LA VIEILLE TUNIQUE I
avec moins de familiarité que de respect ; car nous connaissions sa vie d'honneur et de dévouement, là-bas, dans son petit logement à bon marché, au fond de Grenelle, où il avait recueilli une soeur à lui, veuve avec une ribambelle d'enfants, et où il entretenait tout ce petit monde sur son maigre budget, c'est-à-dire l'argent de sa croix, de sa pension et de ses appointements. Trois mille francs pour cinq personnes ! N'importe, les redingotes du père Vidal, — ces redingotes dont la manche gauche, la manche \dde, s'attachait au troisième bouton, — étaient toujours brossées comme pour la revue du général inspecteur, et le brave homme prenait tellement au sérieux son ruban rouge, toujours frais, qu'il le retirait de sa boutonnière quand il portait un paquet dans la rue, — quelque paire de bottes de chez Latour, rue Montorgueil, ou quelque pantalon de fatigue, acheté le matin à la Belle-Jardinière.
Comme je demeurais alors, moi aussi, dans la banlieue du sud de Paris, je faisais route assez souvent, pour m'en retourner chez moi, avec le père Vidal, et je m'amusais à lui faire raconter ses campagnes, tout en cheminant par ce quartier de l'École-Militaire, où l'on rencontrait alors à chaque pas — c'était dans les dernières années de l'Empire — les beaux uniformes de la garde impériale, guides verts, lanciers blancs, et ces sombres et
magnifiques officiers d'artillerie, noir et or, — un costume sous lequel cela valait la peine de se faire tuer.
Quelquefois, par les chaudes soirées d'été, j'offrais l'absinthe à mon compagnon, — douceur que le pauvre Vidal se refusait par économie, — et nous nous arrêtions une demi-heure devant le café d'officiers de l'avenue de la Mothe-Piquet. Ces jours-là, l'ancien « sous-off », qui était devenu le plus sage des pères de famille et avait perdu l'habitude du « perroquet », se levait de table avec un coup d'ivresse héroïque dans l'e cerveau et j'étais bien sûr d'entendre, pendant le reste de la route, quelque belle histoire de guerre.
Un soir, — je crois. Dieu me pardonne, que le père Vidal avait bu deux verres d'absinthe ! — voilà qu'en longeant l'horrible boulevard de Grenelle, il s'arrêta brusquement devant la devanture d'un fripier militaire, comme il y en a beaucoup dans ce quartier-là. C'était une sale et sinistre boutique, montrant dans sa vitrine des pistolets rouilles, àts