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Hélène Picard

Je ne songe, quant à moi, à nier ni la personnalité sympathique, ni l'intensité de sensations, ni l'heureux naturel de cette romantique attardée et luxuriante, ni une sorte d'ingénuité assez touchante. Mais il lui manque, à mes yeux, d'être une artiste. Certes, M'»^ Hélène Picard avait un génie aimable, fait pour la poésie des choses familières et le touchant lyrisme des champs et des bois, tel qu'on le découvre dans Les Lauriers sont coupés, ou dans Nous n'irons plus au bois. Une critique imprudente l'a déchaînée vers des Fresques. On aime surtout, en général, son Instant Eternel{igo6). jVime Marguerite Burnat-Provins n'a pas excité moins d'enthousiasme avec certains de ses poèmes en petites proses rythmées. Le Livre pour toi (1907), sensuel jusqu'à la brutalité, est probablement l'un des ouvrages de femmes les plus hardis qu'on ait publié, mais il n'est pas pervers, et ses pièces courtes, condensées autour d'une pensée ou d'une image, sont parmi les meilleures qu'elle ait composées. Dans son œuvre abondant, inégal, bavard et monotone, mais qu'anime un vif et minutieux sentiment de la nature. Le Livre pour toi, Le Cantique d^Eté, Le Chant du Verdier sont les meilleurs recueils.

Mme Marie Dauguet, qui débuta par La Naissance du Poète en 1897 (^), est une des victimes de la mode frénétique qui sévissait au début du XX® siècle. Ecrivant vingt ans plus tard, et échappant à cette contagion de M^^ de Noailles (qui, sur son tempérament fruste et fort, eut des effets déplorables), M.^^ Marie Dauguet aurait été sans doute notre meilleur poète bucolique.

S'il était bien certain que M"^^ de Saint-Point {^) fût une poétesse, c'est à la suite de M"^® Dauguet qu'il faudrait la nommer, car elle aussi elle appartient à l'école du Tout-Pan ou Tutu-Panpan, et l'on n'a pas oublié ses conférences en l'honneur de la Luxure. Mais je m'étonne encore que ses vers secs, durs, mal rythmés et prétentieux, brutaux mais sans force, aient pu trouver des admirateurs qui ne fussent pas des pince-sans-rire.

Nous rattacherons aux amoureuses de la vie et de la terre M"^® Cécile Sauvage (^), non sans saluer en l'auteur de Tandis que la terre tourne (1910), une des premières parmi nos jeunes poétesses. Hantée par le phénomène de l'éclosion, elle le chante en elle et autour d'elle d'une façon juste et spontanée,

(') A travers le Voile (1902), Par l'Amour (1906), un récit de voyage, Clartés (1907), et enfin deux autres recueils de vers, les Pastorales (1908) et l'Essor Victorieux (191 1).

(') Poèmes de la Mer et du Soleil (1905), Poèmes d'Orgueil (1908), la Soif et les Mirages (1912), Poèmesdrames idéistes (191 7) et quelques romans incohérents et maniérés.

(*) Il faut admirer, dans son premier volume : « l'Ame en bourgeon », véritable poème de la grossesse, d'une rare saveur.

LA LITTÉRATURE FÉMININE

Jehanne d'Orliac

et sans le réduire à cet anthropomorphisme génésique particulier à M^^ Dauguet. Malheureusement, les admirateurs de M^e Sauvage ont été déçus par Le Vallon (1913). Le livre est gris et ennuyeux.

Violente, âpre à vivre, se montrait aussi dans ses vers en 1907, Mlle Jehanne d'Orliac, qui, depuis, s'est fait un nom dans le roman. Il y a du talent, de l'imagination, une sensibilité pittoresque dans Les Murmures, Les Chants, Les Cris, mais beaucoup de heurts et de désordre!

Du désordre, on en trouvait dans le premier recueil de M"^e Henriette Sauret, Je respire (1914), tentative neuve de lyrisme scientifique, appliqué au corps humain, mais quelle joie de vivre, quel don d'images neuves, suggestives, que de richesses dans cet art direct dont on pouvait déjà tant espérer! Il faut rendre justice également, en dehors de toute opinion politique, à ses recueils de guerre. En vers rudes, essouflîés, souvent semblables à de la prose hachée, en vers directs, comme dictés en elle par la révolte de l'amoureuse, de l'humanitaire et de la fervente de « la vie », M"^^ Sauret a maudit la guerre détestée des épouses. Dans Les Forces détournées (1917), et L'Amour à la Géhenne (1919), son vers vit, émeut, révolte même, et on ne l'oublie pas ; cette poétesse se distingue de tant d'autres par le tempérament.

A l'opposé de tout ce lyrisme excessif, il faudrait placer le courant spiritualiste ou catholique : ce n'est pas par sa Vie Nuancée (1915), que M^® Lucie Faure-Goyau a marqué sur son temps ; mais M^^^ Marie Noël doit nous arrêter. Cette poétesse inégale et surprenante qui compose depuis 1907 et qui débuta dans La Revue des Deux-Mondes avant la guerre, a publié en 1920 seulement un recueil Les Chansons et les Heures entièrement achevé dès 19 14, et qu'ont admiré en même temps les critiques les plus différents. Le lyrisme de Marie Noël n'est jamais direct, ou bien, si elle se raconte, c'est sur un ton de chanson qui, volontairement, déroute. Cet art ne doit rien à la culture, on dirait que pour lui la Renaissance n'a pas existé. Il est catholique comme les églises gothiques.

Il semble que la poétesse ait parfois hérité de Villon, sans le savoir, un réalisme sobre, un mètre âpre et puissant, en même temps que sa voix enfantine, sa foi totale, son vers soudain liquide. C'est souvent un grand poète.

]y[me Jeanne Termier-Boussac, qui eut l'honneur, à vingt-et-un ans, d'une préface de Léon Bloy, publiait en 1909 un sombre recueil de vers baudelairiens. Derniers Refuges, qui ressemble à une nuit trouée d'éclairs. Elle a fait paraître en 1920 des Poèmes, poèmes de son veuvage, de sa foi meurtrie et reconquise.

Ils sont d'une forme mûre et dominée, d'une volontaire et émouvante sobriété.

L'œuvre d'Amélie Murât est plus important. (^) Ses Bucoliques d'été ont des parties admirables. Sa muse est sans apprêts, grave et tendre, rustiquement mais noblement drapée. M^i^ Amélie Murât, qui est d'origine auvergnate, est la première femme que l'on puisse comparer au poète forézien, Louis Mercier. Elle a son vers plein et ferme, son lyrisme noble et simple, sa grandeur discrète, mais la foi, chez elle, âme pourtant pétrie de catholicisme, est plus tremblante.

M"^^ Claire Virenque avait une jolie voix cristalline comme son âme pure, fine et suavement fervente. Et ses vers d'amour même sont spiritualisés par un accent digne et comme virginal. Ses pièces mystiques sont d'un art distingué, tendre, dont la naïveté délicieuse évoque à la fois saint François d'Assise et saint François de Sales. M^^*^ Emilie Arnal n'a pas cette élégance spontanée, cette musicalité instinctive. Pourtant, sa belle âme forte et limpide et sa franchise suppléent à son manque d'art et font aimer sa plainte. Elle a publié en 1909 un roman solide et honnête : Marthe Brienz.

Il faut citer encore M^^^s Jean Balde, Marthe Dupuy (UIdylle en Fleurs) ; Hélène Séguin (Le Soleil sur le Toit) ; Jeanne Bernard-Arnoux (Le Jardin des Roses) ; Marie-Louise Vignon (Chants de Jeunesse) , Lya Berger.

A ces poétesses discrètes et sentimentales, ajoutons M"^^ Marguerite Comert (Comme on pleure à vingt ans, 1896^; Annie Perrey (Voici mon Cœur, 1907) ]y[me Marguerite Henri Rozier (Celle qui passe, 191 ij ; M'"<^ Nervat qui, en collaboration avec son mari, publia en 1900 Le Geste d'Accueil, puis Les Rêves unis ; Antonine Coulet, enfant prodige dont la précocité n'a su aboutir qu'à la banalité régulière de L'Envolée (1914) ; M^^*^ Sandy ; la duchesse de Rohan, bien connue par la ferveur avec laquelle elle sert la poésie ; M'*^^ Basset d'Auriac ; ]y[iie France Darget qui a publié en 1901, sous les auspices de Sully Prud'homme, ses premiers vers. Lucienne Gaulard-Eon et Adrienne Blanc-Peridier ont écrit des poèmes patriotiques ou guerriers, d'un art classique.

J'arrive à des Muses plus intellectuelles ou visuelles que sensibles : Nicolette Hennique (Des Rêves et des Choses, 1900^, savante parnassienne tournée vers l'antiquité ; M"^® Anne Osmont, une naturiste qui, avec quelques retours romantiques dans la forme, est aussi une parnassienne ; M^^^ Eisa Koeberlé, dont la grâce se souvient de Mallarmé et recherche les demi-teintes : La Guirlande des Jours (1900). Mallarméenne, encore, M^^^ Galzy.

Mallarméenne aussi, la poésie subtile, complexe, délicieusement obscure et un peu fade de M"^e Jean Dominique (Le Puits d'Azur, 191 2). M"^^ André

(') D'un Cœur Fervent (1909), Le livre de Poésie (1910), Humblement sur l'autel (igig), Les Bucoliques (1920).

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Baronne DE Brimont

Corthis a subi l'ascendant d'Henri de Régnier dans Gemmes et Moires (1906). Elle n'a pas publié d'autres vers et doit sa notoriété à ses romans.

De Samain et de Régnier, nous rapprocherons Les Tablettes de Cire de M"^^ je Brimont (1913), et plus précisément de Mallarmé ses Mirages (1919) comme M^e Roger de Nereys : Des Brises qui venaient de Paros (19 19). Art terriblement intellectuel que celui de W^^ Laurent-Evrard (comtesse de la Baume, morte en 1912) qu'admirait Rémy de Gourmont et qui rappelle celui de Marie Krysinska ; plus intellectuelle encore, la dadaïste Céline Arnauld. M^^ de Magallon est éloquente ; ]y[me Jacques Trêve (Rêves d'Avril, 1902) a de la facilité naturelle et un métier acquis. Ce sont des fragments d'un poème philosophique (ou métaphysique), Le Nocturne Inconnu, que M"^^ Danyl-Helm a présentés dans ses Préludes, chaleureusement préfacés par Anatole France.

Je cite encore M^^^^ Berthe Reynold (Les Rais Prestigieux) ; Adrienne Lautère, que sa connaissance imparfaite du génie de notre langue gêne pour exprimer toute sa pensée ; Barrère-Affre ; Jeanne Leuba et ses tableaux indochinois ; Jeanne Dortzal, qui est très douée, s'est essayée dans tous les genres mais me paraît manquer de personnalité (^).

Hélas ! comment signaler toutes les poétesses .'' Entre la baronne de Baye, parnassienne qui ne laisse pas à ses heures d'être tendre, ardente et langoureuse (Grisailles et Pastels), et M^^^ Simone de Caillavet (Les Heures latines), en passant par ces deux mortes, la tendre Sahuqué (Le Chemin solitaire), ou l'ardente Delebecque (Je meurs de soif auprès de la Fontaine, 1907J, il resterait bien des noms à indiquer, bien des œuvres à classer. Il faut limiter ce choix^,

Le Roman

Parmi les romancières qui se sont révélées pendant les dix premières années de la période qui nous occupe, celles que la critique ou le public a le plus favorisées sont M"^es Leconte de Nouy, Claude Ferval, Myriam Harry, Gabrielle Réval, Colette Yver et Reynès-Monlaur.

M. de Bonnefon a très joliment dit, de M^^^ Leconte de Nouy, qu'elle est « une Précieuse sans ridicule ». Ses romans sont fort inégaux, mais Amitié

(') Vers sur le sable (1899), Vers V Infini ( 1 904) , Le Jardin des Dieux ( 1 908) , Sur les Toits bleus du Ciel ( 1 9 1 2), etc

Amoureuse, malgré des longueurs et des afféteries, reste une œuvre exquise, d'une psychologie fine et idéaliste mais juste, et peut-être supérieure, en vérité, au Temps d'aimer, sans en avoir pourtant la jolie écriture. Ce roman par lettres, dont le succès a été et reste prodigieux, a déjà tout l'intérêt d'une étude de mœurs périmées, tant les mœurs ont changé depuis vingt-cinq ans et tant elles sont ici légèrement, mais judicieusement évoquées. U Amour est mon Péché est une bonne peinture des milieux aristocratiques anglais, et dont les hardiesses s'entourent de pudeur.

Comme M"^^ Leconte de Nouy, M"^^ Claude Ferval (la baronne de Pierrebourg) s'est consacrée aux âmes de salons. Il y a bien de l'ironie discrète dans Vie de Château, mais toutes mes préférences vont au Plus fort (1903), qui est

certainement l'œuvre la plus puissante de M"i^ Ferval ; cette histoire d'un pieux jeune homme, pris entre son amour coupable et sa foi, est comme le pendant de La Maison du Péché, et si Mme Ferval n'a pas le style velouté, rythmé et sensuel de M"^^ Tinayre, elle montre une connaissance bien plus fine et plus nourrie des vraies réactions d'un cœur mystique.

Le premier roman de M"^^ Gabrielle Ré val, Les Sévriennes (1900), où l'on voulut voir un livre à clef, fit sa fortune littéraire ; le mérite du livre, le petit scandale qu'il causait, les documents qu'il apportait sur un milieu mal connu, la curiosité qu'on avait de cet animal encore mal connu, « la jeune fille qui travaille », lança l'ouvrage et les suivants. Mme Reval, avant d'aborder le roman psychologique ou le roman historique, s'est longuement consacrée, en bonne féministe, aux milieux où les femmes luttent pour gagner leur vie. Il y avait encore une psychologie un peu conventionnelle dans ses premiers livres ; mais déjà du mouvement, un joh sens descriptif, et ce don de conter qui entraîne à sa suite le lecteur {^).

Mme Myriam Harry, petite-fille d'un Israélite, fille d'un Juif russe orthodoxe converti à l'anglicanisme et d'une doctoresse allemande, élevée à

(') Lycée de jeunes filles. Lycéennes, La Cruche cassée, Le Royaume de Printemps, Les Camps-Volantes de la Riviéra, La Bachelière, etc.

Gabrielle Réval

LA LITTÉRATURE FÉMININE

Jérusalem dans une vieille maison sarrazine, parlant l'anglais, l'allemand, l'arabe,

fut emmenée à quatorze ans en Allemagne, envoyée à dix-sept ans en France ;

elle a voyagé non seulement en Europe et dans

le sud de l'Afrique , mais aux Indes , à Ceylan,

en Indo- Chine ; imaginez quels mémoires intéressants pourra nous donner, sous le nom de Siona,

cette autoresse « française », et combien le miracle

de notre langue et de notre civilisation sera nécessaire

pour ordonner littérairement ce chaos.

La langue de M"^® Harry n'est pas toujours très

pure ; et il n'est pas vrai que Jules Lemaître « l'ait

exorcisée du romantisme», mais n'aurait-ce pas été

la dépouiller de ses éléments essentiels ? La Conquête

de Jérusalem (1905), son œuvre maîtresse, est mal

composée et d'une psychologie sommaire, mais c'est

une sorte d'épopée en prose, « un livre de poésie

sensuelle et de fièvre, étrangement luxuriant ». (Jules

Lemaître.) Les autres romans (^) de M"^^ Harry ont

moins de qualités, mais on lira avec émotion et attrait

ses souvenirs romancés, d'une sensibilité émue, d'une

observation prompte et imagée.

M"^e Reynès-Monlaur, mal connue des lettrés, ^f-^l^j/^»^ ^*^^'^"

bien que Maurras et Faguet, tour à tour, lui aient

reconnu « le respect de la langue », est aimée du public catholique {Le Rayon

(1902) atteint aujourd'hui la 114^ édition). Elle possède une intelligence ferme, une psychologie pénétrante, une émotion haute et sereine, et le sens de la composition ioint au don descriptif. Il faut lire ses Autels Morts. Mme Colette Yver (2), à l'encontre de M^e Réval, n'est pas féministe ; c'est une catholique et une traditionaliste, dont presque tous les romans développent des thèses : non sans talent, mais quelquefois avec une outrance, une vision limitée, qui nuisent à la fois à la vérité de ces thèses et à la valeur psychologique du récit. D'ailleurs, elle compose bien, fait vivre ses per- Coiette Yver sonnages et sait peindre des milieux différents.

(0 vile de Volupté (1907). Madame Petit-Jardin (1909), La Petite Fille de Jérusalem (1914). Siona chez '" ^Z'Tel ^^^C- Princesse, de Scier.ce, Le Mystère des Béatitudes, Les Dames du Palais, etc.

Pboto Tapouiei-

Myriam Harry

Mathilde Alanic

Voici deux autres romancières spiritualistes : M^^ Jacques Morian (Le

Tournant), et Isabelle Kayser, née en Suisse en 1867 (Marcienne de Flue) .

Mlle Pierre de Coulevain et M"^ Mathilde Alanic se sont surtout donné

pour tâche d'écrire pour les jeunes filles. Pierre de Coulevain a observé les

Américaines, et ses études psychologiques sont nettes, fouillées, un peu trop optimistes, mais adroites et animées. Après Noblesse Américaine et Eve Victorieuse, elle a publié un livre d'observations plus personnelles. Sur la Branche; puis Ulle Inconnue, étude de l'âme anglaise. Un peu conventionnelle, mais avec de charmants dons de conteur, M^^ Alanic s'est eflforcée de peindre la vie de près, à la manière anglaise, en choisissant la vérité. La plupart de ses livres sont des analyses du cœur féminin. A sa suite, mais plus conventionnelles encore, il faut citer d'autres «romancières pour jeunes filles » : M^^^s Champol, Guy Chantepleure, Jean de La Brète, Jeanne Schultz.

Mme Jehan d'Ivray (Le Prince Mourad) s'est spéciaHsée dans le roman de mœurs turques, égyptiennes ou arabes. Elle écrit avec facilité et conte avec agrément. M"^® Claude Lemaître (^) est surtout l'auteur de Cadet Oui-Oui, idylle populaire contée avec un très grand charme et qui présente avec verve les mœurs des marins et des mareyeurs du Portel. Les deux sœurs d'Ulmès, Renée et Tony, ardemment féministes, révoltées par certaines conventions sociales, ont fait passer dans leur œuvre le reflet de leurs préoccupations, de leur pitié pour leurs sœurs, si désarmées devant l'amour et la vie. Vierges faibles et Sybille femme constituent leur roman le plus remarqué ; Renée devait l'achever seule : Sybille mère. Elles sont mortes l'une après l'autre pendant la guerre. M"^^ Camille Pert, dans la lutte qu'elle a entreprise contre certaines plaies honteuses de l'humanité, confond la satire et l'exhibitionnisme : on connaît sa Petite Cady et les difi^érentes « suites » de ce roman ; Les Florilèges, U Autel, eurent un succès de scandale.

De M"^e Bulteau, dont les essais, signés « Femina «, sont de premier ordre, il a paru, sous le nom de Jacques Vontade, deux récits. Les Histoires amoureuses d'Odile, et la curieuse Lueur sur la Cime, œuvres de moraliste plus qu'ouvrages romanesques proprement dits, car M"^^ Bulteau n'était pas un romancier-né. La baronne Deslandes, sous le pseudonyme « Ossit », et la baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt {^) ont écrit aussi des romans.

(') Les Chimères (1909), Le Bon Samaritain (1910), etc. — (^) L'Impossible Sincérité, L'Enjôleuse.

LA LITTÉRATURE FÉMININE

Photo Taponiei

André Corthis

C'est entre 1904 et 1909 que se placent les débuts d'une des plus brillantes

parmi nos jeunes romancières; M "^e André Corthis (Le Pardon prématuré, Pour

Moi seule, Sa vraie femme) a le don

d'invention et de construction , et

l'adresse d'étudier les mœurs tout en

analysant une crise intérieure. Il y a

chez elle une sorte de chaleur brève qui

fait penser parfois à du Noailles qui

serait très ramassé ; et ce que son art a

de serré rachète le romanesque ou

l'exotisme de certaines de ses situations. Mme Camille Marbo (La Statue

voilée etc.^, a débuté à moins de vingt

ans, manque d^art, mais sait décortiquer

minutieusement la psychologie d'un être,

et son réalisme est sobre.

Divinatrice, et susceptible de ces

éclairs dont la psychologie anglaise

abonde, M^e Laurent -Evrard (Une

Leçon de Vie) enregistre trop de menus faits et ne sait rien sacrifier.

Plus intéressée par les faits sociaux et leurs répercussions que par un conflit tout intérieur, M^e Cruppi doit être placée dans le même groupe que M^es Harlor et Marie Laparcerie, Yvette Prost, et Simone Bodève. Elle a débuté en 1905 avec un roman. Avant V Heure.

Mil® Harlor s'est fait connaître d'abord comme journaliste pendant dix ans ; vers 1908, elle a publié Le Triomphe des Vaincus, roman d'une force d'évocation et d'imagination assez rare chez une femme, puis Tu es Femme (191 3). M^^® Marie Laparcerie (^) débute en 1909 avec un roman un peu Photo Manuel \.r2ln2ir\t, mais non sans finesse, La Comédie douloureuse. Harlor ]y[me Landre publie en 1905, La Gargouille, mélanco-

Hque récit naturaliste, plein d'une pitié brutale. Ses deux meilleurs romans

sont Boh et Bobette, étude des enfants de deux filles de bas étage, qu'anime

une pitié sincère, et Oîi va V Amour? pages farouches, vibrantes, aveux singulièrement aigus. Il manque à M^e Landre d'écrire lentement et de composer

avec soin, mais on ne peut nier sa facilité. C'est en outre une humoriste.

(■) Un inconnu passa (1918), La Fête est finie (1919), etc-

Réaliste aussi, M"^® Simone Bodève s'est attachée à des personnages d'âme plus profonde et de vie plus réglée ; après Clo et Son Mari, La Petite Lotte fourmille de personnages vrais, frappants. Enfant du peuple, autodidacte, Simone Bodève a tous les défauts de l'autodidacte, surtout quand elle veut philosopher. Mais quel regard profond et direct elle avait su jeter autour d'elle! Je dis « avait », car elle est morte pendant la guerre, épuisée de travail. Pour connaître l'existence des ouvrières et des employées à Paris au début du xx^ siècle, il faudra recourir à la première partie de La Petite Lotte et à ses études sur Celles qui travaillent (19 13).

A la suite de Simone Bodève, on placerait Marguerite Audoux, cet autre autodidacte qui, tout en continuant son métier de couturière, a romancé de touchants souvenirs d'enfance et d'adolescence : Marie-Claire (19 10). Mais le « métier » de Marguerite Audoux, écrivain, n'est pas inégal comme celui de Simone Bodève : ses récits de V Atelier de Marie-Claire, sont discrets, racontés d'une voix douce et cristalline, dans une fine grisaille française, et peu à peu l'on est pénétré par cette tristesse « étale », par cet accent si poliment déchirant. Octave Mirbeau et Charles-Louis Philippe admiraient l'art de Marguerite Audoux.

Cette intégration du roman anglais (de seconde zone) dans notre littérature d'imagination, qu'a tentée M^^^ Alanic, il me semble que M^i^ Yvette Prost (^) l'a réalisée. Ses romans émouvants et honnêtes sont la vie même. Elle a ce don de familiarité, cet humour intime, ce don de la vie intérieure, des romanciers anglais. Yvette Prost s'intéresse surtout aux enfants pauvres, aux Vies manque'es, et limite son observation à la province. Ses débuts sont de 1907.

M"^® Lucy Achalme, est aussi une romancière provinciale attachée à sa région ; elle a publié en 1908 un admirable roman de mœurs auvergnates Le Maître du Pain, qui présente ces communautés de famille dont la persistance en Auvergne est un fait si peu connu ; c'est un des livres les plus solides et les plus gravement émouvants que l'intelligence féminine ait produits.

Née dans l'Afrique française du Nord, M^^ Magali Boisnard nous a donné des récits algériens (2). Son premier livre est de 1907.

De 1910 à 191 4, nous voyons débuter : dans le roman plus proprement psychologique, M^es Claude Varèze, Pernette Gille, Annie de Pêne, Madeleine André-Picard, Jeanne Broussan-Gaubert, Lucie Paul-Marguerite, Jeanne Galzy, Claude Sylve, Madeleine Paul, Andrée Viollis ; dans le roman de mœurs, Odette Keun, Neel DofF, Jeanne Marais, Marion Gilbert, Jean Balde ; dans le roman à thèse, Louise Compain, Odette Dulac, Pauhne Valmy, Noël Francès.

(•) Salutaire Orgueil, Catherine Aubier, etc.

(•) Les Endormies, l'Alerte au Désert, Maadith. (Poème: le Chant des Femmes , 1917.)

LA LITTERATURE FÉMININE

Retenons de Claude Varèze qui a de l'avenir, cette forte étude d'un adultère en province, La Route sans Clocher (1914). De M.^^ Remette Gille, Un Amour.

Mme Annie de Pêne, morte en 1918, débuta en 1908 par des fantaisies dialoguées (Pantins modernes). Son meilleur livre est assurément Confidences de Femmes (1914) ; encore influencée par Colette Willy, Annie de Pêne y est pourtant bien elle-même ; il y a de la poésie, de la passion, de la malice, de l'émotion dans ses Confidences^ il y a surtout de la finesse. En 1916, Annie de Pêne publia Sœur Véronique, où l'influence de Marguerite Audoux est prépondérante.

C'est un roman d'adolescente que le très agréable Criquet (1913) de ]y[me Andrée Viollis, et qui fait regretter que son auteur se soit surtout consacrée au journalisme (^) ; et ce sont de délicates études de l'âme enfantine que les récits de M"^^ Hankes-Drielsma de Krabbé, Le Partage de la Lune (19 14).

On pourrait rapprocher d'Annie de Pêne, pour la gracieuse féminité de ses premiers romans, (Josette Chardin, Reviendra-t-il),^^^ Broussan-Gaubert, si ses derniers récits ne marquaient un effort vers des réalisations plus importantes.

On ne doit à M^^^ Galzy, outre sa Femme chez les garçons (19 19), qu'un roman, travaillé et annunziesque, L'Ensevelie (1912); voici, de M^^ André- Picard, une étude féminine, Mesdames Balmain (19 10) ; de M"^^ Claude Sylve (Mlle (Je Levis-Mirepoix), un essai mystique, La Cité des Lampes (191 2).

Citons encore M"^^ Madeleine Paul (La Porte sombre) ; M"^^ Henriette Besançon (U Absente, 1913^ ; Camille Mallarmé (Mon enfant ma sœur, la Casa Secca).

M"^^ Lucie Paul-Margueritte a publié divers romans, dont Le Singe et le Violon (191 8) qui a, dans l'observation, une âpre sobriété. Elle est plus banale dans ses Impressions et ses Dialogues.

Il faut retenir M^^ Jean Balde (Les Ebauches, Les Liens) , M^^^ Neel DoflP, Hollandaise, pour quelques récits déchirants et sobres : Jours de Deuil, Contes

farouches, Keetje.

Mme Odette Keun est aussi un romancier de mœurs, fort remarquable : cosmopolite et libre-penseuse, sa passion de la liberté va jusqu'à la frénésie. Elle n'écrit pas bien, mais elle a un tel tempérament d'écrivain qu'elle s'impose malgré tout au lecteur. Une Femme moderne est comme un énorme sanglot de l'âme et de la chair. Après un premier roman en 1914, Les Maisons sur le Sable, elle a publié Mesdemoiselles Daisne, de Constantinople (19 18), Les Oasis dans la Montagne (1920). M"^^ Marion Gilbert, normande, est une régionaliste (Du Sang sur la Falaise, 1913, V Amour de la Blonde, 1920^. M^i^ Jeanne Marais, morte à trente ans, avait, outre tant de romans pimentés et grivois, publié Amitié

(1) Mme Viollis a publié aussi, en collaboration avec son mari, Puycerrampion (191 1).

allemande, un mois avant la guerre : un livre presque prophétique, que la critique laissa passer inaperçu.

Durant la même période, nous trouverons les débuts de quelques romancières qui écrivent pour soutenir des thèses féministes ; telle M"^^ Louise Compain (La Vie tragique de Geneviève , et U Amour de Claire^ 1914) \ M"^® Pauline Valmy qui, dansL« Chasse à V Amour (1913), défend l'amour libre sans pourtant condamner le mariage. Telle encore M^^^ Noël Francès, catholique qui, dans ses Entravées (iqii), en commentant la Genèse et le Nouveau Testament, justifie son féminisme. Telles enfin M^^^ Odette Dulac, dont chaque livre tend à revendiquer un droit ou à mettre en vedette une idée : Le Silence des Femmes (igi2) y La Houille rouge (1916) et l'âpre M"^® Marx, qui débute en librairie en 1920 avec Femme.

C'est une sorte de roman à thèse aussi, honnête mais naïf, que M"^^ Bruno - Ruby nous a présenté dans L * Exemple de VAbbé Jouve ( 1 9 1 7) .

De 1915 à 1919, deux remarquables talents de femme se sont révélés : celui de M"^® Camille Mayran, celui de ]y[me Jane Cals, qui signe aujourd'hui Jane Ramel-Cals. Cette dernière a publié en 19 19, Rose, qui semble née d'un Jules Renard, d'une d'Houville et d'une Colette. Un Jules Renard jeune et tendre, un Jules Renard femme, qui aurait gardé sa science littéraire, ses raccourcis et ses comparaisons avec l'amoralisme inconscient, le parfum de Gérard d'Houville et de M^^^ Colette, le goût sincère de la vraie nature et l'instinct des «effets ». Ce grand «petit chef-d'œuvre » a été suivi de la Ronde (1920). Le talent de M^e Camille Mayran est plus volontaire, et à peine féminin, comme sa sensibilité. M^^e Mayran n'a pas de charme, mais elle a de la force, de la certitude. En 1918, elle a publié deux longues nouvelles, U Histoire de Gotton Comxloo, suivie de L'Oubliée qui me semble presque la perfection dans la sobriété, une sobriété à la Mérimée. M^^e Camille Mayran est la petite-nièce de Taine. Il faut beaucoup attendre d'elle.

M"^e Blanche Vogt comprend le roman sous la forme d'une confession directe : Amour socialiste (1919) est un livre d'une ironie âpre et étincelante, où il y a du 'mouvement et un vif sentiment de la nature.

Mme Faure-Favier conte pour conter ; sa grâce et son imagination la servent dans une fantaisie comme Les Choses qui seront vieilles (1919), et surtout dans son œuvre de début. Six Contes et deux Rêves (1918).

D'abord intéressée par le théâtre, M^e Jehanne d'Orliac s'adonne depuis

Jane Cals

LA LITTÉRATURE FEMININE

quelques années au roman ; psychologue remarquable, elle l'est davantage dans la biographie que dans la fiction ; son étude sur M^^ de Maintenon (en préface à son roman Madeleine de Glapion, 1919), est excellente. Ses romans, au contraire mal composés (Vers Lui, 1918 ; Un Grand Blessé 1917), inégaux et amers, témoignent d'une imagination créatrice, inapte toutefois à se maîtriser.

La guerre ne joue qu'un rôle épisodique dans les livres de femmes, soit qu'elle fournisse le point de départ de l'intrigue, ou sa conclusion, soit qu'elle nous plonge dans l'atmosphère de l'arrière. M"^^ Marguerite Henry-Rozier, avant d'étudier en 1919 l'âme d'un enfant, Gilbert Tiennot, 3. pourtant peint Le Chagrin sous les vieux toits. M"^^ Yves Pascal a évoqué la petite Parisienne légère et charmante dans la grande tourmente (Noune et la Guerre, 1918^. M^^^ Geneviève Duhamelet, après avoir esquissé avec assez de verve Ces Dames de VHôpital 336 (1917), a étudié Les Inépousées (1918).

C'est par un roman de guerre, inhabile et flottant, mais à l'ardeur contrôlée, à la grâce souffrante, que débuta en 19 17 M^i^ Isabelle Sandy : Chantai Daunoy. Ariégeoise, M^^^ Sandy demande son inspiration à son pays et compose des récits tourmentés et fiévreux : La Descente de Croix. Elle a de l'avenir. Parmi les bons romanciers réalistes révélés par la guerre, il faut placer M^e Elie Dautrin, VEnvolée (1917), V Absent (1919). A la fois lyrique et réaliste, voici M"^^ Raymonde Machard avec Tu enfanteras (1919).

Monographie, émouvante confession, sorte d'épopée bourgeoise de la maternité consentie. Romancier réaliste aussi, observateur de mœurs locales, M"^® Elissa Rhais a d'agréables dons de couleur et le sens du pittoresque : Sadda la Marocaine (igig), Le Café chantant.

Les Essais

Isabelle Sandy

Raymonde Machard

Il m'a paru intéressant, plutôt que de suivre un ordre chronologique, de grouper ici selon leur genre les autoresses que j'appelle synthétiquement des essayistes, c'est-à-dire celles qui, depuis 1900 environ jusqu'à 1920, se sont plus spécialement adonnées à la critique littéraire, comme M^^ Jean Dornis, M^^ Cruppi, — à l'histoire littéraire,

comme M^^ Pailleron ; celles qui se sont surtout consacrées à des biographies, comme M"^^ Judith Cladel, Sainte-Marie Perrin, Saint-René Taillandier, Anne-Marie Goichon, Claude Ferval, IsabelleRimbaud, Louise Clermont, Valentine Thomson, J.-Ph. Heuzey, la duchesse de Clermont-Tonnerre ; puis les philosophes, psychologues, moralistes : les Zanta, Borély, Brisson, les Lucie Félix- Faure-Goyau, Marguerite Féraud, Jacques Trêve, les Bulteau, et ces auteurs de mémoires personnels, de relations de voyage, comme M"^®^ Armen Ohanian, Lucie Cousturier, Isabelle Eberhart, Marguerite Yerta, la princesse Bibesco ; forcément ces classifications demeurent un peu arbitraires, car Isabelle Rimbaud, biographe, est l'auteur d'un passionnant « journal » ; M"^^ Goyau, biographe aussi, qui a écrit une vie de Newman, fut surtout une moraliste ; moraliste, M"^^ Bulteau fut encore une voyageuse. Mais, puisque ces classifications sont le seul moyen d'apporter un peu de clarté dans mon exposé, je m'efl"orcerai le plus possible de les observer.

La Critique

M me Cruppi, qui a entrepris une série d'études sur Les Femmes Ecrivains d'aujourd'hui, a donné en 191 1 son premier volume, consacré à la littérature féminine en Suède. Son jugement est précis, sa décision rapide, elle a de la curiosité, une grande activité spirituelle, des jugements solides et mesurés. Bien que M"^^ Jean Dornis ait pubHé plusieurs romans, émouvants et agréablement conventionnels, c'est surtout par ses livres de critique qu'elle est connue. Ses ouvrages sur l'Italie contemporaine sont de précieux répertoires d'informations motivées ; son Essai sur Leconte de Lisle (1919) est un travail excellent, et, de son essai sur « la sensibilité dans la poésie contemporaine » (1919), l'information abondante fait à l'heure actuelle un livre encore utile.

]y[Ue Yvonne de Romains a publié, en 1909, un volume de critiques littéraires pétulantes, Semeurs d'idées, et une étude incisive sur la Grèce, d'après les livres consacrés à ce pays (Les Dieux éternels, 1911^.

C'est plutôt une œuvre d'historien littéraire et de

psychologue qu'une œuvre de «critique» précisément que

nous donne M.^^ Marie-Louise Pailleron : depuis quatorze

ans, elle utilise tous les documents (lettres, manuscrits, livres, revues) qu'elle tient

de son grand-père François Buloz pour alimenter un travail qu'elle intitule

Jean Dornis

LA LITTÉRATURE FÉMININE

François Buloz et ses Amis y et dont les premiers tomes ont un grand intérêt. M"i® Louise Pillion est une des rares femmes de notre époque qui se soit adonnées d'une façon suivie à la critique d'art. Elle a publié en 1912 un remarquable ouvrage, Les Sculpteurs français au XII^ siècle. Par là, elle se rattache à M^i^ Judith Cladel, sans lui ressembler.

Les Biographies

M^^® Judith Cladel est, avant tout, amie de la Biographie, où elle excelle : elle a publié une Vie de Léon Cladel (1905), un Auguste Rodin, une Mademoiselle de La V allier e (191 2), un Général Gallieni (1917). Elle avait débuté très tôt par une pièce jouée au Théâtre de l'Œuvre : Le Volant (1895) et a publié en 1905 un roman audacieux : Confession d'une Amante.

A la même héroïne que Judith Cladel, M"^^ Claude Ferval s'est intéressée : Un Double Amour : Mademoiselle de La Vallière (1913), avec un vraie talent.

Encore des biographies historiques, par M"^^ Reynès-Monlaur : La Duchesse de Montmorency (1898), Angélique Arnaud (1900). M^i^ Valentine Thomson, après un travail littéraire sur Chérubin ^ a donné tous ses soins à un vivant portrait de Rachel, cependant que la duchesse de Clermont-Tonnerre s'essayait aussi dans l'histoire avec son Histoire de Samuel Bernard et de ses enfants (19 14).

Mlle (Je Mestral-Combremont a écrit La Belle Madame Colet et M.^^ Taillandier M""' de Maintenon.

Les contemporains n'ont pas été tout à fait négligés par nos femmes de lettres : M^^^ Louise Clermont a classé et commenté les fragments laissés par son frère, dans un livre aussi émouvant qu'intelligent : Emile Clermont (19 19). M^^^ Goichon a composé un bel Emile Psichari qui fait honneur à sa lucidité.

Est-il nécessaire que je rappelle les nobles écrits mystiques, drus et ingénus que nous devons à Isabelle Rimbaud sur le poète des Illuminations} (Mon Frère Arthur). Rédigés

. , * , , ,. , j. , -1 Isabelle Rimbaud

depuis longtemps, mais publies tardivement, ils

pouvaient faire prévoir l'écrivain remarquable que la guerre devait faire

naître, et sur qui je reviendrai.

Le livre que W^^ J.-Ph. Heuzey a consacré à la mémoire de Lucie Félix- Faure-Goyau (1916) est un chef-d'œuvre de la biographie. M^^ Heuzey a étudié son amie avec une lumineuse sympathie qui n'atténue pas le sens critique.

Moralistes

Ce n'est ni par ses souvenirs de voyage, ni par ses vers, délicats mais sans grande originalité, que M^^ Lucie Faure-Goyau mérite de laisser un nom, c'est par quelques-uns de ses essais (^), « à la manière anglaise ». Pénétrée de la dignité humaine de la femme et du vrai but de son influence, M"^® Goyau était féministe sans parti pris politique. Il faut lire ses posthumes : Choses d'Ame. A la suite du féminisme catholique, prôné par M"^^ Adam dans La Vie des Ames (1919) et par M^^^ Noël Francès dans ces Entravées (191 1) qui sont autant un essai qu'un roman, il faut placer M"^^ Marguerite Féraud avec La Femme devant les Urnes (1919), livre fortement pensé, solidement mené, et d'une haute portée morale. M^^^ Léontine Zanta, élève de Bergson, et qui, depuis trois ans, s'avère ardente féministe catholique, a l'un de nos plus beaux cerveaux de femme, et des plus équilibrés, sans en avoir moins de grâce. De son remarquable travail sur La Renaissance du Stoïcisme au XVI^ siècle (19 14), on a pu écrire que « la lucidité est sa qualité maîtresse ». On en peut admirer aussi l'originalité

et la richesse ordonnée. On lui devait déjà l'édition (avec des notes et une introduction nourrie) du Manuel d'Epictète, d'André de Rivaudeau (19 14).

JVjme Borély a publié, en 1917, Le Génie féminin français. Son amour pour le temps passé aveugle Mme Borély sur ce que purent souffrir autrefois dans leur dignité humaine les femmes laides, pauvres ou malchanceuses, et, singuHèrement, elle nous propose en idéal la vie menée par une Chevreuse, une Ninon, une Pompadour ! Je ne puis, en vérité, prendre au sérieux tant d'assertions sur la vie d'autrefois, que controuvent les faits ; mais où M^e Borély est exquise, profonde, Marthe Borély neuve, où éclate, sinou le génie français féminin, au

moins le meilleur de son propre génie, c'est dans ses aperçus psychologiques, ses observations sur l'amour. Le livre de M^^e Borély, où l'homme est placé sans restriction sur le pavois, lui a valu de grandes louanges de la critique mascuhne. Il le mérite en tout cas par son esprit charmant. T7- J'^'l^'T^^ P^""^^^^ "^^ ^""^ Jacques Trêves (Le Rôle de la Femme dans la Vie des Héros 1^12,) pourraient être du « Génie féminin français », nonobstant un rythme tendu dont n'use guère l'aimable Borély. Il est regrettable que ce livre, d une inspiration élevée, soit gâté par un style faussement poétique et nietzschéen... Four la même raison, je ne saurais goûter le lyrisme échevelé et la philosophie obscure du Royaume des Ombres (1910). Citons encore, trop rapidement M"'e Brisson (Yvonne Sarcey) des Annales, M«ie Colette Yver, M«^e Léon Daudet, autres antiféministes de bon sens et sans acrimonie.

//.J.?ilT/rnJ''r?i' f'/VA^"!^''-^""' rc2«t,r. rf. Dante (190a). Ames païennes, âmes chrétiennes (1908), '"^"f- »es cnjams... (i()i2), Christianisme et culture féminine {igi^). ^ ^ '■

Photo Femina

LA LITTÉRATURE FEMININE

Les Voyages

Ce fut un grand moraliste que M"^^ g^lteau, qui signait ses livres et ses chroniques du pseudonyme de « Fœmina », plus préoccupée d'observer l'être humain que d'établir une thèse. Elle nous a laissé un livre étonnant de vivacité, de lucidité, de nouveauté psychologique, UAme des Anglais (19 lo), mais qui pèche par des longueurs, une composition médiocre, une forme de plaisanterie qui vieillira peut-être vite, et Un Voyage (1914): des notes sur la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie, où se trouvent ses plus fortes pages.

A M'^^ Reynès Monlaur, nous devons aussi deux tomes sur Jérusalem. J'ai déjà signalé, à propos de ses romans, la grande voyageuse qu'est Odette Keun ; il convient de faire ici une place à Isabelle Eberhardt, bien qu'elle laisse aussi un roman, d'ailleurs inachevé : Trimardeur. Isabelle Eberhardt était fille d'une Allemande et d'un Russe; née en 1877, ^ Genève, elle est morte en 1904 en Afrique, dans une inondation, après une vie douloureuse. Elle était devenue musulmane, avait épousé un sous-officier spahi, et fit de grandes randonnées dans le Sud-Oranais et le Sud-Constantinois. Elle n'a rien d'une moraliste, elle est fruste et simple dans sa complexité. C'est une manière de peintre littéraire et de mystique, de grand talent, qu'on n'a pu mieux comparer qu'à un Loti féminin (A V Ombre chaude de r Islam, Pages d'Islam) .C'était une mélancolique, ardente et discrète errante.

C'est aussi de Pierre Loti qu'on a rapproché la Princesse Bibesco quand, au sortir de l'adolescence, elle écrivit ses frais Huit Paradis (1908), qui ravirent Jean Moréas, Henri Bidou et Robert de Montesquiou.

Ajoutons, à ces souvenirs de voyage. Les Dévoilées du Caucase., de la duchesse de Rohan, Le Jardin fermé de M"^^ Marc Hélys, scènes de la vie féminine turque, et Clartés, de M"^^ Dauguet, récit d'un séjour en Italie.

(1) jyime Charasson, l'auteur de ce chapitre, a précédemment publié A Hente, poèmes, Jules Tellier, critique, Grigri, récits. Elle donne depuis une douzaine d'années des critiques régulières dans nombre de journaux et de revues, et a reçu en 1920 le Prix de la Critique.

Henriette Charasson (')

Mémoires

Mi-mémoires et mi-souvenirs de voyage sont les deux volumes de M"e Armen Ohanian : La Danseuse de Shamaka (1919), Dans les Griffes de la Civilisation (1921). Le premier a du charme, et, pour dire les beaux pays traversés et la vie douce et changeante, M^^e Ohanian a gardé la grâce spontanée d'une petite fille. Signalons aussi les Mémoires d'une petite Second Empire de la féconde romancière Brada, sans oublier les Notes et Impressions d'une Parisienne, de y[me M.-L. Néron. M^^^ Galzy a pubUé en 1919 La Femme chez les Garçons, souvenirs de son professorat durant la guerre, où il y a de la finesse et de la sensibilité et Lucie Cousturier, en 1920 : Des Inconnues chez moi, livre subtil.

Excellent reportage que Les Cantinières de la Croix-Rouge (1917), de Mme Marc Helys, recueils d'expériences personnelles où elle présente de multiples aspects du Paris laborieux et du Paris charitable. Ses Provinces françaises pendant la Guerre (1918) constituent un reportage plus littéraire.

La plupart des hvres de guerre féminins sont surtout des histoires de pays envahis. Leur valeur documentaire est très grande, leur valeur d'art très inégale. Le plus remarquable est Dans les Remous de la Bataille d'Isabelle Rimbaud (1917). Six Femmes et V Invasion (1917), de M"^^ Marguerite Yerta, est une œuvre vivante et spirituelle, qu'on relira plus tard.

Il serait injuste d'oublier le beau livre sobre de M"^^ Madeleine Havard de La Montagne : La Vie agonisante des Pays envahis (1919) et le dramatique récit du martyre d'un petit village ardennais : Sur le Chemin du Calvaire, de M.-L. Dromart, poétesse et romancière à qui sa belle conduite valut une citation, de même que les récits de guerre d'Henriette Célarié (En Esclavage : Journal de deux Déportées, 1919^. L'arrière a aussi inspiré quelques essais intéressants, et c'est ainsi que M"^^ Noëlle Roger, romancière suisse estimée, a publié des Carnets d'une Infirmière (191 5) d'une beauté émouvante, d'une grandeur simple où le visage courageux de la France souffrante apparaît comme dans un miroir. M^^^ Maïten d'Arguibert, qui cache sous ce pseudonyme un vieux nom bien connu, a écrit avant ses vingt ans : Le Journal d'une Famille française durant la Guerre (1917) Ce journal, qui n'est pas sans longueurs, est d'une spontanéité charmante et fait preuve parfois de maturité.

On excusera la rapidité de cet exposé et l'insuffisance des renseignements bibliographiques. La matière est si vaste, qu'en un chapitre il ne m'était possible de motiver mon jugement que sur quelques-unes de nos femmes de lettres les plus remarquables.

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