CHAPITRE I LE DÉPART
L'ANNÉE 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés sur mer’! avec une chose énorme, un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. Le 20 juillet 1866, le steamer Governor Higginson, de la Calcutta Steam Navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l’Australie.
Pareil fait fut également observé, le 23 juillet de la même année, dans les mers? du Pacifique par le Cristobal Colon.
Quinze jours® plus tard, à deux mille lieues de là, l'Helvetia, de la Compagnie nationale, et le Shannon du Royal Mail signalèrent respectivement le monstre.
Le 5 mars 1867 le Moravian en allant à Montréal se heurta contre «la chose énorme,» et le 13 avril de la
même année, la mer étant belle,t le Scotia de la Cunard 20
Company avait été heurté par un instrument tranchant ou perforant qui avait fait dans sa carène un trou large de deux mètres. Le public se déclara alors et demanda catégoriquement que les mers fussent à tout
s prix débarrassées de « cette chose énorme » qu'on pensait être un formidable cétacé.
A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d’une exploration scientifique entreprise dans le Nébraska, aux États-Unis. En ma qualité de pro-
10 fesseur du muséum d'histoire naturelle! de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nébraska, chargé de collections précieuses, j'arrivai à New-York vers la fin de mars. Mon départ pour la France avait été
15 fixé aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia. J'avais publié en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé Les mystères des grands
20 fonds sous-marins. Ce livre, particulièrement goûté? du monde savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l’histoire naturelle. Mon avis me fut demandé et je répondis que je serais assez disposé à admettre l’existence d’un Narwal géant cé-
25 tacé armé d’une sorte d'épée d'ivoire qui a la dureté de l’acier.
L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l’Union se déclarèrent les premiers. On fit à New- York les préparatifs d'une expédition destinée à pour-
30 suivre le narwal. Une frégate à éperon,“ de grande marche, l’Abraham Lincoln, se mit en mesure de pren-
dre la mer‘ au plus tôt. Les arsenaux furent ouverts
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