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LA VIEILLE TUNIQUE I

sébiles pleines de boutons, des épaulettes d'or rougi, et devant laquelle étaient suspendues, parmi des haillons sordides, quelques vieilles tuniques d'officiers, pourries sous la pluie et rongées par le soleil, mais qui, conservant le pincement de la taille et la carrure des épaules, avaient encore on ne sait quel aspect presque humain.

Vidal, me saisissant le bras de sa seule main et tournant vers moi ses regards un peu ivres, leva son moignon pour désigner une de ces défroques, — une tunique d'officier d'Afrique, avec la jupe à cent plis et le triple galon d'or grimpant sur la manche et faisant un huit, à la houzarde.

— Tenez, me dit-il, voilà l'uniforme dô mon ancien corps... une tunique de capitaine.

Et, s'étant approché pour examiner la loque de plus près, il lut le numéro gravé sur les boutons et reprit, enthousiasmé :

— C'est de mon régiment!... C'est du premier zouaves !

Mais, tout à coup, la main du père Vidal, qui avait déjà saisi la jupe de la vieille tunique, resta immobile, son visage s'assombrit, ses lèvres tremblèrent et, baissant les yeux, il murmura, avec un accent d'épouvante :

— Mon Dieu ! si c'était la sienne! v.

Puis, d'un geste brusque, il retourna la tunique et je pus voir, au milieu du dos, un petit trou rond

dans le drap, un trou de balle, cerné d'une crasse noire qui était sans doute du vieux sang, — et ce trou sinistre faisait horreur et pitié, comme une blessure.

— Oh ! oh ! dis- je au père Vidal, qui avait tout de suite laissé retomber le vêtement et s'était remis en route, d'un pas pressé, la tête basse, — voilà une vilaine cicatrice!...

Et, pressentant une histoire, j'ajoutai pour exciter mon compagnon à la raconter :

— Ordinairement ce n'est pas par derrière que les capitaines de zouaves reçoivent les balles.

Mais il ne paraissait pas m'entendre; il marmottait des mots en mordant sa moustache.

— Comment z-t-elle pu s'échouer là ? il y a loin du champ de bataille de Melegnano au boulevard de Grenelle... Oui, je sais bien, les corbeaux qui suivent l'armée, les dépouilleurs de cadavres... Mais pourquoi là, justement, à deux pas de l'École- Militaire, où son régiment est caserne, à Vautre?,.. Et il a dû passer par ici, il a dû la reconnaître... Oh! c'est comme un revenant!

— Voyons, père Vidal, fis- je en lui prenant le bras et violemment intéressé, vous n'allez pas continuer à parler par énigmes, et vous me direz bien quel souvenir vous rappelle cette tunique trouée.

Je crois bien que, sans les deux absinthes, je n'aurais rien su, car, à cette demande, le père

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Vidal me jeta un regard méfiant, presque craintii; mais soudain, comme prenant une grande résolution, il me dit d'une voix brève :

— Eh bien, oui, je vous conterai la chose... Aussi bien vous êtes un jeune homme instruit et honnête, j'ai confiance en vous, et, quand j'aurai fini, vous me direz — mais là, bien franchement, la main sur la conscience^ — si vous me trouvez excusable d'avoir agi comme j'ai agi... Voyons, par où commencer?... Ah! d'abord, je ne peux pas vous dire son nom, à Vautre y puisqu'il vit encore, mais je le désignerai par le sobriquet que nous lui donnions au régiment... La-Soif, oui, nous l'appelions La-Soif, et il n'avait pas volé son surnom, étant de ceux qui ne grouillent pas de la cantine et qui sifflent douze petits verres aux douze coups de midi... Il était sergent à la quatrième du second, où j'étais fourrier, et il marchait à côté de moi, en serre-file... Bon soldat, très bon soldat... Ivrogne, chapardeur, aimant les batteries, toutes les mauvaises habitudes d'Afirique... Mais brave comme une baïonnette, avec des yeux bleus et froids comme l'acier, dans sa face tannée à barbe rouge, où l'on voyait bien tout de suite que le particulier n'était pas commode. Au moment où j'étais arrivé du dépôt aux bataillons de guerre, La-Soif venait de finir son congé; il bt rengagea, toucha la prime et tira une bordée de trois jours, pendant lesquels il

roula dans les bas quartiers d'Alger, avec quatre ou cinq noceurs comme lui, empilés dans une calèche et portant un drapeau tricolore, où on lisait ces mots : Ça ne durera pas toujours ! On le rapporta à la caserne, la tète fêlée d'un coup de sabre; il s'était battu avec des tringlos, chez une Mauresque, qui avait reçu dans la bagarre un coup de pied dans le ventre, dont elle était morte. La-Soif guérit; on lui flanqua quinze jours de bloc et on lui retira ses galons. C'était la deuxième fois qu'il les perdait. Sans sa mauvaise conduite, La-Soif, qui était d'une famille bourgeoise et avait reçu de l'instruction, aurait été officier depuis longtemps... Donc, après l'affaire de la Mauresque, on lui reprit ses galons , mais, dix-huit mois plus tard, comme je venais de passer sergent-fourrier, il les avait déjà rattrapés, grâce à l'indulgence du capitaine, vieil Africain qui l'avait vu faire le coup de feu en Kabylie.

Mais voilà que le vieux est pronau chef de bataillon et qu'on nous envoie un capitaine de vingthuit ans, un Corse nommé Gentile, sorti de l'école, un garçon froid, ambitieux, plein de mérite, disaiton, mais très exigeant dans le service, dur pour les hommes, et vous collant des huit jours de salle de police pour une tache de rouille sur le fusil ou un bouton de moins à la guêtre ; de plus, n'ayant pas encore servi en Algérie, et n'admettant pas du tout, mais- pas du tout, l'indiscipline et h fantasia.

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Du premier coup, le capitaine Gentile prit La-Soif en grippe, et réciproquement. Ça ne pouvait pas manquer. La première fois que le sergent ne répondit pas à l'appel du soir, huit jours de bloc ; la première fois qu'il se grisa, quinze jours. Quand le capitaine — un petit brun, raide comme un poil, avec des moustaches de chat eflFarouché — lui jetait la punition à la face, en ajoutant d'un ton sec : a Je sais qui vous êtes, et je vous materai, mon cher! » La-Soif ne répondait rien et s'en allait d'un pas tranquille du côté de la salle de police; mais le capitaine se serait peut-être un peu radouci tout de même, s'il avait vu le coup de colère qui rougissait la figure du sergent, dès qu'il avait tourné la tête, et l'éclair de rage qui passait dans ses terribles yeux bleus.

Là-dessus, voilà que l'Empereur déclare la guerre aux Autrichiens et qu'on nous embarque pour l'Italie... Mais il ne s'agit pas ici de la campagne, j'arrive au fait... La veille du combat de Melegnano, — où j'ai laissé mon bras, vous savez, — notre

bataillon campait au milieu d'un petit village, et avant de rompre les rangs, le capitaine nous avait fait un petit discours — il avait raison, le capitaine, — pour nous rappeler que nous étions en pays ami, qu'il était de notre honneur de nous y bien conduire et que celui qui ferait la moindre peine à l'habitant serait puni d'une façon exemplaire. Pendant qu'il parlait, La-Soif, qui chancelait un peu en s'appuyant sur son jflingot, à côté de moi, — il avait vidé, depuis le matin, la moitié du bidon de la cantinière, — haussa légèrement les épaules; mais, par bonheur, le capitaine ne s'en aperçut pas.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé en sursaut. Je saute de la botte de paille sur laquelle je dormais dans une cour de ferme, et je vois, au clair de la lune, un groupe de camarades et de paysans qui arrachaient des bras de La-Soif, furieux comme un lion, une belle fille, toute dépoitraillée et déchevelée, en train d'invoquer la Madone et tous les saints du paradis. J'accours pour prêter main-forte, mais le capitaine Gentile arrive avant moi. D'un coup d'œil, — il avait un vrai regard de maître, le petit Corse, — il fait reculer le sergent terrifié : puis, après avoir rassuré la Lombarde par quelques mots qu'il lui dit en italien, il revient se camper devant le coupable et, lui mettant sous le nez un doigt qui tremblait :

— On devrait brûler la cervelle à des misérables

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comme vous^, lui dit-il. Dès que je pourrai voir le colonel, vous perdrez encore vos galons, et ce sera pour de bon, cette fois... On se bat demain, tâchez de vous faire tuer.

On se recoucha, mais le capitaine avait dit vrai, et, dès le point du jour, ce fut la canonnade qui nous éveilla. On courut aux armes, on forma la colonne, et La-Soif — jamais ses sacrés yeux bleus ne m'avaient paru plus méchants — vint se placer auprès de moi. Le bataillon se mit en marche. Il s'agissait de déloger les habits blancs qui s'étaient fortifiés, avec du canon, dans le village de Melegnàno. En avant, marche! Nous n'avions pas fait deux kilomètres que^ v'ian ! la mitraille des Autrichiens nous prend par le travers et jette par terre une quinzaine d'hommes de la compagnie. Alors, nos officiers, qui attendaient l'ordre de chafrger, nous font coucher dans le maïs, en tirailleurs ; mais eux restent debout, naturellement, et je vous assure que ce n'était pas notre capitaine qui se tenait le moins droit. Nous, à genoux dans les épis, nous continuions à tirer sur la batterie qui était à portée. Tout à coup, je me sens pousser le coude, je me retourne et je vois La-Soif qui me regardait, le coin de la lèvre relevé d'un air de blague, et qui armait son fusil.

— Tu vois bien le capitaine? me dit-il en le désignant d'un geste de tête.

— Ouï... Eh bien? lui répondis-je avec un regard sur l'officier, qui était debout à vingt pas de nous.

— Eh bien, il a eu toit de me parler comme il a fait, cette nuit.

Puis, d'un geste précis et rapide, en deux temps, il épaula son arme, fit feu... et je vis le capitaine, le torse brusquement cambré, la tête jetée en arrière, battre une seconde l'air des deux mains, laisser choir son épée et tomber lourdement sur le dos.

— Assassin! m'écriai-je en saisissant le bras du sergent.

Mais il me fit rouler à trois pas de lui, d'un coup de crosse dans la poitrine.

— Imbécile! Prouve que c'est moi qui l'ai tué. Je me relevai, en fureur; mais tous les tirailleurs

se relevaient aussi. Notre colonel, tête nue, sur son cheval fumant, était là, nous montrant du sabre la batterie autrichienne, et hurlant de tous ses poumons :

— En avant, les zouaves... A la baïonnette !

Qii'est-ce que je pouvais faire, n'est-ce pas?

Charger comme les autres. Et ça a été fameux, allez, la charge des zouaves à Melegnano ! Avezvous vu quelquefois la grosse mer battre un écueil ? Oui. Et bien c'était tout à fait la même chose. Chaque compagnie grimpait là-haut comme la

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lame sur le rocher. Trois fois la batterie se couvrit de vestes bleues et de culottes rouges, et trois fois nous vîmes reparaître le terrassement, avec ses gueules de canons, impassibles, comme Fécueil après le coup de mer.

Mais la quatrième compagnie, la nôtre, devait emporter le morceau. Moi, en vingt bonds, j'arrivai jusqu'à la redoute ; m'aidant de la crosse de mon fiisil, je franchis le talus; mais je n'eus que le temps d'apercevoir une paire de moustaches blondes, une casquette bleue et un canon de carabine qui me touchait presque. Je reçus près de l'épaule gauche un coup tel que je crus que mon bras s'envolait ; je lâchai mon arme, j*eus un étourdissement, j'allai tomber sur le flanc, près d'une roue de caisson, et je perdis connaissance.

Quand je rouvris les yeux, on n'entendait plus qu'un bruit de mousqueterie lointaine. Les zouaves étaient là, formant le demi-cercle, mais en désordre; ils criaient : « Vive l'Empereur! » et brandissaient leurs fusils en l'air, à bout de bras.

Un vieux général, suivi de son étàt-major, arrivait au galop, n arrêta son cheval, ôta son képi doré, l'agita joyeusement et s'écria :

— Bravo ! les zouaves. . . Vous êtes les premiers soldats du monde !

J'étais assis près de ma roue de caisson, soutenant piteusement de la main droite ma pauvre patte cassée, et je me rappelais alors le crime aflFreux de La-Soif, tuant son officier par derrière, en pleine bataille.

Tout à coup, il sortit des rangs et s'avança vers le général... Oui, lui-même, La-Soif, l'assassin du capitaine ! Dans le combat, il avait perdu son fez, et son crâne rasé apparaissait, traversé par une balafre, d'où un filet de sang lui coulait sur le front et sur la joue. D'une main, il s'appuyait sur son fiisil; de l'autre, il présentait un drapeau autrichien, tout déchiqueté, avec de larges taches rouges, — un drapeau qu'il avait pris.

Le général semblait le regarder avec admiration, le trouver superbe.

— Hein, Bricourt, dit-il en se tournant vers un de ses officiers d'ordonnance, regardez-moi ça... Quels hommes !

Alors La-Soif, de sa voix gouailleuse :

— C'est vrai, mon général... Mais vous savez, le premier zouaves ! . .. D n'y en a plus que pour une fois.

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— Je t'embrasserais pour ce mot-là, s'écria le général... Tu auras la croix, tu sais...

Et répétant toujours: «Quels hommes! quels hommes! » il dit encore à son aide-de-camp une phrase que je n'ai pas comprise — vous savez, moi, je suis un ignorant — mais que je me rappelle bien tout de même :

— N'est-ce pas, Bricourt? C'est du Plutarque! Mais, en ce moment, mon bras me faisait trop-

de mal; j'eus une nouvelle syncope et je ne vis et n'entendis plus rien.

Vous connaissez le reste. Je vous ai souvent raconté comment on m'a charcuté l'épaule et comment j'ai traîné pendant deux mois dans les ambulances, avec le délire et la fièvre. Aux heures d'insomnie, je me demandais ce que je devais faire, rapport à La-Soif. Le dénoncer? Oui, c'était mon devoir, mais quoi? Je n'aurais pas pu fournir de preuves. Et puis je me disais : — C'est un gredin, oui, mais c'est un brave; il a tué le capitaine Gentile, mais il a pris un drapeau à l'ennemi ! — Et je ne savais que résoudre. Enfin, quand je fus en convalescence, j'appris qu'en récompense de son action d'éclat, La-Soif avait passé avec son grade aux zouaves deMa garde et qu'on l'avait décoré. Ah! cela me dégoûta d'abord de ma croix, que notre colonel était venu m'attacher sur ma capote d'hôpital. Pourtant La-Soif méritait aussi la sienne,

après tout; mais sa Légion d'Honneur aurait dû servir de cible au peloton chargé de le fusiller!... Enfin, tout cela est loin aujourd'hui; je n'ai jamais revu le sergent, qui est toujours au service, et je suis rentré dans le civil... Mais, tout à l'heure, en voyant cette tunique avec son trou de balle, — Dieu sait comment elle est venue là ! — pendue chez ce fripier, à deux pas de la caserne où est l'assassin, j'ai songé au crime impuni et il m'a semblé que le capitaine demandait justice.

Je calmai de mon mieux le père Vidal, que son récit avait mis dans une grande exaltation; je l'assurai qu'il avait agi pour le mieux et que l'héroïsme du sergent de zouaves balançait son crime. Mais, quelques jours après, en arrivant au bureau, je trouvai Vidal qui me tendit un journal plié de façon à ne laisser lire qu'un fait-divers, et qui murmura gravement :

— Qu'est-ce que je disais ?

Je pris le journal et je lus ceci :

« Encore une victime de l'intempérance.

« Hier, dans l'après-midi, sur le boulevard de

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« Grenelle, le nommé Mallet, dit La-Soif, sergent « aux zouaves de la garde impériale, qui avait fait « en compagnie de deux camarades de nombreuses « libations dans les cabarets du voisinage, a été « pris d'un accès de délire alcoolique, au moment « où il regardait de vieux uniformes exposés à la « devanture d'un marchand d'habits.

« Devenu tout à fait furieux, ce sous-officier « avait tiré son sabre-baïonnette et courait en « répandant répouvante sur son passage. Les deux « militaires qui l'accompagnaient ont eu toutes les « peines du monde à se rendre maîtres du forcené, « qui ne cessait de hurler dans sa rage : — Je ne « suis pas un assassin!... J'ai pris un drapeau « autrichien à Melegnano !

« On nous assure en effet que Mallet a été décoré « pour ce fait d'armes et que ses habitudes d'ivro- « gnerie invétérées Tout seules empêché de deve- « nir officier.

« Mallet a été conduit à l'hôpital militaire du « Gros-Caillou, d'où il sera prochainement transes féré à Charenton, car il est douteux que cet « infortuné recouvre jamais la raison. »

Et comme je rendais le journal au père Vidal, il me jeta un regard profond et conclut :

— Le capitaine Gentile était Corse... Il s'est vengé ! '

Le Naufrage de Tlnflexible

'inflexible était une frégate de soixante canons qui prit part, en 1830, au bombardement d'Alger.

Il n'en reste plus rien aujourd'hui, très probablement; c'est tout au plus si la vieille carcasse démâtée et laissant voir par ses sabords vides le désert de ses batteries, pourrit encore dans un coin de l'arsenal de Brest^ transformée en magasin flottant. Et pourtant je connais Vlnjkxible comme si j'avais fait le tour du monde avec elle.

Je la connais par son modèle, antique chefd'œuvre fait par le père Clodion, du temps qu'il était à l'École des Novices, — modèle de cinquante centimètres de hauteur, du fond de la cale à la pointe du grand mât, et qui reproduit exactement îa frégate toutes voiles dehors, sans qu'il y manque

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un grelin ou un cartahu. Je l'ai assez souvent admiré, ce modèle de Vlnflexible^ aux heures de ma jeunesse, dans l'atelier du paysagiste Jules Clodion, surnommé Clodion-des-Bouleaux.

C'est chez Bauer que j'avais fait la connaissance de Clodion, et à ce seul nom de Bauer, voilà qu'elles ressuscitent, les lointaines années de temps perdu et de vache enragée.

La brasserie Bauer faisait l'angle d'une rue et d'un boulevard, tout là-bas, du côté de l'Observatoire, et servait alors de lieu de réunion à un groupe d'amis auquel j'étais très fier d'appartenir. Vous voyez d'ici le décor. Jardin et bosquetSy comme disait l'enseigne. Des tonnelles sous de la vigne vierge, des massifs de lilas défleuris et poussiéreux, un gazon où les bouts de cigarettes remplaçaient les fleurs, deux ou trois acacias — l'arbre des guinguettes — et, dans un coin, le bouquet obligé de grands tournesols. On arrivait là vers cinq heures, — plus tôt, par la chaleur, l'endroit n'eût pas été tenable — et Ton trouvait toujours une discussion d'esthétique entamée autour des verres d'absinthe, une femme en cheveux s* envolant sur la balançoire, et, devant le jeu de tonneau, Clodion-des- Bouleaux lui-même, en patitoufles et en vareuse rouge, lançant, d'une main infaillible, tous les palets dans la gueule de lion.

Tout ce monde, dont Clodion était le chef, —

hélas ! ceux qui survivent sont à présent dans les environs de la quarantaine, — a percé ou s'est dispersé. Harivel, le chimiste, vient d'entrer à l'Institut, et Lemétreur, le philosophe chauve — qu'à cause de ses airs de pontife nous appelions le « Pape en exil » — après avoir été successivement gérant d'un journal à mois de prison, je ne sais plus quoi sous la Commune, homme-affiche à Londres et comptable à bord d'un paquebot du Havre à Hambourg, a fini par faire son trou dans les Pompes-Funèbres. Quels contrastes entre les destinées de ces jeunes gens que le hasard sème à poignées sur le pavé de Paris ! J'ai rencontré, l'autre jour, dans Vaugirard, donnant le bras à une femme mise comme une marchande de chansons, ce pauvre Pierre Avril, le Corot delà poésie moderne, le charmant descripteur des chemins sous bois et des coudes de rivières; il était coiflfé d'un gibus roux, portait un vieil habit noir sous son paletot défraîchi et fumait en pleine rue sa pipe en terre. Avec cela, toujours son attitude de grand d'Espagne. Il cherche vainement un éditeur pour son dernier volume, tandis que cet imbécile de Vassal, le peintre de genre, qui se fait prêter, pour les copier dans ses tableaux, des robes par les grandes couturières, entretient une baronne déclassée et galope tous les soirs, dans l'allée des Acacias, sur un bai-cerise de trois mille écus.

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Qjie sont-ils devenus, les autres camarades de chez Bauer ? Lépicier, le sculpteur, tué à Champigny. Garnisel, mort. Favrot, mort. Pages, l'externe de la Pitié, c'est encore plus triste : marié, avec une tiaulée d*enfants et, pour leur gagner du pain, médecin chez une somnambule. Et Plock, le caricaturiste à la belle tête frisée de Caracalla? Hémiplégique duj côté droit et photographe dans une baraque en planches, au Point-du-Jour, où il a la clientèle des noces du samedi et où il fait le portrait du marié tenant sa femme, en fleurs d'oranger, assise sur ses genoux.

Ce n'est pas gai, tous ces souvenirs de jeunesse !

Jules Clodion — un roux à moustaches de Vercingétorix, un Gaulois de Luminais, dont le physique était complété par le nom mérovingien — avait pour père un brave homme de capitaine au long cours, qui, ayant mis de côté quelques économies, était mort au moment où son fils, alors en seconde au collège du Havre, y faisait l'admiration

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de ses camarades en copiant, hachure pour hachure, des lithographies de Célestin Nanteuil. La mère de Jules n'existait plus depuis longtemps, et la sœur de son pè^e, vieille fille restée paysanne, qui devint naturellement la tutrice du jeune honmie, n'opposa aucune résistance à cette fausse vocation d'artiste. La tante et le neveu arrivèrent donc un jour à Paris, avec le bas de laine gonflé de pièces d'or et les meubles du vieux marin — honnête mobilier provincial et nautique, où ne manquaient ni la longue-vue accrochée aux murs par deux clous, ni les cartes navales sabrées de courants et de vents alizés, ni l'armoire normande bondée de linge, ni les oiseaux des îles empaillés sous un globe, et dont l'ornement principal était le modèle de V Inflexible, exécuté jadis par le père Qodion, alors que, novice au cou hâlé, il crispait la plante de ses pieds nus sur les haubans du vaisseau-école, dans la rade de Brest.

Quand je connus Clodion, il y avait beau temps qu'ils avaient été dépensés, les derniers louis du bas de laine, — bons vieux Louis XVIII à la queue, durement gagnés par le capitaine sur la côte du Gabon, à vendre des fusils de camelote aux rois nègres et peut-être à faire un peu la traite. Dans son atelier de misère, au fond de la cour d'un nourrisseur, rue Campagne-Première, il ne restait au peintre, de tout son passé de famille, que le

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modèle de Y Inflexible et que sa tante Modeste, en coiflfe de bayeusaine, ahurie comme un pioupîou dans un musée, au milieu de cette bohème où le peintre laissait aller sa vie.

Et il y avait bien là de quoi l'étonner, la pauvre vieille paysanne. D'abord, pourquoi tout le monde appelait-il son neveu Qodion-des-Bouleaux ? Elle ignorait la légende, si célèbre à Marlotte. Tout comme un autre, à l'heure de l'effet, Jules s'en allait, son sac sur le dos et son pantalon dans ses bottes, du côté de la Mare-aux-Fées, et à la nuit tombée, quand tous les rapins rentraient à l'auberge et y faisaient une poule à la casserole, en attendant le dîner, il revenait un des derniers et rapportait aussi son étude. Mais c'était toujours la même : rochers, bruyères et bouleaux, et l'on savait bien comment il l'avait faite. Une fois seul dans la forêt, l'incorrigible fainéant s'était couché, pour filmer sa pipe, auprès de son attirail de peintre, le dos dans la mousse ; puis, au dernier moment, il avait couvert sa toile sans regarder même le paysage, bâclant les étemels bouleaux qui lui avaient valu son surnom, par un procédé de lui bien connu, avec le torchon et le couteau à palette. Car Clodion avait réaUsé ce problème : peindre « de chic » d'après nature.

Elle ne pouvait pas savoir cela, la tante Modeste, ni comprendre quel formidable raté était son

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neveu; mais je n'oublierai jamais son air de stupéfaction épouvantée, les soirs où tout le personnel de la brasserie Bauer déboulait dans l'atelier.. Qjielles soirées! A la lueur de quelques bougies plantées dans des goulots de bouteille, on s'installait, quatre sur le vieux canapé, six sur le lit, en se tassant, les autres où ils pouvaient, et la demiobscurité donnait un aspect féroce à tous ces visages creusés d'ombre, à ces chevelures fougueuses, à ces calvities de billes de billard, même à la tête ineflfablement bête de l' ouvrier-poète, à barbe d'apôtre, qui nous chantait des couplets de sa façon, genre Béranger, sur le Christ républicain et la fraternité des peuples. Et les discussions commençaient bruyantes, interminables. Lemétreur, le philosophe, développait sa théorie du « zutisme », Avril déclamait ses vers, Plock, le dessinateur, prétendait n'avoir plus que trois caricatures à faire pour renverser l'Empire, Gamisel, le farceur, jouait sur le clavecin en ruines la marche funèbre du général nègre, en s'asseyant lourdement, de temps à autre, sur le clavier; et c'était une fureur de confusion et de tapage dans un nuage de tabac.

Souvent alors, je regardais la tante Modeste. Personne ne pensait à elle; on l'avait oubliée dans son coin, les pieds sur sa chaufferette, les mains jointes sur son ventre, abandonnant dans le creux

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de son tablier son œuf de buis et un bas de laine à moitié tricoté. Elle n'entendait rien, elle rêvait, les yeux fixés sur Vlnflexibky dont on apercevait dans Tombre, sur une commode, la coque élégante et la svehe mâture.

Sans doute, la petite frégate ne rappelait à la bonne femme, — avec quel regret, mon Dieu ! — que l'heureux temps où elle tenait la maison de son frère, à Sainte-Adresse, pendant ses voyages, et que les jours de calme où son Jules était encore un petit garçon très djux et très obéissant. Mais, moi, je voulais ^croire qu'il s'établissait alors, dans la pensée obscure de la paysanne, on ne sait quelle douloureuse comparaison entre les esquisses mal torchées de Clodion-des-Bouleaux, qui couvraient les murailles, et cet objet précis et délicat, produit et témoignage d'un travail consciencieux, d'une patiente industrie.

Je perdis de vue le paysagiste; mais, comme c'était un bon enfant, après tout, je m'informais de lui de temps en temps et j'apprenais avec peine que

rien n'était changé dans son existence de paresse, de blague et de désordre.

— Et la tante Modeste vit toujours avec lui ? demandai-je un jour à un camarade commun.

— Toujours, la pauvre vieille, et elle lutte de son mieux contre le coulage de la maison. Ah ! elle est héroïque! Quand elle a réussi à ramasser quelque argent, elle prend une des reconnaissances du Mont-de-Piété. . . Clodion les fourre toujours dans la tête de mort, comme autrefois... et elle lui dégage une chose indispensable, un paletot d'hiver, du linge... Ce qui est stupide, c'est que cet animal-là continue à lui amener tous les soirs un tas de flâneurs et de noctambules... et il faut que la tante invente une pièce de quarante sous pour le cognac et le sucre des grogs... Cela fait pitié, quand on va chez Clodion le matin et qu'on trouve la pauvre femme en train de balayer la crotte et les bouts de cigares de la veille.

— Et Vlnflexible?

— La petite frégate ? Elle est encore chez eux, . . Mais c'est le plus navrant de l'histoire... Tu comprends bien qu'avec la vie qu'il mène, Clodion-des- Bouleaux est souvent en délicatesse avec ses propriétaires... A chaque terme, nouvel orage, et le congé par huissier, et l'expulsion, et la saisie... Voilà trois fois que le mobilier est vendu et qu'on le descend sur le trottoir, tu sais, à côté des brocan-

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teurs juifs qui étalent leurs douzaines de petites cuillers et leurs paires de flambeaux en métal anglais... Parbleu! la tante Modeste sauve bien quelques épaves, mais à la longue, presque tout y a passé, la lunette d'approche, le bahut normand, les cartes marines... Seulement, jusqu'à présent, elle a toujours pu racheter la frégate. . . Elle y tient comme à un fétiche, la brave femme; et Clodion lui-même est devenu superstitieux, et s'imagine que, tant que Vlnflexibk sera, comme il dit, sur ses ancres, il se tirera d'aflfaire quand même. Et figure-toi que le hasard lui donne raison et que, si gêné qu'il soit, il a plus de chance encore qu'il ne mérite. Oui, quand il est tout à fait au bout de son rouleau, il trouve toujours quelque aubaine, quelque bricole: une affaire de « bondieuserie » ou de papiers peints. Tiens, en janvier dernier... Oh! une misère noire... Il était forcé de sortir en chapeau de paille et en veste d'alpaga par dix degrés de froid... Eh bien, il a vendu un petit tableau — son étemelle Mare aux Fies — à un marchand américain... Il attribue cela à la frégate... Après tout, ce n'est pas un mauvais sentiment.

Tout ceci était bien loin, bien oubUé ; mais hier.

sur le boulevard Montparnasse, m' arrêtant par hasard devant un de ces misérables bric-à-brac, — où l'on vend des vieux lits de fer, d'aflfreux édredons rouges et ces anciennes aquatintas napoléoniennes dans lesquelles l'Empereur monte la faction du soldat endormi ou tend la main aux pestiférés d'Egypte, — hier, parmi ces hideux débris, j'ai reconnu V Inflexible.

Ah! le petit navire avait subi bien des avaries. La moitié de ses sabords tout au plus avaient conservé leurs mignons canons de cuivre ; le clin-foc manquait, et plusieurs vergues étaient brisées.

Alors je me suis rappelé qu'il y avait bien longtemps que je n'apercevais plus, aux Vitrines de la rue LafEtte, les croûtes de Clodion-des-Bouleaux ; j'ai revu par le souvenir le pauvre raté qui, en somme, avait eu vingt ans en même temps que moi, et la tante Modeste, cette courageuse campagnarde si tristement tombée dans là bohème, — et je suis encore tout affligé en pensant qu'ils ont dû tous deux périr corps et biens dans le naufrage de V Inflexible.

Le Parrain

N homme emiuyé, — j'adoucis l'expression — ce fut l'ancien quincaillier, M; Matoussaint, le soir où, après lui avoir servi le dessert, sa servante Caroline, les yeux pudiquement baissés et pliant le bas de son tablier comme pour y faire un ourlet, annonça au célibataire qu'elle allait se marier avec le petit serrurier en boutique de la rue du Pas-dela-Mule.

Rien n'est désagréable comme un changement de domestique, surtout pour un homme à habitudes, pour un vieux garçon de cinquante-cinq ans. Retiré de la quincaillerie avec quinze mille livres de rentes, M . Matoussaint était satisfait de la façon dont il avait arrangé sa vie — depuis dix-huit ans, déjà ! — dans son petit logement, si gai et si clair.

du boulevard Beaumarchais. Caroline était entrée chez lui le jour même de son installation et l'avait toujours servi avec zèle et fidélité. De plus, fine cuisinière — M. Matoussaint était un peu sur sa bouche — et ne craignant personne dans l'art de confectionner le soufflé au fi?omage. Enfin, une perle I

— Eh bien, ma fille, vous faites une bêtise, s'écria brutalement M. Matoussaint en jetant sa serviette. Je le connais de vue, votre serrurier... Un homme plus jeune que vous... Un ivrogne peut-être, qui vous battra... Les femmes sont toutes folles... Et puis, qu'est-ce qu'il peut faire dans ce quartier-ci ? Des poses de sonnettes, des ouvertures de portes pour des gens qui ont oublié leur clef ?. . . La misère, quoi!... Mais mademoiselle veut devenir bourgeoise, faire la femme établie... Si vous étiez restée ici, Caroline, je vous aurais couchée sur mon testament... Enfin, ça vous regarde, ma pauvre enfant... Mais, je vous le répète, vous faites une bêtise.

Et, ce soir-là, au petit café d'habitués où il avait sa pipe au râtelier, M. Matoussaint fiit d'une humeur massacrante, et à propos d'un coup douteux au billard, — M. Revillod, l'emballeur de la rue Amelot, avait « queuté », il faut être juste, — l'ancien quincaillier entra en fiireur et déclara à son adversaire, — un homme marié et père de famille.

doux comme un agneau, — que dans sa jeunesse, oui, lui, Matoussaint, quand il voj'ageait pour son article, il avait eu une querelle, à Sens, avec un sous-officier de dragons, et qu'on s'était rafraîchi d'un coup de sabre, et qu'il ne fallait pas lui échauffer les oreilles, ah ! mais ! ...

Pourtant M. Matoussaint ne pouvait pas empêcher sa bonne de se marier, et, comme il était bonhomme au fond, bien qu'un peu égoïste, le vieux garçon! il paya la robe de noce et se fendit même de trois couverts d'argent.

Dix mois après, un matin que M. Matoussaint , en robe de chambre, était en train de tapoter son baromètre pour savoir s'il pleuvrait, Euphrasie, sa nouvelle bonne, dont il était enchanté, entre parenthèses (ma foi! s'il avait su qu'il pourrait si facilement remplacer Caroline, il ne se serait pas fait tant de mauvais sang), Euphrasie donc entra et lui dit que son ancienne cuisinière était là, avec son nouveau-né sur les bras, et demandait à lui parler.

M. Matoussaint était de bonne humeur — le

baromètre avait monté — et il accueillit gaiement Caroline/

— Le voilà donc, ce bébé!... J'espère que vous n'avez pas perdu de temps.

Caroline a mis sa robe des dimanches, sa belle robe bleue. Il y a de quoi gagner une opbtalmie à regarder ce bleu-là. Avec le geste délicat et prudent des mères et des nourrices, elle écarte le voile et la capeline qui cachent son enfant et, toute aère, le montre à M. Matoussaint.

— Il s'appelle Vincent, dit-elle. N'est-ce pas, qu'il est beau ?

Vincent est aflfreux, rouge comme cuivre; sa bouche édentée se ferme dans une moue de vieillard et son bonnet lui descend jusque sur les yeux. A peine sa mère a-t-elle exposé son visage à la lumière, que ses paupières dépourvues de cils s'entr'ouvrent; et le nouveau -né fixe sur le vieux garçon le regard vaguement sévère de ses yeux faïence.

— Monsieur, Yeprend Caroline... si vous vouliez bien nous faire un grand honneur, à Constant et à moi... Constant c'est mon mari... eh bien, ce serait... ce serait d'être le parrain de notre petit garçon.

Franchement, M. Matoussaint s'attendait un peu à cette requête; il s'était même dit d'avance : « Je ne peux pas refuser cela... Ce sera l'affaire d'une

centaine de francs. » Mais, pour le moment, il ne pense pas au baptême ; il considère, avec un étonnement mêlé d'épouvante, le nouveau-né' qui vient de faire une grimace horrible et de baver sur sa collerette, et il se demande comment on peut aimer un monstre pareil.

— Très volontiers, Caroline. Et quel jour, la cérémonie ?

— Dimanche prochain, monsieur^ à une heure, entre messe et vêpres, à Saint-Paul.

— Et ma commère ?

— C'est la mère de mon mari... Dame, faudra l'excuser, monsieur... Vous savez... une femme de la campagne.

M. Matoussaint a bien faitles choses. Il arepassé son Credo et l'a récité fort convenablement, tandis que le prêtre versait l'eau baptismale sur la tête de Vincent, ronde et chauve comme une pomme d'escalier. Ensuite il a offert une belle boîte bleue au curé, donné son bras à la maman en bonnet de paysanne, jeté tout pêle-mêle des dragées, des sous et des haricots aux gamins groupés au seuil de

l'église, qui le saluaient du cri traditionnel : « A la crasse ! à la crasse ! » — Puis il a ramené les gens du baptême manger un morceau chez lui.

C'est un « lunch »; il y a des gâteaux, des sandwichs et, Dieu me pardonne, une bouteille de vin de Champagne. Le serrurier le boit à petites gorgées, en clignant de l'œil d'un air de connaisseur; mais, au fond, il se demande si l'ancien patron de sa femme le croit malade, pour lui donner de la tisane. Quant à la vieille maman, ayant pris dans sa main, avec respect, sa serviette à thé, elle l'examine curieusement, comme un objet singulier et d'un usage inconnu dans le monde civilisé.

Mais M. Matoussaint regarde son filleul, que Caroline tient sur ses genoux, tout démailloté, et qui lève en l'air ses petites jambes arquées, en frottant ses pieds avec force. C'est étrange! M. Matoussaint ne le trouve plus si laid que l'autre fois. Comme c'est mignon tout de même, ce corps si tendre, si frais, des petits enfants. Et voilà qu'il songe, à présent, qu'il a dû être comme cela, lui aussi, et qu'il a eu une mère, une bonne mère, qui devait le tenir ainsi sur ses genoux et lui embrasser les cuisses à pleine bouche, avec un râle de plaisir, comme fait Caroline à son bébé. Et lorsque la toilette de l'enfant est finie et que la femme du serrurier le remet sur ses bras, le vieux célibataire présente son gros doigt au tout petit qui le saisit

dans sa menotte, et il ébauche un sourire attendri dans sa barbe grise.

Ce soir-là, à son café, l'ancien quincaillier fit preuve d'une patience inaccoutumée; et l'emballeur de la rue Amelot eut beau faire une série de raccrocs et annoncer, d'une voix ironique : « Seize à quinze... Dix-sept à quinze... Dix-huit à quinze... » M. Matoussaint le regarda caramboler, tranquillement, la pipe aux lèvres, en mettant du blanc à son procédé.

— Comment va mon filleul? demande M. Matoussaint en entrant danr la forge, quand il passe rue du Pas-de- la-Mule — et il y passe exprès, depuis bien longtemps.

Mais, un jour, le serrurier laisse tomber sur l'enclume son marteau et sa barre de fer rougie, il s'essuie la main après sa cotte pour la tendre au bourgeois et répond à sa demande habituelle :

— Mais, pas trop bien, malheureusement, monsieur Matoussaint... Eh! Zidore, laisse-là le soufllet et monte là-haut dire à ma femme qu'elle descende.

— Qp'est-ce qu'il a? qu*es|-ce qu'il a? interroge vivement le quincaillier.

— Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mioches?... Il tousse, il tousse... et puis, il est trop rouge, je n'aime pas ça. Ah! tenez, monsieur Mâtoussaînt, vous êtes bien heureux de ne pas vous être marié et de n*avoir pas d'enfants... C'est un tidtouin de tous les diables... Enfin le médecin doit encore revenir cette après-midi.

Mais voilà Caroline, toute dépeignée, en camisole, qui revient avec l'apprenti. Qiiels yeux battus ! Elle a passé la nuit, bien sûr.

— Eh bien, comment va-t-il? demande le père.

— Pas plus mal, on te le répète depuis ce matin, répond la pauvre femme d'un ton douloureux et impatienté.

— Je vais monter le voir. Menez-moi, dit M. Matoussaint dont la voix s'inquiète.

Mais Caroline entraîne son ancien maître dans la cour.

— Vous ne pouvez pas k voir, monsieur, s'écriet-elle en éclatant en sanglots. Le médecin l'a défendu... Il a peur que ce soit le croup... Je n'ai pas encore osé le dire à son père; il le saura toujours trop tôt, le pauvre homme... Ah! mon bon monsieur, mon bon maître! Quelle nuit! quelle nuit!... Un si bel enfant!... Si fort déjà, à deux ans ! . . .

Et elle parle, elle parle, elle parle, répétant toujours les mêmes choses, comjdae une folle; et le vieux garçon, qui lui a pris les mains, sent tomber sur les siennes les larmes de la pauvre jnère, lourdes et chaudes comme les premières^ gouttes d'une pluie d'orage.

•■ — Dites-moi, Revillod., dit cespir-là M. Matoussaint à son adversaire au billard, qui vient, d'exécuter un quatre-bandes magnifique, est-ce qu'un de vos enfants a jamais eu le croup ?

— Oui, ma petite Louise. *• Nous avons eu assez de peine à la sauver.

Et, poussant un soupir d'espoir à la pensée que les enfants ne meurent pas toujours de l'horrible mal, M. Matoussaint rate un coup tout fait, un « coup d'épicier », où il n'y avait qu'à suivre.

II est guéri ! il est guéri !

M. Matoussaint les a invités tous les trois à déjeuner — le père, la mère et l'enfant — pour célébrer cette grande joie. Les huîtres sont sur la table et le bonhomme vient de placer avec précaution

232 VINGT COKTES NOUVEAUX

entre ses jambes, pour la déboucher, une vieille bouteille de chablis.

— Euphrasie, on sonne... Ce sont eux... Allez ouvrir.

Mais le serrurier endimanché entre seul, portant son garçon encore un peu pâlot.

— Comment, Caroline ne vient pas?

— Excusez-la, monsieur Matoussaint. Elle est au lit à son tour, la pauvre femme... Mais ce n est rien... Un peu trop de fatigue, voilà tout, après la maladie du petit.

Il faut le dire, le vieux garçon se console tout de suite de l'absence de la mère. Il a son filleul, son petit Vincent, cela lui suflSt. Il n'aime plus que cet enfant au monde, ce qui est encore une façon d'être égoïste.

— Mets-toi là, mon chéri ! s'écrie-t-il en installant le bébé sur une chaise haute, qu'il est allé acheter la veille, — oui, en personne, — à la Ménagère, .

Et comme le petit homme empoigne sa cuiller et frappe bruyamment sur son assiette :

— Bébé ! bébé ! dit le père en faisant les gros yeux.

— Laissez-le donc ! s'exclame M. Matoussaint, qui, oubliant sa douzaine d'huîtres, a d'abord pris le plus beau rognon dans le plat mijotant sur un réchaud et a servi Vincent le premier.

Cette fois, le serrurier proteste.

— Ah ! monsieur Matoussaint, nous allons nous fâcher... Vous le gâtez trop aussi.

Mais le célibataire se tourne alors vers son hôte avec une fureur comique, et lui crie, bien en face :

— Vous, le papa, vous allez nous ficher la paix! Suis-je son parrain du ne le suiis-je pas?

Puis, revenant à son filleul, il prend un couteau et une fourchette, il se penche sur Tassiette de l'enfant et — révélant toute sa tendresse dans ce soin maternel — il lui coupe sa viande en petits morceaux.

La Médaille

'orage matinal a crevé depuis cinq minutes et la pluie chaude fait de grosses bulles dans le ruisseau. Aussi la rue de Sèvres est-elle devenue tout à coup déserte, et là-bas, le long du square du Bon-Marché, les petits chevaux de la place de fiacres, immobiles et luisants sous l'ondée, ressemblent aux animaux vernis d'une boîte de joujoux.

Mais l'omnibus qui va de la Chaussée du Maine à la gare du Nord vient de tourner l'angle de la rue de l'Abbé-Grégoire ; les deux poitevins grispommelés ont encore donné un bon coup de colKer en trottant dans les flaques d'eau ; et, pareils à un peloton de légionnaires romains s'abritant de leurs boucliers, les voyageurs, sortis du bureau d'attente.

marchent à l'assaut de la lourde voiture, sous les parapluies criblés par Taverse.

— En avant, les « Nord ! » s'écrie le conducteur sans se douter de l'audace de son ellipse... Trois places à l'intérieur seulement... Le un... le deux... le trois... Personne ne répond... Le quatre... le cinq...

— Voilà... quatre et cinq, dit une voix douce qui sort de la grande cornette blanche d'une sœur de Saint -Vincent de Paul . '

— Pas de correspondance ?

Et, après ^ avoir fermé leurs énormes riflards de cotonnade bleue — on n'en voit plus de semblables que dam les congrégations* et dans les marchés de campagne « — 'les deux Sœurs de charité montent dans l'omnibus.

— *- Encore<iaiie -place, reprend le conducteur... Allons,' le six ! > i»

C'est encore mne femmje qui écarte la foulç et présett^e son numéro, — une femme du peuple, en bonnet de linge, vieille à vingt-cinq ans, abritant de son mieux sous un en-toiat-cas troué le petit garçon aux yeux creux et à l'air malingre qu'elle porte<«ur son bras et qui se retient à son cou.

— Diteç doncy la maman, dit alors le contrôleur ruisselant sous son paletot de caoutchouc, il a passé Tâge, ce « gosse-là »... il devrait payer sa place.

236 VIKGT CONTES NOUVEAUX

— Comment, monsieur? riposte la femme, tâchant d'avoir de l'aplomb... Trois ans et demi...

— Et les mois de nourrice, n'est-ce pas?... Enfin, il fait un trop sale temps... Montez tout de même.

La pauvre femme, un peu honteuse, s'installe à la seule place libre, près de la porte de la voiture, en face des deux religieuses, avec son petit garçon debout entre ses jambes, et — ding! ding ! ding ! — l'omnibus complet se remet en branle, avec un bruit assourdissant de ferrailles secouées et de vitres tremblantes.

Assises à côté l'une de l'autre et toutes pareilles par le costume, les deux Sœurs de charité ne se ressemblent guère.

La plus vieille, une commère d'une cinquantaine d'années, a le solide embonpoint et les bonnes couleurs d'une fermière. Après avoir remis au conducteur six gros sous enveloppés dans un morceau de papier — c'est tout l'argent que les pauvres filles ont sur elles, et la supérieure le leur a donné tout à l'heure, en les chargeant d'une commission pour l'hôpital Lariboisière — la grosse Sœur, avec un geste campagnard, a planté son grand panier sur ses genoux et croisé ses mains sur l'anse. C'est une servante du. bon Dieu — ancilla Domini — mais une servante pour les vulgaires besognes, pour les gros ouvrages.

'Sa compagne, au contraire, est encore bien jeune, — vingt-trois ou vingt-quatre ans peut-être, — et toute sa personne se recommande par ces nuances de délicatesse et d'aristocratie qui ne se peuvent rendre que par un mot : la race. Seul, le peintre des âmes, Philippe de Champaigne , aurait été capable de reproduire ce visage pâle où s'ouvrent de grands yeux couleur de noisette, visage émacié déjà, avec deux ombres légères sous les pommettes ; et elles sont dignes d'une archiduchesse, les mains transparentes aux doigts fuselés que la jeune Sœur de Saint- Vincent de Paul appuie sur le bec de corne de son vieux parapluie.

Cependant la femme du peuple, — oh! les bonnes gens, les grands enfants, pleins de confiance et d'abandon, qu'on excite, qu'on affole par des flatteries ignobles et imbéciles, mais que je connais, allez ! et qui sont pleins de cœur ! — la femme du peuple, la pauvre mère, a tout de suite lié conversation avec le conducteur, un petit sec à barbiche grise d'ancien chasseur de Vincennes, ayant sur sa

veste le ruban déteint de la 'médaille de Crimée, et qui, tout en recevant les trente cetitimes de la voyageuse, a trouvé un sourire et un mot cordial pour le gamin à l'air maladif.

— C'est vrai, dit-elle, qu'il a été bien malade, le pauvre loup, et, telle que vous me voyez, je viens de le retirer de FEnfant-Jésus, où il est resté six semaines... Il a encore sa petite figure de papier mâché... Pourtant le vieux décoré, le médecin, qui vous parle comme à des chiens, mais qui a l'air bon enfant quand même, me l'a encore répété tout à l'heure. « Six mois d'huile de foie de morue », qu'il m'a dit, « et ce sera fini. . . » Pas vrai^ Popol ?. . . II s'appelle Léopold... Et tu ne feras pas la grimace, hein? et tu l'avaleras, ton huile de foie de morue... Tu sais, tu l'as promis à maman.

Puis, changeant de ton brusquement et d'jun air de malice sympathique :

— Vous avez des enfants, pas?demande-t-elle au conducteur.

— Oui... trois, répond l'ancien militaire. Mais des grands... Trois filles... Mon aînée est mariée depuis un an, et la cadette vient d'entrer en apprentissage.

— Alors, vous savez ce que c'est... Quand la santé du petit a commencé à nous donner de l'inquiétude, ça tombait mal... au mois de juillet, en pleine morte-saison... Mon mari est relieur, faut

VOUS dire, il fait des cartonnages, des «bradels»... Il travaille en chambre, il a une clientèle bourgeoise... Mais voilà, pendant Tété, tout ce mondelà file, s'en va à la campagne, aux bains de mer, est-ce que je sais? Ça lui a pris, à mon pauvre petit, la veille de la fête du 14... C'était à la suite d'un chaud et froid; il a commencé à geindre, il se plaignait d'étouffer... Et son imbécile de père qui s'amusait tout de même à mettre ses drapeaux, ses ballons rouges et sa petite République de plâtre sur notre croisée,.. M'a-t-il assez agacée?... Enfin, ces hommes, faut toujours que ça pense à la politique... Leur joujou, quoi?... Mais, le lendemain, — ah! il ne s'agissait plus d'illuminer! — le médecin est venu, il a fait la moue, et il a mis à ce pauvre enfant un vésicatoire dans le dos, grand comme la main... Une plurésiel Comprenez-vous ça ? A son âge!... Il n'y a pas de honte à l'avouer, nous étions gênés, dans le moment... Mon mari va pour toucher deux ou trois notes en retard ; bah ! tout le monde parti... Et puis, il paraît qu'il n'était pas bien chez nous pour guérir, notre chérubin... Nous sonunes au 32 de la rue des Vinaigriers; deux petites pièces, et la chambre à coucher donne sur un puits d'air... Alors le docteur a dit : «Faut l'envoyer à l'Enfant-Jésus; je vous donnerai un mot pour un interne de mes amis... » Ah! ça a été dur! Nous l'avons porté là dans un fiacre, même

que j'avais mis une paire de draps au Mont-de- Piété pour payer la course... Mais, à la porte de rhôpital, mon homme a embrassé le petit, que je portais, enveloppé dans une couverture de laine, et m'a dit brusquement: «Vas-y toute seule... J'ai pas le courage. > Je suis entrée; les mères, c'est fort; mais quand l'interne m'a pris Léopold des mains, j'ai cru qu'on m'arrachait le cœur!... Alors, je suis allée retrouver son père dehors, qui fumait en m'attendant. Qjiand il m'a vue revenir seule, avec ma couverture sous le bras, il a jeté sa pipe sur le trottoir, où elle s'est cassée en vingt morceaux; puis nous sommes revenus à pied en marchant à côté l'un de l'autre, sans nous rien dire... Ah! ces six semaines que Léopold a passées à l'hôpital, je ne les oublierai jamais! C'était l'été, n'est-ce pas? il faisait beau... Eh bien! pendant tout ce temps-là, il m'a semblé qu'il n'y avait plus de soleil!... Oui, je pouvais le voir le dimanche et le jeudi, et, malgré la consigne, je lui apportais des douceurs, des bêtises... comme ça, cachées sous mon châle... et on me disait qu'il allait mieux, qu'il guérirait sûrement... Mais, une fois dans la rue pour m'en retourner, va te promener, je pleurais comme une fontaine... Et il fallait les ravaler, ces larmes-là, et ne pas revenir à la maison avec les yeux rouges, à cause de mon homme, qui ne pouvait pas m'accompagner, car il avait retrouvé

de l'ouvrage... Il souffrait autant que moi de l'absence du petit, voyez-vous bien, tout en faisant le bfàve... et, une fois que je revenais du marché, j'ai surpris mon pauvre mari qui sanglotait devant un vieux mouton de carton à Léopold, qu'il avait posé sur son établi!... Enfin, c'est fini, c'est bien fini, toute cette misère ! s'écrie la femme en mangeant son fils de baisers. Et tu vas le revoir, ton papa; il est en train de nous préparer à déjeuner. Et tu vas te bien porter, mon loup, et tu vas devenir gros et fort ! ... Il a déjà de bonnes petites joues. . . Et tu voudras bien de ton huile de foie de morue, pour faire plaisir à ta mère... N'est-ce pas, mon

Pendant que la pauvre femme parle, dans l'abondance de son cœur, le conducteur de l'omnibus — c'est un père de famille, — et la vieille Sœur de Saint- Vincent de Paul — c'est une bonne femme — l'écoutent avec un sourire encourageant. Mais à quoi songe l'autre religieuse, la jeune Sœur si pâle, aux mains patriciennes, qui a baissé sur ses yeux le voile de ses cils de velours, comme pour s'absorber dans. sa méditation.

Elle songe que cela existe pourtant, deux êtres qui sont unis pour le bonheur et pour i'infortane, et qui s*aiment, et qui ont à eux un petit tnùint; elle songe qu'autrefois — oh! il y a très longténips, bien avant que ses mains charitables eussent tou*ché aux misères humaines — elle a fait un rêve, un pur et noble rêve, dont elle retrouve comme un vague souvenir dans les sentiments naïfs exprimés par cette femme du peuple. Elle songe au passé, elle se souvient...

Elle s'appelait alors Annette de Cardaillan; elle sortait du Sacré-Cœur, et, dans Phôtèl du duc, son père, la haute croisée de sa chambre de jeune fille s'ouvrait sur le grand jardin. C'était au printemps, et elle voyait l'intérieur d'un marronnier^ fletirî, tout vibrant de chants d"'oiseaux. Alors son oncle l'archevêque avait parlé à ses parents de ce mariage... Lord Cavendale, la plus ancienne noblesse d'Irlande... Et elle entend le triste thème en mineur de la niazurka hongroise que jouait l'orchestre voilé, au bal de la première entrevue... Comme il l'avait troublée dès le premier regard, ce jeune homme si correct, à qui sa chevelure en brosse, sa courte barbe rousse et ses yeux de diamant noir donnaient l'aspect royalement fatal d^un Valois!.;. Douglas! il se nommait Douglas!... Et, pendant six mois, elle avait bien souvent prononcé ce nom à demi voix, pour elle seule, avec un sourire de

tendresse. . . Elle n'aimait pas cependant, chez lui, — tout à coup, — ce regard trop hardi, ce mauvais rire... Puis, un jour, brusquement, son père était parti avec elle pour un de ses châteaux, au fond de l'Auvergne. Elle avait enfin osé demander des nouvelles de son fiancé, et le vieux duc, pourpre de colère, lui avait seulement ordonné de ne plus prononcer ce nom devant lui... Elle avait obéi, avec douleur, sans comprendre, jusqu'au jour où un journal, tombé par grand hasard sous ses yeux, lui avait appris l'effroyable scandale, cette querelle dans un restaurant de nuit, ce duel pour une fille de théâtre, cet homme froidement tué par lord Cavendale d'un coup de spadassin', toute cette honte étalée en cour d'assises!... Et les dates! les terribles dates!... Puis c'était sa longue maladie, et le nom de Douglas répété dans le délire, et l'étoile trouble de la veilleuse au fond des ténèbres de l'insomnie ; puis ses navrantes promenades de convalescente, en automne, devant le panorama des montagnes, sur la terrasse du château que les platanes jonchaient de leurs grandes feuilles jaunes, et où elle se sentait si triste en suivant des yeux la fuite des nuages chassés par le vent du nord-ouest, qui se déchiraient aux cimes... Enfin, elle prenait sa grande résolution et, malgré la douleur de son père, malgré les conseils de son oncle. Monseigneur de Cardaillan, accouru en hâte de son diocèse, elle prenait l'habit

des Filles de la Charité,.. Et depuis six ans, elle pansait des plaies qui lui paraissaient moins iacu* râbles que celle de son cœur, elle veillait des agonisants qu'elle enviait presque de partir avant elle!... Et voilà qu'elle se rappelait tout à coup que, si morte au monde qu'elle se crût, elle avait pourtant conservé et portait encore à son cou la petite médaille bénie par le Pape, que lord Cavendale lui avait rapportée d'un court voyage en Italie...

O faible cœur !

En ce moment, sa compagne lui touche le bras légèrement, la croyant endormie.

— Réveillez-vous, ma Sœur... nous voilà tout à l'heure au boulevard Magenta.

M"^ Annette de Cardaillan, en religion sœur Sainte-Ursule, ouvre les yeux et revoit tout d'abord devant elle cette f^mme avec son petit garçon sur les genoux, cause involontaire de sa rêverie.

Vivement, elle porte la main à son cou, introduit avec quelque peine deux de ses doigts sous le calicot empesé de sa guimpe et retire de là une petite médaille d'or, retenue par un mince cordonnet

que la religieuse brise d'un coup sec; puis, mettant l'objet, encore moite de la cbaleur de son sein, dans la main de la femme du peuple :

— Faites-moi lé plaisir, madame, lui dit-elle, d'accepter ce souvenir et de le suspendre au cou de votre cher petit malade... C'est une médaille qui a été bénie à Rome, il y a six ans, par notre Saint- Père le Pape. •

Et, se dérobant aux remerciements embarrassés de la mère, la Sœur de charité suit sa grosse camarade, qui est déjà descendue de l'omnibus et qui trotte bravement dans la boue.

Le conducteur, — il a un numéro de Ylntransigéant dans la poche de sa veste, — aurait bien envie de lâcher quelque incongruité; mais c'est un ancien caporal de chasseurs à pied, qui a eu la moitié d'une oreille coupée par une balle russe à Balaclava, et qui respecte les dames. D'ailleurs,, la pauvre mère regarde la médaille bénite d'un air sérieux et ému. « Français et militaire », comme dit la chanson, le conducteur se contente donc de sourire dans sa moustache grise, par égard pour le beau sexe.

VOuvreuse

;:mi

E venais de confier ma pelisse à Touvreuse et j'allais entrer dans le vomitoire des fauteuils d'orchestre, lorsque je vis paraître, au fond du corridor, la barbe blanche du vieux sculpteur Louis Sénéchal, et, voulant lui demander de ses nouvelles, j'attendis qu'il se fût aussi débarrassé de son paletot.

J'aime Sénéchal d'une amitié respectueuse, faite d'admiration pour son talent et d'estime pour son caractère. Je sais quel idéal pur, quelle tendre bonté, se cachent sous l'enveloppe rude de ce vieil artiste, que les bonnes gens du faubourg Saint- Jacques connaissent bien, pour le voir, tous les matins, fidèle à ses habitudes populaires, se débar-

bouille'r ï la borne-fontaine dû îoift'de 'larde* du Val-de-Grâce. Il m'a conté lui-même, dans son atelier, tout en roulant ses boulettes de terre glaise et en blaguant avec le modèle, sa vie d'autrefois, sa vie de travail et de misère ; et maintenant qu'il est illustre et qu'on a attaché des palmes d'académicien et une croix d'officier sur sa blouse de maçon, je sais quel noble usage' il fait de la petite aisance qui lui est venue avec la gloire; on m'a révélé ses charités . discrètes é% comment il abandonne son traitement de membre de l'Institut à une pauvre juive accablée de famille qui avait, il y a vingt-cinq ans, un des plus beaux corps de Paris, et qui a posé jadis pour VHécube de Sénéchal, la statue d'où date sa réputation.

Puis je tenais à le voir avant le commencement du spectacle et à parler avec lui de son ami Octave Firmez, de ce poète mort, il y avait dix. aos déjà, dans une obscurité presque complète, et dont la renommée avait tellement grandi depuis lors que la première représentation de son drame posthume. Les Chevaliers errants y attirait, ce soir-là, à l'O.déon, tout le Paris artistique et mondain.

— Vous avez toujours le 63 ? me demanda-t-il en m'apercevant et en me donnant la main.

— Et vous toujours le 65 ?

— A merveille... Nous causerons un peu dans les entr'actes. Mais attendez que je quitte ma «pe-

lurc », dit'il en employant un de ces mots de l'argot faubourien dont cet ancien gamin de Paris n'a jamais pu se défaire et avec lesquels il s'amuse parfois, assez malicieusement, à scandaliser ses confrères de l'Institut et du Jury.

En ce moment une voix de femme se fit entendre auprès de nous.

— Donnez-moi votre pardessus, monsieur Sénéchal, lui disait l'ouvreuse.

Je vis alors une chose singulière. Le sculpteur en tenue de soirée, la rosette rouge à la boutonnière, et la petite vieille, toute ratatinée, en pauvre robe noiçe, en bonnet à rubans roses, se regardèrent, se prirent les mains, et leurs yeux se remplirent de larmes. Puis, sans s'inquiéter des habits noirs qui se pressaient dans le corridor. Sénéchal embrassa l'ouvreuse sur les deux joues.

— Du courage, ma pauvre Clémence ! lui dit-il d'un accent profondément ému... Et c'est convenu, n'est-ce pas ? Je vous reconduirai chez vous après le spectacle. Nous irons à pied, bras dessus, bras dessous, et nous parlerons de /«/... Mais, au moins, verrez-vous sa pièce?

— Oui, répondit la vieille femme, on m'a réservé un strapontin près de la porte; c'est une grande faveur... Mais pardon, monsieur Sénéchal, mon service me réclame.

Et tandis que l'ouvreuse se remettait à sa récolte

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de paletots et de parapluies, le statuaire, souriant tristement à mon regard étonné, me saisit le bras et m'entraina dans la salle.

— Allons nous asseoir, fit-il d'une voix altérée. Je vous donnerai tout à l'heure l'explication de la gravure.*. Une cruelle et douloureuse histoire, allez ! mais consolante tout de même, puisqu'elle prouve qu'il y a encore des cœurs désintéressés... Silence! On frappe les trois coups.

On se rappelle le magnifique succès des Chevaliers errants y avec lesquels l'Odéon fit salle comble pendant plus de cent représentations. Cette action épique, ces amples et nobles vers qui ne se peuvent comparer qu'à ceux de la Légende des Siècles, soulevèrent, dès les premières scènes, de longues acclamations d'enthousiasme. Bien qu'engourdi depuis vingt-cinq ans par le prêchi-prêcha des pièces à thèses et les flonflons égrillards de l'opérette, le public se réveilla quand ce grand souflBie d'inspiration et de poésie vint le frapper en plein visage. Il n'y eut même pas, ce jour-là, le sourd murmure

des petites haines et des mesquines envies. L'auteur était mort depuis dix ans; il n'avait plus d'ennemis. Dès la fin du premier acte, le succès prit le caractère d'un triomphe.

— Allez, mes bons amis! Claquez, battez des mains I s'écriait Sénéchal tandis, que le rideau s'abaissait lentement sur les acteurs, déjà rappelés à grands cris et saluant une dernière fois, avec un sourire heureux et fat^ué. Tout cela n'empêche pas que vous avez laissé Firmez crever de faim pendant dix ans et qu'il n'a jûs trouvé, de son vivant, un théâtre pour jouer sa pièce. Applaudissez, mes amours! Il est bien mort, il n'en fera plus ! . . •

— Firmez a-t-il donc été si malheureux ? demandai-je alors au vieil artiste, pour lui remettre en mémoire la promesse qu'il m'avait faite.

— Oui, me répondit Sénéchal, du moins pendant toute sa jeunesse. C'est même pour cela qu'il a si peu produit; car ce pauvre poète, qui aurait eu besoin de rêverie et de paresse, a été forcé ^trop longtemps d'accepter de basses besognes pour vivre, de bâcler des compilations à un ou deux sous la ligne pour des faiseurs d'encyclopédies et de dictionnaires. Plus tard, il a été enrichi par un héritage... Mais, tenez, voilà que la salle se vide. L'entr'acte sera long et mon histoire est courte. Ecoutez-la.

Quand j'ai connu Firmez, — nous avions tous deux vingt -cinq ans — il venait de lâcher ses études de droit pour faire de la littérature. Brouille avec la famille, naturellenaent/ Le père, notaire en province, un bourgeois féroce, lui avait coupé les vivres. Mais, à cet âge-là, on s'amuse de tout, même de la misère. D'ailleurs, on savait qu'Octave avait des parents aisés; il pouvait faire quelques dettes, et il n'était pas le plus « panne » d'entre nous^ au contraire. Même, quand il venait, dans mon atelier de bohème, au fond de Vaugîrard, nous l'attrapions sur ses cravates tapageuses et ses gilets de velours, et nous l'appelions le mtrliflor. Octave était alors un très joli brun, aux longs cheveux bouclés, avec une barbe follette et des yeux de chèvre amoureuse, et il exerçait de grands ravages parmi les grisettes du Quartier Latin; c'est ainsi qu'il connut Clémence.

— Comment? m'écriai-je en interrompant Sénéchal. Clémence?... cette vieille femme que tout à l'heure...

— Parfaitement, et, pour dire la vérité, ce n'était pas quelque chose de bien relevé, à cette époque-là, que cette pauvre Clémence. Vingt ans, jolie comme une Anglaise — quand elles s'y mettent — une taille à tenir dans les deux mains et une forêt d'admirables cheveux, couleur de marron d'Inde qui sort de sa coque... Mais quoi? Orphe-

line, lâchée sur le pavé de Paris avec le goût du plaisir et un de ces métiers de femme qui n*én sont pas... Enfin que vous dirai-je? Il y avait bien deux ou trois d'entre nous qui Tayaient vue mettre son corset. . . Octave l'avait rencontrée au Prado . Ué s'étaient lâchés, puis repris, puis lâchés encore, quand, un soir que j'entrais avec Oaave dans notre gargote, voilà que nous y trouvons Clémence, assise devant un bouillon qu'elle ne buvait pas et grelottant la fièvre. Nous l'interrogeons; un étudiant en médecine qui se trouvait là, s'en mêle : c'était une fluxion de poitrine, et carabinée encore. Que faire? La fillette logeait dans un méchant garni; pas d'argent. Le carabin prononce le mot d'hôpital et elle se met à pleurer. Octave avait bon cœur; il emballe la pauvre enfant dans un fiacre, la conduit chez lui, la veille et la soigne comme eûtfait une sœurgrise, la guérit, ne la met pas à la porte, bien sûr, quand elle entre en convalescence... et en voilà pour vingt ans !

— Quoi?... Lui^ Firmez! Un poète!., avec cette fille...

— Cette fiUe^ mon cher, était une pauvre enfant de la rue et de la nature, qui avait fait des bêtises à vingt ans comme les oiseaux en font au mois d'avril; mais son cœur était bon, simple et droit, et la reconnaissance fit d'elle pour Octave la meilleure, la plus fidèle, la plus dévouée des compa-

gnes. Justement les mauvais jours étaient venus ; les fournisseurs savaient que Firmez était décidément brouillé avec sa famille ; Vœil était fermé ; il fallait travailler pour vivre. Ah! la chienne d'existence qu'il a menée pendant dix ans, le poète ! Deux chambres au cinquième, dans Plaisance, d'où il filait tous les matins, sur l'impériale de l'omnibus, pour aller potasser les bouquins de la bibliothèque de la rue Richelieu et prendre des notes; — c'est alors qu'il piochait pour un tas de Larousse; — puis le retour à la nuit tombante, le pauvre fricot préparé par Clémence et mangé sous la petite lampe-modérateur à abat-jour vert, avec les deux couverts de ruolz qui montrent leur cuivre et les serviettes de huit jours qu'on roule encore dans leurs ronds, après un dessert de nèfles et de fromage ; et puis, toute la soirée, jusqu'à deux, trois heures du matin, la « copie » ! La copie qui se paye au kilomètre, la copie fastidieuse et écrite mécaniquement, à la hâte, sur la toile cirée du dîner desservi, à côté du poêle de blanchisseuse, où mijote le café nocturne! Il serait mort de cette vielà, le poète, s'il eût été seul. Mais il avait auprès de lui cette fille du peuple, qui s'était rappelé son métier de fleuriste pour gagner au moins les légumes du pot-au-feu, cette vaillante et douce créature, qui était courageuse comme une paysanne à la moisson et mignonne et jolie comme une amazone

il'Hjrde-Park. Il avait aaprès de lui cette feinme^ assez héroïque pour n'avoir pas prononcé pendant dix ans la fameuse phrase : « Je n'ai plus ime robe à me mettre », cette gentille amie qui » d'heure en heure y pendant qu'il abattait sa maussade besogne, venait écarter ses cheveux emmêlés sur son front et y déposait son rafiraichîsfiïant baiser ; et s'il n'avait que peu de temps à donner au sommeil» il donnait du moins sur un cœur dont il était sûr... Et maintenant, jeune homme, appelez ça, si vous voulez, un « collage » avec une fille!

— Pourquoi ne l'a-t-il pas épousée, après tant d'années de vie commune, après une si longue épreuve ?

— Attendez donc, c'est là toute l'histoire... Octave était aimé, adoré, mais il n'aimait pas et s'acoquinait seulement dans une habitude. Un beau jour, crac ! son père meurt subitement, il hérite de vingt mille francs de rente. Ah ! il ne fut pas ingrat ! Clémence eut des boutons de diamants aux oreilles et promena de charmants peignoirs bleus dans l'ai-

itiâble logis d'artiste qu'il s'arrangea tout d'abord • Mais il A'oulait un peu vivre, voir du monde, et c'était bieii natûreL Ses premiers vers publiés, ses Pointes héroiqUiSy que tous ceux .qui Fapplaudissent aujourd'hui ont si bêtement niés et bafoués alors, l'avaient tout de* même bien posé .dans, l'opinion des gens qui îg'y connaissent, des poètes^ des vrais. On l'invita^ on l'attîradans certains milieux faciles. Toujours joli homme, bien que fatigué, il plut aux femmes, et voluptueux comme nne chatte, il eut une kyrielle de bonnes fortunes. Ah ! la pauvre Clémence peut se vanter d'avoir été trompée. Elle le savait, c'est certain. En souffrait-elle ? Du moins elle n'en fit jamais rien paraître. Son miroir lui avait dit sans doute qu'elle s'était bien fanée, pendant les années de misère, et puis, avec l'âge, sa tendresse pour Octave avait pris cette indulgence quasi-maternelle qui excuse les faiblesses de l'homme aimé, et en sourit même quelquefois, avec une espèce de fierté. Cela n'est pas rare dans le peuple — et elle en était — de voir une commère sur le retour raconter à ses voisines les fredaines de son bel homme de mari et conclure, en haussant gaiement les épaules : « Bah ! je l'ai quand je le veux ! »

Le temps passa, et Firmez, qui n'avait que quelques poils gris aux tempes, malgré ses quarante-cinq ans, avait continué à brûler le cierge par

les deux bouts et à se consoler de ses déceptioûs littéraires, — le succès se faisait toujours attendre — par ses victoires galantes. Quant à Clémence, qui touchait à la quarantaine, — il faut bien l'avouer — c'était déjà presque une vieille femme. Mais un soir d'été, comme nous étions là, chez Firmez, quelques intimes, à boire des grogs et à fumer des pipes, voilà qu'Octave, qui depuis quelque temps se plaignait de palpitations, s'évanouit sur son canapé. Il se remet bien vite, sans doute; mais, là-dessus, terreur de la pauvre Clémence. Un médecin de nos amis, consulté, fait une réponse qui n'était ni figue ni raisin, et conseille de voir le fameux Bouillaud. Celui-ci rassure Octave, mais nous apprenons la vérité. Le poète avait la maladie des libertins, des artistes et des chevaux de cirque, une maladie- de cœur très grave, mortelle.

Elle ne fit pas d'abord de grands progrès.

Firmez, toujours souffrant, mais devenu sage et admirablement soigné par Clémence, s'attendrissait sur le dévouement et la bonté de sa vieille amie. Comme nous dînions un jour chez lui, tous les trois, il me dit en me passant le saladier :

— Tu sais ce que nous avons décidé, Clémence et moi. . . Voilà vingt ans que nous vivons ensemble, et nous ne sommes pas mariés, c'est trop bête... Un de ces quatre matins, tu viendras nous prendre

avec trois amis, nous irons faire un tour à la mairie et à l'église et Ton rentrera déjeuner à la maison.

— Bravo, fis-je en regardant Clémence, Elle avait des larmes plein les ytux.

— Hein! comme il est bon, mon Octave, me dit-elle. Mais, vous savez, Sénéchal, je ne veux de la cérémonie que lorsqu'il sera tout à fait rétabli, tout à fait grand garçon... Ah! c'est comme ça... Je prétends avoir un bel épouseux pour me conduire chez monsieur le curé !

Hélas! quinze jours après, il était au lit, l'épouseux, au lit pour n'en plus sortir. Un éreintement de première classe de son dernier livre, sa pièce refusée au Théâtre-Français, l'avaient achevé. Et Bouillaud, qu'on avait fait revenir et qui répétait : « Pas d'émotions ! » Les amis du poète déploraient d'avance sa perte, mais moi, tout en partageant leur chagrin, je songeais aussi à la compagne de toute sa vie, à la bonne Clémence. Firmez était trop léger pour avoir fait un testament. S'il ne l'épousait pas avant de mourir, que deviendraitelle?

Je pris le parti d*en parler à la pauvre femme, mais, dès les premiers mots, elle tomba en sanglotant dans mes bras.

— Jamais, s'écria-t-elle, jamais, entendez-vous. Sénéchal, je n'aurai ce courage-là... Lui rappeler sa promesse ? Mais ce serait lui faire comprendre

qu'il est perdu ! . . . Et il ne s'en doute pas, mon ami, il croit qu'il sera sur pied au printemps, il se fait toutes sortes d'illusions... Et le médecin m'a fait espérer que ce serait ainsi jusqu'à la fin et qu'il aurait une mort très douce... Mais, en lui parlant de ce mariage, je hâterais sa mort, je le tuerais!... Jamais, je vous dis! jamais!... Qh! je sais ce qui m'attend... Les héritiers me chasseront, je serai dans la misère... Allez, quand je l'aurai perdu, je n'aurai plus besoin de rien!.,. Ce n'est pas sage ? Ce n'est pas raisonnable ? Mais a-t-il été raisonnable, a-t-il été sage, lorsque, pauvre étudiant, il m'a amenée, mourante, dans sa chambre d'hôtel, moi, une traînée! et qu'il m'a soignée comme une Sainte-Vierge?... Je puis m'en vanter, Sénéchal, je ne lui ai jamais donné un chagrin, un souci... et, puisqu'il est condamné, tout ce que je demande au bon Dieu, c'est qu'il meure dans les bras de sa vieille camarade, sans s'en douter, et en me voyant sourire !

Et il est mort ainsi, jeune homme, ajouta le vieux statuaire en posant sur mon bras une main trem-

blante d'émotion ; et elle ne m'a jamais laissé seul près du malade; elle était toujours là, me suppliant des yeux de ne rien dire, et elle a payé d'une fortune la douloureuse joie d'adoucir l'agonie de celui qu'elle aimait et qui s'était tué à la tromper avec un tas de coquines. Dès le lendemain de sa mort, d'horribles parents de province, d'infâmes héritiers... Oh! les bourgeois! s'écria Sénéchal en secouant sa crinière blanche de vieux romantique, voyez-vous, à « la prochaine », nous ne les guillo* tinerons pas : c'est une mort trop noble pour eux. Mais nous inventerons, ouï, j'inventerai, moi, pour les tuer, une machine à coups de pied au derrière ! . . • Eh bien, ces bourgeois, les héritiers de Firmez, furent impitoyables : ils prirent tout et ils balayèrent Clémence avec les ordures du logement vidé ! . . . On s'est occupé d'elle, cela va sans dire. Bordier, l'auteur dramatique, lui a fait obtenir cette place d'ouvreuse ; ce n'est pas tout à fait assez pour qu'elle vive, mais il n'y a pas que des cœurs durs, heureusement, et enfin... enfin elle vit.

— Je vous entends, fis-je en serrant la main du sculpteur.

— Et dire, reprit-il en se frappant le front, que si cette pauvre bonne femme n'avait pas eu dans le cœur tant d'exquise délicatesse, elle s'appellerait aujourd'hui madame Firniez, qu'elle serait assise là, dans cette avant-scène, et que les gilets à cœur

viendraient lui faire leurs compliments, tandis que, au lieu de cela, elle est dans le corridor à ranger les paletots et les cannes. Enfin, ce soir, elle est bien heureuse ; elle entend applaudir le nom de son Octave, et ces beaux vers auxquels elle ne comprend rien, mais qu'elle admire sans comprendre... Et c'est peut-être ce qu'il y a de plus grand au monde, jeune homme; cela s'appelle la Foi... Eh bien, je veux qu'aujourd'hui elle fasse la partie complète... Tous les dimanches, elle dîne à la maison, et je fais servir la soupe à cinq heures pour qu'elle arrive à temps à son théâtre... Mais ce soir, parbleu, je l'emmènerai souper, comme Octave faisait, les jours de « premières », et nous parlerons de lui jusqu'à deux heures du matin!... Mais taisons-nous, le deuxième acte va commencer.

Et c'est pourquoi, ce même soir, vers minuit et demi, me trouvant au café Voltaire, auprès d'un groupe de jeunes élèves de l'École des Beaux-Arts^ je m'amusai beaucoup de leur stupéfaction, quand ils virent entrer et se diriger vers l'escalier des

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cabinets particuliers , leur illustre professeur , M. Sénéchal, membre de l'Institut et officier de la Légion d'honneur, donnant le bras à une petite vieille en bonnet à coques, qu'ils reconnurent pour la mère Clémence, ouvreuse des fauteuils d'orchestre à l'Odéon, côté des numéros impairs, ou — pour parler plus correctement — côté jardin.

TABLE

TABLE

Pages.

Le Morceau de Pain i

Le Cantonnier 14

Une Mort volontaire 28

Un Vieux de la Vieille 41

Le Pain bénit. 52

L'Honneur est sauf 62

La Griffe de Lion 75

La Sœur de lait " . . . . 89

L'Enfant-Bibelot 105

La Brosse aux Miettes 118

.La Fenêtre éclairée 130

266 TABLE

Page».

Une Idylle manquée 142

Un Accident 155

Scénario 171

Le Soir d'Automne 183

La Vieille Tunique 196

Le Naufrage de a. l'Inflexible » 212

Le Parrain 223

La Médaille 234

L'Ouvreuse 246

A chevé d'imprimer Le premier février mil huit cent quatre-vingt-trois

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