LE DÉPART
au commandant Farragut, qui pressa activement l’armement de sa frégate, Et l'impatience allait crois- Sant, quand, le 2 juin, on apprit que le Tampico, steamer de la ligne de San-Francisco à Shangaï, avait revu l'animal, trois semaii.es auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.
L'émotion causée Par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient embarqués. Ses soutes! regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait à son équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à chauffer, à démarrer. On ne lui eût Pas pardonné une demi-journée de retard. D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.
Trois heures avant que l'Abraham Lincoln ne quittàt le pier de Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces
termes : .
«Monsieur Aronnax,
«professeur au Muséum de Paris, «Fifth Avenue hotel.
«€ New-York.
«Monsieur,
(Si vous voulez vous joindre à l'expédition de l’Abraham Lincoln, le &ouvernement de l’Union verra avec plaisir que la France soit représentée par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre disposition.
«Très cordialement votre?
€CJ--B. Hogsox, « Secrétaire de la marine.»
Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne Songeais pas plus à poursuivre le narwal
nn PET
qu’à tenter le passage du Nord-Ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation, l’unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en purger le monde.
— Conseil! — criai-je d’une voix impatiente.
Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans tous mes voyages; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien.
A se frotter? aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,’ Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un spécialiste très versé dans la théorie de la classification, peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot d’une baleine! Et cependant, quel brave et digne garçon!
— Conseil! ! —- répétai-je, tout en commençant d’une main fébrile mes préparatifs de départ.
Conseil parut.
— Monsieur m'appelle?* dit-il en entrant.
— Oui,mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux heures. Tu sais, mon ami, il s’agit du monstre...du fameux rarwal... Nous allons en purger les mers!... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s’embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse...dangereuse aussi! On ne sait pas où l’on va. Ces bêteslà peuvent être très capricieuses. Mais nous irons quand même Nous avons un commandant qui n’2 pas froid aux yeux‘... Et songes-y bien! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours.