CHAPITRE XII
LE ROYAUME DU CORAIL
LE lendemain, je me réveillai la tète singulièrement dégagée. A ma grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute, avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils l’ignoraient comme je l’ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les hasards de l’avenir.
Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou prisonnier? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Eand et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien.
Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait changé à bord.
Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le Canadien ne signala rien de nouveau à l’horizon, ni voile, ni terre.
Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je le regardai. Sa
figure me sembla fatiguée; ses yeux rougis n'avaient pas été rafraichis par le sommeil: sa physionomie exprimait une tristesse profonde, ‘un réel chagrin. Il allait et venait, paraissait ne pouvoir tenir un instant en place.!
Enfin il vint vers moi et me dit:
« Êtes-vous médecin, monsieur Aronnax ?
— Oui, répondis-je, je suis docteur.
— Bien, monsieur.»
Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais, ne sachant où il en voulait venir,? j'attendis de nouvelles questions, me réservant de répondre suivant les circonstances.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos soins à l'un de mes hommes ?
— Vous avez un malade?
— Oui.
— Je suis prêt à vous suivre.
— Venez.»
J'avouerai que le cœur me battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant que le malade.
Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautilus et me fit entrer dans ne cabine située près du poste des matelots.
Là, sur un lit, reposait un homme d’une quarantaine d’années.
Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un blessé. Sa tête, emmaillottée de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je
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détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.
La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument contondant, montrait la cervelle à nu.
«D'où vient cette blessure? demandai-je au capitaine.
— Qu'importe!® répondit-il évasivement. Mais votre avis sur son état ?
J'hésitais à me prononcer.
«Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n’entend pas le français.»
Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :
«Cet homme sera mort dans deux heures.
— Rien ne peut le sauver?
— Rien.»
La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de ses veux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
«Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax,» me dit le capitaine Nemo.
Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre, très ému de cette scène.
Le lendemain matin, je remontai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd'hui une excursion sous-marine ?
— Avec mes compagnons? demandai-je.
— Si cela leur plait.
— Nous sommes à vos ordres, capitaine.
— Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres.»
Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil, Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très disposé à nous suivre.
Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus pour cette nouvelle promenade et munis des deux appareils d'éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés ‘lu capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus.
Les appareils électriques furent mis en activité, et nous suivimes un banc de corail en voie de formation.
Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres, et après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur de trois cents mètres environ.
Cependant le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et moi, nous suspendimes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus d'attention, j'observai que quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules un objet de forme oblongue.
Nous occupions, en cet endroit, le centre d’une vaste clairière, entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine.
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LE ROYAUME DU CORAIL
Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint à la pensée que j'allais assister à une scène étrange. En observant le sol, je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères extumescences encroûtées de! dépôts calcaires, et disposées avec une régularité qui trahissait la main de l’homme.
Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié.
Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et, à quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une pioche qu'il détacha de sa ceinture. ;
Je compris tout! Cette clairière c'était un cimetière: ce trou, une tombe; cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible Océan.
Cependant la tombe se creusait lentement, le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut assez profond pour recevoir le corps.
Alors les porteurs s'approchèrent. Le corps descendit dans son humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aimés, s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière. Mes deux compagnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés.
La tombe fut alors recouverte de débris arrachés au sol, qui formèrent un léger renflement.
Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes
se redressèrent; puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et tous étendirent leur main en signe de suprême adieu.
Alors la funèbre troupe reprit le chemin du Vau-
s tilus, et à une heure, nous étions de retour,
Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme, et, en proie à une terrible obsession d'idées, j’allai m'asseoir près du fanal.
Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui
10 dis:
« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?
— Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
15 — Et il repose maintenant près de ses compagnons dans ce cinetière de corail ?
— Oui, oublié de tous, mais non de nous! C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots!
20 — Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de l'atteinte des requins !
— Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et des hommes! »