‹ Vingt jours dans le nouveau monde [microforme]Chapitre 62 sur 95 · A MONTRÉAL · texte numérisé non relu

A MONTRÉAL

Les clochers de la ville vus de Victoria square,

gens vêtus sans façon stationnent au coin des carrefours, des ouvriers travaillent sans hâte en sifflant des airs langonreux, le ralentissement est marqué, bizarre, surprenant. Aux devantures des boutiques tont est disposé avec le goût français de nos provinces, un peu pêle-mêle, avec cette ordonnance gauche, villageoise et naïve des primitifs € gagne-petit ».

Ici et là, on lit sur des vitrines :

Boileau, cordonnier ; Baudoin frères, selliers; Racine père et fils, menuisiers ; Pelletier jeune,

pharmacien ; Perceval, chareutier.… Se trouve-t-on à Caen, à Lisieux, à Abbeville, à Morlaix?

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Il est difficile d'admettre que l’on soit en plein Canada, à douze heures de Boston on d’Albany!

Cependant voici que défilent des soldats anglais, au casque blanc, aux mollets nus, à la jupe écossaise, rigides et en belle performance, tels qu’on les voit à Malte ou à Gibraltar. Il ne faut plus douter, surtout lorsqu’à chaque

A Movrnfar, Coin de rue on aperçoit des églises mnl-

= ticolores et baroques pour toutes les

Couvents etéglises. religions, ct je dirai même pour toutes les fantaisies. )

Dans les hôtels de Montréal où se trouvent aflichées les heures d’offices, les pancartes indicatrices sont immenses ; j'y ai relevé plus de trente sectes,

plus où moins orthodoxes, dont les schismes et les dogmes seraient curieux à étudier, Il paraît même, on me l’affirma du moins, qu’un richissime Anglais s’est fait construire et entretient à ses frais une magnifique église, dont il règle seul les canons, les catéchèses, les rites, et dont seul aussi il monopolise les indulgences.

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Les catholiques, tontefois, sont en énorme majorité à Montréal, qui est le siège

d'un archevêché dont le titulaire actuel est Monscigneur Fabre, frère du commissaire canadien. À résidant à Paris.

La surabondance de couvents d’hommes et de femmes, qui se montrent partout, proclame d’ailleurs, ici, la liberté entière du culte, et l’on rencontre assurément en un seul jour plus de prêtres, de moines et de religieux à Montréal qu'on n’en peut voir généralement en une année à Paris.

Plusieurs des congrégations canadiennes, — il est intéressant de le constater, — sont très riches. Un journal local, Ze Star, signa-

MonNTRkAn, — Place d'Armes.

lait, au moment même de mon passage, le montant de la fortune foncière des révérends pères sulpiciens, qui possèdent dans l'ile de Montréal seule des propriétés estimées près de trois millions de francs; les autres congrégations ne sont pas moins riches.

La presse française du bas Canada exerce beaucoup d'influence dans les provinces de Montréal et de Québec, et les feuilles imprimées en notre langue, le Monde, la Patrie, le Petit Figaro, lu Minerve,

la Presse, représentent un tirage, ou plutôt une circulation d’environ, 60,000 exemplaires par jour. Les journaux anglais locaux the Daily Star, the Gazette, the Daily Herald, th: Daily Witness, n’obtiennent pas un record vraiment supérieur. La question de l'instruction publique passionne les esprits dans le moment et il se fait un mouvement très prononcé en faveur des réformes que le clergé, — qui a la hante main et l majorité dans le Conseil de l’iustruction publique, — ne paraît LL pas très pressé d’adopter. On force bien les pro- | fesseurs laïques à subir des examens, mais les

professeurs religieux, qui sont en très grande majorité, n’y sont pas tenus, Tous les évêques du pays s’y opposent énergiquement. Les dix-sept collèges ciassiques de la province sont sous le contrôle du clergé, les jésuites ayant, comme partout ailleurs, les établissements à la mode, Quant au mouvement littéraire, il est tellement lié au senti-

Victoria Bridge. - RE Quai de Montréal. ment patriotique et à l’amour des

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laires par jour, Daily Witness,

fait un mouvequi a la haute 1e, — ne paraît ce bien les promens, muis les , qui sont en té, n’y sont pas vôêques du pays giquement. Les lassiques de la le contrôle du s ayant, comme établissements

puvement littéent lié au sentit à l’amour des

Franco-Canadiens pour la France, qu'il ne faudrait pas

être trop sévère au point de vue purement esthétique.

J’airemarqué avec plaisir que les meilleurs écri- 4

vains font des efforts inouïs, mais souvent

bien stériles, pour résister à l’envahissement de la langue et des locutions anglaises, et pour rétablir la pureté du

langage nécessairement un peu altéré par

plus d’un siècle de rapports interrompus

avec la France,

A part les journalistes, il n’y a pas à proprement parler d'hommes de lettres vivant À de leur plume; les éditeurs existent bien à Montréal, mais la vente! quelle est-elle? —

On ne voit guère que des écrivains amateurs qui se recrutent pormi les hommes de professions libérales et les employés des principales administrations,

Citons parmi les historiens : Garneau, Sulte et Ferland ; parmi les poètes : le célèbre patriote Louis Fréchette, qui est adoré de tons les Canadiens, Crémazie, Lemay, Legendre et Eudore Eventurel; enfin, parmi les écrivains : Marmette, Lusignan, de Celles, Faucher de Saint-Maurice, Rounthier, etc. — Le journalisme est représenté par MM. Beaugraud, de {a Patrie; Tassé, de Z« Minerve; Helbronner, de

MonNTr"AL. — Jacques Cartier square.

la Presse; Voyer, du Monde; Chapais, du Courrier du Canada, pour ne nommer que les principaux organes de l'opinion publique.

Nos frères d'Amérique ne se sont pas contentés de propager notre langue, ils ont propagé aussi l'espèce ; les Francais ae la Nouvelle-France augmentent sans cosse en nombre ; les premiers colons n'arrivèrent qu'en 1608 avec Champlain, quoique ie Canïada eût été découvert soixante-treize ans auparavant par un autre de nos compatriotes, le Breton

Jacques Cartier ; mais, de 1608 à LES GARES

AK( ® 9 2 n Q 1 une 1559, il n’en vint que très peu, 10,000

= en tout. Quand le traité de Paris, dit la Paix hontei:se, nous enleva le Canada et lelivra à l'Angleterre en 1763,

il n'y avait encore là-bas que 63,000

Station Canadian.

Bonaventure Station,

Français. Et, chose assez curieuse, très pen de Méridionaux : cette partie de l'Amérique n’avait été colonisée que par les Français du Nord. Cest ainsi que, sur 1,976 immigrants, on comptait 358 Parisiens, 348 Charentais, 341 Normanls, 239 Poitevins, 95 Flamands et Picards, 8% Bretons, 474 autres Français du Nor et du Centre, et seulement 34 Français Méridionaux, Dauphinois, Frovençaux, Languedociens ; soit en tont 1,942 hommes du Nord contre 34 du Midi! Et aujourd’hui les Français sont au Canadh

Canada, pour lique.

s contentés de si l'espèce ; les t sans cesse en u’en 1608 avec it été découvert avant par un es, le Breton is, de 1608 à très peu, 10,000 té de Paris, dit S enleva le Caleterre en 1763, bas que 63,000 avait été colo- ;, 398 Parisiens, autres Français Languedociens ; sont au Canada

plus nombreux que les Anglais proprement dits. Par un phénomène extraordinaire, les 63,000 Canadiens sont deveaus ? millions. La population à angmenté de plus de trente fois.

Les Canadiens français possèdent, ce dont probablement aucun autre peuple du monde ne saurait s’enorgueillir, un Livre d'or de toute la

nation, sous la forme d’un dictionnaire

donnant la généalogie de toutes les familles du pays depuis sa colonisation.

HA ; HA) LS HA , é , MR Ce livre unique est l’œuvre du savant abbé Tanguay; nn travail de béné-

dictin basé sur des recherches dans tous les registres de l'état civil du pays, depuis la fondation de Québec, en 1608, par Samuel de Champlain.

Québec. — Québec, malgré sa huntaine citadelle dominant le Saint- Laurent et qui l’a fait nommer le (iüraltar de l'Amérique, n'offre qu’un

intérêt bien restreint, La ville haute n'a point progressé depuis un siècle ; c'est une cité morte cù le voyageur ne trouverait guère plus de coufor- Fe table qu’en Bretagne ou en Auvergne,

si la Compagnie du Canadian Pacife

QuéBec. — Port et citadelle,

L'échelle du Casse-Con.

ne venait d’y faire élever une hôtellerie énorme, le Palais Frontenac, qui ne

peut être comparée qu’à nos plus superbes châteaux des bords de la Loire. Partout de vieilles maisons qui font penser à nos grosses hourgades normandes, Caudebec, Yvetot et autres contrées aimables où les édifices font ventre sur la rne, où les pignons d’ardoises se retronssent en pagodes. Il faut sans cesse monter et descendre les petites venelles pourvues de leur ruisseau | central; partout le calme, la paix de nos provinces. Quel étonnement ce me ; fut de me retrouver ainsi en pays de Caux, sous un gouvernement anglais ! : C’est ici que la France semble s’être le mieux endormie dans ses traditions et le plus extraordinairement conservée dans la fidèle reproduction | de ses enfants et de son langage. Sur le bateau qui, le matin, m'avait amené ‘ de Montréal vers le grand confluent merveilleux au centre duquel s'élève Québec, je m'étais déjà imaginé naviguer sur la Rance, parmi une foule de | joyeux et bruyants compatriotes ; même gaieté, même entrain, même expansion, même laisser-aller ; c’étaient des rir:s, des plaisanteries, des chansons, | des danses, qui fort tard dans la nuit avaiert animé le bord; et dans l’équipage. au réveil, à l’heure toute matinale du débarquement, j'avais écouté, stupéfait, au milieu de jnrons familiers, de &« Oh ! hisse ! » des matelots au | travail, de lentes conversations de gars normands qui enssent réjoni par la

pureté de leur dialecte l’esprit observateur du pauvre Guy de Maupassant.

Frontenac, qui ne ords de la Loire.

rosses hourgades à les édifices font 1 pagodes. Il faut s de leur ruisseau onnement ce me nement anglais !

le dans ses tradièle reproduction n, m'avait amené e duquel s'élève rmi une foule de in, même expanes, des chansons, d; et dans l’équit, j'avais écouté, » des matelots au sent réjoni par la ; de Maupassant.

Sur la terrasse Dutferin, presque déserte, où je fus m’asseoir pour contempler le grandiose panorama de la ville de Lévis qni fait face à Québec, tont là-bas, an delà du fleuve, j'avais pour voisin de banc nn brave garçon qui lisait avec passion, dans Patrie de Montréal, une polémique de Louis Frechette avec l'abbé Baillargé, du collège de Jolietti. — C’était un grand blond, tout jeune, flâneur et indolent, qui se mit à me causer avec un rare bon sens de la situation des Canadiens. — Il rêvait comme tous ses concitoyens, me disait-il, l’annexion ou plutôt l'absorption du Canada par les États-Unis, se rendant

compte vaguement, sans être sorti de son milieu, sans même connaître New-York, de l’apathie de sa race pour apporter au Canada l'esprit de progrès, d'initiative nécessaire à son accroissement et à sa prospérité.

« Nous ne sommes pas,voyez-vous, monsieur, s’écriait-il, des hommes d’affaires, des aventuriers

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QuéBEec. — La citadelle vue du Saint-Laurent.

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de capitaux, des exécnteurs de progrès; nous sommes tous ici des songenrs épris du passé, des curieux de littérature, des romanesques ; nous restons des #ixeurs dans la main des prêtres, qui ont aidé certainement à développer notre population, mais qui aussi ont étouffé notre évolution morale.

« Nous n'avons point renoncé à nos traditions, et vous avez pu voir en traversant le pays avec quel amour nous les avons conservées, et tandis que tions, vous faisiez bon marché du passé, nous gar-

chez vous, au milieu des révolu-

dions sous une domination étrangère les vieilles coutumes ; aussi pouvez-vous aisément vous convaincre que tont ce que la domination anglaise a laissé de français ici appartient davantage à l’ancien régime qu’à la France modifiée par la Révolution.

Quérec. — La terrasse Dufferin.

« Nous n'avons rien de pratique, rien de cette volonté puissante qui constitue la richesse et la poussée en avant des États-Unis. Il nous faudrait des capitalistes, des hommes d'action, des agitateurs de progrès : l’annexion nous donnerait tout cela, nous l’attendons, nous l’espérons; et les Anglais, ici, ne semblent pas éloignés de nons donner raison, car ils ne font rien pour conserver une conquête qui a coûté tant de sang, tant d'efforts successifs et tant d’héroïsme ; ici, remarquez-le, point de milice, point de travaux de défense, point de navires de guerre... c’est à croire qu’en moins de quarante-huit heures l'Amérique pourrait faire main basse, sans coup férir, sur cette possession du Royanme-Uni. »

issé, des curieux | ont aidé certai- Le, nt le pays avec ilieu des révoluomination étrancoutumes ; aussi ‘ment vous conce que la domia laissé de franent davantage à qu'à la France Révolution.

la richesse et la on, des agitateurs t les Anglais, ici, une conquête qui point de milice, de quarante-huit | Royaume-Uni. »

Ce bon grand garçon avait raison. Mais qu’enssions-nous fait nousmêmes du Canada s’il était demeuré dans notre patrimoine? Interrogation qui m'obsédait assez tristement, au retour, alors que, traversant des campagnes pour ainsi dire calquées sur celles de nos pays et des cultures rappelant nos champs du Nord-Ouest, j'observais des paysans sur leurs portes, ainsi qu'en des tableaux de Millet, de Dupré on de Daubigny, et que Je remarquais avec un sentiment Ge joie émue des petits drapeaux français qui, dans les moindres hameaux, flottaient sur la porte des fermes et sur le clocher des églises, à l’occasion de la Fête-Dieu.

Qu'’eussions-nous fait du Canada? Cette question dansait sinistrement en mon esprit, évoquant toute notre histoire depuis un siècle de révolutions diverses... et je songeais à ce qui nous reste de nos possessions des Indes, à nos plus récentes conquêtes outre-Méditerranée, à l'attachement excessif de nos nationaux à leur sol, à notre dépopulation, à notre ruineux système de centralisation qui congestionne le cerveau du pays dans une seule métropole, je songeais aussi à cette administration que l’Europe a cessé de nous envier, et je n’inclinais pas vers une réponse vraiment fort optimiste.

Toutefois, rien n’est plus touchant pour nous que cette fidélité à la patrie d'autrefois. Elle justifie

Garde de police canadien,

notre confrère Beaugrand, de Montréal, alors maire de la ville, qui s’avisa, dans un banquet officiel, présidé par le gouverneur des provinces, lord Dufferin, je crois, de porter crânement ce toast :

— A notre mère lointaine, à la France!

Et comme le lord-gouverneur, moitié gèné, moitié souriant, tout en levant son verre, croyait devoir ajouter :

— Mais, mon cher administrateur, qne faites-vous de l'Angleterre ?

— L’ Angleterre, milord, reprit Beaugrand, c'est notre belle-maman !

La belle-maman, en tout cas, se montre, il faut le dire, conciliante et peu cruelle pour ses beaux-fils, les Canadiens. La protection anglaise semble très sage, très effacée, très douce; le gouvernement de sa Gracieuse Majesté n'apporte aucun esprit mesquin dans son administration, et c’est avec respect et bienveillance que l’autorité considère à Montréal et à Québec les manifestations françaises et le pavoisement des maisons au trois couleurs glorieuses. Cela mérite d’être signalé.

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