‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 7 sur 83 · SÉVERINE · texte numérisé non relu

SÉVERINE

Essayistes et Poétesses

L'originalité de M"^^ Alphonse Daudet tient dans sa gracieuse discrétion à une époque 011 les poétesses faisaient figure de bacchantes. Son lyrisme est, comme son être moral et physique, tout de pudeur (^). d'émotion contenue et de délicatesse ; elle n'est pas romantique, et, bien qu'elle ait su plaire à Hérédia, elle n'a rien de la sonorité et de l'afféterie parnassienne. M'^<^ Daudet est aussi un délicat moraliste et un mémorialiste charmant (^).

Le nom de M"^^ Rosemonde Gérard doit surtout sa notoriété à la gloire rapide d'Edmond Rostand, son mari. Toutefois, son petit livre de vers, Les

(0 On lui doit la Satire de VEsthétisme, la Société de F Avenir, le Roman étranger en Angleterre, le Naturalisme aux Etats-Unis et, avec ces études littéraires, de lucides essais sur les mœurs : les Américaines chez elles, Choses et Gens d'Amérique, Nouvelle France et Nouvelle Angleterre, Questions Américaines, Femmes d'Amérique, ainsi que des études sur la Russie. Elle a publié une vingtaine de romans psychologiques ou sociaux, d'un intérêt surtout actuel.

(») Poésies (1895), Miroirs et Mirages (1899), Les Archipels lumineux (191 3), etc.

(') L'Enfance d'une Parisienne (1883), Enfants et mères (1889), Souvenirs d'un groupe littéraire (1910).

Pipeaux (1889), r^'^st pas sans charme mignard, ni sans grâce familière. Ce talent n'a pas mûri, et M"^^ Rostand n'a plus rien publié que de médiocres pièces, en collaboration avec l'un de ses fils.

Poétesses et Romancières

]y[iic Vacaresco, qui appartient à une des plus vieilles et plus nobles familles de Roumanie, fut demoiselle d'honneur de la reine Elizabeth (Carmen Sylva). L'adolescente, dont l'Académie venait de couronner le premier recueil, vit briser par la « raison d'Etat » un rêve d'amour royal, qui n'a cessé d'alimenter son lyrisme. Romantique d'inspiration, la poésie de M^^® Vacaresco a la pureté mais non pas la raideur du Parnasse, (L'Ame sereine, 1896) et une sorte de maîtrise morale corrige en elle la violence orientale. Elle doit beaucoup au folk-lore de son pays, (Nuits d'Orient, 1907), dont elle a gardé une note de noblesse familière. Elle nous a donné aussi deux romans 011 elle étudie les mœurs paysannes roumaines, particulièrement dans Le Sortilège.

Marie Krysinka, dans ses Rythmes pittoresques (1890, Vanier), inaugura le vers libre. Son nom restera peut-être à cause de sa tentative poétique. Elle est morte en 1908, après avoir publié : Joies Errantes et Intermèdes.

]\/[me Tola-Dorian (née princesse Mestchersky) débuta en 1888 chez Lemerre. Ses vers, surtout parnassiens, et qui eurent du succès, ennuient aujourd'hui.

]\^me Daniel-Lesueur (Jeanne Loiseau), née à Paris en 1864, est morte en 1920. Poète dans Fleurs d'Avril et Rêves et Visions, (1885) elle exalte tantôt la grandeur du passé de l'humanité, tantôt elle chante des visions attiques ou des thèmes philosophiques. L'inspiration lyrique de M"^<^ Lesueur n'a pas survécu à sa jeunesse. Après une vingtaine de romans d'analyses, devançant le goût du public pour le roman d'aventures, elle s'est lancée résolument dans le feuilleton (Le Marquis de Valcors, Madame l'Ambassadrice). En 1908, elle s'essaie, avec Nietzschéenne, au roman de caractère. Elle a écrit aussi pour le théâtre {^).

M'"e Gyp, comtesse de Mirabeau-Martel, est aussi un auteur populaire,

(i) Fiancée, à l'Odéon en 1894 ; Hors du Mariage, aux Français en 1899 ; le Masque d'Amour, chez Sarah Bernhardt en 1905.

Daniel Lesueur

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dont la production fut extraordinairement abondante. Elle a inventé un poncif, et les éditions à bon marché ont mis à la portée de tous son esprit vif, mais court, déjà démodé, ses enfants terribles, son Bob qui fut célèbre, ses jeunes filles insupportables, qu'elle croit charmantes, ses gentlemen «pourris de chic » déjà ridicules. Après avoir su évoquer une société qui se décompose, M"^^ Gyp est tombée dans le procédé, et ses dialogues semblent un « à la manière » d'elle-même. Son meilleur livre est Un Raté.

jYjme Jean Bertheroy, née Berthe Barillier, a débuté en 1889, par un poème biblique et des vers parnassiens (^). Elle est surtout connue pour ses romans antiques ou historiques qui ont eu du succès f), et qui sont d'un labeur honorable et consciencieux. Elle a composé aussi une dizaine de romans modernes, qui témoignent de sa puissance de travail, mais dont la psychologie me semble assez conventionnelle.

Avant de nous arrêter sur les romancières dont les noms jettent un vif éclat sur cette période : M"^^ Rachilde, Judith Gautier, Marni et G. de Peyrebrune, il faut encore nommer M"^^ Braga (comtesse de Puliga), prodigieusement féconde, et M"^^ Marie-Anne de Bovet (marquise de Boishébert) qui, de 1889 à 1920, a publié, tant en recueils de voyage ou de nouvelles qu'en romans, quarante-et-un volumes ; M"^^ Poradowska qui a débuté en 1880 et a écrit jusqu'en 1913 ; M™® Jacques Fréhel (^) dont les récits bretonnants ont de réels dons de style, des qualités de mystère et de lyrisme.

M"^® Georges de Peyrebrune, déjà oubliée, a joui, justement, d'une grande notoriété. On regarde ordinairement comme son meilleur livre Victoire la Rouge, où il y a de la puissance et qui évoque le Périgord noir, et j'avoue une faiblesse pour Frères Colombe. C'est une idéaUste.

« Peintre et confesseur de la femme amoureuse », a dit M. de Bonnefon de M^e Marni: ses dialogues (*) mordants et mélancoliques ont un peu vieilli, mais reprendront un jour leur valeur de documents de mœurs. Le premier tome de sâtr'ûogie, Le Livre d'une Amoureuse, offre d'abord un intéressant caractère de femme, mais des péripéties encore feuilletonesques : Pierre Tisserand et Souffrir sont tout à fait remar-

rhoto Tapouier

Jeanne Marni

(0 Marie-Magdelcine.

0) La Vierge de Syracuse (1900) ; la Danseuse de Pompéi (1898) ; les Chanteurs florentins.

(») Dorine (1890), le Cabaret des Larmes (1902), les Ailes brisées (1914), etc. M°"^^ Frehel est morte en 1917.

0) Dialogues de Courtisanes, Vieilles, Manoune (3 actes au Gymnase).

quables, tant par le caractère d'homme qui y est étudié que par la façon dont l'auteur semble débrider une plaie secrète.

Mme Judith Gautier, fille du poète (1850-1917), fut un « lettré chinois » ; c'est surtout de la Chine qu'elle s'est inspirée, bien qu'elle ait donné également des traductions du persan et du japonais. Ses admirables adaptations poétiques

du Livre de Jade^ ce roman Le Dragon impérial, publié avant ses vingt ans et que Rémy de Gourmont regardait comme « une œuvre de génie» que l'on ne recommence pas deux fois dans sa vie, ce délicieux récit des Princesses d'Amour, ne sont que les meilleurs livres d'un ensemble toujours curieux, souvent parfait, mais froid. Elle a livré un peu d'elle-même, sans le vouloir, dans son étude sur Wagner, et on lira toujours avec un indicible plaisir ses deux volumes de mémoires, Le Collier des Jours, confus, sans ordre, même chronologique, mais merveilleusement écrits et que le Judith Gautier milieu où cUc avait vécu rend attachant.

S'il fallait indiquer les ancêtres littéraires de M"^® Rachilde (^), on les trouverait facilement : Laclos, Théophile Gautier (celui de M^^^ de Maupin), Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam et Ponson du Terrail. L'exaltation, le goût du morbide et de l'invraisemblable ; une curiosité du vice tout intellectuelle ; un satanisme assez naïf ; l'imagination vive et sans contrôle ; la haine du réalisme, même justifié; l'impossibilité d'observer la vie sous son vrai sens ; enfin, malgré son dédain total de foi religieuse, un besoin désespéré d'absolu qui n'est, en somme, que l'envers d'un sens catholique insoupçonné, voilà ses caractéristiques, avec un style pailleté et visionnaire, un esprit dansant, et soudain de grandes élévations de l'âme.

Presque tous ses personnages sont des pervertis cérébraux, des « hors nature » (c'est le titre d'un de ses livres) qui créent eux-mêmes leur hantise et leur misère. Mais il manque à ses romans cette « crédibilité » que Bourget regarde comme le don essentiel du romancier, et ils n'éveillent pas l'émotion trouble, la honte complice : tablant sur des désirs abominables, des rites de réprouvés, ces livres étincelants sont presque chastes par ce qu'ils ont d'artificiel.

(') M. Venus (1883), le Mordu (1889), la Prittcesse des Ténèbres (1890), l'Heure Sexuelle (1891), La Tour d'Amour (1899), le Meneur de Louves (1905), Son Printemps (1912), Dans le Puits (1919), etc.

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Les grands noms du début du siècle

Avant tout autre nom, il faut inscrire ici celui de M"^^ la comtesse de Noailles qui est notre plus grande et notre plus célèbre femme de lettres, et

Comtesse de Noailles

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probablement, avec Elisabeth Browning, la seule poétesse de génie des temps

modernes.

Née Brancovan-Bibesco, Roumaine par son père, Grecque et, dit-on, Anglaise par ses ancêtres maternels, M^^ de Noailles, que Paris a vu naître, a publié, peu après son mariage, un volume de vers écrits avant vingt ans (^) et qui reste encore le préféré de certains de ses admirateurs ; puis, coup sur coup, un autre livre de vers et trois romans retentissants, mais inégaux. Chez elle, comme chez beaucoup d'autoresses, on ne sent pas de progression dans l'art ; ses défauts comme ses qualités resteront intacts au long de sa vie littéraire.

Celle qu'on a appelé la Muse des Jardins et qui n'aimait à chanter que la vie de la nature, ressentie par elle avec un trouble plaisir, celle que l'amour mettait en effervescence, courant ivre où son instinct la poussait, sans contrainte intérieure, celle-là pouvait être d'abord considérée comme une vraie païenne. Or, en 1913, après un silence de six ans, M^^^ de Noailles nous a donné un livre admirable (^) où, prolongeant sa note habituelle, une autre note résonne et soudain module dans un ton inattendu :

Les lumineux climats d'où, sont venus mes pères ' Ne me préparaient pas à m' approcher de vous

Ainsi dit-elle à Dieu.

Cependant, la veine mystique qui coulait çà et là à travers ce recueil et cette plainte de l'âme, n'apparaissent plus que noyées par la fièvre païenne, l'âcreté sensuelle et le défi dans Les Forces éternelles (1920) et dans les proses qui suivent.

Mais ce qui fait la grandeur de tout l'œuvre d'Anna de Noailles, c'est qu'il émane d'une âme insatisfaite, qui aspire au delà des limites où l'on prétend borner sa joie, c'est que ce chant éperdu, strident, passionné de sirène, a pour base inconsciente le regret et le besoin des véritables forces éternelles. C'est la grandeur tragique de cette forcenée voluptueuse que son impuissance même à se contenter de sa volupté.

Mme de Noailles égale sa prose à sa poésie. Elle n'a pas tort si, sans tenir compte d'idées qui ne sont pas toujours justes, on étudie seulement dans cette prose la qualité d'une phrase souple, admirablement rythmée et glissante, renouvelée de Chateaubriand, aussi savoureuse que la plus savoureuse phrase de M"^e Colette. Toutefois, M^^e je Noailles n'est pas un romancier, surtout un romancier de mœurs, et son souffle ne dépasse pas celui de la longue nouvelle. On s'intéressera à ses romans surtout par ce qu'ils nous semblent révéler d'elle.

(•) Le Cœur innombrable (1901). Ensuite : l'Ombre des Jours (1902), les Eblouîssements (1907). (") Les Vivants et les Morts.

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Dans La Domination^ le moins bon de ses livres, le seul qui n'ait pas été réédité, (sur son désir), il semble qu'elle ait essayé de transposer dans le personnage d'Antoine tout ce qui, en elle, est masculin et qu'elle a plus d'une fois indiqué dans ses vers : son « égoïsme sacré », son goût de la domination, sa curiosité cruelle. Le Visage émerveillé est une fantaisie délicieusement écrite où éclate son art merveilleux à cueillir la sensation et à la fixer sur une page comme un beau papillon tremblant ; mais toute vraisemblance psychologique, toute réalité de mœurs sont absentes de ce récit. Ce n'est pas seulement la prose soyeuse et diaprée, travaillée comme une broderie chinoise, qui fait le mérite de La Nouvelle Espérance^ mais la profondeur des observations intimes, leur raccourci, leur lucidité impitoyable. C'est une confession, à la troisième personne. On peut regarder ce roman très romantique comme un chef-d'œuvre de l'absurde, mais c'est un chef-d'œuvre. On ne comprendra bien l'inspiration de M"^^ jg Noailles qu'à travers l'âme de Sabine.

M"^^ Lucie Delarue-Mardrus, née en 1880 (^), à Honfleur, d'un père Normand et d'une mère Parisienne, a épousé en 1900 le D'* Mardrus, le traducteur des Mille et une Nuits. Ces trois faits dominent son œuvre, consacré tour à tour à Paris où elle a vécu, à la campagne normande où s'est écoulée son enfance et où elle retourne souvent, à l'Afrique du Nord où elle a fait de longs séjours.

C'est d'abord comme poétesse que Mme Mardrus, qui est surtout connue de nos jours comme romancière, se révéla. Profondément artiste, habile quand elle le veut à choisir ses mots et ses cadences, elle affectionnait dans ses premiers recueils les rythmeâ discords, les maladresses prosaïques, et d'agressives rencontres verbales. Cependant, c'est parfois un très grand poète, et

Lucie Delarue-Mardrus

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(0 Par méfiance et par courtoisie, je n'ai point demandé de dates de naissance, et je ne publie que celles ^'ont été volontairement communiquées ou qui ont déjà été imprimées ailleurs.

il faudra le reconnaître le jour où elle publiera un choix de ses meilleures poésies.

Laisser croire que son inspiration se limite à des thèmes d'ardeur et de rût, d'angoisse métaphysique ou de lyrisme descriptif, serait donner d'elle une idée bien incomplète. Sa voix rude et forte, parfois rocailleuse, ou folle comme une mer démontée, atteint cependant certains jours à l'ingénuité d'un enfant dans Ferveur (1902), dans Horizon (1904), et sa brusquerie naturelle se contraint fort bien jusqu'à la douceur verlainienne dans les lieds en octosyllabes des Souffles de Tempête (1908). Et si le livre de vers qu'elle a consacré à sa mère ne contient pas ses meilleures pièces au point de vue de la forme, il achève de révéler la sensibilité riche et nuancée de cette poétesse qui fit parfois des fautes de goût, qui n'eut jamais de fautes de cœur.

]y[me Mardrus qui, contrairement à la plupart des femmes qui écrivent, est en constante progression, marque dans ses romans successifs le même souci de perfectionnement. Après des nouvelles assez hardies et un premier roman réaliste, elle publie le gentil récit des Six Petites Filles (1909) , qui nous offre beaucoup d'elle-même et de son enfance ; puis, jusque vers 1913, une suite de romans souvent mal écrits, que la nécessité de les composer par tranches, comme des nouvelles, réduit à des raccourcis psychologiques douteux. Et quel style volontairement brutal et presque vulgaire, souvent, avec une sorte de hantise du sexe, de l'amour dépravé, névrosé ou bestial, des milieux décomposés, des êtres irresponsables ! Mettons à part, toutefois, Comme tout le monde, roman provincial qui est une manière de chef-d'œuvre. Mais, même dans ses récits les moins bons, il faut admirer le mouvement, l'imagination créatrice, le don d'inventer des héroïnes différentes de soi et de les renouveler. Depuis 1914 où elle a publié Un Cancre, qui contient de si belles descriptions de la campagne normande, le talent de romancière de ]y[me Mardrus a grandi, et sa langue, sans perdre toujours cette raucité qui lui est naturelle et n'est pas sans saveur, s'est singulièrement épurée. Presque tous ses romans sont maintenant des études d'enfants ou d'adolescents (*), écrits avec une tendresse qui gagne le lecteur, et beaucoup de finesse psychologique. (2)

La gloire future de M"^^ Colette (^) est une certitude aux yeux de pres-

(0 Toutoune est un roman exquis, VEx-Voto un indiscutable chef-d'œuvre.

(*) Autres œuvres : Poésie : Occident (igoo), la Figure de Proue (1908), Par Vents et Marées (1912).

Romans : Marie fille-mère (1909), l'Acharnée (1910), Tout l'Amour (191 1), La

Monnaie de Singe (191 2), l'Inexpérimentée (19 12), Douce Moitié (19 13), Un roman

civil (19 16). Deux Amants (1918), L'âme aux trois visages (1919).

(') M™^ Colette, née à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), d'un père français et d'une mère belge, dont

le père était mulâtre, a commencé d'écrire sous le pseudonyme de son mari, Willy ; on lui doit les Claudine.

Les Dialogues de bêtes, parus, sous la signature « Colette Willy », sont de 1904. Divorcée, remariée en 191 2 avec

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que tous nos contemporains ; je ne partage pas tout à fait leur avis. Certeâ, si l'agrément de la langue, la science du rythme et des consonances, un sens merveilleux du monde visible et une adresse aiguë à rendre en toutes leurs nuances, et dans des paroles veloutées, ses plus âpres et ses plus pittoresques sensations, suffisaient, joints à un esprit facile et gouailleur, à faire un grand romancier, M"^^ Colette serait un grand romancier. Mais, jusqu'ici, il lui manquait le don de s'extérioriser et de composer.

Si l'on excepte, en effet, le récent Chéri (1920), et des fantaisies comme Mitsou (1919) qui ne passent guère le ton de La Vie Parisienne y M"^^ Colette n'a jamais su nous parler que d'elle-même.

D'autre part, elle a souvent gâté ses lucides dons d'analyste en écrivant pour plaire, en pipant ses souvenirs, en flirtant sivec son lecteur ; elle dose alors, sans souci de l'âpre vérité psychologique, un mélange de pudeur factice, de sensualité roublarde et de sensiblerie dont le charme est immédiat, mais qui, pas plus que la « beauté du diable > ne saurait résister au temps. (^)

Nullement spontanée, quoi qu'on croie, ni dans son admirable style travaillé (2), ni dans ses analyses personnelles, M"^^ Colette a réussi à se faire passer pour « instinctive ». « Instinctive », « soumise à l'instinct », telle fut, durant les quelques quinze premières années du siècle, la plus grande louange que les critiques semblaient pouvoir décerner à une autoresse. Je ne vois guère que Rémy de Gourmont

M.Henri de Jouvenel, elle a, depuis, adopté le pseudonyme « Colette ». Durant plusieurs années, M™'' Colette a exercé au music-hall la profession de danseuse et de mime, dont on trouvera la trace littéraire dans certaines pages des Vrilles, et dans presque tout l'Envers et toute la Vagabonde.

(') Est-ce auprès d'un Stendhal ou d'un Proust qu'on oserait la dire profond psychologue ? Est-ce même auprès d'un A. Daudet ou d'un Dickens qu'on accordera de la vie à ses pantins d'avant 1920? (') Voir tel aveu de « femme de lettres » dans la Vagabonde (1910).

Colette

qui ait su résister à l'engouement littéraire suscité par la Retraite sentimentale et La Vagabonde^ et en apprécier exactement la portée.

M"^® Colette a de l'esprit, — mais cet esprit boulevardier dont les racines ne sont pas profondes et qui risque de rendre exaspérantes dans l'avenir des pages que relèvent pourtant des beautés de style supérieures.

Nul, en effet, ne saurait songer à nier son merveilleux métier ni surtout cette prose rythmée, souple, charnelle, d'une câline et subtile sensualité qui, ajoutant à sa pittoresque mémoire, fait d'elle un rare et troublant styliste. Mais quel malheur qu'elle n'emploie point son instrument à nous jouer d'autre musique! Comment ne pas déplorer sa complaisance envers la turpitude, la bassesse, la méchanceté, — trop significative dans Chéri ^ son premier roman composé.?... Ni Molière, ni Laclos, ni Lesage, ni Balzac, n'ont voulu peindre des enfants de chœur ; mais dans leurs plus inquiétantes compositions, je ne sais quelle nuance, quelle démarche trahissait le moraliste et mettait en garde le lecteur. La sympathie égayée de M"^^ Colette est infiniment dangereuse et l'on ne peut regarder comme un chefd'œuvre un livre où tout ce qui fait la seule valeur de l'homme est paisiblement bafoué.

L'hérédité et le milieu, autant qu'un don naturel, devaient tourner M^e d'Houville (i) vers la littérature, encore que personne moins qu'elle ne soit femme de lettres : en vain la presse-t-on de réunir ses vers dispersés et parfois anonymes. Peut-être, d'ailleurs, aurait-on quelque déception à les lire en volume ; qui

(i) Née à Paris, (fille du poète José-Maria de Hérédia, d'origine cubaine), a épousé en 1896 M. Henri d: Vofs^eV V.VentDourc! "^^"^"^^^^^^ ^- ^'^^^^^ ^ouys et M. Maurice Maindron, puis M. Gilbert

GÉRARD d'Houville

JL II.

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sait si, à trop attendre, leur parfum subtil, mais point fortement personnel, ne s'est évanoui ? Mi-parnassienne et mi-mallarméenne, cette poésie indiquait une rare et naturelle science du vers et, à côté de pièces un peu vides ou obscures, il en était de charmantes.

Toutefois, c'est à ses romans {^) que M"^^ Gérard d'Houville doit sa célébrité. Les héroïnes de M"^^ d'Houville sont presque toujours de gentils animaux païens dont elle étudie les petites âmes de « voyou candide », « inconscientes et tendres », avec infiniment de grâce et d'allure. On pourrait se choquer, chez ce séduisant auteur, d'une sorte de « débraillé » de l'esprit, s'il n'était aussi adroitement éludé par sa distinction naturelle, son élégance d'écrire, par tout ce qui, chez M"^^ d'Houville, est « racé». Elle a comme retrouvé cet art délicat de M"^^ d'Aulnoy et de M"^^ Leprince de Beaumont, cet art d'un siècle où l'on contait pour conter. Sa fantaisie est piquante, et toujours soutenue par son esprit lettré et orné ; son romantisme sentimental est atténué par une malice discrète et une classique sobriété d'expression. Il est dommage seulement que M'^^ Gérard d'Houville ne compose pas, qu'elle se laisse aller sans contrainte à son lyrisme descriptif et qu'elle n'ait jamais le courage de s'imposer des coupures. Jeune Fille (191 7), par exemple, contient près de cinquante pages inutiles, et presque faussement poétiques.

M"^e Marcelle Tinayre (^) n'avait pas vingt ans quand elle écrivit Avant r Amour, qui parut en 1895 dans La Nouvelle Revue que dirigeait alors Juliette Adam. Sa célébrité date de La Maison du Péché (1902) et fut éclatante. C'est plutôt un homme de lettres qu'une femme de lettres; jamais elle n'a songé à se raconter dans un roman ; elle ne dénude ni son corps ni son âme. Elle n'obéit pas seulement à l'inspiration, ne travaille pas seulement son

(0 L'Inconstante (1903), Esclave (1905), le Temps d'aimer (1908), le Séducteur (1914), etc n Née à Tulle (Corrèze). Autres romans : La Rançon (iSgg), Hellé (igoo), la Rebelle {igo6). l Amour qui pleure (1908), La Douceur de vivre (1911), La Veillée des Armes (1915). Perséphone (1920), etc.

l'huto Manuel

Marcelle Tinayre

style, elle construit, elle prépare, elle délimite. Elle ne subit pas sa sensibilité, elle la dirige. Elle a de la méthode, sans raideur. Son style est souple et allongé.

Toutefois, ses romans sont fort inégaux, de même que ses sujets. On a coutume de regarder comme son chef-d'œuvre La Maison du Péché ^ mais on devrait convenir qu'une erreur de psychologie en vicie la fin. Aussi, préférè-je dans tout son œuvre, et bien qu'elle soit d'une conception moins puissante, la belle Ombre de F Amour (1909), d'une analyse tendre, fine et forte, qui abonde en descriptions admirables et concises.

]\/[me Marcelle Tinayre n'a pas de génie, mais elle a un vrai talent.

Bien plus qu'aux parnassiens. Renée Vivien (^) a pris directement aux symbolistes, et elle abuse malheureusement de leur vocabulaire si désuet, comme de leur gofit de la nuance et de l'estompé, poussé jusqu'à l'effacement. Il faut

pourtant lui reconnaître une grâce languide et de la distinction, de l'harmonie, souvent un don heureux d'expression concise, et surtout une résonance profonde de l'âme qui tonifie parfois brusquement ce gris-perle évanescent : Renée Vivien a souffert cruellement de ne pas être comme tout le monde, et, cœur droit et sain, d'habiter un corps perverti, voué aux amitiés suspectes où se meurtrissait sa tendresse ingénue. Son inspiration est donc double : tantôt elle s'enorgueillit d'être celle qui peut s'avouer à ellemême : « L'art délicat du vice occupe tes loisirs », et qui chante « ses bien-aimées » ; tantôt elle soupire : « Mon cœur est las enfin des mauvaises amours », et souffre de se voir mise au pilori. Charies Maurras, pour des raisons littéraires, Jean de Gourmont, pour des raisons psychologiques, ont très bien vu que sa poésie « était plus mystique que sensuelle », et qu'elle avait « l'accent d'une conscience très religieuse, méthodiquement pervertie, mais qui garde la notion du mal moral ». C'est par ce sentiment du péché, très fort chez elle, que Renée Vivien a su trouver des accents durables.

(•) Pauline Tarn, en littérature Renée Vivien, était née à Londres en 1877. Elle savait beaucoup de langues, lisait le grec, voyagea énormément ; elle avait une petite maison à Mytilène, et l'on dit que sur ses derniers jours elle fit appeler un prêtre catholique : par dégoût de la vie, elle s'était laissée.mourir de faim, en septembre i?/?'"/^^"^? ^^ i'''^'/"^^^ (1901), Cendres et poussières (1902), Evocations {1905) , Flambeaux éteints (1907), iitUages (1908). Posthumes : Dans un Coin de Violettes (1910), Le Vent des Vaisseaux (1910), Haillons (1910).

Renée Vivien

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Mme Aurel est un essayiste rébarbatif, fin moraliste, mais peu souple. Fernand Divoire l'appelle justement « une timide violente et maladroite ». Sans câlinerie, ni grâce féminines, elle manque de tact, le sait, le veut peut-être, et s'en moque. Cette absence d'adresse, elle la porte dans la composition de ses livres, dans le style, dans le sujet, dans la façon d'aborder le sujet. Le Couple est un amas remarquable de richesses et d'inutilités : entre tant de pensées profondes et banales, elle n'a pas su choisir. On dirait que ses idées ne se clarifient pour elle qu'au fur et à mesure qu'elle les écrit. L'obscurité, si nourrie, de sa pensée s'aggrave de l'obscurité d'un style rauque, bizarre, où éclatent comme des éclairs des phrases brutales et lumineuses.

Enfin, le sujet de son éternel livre n'est pas de ceux qui flattent : elle y crie l'horreur de la « petite femme » chère à notre époque, y exalte la « dame », écrit non pas pour revendiquer les droits de la femme, mais pour qu'on rencontre plus souvent cet admirable individu double : Le Couple. Elle a des aveux aigus, des aperçus psychologiques et physiologiques d'une prodigieuse finesse ; elle a noté des vérités camouflées, — noyées hélas, dans du bizarre !

Du Couple (191 1), de La Semaine d* Amour (191 3), de Voici la Femme (1909), des Saisons de la Mort (19 16), véritables mines riches et ténébreuses, on extrairait deux volumes de pages choisies de premier ordre.

Marie Lenéru (^) a écrit : «A quinze ans, j'étais la fille littéraire du Père Lacordaire ; à vingt-cinq ans, celle de Saint- Just et de Barrés : à trente, enfin, je ne me trompais plus. » C'est alors que Curel la mit, comme elle dit, « en branle ».

Elle écrivit Les Affranchis^ pièce d'idées jouée à l'Odéon en 191 1, qui eut un grand succès. Louée, discutée, Marie Lenéru intéressait autant sans doute par son infirmité que par son talent et son originalité.

C'est la seule femme de lettres qui se soit classée hors de pair au théâtre. Elle avait l'art d'animer ses personnages et de précipiter une crise, dépouillée des éléments inutiles. On eut le tort de la pousser trop « à songer au public », à choisir par conséquent des sujets où son insuffisance réaliste s'accuse : cette cornélienne était faite uniquement pour les sujets dénudés, les conflits d'âme et d'intelligence.

On ne peut guère appliquer le qualificatif de chef-d'œuvre qu'à ses Affranchis , pièce sévère , mais non pas froide, d'une sobriété acérée, d'une densité classique, d'une marche virile où, pour être dominée, la passion n'éclate pas moins âpre, et dont le style est dur et brillant comme un cristal taillé.

D'une haute intelligence, et merveilleusement douée pour l'introspection,

(') Marie Lenéru, fille d'un officier de marine, petite-fille d'un amiral, naquit à Brest en 1875 et mourut de la grippe à la fin de 1918. A quatorze ans, elle devint complètement sourde et presque aveugle. Elle devait, trois ans plus tard, retrouver incomplètement la vue, mais ne retrouva jamais l'ouïe.

Marie Lenéru, forcée par son infirmité de se replier davantage encore sur elle-même, restera par ce Journal auquel elle ne venait que dans ses « migraines morales », qui n'était pas écrit « pour être publié », mais dont elle désirait « qu'il fût publiable ». D'une séduction moins immédiate que Marie Bashkirtcheff, Marie Lenéru retient par une autre qualité d'âme et même d'intelligence : passionnée de perfectionnement dès son enfance, elle nous frappe jusqu'à sa fin par son besoin d'absolu, sa violence intime contrôlée par la volonté et par cette persistance en elle de l'esprit catholique, même après qu'elle eut perdu la foi. Cette cornélienne, qui avait rêvé d'être carmélite, demeurait toutefois femme et s'avouait qu'elle eût préféré la séduction d'une élégante à «tout le talent et toute la laideur des Eliot et des Staël » (^).

La Poésie

Parmi les poétesses qu'il me reste à signaler, il faut compter, immédiatement après les plus grandes, Mmes Mendès, Cécile Périn, Perdriel-Vaissière, Harlette Gregh, Hélène Picard, Marguerite Burnat- Provins, Cécile Sauvage, Marie Noël, Jeanne Termier- Boussac, Amélie Murât.

Tournons-nous d'abord vers les amoureuses discrètes et les maternelles.

L'apparition des Charmes (igo^), de M^e Catulle Mendès, excita un grand enthousiasme parmi les critiques. Dans le Cœur magnifique (1909), il y a moins de spontanéité, moins de grâce et plus d'habileté ; elle y fait preuve d'un vrai talent, mais qui ne sait se borner ; romantique du Parnasse, ses vers souples et travaillés coulent sans tarir ; elle-même a écrit : « Mon ivresse est sublime, ardente et monotone. » Pour moi, qui n'aime pas beaucoup non plus ses recueils de souvenirs, M^^e Mendès reste l'auteur d'un ouvrage à la vérité unique : La Prière sur V Enfant mort ; c'est un grand livre français que ce livre de la guerre, et un pur livre féminin. Elle a su y exprimer naturellement le plus mtime d'elle-même en mots simples et directs, qui entrent dans le cœur comme des lames.

Jane Catulle- Mendès

5j->t"rdefpTè"^^néd1tt"'^^^^ ^''''^' "-' rno.Ma/n.. (19x8), La Paix. Elle laisse un Essai sur

LA LITTÉRATURE FÉMININE

Cécile PÉRIN

Mais voici trois poétesses qui, à l'époque où les femmes étaient ivres de ce qu'elles appelaient « la vie », n'ont pas cru sacrifier leur art en nous montrant des visages français et des gestes discrets, parents de ceux de la princesse de Clèves et de Madeleine de Nièvre.

M"^^ Cécile Périn, dont les meilleurs livres

sont Les Variations (^) et La Pelouse, ne fut

pas d'abord sans subir l'entraînement noaillien ;

elle aussi a porté « sa jeunesse ainsi qu'un don

divin », elle « a aimé la vie inexprimablement » ;

elle a crié : « Je vous exalterai, mes yeux, ciel de

mon âme », mais bien vite elle a cherché sa voie

et son inspiration dans ses doux devoirs, elle a

chanté « la joie de vieillir à deux » ; mère, enfin,

elle s'est penchée sur son enfant. Sans splendeur,

sa poésie est fine et délicate.

Bretonne et femme de marin, M'^^ Perdriel-Vaissière a dit les tristesses de

Celles qui attendent (1907), sans même espérer qu'on leur soit fidèle, et, qui,

tentées et déchirées, se gardent pures ; dans La Lumière fut (191 1), tour à tour mystique et maternelle, la poétesse reste infiniment touchante, et atteint même à à l'originalité. Cet art est tendre et distingué.

Il faut regretter que M°^^ Gregh n'ait plus rien publié des vers qu'elle a écrits, depuis ce recueil des poésies composées par elle entre vingt et vingt-quatre ans et qu'elle a intitulé Jeunesse (1907). Troubles de l'adolescence, beautés paisibles de la nature, sérénité de la vie d'épouse, méditations sur la vie humaine sont les principaux thèmes qu'elle développe avec talent. Mraes Hélène Picard, Burnat-Provins, Marie Dauguet, Valentine de Saint -Point, Cécile Sauvage, Henriette Sauret, ont moins de discrétion. Ce sont

les « amantes de la vie ».

]\/[me Hélène Picard a connu toutes les louanges, depuis celles de Faguet jusqu'à celles de Marc Lafargue. Et l'Académie l'a couronnée avec transport.

(') Née à Reims en 1877. Vivre (1906), Les Pas Légers (1907), Les Variations du Cœur pensif {igii), La Pelouse (1914), Les Captives (1919), etc.

Ploto Pir

jyjme Perdriel-Vaissière

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