement si ce sont ceux de militaires, d'acteurs ou de fabricants d'automobiles. Parmi ces maisons qui attendent la fin de la crise, en ajoutant chaque année de beaux livres à leur catalogue, il est juste de citer les éditions de la Nouvelle Revue Française et les éditions Georges Crès.

Il nous reste à présent à jeter un rapide coup d'œil sur la librairie entre 1895 et 1920. Au cours de ces vingt-cinq ans, elle s'est incontestablement modernisée. Le libraire ne connaissait guère autrefois, pour signaler un livre important à ses clients, que «la pile», c'est-à-dire que, à son étalage, le libraire disposait une haute pile de volumes qui ne manquait pas d'attirer les regards. Aujourd'hui,

EDITION ET LIBRAIRIE

avec les bandes dont nous avons parlé plus haut, le libraire expose souvent une grande photographie encadrée de l'auteur. D'autres commerçants, qui disposent d'une belle vitrine, font mieux. Ils montrent au passant des manuscrits de l'écrivain en vogue, des épreuves corrigées par lui, ils réunissent toute une documentation curieuse et intéressante qui force à s'arrêter le badaud. Jadis on citait quelques libraires comme Achille, qui bavardait volontiers avec les habitués de sa boutique, qui était de bonne compagnie, qui lisait, qui savait donner des renseignements et des conseils. Les écrivains les plus illustres ne dédaignaient pas d'aller faire un bout de causette avec lui. Aujourd'hui on rencontre encore chez le libraire Floury bien des auteurs célèbres. Mirbeau y passait souvent, ainsi que Barrés. Mais à côté de ces librairies qui ont conservé les vieilles traditions, il y en a d'autres d'un genre nouveau, vastes, commodes, oii l'entrée est libre, où l'on peut feuilleter les volumes qu'on convoite, tranquillement, sans qu'aucun commis ne vous dérange, où l'on peut faire un véritable choix de livres avant de les acheter, où l'on est comme chez soi. Les femmes ont fort bien réussi dans ce commerce, et il faut souhaiter qu'elles s'y consacrent de plus en plus : leurs qualités naturelles s'y déploient heureusement.

On s'occupe d'ailleurs beaucoup des libraires. La Maison du Livre, qui a apporté plusieurs réformes utiles dans la distribution et la vente des livres, et qui est un organe de liaison entre l'éditeur et le libraire, a fondé une école professionnelle de commis-Hbrai-

res, et le Cercle de la Librairie a organisé des conférences à leur intention. Si, à la suite de la guerre, cette industrie s'est trouvée momentanément, comme toutes les autres, un peu dépourvue d'employés compétents, il s'en reforme chaque année de nouveaux, lesquels comprennent fort bien l'intérêt et les

Étalage d'une Librairie

exigences de leur métier. Il y a, en Province comme à Paris, de fort bons libraires. Or la librairie est devenue beaucoup plus difficile qu'autrefois. Les publications sont plus nombreuses, et elles sont extrêmement variées : pour être au courant et renseigner exactement le public, il faudrait presque des spécialistes pour chaque genre. Il est vrai que les éditeurs s'ingénient à faciliter leur tâche aux libraires. Les uns leur envoient des sortes de journaux qui les tiennent au courant de leurs publications. Les autres, des catalogues qui se perfectionnent constamment ; un éditeur bien inspiré n'a-t-il pas confié à un critique réputé le soin de rédiger des notices sur ses livres ? Le libraire qui ne serait pas renseigné, avec tout le luxe d'information mis à sa disposition, serait vraiment bien coupable.

Mais la vente des livres n'appartient plus maintenant seulement à des libraires de profession. Dans les faubourgs, les papetiers, les merciers vendent des livres, dans le quartier Montparnasse, les marchands de tableaux, d'objets d'art et de curiosités en vendent, dans tout Paris, on en trouve dans les kiosques à journaux. Les magasins de nouveautés ont un rayon de librairie. Sans doute en verrons-nous un jour chez les grands épiciers, chez les couturières et chez les modistes* Le livre envahit tout. Ne nous en plaignons pas. Puisque les gens qui lisent se multiplient, il est naturel que les marchands de lectures augmentent dans une même proportion. Et il ne faut décourager personne.

Mais cette propagande organisée en France pour le livre, quand trouverat-elle un pendant à l'étranger? Les voyageurs qui reviennent du dehors sont unanimes à se plaindre de la trop petite place faite à nos livres hors de France. Et pourtant, dans beaucoup de pays, les gens qui comprennent le français sont nombreux. Ils ne demandent, partout, qu'à nous lire, à profiter de notre culture, mais il faut que nous leur rendions la chose possible. Il conviendrait qu'en chaque grande ville étrangère, il y eût au moins une librairie française. Dès le lendemain de la guerre, cette organisation aurait dû être créée. Il est toujours temps de remédier à son absence. Les auteurs français qui pourraient toucher un public européen ne sont pas rares, Et c'est en étendant le rayon de leur action, en élargissant le domaine de leur activité, qu'on pourra récompenser nos éditeurs de leur considérable et incessant effort.

INDEX DES NOMS D'AUTEURS CITÉS

Abadie 259

achalme 9q

AcKER 138^ 157

Adam (Juliette) ... 65, 77, 96, 171

Adam (P.) . 62, 200, 280, 355, 358, 359

Adam (E.) 65

Adès 5e

iEscHiMANN 191, 196, 286

Aicard 21, 22, 32

Ajalbert (Ch.) 136

AjALBERT (J.). ... 54, 55, 56, 62

Alanic 88, 90

Albalat 195, 196

Albert 184, 196

Alexis 40, 45, 321

Alibert 281, 286

Allais 185, 186

Allard 283, 287, 310

Allard-Meeus 136

Alméras (d') 196

Amade 271

André 116

Annunzio (d') 170

Ansel 109

Antoine 53, 187

Apollinaire 51, 55,

Arbaud (d') 271

Arbouin 283

Arcos 280

Ardot 185

Arène (E.) 329

Arles (d') 132

Armen Ohanian 91, 98

Arnal 84

Arnauld 85

Arné 162

^KNoux 55 56^ 3,)9

Art Roé I4Q

Asselin 132

ASTRUC jg5

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