‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 55 sur 83 · SUR LE POL'CR · texte numérisé non relu

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Première page du Journal^ avec l'article de François Coppée sur Pierre Louys

1895 vivait encore d'anciennes traditions, polie, peuplée d'hommes cultivés que les directeurs de journaux ne bridaient pas, ne songeaient pas à domestiquer. La brillante période du Gil Blas n'était pas encore bien loin, le Journal littéraire, avec la collaboration des écrivains les plus éclatants, avait obtenu du public un succès considérable, VEcho de Paris publiait chaque semaine en alternant un poème de Francis Vielé-Griffin, un poème d'Henri de Régnier. Bientôt l'Affaire Dreyfus se déroulant, Anatole France y allait donner sa série hebdomadaire de M. Bergeret.Tout était à la littérature, et à la bonne, les lecteurs n'étant pas ignorants.

C'est dans cette atmosphère que parut l'article de François Coppée sur Aphrodite, et que Pierre Louys connut la gloire. Les grands éditeurs commencèrent à s'émouvoir. Précisément une nouvelle maison venait de se créer ; elle paraissait disposer d'assez grands moyens, était menée avec intelligence, avec hardiesse, et publiait surtout des œuvres d'auteurs nouveaux. Elle avait édité entre autres Bubu-de-Montparnasse de Charles-Louis Philippe, la Marquesita de Jean-Louis Talon, puis avec Qiio Jadis, de Sienkiewiecz, diffusé par des procédés commerciaux encore inédits, elle obtenait un gros succès de librairie.

Des maisons considérables s'ouvraient alors aux poètes de la nouvelle génération. Fasquelle publiait dans la Bibliothèque-Charpentier les livres de Maurice Magre, de Saint-Georges de Bouhélier, puis des romans de Pierre Villetard, de Charles Géniaux. Il éditait les Déracinés de Maurice Barrés qui avait publié ses premiers livres chez Perrin. Ollendorf jouait la carte Paul Adam, la carte Louis Bertrand. Il éditait Jules Renard, Jean Lorrain, Emmanuel Delbousquet.

Toute cette jeunesse était bouillante. Elle avait l'ambition d'imposer ses œuvres à un public qui demeurait attaché à ses anciennes idoles, aux Bourget, aux Zola, aux Daudet. La Revue blanche avait essayé de moderniser l'édition, mais après une série de pubhcations heureuses, elle avait dû passer la main. Le fond avait été racheté par l'éditeur Fasquelle. On est alors aux environs de 1902. Lucien Muhlfeld publie un roman qu'il lance à coups de réclame payée. Les mœurs sont demeurées encore si innocentes que le procédé fait scandale. Un virulent article d'Ernest-Charles dans la Revîce bleue le stigmatise, et commence à établir la réputation, vite obscurcie, de ce critique. Cependant l'exemple n'a pas été perdu. La presse d'ailleurs perd de plus en plus son caractère littéraire, le journal d'information est né, certains journaux fondent des rubriques d'information littéraire qui ne sont que de la publicité déguisée. Le «Médaillon» pour lequel il faut passer à la caisse du journal, commence à faire son appari-

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tion. Paul Adam, dont l'activité littéraire est surprenante, qui publie chaque année plusieurs romans, est très soutenu par son éditeur, qui le premier annonce ses livres aux pages de réclame des journaux par de grandes bandes qui tiennent toute la largeur de la page. Naît ensuite le cliché de publicité, c'est-à-dire le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage paraissant dans un cadre; plus tard le cliché s'orne de quelques appréciations flatteuses, du cru de l'éditeur. Celui-ci compare son auteur à Victor Hugo, le livre qu'il publie est un chef-d'œuvre. Puis pour attirer l'attention, frapper l'imagination, le cliché reproduit les traits de ce romancier qui vient d'écrire un chef-d'œuvre. On a même vu enfin au cinéma le romancier s'asseyant à sa table de travail, passant la main sur son front inspiré, faisant courir sa plume sur un cahier de papier blanc, pour finalement sourire au public et lui montrer ce volume qu'il doit lire.

C'est vers 1910 qu'ont dû commencer à paraître dans les journaux les premiers clichés de publicité, mais c'est en ces dernières années seulement qu'ils ont pris un caractère commercial aussi accusé.

Pendant que cette publicité littéraire faisait ses premiers pas et commençait à offusquer les lecteurs délicats, de petites entreprises ignorantes de ces procédés se développaient et publiaient pour un public lettré, sinon à tout coup un chefd'œuvre, du moins des œuvres. Il faut parler d'abord des Cahiers de la Quinzaine que dirigeait Charles Péguy, dans lesquels il imprimait ses ouvrages, ainsi que ceux des Tharaud, de Schlumberger, de Benda, de Romain Rolland. Il faut signaler les éditions Minerva, les livres de vers du Beffroi, ceux, superbes, de VOccident, ceux, plus tard, du Divan.

Le Mercure de France, désapprouvant cette vente des livres à coups de tam tam, et devenu une importante maison d'édition après avoir obtenu de grands succès avec des traductions, celle de Nietzsche, celle de Kiphng, a diminué le nombre de ses publications. Il ne publie plus que très peu de livres inédits, de quelques auteurs soigneusement choisis, et semble maintenant s'attacher surtout à donner des éditions définitives d'écrivains et de poètes dont la réputation est établie et qui figurent depuis longtemps à son catalogue.

Pion a servi la fortune des René Bazin, des Henry Bordeaux. Il répand maintenant, dans le public bien pensant, les livres de Maurice Barrés et des Tharaud.

Calmann-Lévy est resté attaché à Pierre Loti et à Anatole France. Il ne semble pas que cet éditeur ait cherché à attirer chez lui beaucoup d'auteurs nouveaux. Mais il a suivi son confrère Fayard lorsque celui-ci, dans les pre-

mières années du vingtième siècle, a créé sa « Modem Bibliothèque ». Fayard accomplissait alors une révolution en librairie. Le roman qui coûtait à cette époque 2 fr. 75 ou 3 francs, il le vendait (non pas inédit, il est vrai, mais assez récent) un peu moins d'un franc. Et il avait su réunir les meilleurs écrivains, dont il répandait les ouvrages par centaines de mille dans un public avide de lecture. Calmann-Lévy créa, à son imitation, une collection du même genre. Il est vrai que Michel Lévy, autrefois, avait avec une collection à bon marché contribué de la façon la plus efficace à diffuser les œuvres des romantiques et des auteurs du Second Empire.

Mais ce goût de la lecture qui commençait à se développer beaucoup avant 1914, à quel point ne devait-il pas se porter pendant la guerre, pendant les longues journées des longues années de la guerre, au front comme à l'arrière. Et après la guerre, avec tous ces nouveaux lecteurs qui avaient pris l'habitude de se laisser bercer par une fiction, qui avaient contracté le besoin d'une vie double, une réelle, une autre imaginaire, et de ces nouveaux riches, qui changeant de classe, sentaient la nécessité de s'éclairer, de s'instruire, de rendre leur esprit moins grossier. Comment donc y parvenir }... Parla lecture. Et voilà tout un énorme public nouveau, qui apparaît après la guerre et pour lequel naissent de nouveaux auteurs et de nouveaux éditeurs employant des procédés nouveaux d'édition, de publicité, de lancement. C'est un nouvel esprit qui s'est introduit dans le monde et dans le commerce du Livre. Le livre est cher, il a doublé de prix, et pour parvenir à le fabriquer et le vendre à ce prix doublé, il faut le tirer à 5.000 ou 6.000 exemplaires alors qu'avant la guerre, avant l'augmentation du papier et de la main-d'œuvre, il suffisait de tirer et de vendre 1.500 exemplaires d'un livre pour gagner un peu d'argent. Il faut donc faire de la publicité, il faut donc lancer les livres, transformer l'apparition de chaque volume en événement littéraire pour réussir à écouler ces ouvrages au tirage quadruplé. Voilà pourquoi l'édition a pris cet aspect d'un mercantilisme spécial. L'éditeur court des risques beaucoup plus grands qu'avant la guerre : avec chacun des volumes qu'il édite, il sort cinq ou six fois plus d'argent. Mais grâce à ce nouveau et immense public, les livres d'auteurs inconnus obtiennent des tirages que ne connaissaient autrefois que les romans de Zola. Un Barbusse, un Pierre Benoît, un Louis Hémon s'élèvent du premier coup dans le ciel des grands auteurs.

Comment leurs éditeurs ont-ils procédé pour les faire connaître des lecteurs ? De très nombreux clichés, échos et médaillons, annoncent l'apparition du Feu de Barbusse, soulignent son intérêt, notent l'engouement du public pour l'ouvrage. Il est procédé à peu près de la même façon pour Maria Chap-

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delaine, de Louis Hémon. L'histoire tragique du malheureux auteur écrasé par le chemin de fer transcanadien sert aussi à éveiller l'attention du lecteur. Pour Pierre Benoît, la publicité de son premier roman est précédée d'une note proclamant : Un jeune homme sera célèbre demain. Mais à ce moment, à la fin de la guerre, les éditeurs n'ont pas encore perfectionné leur publicité. Ils vont chercher et trouveront mieux. Ce sont les éditeurs Albin Michel et Bernard Grasset qui se sont montrés les plus ingénieux et les plus tenaces dans cet ordre d'idées.

DEVANTURE d'uNE LIBRAIRIE DE STRASBOURG

Ayant constaté l'influence des Prix littéraires, surtout du Prix Concourt, et du Crand Prix du roman de l'Académie française qui donnent la notoriété subite à un auteur et à un livre, chaque éditeur met en ligne un certain nombre de partants pour ces deux prix. Mais comme chacun ne peut l'obtemr tous les ans pour ses livres, l'un d'eux trouve plus simple d'organiser un Prix qui chaque année sera décerné par un jury composé de personnalités littéraires importantes a l'un ou à plusieurs auteurs de sa maison. Entre temps, il fait pour certains ouvrages

sur lesquels il compte une publicité de clichés intensive, obsédant le lecteur de journal par la répétition obstinée d'un titre, d'un nom, d'un visage afin de forcer sa curiosité et le contraindre ainsi à acheter le livre de sa firme.

En même temps, la bande qui entoure les nouveautés chez les libraires se transforme, En 1895, elle ne portait que la mention : Vient de Paraître; on y imprime bientôt un éloge du livre qu'elle ceinture.

On nous certifie qu' « il faut avoir lu ce livre » ou bien qu' « il fallait du génie pour écrire ce livre » ou encore que « ce livre dévoile un des plus troublants mystères de notre époque ». D'autres |fois, l'éditeur joue du prestige des nombres. La bande porte « centième mille». On a même vu « 600^ mille» : il ne faut pas pas croire aveuglément ce que proclament les bandes qui entourent les livres. Mais elles reproduisent maintenant assez généralement le portrait de l'auteur dans une pose plus ou moins avantageuse.

Le communiqué, la « prière d'insérer » encartée dans les volumes destinés à la Presse, a évolué parallèlement. Primitivement, elle se bornait à quelques lignes volontairement neutres. Elle est devenue une page de louanges hyperboliques, où l'invention, l'imagination, l'originalité de l'auteur sont célébrées avec l'enthousiasme qui distingue les modestes et anonymes fabricants des prospectus de parfumeurs. On y ajoute encore, avec une analyse émerveillée de l'ouvrage, quelques appréciations lyriques et une biographie de l'écrivain.

Mais à travers tous ces procédés de marchands de poudre de perlinpinpin, que devient la littérature ? Commercialisée à l'américaine, elle s'abaisse, s'avilit, disparaît. L'Art doit être élevé pour nécessiter le respect. Il faut qu'il domine. C'est quelque chose de fort délicat, de sensible, que le tumulte eflfraie, qui s'évanouit dans le bruit, qui a besoin, pour vivre, de solitude, de calme, de sérénité. On ne pense pas dans la cohue, on ne crée point sur un champ de foire. La littérature se séparera de plus en plus de l'art, si elle ne s'adresse qu'à un public ignorant, à elle attiré par un orchestre de pistons et de grosses caisses. L'effort intellectuel, la création littéraire, ne s'accommode pas du pufîisme et de la réclame. Il est naturellement indépendant et ne peut exister qu'indépendant.

Comment les artistes seraient-ils encore honorés, s'ils ne sont plus que les pourvoyeurs de commerçants sans scrupules, s'ils se courbent à toutes les basses besognes que leur imposera leur complicité avec les mercantis du livre ? Ils connaîtront bientôt le mépris public.

Il y eut une époque pas très éloignée, nos grands-parents l'ont connue, où l'on ne hsait pas moins qu'aujourd'hui. C'était dans les temps romantiques. L'écrivain était alors respecté, il avait conservé le caractère de l'artiste. Il ne s'était pas embourgeoisé, il n'était pas devenu un- marchand comme les autres,

EDITION ET LIBRAIRIE

.1 ne songeait pas qu a fa.re fortune, et à vivre comme un industriel ou un banquier Alors 1 édition était un commerce noble, il n'avait pas encore roulé dans la vulgarité. Les écrivains étaient regardés avec méfiance par les bourgeois, mais avec etonnement et avec une considération involontaire, parce qu'ils étaient la liberté et la fantaisie, et le risque. M. Prudhomme était effrayé, mais au fond de son cœur il y avait une admiration inavouée. Et parfois, il lui arrivait après une soirée passée à causer avec bobonne, son épouse, il lui arrivait de

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